Skip to main content

Full text of "Revue de Paris"

See other formats


«£«<& 


REVUE 


DE  PARIS. 


XLVII. 


IMPRIMERIE  DE  H.  FOURNIER  ET  Ce , 

RUE  DE    SEI5E,    1+   BIS. 


REVUE 


DE  PARIS. 


nweffe  h/e?tie.    —    <y&?mee  s83'w. 


TOME  QUARANTE -SEPTIEME. 


PARIS. 

AU  BUREAU  DE  LA  REVUE  DE  PARIS, 

QUAI    MALAQUAIS,    17. 

1837. 


Digitized  by  the  Internet  Archive 

in  2010  with  funding  from . 

University  of  Ottawa 


http://www.archive.org/details/revuedeparis4748vr 


ÉTUDES  HISTORIQUES. 


lia  Littérature  des  Esclaves. 


Il  nous  a  semblé  curieux  de  séparer  de  l'histoire  générale  des  lit- 
tératures anciennes  de  l'Occident  un  épisode  assez  important  qu'elle 
renferme,  et  qu'on  ne  nous  paraît  pas  avoir  encore  étudié  autant 
qu'il  mérite  de  l'être.  Nous  voulons  parler  du  filon  littéraire  exploité 
par  les  esclaves.  En  général ,  les  érudits  qui  ont  écrit  sur  les  langues 
classiques  se  sont  bornés  à  mentionner  tel  poète  ou  tel  philosophe 
comme  ayant  été  esclaves;  mais  personne  n'a  songé  à  examiner  si 
des  faits  pareils  constituaient  une  exception,  ou  s'ils  étaient  au  con- 
traire des  manifestations  de  quelque  généralité  sociale.  C'est  cette 
lacune  historique  que  nous  avons  essayé  de  combler  en  cherchant  la 
signification  et  l'étendue,  parmi  les  anciens,  de  la  littérature  cultivée 
par  les  esclaves. 

Quand  les  races  esclaves  entrèrent  dans  la  commune  et  dans  la 
jurande,  elles  venaient  d'être  affranchies.  La  propriété  terrienne  leur 
était  donc  à  peu  près  tout-à-fait  étrangère;  car  outre  que  leur  pé- 
cule de  liberté  était  fort  modique ,  la  propriété  de  la  terre  supposait 
certaines  capacités  seigneuriales  qu'elles  n'avaient  pas.  Le  travail, 
le  travail  manuel  appliqué  aux  métiers,  aux  arts,  au  menu  négoce, 
devint  ainsi  la  condition  nécessaire  des  bourgeoisies  naissantes. 

Or,  le  travail  ne  suffit  pas  toujours  à  tout  le  monde.  Le  travail  est 
comme  les  champs,  il  rend  selon  qu'on  lui  donne.  Celui  qui  apporte 
à  son  œuvre  le  plus  d'activité  et  d'intelligence  est  aussi  celui  qui  en 


6  REVUE   DE  PARIS. 

retire  le  plus  de  profit.  L'inégalité  des  facultés  physiques ,  intellec- 
tuelles et  morales,  engendra  donc,  au  milieu  des  affranchis  devenus 
bourgeois  et  membres  des  jurandes,  des  inégalités  déposition;  les  uns 
prospérèrent,  les  autres  déchurent;  les  uns  engendrèrent  des  enfans 
qui  se  trouvèrent  riches ,  les  autres  engendrèrent  des  enfans  qui  se 
trouvèrent  mendians.  Le  nombre  des  mendians  s'accrut  en  raison  de  la 
multiplicité  des  affranchissemens  qui  se  firent;  car  plus  le  travail  ma- 
nuel dut  nourrir  de  personnes,  plus  il  en  laissa  sans  foyer  et  sans  pain. 

Néanmoins,  soit  que  les  affranchis  trouvassent  dans  le  travail  assez 
de  ressources  pour  vivre,  soit  que  l'insuffisance  du  travail  les  con- 
traignît à  la  mendicité ,  on  peut  dire  que  les  races  esclaves  fournirent 
deux  grandes  classes  d'hommes  résignés  à  leur  condition  respective, 
les  bourgeois  travailleurs  et  les  mendians.  Les  uns  et  les  autres, 
bornés  à  leur  position  d'hommes  affranchis,  heureux  ou  malheureux, 
ne  songèrent  pas  à  porter  leurs  yeux  plus  haut  ou  plus  loin;  bien 
travailler  ou  bien  mendier,  voilà  la  principale  tâche  de  chaque  jour 
qu'ils  s'imposèrent.  Du  reste,  quant  aux  supériorités  de  toute  nature 
que  les  races  nobles  faisaient  peser  sur  eux,  supériorité  d'intelli- 
gence, de  beauté  ou  de  commandement,  ils  la  virent  sans  l'envier, 
tant  elle  était  élevée,  ou  l'acceptèrent  sans  la  haïr,  tant  elle  était  re- 
doutable. 

Eh  bien!  du  sein  de  ces  mêmes  races  esclaves,  il  sortit  des  cœurs 
nobles  ou  audacieux,  pour  qui  rien  dans  le  monde  ne  parut  trop 
haut  ou  trop  grand;  qui  trouvèrent  les  chaînes  assez  légères  pour  les 
porter  sans  fatigue,  ou  pour  les  briser  sans  effort;  qui  se  sentirent 
ou  qui  se  crurent  une  nature  au-dessus  de  la  nature  de  leurs  frères, 
et  qui  ne  voulurent  pas  accepter  le  rang  où  Dieu  les  avait  placés; 
qui,  en  voyant  l'autorité  que  donnaient  dans  l'univers  l'intelligence, 
la  grâce  ou  la  force,  se  dirent  qu'eux  aussi  ils  deviendraient  intelli- 
gens,  gracieux  ou  forts;  et  qui,  mettant  en  oubli  l'humilité  de  leur 
origine,  s'anoblirent  d'eux-mêmes  par  une  croyance  forte  en  leur 
prédestination. 

C'est  ainsi  qu'il  sortit,  parmi  les  anciens,  du  milieu  des  esclaves, 
des  légions  de  poètes,  de  courtisanes  et  de  bandits;  poètes  illustres 
comme  Térence,  courtisanes  belles  comme  Aspasie,  bandits  redou- 
tables comme  Spartacus;  les  uns  et  les  autres,  produits  par  cette 
fierté  morale  dont  nous  parlions  tout  à  l'heure;  triple  protestation 
d'ames  fortes  ou  orgueilleuses  qui  semblaient  dire  à  Dieu  qu'il  s'était 
trompé,  et  qui,  soumises  aux  races  nobles  par  la  fatalité  de  la  nais- 
sance, se  les  soumettaient  par  l'esprit,  par  la  beauté  ou  par  la  terreur. 


REVUE  DE   PARIS.  7 

La  littérature  des  esclaves  est  un  des  recoins  les  plus  curieux  à 
étudier  que  renferme  l'antiquité.  Elle  a  des  caractères  spéciaux  qui 
la  constituent,  qui  lui  donnent  une  forme  propre,  et  qui  lui  font  un 
domaine  à  part.  Ainsi  l'esclave  est  un  artiste  qui  ne  travaille  pas  in- 
différemment à  toute  œuvre;  il  n'a,  il  ne  cherche  à  avoir  qu'un  cer- 
tain ordre  d'idées  qu'il  affectionne,  auxquelles  il  semble  plus  apte,  et 
dans  lesquelles  il  s'enferme  avec  amour.  Par  exemple,  l'esclave  ne 
touche  jamais  ni  à  la  politique,  ni  au  droit,  ni  à  l'histoire,  toutes 
matières  qu'il  laisse  à  ses  maîtres;  mais  il  excelle  dans  la  philosophie, 
dans  la  poésie,  dans  la  grammaire,  dans  la  rhétorique,  dans  toutes 
les  choses  qui  se  peuvent  faire  en  un  coin ,  et  qui  n'exigent  que  de  la 
réflexion,  du  recueillement  et  de  la  sagesse  méditative. 

Les  études  littéraires  des  esclaves  parmi  les  anciens  étaient  une 
suite  naturelle  et  une  conséquence  logique  de  leur  servitude.  Le 
maître  cherchait  à  tirer  le  parti  le  plus  profitable  de  leurs  facultés; 
il  envoyait  aux  champs  ceux  qui  n'avaient  que  de  la  force  mus- 
culaire; il  appliquait  aux  usages  domestiques  ceux  qui  montraient 
de  la  souplesse,  de  l'élégance  et  de  la  docilité;  et  lorsqu'il  s'en  trou- 
vait qui  trahissaient  des  aptitudes  intellectuelles ,  il  les  faisait  éle- 
ver avec  grand  soin,  soit  pour  tirer  un  jour  revenu  de  leurs  talens, 
soit  même  pour  les  vendre.  Les  esclaves  littérateurs  ou  artistes 
étaient  d'une  grande  valeur;  Suétone  mentionne  Lutatius  Daphnis, 
esclave  grammairien,  qui  fut  acheté  deux  cent  mille  écus  romains 
par  Quintus  Catulus ,  et  Lucius  Appuleius,  esclave  grammairien 
aussi,  qu'Eticius  Calvinus,  chevalier,  louait  de  son  maître  au  prix 
de  quarante  mille  écus  par  an.  Les  esclaves  hommes  d'esprit  étaient 
donc  toujours  une  grande  fortune  pour  leurs  maîtres;  aussi  leur  édu- 
cation était-elle  poussée  quelquefois  jusqu'au  plus  exquis  raffinement. 

L'habitude  des  anciens  d'être  servis  en  tout  par  des  esclaves,  avait 
fait  diviser  ceux-ci  en  catégories,  selon  les  emplois.  Il  y  avait  dans 
toute  maison  de  grand  seigneur,  indépendamment  des  serviteurs  de 
bas  étage,  des  esclaves  intendans  ,  des  esclaves  chasseurs,  des 
esclaves  échansons ,  des  esclaves  musiciens  et  bateleurs ,  qui  jouaient 
des  pièces  de  comédie  pendant  les  repas ,  enfin  des  esclaves  poètes, 
grammairiens  et  rhéteurs,  pour  faire  l'éducation  des  enfans.  Plutar- 
que  et  Xéhophon  témoignent  que  ,  par  toute  la  Grèce  et  par  toute 
l'Italie,  ce  qui  concerne  la  pédagogie  était  entièrement  dévolu  aux 
esclaves.  Caton  l'ancien  en  avait  plusieurs  qui  étaient  chargés  d'éle- 
ver ses  enfans;  et  Xénophon,  dans  son  traité  sur  la  république  de 
Sparte,  gémit  de  ce  que,  dans  les  pays  de  la  Grèce  où  l'on  se  van- 


8  REVDE  DE   PARIS. 

tait  d'élever  le  mieux  les  enfans,  on  leur  donnait  toujours  des  escla- 
ves pour  instituteurs. 

C'est  par  suite  de  ces  fonctions  pédagogiques  que  les  esclaves  ac- 
caparèrent ,  parmi  les  anciens ,  tout  ce  qu'on  pourrait  appeler  les  arts 
méditatifs,  c'est-à-dire  tout  ce  qui,  comme  la  grammaire,  la  poésie, 
la  philosophie,  peut  s'étudier  à  huis-clos  et  dans  le  silence  de  la  pensée. 

La  grammaire  était,  chez  les  anciens,  un  art  très  grand  et  très 
beau,  et  qui ,  non-seulement  comprenait  ce  que  nous  appelons  la  phi- 
lologie, mais  encore  attirait  à  soi  une  foule  de  faits  et  d'aperçus 
appartenant  en  propre  à  l'histoire,  à  la  philosophie,  à  la  poésie  et  à 
la  science  divine  des  augures.  Nous  pouvons  juger  de  ce  qu'étaient 
les  livres  de  grammaire ,  par  quelques  traités  de  Varron ,  par  les  Sa- 
turnales de  Macrobe  et  par  les  Florides  d'Apulée,  tous  ouvrages  du 
plus  haut  intérêt,  mais  qui  n'eurent  jamais,  parmi  les  anciens,  la 
réputation  de  quelques  autres  traités  de  grammaire,  par  exemple 
de  ceux  du  grammairien  Didyme,  que  Plutarque  cite  fort  souvent. 

Ce  fut  en  Grèce  que  se  forma  l'étude  de  la  grammaire ,  comme  , 
du  reste,  l'étude  de  tous  les  arts  qui  ont  illustré  l'Occident.  Les 
Grecs  distinguaient  les  grammairiens  des  grammatistes ,  comme  nous 
distinguons  les  médicastres  des  médecins.  Entre  la  seconde  et  la  troi- 
sième guerre  punique,  un  certain  Cratès  Mallotes,  dit  Suétone,  fut 
envoyé  en  ambassade  à  Rome,  par  Attale.  Un  jour,  en  passant  dans 
une  rue ,  sur  le  mont  Palatin ,  il  mit  le  pied  dans  la  gueule  d'un  égout, 
tomba,  et  se  cassa  la  cuisse.  Durant  tout  le  temps  de  sa  légation ,  ou 
plutôt  de  sa  convalescence,  il  ouvrit,  chez  lui,  des  conférences  litté- 
raires. Ennius  et  Livius  Andronicus,  qui  étaient  des  poètes  et  des 
rhéteurs  à  moitié  Grecs,  et  qui  venaient  de  mourir,  avaient  aussi 
donné  le  spectacle  de  ces  exercices  philologiques.  L'exemple  de  Cratès 
détermina  le  goût  public;  la  grammaire  fut  impatronisée  à  Rome. 

A  partir  de  là,  les  grammairiens  pullulèrent.  Il  y  eut  quelquefois > 
à  Rome,  plus  de  vingt  écoles  célèbres  ouvertes  en  même  temps.  La 
frénésie  grammaticale  gagna  même  la  province;  des  maîtres  renom- 
més s'y  établirent.  Suétone  cite,  entre  autres,  Octavius  Teucer,  Sis- 
cennius  Iacchus  et  Oppius  Chares ,  qui  allèrent  dans  la  Gaule  cisal- 
pine et  qui  y  professèrent  jusqu'à  un  âge  si  avancé,  qu'ils  étaient 
devenus  aveugles,  et  qu'on  les  portait  en  litière  dans  leur  école. 

Tous  ces  professeurs  de  grammaire  étaient  des  esclaves  ou  des 
affranchis;  car  les  maîtres  aimaient  mieux  quelquefois  laisser  à  leurs 
esclaves  intelligens  le  libre  arbitre  de  leur  industrie,  et  les  éman- 
ciper en  leur  imposant  une  redevance,  sans  préjudice  du  retour  de 


REVUE  DE   PARIS.  9 

leur  succession,  comme  patronés.  C'est  ainsi  que,  dans  la  guerre 
contre  Tigrane,  le  grammairien  Tyrannion  ayant  été  pris  et  fait  es- 
clave, Murena  le  demanda  à  Lucullus,  l'obtint  et  l'affranchit. 

Suétone  rapporte  une  assez  longue  liste  de  ces  grammairiens  es- 
claves ou  affranchis.  Il  cite  comme  un  des  premiers  qui  acquirent  un 
peu  de  célébrité,  Suevius  Nicanor,  qui  était  en  même  temps  poète 
satirique;  puis  Antonius  Gnipho,  Gaulois,  né  libre,  mais  exposé 
dans  son  enfance,  et  affranchi  par  celui  qui  le  recueillit.  Il  tint  sa 
première  école  dans  le  palais  de  Jules  César;  ensuite  il  en  ouvrit  une 
chez  lui.  Cette  école  était  suivie  de  la  jeunesse  la  plus  illustre.  Cicé- 
ron  y  allait,  même  durant  sa  préture.  Antonius  Gnipho  faisait  sa 
leçon  de  grammaire  tous  les  jours,  et  il  déclamait  les  jours  de  foire. 
Ces  déclamations  étaient,  en  prose,  ce  que  sont,  en  vers,  les  impro- 
visations de  ces  Italiens,  de  ces  Français  et  de  ces  Allemands,  dont 
nous  avons  été  les  témoins  durant  ces  dernières  années,  c'est-à-dire 
une  amplification  en  lieux  communs  plus  ou  moins  usés  sur  une  ma- 
tière proposée. 

Du  temps  d'Antonius  Gnipho,  et  quelque  temps  après  lui,  vivait 
à  Rome  en  grande  réputation  Atticus  le  philologue,  Athénien,  af- 
franchi. Il  était  dans  lintimité  de  Salluste  et  d'Asinius  Pollion,  et  il 
avait  recueilli  pour  le  premier  des  notes  pour  une  histoire  romaine.  Il 
paraît  même,  d'après  les  remarques  de  Pollion  sur  les  écrits  de  Sal- 
luste, qu'Atticus  avait  répandu  dans  les  livres  de  ce  dernier  cette 
terminologie  archaïque  dont  on  lui  a  souvent  fait  reproche.  Valérius 
Caton  et  Cornélius  Epicadus  étaient  aussi  à  peu  près  contemporains 
d'Antonius  Gnipho.  Le  premier  était,  en  même  temps  que  grammai- 
rien, professeur  de  poésie.  Cornélius  Epicadus  était  affranchi  de 
Sylla,  qui  l'avait  nommé  héraut  du  collège  des  augures.  A  la  mort 
de  Sylla,  il  mit  la  main  à  ses  mémoires,  que  le  dictateur  avait  laissés 
imparfaits.  Stabérius  Éros,  acheté  au  marché,  nu  et  étalé  sur  la 
table  des  ventes,  et  puis  affranchi  par  son  maître,  fut  le  précepteur 
de  Brutus  et  de  Cassius.  Lenœus,  affranchi  de  Pompée,  et  le  com- 
pagnon de  toutes  ses  guerres,  avait  son  école  dans  les  Carines,  le 
noble  faubourg  de  Rome,  où  étaient  les  temples  de  Junon  et  de  la 
Terre,  et  où  Pompée,  Cicéron  et  un  grand  nombre  de  nobles  riches 
et  illustres  avaient  leurs  hôtels. 

Quintus  Cœcilius  Épirota,  pourvu  de  trois  noms,  comme  un  gen- 
tilhomme ,  et  affranchi  du  chevalier  Atticus  ,  l'ami  de  Cicéron , 
eut  une  moitié  de  la  destinée  d'Abailard.  Chargé  d'élever  la  fille 
d' Atticus,  il  en  devint  amoureux,  et  l'expression  dont  se  sert  Sué- 


10  REVUE   DE   PARIS. 

tone  à  son  égard  ne  défend  pas  de  supposer  qu'il  eût  été  favorable- 
ment écouté  de  son  écolière.  L'intrigue  s'étant  découverte,  le  pré- 
cepteur fut  écarté,  et  la  jeune  ûlle  mariée  à  Marcus  Agrippa.  Delà 
maison  d'Atticus,  son  patron,  Quintus  Caecilius  Epirota  passa  dans 
celle  de  Cornélius  Gallus.  Le  grammairien  vécut  avec  lui  dans  l'ami- 
tié la  plus  étroite;  et  dans  la  lutte  que  Cornélius  Gallus  eut  à  sou- 
tenir contre  Auguste,  lutte  fatale  qui  lui  fit  porter  la  tête  sur  1 echa- 
faud ,  l'intimité  de  l'affranchi  devint  l'objet  de  l'accusation  la  plus 
grave.  Privé  de  ce  second  patron,  Quintus  Caecilius  Épirota  ouvrit 
une  école.  Il  y  reçut  peu  d'élèves,  et  seulement  de  fort  jeunes,  ce  qui 
lui  fit  donner  par  le  poète  Domitius  Marcus,  le  nom  de  «  nourrice 
des  poètes  au  berceau.  »  Du  reste,  Quintus  Caecilius  Epirota  soutint 
jusqu'au  bout  le  caractère  d'individualité  morale  qui  avait  commencé 
les  malheurs  de  sa  vie;  il  fut  le  premier  à  faire  ses  leçons  sur  des 
matières  latines,  tandis  que  les  autres  grammairiens  n'admettaient 
que  le  grec  comme  langue  savante  et  littéraire;  et  il  osa  scandaliser 
son  auditoire  par  la  lecture  de  Virgile,  d'Horace  et  des  autres  poètes 
contemporains. 

A  côté  de  grammairiens  comme  Cœcilius  Épirota,  Rome  en  comp- 
tait d'autres  d'une  fortune  moins  éclatante,  mais  plus  paisible, 
comme  Verrius  Flaccus,  Scribonius  Aphrodisius,  Caius  Julius 
Hyginus  et  Caius  Mélissus. 

Verrius  Flaccus  avait  établi  des  disputations  publiques,  dans  les- 
quelles il  donnait  au  vainqueur  quelque  livre  rare  pour  prix.  Auguste 
l'avait  choisi  pour  précepteur  de  ses  neveux ,  et  il  tint  son  école 
d'abord  dans  le  palais  même,  ensuite  dans  l'hôtel  de  Catilina,  qui 
faisait  partie  du  palais.  Scribonius  Aphrodisius,  affranchi  de  Scri- 
bonia,  première  femme  d'Auguste,  et  contemporain  de  Verrius, 
laissa  un  traité  sur  l'orthographe.  Caius  Julius  Hyginus,  affranchi 
d'Auguste ,  et  ami  d'Ovide ,  fut  bibliothécaire  de  l'empereur,  ce  qui 
ne  l'empêcha  pas  de  donner  des  leçons.  Caius  Mélissus,  exposé  au 
berceau,  recueilli  et  donné  en  présent  à  Mécène,  et  par  Mécène  à  Au- 
guste, fut  nommé  par  l'empereur  bibliothécaire  au  portique  d'Octavie. 

Parlons  enfin  de  Quintus  Remmius  Palémon,  qui  est  un  type 
curieux  de  l'artiste  esclave  dignement  révolté  contre  sa  condition. 
Palémon  commença  par  être  l'esclave  d'un  tisserand.  Puis,  il  accom- 
pagna le  fils  de  son  maître  aux  écoles ,  et  il  y  apprit  furtivement  les 
belles-lettres.  Fortifié  par  l'étude  et  affranchi,  il  devint,  sous 
Tibère  et  sous  Claude,  le  grammairien  le  plus  célèbre  de  Rome. 
Perdu  de  défauts  et  de  vices,  il  captivait  encore  les  esprits  les  plus 


REVCE  DE  PARI&  lî 

difficiles  par  l'indicible  attrait  de  sa  parole  et  par  le  prestige  sur- 
prenant de  sa  mémoire.  Il  écrivait  même  d'assez  bons  vers  au  besoin. 
Fier,  entier,  arrogant,  il  affectait  le  plus  grand  mépris  pour  le 
savant  Marcus  Terentius  Varron ,  et  il  poussait  jusqu'au  bout  la 
grossièreté  élastique  de  l'injure  latine ,  en  disant  de  lui  que  ce  n'était 
qu'un  porc.  Il  prétendait  que  Virgile  l'avait  clairement  prédit  dans 
la  troisième  églogue ,  en  donnant  Palémon  pour  juge  aux  vers  de 
Ménalque  et  de  Damète ,  comme  celui  dont  la  postérité  accepterait 
l'opinion  en  matière  de  toute  poésie  ;  et  il  racontait  avec  une  fatuité 
charmante  comment  des  voleurs  qui  l'avaient  pris ,  et  qui  voulaient  le 
rançonner,  l'avaient  laissé  aller  avec  toutes  sortes  de  déférences,  par- 
respect  pour  la  célébrité  de  son  nom. 

Fier  comme  un  chevalier,  Quintus  Remmius  Palémon  était  volup- 
tueux comme  un  sybarite  :  il  prenait  un  nombre  tout-à-fait  exorbi- 
tant de  bains  chaque  jour,  et  son  luxe  extérieur  absorbait ,  non-seu- 
lement les  revenus  de  son  école,  qui  étaient  considérables,  mais  encore 
ceux  de  son  patrimoine.  Son  penchant  extrême  à  la  galanterie  finit 
même  par  le  ruiner,  et  il  fit  passer  en  joyeusetés  excessives  la  rente 
de  ses  magasins  de  friperie,  et  jusqu'à  celle  d'une  vigne  qu'il  avait 
lui-même  plantée,  et  qui  lui  rapportait,  dit  Suétone,  trois  cent 
soixante-cinq  amphores  de  vin. 

La  Rhétorique ,  quoique  assez  voisine  de  la  Grammaire ,  en  était 
néanmoins  assez  séparée  pour  qu'elles  dussent  être  exercées  par  des 
hommes  de  différente  condition  ;  à  peu  près  tous  les  grammairiens 
étaient  esclaves;  très  peu  d'esclaves,  au  contraire,  devenaient  rhé- 
teurs. Cette  différence  essentielle  tient  à  des  raisons  simples  et  fa- 
ciles, qu'il  est  convenable  d'exposer. 

La  grammaire  était  un  art  de  jeunes  gens ,  la  rhétorique  était  un  art 
d'hommes  faits.  La  première  apprenait  les  principes  de  la  langue 
parlée  et  de  la  langue  écrite;  la  seconde  apprenait  la  pratique  de  la 
parole.  La  rhétorique  touchait  donc  à  la  politique  par  les  harangues 
sénatoriales  ou  tribunitiennes,  et  à  la  jurisprudence  par  les  plaidoi- 
ries du  prétoire;  or,  jamais  ,  en  aucun  pays  du  monde,  les  esclaves 
n'ont  touché  ni  à  l'étude  de  la  politique  ni  à  l'étude  du  droit,  qui 
étaient  exclusivement  le  domaine  des  hommes  libres.  Quoique  enfer- 
mée dans  un  cercle  de  généralités  par  les  conditions  mêmes  de  tout 
enseignement  public,  et  par  conséquent  nourrie  de  lieux  communs  , 
la  rhétorique  nécessitait  donc  la  connaissance  des  lois,  et  c'était  là, 
disions-nous,  ce  qui  en  éloignait  les  esclaves.  Pompée,  Cicéron, 
Jules  César,  Brutus  et  Cassius,  pouvaient  bien  aller  apprendre  les 


12  REVUE  DE  PARIS. 

règles  du  beau  parler  de  la  Grèce  à  l'école  des  grammairiens  comme 
Marcus  Antonius  Gnipho,  ou  comme  Stabérius  Éros  ;  mais  qu'est-ce 
que  des  esclaves  auraient  pu  apprendre  à  ces  grands  hommes  sur  la 
loi  des  douze  tables,  sur  la  science  augurale,  qui  faisait  partie  du 
droit,  ou  sur  les  affaires  de  la  république?  Un  rhéteur  était  toujours 
forcé,  dans  ses  déclamations,  de  prendre  pour  hypothèse,  ouïe 
sénat  à  convaincre,  ou  les  juges  à  entraîner;  or,  un  misérable  es- 
clave, privé  de  toute  personnalité  civile  ou  domestique,  n'aurait  eu 
que  faire  de  s'occuper,  même  en  paroles ,  de  choses  si  fort  au-dessus 
de  lui  que  l'étaient  les  matières  judiciaires  et  les  matières  politiques. 

Il  n'y  a  donc  presque  pas  d'exemples  parmi  les  anciens,  surtout  en 
Italie,  de  rhéteurs  esclaves  ou  affranchis. 

C'est  aussi  pour  cette  même  raison  que,  parmi  les  anciens,  l'his- 
toire n'a  jamais  été  écrite  par  des  esclaves.  Les  anciens  n'eurent  ja- 
mais l'idée  de  ce  que  nous  appelons  l'histoire  philosophique,  c'est-à- 
dire  d'un  récit  et  d'un  classement  général  des  faits  humains,  pour  la 
démonstration  ou  pour  la  justification  d'un  principe.  Il  semble  qu'ils 
se  soient  trouvés  trop  près  du  point  de  départ  des  choses,  pour  avoir 
pu  en  étudier  la  pente  et  en  connaître  la  direction.  Ils  se  bornèrent 
donc  à  peu  près  toujours  à  écrire  des  mémoires  sur  des  matières 
fort  circonscrites.  Nous  n'avons  qu'une  très  petite  partie  des  innom- 
brables ouvrages  historiques  composés  par  les  anciens;  mais  ceux 
que  nous  possédons  justifient  à  merveille  l'opinion  que  nous  venons 
d'en  émettre.  Les  livres  de  Thucydide  et  de  Xénophon,  chez  les 
Grecs,  de  Salluste  et  de  Tacite,  chez  les  Romains,  sont  des  mémoires 
assez  semblables  à  ceux  de  Philippe  de  Connûmes  ou  du  maréchal 
Biaise  de  Montluc;  et,  quant  aux  histoires  générales,  comme  celles 
d'Hérodote,  de  Polybe  et  de  Tite-Live,  elles  n'ont  de  général  que  le 
nom,  se  réduisent  à  d'assez  maigres  résumés,  renfermant  les  vues 
personnelles  de  l'auteur,  ou  abrégeant  quelques  chroniques  anté- 
rieures. 

En  général,  les  historiens,  parmi  les  anciens,  se  divisent  en  deux 
classes  :  ceux  qui  écrivent  ce  qu'ils  ont  vu ,  et  ceux  qui  composent 
d'après  des  livres.  Le  nombre  des  premiers  est  de  beaucoup  le  plus 
considérable.  Ainsi,  les  militaires  qui ,  comme  Thucydide ,  Xéno- 
phon, Arrien,  Polybe,  Pausanias,  Caton,  Sylla,  César,  Hirtius, 
Auguste,  Tibère,  Claude,  le  roi  Juba,  Tacite,  avaient  pris  part  à  des 
expéditions;  ou  les  voyageurs  qui,  comme  Hérodote  et  Strabon, 
avaient  parcouru  des  régions  lointaines,  s'en  faisaient  d'ordinaire  les 
historiographes.  Or,  les  esclaves  et  les  affranchis,  qui  n'étaient  pas 


REVUE  DE  PARIS.  13 

libres  de  voyager,  qui  n'étaient  pas  admis  dans  les  armées ,  et  qui 
d'ailleurs  n'y  auraient  jamais  pu  acquérir  des  grades  d'officiers,  ne 
pouvaient  pas  prendre  place  parmi  cette  sorte  d'historiens. 

Restaient  les  compilateurs,  comme  Diodore  de  Sicile,  Salluste, 
Cornélius  Népos,  Tite-Live,  Plutarque,  Suétone;  mais  la  nature  de 
leur  travail  exigeait  de  nombreuses  collections  de  mémoires,  chose 
rare  et  d'un  fort  grand  prix;  en  outre,  faire  l'histoire,  même  d'après 
autrui,  c'est  toujours  se  mettre  dans  la  nécessité  de  juger  les 
hommes,  et  par  conséquent  quelquefois  de  les  condamner.  Or,  il  eût 
paru  intolérable  aux  capitaines  ou  aux  hommes  d'état  de  l'antiquité 
d'être  appréciés  par  des  esclaves,  c'est-à-dire  par  des  hommes  tout- 
à-fait  étrangers  à  l'art  militaire  comme  à  la  science  politique. 

C'est  donc,  comme  nous  disions,  une  règle  parmi  les  anciens  que 
l'histoire  y  soit  exclusivement  écrite  par  des  gentilshommes.  A  peine 
trouverait-on  à  citer  une  ou  deux  exceptions.  Suétone  mentionne 
pourtant  un  Lucius  Otacilius  Pilitus,  qui  avait  été  esclave-portier,  et 
comme  tel  attaché  avec  une  chaîne,  ainsi  que  nous  faisons  des  chiens, 
à  la  porte  de  son  maître.  Son  instinct  naturel  l'ayant  porté  vers  les 
lettres,  il  devint  rhéteur  assez  distingué,  fit  l'éducation  de  Pompée, 
et  écrivit  une  histoire  en  plusieurs  livres  des  expéditions  militaires 
de  son  père  et  des  siennes.  Suétone  mentionne  ce  fait,  qu'il  qualifie 
de  fort  étrange,  en  ajoutant,  d'après  Cornélius  Népos,  que  c'était  le 
premier  esclave  qui  se  fût  avisé  de  toucher  à  l'histoire,  matière  jus- 
qu'alors exclusivement  réservée  aux  écrivains  de  noble  maison. 

La  poésie  et  la  philosophie  étaient  surtout  le  travail  littéraire  qui 
convenait  aux  esclaves,  parce  qu'elles  n'exigeaient  ni  voyages,  ni 
études  patientes  de  chroniques,  ni  haute  position  dans  l'état,  et  qu'il 
suffisait  d'un  petit  coin  paisible  où  l'esclave  pût  rêver,  pour  que  sa 
pensée  s'élevât  par  degrés  aux  imaginations  qui  font  le  poète,  ou  aux 
réflexions  qui  font  le  philosophe. 

11  faut  faire  cette  remarque  générale  sur  les  esclaves  qui  culti- 
vèrent à  Rome  la  poésie,  au  moins  avant  l'ère  vulgaire,  qu'ils  étaient 
à  peu  près  tous  Grecs  de  naissance  ou  d'éducation,  et  qu'ils  com- 
posèrent à  peu  près  toujours  en  se  servant  de  la  langue  grecque. 
Nous  avons  déjà  vu  que  du  temps  d'Auguste,  Ouintus  Cécilius  Epi- 
rota  avait  introduit  une  grande  nouveauté,  en  citant  comme  des  mo- 
dèles Virgile  et  les  autres  poètes  contemporains.  Aux  yeux  des 
hommes  lettrés  de  l'Italie ,  il  n'y  avait  qu'une  langue  qui  fût  savante, 
complète,  et  digne  de  servir  à  formuler  les  idées  littéraires  :  c'était 
le  grec;  les  grammaires  dissertaient  en  grec  et  citaient  des  auteurs 


14  REVUE   DE   PARIS. 

grecs;  les  rhéteurs  déclamaient  en  grec;  le  latin  était  considéré 
comme  un  idiome  national,  il  est  vrai,  mais  plus  digne  de  servir  aux 
recettes  médicinales  du  vieux  Gaton  ou  aux  sentences  judiciaires  du 
Préteur,  qu'aux  créations  élégantes  des  poètes. 

On  peut  diviser  les  poètes  latins  de  la  période  dont  nous  parlons 
en  deux  catégories,  la  première  comprenant  les  poètes  comédiens,  la 
seconde  comprenant  les  poètes  épiques  et  lyriques. 

Les  poètes  comédiens,  comme  nous  les  entendons,  c'étaient  tous 
ceux  qui  composaient  des  tragédies,  des  comédies,  des  farces,  et 
qui  les  jouaient  la  plupart  du  temps  ;  tous  ceux  qui  faisaient  des  chan- 
sons, et  qui  les  chantaient  par  les  rues  ;  tous  ceux  qui  écrivaient  des 
satires,  et  qui  les  débitaient  sur  des  tréteaux  en  public.  On  peut 
ajouter  à  ces  diverses  variétés  de  poètes  comédiens,  les  bateleurs, 
les  escamoteurs,  les  avaleurs  d'épées,  les  diseurs  de  bonne  aven- 
ture, les  magiciens,  enfin  cette  Babel  éternelle  et  universelle  de  gens 
d'esprit,  écumant  toujours  et  partout  à  la  surface  du  peuple,  fleuve 
mystérieux  coulant  sans  bruit  et  à  fleur  de  terre  sur  la  vase  de 
toute  nation,  ne  sortant  d'aucune  source  connue,  grossi  par  les 
nuages  condensés  des  sciences  occultes,  et  ayant  deux  embouchures, 
la  potence  et  l'hôpital. 

Il  n'existe  peut-être  pas  une  pièce  de  théâtre  littéraire  écrite  en 
latin  qui  n'ait  été  traduite  ou  imitée  du  grec,  et  qui  ne  traite  un  sujet 
grec.  Piaule  et  Térence  n'ont  fait  à  peu  près  que  traduire  Ménandre, 
Aristophane,  Diphile,  Philémon,  Hémophile,  Épicharme  le  Sicilien, 
Eubulus,  Apollodore,  Posidippe  et  les  autres  dramaturges  de  la 
Grèce.  La  vente  des  esclaves  élevés  en  Sicile,  dans  les  îles  Ioniennes 
ou  en  Asie  mineure,  et  le  voisinage  des  colonies  grecques  établies  le 
long  de  la  mer  Adriatique,  étaient  les  deux  sources  où  Rome  grossière 
s'abreuva  de  poésie  et  de  beau  langage. 

Plaute  fut  le  premier  esclave  qui  fit  des  comédies  en  forme  :  il  les 
traduisit  ou  les  imita  des  classiques  grecs ,  pendant  qu'il  tournait  une 
meule  de  moulin  à  bras,  dans  l'un  des  quatorze  établissemens  que  la 
corporation  des  boulangers  possédait  à  Rome.  Trois  philosophes 
grecs ,  Menedème ,  Asclépiade  et  Cléanthis  avaient  tourné  la  meule 
comme  lui.  Plaute  vivait  durant  la  première  moitié  du  He  siècle  avant 
l'ère  vulgaire.  Peu  de  temps  après  lui  parut  Térence,  esclave  et 
affranchi  de  la  noble  maison  de  Térentius  Lucanus.  Térence  suivit 
l'exemple  de  Plaute,  et  traduisit  le  théâtre  classique  des  Grecs,  comme 
il  s'en  fait  honneur  lui-même  dans  le  prologue  de  VAndrienne.  La 
comédie  littéraire  des  Romains  est  véritablement  représentée  par 


REVUE   DE  PARIS.  15 

Plaute  et  par  Térence,  quoiqu'on  trouve  d'autres  affranchis  qui  l'aient 
essayée,  entre  autres  Caïus  Mélissus,  esclave  grammairien,  donné  en 
présent  à  Auguste  par  Mécène. 

A  côté  de  la  comédie  classique ,  de  la  comédie  grecque ,  comedia 
palliata,  il  y  avait  encore  à  Rome  une  comédie  nationale,  comedia 
togala,  tirée  de  sujets  italiens.  Des  quatre  genres  dont  elle  se  com- 
posait, l'un  appartenait  exclusivement  aux  usages  de  la  jeune  no- 
blesse, qui  composait  des  atiellanes  et  les  jouait  en  société,  les  trois 
autres  étaient  le  domaine  des  esclaves. 

Il  y  avait  dans  l'ancienne  Italie  des  troupes  de  comédiens  ambu- 
lans ,  sous  les  ordres  d'un  directeur  qui  portait  le  titre  de  duc  des 
œuvres  ikéâirales ,  ou  même  quelquefois  le  titre  d'empereur  du  théâtre. 
Les  acteurs  et  les  actrices  étaient  toujours  des  esclaves  ou  des  affran- 
chis, et  leur  éducation  était  relative  au  genre  qu'ils  exploitaient.  Ceux 
qui  jouaient  dans  les  comédies  classiques  ou  dans  les  tragédies 
étaient  ordinairement  des  grammairiens  très  raffinés  ;  car  Cicéron 
rapporte  qu'on  les  sifflait  impitoyablement,  s'il  leur  arrivait  de  se 
tromper  d'une  seule  syllabe  sur  la  quantité  prosodique. 

On  comprendqu'il  y  avait  naturellement  des  troupes  de  toute  sorte, 
selon  la  fortune  du  directeur  et  le  goût  du  public.  Tous  les  directeurs 
ne  possédaient  pas  des  comédiens  comme  OOlius  Hilarus,  Pylade  et 
Bathyle,  ou  des  tragédiens  comme  Ésope  et  Roscius;  et  d'ailleurs  il 
n'y  avait  que  Rome  qui  pût  payer  leurs  talens.  Les  villes  de  second 
ordre ,  et  Rome  elle-même ,  regorgeaient  de  bateleurs  ou  de  mimes, 
qui  jouaient  en  plein  vent ,  sans  brodequin  et  sans  masque,  et  seule- 
ment avec  quelque  bizarre  accoutrement,  comme  dans  les  farces 
attellanes. 

Les  troupes  de  bateleurs ,  de  mimes ,  de  bouffons ,  couraient  l'ïta- 
lies.  Les  pièces  qu'ils  jouaient  étaient  quelquefois  écrites  et  apprises 
par  cœur;  le  plus  souvent,  elles  se  réduisaient  à  des  parades  bur- 
lesques. Suétone  mentionne  un  affranchi  grammairien ,  nommé  Lucius 
Pansa,  qui  avait  écrit  des  pièces  pour  des  bouffons.  En  général ,  les 
mimes  et  les  bouffons  étaient  la  lie  du  théâtre.  Leurs  représentations, 
qui  avaient  lieu  d'ordinaire  sur  des  tréteaux ,  étaient  un  mélange  de 
danses  et  d'épigrammes,  de  lazzis  obscènes  et  de  sentences  morales.  Il 
y  avait  des  villes  où  les  bouffons  n'étaient  pas  admis ,  Marseille ,  par 
exemple.  Rome  produisit ,  sous  les  empereurs,  des  mimes  qui  eurent 
une  grande  réputation.  Voscius  cite  Publius  Labérius,  Publius  le 
Syrien,  Philistion  de  Nicée,  Eneïus  Mattius,  Lentulus,  Marcus  Mar- 
cellus  et  quelques  autres.  Le  goût  des  empereurs  pour  le  théâtre 


16  REVUE   DE   PARIS. 

n'avait  pas  peu  augmenté  le  nombre  des  mimes.  Caligula  et  Néron  les 
traitèrent  avec  une  faveur  extraordinaire.  Caligula  surtout  porta  son 
goût  pour  eux  jusqu'à  la  frénésie  :  il  embrassait  quelquefois  avec 
transport,  durant  les  intervalles  du  spectacle,  le  pantomime  Mnes- 
ter.  Un  jour,  un  chevalier  ayant  troublé  un  danseur  par  quelque 
bruit,  Caligula  écrivit  un  petit  billet,  le  fît  remettre  sur-le-champ,  par 
le  centurion  de  service,  au  chevalier,  avec  ordre  de  partir,  séance 
tenante ,  pour  Ostie,  et ,  de  là ,  d'aller  en  Mauritanie  remettre  le  billet 
au  roi  Ptolémée.  Or,  le  billet  contenait  littéralement  ceci  :  «Ne  faites 
ni  bien  ni  mal  au  messager.  »  On  sait  que  Caligula  fut  poignardé  par 
Chœréas  pendant  qu'il  s'extasiait  dans  la  coulisse  à  regarder  déjeunes 
danseurs  asiatiques,  de  grande  renommée,  qui  essayaient  un  pas  de 
leur  pays. 

Au-dessous  de  la  comédie  classique ,  au-dessous  de  la  farce  attel- 
lane ,  au-dessous  même  de  la  parade  des  bouffons,  il  y  avait  encore 
un  autre  genre  de  poésie  dramatique  que  les  esclaves  cultivaient  : 
c'était  la  satire  chantée  dans  les  rues ,  avec  accompagnement  de 
musique  et  de  gesticulation.  Peut-être  faudrait-il  suivre  la  filiation 
de  cette  satire  dramatisée ,  venue  de  la  Grèce  comme  toute  la  litté- 
rature romaine,  à  partir  des  silles,  que  cultivaient  Timon  Phliasius, 
contemporain  de  Ptolémée  Philadelphe,  et  Xénophane  de  Lesbos,  jus- 
qu'à l'interdiction  sévère  que  prononça  contre  elle  la  loi  des  Douze  Ta- 
bles; caria  licence  des  chanteurs  ambulans  était  devenue  si  extrême, 
qu'on  fut  obligé  de  tempérer  leur  verve  par  le  bâton.  Le  modèle  de 
ces  poètes-comédiens  des  rues  était  Livius  Andronicus,  contempo- 
rain d'Ennius,  antérieur  à  Plaute,  et  que  Suétone  appelle  un  «  ora- 
teur semi-grec.  »  Tite-Live  raconte  que  lorsque  l'artiste,  qui  avait 
été  affranchi  par  Livius  Salinator,  son  maître,  fut  devenu  vieux,  il 
loua  un  petit  garçon  qui  chantait  la  strophe,  un  joueur  de  flûte  qui 
l'accompagnait ,  et  que  lui,  cassé  et  aveugle,  il  traduisait  à  la  foule  , 
par  sa  pantomime ,  le  poème  que  déroulaient  parallèlement  le  chan- 
teur et  le  musicien. 

Enfin ,  et  ceci  est  la  région  la  plus  basse  de  ce  monde  d'esclaves 
artistes  ,  il  y  avait  encore  des  bandes  d'escamoteurs ,  de  joueurs  de 
passe-passe,  de  diseurs  de  bonne  aventure  et  de  magiciens,  qui 
vivaient  comme  ils  pouvaient  de  la  curiosité  des  passans.  Quelquefois 
ces  escamoteurs  avaient  assez  de  renommée  pour  que  les  grands  sei- 
gneurs les  fissent  appeler  sur  la  fin  du  repas,  afin  d'égayer  les  con- 
vives de  leurs  réparties  ou  de  leurs  tours  d'adresse;  la  plupart  du 
temps,  ils  ballaient  et  parodiaient  sur  les  places  publiques,  avalant 


REVUE  DE   PARIS.  17 

des  épées  lacédémoniennes ,  à  la  grande  satisfaction  des  oisifs.  Les 
diseurs  de  bonne  aventure  étaient  devenus  si  nombreux  à  Rome  du 
temps  des  premiers  empereurs ,  qu'ils  y  avaient  une  confrérie  ;  et  le 
lendemain  du  jour  où  fut  tué  Caligula,  il  y  avait  des  magiciens  venus 
d'Egypte  et  de  Syrie  qui  devaient  donner  sur  le  théâtre  une  repré- 
sentation des  enfers. 

La  poésie  épique  et  lyrique  appartenait  moins  en  propre  aux 
esclaves  que  la  poésie  dramatique.  En  général ,  les  anciens  poètes 
grecs  et  latins ,  qui  composèrent  des  poèmes,  des  odes  et  des  hymnes, 
étaient  gens  de  noble  maison.  Les  gnomiques  Théognis,  Phocylide, 
Pythagore,  Solon  ,  Simonide ,  appartenaient  tous,  plus  ou  moins,  à  de 
puissantes  familles;  il  n'y  a  que  Callimaque,  bibliothécaire  de  Pto- 
lémée  Philadelphe ,  etTyrtée,  général  athénien,  qui  eussent  com- 
mencé par  être  maîtres  d'école,  ce  qui  est  le  signe  d'une  fort  humble 
extraction.  A  Rome,  Ennius  était  d'une  grande  race,  et  vivait  dans 
l'intime  amitié  de  Caton  l'ancien  et  de  Scipion  ;  Pacuvius,  son  neveu , 
n'était  pas  moins  illustre.  Catulle  et  Lucrèce,  Tibulle  et  Properce, 
Gallus  et  Ovide,  étaient  nés  de  parens  considérables;  Juvénal  et  Perse 
étaient  gentilshommes. 

Il  n'y  avait  donc  à  peu  près  qu'Horace ,  Virgile  et  Phèdre  qui  fus- 
sent de  poètes  devenus  esclaves. 

Horace,  fils  d'un  affranchi  marchand  de  poisson  salé,  tient  en 
outre  aux  poètes  esclaves  par  ses  études  grecques  ;  Virgile ,  fils  d'un 
pauvre  potier  de  village ,  c'est-à-dire  né  aussi  de  race  esclave ,  suivit 
la  pente  de  ceux  de  sa  race,  apprit  la  grammaire,  la  rhétorique,  la 
médecine,  les  mathématiques,  qui  comprenaient  alors  la  physique 
et  l'astronomie,  et  même  la  jurisprudence,  ce  qui  était  une  exception 
pour  les  gens  de  sa  condition ,  et  ce  qui  en  fit  un  des  hommes  les  plus 
savans  de  l'antiquité;  Phèdre,  esclave  lui-même,  tout  plein  des 
poètes  gnomiques ,  de  l'étude  d'Ésope ,  des  milésiaques  introduites 
déjà  dans  la  littérature  latine  par  Ennius  et  par  Plaute,  se  trouve 
sur  la  dernière  limite  de  la  renaissance  grecque,  et  au  moment 
où  la  langue  latine  va  cesser  de  faire  le  pastiche  d'Homère  et  de 
Platon,  pour  essayer,  avec  Sénèque,  Lucain,  Juvénal,  Perse,  les 
deux  Pline,  Tacite,  et  une  foule  d'autres,  de  ressaisir  les  traditions 
du  goût  romain,  interrompues  depuis  l'arrivée  des  rhéteurs  et  des 
grammairiens  grecs  en  Italie. 

Après  la  grammaire,  le  théâtre  et  la  poésie,  la  philosophie  était 
l'étude  qu'affectionnaient  le  plus  les  esclaves. 

Il  y  a  eu  des  esclaves  dans  toutes  les  écoles  philosophiquesjiota- 

TOME    XL  Y II.       NOVEMBRE.  2 


18  REVUE    DE   PARIS. 

bles  de  l'antiquité.  Phédon ,  à  qui  Platon  a  dédié  son  traité  de  l'aine, 
était  un  jeune  enfant  de  grande  beauté,  exposé  en  vente  chez  un 
marchand  d'esclaves  qui  tenait  aussi  une  maison  de  prostitution,  et 
il  fut  acheté  par  Cébès ,  disciple  de  Socrate.  Les  beaux  livres  qu'il 
composa  sur  la  doctrine  de  Socrate  existaient  encore  du  temps  d'Aulu- 
Gelle,  qui  les  mentionne  avec  honneur.  Ménippe,  esclave  comme  Phé- 
don, devint  aussi  un  philosophe  illustre.  Il  s'adonna  particulièrement 
à  une  nature  de  composition  philosophique ,  sous  forme  de  satire , 
qu'il  appela  Cynique,  et  que  Varron  imita  dans  la  suite.  Ces  Cyniques 
paraissent  avoir  été  des  satires  dans  le  genre  du  Cyclope  d'Euripide; 
Varron,  en  imitant  leur  forme,  en  fit  des  écrits  moraux  et  leur 
donna  le  nom  de  Salives  Ménippées.  On  ne  sait  pas  à  quelle  secte  phi- 
losophique appartenait  Ménippe.  Il  y  eut  un  esclave  péripathéticien, 
du  nom  de  Pompée,  et  qui  était  au  philosophe  Théophraste;  Persée, 
esclave  de  Zenon  le  stoïque,  partageait  la  doctrine  de  son  maître, 
et  Mys,  esclave  d'Épicure,  n'eut  pas  une  autre  philosophie  que  lui. 
Diogène  le  cynique,  quoique  né  libre,  avait  été  réduit  en  escla- 
vage, et  acheté  sur  le  marché  de  Corinthe  par  Xéniade,  qui  en  fit  le 
précepteur  de  ses  enfans. 

Epictète,  de  la  secte  des  stoïciens,  a  été  l'un  des  esclaves  les  plus 
célèbres  qui  aient  cultivé  la  philosophie.  Il  était  Grec,  comme  tous 
les  esclaves  lettrés,  et  appartenait  à  Épaphrodite,  affranchi  de 
Néron.  Deux  vers  qu'il  avait  composés  sur  lui-même  et  qu'Aulu- 
Gelle  a  conservés,  font  connaître  qu'il  était  d'un  corps  difforme.  Sous 
Domitien ,  un  sénatus-consulte  ayant  chassé  les  rhéteurs  et  les  phi- 
losophes de  l'Italie ,  Epictète,  qui  était  alors  affranchi,  quitta  Kome 
et  se  retira  à  Nicopolis.  Epictète  est  le  seul  esclave  philosophe  dont 
les  ouvrages  nous  soient  parvenus;  son  Enclùridion ,  ou  Manuel,  est 
un  résumé  exact  de  la  doctrine  morale  des  stoïciens. 

Nous  n'avons  pas  nommé  tous  les  esclaves  qui  cultivèrent  les 
lettres ,  les  arts  ou  les  sciences  parmi  les  anciens;  nous  avons  seule- 
ment eu  l'intention  de  faire  voir  deux  choses ,  d'abord  que  l'escla- 
vage n'était  point  par  lui-même  un  fait  social  qui  abrutit  la  race  qui 
le  subissait,  ensuite  que  les  esclaves  étaient  les  vrais  maîtres  de  l'an- 
tiquité, puisqu'ils  tenaient  toutes  les  écoles,  puisqu'ils  étaient  les 
précepteurs  de  tout  ce  qui  s'instruisait,  puisqu'ils  avaient  en  défini- 
tive le  vrai  pouvoir,  qui  est  le  pouvoir  de  l'intelligence. 

A.  Cramer  de  Cassagnac. 


LES 


FUMÉES  DU  VIN, 


Par  un  de  ces  beaux  soirs  d'été  qui  attirent  dans  les  promenades 
publiques  tout  ce  que  Paris  renferme  encore  d'habitans  du  monde 
élégant  en  cette  saison  de  voyages  et  de  délassemens  champêtres, 
deux  jeunes  gens  à  la  mode  sortaient  ensemble  du  café  de  Paris,  où 
ils  avaient  dîné  aussi  bien  qu'on  peut  le  faire  pendant  trois  heures 
consécutives,  en  ne  ménageant  pas  plus  la  bourse  que  l'estomac. 
Leur  démarche  chancelante ,  leur  teint  animé ,  leurs  yeux  brillans , 
leur  voix  rauque,  témoignaient  assez  que  la  chère  avait  été  exquise, 
le  vin  délicieux  et  la  soif  égale  à  l'appétit.  Ils  s'étaient  cependant 
arrêtés  dans  leurs  libations  de  fins  gourmets  au  point  imprescriptible 
où  commence  l'ivresse;  ils  avaient  emporté  de  table  toute  leur  raison 
un  moment  égarée  dans  les  vignes  de  la  Champagne,  et  les  fumées 
de  cette  tisane  mousseuse,  que  dédaigne  un  véritable  buveur, 
créaient  au  gré  de  leur  imagination  mille  fantômes  charmans ,  aux- 
quels il  ne  manquait  que  de  pouvoir  prendre  un  corps. 

C'était  le  règne  de  la  digestion ,  qui  semblait  aiguiser  les  langues  de 
ces  aimables  libertins  et  leur  inspirer  une  foule  de  saillies  où  pétillait 
l'esprit  du  Champagne.  Alfred  de  Mauve,  le  plus  âgé  des  deux  (il 
approchait  de  vingt-cinq  ans),  avait  aussi  la  parole  plus  haute,  le 
regard  plus  hardi  et  le  geste  plus  délibéré.  Il  mâchait  son  cure-denl 
avec  autant  de  majesté  qu'un  Osage  fumant  le  calumet  dans  l'assem- 

9 


^0  REVUE  DE  PARIS. 

blée  des  chefs,  et  il  avait  l'air  de  le  montrer  comme  un  trophée  pour 
preuve  du  copieux  dîner  qu'il  s'était  mis  sur  la  conscience.  Il  passait 
en  revue  d'un  coup  d'oeil  superbe  et  distrait  les  femmes  assises  de 
chaque  côté  de  l'allée  du  boulevart,  et  à  peine  si  quelques-unes,  par 
leur  figure  et  leur  toilette,  lui  paraissaient  dignes  d'une  attention  plus 
sérieuse.  Il  y  avait  pourtant,  sur  ce  boulevart  où  l'on  croit  respirer 
le  frais  sous  des  arbres  poudreux  et  à  deux  pas  du  ruisseau ,  les  plus 
jolies  personnes  de  la  Chaussée-d'Ant;n;  mais  Alfred  de  Mauve  cri- 
tiquait, avec  une  sévérité  qui  tenait  de  l'aveuglement,  les  robes,  les 
tailles  et  les  visages  les  mieux  faits  pour  exciter  l'admiration  d'un 
connaisseur,  et  il  déclarait,  en  élevant  le  ton  au  diapason  de  l'imper- 
tinence, que  ces  dames,  si  distinguées  qu'elles  fussent  de  tournure  et 
de  manières,  étaient  des  grisâtes  endimanchées.  L'accusation  prenait 
du  poids  dans  la  bouche  d'un  homme  à  bonnes  fortunes. 

—  Des  grisettes  !  l'arrêt  est  un  peu  dur  !  s'écria  Frédéric  Dallan , 
qui  en  rougit  comme  s'il  y  fût  personnellement  intéressé.  J'en  appelle 
au  moins  pour  quinze  ou  vingt  qui  faisaient  l'ornement  de  nos  bals 
cet  hiver. 

—  Bah!  tu  te  trompes,  mon  pauvre  Frédéric,  reprit  Alfred  de 
Mauve  en  lissant  sa  petite  moustache  noire;  il  y  a  des  ressemblances 
étonnantes.  Ainsi ,  l'autre  jour,  je  me  suis  presque  jeté  dans  les  bras 
d'une  dame  qui  se  promenait  aux  Champ-Élysées,  et  que  j'avais  cru 
reconnaître  pour  certaine  Provençale  que  je  serais  bien  ingrat  d'avoir 
oublié  après  deux  ans  d'absence... 

—  Oui ,  cette  Espagnole  que  tu  as  rencontrée  dans  une  auberge  sur 
la  route  de  Bayonne? 

—  En  effet,  c'était  une  Espagnole,  une  Andalouse,  une  lionne, 
pour  la  peindre  avec  un  seul  mot;  des  yeux  qui  me  brûlaient  jusqu'à 
la  moelle  des  os,  une  bouche  dont  le  sourire  eût  ressuscité  un  mort, 
des  cheveux  qui  lui  auraient  fait  une  mantille  très  décente,  une  main 
telle  qu'on  n'en  voit  pas  en  France ,  un  pied  comme  on  n  en  voit 
plus 

—  Oui,  je  sais  tout  cela  ;  lu  m'as  raconté  l'aventure  dans  ses  plus 
minutieux  détails;  et  depuis  cette  fameuse  nuit  d'auberge,  pas  de 
nouvelles  de  la  dame? 

—  Si  fait;  une  dague  mauresque  au  manche  d'argent  ciselé:  je  te 
l'ai  montrée;  un  chapelet  de  bois  de  rose,  enrichi  d'or  et  d'éme- 
raudes  :  je  l'ai  donné  à  une  princesse  russe;  et  quantité  de  cigarettes, 
que  je  fume  tristement  en  pensant  à  ma  divine  compagne  de  voyage, 
que  j'irai  retrouver  quelque  jour  à... 


REVUE  DE   PARIS.  21 

—  A  moins  que  le  ciel,  protecteur  des  amans  fidèles,  ne  te  l'envoie 
par  la  diligence. 

—  Ne  ris  pas,  Frédéric  ;  je  ne  serais  pas  surpris  de  la  rencontrer  à 
l'improviste,  car  ce  n'est  pas  une  de  ces  femmes  casanières  qui  s'en- 
racinent dans  leur  ménage  et  se  pétrifient  à  être  épouses  vertueuses 
et  tendres  mères  de  famille.  Dieu  merci  !  les  Espagnoles ,  les  Anda- 
louses  surtout,  ne  descendent  pas  à  ces  misères,  qui  sont  bonnes 
dans  les  arrière-boutiques  delà  rue  Saint-Denis.  Fi  doncl  tu  ignores 
ce  que  c'est  qu'une  Provençale,  une  Espagnole,  veux-je  dire,  cette 
adorable  créature  qui  vous  aime  avec  fureur,  qui  vous  décerne  un 
culte,  qui  vous  poignarderait  par  jalousie,  qui  se  ferait  tuer  pour 
vous... 

—  Comment,  diable!  as-tu  appris  ces  détails  pendant  trois  ou 
quatre  heures  qu'a  duré  ta  bonne  fortune? 

—  N'eût-elle  duré  que  trois  minutes,  j'aurais  eu  le  temps  d'appré- 
cier les  qualités  incomparables  de  mon  inconnue,  qui  valait  seule 
quarante  Françaises,  car  en  France  l'amour  n'est  que  de  la  crème 
fouettée;  c'est  en  Espagne,  en  Andalousie,  que  les  femmes  aiment 
comme  il  faut.  Parbleu  !  mon  cher  Frédéric ,  j'ai  envie  d'entreprendre 
un  galant  pèlerinage  sur  cette  terre  classique  de  la  volupté.  Si  tu 
veux  m' accompagner,  nous  partons  dans  huit  jours,  et  nous  ne  trou- 
verons pas  une  cruelle  dans  notre  chemin  à  travers  ce  paradis  ter- 
restre des  amans. 

—  Vraiment!  Je  te  croyais  plus  occupé  et  plus  enchaîné  à  Paris, 
dit  malignement  Frédéric  Dallan;  pour  moi,  qui  me  pique  de  jouer 
le  rôle  d'un  sauvage  Hippolyte,  je  demande  plus  de  temps  pour  me 
décider  à  partir.  D'ailleurs,  tandis  que  tu  serais  à  courir  les  rendez- 
vous  en  Espagne,  si  ton  Andalouse  arrivait  exprès  pour  te  revoir... 

—  Eh  bien!  elle  s'en  retournerait,  mon  ami.  Qu'importent  deux 
cents  lieues  de  plus  pour  une  femme  qui  aime  à  l'espagnole!...  Mais 
qu'ai-je  vu?  Ah!  Frédéric,  c'est  elle-même!  elle  m'a  reconnu! 

—  Ton  Andalouse?  où  donc  est-elle?  pourquoi  ne  l'abordes-tu 
pas?  Est-ce  cette  brune  piquante  qui  baisse  les  yeux? 

—  Non,  plus  loin,  de  ce  côté.  Elle  m'a  fait  signe  de  ne  pas  l'ap- 
procher. Elle  est  peut-être  avec  son  mari  ou  son  frère.  Je  t'en  prie, 
Frédéric ,  regarde-la  sans  affectation  ;  ne  lui  laisse  pas  apercevoir 
que  j'ai  été  indiscret. 

—  Je  te  jure  que  je  ne  l'ai  pas  encore  regardée!  dit  Frédéric,  qui 
fit  un  signe  d'intelligence  à  une  jeune  dame  d'une  rare  beauté,  placée 


22  REVUE   DE  PARIS. 

dans  l'endroit  même  que  désignait  Alfred  de  Mauve  avec  de  vives 
démonstrations  de  surprise  et  de  joie. 

—  Eh  quoi!  Frédéric,  tu  n'as  pas  remarqué  le  signe  qu'elle  vient 
de  me  faire?  reprit  Alfred,  qui  s'attribua  de  bonne  foi  le  sourire  et 
le  regard  expressif  qu'on  avait  adressés  à  son  ami. 

—  Expliquons-nous,  répliqua  celui-ci,  frappé  d'un  soupçon  qui 
se  manifesta  au  tremblement  de  sa  voix  et  à  la  pâleur  subite  de  son 
visage;  ceci  a  tout  l'air  d'une  mystification. . .  Je  ne  vois  pas  la  personne 
que  vous  me  désignez! 

— Tu  ne  vois  pas  cette  femme  qui  nous  suit  des  yeux  en  ce  moment, 
grande,  à  la  physionomie  éveillée,  assez  brune  de  peau,  avec  des 
dents  de  perle? Tiens,  près  de  ce  gros  homme,  en  perruque  rousse, 
qui  roule  dans  ses  doigts  une  tabatière  d'or. 

—  Oui,  reprit  Frédéric  agité  d'un  trouble  inexprimable,  cette 
dame  qui  a  une  robe  de  soie  verte,  une  capote  blanche,  un  cache- 
mire à  palmes... 

—  Justement!  c'est  ma  Provençale,  je  veux  dire  mon  Espagnole, 
l'héroïne  de  mon  aventure  d'auberge,  sur  la  route  de  Bayonne... 

—  Adieu ,  Alfred  !  interrompit  d'une  voix  sourde  Frédéric  Dallan, 
dont  les  traits  s'étaient  subitement  altérés. 

—  Où  vas-tu?  à  Tortoni?  Nous  ne  faisons  que  sortir  de  table,  et 
d'ailleurs  je  ne  puis  m'exposer  à  perdre  une  seconde  fois  mon  An- 
dalouse...  Attends-moi  là  en  fumant  un  cigare,  et  je  te  rejoins  tout 
à  l'heure,  dès  que  j'aurai  glissé  mon  adresse  à  cette  ravissante 
femme... 

—  Adieu ,  je  rentre  chez  moi  ;  je  ne  me  sens  pas  bien. . .  Es-tu  certain 
que  ce  soit  elle  ? 

—  Si  j'en  suis  certain!  s'écria  fortement  Alfred ,  qui  faisait  en  sorte 
que  les  passans  l'entendissent;  faut-il  te  répéter  l'anecdote?  Cette 
femme  est  folle  de  moi,  parole  d'honneur  !  Au  reste,  je  tiens  beau- 
coup à  ce  qu'elle  en  convienne  devant  toi.  Une  Espagnole,  une  An- 
dalouse,  c'est  tout  dire;  une  nature  exceptionnelle ,  volcanique!... 

—  Si  vous  n'étiez  pas  si  sûr  de  votre  fait,  je  m'estimerais  heureux 
d'en  pouvoir  douter!  mais  les  femmes  sont  incompréhensibles...  elles 
sont  capables  de  tout ,  quand  elles  espèrent  ne  pas  être  découvertes  ! . . 
Je  lui  pardonne!...  Adieu.  Ah!  quelle  souffrance! 

Frédéric  Dallan  était  un  jeune  homme  moins  bruyant  et  moins  pré- 
somptueux que  son  ami,  quoiqu'il  fût  aussi  bien  partagé  par  la  na- 
ture et  par  la  fortune  :  il  ne  se  piquait  pas  d'être  le  point  de  mire  de 
tous  les  regards  dans  un  saioa;  il  n'avait  recours  nia  des  éclats  de 


REVUE  DE   PARIS.  23 

voix ,  ni  à  des  éclats  de  rire  pour  se  faire  remarquer;  sa  contenance 
était  modeste  et  simple  à  l'instar  de  son  caractère;  et,  comme  il 
n'affichait  pas  les  femmes  qui  le  distinguaient  et  lui  donnaient  des 
preuves  irrécusables  de  leur  estime,  il  n'avait  jamais  eu  la  réputation 
d'homme  à  bonnes  fortunes  ;  mais  il  ne  mettait  nullement  sa  gloire 
dans  la  publicité  des  galanteries  qui  avaient  signalé  son  entrée  dans 
le  monde.  Il  était  passionnément  amoureux  de  la  comtesse  de  Saccède; 
et  le  mystère  impénétrable  dont  il  entourait  son  bonheur  y  ajoutait 
un  charme  auquel  son  ame  délicate  était  fort  sensible  ;  son  amour 
devenait  ainsi  un  sanctuaire  où  ne  pénétraient  pas  les  regards  pro- 
fanes. 

Une  heure  après  que  Frédéric  eut  quitté  Alfred  de  Mauve,  sous 
prétexte  d'une  indisposition  qui  était  toute  morale,  il  avait  presque 
retrouvé  le  repos  et  la  confiance  dans  un  entretien  avec  la  comtesse 
de  Saccède,  qu'il  interrogea  d'abord  avec  d'amers  reproches  au  sujet 
de  l'aventure  d'auberge,  faussement  mise  sur  le  compte  de  cette 
dame ,  qui  n'avait  jamais  rencontré  le  narrateur  avant  ce  soir-là. 
Frédéric  doutait  encore,  par  intervalles,  de  l'impudente  effronterie  de 
son  ami,  et,  quoique  tranquillisé  par  les  protestations  de  la  comtesse, 
il  cherchait  encore  des  apparences  qui  servissent  du  moins  à  excuser 
la  calomnie  d'Alfred  de  Mauve  ;  car  il  ne  pouvait  se  persuader  que 
la  route  de  Bayonne,  l'auberge,  l'Espagnole,  et  toutes  les  circon- 
stances romanesques  du  récit  d'Alfred,  n'avaient  jamais  existé  que 
dans  un  conte  qui  s'évanouissait  devant  les  sermens  de  la  femme 
qu'il  aimait  davantage  pour  expier  d'injustes  et  ridicules  soupçons. 

— Je  vous  crois,  mon  amie,  et  vous  demande  pardon  de  vous  avoir 
soupçonnée  un  moment ,  disait-il  en  baisant  les  mains  douces  et  par- 
fumées qu'on  ne  songeait  pas  à  lui  retirer,  mais  il  parlait  avec  une 
telle  assurance!... 

—  Les  menteurs  ne  seraient  pas  dangereux  s'ils  hésitaient  ou  rou- 
gissaient dans  leurs  mensonges,  reprit  la  comtesse  qui  ne  gardait 
aucun  ressentiment  contre  l'inventeur  de  l'aventure  d'auberge.  Il  y 
a  même  des  menteurs  d'une  espèce  plus  raffinée  qui  s'abusent  les 
premiers,  et  finissent  pas  croire  eux-mêmes  ce  qu'ils  veulent  faire 
accroire  aux  autres. 

—  Ah!  madame,  souhaitons  que  M.  de  Mauve  ne  soit  pas  un  men- 
teur de  cette  espèce;  je  consens  qu'il  mente,  mais  je  ne  veux  pas  qu'il 
tienne  pour  vraie  une  illusion  qui  me  causerait  alors  une  jalousie  très 
réelle  :  c'est  pourquoi  je  n'entends  pas  le  laisser  se  complaire  dans 
son  mensonge,  et  je  veux  qu'il  se  rétracte  même... 


2i  REVUE  DE  PARIS. 

—  Y  pensez- vous,  Frédéric?  Vous  ne  m'aimez  donc  pas,  que  vous 
allez  exposer  votre  vie  pour  une  pareille  bagatelle! 

—  Cependant,  je  ne  puis  permettre  ni  souffrir  que,  devant  moi  et 
devant  le  monde,  on  se  vante  des  bontés  que  vous  auriez  eues  pour 
un  étranger,  dans  une  auberge,  sur  la  route  de  Bayonne! 

—  Je  vais,  si  vous  voulez,  mander  M.  de  Mauve  en  particulier  et 
le  faire  expliquer  là-dessus  en  votre  présence. 

—  Vos  souvenirs  sont  bien  présens?  répliqua  Frédéric  qui  avait 
peine  à  concevoir  que  tout  fût  supposé  dans  l'épisode  du  voyage  de 
Bayonne;  il  y  a  deux  ans,  vous  êtes  allée  aux  eaux  des  Pyrénées? 

—  En  effet ,  mon  frère  m'accompagnait  ;  mais  je  n'ai  pu  supporter 
la  route,  s'il  vous  en  souvient,  et  vous  êtes  venu  me  rejoindre  à 
Tours  où  ma  mauvaise  santé  m'avait  retenue.  Mon  frère  continua  seul 
le  voyage. 

—  Oui,  vous  avez  raison  ;  ce  n'est  donc  pas  vous?...  M.  de  Mauve 
s'était  emparé  de  l'unique  chambre  qu'on  pût  habiter  dans  cette 
affreuse  auberge.  Il  tonnait ,  il  pleuvait  à  flots,  il  faisait  un  temps 
affreux,  quand  la  dame  espagnole  arriva;  sa  berline  se  trouvait  rom- 
pue, et  les  chemins  étaient  impraticables... 

—  Vous  n'êtes  pas  persuadé,  Frédéric,  lui  dit  en  riant  la  com- 
tesse: vous  voulez  absolument  que  l'aventure  de  l'auberge  me  con- 
cerne et  que  je  sois  responsable  de  la  conduite  de  cette  Espagnole 
qui  nous  donnerait  assez  mauvaise  opinion  des  mœurs  de  son  pays, 
si  elle  n'était  pas  tout  entière  dans  l'imaginative  de  M.  de  Mauve. 
Je  ne  m'offense  pas  de  vos  doutes  obstinés  :  ils  seraient  plus  vite 
détruits,  si  vous  étiez  moins  empressé  d'en  extirper  la  racine; 
l'amour,  quoi  qu'on  dise,  ne  doit  pas  se  priver  de  l'usage  des  yeux 
et  des  oreilles;  on  m'accuse:  ce  n'est  pas  à  vous,  mais  à  moi  de  me 
défendre  et  de  convaincre  de  fausseté  mon  accusateur.  Ensuite,  cher 
Frédéric,  quand  il  ne  restera  plus  de  nuage  défavorable  dans  votre 
esprit,  vous  me  remercierez  d'avoir  eu  pitié  de  vos  douleurs  et  d'y 
avoir  porté  remède  en  me  justifiant  d'une  calomnie  que  je  pourrais 
mépriser  et  oublier,  si  elle  n'eût  pas  atteint  votre  cœur. 

—  Je  n'ai  pas  besoin  d'autre  conviction  que  celle  qui  résulte  de 
mon  amour;  je  suis  honteux  de  ce  qui  vous*a  paru  un  soupçon;  ce 
n'était  que  la  crainte  de  vous  perdre...  Mais  j'aurai  satisfaction  de 
cette  indignité! 

—  Je  vous  ordonne,  avant  tout ,  de  ne  pas  vous  faire  mon  champion , 
Frédéric;  la  seule  punition  que  je  veux  infliger  à  mon  calomniateur, 
c'est  de  le  forcer  à  se  rétracter  lui-même  et  à  déclarer  qu'il  a  menti. 


REVDE   DE   PARIS.  25 

Le  lendemain ,  Frédéric  Dallan ,  à  qui  la  comtesse  de  Saccède  avait 
fait  part  de  ses  projets  en  lui  indiquant  comment  il  devait  les  secon- 
der, alla  voir  Alfred  de  Mauve  :  il  le  trouva  occupé  à  préparer  ses 
malles.  Alfred  avait  tant  de  hâte  d'achever  ces  dispositions  d'un  pro- 
chain départ,  qu'il  ne  donnait  pas  à  son  domestique  le  temps  de  ran- 
ger les  effets  dont  il  avait  besoin  en  voyage,  et  qu'il  entassait  pêle- 
mêle  tout  ce  qui  lui  tombait  sous  la  main.  Il  accourut  au-devant  de 
Frédéric,  en  sautant  et  en  chantant  comme  un  insensé. 

—  Eh  bien  !  Alfred ,  lui  dit  Frédéric ,  qui  ne  put  s'empêcher  de 
céder  à  l'influence  communicative  de  cette  gaieté,  as-tu  été  mordu  par 
quelque  tarentule? 

—  Je  pars,  mon  ami,  je  vais  rejoindre  mon  Espagnole,  répondit 
Alfred  :  elle  m'a  écrit;  elle  se  nomme  dona  Inez  de  Tabago;  son  mari 
jaloux  a  pris  la  mouche,  en  me  voyant  hier  soir  aux  boulevarts 
tourner  autour  de  lui,  et  cette  nuit  il  a  emmené  la  pauvre  victime, 
qui  me  supplie  de  la  venir  consoler. 

—  La  suite  de  l'aventure  n'est  pas  moins  étrange  que  le  commence- 
ment. Voilà  un  audacieux  mari  que  je  te  conseille  de  ne  pas  ménager  1 
Mais  où  donc  a-t-il  emmené  sa  plaintive  moitié?  En  Chine,  peut-être? 

—  Je  l'y  suivrais,  s'il  avait  cette  barbarie!  Heureusement,  il  ne  va 
pas  plus  loin  que  Bayonne. 

—  Bien,  tu  auras  sans  doute  une  bonne  occasion  de  renouveler 
l'aventure  de  l'auberge. 

—  Oh  !  je  ne  m'en  tiendrai  pas  là,  je  t'assure,  et  je  ne  reviendrai 
pas  seul  à  Paris. 

—  Adieu,  heureux  coquin  :  tu  as  été  créé  pour  les  aventures  et 
les  bonnes  fortunes.  Je  désire  que  ton  voyage  ait  tous  les  agrémens 
imaginables  :  présente  mes  hommages  à  dona  Tnez  de  Tabago,  qui 
ressemble  de  nom  à  la  célèbre  Dulcinée  du  Toboso  et  qui  doit  être 
infiniment  plus  belle. 

Alfred  de  Mauve  était  trop  joyeux  de  la  lettre  qu'il  avait  reçue 
pour  se  blesser  aisément  d'une  épigramme  qui  provenait  d'un  senti- 
ment d'envie  bien  naturel,  pensait-il  en  répétant  les  termes  mêmes 
de  la  bienheureuse  lettre.  Enfin,  il  monta  en  chaise  de  poste  et 
partit  plus  fier  cent  fois  que  s'il  était  allé  droit  en  paradis.  Mais ,  au 
bout  de  quinze  jours ,  il  revint  fort  soucieux  et  ne  s'expliqua  pas  sur 
le  succès  qu'avait  eu  son  voyage  :  il  dit  seulement  à  Frédéric  Dallan 
que  les  maris  étaient  les  animaux  les  plus  importuns  de  la  création. 

Peu  de  jours  après,  Frédéric  se  rendit  chez  Alfred  ,  qui  était  tout 
préoccupé  et  tout  irrité,  marchant  à  grand  pas  dans  son  appartement, 


26  REVUE    DE   PARIS- 

murmurant  des  menaces  entre  ses  dents,  rassemblant  ses  armes- de 
combat,  nettoyant  ses  pistolets  et  brandissant  ses  épées  :  Alfred  ne 
prit  pas  garde  d'abord  à  l'arrivée  de  son  ami  et  continua  ce  manège 
bizarre,  qui  n'annonçait  pas  des  intentions  pacifiques. 

—  C'est  toi ,  Frédéric  !  dit-il  en  s'apercevant  qu'il  n'était  plus  seul  : 
tu  viens  à  propos  pour  me  servir  de  témoin. 

—  De  témoin?  s'écria  Dallan  qui  feignit  d'être  aussi  chagrin 
qu'étonné  de  cette  demande  :  aurais-tu  un  duel? 

—  Oui,  mon  cher,  un  duel  à  mort,  avec  un  individu  que  je  ne 
connais  pas,  le  marquis  de  Las  Maurisbas,  le  plus  terrible  duelliste 
de  la  Péninsule;  il  est  tellement  adroit  au  pistolet,  qu'il  coupe  un 
cheveu  à  trente  pas. 

—  Tu  m'effraies ,  mon  cher  Alfred  ;  c'est  se  laisser  assassiner  que 
d'accepter  une  affaire  d'honneur  avec  ce  saint  George  espagnol. 

—  Il  n'est  pas  moins  fort  sur  l'escrime,  m'écrit-on;  il  fait  sauter 
l'épée  de  son  adversaire  à  la  première  botte. 

—  Je  ne  souffrirai  pas  que  tu  ailles  à  la  boucherie,  mon  cher,  et 
ce  duel  n'aura  pas  lieu,  je  te  le  promets  bien. 

—  Bah!  il  ne  faut  jamais  désespérer  du  hasard,  et  saint  George  a 
été  tué  par  un  maladroit.  Ce  marquis  de  Las  Maurisbas  a  beau  dire 
que  la  balle  qui  le  tuera  n'est  pas  encore  fondue ,  je  lui  en  garde  une 
qui  lui  fera  changer  d'avis. 

—  Vraiment!  le  sujet  de  votre  querelle  est  donc  bien  grave  ?  Ne 
sera-t-il  pas  possible  d'arranger  l'affaire? 

—  Non,  mon  ami,  le  marquis  a  insulté  donalnez  de  Tabago,  et 
elle  me  charge  de  la  venger  les  armes  à  la  main. 

—  C'est  le  rôle  d'un  chevalier  français,  et  je  te  reconnais  bien  à' 
ce  dévouement  pour  le  service  des  dames.  Mais  tu  ne  m'avais  pas  dit 
que  dona  Inez  fût  de  retour  à  Paris?  Je  gage  que  tu  l'as  ramenée  de 
Bayonne  en  cachette,  et  que  tu  la  tiens  renfermée  dans  quelque 
chambre  garnie?  Ah!  tu  as  des  secrets  pour  moi,  Alfred!  Naguère 
tu  me  disais  toutes  tes  aventures  les  plus  extraordinaires,  celle  de 
l'auberge  sur  la  route  de  Bayonne,  par  exemple... 

—  Frédéric,  je  ne  puis  t'en  dire  davantage,  répliqua  M.  de  Mauve 
qui,  embarrassé  de  ces  questions  insidieuses,  se  retrancha  dans  un1 
silence  qu'il  affectait  de  rendre  discret  et  mystérieux  :  l'honneur  me 
prescrit  de  me  taire. 

—  Oui,  tu  voudrais  me  faire  croire  que  ta  séduisante  Espagnole 
est  retirée  en  Espagne  avec  son  tyran  de  mari... 

—  Je  t'avouerai  en  confidence  qu'elle  est  ici,  puisqu'elle  m'a  écrit 


REVUE  DE  PARIS.  27 

hier  soir,  puisque  je  me  bats  ce  matin  avec  l'insolent  qui  l'a  offensée: 
si  j'obtiens  l'avantage  dans  ce  duel  où  j'ai  sa  cause  à  défendre,  je  ne 
cloute  pas  que  je  la  verrai ,  et  tu  comprends  que  je  serai  au  comble 
de  mes  vœux.  Ne  m'interroge  plus,  et  souviens-toi  que  l'amour  d'une 
Espagnole  est  autrement  trempé  que  celui  d'une  Française. 

Frédéric  Dallan  et  Alfred  de  Mauve  allèrent  tous  deux  au  rendez- 
vous  indiqué  et  n'y  trouvèrent  personne  :  ils  attendirent  trois  heures 
à  la  même  place,  et  ne  la  quittèrent  qu'après  s'être  bien  convaincus 
que  le  marquis  de  Las  Maurisbas  ne  paraîtrait  pas  ce  jour-là.  Alfred, 
qui  s'était  fait  une  indignation  toute  prête  à  soutenir  rudement 
l'honneur  de  dona  Inez,  comme  si  l'offense  lui  fût  devenue  per- 
sonnelle ,  ne  renonça  pas  sans  regret  à  cette  occasion  d'acquérir  des 
droits  à  la  reconnaissance  de  l'inconnue;  il  ne  supposa  point  que  le 
marquis  avait  reculé  devant  les  chances  de  ce  duel ,  mais  il  conclut 
de  l'absence  de  son  adversaire ,  que  la  belle  Espagnole  s'était  peut- 
être  vengée  de  sa  propre  main ,  à  la  manière  de  son  pays ,  où  les 
femmes  ont  des  poignards  attachés  à  la  jarretière.  Frédéric  eut  l'air 
d'approuver  cette  comique  conjecture. 

La  semaine  suivante,  pendant  que  les  deux  amis  déjeunaient 
ensemble,  Alfred  de  Mauve  fort  triste  de  ne  plus  entendre  parler  de 
son  Espagnole ,  une  lettre  à  son  adresse  lui  fut  remise  ;  il  tressaillit 
d'espérance  en  reconnaissant  l'écriture  et  le  cachet;  la  lettre  était 
conçue  en  ces  termes  : 

«  A  la  suite  de  notre  aventure  de  l'auberge,  j'ai  fait  un  vœu  en 
expiation  des  faiblesses  que  vous  savez;  je  me  suis  engagée  solennelle- 
ment à  donner  vingt  mille  francs  à  l'hospice  des  Enfans-Trouvées  : 
comme  vous  avez  partagé  le  péché,  j'ai  compté  que  vous  partagerez 
la  pénitence.  «  Dona  Inez.  » 

Alfred  de  Mauve,  que  la  lecture  de  cette  lettre,  faite  à  haute  voix 
par  Frédéric,  avait  atterré,  la  saisit  avec  rage,  la  froissa  et  la  déchira, 
en  frappant,  du  pied  et  en  serrant  les  poings. 

—  Vous  êtes  taxé  à  dix  mille  francs ,  Alfred ,  dit  Frédéric  avec  son 
flegme  habituel  :  ce  n'est  pas  cher  pour  une  aventure  qu'on  paierait 
au  poids  de  l'or! 

—  Quelle  aventure?  demanda  brusquement  Alfred  qui  fixa  un 
regard  menaçant  sur  son  ami. 

—  Eh!  l'aventure  de  l'auberge  sur  la  route  de Bayonne,  la  Pro- 
vençale, l'Espagnole,  l'Andalouse... 

—  Au  diable  toutes  ces  sornettes!  il  n'y  a  jamais  eu  d'Espagnole, 
n  i  d'auberge ,  ni  d'aventure  ;  c'est  un  conte  que  je  t'ai  fait  pour  égayer 


28  REVUE  DE   PARIS. 

Te  repas;  mais  ce  qui  n'est  pas  un  conte,  c'est  que  quelqu'un  s'est 
moqué  de  moi. 

—  Quoi!  cette  divine  Andalouse  pour  qui  tu  projetais  de  faire  le 
voyage  d'Espagne... 

—  Elle  n'a  jamais  existé,  te  dis-je,  et  cette  dona  Inez  de  Tabago 
n'existe  pas  davantage,  non  plus  que  le  marquis  de  Las  Maurisbas; 
mais  le  cartel  qu'on  m'avait  envoyé  au  nom  de  ce  prétendu  per- 
sonnage ne  sera  pas  une  mystification,  Frédéric,  et  j'espère  que 
vous  remplacerez  le  marquis ,  dont  la  force  à  l'épée  et  au  pistolet 
fait  tant  de  merveilles;  car  c'est  vous  qui  avez  dirigé  le  complot, 
très  plaisant  d'ailleurs ,  dont  je  suis  victime.  Parbleu  !  vous  me  ren- 
drez compte  de  mon  voyage  de  Bayonne! 

—  On  ne  peut  vous  refuser  votre  revanche,  Alfred,  mais  je  vous 
laisse  juge  de  ce  qu'on  aurait  à  vous  reprocher.  Je  ne  suis  par  l'au- 
teur des  tours  bien  innocens  qu'on  vous  a  joués,  et  je  vous  offre  de 
vous  le  faire  connaître. 

—  Soit,  vous  me  servirez  de  témoin  comme  pour  le  duel  du  mar- 
quis de  Las  Marisbas;  mais  ce  duel  aura  un  autre  résultat,  je  vous  jure. 

—  Je  vous  mènerai  ce  soir  dans  une  maison  où  vous  rencontrerez 
votre  mystificateur  face  à  face. 

Le  soir  venu,  Frédéric  vint  chercher  Alfred  pour  le  conduire  chez 
la  personne  qui  l'avait  offensé;  ils  ne  se  parlèrent  pas  pendant  le 
trajet,  et  Frédéric  eut  peine  à  retenir  le  rire  errant  sur  ses  lèvres. 
Ils  arrivèrent  ensemble  chez  la  comtesse  de  Saccède,  qui  les  attendait; 
ils  furent  introduits  dans  le  salon  faiblement  éclairé;  Alfred  de 
Mauve  craignit  une  nouvelle  mystification  en  voyant  une  femme ,  au 
lieu  de  l'adversaire  qu'il  croyait  trouver  :  il  ne  la  reconnut  pas  en  la 
saluant. 

— Madame  la  comtesse,  dit  Frédéric,  je  vous  présente  un  de  mes 
meilleurs  amis,  M.  Alfred  de  Mauve,  qui  est  très  impatient  de  faire 
votre  connaissance... 

—  Il  me  semble  que  j'ai  déjà  eu  le  plaisir  de  voir  monsieur,  répon- 
dit la  comtesse  avec  affabilité  ;  c'était  sur  la  route  de  Bayonne. ..  non  , 
un  soir  de  cet  été,  sur  le  boulevart,  vis-à-vis  Tortoni. 

Paul  L.  Jacob,  Bibliophile. 


HISTORIENS  MODERNES. 


i.  mmmmuiWTo 


La  France  a  eu,  à  diverses  époques,  des  chroniqueurs  admi- 
rables, comme  Grégoire  de  Tours,  Joinville,  Froissard,  Comines; 
plusieurs  philosophes  ou  romanciers  historiques  d'un  rare  mérite, 
tels  que  Voltaire  ,  Raynal,  Vertot;  enfin  quelques  compilateurs  labo- 
rieux, au  nombre  desquels  on  peut  citer  De  Thou,  Dupuis,  Rollin, 
Anquetil.  Mais,  parmi  tous  ces  écrivains,  on  chercherait  inutilement 
un  véritable  historien,  non  que  plusieurs  n'aient  réuni  sans  doute  les 
qualités  nécessaires,  mais  parce  que  tous  ont  vécu  à  des  époques  et 
dans  des  conditions  peu  favorables. 

L'histoire  ne  demande  pas  seulement  la  liberté  de  l'examen  et  de 
la  parole,  elle  veut  aussi  un  certain  désintéressement  lucide  qu'il  est 
difficile  d'avoir  aux  siècles  d'admiration  ou  de  révolte.  Remarquez 
bien  que  nous  ne  parlons  pas  d'impartialité  (vertu  des  anges,  im- 
possible à  ceux  qui  prennent  leur  part  delà  vie  terrestre);  nous  par- 
Ions  seulement  de  cette  intelligence  consciencieuse  qui  porte  à  étudier 
le  fait  sous  toutes  ses  faces,  bien  qu'on  en  préfère  une,  et  qui  nous 
conduit  à  chercher  la  vérité,  non  sans  inclination  première,  mais 
sans  aveuglement.  Or,  une  pareille  clairvoyance  n'est  possible  qu'aux 
momens  d'indépendance  et  de  trêve.  Pour  être  juste,  il  faut  d'abord 
que  l'historien  soit  libre;  pour  bien  voir,  il  faut  qu'il  soit  à  l'écart 
delà  mêlée; c'est  alors  seulement  qu'il  peut  éviter  la  satire  ou  l'apo- 
logie. 


30  REVUE  DE  PARIS. 

Quoique  notre  époque  soit  laborieuse  encore,  elle  offre,  à  beau- 
coup d'égards,  les  meilleures  conditions  pour  écrire  l'histoire.  Sorties 
victorieuses  de  leur  lutte  de  dix-huit  siècles,  les  grandes  vérités 
sociales  sont  désormais  à  l'abri  de  toute  trahison,  et  les  partis  re- 
prennent haleine.  Peu  importe  que  cette  halte  soit  de  l'attente  plus 
que  du  repos  ;  repos  ou  attente,  c'est  du  calme  pour  la  réflexion,  de 
la  liberté  pour  la  pensée.  L'historien  n'a  point  à  quitter  ses  livres 
afin  de  défendre  sur  la  brèche  la  cause  de  l'avenir;  les  tribuns 
sont  à  leur  poste  et  suffisent  pour  l'heure.  Il  peut  donc  s'occuper  à 
étudier  le  passé;  il  le  comprendra  d'autant  mieux  que,  sachant  le 
présent,  il  jugera  l'arbre  par  ses  fruits.  —  Et  ne  craignez  point  que 
ses  instincts  modernes  troublent  son  équité  ;  il  pourra  haïr  ce  qui 
n'est  plus ,  mais  il  n'y  a  que  la  haine  contre  les  personnes  qui  rape- 
tisse l'ame;  la  haine  contre  les  choses,  au  contraire,  l'anime,  l'agran- 
dit. Craignez  plutôt  de  sa  part  quelque  généreuse  indulgence  pour 
le  passé,  car  il  y  a,  dans  celui-ci,  le  charme  des  ruines;  les  idées 
vaincues  ont  toujours,  pour  certains  esprits,  un  mérite  auquel  ils  ré- 
sistent mal  ;  elles  sont  vaincues  1 

Du  reste,  l'à-propos  de  notre  époque  pour  écrire  l'histoire  n'a 
point  tenu  seulement  au  calme  des  vingts  dernières  années,  mais 
encore  plus  peut-être  au  rapide  mouvement  politique  imprimé  à 
toutes  les  intelligences.  L'étude  de  nos  origines  en  est  devenue  plus 
intéressante;  on  a  cherché  avec  plus  de  soin  d'où  l'on  était  parti,  et 
quelle  route  on  avait  suivie  pour  arriver  où  l'on  se  trouvait.  Lais- 
sant de  côté  les  livres  écrits  sous  des  inspirations  arriérées,  on  a 
voulu  remonter  aux  sources  et  tout  vérifier.  Il  en  est  résulté  une 
nouvelle  école  historique  fort  variée  dans  ses  expressions,  mais 
aussi  remarquable  par  la  forme  que  par  la  science,  et  la  seule,  nous 
le  croyons,  qui  ait  donné  à  la  France,  jusqu'à  ce  moment,  des  his- 
toriens dignes  de  ce  nom. 

Cette  école  n'eut  d'abord  d'autre  prétention  que  de  substituer  à 
la  diffusion  endormeuse  des  anciens  compilateurs  une  narration  plus 
remuante  et  plus  colorée.  Elle  admit  en  conséquence  les  anecdotes, 
trop  long-temps  négligées,  multiplia  les  descriptions,  les  détails  de 
mœurs,  les  épisodes,  et  tâcha  de  répandre  sur  le  tout  un  peu  de 
cette  fumée  du  temps  pour  laquelle  on  venait  de  trouver  un  mot  : 
couleur  locale.  Malheureusement  les  novateurs  ne  s'aperçurent  pas 
qu'à  force  de  vouloir  montrer  un  siècle  et  le  faire  marcher  sous  les 
yeux  du  lecteur,  ils  ne  reproduisaient  que  ses  dehors.  Leurs  héros 
avaient  beau  porter  le  costume  du  temps  et  parler  de  loin  en  loin  la 


REVUE   DE   PARIS.  31 

langue  moyen-âge,  le  faux  air  perçait  toujours ,  et  l'ame  du  person- 
nage manquait  à  l'acteur.  La  pente  sur  laquelle  les  nouveaux  his- 
toriens se  trouvaient  était  d'ailleurs  dangereuse.  Préoccupés  sans 
cesse  du  fait  et  des  apparences,  il  était  difficile  qu'ils  ne  tombassent 
point  dans  la  chronique.  M.  de  Barante  adopta  même  hardiment 
comme  un  système  ce  qui  n'était  que  le  vice  d'un  genre,  et  écrivit 
en  tête  de  ses  Ducs  de  Bourgogne  le  fameux  paradoxe  :  Scribitur  ad 
narrandum,  non adprobandum.  C'était  toutsimplementchangerlesrôles 
et  passer  à  l'historien  la  plume  du  romancier. 

La  réaction  contre  Anquetil  et  ses  pareils  était  trop  violente ,  elle 
ne  put  tenir.  Cependant  plusieurs  des  essais  qui  avaient  été  tentés 
restèrent  et  resteront ,  parce  qu'au-dessus  des  genres  il  y  a  l'art  qui 
rend  les  œuvres  durables.  De  ce  nombre  fut  le  livre  même  de  M.  de 
Barante,  qui  avait  eu  le  bonheur  de  n'écrire  qu'une  histoire  épiso- 
dique ,  c'est-à-dire  celle  de  toutes  qui  pouvait  le  mieux  s'accommo- 
der de  la  forme  chroniquaire;  mais  l'histoire  pittoresque  n'en  fut  pas 
moins  jugée  à  jamais. 

En  même  temps  que  cette  tentative  s'accomplissait,  M.  Guizot  et 
ses  adhérens  en  essayaient  une  tout  opposée  en  publiant  l'anatomie 
comparée  de  l'histoire.  Soutenu  par  une  érudition  trop  peu  générale 
peut-être,  mais  bien  digérée,  souverain  maître  d'ailleurs  de  tout  ce 
qu'il  savait,  et  en  possession  complète  de  lui-même,  M.  Guizot  était 
plus  propre  qu'aucun  autre  à  cette  analyse  logique ,  claire  et  serrée. 
Calculateur  infatigable,  il  posa  des  équations  historiques  de  tous  les 
degrés,  les  discuta  et  les  résolut  avec  une  sobriété  élégante.  La  con- 
centration des  faits  donna  à  son  travail  un  air  de  puissance,  en  même- 
temps  que  la  formule  algébrique  de  son  style  imitait  la  profon- 
deur. Il  y  avait  d'ailleurs  dans  l'ensemble  de  son  œuvre  beaucoup 
de  valeur  réelle;  seulement  elle  ne  vivait  pas.  Tout  à  l'heure  nous 
n'avions  que  des  armures  et  des  habits ,  voilà  que  maintenant  on  ne 
nous  donnait  qu'un  squelette!  Où  donc  étaient  le  sang  et  la  chair?  Ne 
pouvait-on  espérer  quelque  chose  qui  bougeât,  qui  sentit,  une  his- 
toire qui  eût  à  la  fois  un  corps  et  une  ame? 

M.  Augustin  Thierry  se  chargea  de  répondre  à  cette  question.  Sa 
première  publication  ne  fut  pas  seulement  un  beau  livre,  ce  fut  la  so- 
lution du  problème  que  l'on  cherchait ,  ce  fut  l'histoire  même.  Mais 
nous  n'avons  point  à  parler  ici  de  la  Conquête  des  Normands  ni  des 
Lettres  sur  ï Histoire  de  France  ;  si  nous  avons  prononcé  le  nom  de 
M.  Thierry,  c'est  seulement  par  forme  de  transition ,  et  pour  arriver 
à  M.  Michelet. 


32  REVUE    DE   PARIS. 

Tous  deux  nous  semblent,  en  effet,  se  rapprocher  par  beaucoup 
de  points,  et  si  les  comparaisons  mythologiques  étaient  encore  à  la 
mode,  nous  dirions  que  leurs  deux  muses  sont  comme  les  sœurs 
dont  parle  Ovide  ,  qui  se  ressemblaient  sans  être  pareilles. 

.  .  .  Qualis  decet  esse  sororum. 

M.  Thierry,  il  est  vrai ,  dès  son  début ,  avait  donné  toute  la  mesure 
de  son  talent;  mais  les  progrès  de  M.  Michelet  depuis  sa  première 
publication  ont  été  constans.  I\~on-seulement  sa  science  a  grandi,  son 
style  s'est  assoupli  et  simpliûé ,  mais  ses  appréciations  sont  devenues 
moins  aventureusement  poétiques.  —  Puisque  nous  avons  prononcé 
ce  dernier  mot,  expliquons-le  tout  de  suite;  car  ce  n'est  point  la  pre- 
mière fois  que  M.  Michelet  a  été  injurié  du  nom  de  poète. 

Si  la  forme  doit  être  distinguée  du  fond,  c'est  surtout  dans  une 
histoire.  Esclave  pour  le  fond  des  documens  reconnus  exacts,  l'his- 
torien recouvre  toute  sa  liberté  lorsqu'il  s'agit  seulement  de  l'ex- 
pression. Que  sa  parole  soit  calme  ou  flamboyante,  sa  phrase  opu- 
lente ou  heurtée ,  vous  n'avez  point  à  lui  en  demander  compte ,  si  ce 
n'est  au  nom  du  bon  goût  et  de  l'art.  Il  y  a  en  lui  deux  hommes, 
l'appréciateur  et  l'écrivain.  Le  premier  doit  être  de  sang-froid ,  mais 
rien  ne  défend  au  second  de  s'animer  jusqu'à  l'enthousiasme.  Les 
Grecs  et  les  Latins  nous  fournissent  mille  exemples  de  cette  alliance 
de  sagacité  judicieuse  et  de  vive  poésie;  or,  c'est  là  ce  que  M.  Mi- 
chelet a  tenté  le  plus  souvent.  >»ul  doute  que  ses  recherches  ne  se 
fassent  avec  recueillement;  seulement,  à  mesure  qu'elles  se  multi- 
plient, son  intérêt  s'éveille,  son  imagination  s'échauffe;  en  face  de 
ces  richesses  inexplorées  la  Gèvre  le  prend ,  il  écrit ,  et  son  style 
reproduit,  comme  à  son  insu,  tous  les  tressaillemens  de  son  émo- 
tion. Mais  observez  que  l'exaltation  n'est  venue  qu'après  l'étude  et  à 
propos  d'elle;  le  fait  a  été  laborieusement  trouvé  avant  d'inspirer  à 
l'expression  sa  poésie. 

C'est  donc  pour  n'avoir  pas  séparé  avec  soin  l'apparence  de  la 
substance  même  que  l'on  a  accusé  M.  Michelet  de  ne  pas  être  un  his- 
torien assez  positif.  Cependant  cette  erreur  a  aussi  son  grain  de 
justice  comme  presque  toutes  les  erreurs  :  sans  admettre  dans  sa 
généralité  le  reproche  adressé  à  l'auteur  de  Y  Introduction  à  l'His- 
toire universelle,  il  faut  reconnaître  que,  parfois..  1  élan  du  style 
l'emporte  sans  qu'il  s'en  aperçoive.  Amoureux  de  l'image  étince- 
lante,  du  mot  coloré ,  du  symbole  enûn ,  l'historien  s'oublie  dans  une 
courte  fantaisie  littéraire,  et  reste  moins  près  de  la  réalité  qu'on  ne 


REVUE  DE    PARIS.  33 

le  voudrait.  Nous  citerons  spécialement,  comme  exemple  de  ces 
échappées  poétiques,  son  chapitre  sur  l'architecture  gothique. 

Hâtons-nous  d'ajouter  pourtant  que  M.  Michelet  se  corrige  chaque 
jour  de  ces  faiblesses  séduisantes;  soit  que  les  avertissemens  laient 
éclairé,  soit  que  l'atmosphère  historique  dans  laquelle  il  entrait  ne 
lui  permît  plus  les  mêmes  écarts,  son  troisième  volume  de  Y  Histoire 
de  France  nous  a  paru  irréprochable  de  ce  côté.  Il  ne  s'y  est  jamais 
écarté  du  fait,  il  n'a  point  quitté  une  seule  fois  la  terre,  et,  comme 
Antée,  il  semble  avoir  puisé  de  nouvelles  forces  en  la  touchant.  Ce 
volume  n'est  point  seulement  plus  riche  en  découvertes  que  les  pré- 
cédens,  c'est  en  quelque  sorte  l'auteur  dans  sa  plénitude.  Là  se 
trouvent  toutes  les  hautes  qualités  de  son  talent,  avec  très  peu  de 
ses  défauts;  le  juger  dans  ce  livre,  c'est  donc  l'apprécier  dans  ce 
qu'il  a  fait  de  plus  complet,  c'est  le  mesurer  à  sa  taille  d'aujour- 
d'hui. 

La  dernière  publication  de  M.  Michelet  comprend  les  évènemens 
accomplis  de  1*270  à  1380.  C'est  la  peinture  de  cette  époque  bâtarde, 
placée  comme  en  suspens  entre  le  moyen-âge  et  la  renaissance.  Il  était 
difficile  de  dessiner  la  physionmie  d'un  pareil  siècle  et  de  décou- 
vrir sa  tendance.  Les  évènemens  complexes,  opposés  en  apparence, 
s'y  succèdent  si  rapidement,  en  si  grand  nombre,  que  l'historien  y 
cherche  vainement  un  temps  de  repos  pour  se  reconnaître.  M.  Mi- 
chelet a  heureusement  trouvé  un  01  conducteur  dans  ce  labyrinthe. 
Le  premier,  il  a  nettement  séparé  le  xive  siècle  du  moyen -âge,  en 
apportant  des  faits  nouveaux  à  l'appui  de  son  opinion.  Il  a  montré  le 
légiste  remplaçant  le  prêtre  et  le  seigneur,  le  droit  romain  se  substi- 
tuant au  droit  canon,  et,  au  milieu  de  cet  abaissement  de  toutes  les 
anciennes  puissances,  Jacques  Bonhomme,  le  peuple,  commençant  à 
lever  sa  tète  de  géant  et  à  regarder  autour  de  lui. 

C'est  dans  Villani  et  dans  des  documens  inédits  que  l'auteur  a 
surtout  cherché  les  élémens  de  ses  convictions.  Il  a  su  se  défendre 
de  l'influence  de  Froissard,  aveuglément  suivi  par  presque  tous  nos 
historiens,  et  qui  n'avait  vu  lui-même  que  l'écorce  encore  blasonnée 
de  son  temps,  sans  remarquer  qu'en  dessous  le  chêne  féodal  tom- 
bait en  pourriture.  Il  nous  a  fait  voir  enfin  le  xive  siècle  tel  qu'il  fut, 
c'est-à-dire  fiscal,  faux-monnayeur,  prosaïque,  mais  plébéien  déjà. 
En  effet,  les  traditions  chevaleresques  allaient  se  perdre,  et  l'on  tou- 
chait au  jour  où,  voyant  armer  chevaliers  les  deux  Gis  du  duc  d'An- 
jou ,  la  cour  entière  de  Charles  VI  devait  demander  ce  que  ces  rites 
signifiaient. 

XLVII.       HOVEMBUE.  3 


34  REVUE   DE   PARIS. 

Trois  grands  faits  dominent  le  xive  siècle  :  les  démêlés  de  Philippe- 
le-Bel  avec  Boniface,  la  destruction  des  templiers,  la  terrible  guerre 
contre  les  Anglais.  Mais  ces  trois  faits  tendent  de  près  ou  de  loin  à 
l'émancipation  du  peuple;  tous  trois  s'accomplissent  sous  l'inspira- 
tion et  avec  l'aide  de  manans  devenus  ministres.  Le  pouvoir  royal, 
las  de  l'église  et  de  la  féodalité ,  s'appuie  sur  le  tiers-état  pour  les 
abattre,  et  les  parlemens  s'organisent  en  rejetant  les  prêtres;  les 
juifs  et  les  hérétiques  sont  protégés  contre  l'inquisition  ;  le  roi  exige 
un  droit  plus  considérable  sur  les  dons  faits  aux  couvens  ou  aux 
églises,  et  facilite  aux  roturiers  l'acquisition  des  biens  féodaux.  Bien- 
tôt la  querelle  avec  le  pape  s'animant,  Philippe-le-Bel  assemble  les 
trois  ordres  des  états-généraux,  et  commence  ainsi  l'ère  nationale 
de  la  France.  On  sait  quel  fut  le  résultat  de  la  lutte  du  saint-siége 
contre  le  roi;  le  saint-siége  fut  vaincu,  et  avec  lui  l'église. 

La  destruction  du  temple  porta  bientôt  à  la  féodalité  un  coup  non 
moins  sensible.  Les  templiers  tenaient  à  toutes  les  familles  nobles;  ils 
possédaient  dix  mille  manoirs  dans  la  chrétienté,  des  places  fortes 
partout,  et  n'étaient  pas  moins  de  vingt  mille  chevaliers,  les  plus 
aguerris  du  temps.  Il  suffit  pourtant  de  la  volonté  du  roi  et  de  l'as- 
tuce de  deux  procureurs  pour  les  écraser.  M.  Michelet  a  traité  fort 
au  long,  et  avec  beaucoup  de  lumières  nouvelles,  cette  grande  cata- 
strophe. Il  résulte  clairement  de  ses  recherches  que  plusieurs  des 
crimes  imputés  à  l'ordre  existèrent,  non  dans  l'institution  sans  doute, 
mais  partiellement,  dans  telle  maison  ou  telle  province.  Quant  au 
plus  grand  de  tous,  le  reniement,  l'auteur  prouve,  par  les  déposi- 
tions des  templiers  anglais,  qu'il  était  symbolique.  C'était  une  imita- 
tion du  reniement  de  saint  Pierre,  un  rite  commun  à  toutes  les  initia- 
tions dans  lesquelles  le  récipiendaire  est  présenté  d'abord  comme  un 
misérable ,  afin  que  tout  l'honneur  de  sa  régénération  morale  re- 
tourne à  l'association  qui  l'adopte.  «  Que  cette  cérémonie  ait  été 
quelquefois  accomplie  avec  une  légèreté  coupable  ou  avec  une  dérision 
impie,  c'était  le  crime  de  quelques-uns  et  non  la  règle  de  l'ordre,  a  II 
se  peut  aussi  que  le  reniement,  symbolique  d'abord ,  soit  devenu  plus 
tard  réel  pour  beaucoup  de  templiers  ;  leur  long  séjour  parmi  les 
infidèles  avait  pu  altérer  leur  foi,  et  ils  passaient  pour  adonnés  aux 
superstitions  orientales. 

L'anéantissement  du  temple  prouva  que  la  noblesse  avait  perdu 
toute  cohésion ,  et  jusqu'au  sentiment  de  sa  conservation  personnelle. 
La  société  marchait  toujours,  et,  en  1314,  le  roi,  affranchissant  des 
serfs  du  Valois,  disait  déjà  dans  son  ordonnance  :  Attendu  que  toute 


REVUE  DE  PARIS.  35 

créature  humaine,  qui  est  formée  à  l'image  de  Notre  Seigneur,  doit  géné- 
ralement être  franche  par  droit  naturel,  etc. 

Ces  progrès  ne  s'accomplissaient  point  cependant  sans  résistance  et 
sans  retour.  La  royauté,  qui  ne  relevait  le  peuple  que  pour  affaiblir 
la  noblesse ,  revenait  à  celle-ci  aussitôt  qu'elle  en  avait  besoin  ;  mais 
les  germes  d'indépendance  ne  sont  jamais  semés  vainement  ;  la  bour- 
geoisie, qui  commençait  à  sentir  sa  force,  allait  élire  son  roi  Marcel 
et  proposer  les  fameuses  remontrances  de  1357,  si  dures  pour  la  no- 
blesse et  la  magistrature,  et  dans  lesquelles  les  trois  ordres  se  pré- 
sentent déjà  sur  un  pied  d'égalité. 

La  guerre  contre  l'Angleterre  devait  elle-même  aider  à  ce  mouve- 
ment démocratique  de  la  France.  Le  bourgeois  avait  constaté  son 
existence  les  armes  à  la  main;  le  paysan,  trahi  et  rançonné  par  les 
gentilshommes,  allait  saisir  à  son  tour  la  fourche,  la  hache  et  le 
bâton,  pour  se  venger  d'abord,  puis  pour  se  défendre.  L'ordonnance 
de  1357  avait  été  le  premier  acte  politique  de  la  France,  la  Jacquerie 
fut  le  premier  élan  du  peuple;  le  manant  se  faisait  soldat. 

Les  défaites  de  Crécy  et  de  Poitiers  eurent  l'immense  résultat  de 
détruire  la  cavalerie,  uniquement  composée  de  nobles,  et  d'appeler 
à  la  défense  du  pays  les  piétons,  c'est-à-dire  le  peuple.  Jusqu'alors 
celui-ci  avait  laissé  aux  chevaliers  le  soin  de  repousser  l'ennemi,  et 
c'était  un  privilège  dont  ils  avaient  noblement  usé  pendant  plusieurs 
siècles  ;  mais  quand  le  bonhomme  vit  que  son  protecteur  lâchait  pied, 
et  le  laissait  à  la  merci  de  l'étranger,  il  ferma  les  poings  et  songea 
à  se  protéger  lui-même.  Cet  appel  prochain  de  tous  à  la  communion 
sanglante  des  batailles  était  peut-être  la  plus  désirable  conquête;  le 
sentiment  de  la  nationalité  en  naquit.  La  France  ne  fut  plus  une  partie 
de  la  chrétienté;  ce  fut  la  France  !  Un  roi  pouvait  donner  La  Rochelle 
à  l'Angleterre  dans  un  traité,  mais  La  Rochelle  protestait  en  disant  : 
Nous  nous  soumettrons  aux  Anglais  des  lèvres;  de  cœur,  jamais!  L'ex- 
pression un  bon  Français,  comme  l'observe  M.  Michelet,  date  du 
xive  siècle. 

Du  reste  tout,  dans  cette  époque,  semblait  destiné  à  montrer  quelles 
étaient  les  nouvelles  destinées  de  la  France.  Après  avoir  été  près  de 
périr  par  l'imprudence  guerrière  des  nobles,  le  royaume  se  releva 
sous  le  règne  anti-chevaleresque  d'un  roi  incapable  de  manier  la 
lance ,  et  dont  tout  le  mérite  consista  àFrefuser  perpétuellement  le 
combat,  a  Si  Charles  Y,  dit  M.  Michelet,  ne  put  faire  beaucoup  lui- 
même,  il  laissa  du  moins  à  la  France  le  type  du  roi  moderne,  qu'elle 
ne  connaissait  pas.  Il  enseigna  aux  étourdis  de  Crécy  et  de  Poitiers 

3. 


36  REVUE  DE   PARIS. 

ce  que  c'était  que  réflexion ,  patience,  persévérance.  L'éducation  de- 
vait être  longue;  il  y  fallut  bien  des  leçons  :  mais  au  moins  le  but  était 
marqué.  La  France  devait  s'y  acheminer,  lentement  il  est  vrai,  par 
Louis  XI  et  par  Henri  IV,  par  Richelieu  et  par  Colbert.  » 

Jusqu'à  présent,  les  guerres  du  xive  siècle  avaient  été  regardées 
comme  purement  politiques;  M.  Michelet  est  le  premier  qui  y  ait  vu 
un  côté  commercial,  et  qui  «  ait  cherché  le  secret  des  batailles  de 
Crécy  et  de  Poitiers  au  comptoir  des  marchands  de  Londres ,  de 
Bordeaux  ou  de  Bruges?  »  Cette  découverte  importante  explique 
beaucoup  de  choses.  Ainsi,  la  révolte  des  Flamands  n'est  plus  uni- 
quement l'insurrection  d'un  peuple  qui  veut  rester  maître  de  lui- 
même;  c'est  plutôt  une  guerre  de  fabi  icans  qui  se  refusent  à  rompre 
avec  l'Angleterre,  d'où  ils  tirent  leurs  laines,  déclarant  que,  sans 
l'Angleterre,  ils  ne  peuvent  vivre ,  pour  ce  que  toute  Flandre  est  fondée 
sur  drapperiej  et  que  sans  laine  on  ne  peut  drapper.  Le  siège  de  Calais 
n'est  point  seulement  un  fait  guerrier,  mais  une  expédition  commer- 
ciale, comme  le  dit  expressément  Villani.  Edouard  n'était  là,  en 
quelque  sorte,  que  l'envoyé  des  marchands  anglais  ruinés  parles 
corsaires  calaisiens,  et  qui  voulaient  à  toute  force  se  rendre  maîtres 
du  détroit.  Les  villes  maritimes  lui  fournirent  l'argent  et  les  vaisseaux 
nécessaires  pour  cette  attaque,  tellement  que  la  seule  Yarmouth 
donna  quarante-trois  navires.  Si  Edouard  montra  donc  tant  d'achar- 
nement contre  les  habitans  de  Calais,  c'est  qu'il  avait  promis  d'écra- 
ser dans  leur  nid  ces  oiseaux  de  proie  qui  désolaient  depuis  si  long- 
temps le  commerce  britannique. 

Ce  point  de  vue  nouveau  a  été  habilement  présenté  par  M.  Michelet , 
qui  en  a  fait  ressortir  toute  l'importance,  sans  le  rendre  exclusif: 
car  c'est  là  le  caractère  le  plus  remarquable  et  le  plus  inattendu  de  ce 
troisième  volume;  rien  n'y  est  absolu.  L'auteur  ne  se  laisse  jamais 
emporter  à  une  synthèse  trop  rigoureuse;  il  ne  hasarde  de  généra- 
lités qu'accompagnées  de  leurs  exceptions.  On  s'aperçoit  qu'il  a  peur 
de  toute  prévention  ,  qu'il  s'observe  et  a  le  ferme  propos  de  ne  point 
pécher.  Sa  raison  côtoie  la  poésie  avec  un  effroi  salutaire;  dès  qu'il 
sent  le  vent  de  l'abîme,  il  s'écarte  ou  s'arrête. 

Il  résulte  de  cette  ardeur  retenue  une  sorte  de  vie  intérieure  qui 
coule  dans  ce  livre  comme  le  sang  dans  les  veines,  et  l'anime  sans  se 
montrer.  On  distingue  dans  le  récit  je  ne  sais  quel  bouillonnement 
qui  dénonce  la  sève;  il  n'y  a  effervescence  nulle  part,  mais  partout 
abondance  ménagée,  force  qui  se  respecte  et  se  domine. 

On  peut  donc  le  dire  hautement,  parce  que  c'est  la  vérité,  cette 


REVUE  DE  PARIS.  37 

histoire  du  xive  siècle  par  M.  Michelet  n'est  point  seulement  la  plus 
vivante  et  la  plus  complète  de  toutes  celles  qui  nous  ont  été  données 
jusqu'à  ce  jour,  mais  c'est  aussi  la  plus  savante  et  la  plus  positive. 
Nous  appuyons  sur  cet  éloge,  parce  que  le  mérite  que  nous  signalons 
est  nouveau  chez  l'auteur,  moins  nouveau  pourtant  que  l'éloge! 

Quanta  la  forme,  elle  est  tout  ce  qu'elle  doit  être,  pure,  saine, 
remuante.  Quoique  les  mouvemens  passionnés  y  soient  plus  ménagés 
qu'autrefois,  ils  reparaissent  de  loin  en  loin ,  mais  toujours  à  propos 
et  à  leur  place.  Nous  n'en  donnerons  qu'un  exemple;  mais  nous  le 
donnerons,  puisqu'il  s'agit  de  forme,  car  nous  ne  savons  point  encore 
de  meilleur  moyen  de  faire  connaître  un  style  que  d'en  donner 
échantillon.  Il  s'agit  d'un  combat  de  paysans,  en  1359,  dans  lequel 
l'un  d'eux  (  le  grand  Ferré  )  tue  quarante  Anglais ,  puis  meurt  pour 
avoir  bu  lorsqu'il  était  encore  tout  couvert  de  la  sueur  de  la  bataille, 
ff  II  est  difficile,  dit  M.  Michelet,  de  ne  pas  être  touché  de  ce  naïf 
récit.  Ces  paysans  qui  ne  se  mettent  en  défense  qu'en  demandant 
permission  ;  cet  homme  fort  et  humble,  ce  bon  géant,  qui  obéit  volon- 
tiers, comme  le  saint  Christophe  de  la  légende  ;  tout  cela  présente 
une  belle  figure  du  peuple.  Ce  peuple  est  visiblement  simple  et  brute 
encore,  impétueux,  aveugle,  demi-homme  et  demi-taureau....  Il  ne 
sait  ni  garder  ses  portes,  ni  se  garder  lui-même  de  ses  appétits. 
Quand  il  a  battu  l'ennemi,  comme  le  blé  en  grange,  quand  il  l'a  suf- 
fisamment charpenté  de  sa  hache,  et  qu'il  a  pris  chaud  à  la  besogne, 
le  bon  travailleur,  il  boit  froid  et  se  couche  pour  mourir.  Patience! 
sous  la  rude  éducation  des  guerres,  sous  la  verge  de  l'Anglais,  la 
brute  va  se  faire  homme.  Serrée  de  plus  près  tout  à  l'heure  et  comme 
tenaillée,  elle  échappera,  cessant  d'être  elle-même  et  se  transfigurant; 
Jacques  deviendra  Jeanne,  Jeanne  la  vierge,  la  Pucelle.  Le  mot  vulgaire 
un  bon  Français  date  de  l'époque  des  Jacques  et  des  Marcel.  La  Pucelle 
ne  tardera  pas  à  dire  :  Le  cœur  me  saigne  quand  je  vois  le  sang  d'un  Fran- 
çais. Un  tel  mot  suffirait  pour  marquer  dans  l'histoire  le  vrai  commen- 
cement de  la  France.  Depuis  lors  nous  avons  une  patrie.  Ce  sont  des 
Français  que  ces  paysans;  n'en  rougissez  pas,  c'est  déjà  le  peuple  fran- 
çais, c'est  vous,  ô  France!  Que  l'histoire  vous  les  montre  beaux  ou 
laids,  sous  la  capuce  de  Marcel ,  sous  les  jaquettes  des  Jacques,  vous 
ne  devez  pas  les  méconnaître.  Pour  nous,  parmi  tous  les  combats 
des  nobles ,  à  travers  les  beaux  coups  de  lance  où  s'amuse  l'insou- 
ciant Froissard,  nous  chercherons  ce  pauvre  peuple.  Nous  Tirons 
prendre  dans  cette  grande  mêlée,  sous  l'éperon  des  gentilshommes  , 
sous  le  ventre  des  chevaux.  Souillé ,  défiguré,  nous  l'amènerons  tel 


38  BEVUE  DE   PARIS. 

quel  au  jour  de  la  justice  et  de  l'histoire,  afin  que  nous  puissions  lui 
dire  :  —  Vous  êtes  mon  père  et  vous  êtes  ma  mère.  Vous  m'avez 
conçu  dans  les  larmes.  Vous  avez  sué  la  sueur  et  le  sang  pour  me 
faire  une  France.  Bénis  soyez-vous  dans  votre  tombeau.  Dieu  me 
garde  de  vous  renier  jamais.  » 

Que  d'autres ,  s'ils  le  veulent ,  se  plaignent  de  pareils  élans  et  y 
trouvent  un  prétexte  pour  refuser  à  M.  Michelet  le  titre  d'historien; 
quant  à  nous,  d'aussi  nobles  paroles  ne  nous  trouveront  point  indif- 
férent, et  nous  dirons  à  notre  tour,  à  celui  qui  les  a  écrites  ;  —  Dieu 
nous  garde  de  vous  renier  jamais! — >*on,  l'historien  n'est  point 
seulement  la  trompette  sonore  du  passé;  il  ne  doit  pas  être  une 
sorte  de  statue  de  Memnon  recevant  toujours  la  voix  du  dehors  ; 
l'historien,  avant  tout,  est  un  homme  qui  aime  et  qui  hait,  qui  s'in- 
digne et  qui  s'attendrit  :  je  ne  cherche  pas  en  lui  un  juge  sans  cœur 
décidant  d'après  la  loi ,  mais  un  juré  qui  parle  devant  Dieu  et  devant 
les  hommes  au  nom  de  sa  conscience. 

Jusqu'à  présent,  nous  n'avons  eu  que  du  bien  à  dire  du  livre  de 
M.  Michelet,  nous  pourrions  ajouter  quelques  critiques  de  détail  sur 
le  style,  car  Cerbère  a  droit  à  son  gâteau,  et  ce  serait  pour  nous 
une  heureuse  occasion  de  développer  nos  connaissances  dans  la  syn- 
taxe. Ainsi  nous  pourrions  dire  que  la  lecture  des  vieux  livres  a 
habitué  l'auteur  à  des  manières  de  dire  surannées  ou  peu  cor- 
rectes; qu'il  écrit  par  exemple,  en  parlant  des  tortures  infligées  aux 
paysans,  qu'on  n'y  plaignait  ni  le  fer,  ni  le  feu,  et  ailleurs  que  le  juif 
écoidait  de  France,  pour  écoulait  son  argent  de  France;  que  tout 
le  midi  c'ait  en  proie,  sans  dire  à  quel  fléau  ;  que  Charles  V  avait  beau- 
coup enduré  en  négligeant  encore  de  donner  un  régime  au  verbe  ; 
mais  cette  dissection  de  maître  d'école,  à  propos  d'un  livre  d'histoire, 
nous  ferait  honte,  et  nous  ne  nous  sentirions  point  le  courage  de  la 
prolonger. 

Nous  ne  savons  si  dans  cette  courte  esquisse  nous  avons  réussi  à 
rendre  clairement  notre  pensée,  encore  moins  si  nous  avons  appré- 
cié dignement  l'historien  que  nous  voulions  juger;  mais  ce  que  nous 
pouvons  affirmer  du  moins,  c'est  que  notre  jugement  a  été  le  résul- 
tat d'un  examen  sincère;  et  il  est  permis  de  se  rendre  à  soi-même  ce 
bon  témoignage,  lorsqu'on  voit  avec  quelle  légèreté  la  critique 
s'exerce  de  nos  jours.  — Écrivez  un  livre,  fruit  de  longues  recher- 
ches ,  et  sur  lequel  vos  cheveux  auront  grisonné;  revenez  vingt  fois 
à  votre  œuvre,  jetez-y  toutes  les  richesses  de  votre  ame ,  dotez-la 
comme  un  enfant  unique  que  l'on  marie;  puis,  quand  vous  la  verrez 


BEVUE  DE  PARIS.  39 

parée,  belle,  achevée,  ouvrez-lui  la  porte  du  monde  avec  une 
anxiété  pleine  d'espérance...  Vous  croyez  que  l'admiration  va  s'éveil- 
ler à  son  aspect,  que  les  éloges  vont  retentir  sur  son  passage?... 
Folle  illusion!  Votre  livre  tombera  aux  mains  de  quelque  jeune 
homme  ennuyé ,  qui  le  jugera  froidement,  à  la  course,  et  comme  il 
ferait  d'un  roman  frivole.  Ce  qui  aura  excité  votre  enthousiasme  ex- 
citera son  dédain,  ce  que  vous  aurez  laborieusement  découvert,  il 
le  niera.  En  une  heure,  et  sans  réflexion ,  il  vous  refera  votre  livre, 
vous  disant  comment  il  aurait  pu  devenir  un  chef-d'œuvre.  Et  vous 
serez  forcé  de  l'entendre  sans  lui  répondre!...  Il  pourra  flétrir  vos 
sentimens  les  plus  intimes ,  railler  vos  croyances  les  plus  aimées;  il 
effeuillera  à  plaisir  votre  couronne,  et  il  faudra  que  vous  le  laissiez 
faire;  il  faudra  que  vous  supportiez  ses  ignorances  ou  ses  erreurs 
sans  pouvoir  même  lui  dire  :  a  Tu  mens!  »  — Ah!  c'est  là  un  dur 
apprentissage,  et  bien  peu  s'habituent  à  une  telle  condition. — Triste 
condition ,  en  effet ,  que  celle  qui  vous  oblige  à  abandonner  ainsi  vos 
études,  votre  intelligence  et  vos  sympathies  aux  sarcasmes  de 
jugeurs  sans  droit. 

Emile  Souvestre. 


DES  TRAVAUX 

DE 

LA  CHAMBRE  DES  COMMUNES 

SOIt  LES  OE)ll.\S  lit  FEU, 

Pendant  la  session  de  183  6. 


Les  prodigieux  développemens  que  l'industrie  des  chemins  de  fer  a  pris 
depuis  quelques  années  en  Angleterre,  n'y  ont  nullement  ralenti  l'ardeur 
et  l'activité  de  l'esprit  d'entreprise.  Les  capitalistes  anglais,  accoutumés  à 
supporter  avec  résignation  les  malheurs  inséparables  des  spéculations  indus- 
trielles, ne  se  sont  pas  laissé  abattre  par  les  résultats  défavorables  ou  les 
rapports  médiocres  de  quelques-uns  de  ces  grands  travaux  de  communica- 
tion. Tons  les  projets  de  chemins  de  fer  qui  ont  été  proposés  dans  les  dis- 
tricts les  plus  commerçans,  ont  trouvé  des  compagnies  prêtes  à  en  entre- 
prendre la  réalisation.  On  se  rappelle  le  récent  exemple  de  la  route  de 
Manchester  à  Birmingham.  Les  concessionnaires  avaient  d'abord  créé  vingt 
mille  actions  de  la  valeur  de  100  livres  sterling  chacune.  Lorsqu'il  s'est  agi 
de  les  placer  au  mois  de  février  dernier,  la  seule  ville  de  Manchester  en  a 
pris  14,000.  Sa  population  intelligente,  active,  laborieuse,  sur  les  2,000,000 
de  francs  qu'exigeait  une  entreprise  d'intérêt,  de  prospérité  et  d'avenir 
local,  a  fait  tout  d'un  coup  les  fonds  d'un  1,400,000  fr.  Cela  n'est-il  pas  re- 
marquable, cela  n'est-il  pas  beau? 


REVUE  DE  PARIS.  41 

Sans  doute,  la  concentration  de  la  richesse  publique  dans  un  petit  nombre 
de  mains  favorise  beaucoup  l'accomplissement  des  merveilles  de  ce  genre; 
mais  elle  en  est  l'auxiliaire  et  l'instrument,  non  point  le  principe.  L'aristo- 
cratie elle-même  prend  volontiers  une  part  active  aux  spéculations  d'utilité 
générale,  et  l'on  sent  qu'elle  est  née  de  la  haute  industrie  et  se  recrute 
chaque  jour  dans  ses  rangs.  L'esprit  d'entreprise  se  manifeste  partout,  il 
anime  les  hommes  de  toutes  les  conditions.  Comme  l'esprit  public ,  il  forme 
une  portion  de  la  vie,  de  l'intelligence  et  des  facultés  communes;  il  est  dans 
la  nature,  le  caractère  et  les  habitudes  de  la  nation  anglaise.  S'il  y  a  com- 
munauté de  sentimens  et  unité  de  tendance  dans  cette  société  formée  d'élé- 
mens  si  hétérogènes  et  de  principes  si  hostiles,  c'est  pour  les  idées,  pour 
les  choses  de  cet  ordre.  Les  petites  fortunes  montrent  le  même  empresse- 
ment que  les  grandes  à  s'associer  à  la  création  des  nouvelles  routes  à 
rainure,  dans  la  proportion  de  leurs  ressources.  Il  n'est  pas  rare,  quand  le 
prix  des  actions  est  trop  élevé,  que  plusieurs  petits  rentiers  ou  industriels 
se  réunissent  pour  en  faire  l'acquisition  à  fonds  communs,  de  sorte  qu'une 
partie  assez  considérable  de  la  propriété  des  chemins  de  fer  se  trouve  frac- 
tionnée et  disséminée  entre  les  spéculateurs  d'un  ordre  inférieur.  Bref, 
pour  devenir  actionnaires  ,  ces  derniers  usent  du  même  moyen  que  les  pau- 
vres ouvriers  qui  se  cotisaient  naguère  chez  nous  pour  faire  les  frais  d'une 
mise  à  la  loterie. 

Comme  il  devait  arriver,  cette  confiance,  cette  hardiesse  a  été  poussée 
quelquefois  jusqu'à  l'imprudence.  Séduit  par  de  trompeuses  espérances, 
l'esprit  d'entreprise  a  été  la  dupe  et  la  victime  de  l'esprit  d'agiotage.  Ou  n'a 
pas  oublié  que  la  crise  commerciale  dont  l'Angleterre  ressent  encore  les 
effets,  a  été  attribuée,  en  partie,  aux  pertes  qu'ont  entraînées  les  spéculations 
mal  combinées  de  quelques-unes  des  nouvelles  roules  à  rainure.  Les  jour- 
naux anglais  qui  nous  ont  révélé  ce  fait,  onteu  raison, sans  doute,  de  blâmer 
une  ardeur  qui  avait  secoué  toute  espèce  de  frein  chez  beaucoup  d'hommes. 
Mais  si  le  sentiment  des  grandes  spéculations  est  trop  vif,  trop  emporté  au- 
delà  du  détroit,  n'est-il  pas  vrai  de  dire  que  nous  péchons,  nous  autres 
Français,  par  l'excès  contraire?  Ne  sommes-nous  point  presque  toujours 
détournés  de  nous  associer  aux  meilleures  affaires,  lorsqu'elles  sortent  des 
voies  communes,  par  la  crainte  de  donner  trop  aux  éventualités  de  l'imprévu, 
trop  aux  chances  de  la  fortune?  N'est-ce  pas  à  cette  habitude  timorée  de 
routine  industrielle ,  qui  contraste  si  singulièrement  avec  le  caractère  décidé 
de  notre  nation,  de  nos  armées  et  de  notre  histoire  révolutionnaire,  qu'il 
faut  attribuer  l'état  d'infériorité  morale  où  la  France  est  restée  jusqu'à 
présent,  sous  le  rapport  du  développement  des  travaux  d'utilité  publique? 

Les  Anglais  sont  tellement  disposés  à  concourir  à  ces  sortes  d'entreprises, 
que  la  chambre  des  communes  est  obligée  de  réprimer  l'ardeur  des  soumis- 
sionnaires. Pendant  la  dernière  session  du  parlement,  dont  l'avènement  de 
la  jeune  reine  Victoire  a  amené  la  dissolution ,  les  demandes  relatives  aux 


42  REVUE   DE   PARIS. 

■chemins  de  fer  ne  se  sont  pas  élevées  à  moins  de  cent  dix-huit  (1).  C'est 
ce  que  nous  voyons  dans  le  Raihcay  Magazine,  journal  mensuel  exclusive- 
ment consacré  à  l'étude,  aux  travaux  et  aux  intérêts  des  routes  à  rainure. 
.Sur  les  cent  dix-huit  demandes,  soixante-dix-neuf,  après  avoir  subi 
l'examen  des  comités,  ont  été  discutées  devant  le  parlement.  Cette  assem- 
blée s'est  prononcée  favorablement  pour  quarante-deux,  le  tiers  environ  de 
la  totalité.  Quant  au  reste,  trente-quatre  ont  été  retirées  par  les  parties 
intéressées,  ou  repoussées  définitivement  par  le  vote  législatif.  Trois  autres, 
quoiqu'elles  eussent  été  sanctionnées  par  les  communes,  n'ont  pu  obtenir 
l'assentiment  de  la  chambre  des  pairs. 

On  ne  lira  pas  sans  intérêt  quolques  détails  sur  la  nature  de  ces  quarante- 
deux  bills,  qui  doivent  étendre,  rapprocher  ou  compléter  les  lignes  de 
l'immense  réseau  des  chemins  de  fer  de  la  Grande-Bretagne.  On  en  compte 
quatorze  qui  ont  rapport  à  des  voies  de  communication  tout-à-fait  nouvelles  : 
cinq  ont  pour  but  de  prolonger  ou  de  délimiter  les  embranchemens  de  plu- 
sieurs routes  dont  l'exécution  n'est  pas  encore  commencée;  dix  autorisent 
sur  quelques  points  la  déviation  ou  la  rectification  de  routes  en  cours  d'exé- 
cution, et  six  modifient  ou  accroissent  les  pouvoirs  accordés  aux  concession- 
naires par  des  actes  antérieurs.  Les  sept  autres  bills  ont  pour  objet  de  con- 
stituer une  compagnie  créée  l'année  précédente,  de  reculer  le  temps  fixé  pour 
l'exécution  d'une  route,  et  de  déterminer  les  ressources  supplémentaires 
que  plusieurs  entreprises  pourront  se  créer  pour  subvenir  à  leurs  dépenses. 
Ces  ressources  sont  fixées  à  1,000,000  liv.  st.  (-25,000,000  de  francs)  pour  le 
chemin  de  Londres  à  Birmingham  ,  et  à  150,000  liv.  st.  (3,750,000  francs) 
pour  le  chemin  de  Londres  à  Greenwich. 

L'objet  spécial  de  ces  derniers  bills  nous  parait  de  nature  à  préoccuper 
les  esprits  sérieux.  Déjà,  pendant  la  session  de  1836,  d'autres  compagnies 
avaient  sollicité  et  obtenu  du  parlement  la  permission  de  faire  des  emprunts 
considérables.  Que  conclure  de  la  reproduction  périodique  de  ces  signes  de 
détresse,  si  ce  n'est  que  les  frais  d'établissement  et  d'entretien  de  quelques- 
uns  des  grands  chemins  de  fer  ont  dépassé  de  beaucoup  toutes  les  prévisions, 
ou  que  les  bénéfices  prélevés  sur  la  circulation  des  voyageurs  et  des  mar- 
chandises sont  restés  considérablement  au-dessous  de  l'attente  des  entre- 
preneurs? Les  ingénieurs  expliquent  d'une  manière  très  plausible  quelques- 
unes  des  circonstances  défavorables  qui  sont  venues  compliquer  la  situatiou 
des  compagnies.  Il  parait  que  les  rails  n'ont  pu  résister  aussi  long-temps 
qu'on  l'avait  espéré  au  frottement  et  à  la  pression  des  voitures ,  qui  les  sillon- 
nent sans  cesse  avec  d'énormes  charges,  et  qu'il  est  devenu  nécessaire  de  les 
renouveler  fréquemment  et  d'en  augmenter  le  volume,  dans  le  temps  même 
où  le  prix  du  fer  s'élevait  dans  une  progression  alarmante.  Quelles  que 


(i)  Toutes  les  demandes  de  cette  nature  portées  devant  le  parlement  entraînent  des  dé- 
penses considérables  de  toutes  espèces. 


REVUE   DE   PARIS.  flg 

puissent  être  les  causes  des  embarras  que  nous  venons  de  signaler,  nous 
engageons  notre  gouvernement,  qui  s'occupe  en  ce  moment  d'une  enquête 
sur  les  routes  à  rainure ,  à  porter  sérieusement  ses  investigations  de  ce  côté. 
Puisque  nous  nous  sommes  laissé  devancer  par  les  Anglais,  c'est  bien  le 
moins  que  nous  profitions  de  l'expérience  qu'ils  ont  acquise  au  prix  de 
pénibles  sacrifices.  Assurément  ces  recherches  ne  prouveront  rien  contre 
les  immenses  services  que  la  civilisation ,  l'industrie  et  le  commerce  peuvent 
attendre  de  l'établissement  des  communications  intérieures  au  moyen  de  la 
vapeur;  mais  elles  pourront  éclairer  la  Frauce  et  lui  épargner  des  fautes 
désastreuses  dans  la  combinaison  et  l'exécution  du  système  général  de  che- 
mins de  fer  qui  doit  embrasser  tous  les  points  de  son  vaste  territoire  dans 
un  avenir  très  rapproché. 

Voici  un  tableau  du  développement  des  lignes,  des  dépenses  et  des  revenus 
présumés  des  quatorze  nouvelles  routes  à  rainure  votées  par  la  chambre 
des  commuues  pendant  la  session  de  1836  : 


DESIGNATION  DES  LOCALITES. 


Bolton  à  Preston. .  .  . 
Chester  à  Birkenhead 
Chester  à  Grewe.  . 
Cork  à  Passage.  . 
Dublin  à  Kilkenny, 
Dundalk  à  Western 
Glascow  à  Ayr.  .  . 
Glascow  à  Paisley. 
Clarence  à  Hartlepool 
Lancaster  à  Preston.  . 
Londres  à  Brighton. . 
Manchester  à  Birmingham 
Maryport  à  Carlisle. . 
Sheffield  à  Manchester 


DEVELOP- 

CAPITAL 

DEPENSES 

REVENDS 

PEMENT  DES 

DES 

PRÉSUMÉES 

ANNUELS 

LIGNES. 

COMPAGNIES. 

PAR  MILLE. 

PRÉSUMÉS. 

Milles. 

Liv.  St. 

Liv.  st. 

Liv.  St. 

19 

380,000 

19,240 

52,386 

14 

250,000 

17,698 

48,625 

20 

250,000 

11,622 

51,000 

6 

200,000 

28,450 

31,878 

73 

800,000 

10,651 

197,376 

24 

100,000 

4,000 

49,273 

57 

625,000 

10,740 

113,827 

22 

400,000 

17,245 

113,513 

8 

52,000 

5,717 

18,114 

20 

250,000 

12,269 

43,654 

109 

1,800,000 

21,217 

328,420 

79 

2,100,000 

21,612 

263,474 

28 

180,000 

6,425 

30,362 

40 

700,000 

17,434 

258,700 

Comme  on  le  voit,  de  ces  quatorze  lignes  nouvelles,  neuf  sont  en  Angle- 
terre, deux  en  Ecosse,  et  trois  en  Irlande.  En  faisant  entrer  les  fractions  des 
mesures  géographiques  dans  l'évaluation  de  leur  développement  total,  on 
trouvera  qu'elles  s'étendent  sur  une  longueur  de  471  milles.  Les  quatorze 
compagnies  réunissent  un  capital  de  8,090,500  liv.  st.  (202,062,500  fr.),  dont 
elles  espèrent  tirer,  en  moyenne,  un  bénéfice  net  de  10  3/4  pour  100.  Les 
dépenses  eu  acquisitions  de  terrain  et  en  frais  d'étahlissement  sont  estimées 
à  6,861,285  liv.  st.  (  171,532,125  fr.  ) ,  ce  qui  donne  une  moyenne,  de  14,56iï 
liv.  st.  (36i,150  fr.)  pour  chaque  mille  de  développement.  Les  frais  d'ex- 


44  REVUE  DE  PARIS. 

ploitation  ou  d'entretien  sont  évalués  à  45  pour  100  des  revenus,  portés  à 
1,575,802  liv.  st.  (39,395,050  fr.).  De  cette  dernière  somme  on  présume  que 
923,078  liv.  st.  (23,076,950  fr.)  seront  prélevées  sur  le  transport  des  voya- 
geurs, et  652,724  liv.  st.  (  16,318,100  fr.  )  sur  le  transport  des  marchandises. 
D'après  la  comparaison  du  chiffre  approximatif  des  dépenses  et  des  recettes, 
les  chemins  de  Sheffield  à  Manchester  et  de  Dublin  à  Kilkenny  sont  ceux 
qui  semblent  promettre  les  résultats  les  plus  avantageux  pour  les  entrepre- 
neurs. On  estime  qu'ils  produiront  un  bénéfice  net,  le  premier  de  18 1/2  pour 
100  et  le  second  de  14  3/4  pour  100.  Or  nous  venons  de  voir  que  la  moyenne 
du  rapport  des  autres  entreprises  n'est  estimée  qu'à  10  3/4  pour  100,  c'est- 
à-dire  à  un  taux  moins  élevé  que  le  produit  ordinaire  des  grandes  exploita- 
tions industrielles  et  commerciales. 

Parmi  les  quatorze  nouveaux  chemins  de  fer,  cinq  auront  des  tunnels,  à 
savoir  :  celui  de  Glascow  à  Preston,  un  tunnel  de  690  yards  de  longueur; 
celui  de  Glascow  à  Paisley  et  à  Greenock,  cinq  tunnels  évalués  en  tout  à 
1,036  yards;  celui  de  Londres  à  Brighton,  trois  tunnels  sur  ses  embranche- 
mens,  présentant  un  développement  total  de  4,775  yards;  celui  de  Man- 
chester à  Birmingham ,  deux  tunnels  estimés  en  tout  à  980  yards  ;  enfin  celui 
de  Sheffield  à  Manchester,  un  tunnel  qui  formera  une  voûte  de  trois  milles 
de  longueur,  ou  de  plus  d'une  lieue  de  France.  Quant  aux  embranchemens, 
le  chemin  de  Bolton  en  aura  un,  celui  de  Glascow  cinq,  celui  de  Greenock 
deux ,  celui  de  Clarence  un ,  celui  de  Brighton  trois ,  et  celui  de  Manchester 
deux.  La  ligne  de  parcours  de  la  plupart  des  nouveaux  chemins  se  déroule 
à  travers  des  campagnes  heureusement  disposées,  où  les  pentes  ne  sont  ni 
trop  multipliées,  ni  trop  rapides-  Elle  touche  directement  ou  par  ses  rami- 
fications aux  centres  les  plus  actifs  de  l'industrie  agricole,  manufacturière  et 
commerciale.  Mais  si  la  richesse  du  sol  est  un  gage  de  prospérité  pour 
l'avenir,  elle  ne  pourra  manquer  d'accroître  les  dépenses  des  travaux  par 
l'élévation  du  prix  des  terres  et  de  la  main  d'oeuvre.  Les  évaluations  des 
ingénieurs,  basées  sur  les  facilités  et  les  difficultés  de  l'exécution,  portent 
les  frais  d'établissement,  par  mille  géographique,  de  14  à  28,000  liv.  st.,  ou 
de  400  à  700,000  fr. 

Un  bill  particulier  autorise  le  prolongement  du  chemin  de  New-Castle,  voté 
en  1836,  jusqu'à  la  ville  d'York.  Cette  ligne  emb  rassera  près  de  soixante-seize 
milles ,  et  communiquera  avec  les  routes  à  rainure  de  Carlisle,  de  Durham , 
de  Sunderland,  de  Clarence,  de  Stockton  et  de  Darlington.  Elle  établira, 
en  outre  ,  des  relations  directes  entre  les  ports  de  New-Castle,  de  Shields, 
de  Sunderland ,  de  Stockton  et  de  Hartlepool.  De  son  point  de  jonction  à 
York ,  elle  sera  poussée  jusqu'à  Londres ,  et  formera  une  des  sections  les  plus 
importantes  de  la  grande  ligne  du  nord  de  l'Angleterre,  déjà  sanctionnée 
parle  parlement  (Greal-Norlh  of  England  rail-uay).  Celle-ci  aura  un 
développement  de  trois  cents  milles ,  et  réunira ,  par  ses  deux  points  extrê- 
mes, Londres  à  Edimbourg,  La  compagnie  établie  pour  la  prolongation  du 


REVUE  DE  PARIS.  45 

chemin  de  fer  de  New-Castle  à  York  a  un  capital  de  1,000,000  liv.  st. 
(25,000,000  fr.  ).  Elle  compte  tirer  un  profit  considérable  du  transport  des 
productions  minérales  du  comté  de  Durham,  si  riche  eu  carrières  de  marbre 
et  en  mines  de  houille,  de  fer  et  de  plomb.  Elle  fonde  surtout  de  grandes 
espérances  sur  les  perfectionnemens  auxquels  elle  se  livre  pour  accélérer  le 
mouvement  des  locomotives  et  diminuer  le  prix  des  places.  Si  elle  parvient 
à  réaliser  ses  promesses ,  la  vélocité  des  voitures  serait  portée  de  douze  à 
vingt  milles  par  heure,  et  le  prix  de  transport  pour  chaque  personne  réduit 
de  quatre  à  deux  pence  par  mille. 

Remarquons,  toutefois,  que  de  ces  diverses  voies  de  communication  la 
route  de  Brighton  est ,  sans  contredit ,  celle  qui  a  pour  nous  le  plus  d'intérêt. 
Cette  jolie  ville  maritime,  située  à  cinquante-quatre  milles  de  Londres,  et 
bâtie  sur  la  limite  du  comté  de  Sussex,  en  face  des  côtes  de  notre  Norman- 
die, entretient,  comme  on  sait,  au  moyen  des  bateaux  à  vapeur,  des  com- 
munications journalières  avec  les  ports  du  Havre  et  de  Dieppe.  La  route  à 
rainure  de  Brighton  aura  son  point  de  départ  à  l'extrémité  méridionale  du 
nouveau  pont  de  Londres,  dans  le  faubourg  populeux  de  Southewaïk.  Dès 
son  origine,  elle  se  trouvera,  par  sa  situation,  au  centre  du  rayon  dans 
lequel  se  concentrent  le  mouvement,  le  .commerce  et  la  navigation  delà 
capitale  de  l'Angleterre,  à  peu  de  distance  du  bassin  le  plus  fréquenté  delà 
Tamise,  de  ses  cinq  docks,  et  de  ses  vastes  entrepôts.  Elle  ouvrira  une  voie  nou- 
velle, large ,  directe ,  au  trafic ,  à  la  circulation  et  au  transit  de  ce  prodigieux 
amas  de  marchandises  de  toutes  espèces  que  le  port  de  Londres  reçoit  chaque 
année  dans  ses  quatorze  mille  vaisseaux.  Aux  divers  points  de  la  côte  mari- 
time où  elle  aboutira,  elle  sera  continuée  parla  navigation  à  vapeur,  et  de 
la  sorte  ira  droit  au  Havre,  à  Dieppe,  à  Rouen  ,  en  un  mot,  à  tous  les  ports 
de  la  Manche  et  de  la  Seine,  qui  servent  de  docks  ou  d'entrepôts  au  com- 
merce de  Paris  avec  les  différentes  parties  du  monde. 

La  route  de  Brighton  se  réunira  au  chemin  de  fer  de  Croydon  et  formera 
plusieurs  embranchemens  avec  Hewes,  Newham  et  Shoreham.  Les  frais 
d'établissement,  pour  la  ligne  principale,  sont  estimés  à  897,073  liv.  sterl. 
(22,426,825  francs),  et  pour  les  trois  embranchemens  à  302,833  liv.  sterl. 
(7,570,825  fr.),  ce  qui  fait  un  total  de  1 ,199,906  liv.  sterl.  ou  de  29.997,650  fr. 
Les  Anglais  nous  auront  donc  précédés  de  quelques  années  dans  les  travaux 
importans  qui  doivent  réduire  à  une  journée  la  distance  qui  sépare  Londres 
de  Paris,  ces  deux  centres  de  la  civilisation  du  monde.  C'est  à  nous  de  ré- 
pondre à  leur  confiance  et  de  rivaliser  avec  eux  de  zèle,  en  nous  hâtant  d'exé- 
cuter le  chemin  de  fer  de  la  capitale  de  la  France  aux  ports  du  Havre  et  de 
Dieppe.  Il  est  impossible  d'apprécier  l'heureuse  influence  que  ce  rapproche- 
ment simultané  de  Paris  et  de  Londres  pourra  avoir  sur  le  développement 
intellectuel,  la  grandeur  morale,  la  richesse  publique,  la  prospérité  com- 
merciale et  le  bien-être  matériel  de  la  France  et  de  l'Angleterre.  Chose 
admirable,  les  chemins  de  fer  et  la  navigation  à  vapeur  auront  plus  fait  pour 


4.6  REVUE   DE   PARIS. 

resserrer  l'union  et  l'alliance  des  deux  peuples  que  tous  les  efforts  de  la 
diplomatie  et  toutes  les  combinaisons  de  la  politique.  L'intelligence  humaine, 
par  des  procédés  purement  mécaniques,  aura  obtenu,  non-seulement  ses  plus 
merveilleux  résultats  d'impulsion  matérielle,  mais  encore  ses  moyens  les  plus 
rapides  d'action  morale. 

Tandis  que  nous  sommes  en  train  d'explorer  cette  vaste  carrière  des  che- 
mins de  fer  de.  la  Grande-Bretagne,  nous  recueillerons  quelques  faits,  qui 
nous  paraissent  de  nature  à  fixer  l'attention  de  nos  économistes.  Les  diffé- 
rentes branches  d'industrie  qui  exploitent  les  anciennes  voies  de  commu- 
nication à  l'aide  des  moyens  ordinaires  de  transport,  ont  porté  des  plaintes 
devant  le  parlement,  contre  la  concurrence  des  nouveaux  moyens  de  trans- 
port mus  par  la  vapeur.  Il  se  sont  efforcés  surtout  de  faire  ressortir  le  pré- 
judice considérable  que  l'établissement  des  routes  à  rainure  a  porté  à  leurs 
intérêts,  en  déplaçant  les  lignes  de  parcours  suivies  par  les  voitures  pu- 
bliques. L'introduction  des  bateaux  à  vapeur,  quoique  à  moindre  degré, 
ajoutent-ils,  leur  a  été  aussi  très  nuisible.  Ils  citent  à  l'appui  de  leurs  récla- 
mations les  aveux,  les  congratulations  et  les  faits  que  contiennent  les 
documens  annuels  publiés  par  les  diverses  compagnies  des  chemins  de  fer. 
Par  exemple,  quoi  de  plus  irritant  pour  les  uns  et  de  plus  satisfaisant  pour 
les  autres,  que  ce  passage  d'un  rapport  présenté  récemment  à  l'assemblée 
des  actionnaires  du  Grand  Junction  rail-way?  «  L'expérience  de  quelques 
mois  a  suffi  pour  nous  convaincre  que  nous  sommes  placés  en  dehors  de 
toute  espèce  de  concurrence.  La  force  des  choses  nous  a  substitués  à  la  plu- 
part des  anciens  moyens  de  transport  sur  les  principales  lignes  de  commu- 
nication ;  et  quant  au  mouvement  industriel  qui  alimentait  les  lignes  colla- 
térales, il  est  déjà,  en  grande  partie,  absorbé  par  notre  entreprise.  D'une 
part,  l'usage  des  voitures  particulières  a  été  totalement  aboli  (  annihilated) 
sur  tous  les  points  de  la  direction  suivie  par  notre  chemin  de  fer;  d'autre 
part ,  sur  toutes  les  routes  qui  y  conduisent,  le  service  des  relais  a  pris  une 
activité  jusque-ià  sans  exemple.  Liverpoolet  Manchester  ne  sont  plus  à  présent 
qu'à  une  nuit  de  trajet  de  Londres  ;  et  les  localités  que  longe  la  route,  comme 
celles  qui  en  sont  le  plus  éloignées ,  n'ont  pas  moins  profité  de  la  rapidité 
de  nos  moyens  de  transport.  Un  seul  fait  témoignera  de  l'étendue  et  de 
l'importance  de  notre  ligne  de  parcours  :  nous  recevons  les  expéditions 
(mailcbags)  de  plus  de  sept  cent  quarante  bureaux  pour  l'administration 
générale  des  postes  (1)   » 

Dès  la  dernière  session,  le  parlement  s'est  occupé  sérieusement  des  ré- 
clamations des  diverses  industries  dont  les  intérêts  sont  lésés  par  le  nouveau 
mode  de  transport  à  vapeur.  Un  comité,  nommé  à  cet  effet,  a  recueilli  des 
renseignemens  très  curieux.  Nous  avons  sous  les  yeux  les  dépositions  de  plu- 
sieurs notabilités  administratives,  industrielles  et  maritimes,  qui  ont  été 

(l)  Rapport  fait  par  les  directeurs  du  Grand  Junction  rail-way,  le  "  septembre  1857. 


REVUE   DE   PARIS.  47 

appelées  pendant  le  cours  de  l'enquête.  L'une  d'elles,  M.  Clarke  Wimberlay, 
directeur  d'une  entreprise  de  messageries,  a  observé  que  le  graduel  abandon 
des  anciennes  voies  de  communication  ne  permettrait  bientôt  plus  de  pour- 
voir à  leur  entretien  au  moyen  des  droits  ordinaires  de  péage;  puis ,  de  cette 
considération  d'un  ordre  général ,  passant  à  l'objet  particulier  de  l'enquête, 
il  a  déclaré  qu'il  regardait  déjà  comme  inévitable  la  ruine  des  propriétaires 
des  anciennes  voitures  publiques,  sur  les  différens  points  de  la  grande  route 
du  Nord.  Il  s'est  appliqué  à  démontrer  que  les  embarras  des  industriels  de 
cette  classe  provenaient  surtout  de  la  taxe  prélevée  par  le  fisc  sur  le  transport 
des  voyageurs  par  les  voitures  ordinaires.  Ses  observations  ont  été  pleine- 
ment confirmées  par  M.  Ricbard  Smith,  l'assesseur  du  droit  milliaire 
(  milcage-duly)  sur  les  voitures  publiques,  et  par  sir  Edward  Hees,  secré- 
taire du  bureau  des  postes  d'Edimbourg.  Outre  que  l'impôt  est  mauvais  de 
sa  nature,  il  occasionne  au  pays  une  surcharge  considérable.  Il  n'est  pas  de 
moins  de  8  shellings  (  dix  francs  )  par  personne ,  pour  le  seul  voyage  de  Lon- 
dres à  la  capitale  de  l'Ecosse.  A  cet  inconvénient  il  faut  en  ajouter  un 
autre  plus  grave  encore,  qui  ne  pèse  point  également  sur  les  différens  modes 
de  communication.  Les  voitures  à  vapeur  paient  beaucoup  moins  que  les 
voitures  de  trait,  le  droit  milliaire  n'étant  pour  les  premières  que  du  hui- 
tième d'un  pence  par  voyageur,  tandis  qu'il  est  pour  les  autres  d'un  demi- 
pence.  Pour  ce  qui  est  des  bateaux  à  vapeur,  ils  ne  sont  assujétis  à  aucun 
impôt. 

Il  y  a  donc,  dans  la  nature,  le  prélèvement  et  la  répartition  de  la  taxe 
sur  les  voitures  publiques  un  vice  capital  que  tout  le  monde  reconnaît.  Que 
fera  le  nouveau  parlement ,  dans  sa  prochaine  session ,  pour  rétablir,  au- 
tant qu'il  est  en  lui,  l'égalité  de  concurrence  entre  les  industries  rivales? 
Deux  moyens  se  présentent  à  son  choix.  Ou  il  proportionnera  l'impôt  pour 
tous,  ou  il  en  prononcera  l'abolition.  Les  intérêts  bien  entendus  de  la  civili- 
sation, de  l'industrie  et  du  commerce  devraient  le  déterminer  pour  ce  der- 
nier parti,  mais  nous  craignons  bien  qu'ils  ne  soient  sacrifiés,  comme  il 
arrive  presque  toujours ,  aux  intérêts  privilégiés  du  fisc. 

A.  GUILBERT. 


BULLETIN. 


Il  est  bien  avéré  aujourd'hui,  grâce  à  Dieu  ,  que  l'expédition  de  Constan- 
tine  a  complètement  réussi,  même  au-delà  des  espérances  du  ministère,  et 
pourtant  ses  espérances  devaient  être  grandes,  car  il  n'avait  négligé  aucune 
des  précautions  qui  assurent  la  victoire.  L'éclat  de  ce  beau  succès  a  d'abord 
étonné  quelques  ergoteurs  de  la  presse ,  qui,  pour  faire  acte  d'indépen- 
dance à  leur  manière  et  se  donner  la  satisfaction  patriotique  de  pleurer  plus 
fort  que  les  autres  sur  le  sang  versé  par  les  enfans  de  la  France,  ont  exa- 
géré ,  de  leur  propre  autorité  ,  les  pertes  de  notre  armée  ,  et  traité  les  bulle- 
tins de  menteurs,  selon  la  vieille  habitude  dont  on  usait  autrefois  envers  les 
vieux  bulletins.  Après  l'œuvre  admirable  accomplie  par  nos  soldats  et  si 
dignement  racontée  en  peu  de  mots  par  le  général  Yalée,  on  a  vu  venir  les 
gloses  et  les  commentaires;  c'est  la  marche  ordinaire ,  et  il  fallait  s'y  atten- 
dre. Ce  n'a  pas  été  assez  d'un  assaut  meurtrier,  repris  à  deux  fois  après  un 
moment  d'hésitation;  il  s'est  trouve  des  imaginations  malheureuses  qui  ont 
rêvé  cinq  assauts,  des  terrains  minés  par  les  ingénieurs  d'Achmet-Bey,  et 
ont  fait  un  crime  au  ministère  de  ne  pas  avouer  au  pays  tous  les  désastres 
de  cette  laborieuse  campagne.  Nous  plaignons  sincèrement  ceux  qui  accep- 
tent le  pouvoir  dans  un  temps  comme  le  nôtre  :  il  ne  leur  suffit  pas  de  cher- 
cher à  bien  faire,  et  de  dire  simplement  ce  qu'ils  ont  fait;  il  leur  faut 
préparer  d'avance  une  réponse  à  toutes  les  questions  prématurées  qu'on  leur 
adresse  de  toutes  parts;  il  faut  qu'ils  disent  ce  qu'ils  ne  savent  pas  encore, 
et  le  contraire  même  de  ce  qu'ils  savent;  ils  sont  tenus  de  charger  la  vérité 
des  plus  sinistres  couleurs  pour  égaler  en  invention  la  fécondité  d'une  oppo- 
sition si  vite  et  si  sûrement  informée  de  toutes  choses.  Sans  cela,  ils  seront 


REVUE  DE  PARIS.  49 

accusés  de  mutiler  des  rapports  officiels  et  d'exercer  une  censure  coupable 
sur  les  faits  d'armes  qu'un  général  d'armée  raconte  pour  toute  la  France. 

Ce  serait,  en  effet,  un  habile  calcul  de  déguiser  au  pays  les  pertes 
qu'il  a  faites,  les  difficultés  dont  on  a  eu  à  triompher,  et  qui  exaltent 
l'honneur  de  la  victoire!  Combien  de  temps  durerait,  dans  une  affaire  qui 
intéresse  tout  le  momie,  et  sous  un  régime  de  publicité  où  tout  est  percé  à 
jour,  cet  inutile  prestige  d'un  inconcevable  mensonge?  Supposez  qu'on  eut 
amendé  à  loisir,  en  conseil  des  ministres,  le  premier  rapport  du  général 
Valée,  qui  a  dénoncé  au  public  quatre-vingt-dix-sept  hommes  tués  et 
quatre  cent  quatre-vingt-quatorze  blessés;  on  se  mettait  donc  dans  la  néces- 
sité de  faire  subir  au  second  rapport ,  et  à  tous  ceux  qui  peuvent  venir 
ensuite,  la  même  opération  absurde;  et  après  cela  encore,  comment  fermer 
la  bouche  au  général  lui-même,  à  son  retour  en  France,  et  à  ses  frères 
d'armes?  Serait-il  possible,  même  en  les  tenant  éloignés  du  territoire  fran- 
çais, d'avoir  toujours  raison  contre  eux  et  de  conserver  jusqu'au  bout  les 
apparences  d'un  triomphe  à  peu  de  frais?  Et  d'ailleurs  à  quoi  bon?  Voilà 
ce  qu'auraient  pu  se  dire  les  journaux  qui ,  dès  le  premier  jour,  ont  mis  en 
doute  la  véracité  des  dépêches  publiées  par  le  cabinet;  mais  ils  n'ont  pas 
pris  la  peine  de  se  faire  cette  objection  raisonnable ,  bonne  tout  au  plus  pour 
de  simples  esprits  qui  ne  comprennent  rien  aux  expédiens  de  la  polémique 
et  n'entendent  pas  malice  aux  affaires  de  ce  monde.  Ils  ont  vu,  d'après  la 
première  publication  officielle,  quelle  force  allait  donner  au  gouvernement 
un  succès  qui  coûtait  si  peu ,  et  ils  ont  dit  :  «  Attendons  la  seconde  dépêche.  » 
—  Celle-ci  est  venue,  elle  déclare  cent  hommes  tués  et  cinq  cent  six  blessés. 
Il  est  impossible,  à  moins  de  mauvaises  chicanes,  de  n'y  pas  voir  la  confir- 
mation des  premières  nouvelles.  Peut-être  l'opposition  va-t-elle  maintenant 
dire  :  «  Attendons  le  rapport  détaillé  des  opérations  de  la  campagne  et  du 
siège  ;  attendons  le  travail  qu'on  annonce  pour  les  propositions  d'avance- 
ment, et  d'ici  là  soutenons  notre  thèse.  »  L'opposition  a  une  persévérance 
de  mauvais  vouloir  qui  ne  se  lasse  pas,  et  ne  saurait  être  égalée  que  par  la 
patience  de  la  clientelle  qui  l'écoute,  ou  par  la  crédulité  de  ceux  qui  jurent 
encore  sur  sa  parole. 

L'opposition  toutefois  n'a  pas  eu,  en  cette  circonstance,  le  monopole  des 
insinuations  malveillantes  ;  il  y  a  plus,  l'initiative  en  a  été  prise  par  d'autres; 
rendons  à  chacun  ce  qui  lui  est  dû:  c'est  le  Journal  des  Débats,  si  nous  avons 
bonne  mémoire,  qui  s'est  donné  le  plus  de  mal  pour  montrer  le  peu  de  res- 
sources qui  restaient  à  notre  armée,  lors  de  ce  cinquième  assaut  imaginaire 
dont  il  a  entretenu  ses  lecteurs  pendant  plusieurs  jours.  Il  n'ignorait  pas 
que  le  ministre  de  la  guerre  n'a  pas  été  seul  à  organiser  l'expédition  de  Con- 
stantine,  et  il  eût  été,  croyez-le  bien,  plus  indulgent,  s'il  n'avait  pas  ren- 
contré dans  cette  affaire  une  autre  responsabilité,  on  peut  le  dire,  plus 
élevée  et  plus  en  butte  aux  animosités  politiques.  Le  bruit  public  a  fait  assez 
connaître  que  le  président  du  conseil  avait  pris  une  part  active  aux  derniers 
tome  xlvii.    lonwu,  4 


50  REVUE  DE  PARIS. 

préparatifs,  et  embrassé  cette  entreprise  comme  un  intérêt  personnel. 
Dès-lors  ne  soyons  pas  surpris  que  le  Journal  des  Débats,  peu  crédule 
d'ordinaire,  ait  accueilli  avec  une  extrême  complaisance  les  révélations  tant 
soit  peu  exagérées  d'une  correspondance  particulière,  qui  montrait  nos  sol- 
dats réduits  à  leur  dernière  ration ,  au  moment  de  ce  fameux  cinquième 
assaut.  C'est  ce  qu'il  appelle,  en  cette  occasion ,  servir  la  vérité  et  ne  mécon- 
tenter personne.  En  effet,  nous  ne  pouvons  dire  s'il  est  bien  affligeant 
d'être  exposé  à  ses  rancunes;  mais  il  nous  semble  que  M.  Mole,  par  ses 
longues  relations  d'amitié  et  de  bons  offices  avec  l'ancien  Journal  de 
l'Empire ,  dans  un  temps  où  ce  n'était  pas  la  presse,  ni  surtout  la  presse 
de  l'émigration,  qui  était  en  faveur,  avait  acquis  le  droit  d'être  traité 
avec  plus  de  ménagement  et  de  justice,  au  moins  le  lendemain  d'une  vic- 
toire dont  tout  le  monde  a  dû  se  réjouir.  S'il  lui  fallait  quelque  consolation 
d'être  méconnu  aujourd'hui,  avec  une  opiniâtre  hostilité,  parla  génération 
nouvelle  qui  rédige  et  dirige  la  feuille  dont  il  fut  long-temps  l'ami,  il  pour- 
rait se  dire,  comme  cet  ancien  d'humeur  un  peu  chagrine,  mais  avec  plus 
de  philosophie  sans  doute,  «qu'un  homme  est  toujours  malheureux  d'avoir 
pour  juges  les  enfans  de  ceux  qui  ont  été  contemporains  et  témoins  de  sa 
conduite.  » 

Une  autre  consolation  plus  efficace,  et  en  même  temps  plus  digne  de 
M.  Mole  et  du  ministère,  c'est  que  le  succès  continue.  Il  se  pouvait  faire  que 
tout  ne  fût  pas  fini  avec  la  prise  de  Constantine;  mais  la  terreur  de  nos 
armes  et  le  grand  coup  qu'a  frappé  le  général  Valée  ont  dispersé  au  loin,  et 
pour  long-temps,  les  tribus  hostiles.  Celles  qui  attendaient  le  résultat  pour 
se  déclarer,  viennent  apporter  sur  nos  marchés  les  approvisionnemens  que 
les  Arabes  refusent  rarement  aux  vainqueurs.  La  route  est  libre  de  Bone  à 
Constantine;  c'est  une  distance  de  quarante  lieues  qu'on  peut  franchir 
presque  sans  escorte.  La  grosse  artillerie  et  tout  le  matériel  de  siège  vien- 
nent de  la  parcourir  et  d'arriver  à  Bone;  on  n'a  pas,  dans  tout  ce  trajet, 
rencontré  un  seul  ennemi ,  on  n'a  pas  brûlé  une  amorce.  La  sécurité  parait 
si  grande,  et  notre  domination  si  bien  affermie  déjà  dans  notre  conquête 
récente,  que  le  général  en  chef  a  dû  quitter  Constantine,  où  il  se  proposait 
de  laisser  une  garnison  de  deux  mille  cinq  cents  hommes. 

Nous  croyons  volontiers  que  cela  suffira,  et  l'idée  que  nos  soldats  ont 
donnée  de  leur  valeur  sera  leur  plus  sûr  rempart  dans  les  premiers  temps  de 
notre  séjour  à  Constantine;  il  n'y  aura  qu'à  entretenir  par  une  ferme  atti- 
tude ce  souvenir  tutélaire.  Mais  ce  qui  est  à  craindre  avec  une  si  faible  gar- 
nison, si  elle  est  bonne  pour  garder  Constantine,  c'est  que  la  chambre  pro- 
chaine, peu  différente  de  la  dernière  législature,  n'eu  déduise  quelques 
nouveaux  motifs  de  viser  à  l'économie  dans  les  moyens  de  défense  réclamés 
pour  notre  établissement  d'Afrique.  Et  cependant  une  seule  victoire,  si  écla- 
tante qu'elle  ait  été,  n'est  pas  un  oreiller  sur  lequel  il  soit  prudent  de  som- 
meiller; le  voyage  de  Constantine  ne  se  fera  pas  toujours  avec  la  même  sécurité 


REVUE   DE  PARIS.  51 

qu'aujourd'hui;  il  sera  nécessaire  de  nous  maintenir  et  de  nous  fortifier  dans 
les  deux  camps  de  Guelma,  de  Medjez-Hammar,  et  dans  un  troisième  point 
intermédiaire  qui  reste  à  déterminer.  Le  ministère  paraît  décidé  à  attendre 
la  chambre  de  1837  avant  d'agir;  mais  on  peut  être  sûr,  si  on  le  juge  d'après 
ses  antécédens  de  la  dernière  session,  qu'il  ne  voudra  dissimuler  devant  les 
nouveaux  représentans  du  pays  aucune  des  nécessités  de  notre  agrandisse- 
ment en  Afrique. 

N'oublions  pas  comment  M.  Mole  s'est  comporté  en  1836  :  il  est  venu  dire 
que  son  système,  quoiqu'on  lui  ait  souvent  reproché  de  n'en  pas  avoir,  était 
tout  pacifique;  mais  il  n'a  pas  caché,  en  même  temps,  que,  pour  avoir  la 
paix,  comme  il  la  voulait,  du  côté  de  l'est,  il  fallait  un  redoutable  appareil  de 
guerre  et  de  l'argent  sans  marchander.  La  chambre  lui  a  voté  tout  ce  qu'il 
réclamait,  heureuse  de  voir,  pour  la  première  fois  peut-être  dans  cette  ques- 
tion africaine ,  un  cabinet  qui  avouait  d'avance  toutes  ses  dépenses  présu- 
mées, tous  ses  desseins ,  toutes  les  difficultés  prévues ,  et  dédaignait  de  se  ré- 
server la  ressource  détournée  des  crédits  supplémentaires.  Il  agira  de  même, 
nous  n'en  pouvons  douter,  avec  la  législature  qui  va  venir,  et  il  aura  besoin 
de  plus  de  franchise  encore,  ayant  plus  à  demander.  Sur  les  dépenses  ren- 
dues obligatoires  pour  l'occupation  de  la  province  de  Constantine,  le  minis- 
tère du  15  avril  ne  capitulera  pas,  car  il  s'agit  là  d'une  oeuvre  qui  lui  appar- 
tient tout  entière ,  à  laquelle  il  a  attaché  son  nom,  et  qui  doit  lui  être  chère 
plus  qu'aucune  autre;  mais  sa  sincérité  sur  un  point  l'engagera  à  dire  aussi 
tout  ce  qu'il  pense  sur  d'autres  points  de  l'Algérie  :  les  nécessités  de  notre 
domination  dans  l'est  ne  permettront  pas  de  fermer  les  yeux  sur  les  besoins 
non  moins  pressans  et  sacrés  qui  se  font  sentir  à  l'ouest,  et  surtout  au  centre 
de  la  régence.  La  plaine  de  la  Métidja,  cette  banlieue  d'Alger,  ne  sera  pas 
peuplée,  comme  elle  doit  l'être,  d'une  colonie  agricole,  ayant  des  habitudes 
réglées  et  stables,  elle  ne  sera  pas  vraiment  cultivée  tant  qu'il  sera  possible 
à  un  cavalier  arabe  de  la  traverser  avec  impunité ,  foulant  les  moissons  aux 
pieds  de  son  cheval ,  et  trouvant  de  tous  côtés  une  issue  pour  fuir  après  le 
pillage.  Il  est  devenu  indispensable  de  multiplier  les  blokhaus  dans  les  par- 
ties de  cette  plaine  qui  ont  été  jusqu'ici  mal  défendues  contre  les  incursions 
de  l'ennemi.  Espérons  que  les  calculateurs  de  la  chambre  prochaine  ne  ré- 
pondront pas  à  ces  propositions  de  salut,  en  se  prévalant  de  l'exemple,  presque 
téméraire,  donné  aujourd'hui  par  le  général  Valée  à  Constantine,  qui  va 
être  gardée,  en  effet,  par  une  poignée  d'hommes,  le  cinquième  tout  au 
plus  de  l'armée  expéditionnaire.  C'est  un  tour  de  force  qu'on  peut  se  per- 
mettre après  une  victoire;  mais  ce  ne  sera  pas  l'état  normal  de  notre  séjour 
dans  un  beylick  à  peine  conquis  d'hier  sur  des  populations  qui,  depuis  sept 
ans ,  avaient  méconnu  notre  ascendant ,  et  conservé ,  entre  toutes  les  autres , 
le  privilège  de  l'indépendance. 

Que  le  parlement  y  aide  un  peu,  et  l'on  n'accusera  plus  le  gouvernement 
de  n'avoir  pas  de  plan  arrêté  sur  le  mode  de  possession  de  notre  colonie 

4. 


52  REVUE  DE   PARIS. 

africaine.  Le  plan  du  cabinet  actuel  s'est  manifesté,  ce  nous  semble,  assez 
clairement  à  tous  les  yeux  par  deux  exemples  frappans ,  le  traité  de  la  Tafna 
et  la  prise  de  Constantine  :  il  veut  propager  notre  civilisation  par  la  paix, 
tant  qu'il  lui  sera  permis  de  ne  pas  recourir  à  d'autres  moyens;  mais,  avant 
de  faire  régner  la  paix  et  pour  la  rendre  même  plus  durable ,  il  a  voulu  déli- 
miter par  la  guerre  l'étendue  du  territoire  où  doit  s'exercer  notre  pacifique 
influence.  La  session  de  1837,  selon  toute  vraisemblance,  verra  poser  pour 
long-temps  les  bornes  du  vaste  champ  qui  sera  livré  à  l'activité  française. 
Après  cela,  il  n'y  aura  plus  qu'à  agir  par  nos  mœurs,  par  nos  lois  ,  par  nos 
relations  commerciales,  par  l'entraînement  de  notre  caractère,  dans  l'en- 
ceinte, pour  ainsi  dire,  qui  nous  aura  été  réservée.  Quels  que  soient  les 
ministres  qui  arrivent  ensuite  au  pouvoir,  il  sera  impossible  que  la  décision 
prise  soit  changée  du  jour  au  lendemain,  comme  cela  s'est  vu  plus  d'une 
fois.  Le  cabinet  du  15  avril  aura  donc  fait  plus  que  d'avoir  un  système 
pour  son  usage;  il  aura  commencé  l'exécution  d'un  plan  destiné  à  prévaloir 
même  après  lui,  et  ses  idées,  fortifiées  de  l'assentiment  parlementaire, 
seront  une  loi  pour  ses  successeurs.  Que  peuvent  demander  de  plus  nos 
grands  esprits  symétriques  à  un  minist  re  qui  ne  s'est  jamais  soucié ,  à  vrai 
dire,  et  avec  raison  ,  d'introduire,  dans  le  maniement  des  affaires,  des  vues 
fortement  systématisées,  ni  un  ensemble  de  théories  générales  alignées  au 
cordeau  et  à  Péquerre! 

Sur  un  point  qui  domine  tous  les  autres,  il  n'y  aura  plus  de  doute  pos- 
sible, et  nous  défions  les  plus  malveillans,  après  la  prise  de  Constantine  et 
les  discussions  qui  vont  s'ouvrir  dans  les  chambres,  de  soutenir  que  le  gou- 
vernement prépare  de  loin  l'abandon  honteux  de  la  seule  conquête  de  la 
restauration.  Une  telle  sécurité  donnée  enfin  à  l'opinion  publique,  sous  le 
ministère  du  15  avril,  vaut  bien  tout  un  système.  Déjà,  même  avant  qu'on 
ait  sondé  la  pensée  du  parlement  futur,  tout  le  monde  est  rassuré  à  cet 
égard,  et  c'est  pour  la  forme  apparemment  que  dans  les  réunions  prépa- 
ratoires des  élections,  de  vieux  routiniers,  plus  interrogatifs  que  le  fameux 
bailli  de  l'Ingénu,  d'interrogative  mémoire,  demandent  aux  candidats: 
«  Que  pensez-vous  d'Alger?  Le  gouvernement  doit-il  conserver  Alger?  » 
Des  questions  de  ce  genre  étaient  bonnes  tout  au  plus  pour  amuser  le  tapis , 
en  attendant  la  partie  qui  commence  sérieusement  aujourd'hui  dans  toute 
la  France.  On  nous  a  parlé  d'un  candidat  qui  a  fait  à  pareille  question  une 
réponse  plus  que  naïve  ou  singulièrement  spirituelle  à  ceux  qui  voulaient 
savoir  de  lui,  après  vingt  autres  choses,  s'il  était,  oui  ou  non,  pour  Alger; 
il  a  réplique  avec  emphase  :  «  J'ai  un  fils  qui  a  la  fiJvre  en  Alger;  c'est  vous 
dire  assez  mon  opinion  sur  l'Afrique.  » 

Le  problème  de  la  conservation  d'Alger,  si  ce  fut  jamais  un  problème 
réellement  pour  tous  ceux  qui  ont  paru  s'eu  inquiéter,  ne  peut  plus  être 
posé  aujourd'hui  d'un  ton  sérieux  par  les  électeurs.  Cette  grosse  question, 
considérée  comme  pierre  de  touche  de  l'opinion  des  candidats,  est  allée 


REVUE   DE  PARIS.  53 

rejoindre  la  terrible  affaire  des  forts  détachés,  dont  à  peine  un  petit  nombre 
d'esprits  curieux  peuvent  s'occuper  aujourd'hui,  M.  Arago  pour  sa  satisfac- 
tion personnelle,  ou  quelque  électeur  de  Courbevoie ,  pour  embarrasser  un 
grand  financier,  M.  Théodore  BenazetI 

Nous  concevons  mieux  qu'on  demande  aux  candidats  de  s'expliquer  sur 
l'hérédité  de  la  pairie  ou  sur  la  réforme  électorale  ;  et  il  est  vrai  que ,  sur 
ces  deux  points,  on  ne  se  fait  pas  faute  de  les  harceler.  Au  moins  ce  sont  là 
deux  questions  sur  lesquelles  il  y  a  beaucoup  à  discuter  encore  théorique- 
ment ,  quoique  l'une  ait  été  résolue  par  la  charte ,  et  que  l'autre  ne  soit  pas 
mûre ,  il  s'en  faut  bien  ,  pour  la  solution  inévitable  que  l'avenir  tient  en  ré- 
serve. Mais  la  seule  question  actuelle  et  palpitante,  il  faut  le  dire,  depuis 
qu'on  a  rejeté  bien  loin  dans  l'oubli  ces  lois  fabuleuses  de  disjonction ,  de 
déportation  avec  emprisonnement,  de  non-révélation  ,  c'est  la  question  de 
l'apanage  ;  et  l'on  reconnaît  qu'elle  est  devenue,  pour  ainsi  dire,  personnelle, 
depuis  qu'un  jeune  prince,  qui  s'y  est  trouvé  intéressé  naguère,  malgré 
lui,  vient  de  gagner,  par  sa  belle  conduite  militaire,  une  légitime  popu- 
larité ,  non  pas  dans  l'armée  où  il  l'avait  déjà ,  mais  dans  la  bourgeoisie  et 
le  peuple,  où  elle  lui  manquait  encore.  Tous  les  collèges  électoraux  sont 
d'accord  pour  repousser  l'apanage  par  ce  qu'il  a  de  féodal,  c'est  le  mot; 
mais  tous  conçoivent  que  la  dotation  puisse  être  accordée,  toujours  sous  la 
réserve  que  le  domaine  privé  sera  démontré  insuffisant  :  ils  verront  donc  sans 
déplaisir  leurs  mandataires  entrer  à  ce  sujet  en  conférence  avec  le  pouvoir. 

Cependant  que  les  électeurs  ne  s'abusent  pas  sur  la  portée  de  leurs  dis- 
cussions préalables.  Tout  ce  qui  s'est  agité  entre  eux  depuis  quelques  jours 
sera  bien  vite  oublié  devant  la  chose  qu'il  va  falloir  agiter  dès  le  début  de 
la  session;  il  s'agira  de  savoir,  avant  tout,  où  en  sont  les  partis  à  leur  entrée 
dans  la  nouvelle  législature,  quelles  forces  ils  ont  gagnées  ou  perdues, 
quelles  prétentions,  quels  principes,  quels  chefs  enfin  ils  conservent.  La 
gauche,  plus  qu'aucune  autre  fraction  parlementaire,  attirera  l'attention 
générale.  On  voudra  peut-être  bien  se  souvenir  que  nous  avons  attaché , 
dès  le  premier  jour,  une  haute  importance  à  l'éclatante  scission  delà  gauche 
dynastique.  M.  Barrot,  qui  en  a  donné  le  signal  à  ses  amis  les  plus  fidèles, 
au  risque  de  les  voir  se  grouper  moins  nombreux  autour  de  lui;  M.  Barrot, 
qu'on  avait  dit  exclu  par  les  puritains,  et  qui  s'est  bien  exclu  lui-même, 
achève  de  se  séparer  chaque  jour  de  plus  en  plus  du  comité  électoral  de  la 
gauche  puritaine ,  radicale  ou  républicaine,  de  quelque  nom  qu'on  l'appelle. 
On  assure  que  ce  procès  de  famille  de  l'ancienne  gauche  sera  porté  à  la 
tribune  et  jugé  publiquement  à  la  vue  de  la  chambre.  M.  Laffitte  ,  au  nom 
des  vingt  ou  vingt-cinq  membres  qui  persisteront  à  le  suivre,  ou  qui  plutôt 
le  devancent  déjà  dans  sa  marche  forcée  et  imprévoyante  vers  les  idées  de 
la  république,  se  propose  de  justifier,  dans  un  grand  discours  solennel,  la 
séparation  opérée  dans  ce  qui  fut  son  parti;  il  prouvera  comment  il  a  eu 
raison  d'entrer  dans  un  comité  électoral  dont  les  directeurs  sont  M.  Gar- 


5*  REVUE   DE   PARIS. 

nier-Pagès  et  M.  Cormenin,  et  comment  M.Barrot  a  eu  tort  d'avoir  cette 
fois  tant  de  scrupules. 

Au  reste,  M.  Arago  a  commencé  à  s'expliquer  sur  tout  cela  dans  une 
réunion  électorale  du  sixième  arrondissement  de  Paris.  M.  Arago  est  un  de 
ces  députés  qui  devanceront  toujours  M.  Laffitte  et  qui  ne  sont  d'humeur  à 
se  laisser  conduire  par  personne.  S'il  y  a  dans  l'extrême  gauche  un  homme 
dont  la  stature,  la  voix,  le  regard,  le  tempérament,  annoncent  un  révo- 
lutionnaire de  cette  grande  et  pure  race  qui  a  disparu,  c'est  celui-là;  il  est 
désormais  la  seule  tête  et  le  vrai  chef  de  son  parti ,  du  parti  de  M.  Laffitte. 
Il  vient  de  prendre  corps  à  corps  M.  Barrot,  et  tout  en  ayant  l'air  de  lui 
donner  une  accolade  encore  fraternelle,  il  a  engagé  avec  son  ami ,  son  com- 
pagnon dans  un  récent  voyage ,  une  lutte  qui ,  nous  le  croyons,  ne  finira  pas 
de  si  tôt. 

M.  Barrot  aura  son  tour  bientôt  à  la  tribune.  Il  est  vif  à  la  réplique,  et 
nous  nous  attendons  à  une  explication  parlementaire  qui  transformera  en 
une  rupture  irrévocable  ce  que  M.Barrot,  dans  sa  loyauté  d'ami  et  son 
inexpérience  peut-être,  appelle  encore  une  dissidence  passagère.  Une  lettre 
de  M.  Barrot  à  un  de  ses  amis  politiques,  une  lettre  décisive  a  déjà  rendu  , 
ce  nous  semble,  toute  réconciliation  impossible  entre  les  deux  fractions  de 
la  gauche  qui  devaient  se  séparer  tôt  ou  tard  et  ne  l'ont  pas  fait  assez  tôt 
pour  rendre  à  M.  Barrot  la  liberté  naturelle  de  ses  mouvemens. 

Maintenant  que  le  chef  de  l'opposition  dynastique  se  retire  du  milieu  de 
la  gauche  radicale,  avec  quelques  regrets,  nous  le  concevons,  pour  les 
hommes  qu'il  délaisse,  ce  n'est  pas  sans  doute  pour  régner  inutilement  par 
la  parole,  au  centre  de  son  bataillon  décimé;  c'est  pour  marcher,  c'est  pour 
agir  et  se  tenir  prêt  à  d'autres  rapprochemens  ,  du  moins  à  une  neutralité 
conciliante  envers  des  fractions  de  la  chambre  trop  long-temps  mises  en 
suspicion  par  la  gauche.  Et  pourtant,  le  jour  même  où  il  écarte  de  lui  une 
partie  des  siens,  il  s'écrie,  comme  s'il  voulait  éloigner  toute  idée  d'union, 
tout  espoir  même  de  trêve  avec  d'autres  :  «Nous  avons  d'immenses  diffi- 
cultés à  vaincre;  nous  avons  à  repousser  le  mal  fait  depuis  1830  !  »  —  N'y 
a-t-il  eu  donc  que  du  mal  dans  ce  qui  s'est  fait  depuis  1830?  Nous  croyons, 
nous,  qu'il  y  a  eu  beaucoup  de  bien  aussi ,  et  plus  de  bien  que  de  mal;  les 
électeurs  vont  montrer  qu'ils  pensent  comme  nous.  Personne  n'aurait  bonne 
grâce  à  demeurer  seul  inflexible  et  à  croire  exclusivement  en  lui-même 
après  tant  de  leçons  données  par  le  pays.  On  aurait  aimé  à  voir  M.  Barrot 
s'incliner  un  peu  plus  franchement  devant  l'autorité  des  faits  accomplis;  on 
attend  de  lui  quelque  chose  comme  cet  a  veu  d'un  roi ,  né  de  race  absolue , 
qui  disait  à  ses  dangereux  amis  et  à  ses  ennemis  :  «  Nous  avons  tous  fait  des 
fautes.  »  Cette  modestie ,  qui  est  de  la  politique,  ne  messied  pas  même  à  un 
souverain  de  la  tribune. 

Après  les  partis  qui  s'amendent,  disons  un  mot  de  ceux  qui  ne  le  peuvent 
pas.  Leurs  forces  ne  seront  guère  changées  à  la  chambre,  et  ce  ne  sera  pas 


REVUE  DE  PARIS.  55 

du  moins  à  leur  avantage.  Dans  un  de  ces  partis  extrêmes,  M.  Garnier- 
Pagèsest  sûr  d'être  réélu;  nous  ne  savons  rien  de  nouveau  des  chances  de 
M.  Martin  de  Strasbourg ,  ce  rival  parlementaire  dont  on  menaçait  l'amour- 
propre  de  M.  Garnier-Pagès,  et  dont  on  gratifiait  sa  cause  en  espérance. 

Un  autre  parti  extrême,  non  celui  des  doctrinaires  dont  nous  ne  savons 
plus  que  dire,  mais  celui  des  légitimistes,  s'était  flatté  de  compter  vingt- 
huit  voix  à  la  chambre.  Il  paraît  que  des  rapports  du  comité-Berryer  ont 
couru  le  monde;  ils  expriment,  dit-on,  ce  chiffre  comme  le  maximum  des 
illusions  présentes  de  ce  parti  au  long  espoir.  On  ajoute  qu'il  sera  heureux 
d'en  obtenir  seulement  la  moitié. 

M.  Berryer  sera  réélu  à  Marseille,  mais  ce  sera  tout  :  la  faction  légiti- 
miste s'efforcera  en  vain  cette  fois  de  lui  ménager  l'ovation  de  trois  ou  quatre 
collèges,  comme  dans  les  premiers  temps  de  la  révolution  de  juillet.  Aussi 
voyez  quelle  maladresse!  elle  le  porte  à  Aix  contre  M.  Thiers;  c'est  un 
mauvais  chemin  à  prendre,  si  l'on  veut  assurer  au  grand  orateur  du  parti 
vaincu  une  double  couronne  électorale.  M.  Thiers  est  là  parmi  ses  compa- 
triotes, ses  amis  d'enfance,  qui  s'honorent  de  son  talent  et  de  sa  renommée; 
il  n'y  a  pas  de  terrain  où  il  soit  plus  difficile  de  le  vaincre.  M.  Thiers,  pour 
répondre  aux  légitimistes  en  homme  de  goût,  s'est  prêté  à  une  démarche 
qui  ne  doit  être  envisagée  que  comme  une  plaisanterie  sans  conséquence  :  il 
se  laisse  porter  par  ses  amis  à  Marseille,  qui  est  le  terrain  de  M.  Berryer; 
ce  sera  pour  l'un  et  l'autre  collège  le  spectacle  d'une  passe  d'armes  assez 
brillante ,  avec  armes  courtoises ,  entre  deux  concurrens  qui  ne  peuvent 
être  rivaux  sérieux  dans  aucune  de  ces  deux  luttes  électorales. 


lie  Musée  de  Versailles. 

Lorsqu'on  a  visité  le  Vatican  et  Saint-Pierre ,  ces  deux  merveilles  liées 
entre  elles  par  un  escalier,  et  qu'on  a  fatigué  ses  yeux  en  feuilletant  tous 
ces  albums  de  marbre,  où  chaque  siècle  a  déposé  son  œuvre  et  sa  signature, 
on  se  fait  volontiers  la  supposition  que  voici  : 

On  se  représente  un  ministre  de  Jules  II  arrivant  à  la  tribune  de  la 
chambre  des  députés  de  Piome ,  et  tenant  ce  discours  : 

«  Messieurs ,  je  viens  soumettre  à  votre  approbation  un  projet  de  loi  que 
notre  saint-père  le  pape  m'a  chargé  de  vous  communiquer. 

«La  capitale  du  monde  chrétien  possède  environ  deux  cents  églises  du 
premier  et  du  second  ordre.  Nous  avons  même  Saint-Jean-de-Latran  et 
Sainte-Marie-Majeure ,  qui  sont  des  basiliques  papales  dignes  du  culte.  Les 
arts  et  la  religion  s'enorgueillissent  aussi  de  Saint-Paul.  Pourtant  il  nous 
manque  une  église  encore  dont  la  magnificence  doit  surpasser  toutes  les 


56  REVUE  DE  PARIS. 

merveilles  de  l'architecture  antique  et  moderne.  Nous  avons  estimé  qu'il 
faudrait  à  peu  près  deux  siècles  pour  la  terminer;  mais  que  sont  deux  siècles 
auprès  de  l'éternité  de  Rome?  Nous  appellerons  à  l'accomplissement  de  cette 
grande  œuvre  tous  les  artistes  enfans  de  l'Italie,  et  nous  les  enrichirons. 
Michel-Ange  Buonarotti  a  promis  de  prendre  le  panthéon  d'Agrippaet  de 
le  lancer,  en  guise  de  coupole,  à  quatre  cents  pieds  de  hauteur  par-dessus 
l'église  projetée.  La  chambre  des  députés  de  notre  saint-père  ne  peut  se 
refuser  à  elle-même  le  bonheur  de  voir  exécuter  une  pareille  ascension. 
Tout  calcul  fait,  nous  estimons  que  la  dépense  supportée  par  les  dons  des 
fidèles  s'élèvera  à  la  faible  somme  d'un  milliard  (monnaie  de  France).  En 
ajoutant  encore  quelques  centaines  de  millions,  nous  bâtirons  un  millier  de 
salles  dans  le  Vatican.  Ce  sera  le  musée  de  l'univers  artiste  et  catholique. 
Nous  l'approvisionnerons  avec  les  statues  que  nous  donneront  les  fouilles  du 
Tibre,  du  Champ-de-Mars  ,  du  Forum  et  de  la  villa  Adriani,  qui  est  un 
véritable  cimetière  de  chefs-d'œuvre.  Nous  tapisserons  ce  musée  de  marbre, 
de  jaspe,  d'agate  et  de  porphyre.  A  parler  franchement ,  je  crois  qn'après 
deux  siècles,  l'estimation  du  musée  et  de  l'église  ne  dépassera  pas  deux 
milliards  (monnaie  de  France)  ;  c'est  une  dépense,  sans  doute ,  mais  la  gloire 
de  l'art,  vous  le  sentez,  messieurs,  ne  doit  pas  reculer  devant  une  aussi 
mesquine  considération?  » 

Si  un  pareil  discours  avait  pu  être  tenu  devant  une  chambre  de  députés  , 
on  peut  poser  en  fait  que  le  Vatican  et  Saint-Pierre  n'auraient  jamais  été 
bâtis.  Il  n'y  aurait  pas  eu  assez  de  colère  pour  renverser  l'impudent  ministre 
qui  concevait  cette  inconcevable  folie.  La  moralité  de  ceci  est  aisée  à  saisir  : 
appliquons-la  aux  faits  contemporains. 

Jules  II  et  Louis  XIV  pouvaient  seuls  rêver  le  Vatican  et  Versailles,  et 
les  tirer  du  néant.  Pour  exécuter  ces  grandes  choses,  il  faut  n'avoir  aucun 
compte  à  rendre  de  son  œuvre  à  qui  que  ce  soit.  Tout  contrôle  préalable 
tue  nécessairement  l'œuvre  dans  son  germe.  Il  est  donc  évident  que,  dans 
l'ère  nouvelle  où  nous  sommes  entrés,  le  Vatican  et  Versailles  seraient  im- 
possibles. Ne  s'est-on  pas  récrié ,  l'an  dernier,  sur  les  folles  prodigalités  qui 
ont  bâti  le  palais  des  singes?  Songez  à  des  pyramides  après  cela!  Aujour- 
d'hui donc,  il  faut  que  le  chef  de  l'état,  qui,  dans  sa  noble  pensée  d'artiste, 
a  conçu  quelque  grand  projet,  quelque  inutilité  glorieuse ,  une  de  ces  magni- 
fiques superfluités  qui  font  plus  que  d'être  utiles  à  l'homme ,  puisqu'elles  le 
consolent  et  le  ravissent,  il  faut  que  ce  roi  fasse  son  Vatican  ou  son  Saint- 
Pierre  à  ses  frais,  avec  son  argent  de  poche,  et  surtout  qu'il  se  hâte  de  le 
faire,  parce  qu'on  ne  sait  pas  ce  qui  peut  arriver  de  fatal  au  projet  :  une 
batterie  de  fusils  sur  un  boulevart,  une  arquebuse  à  croc  ajustée  sur  une 
promenade,  un  de  ces  mille  incidens  de  notre  haute  civilisation.  Il  est  des 
personnes  qui  trouvent  des  défauts  dans  le  musée  de  Versailles;  ces  per- 
sonnes auraient  désiré  voir  sortir  un  chef-d'œuvre  de  trois  lieues  de  longueur 
au  bout  de  quatre  ans  de  travaux,  et  sans  que  la  France  déboursât  un  écu. 


REVUE  DE  PARIS.  57 

Ces  personnes  font  sonner  bien  haut  la  gloire  de  Louis  XIV,  qui  a  dépensé 
trente  ans  et  un  milliard ,  en  disant  :  Je  le  veux.  Ces  personnes  trouvaient 
tout  simple  que  leurs  rois  Louis  XVIII  et  Charles  X  laissassent  Versailles 
dans  son  état  de  chenil,  mais  elles  sont  indignées  de  voir  qu'on  a  restauré 
le  château  du  rez-de-chaussée  aux  mansardes.  La  branche  aînée,  avec  ses 
quarante  millions  de  liste  civile,  n'a  pas  posé  un  clou,  en  quinze  ans,  sur 
les  murs  de  Versailles.  La  branche  cadetie,  en  quatre  ans,  a  fait  un  bou- 
doir et  un  musée  de  ce  vaste  monument,  avec  ses  économies,  avec  l'argent 
de  ses  menus-plaisirs,  avec  les  écus  neufs  que  M.  de  Cormenin  a  vu  entasses 
dans  les  caves  des  Tuileries.  Savez-vous  bien  que  le  roi  Louis-Philippe  a 
commis  là  un  de  ces  crimes  qui  doivent  exciter  l'indignation  des  légitimistes 
purs! 

Un  des  griefs  surtout  qui  révoltent  le  goût  artiste  de  ces  personnes,  c'est 
le  choix  aventureux  qui  a  présidé  à  la  commande  de  certains  tableaux.  Les 
journaux  carlistes  ont  découvert  qu'il  y  avait  beaucoup  de  croûtes  à  Ver- 
sailles. C'est  révoltant!  ils  auraient  désiré  que  l'auguste  dispensateur  eût 
garni  trois  lieues  de  panneaux  avec  des  Transfigurations ,  des  Communions 
de  saint  Jérôme ,  des  Vénus  de  Mèdicis  et  des  Laocoons  :  ils  trouvaient  ad- 
mirables les  toiles  d'araignée  qui  décoraient  Versailles,  aux  jours  de  leur 
restauration  qui  ne  restaurait  rien;  mais  Us  éclatent  en  saillies  du  meilleur 
goût  devant  certaines  croûtes  qui  blessent  leurs  yeux  d'artiste.  Conciliez 
les  anomalies  de  ces  gens-là,  si  vous  le  pouvez.  Certes,  il  est  permis  à  la 
haine  d'être  aveugle ,  c'est  son  métier;  mais  l'extravagance  n'est  pas  plus 
permise  à  l'aveuglement  qu'à  toute  autre  infirmité., 

Nous  allons  résumer,  pour  ces  journaux,  les  crimes  du  roi  Louis-Philippe 
à  l'endroit  de  Versailles. 

Versailles  s'est  occupée  à  mourir  depuis  1790  jusqu'à  1830;  c'était  comme 
un  Herculanum  que  le  pèlerin  visitait,  et  M.  de  Chateaubriand  lui-même 
lui  applique,  dans  son  Génie  du  Christianisme ,  ces  vers  d'Andromaque  : 

Je  ne  vois  que  des  tours  que  la  cendre  a  couvertes, 
Un  fleuve  teint  de  sang,  des  campagnes  désertes. 

Deux  rois  légitimes  ont  traversé ,  quinze  ans ,  ces  tours  couvertes  de  cendre , 
et  ces  campagnes  désertes,  et  ont  laissé  la  cendre  aux  tours  et  le  néant  aux 
campagnes.  Le  gazon  croissait  dans  les  cours;  le  brin  d'herbe  fendait  le 
pavé  de  marbre;  l'hirondelle  dormait  dans  les  poutres  de  Louis  XIV,  et 
l'araignée,  dit  encore  un  grand  écrivain,  avait  tendu  sa  toile  partout.  La 
ville  enveloppait  le  château  de  ses  ailes  taciturnes;  c'était  comme  un 
tombeau  enchâssé  dans  un  autre  tombeau.  Quel  destin  pour  la  fille  du 
grand  roi  ! 

Louis-Philippe  arrive,  et  prend  en  pitié  cette  noble  et  touchante  misère; 
il  n'appelle  personne  à  son  secours  dans  son  magnifique  projet  de  réhabili- 
tation. Il  fauche  l'herbe  des  terrasses,  il  fait  circuler  la  lumière  et  l'air  dans 


58  REVUE   DE   PARIS. 

ces  galeries;  il  restaure  le  théâtre  de  Molière  et  de  Racine  ;  il  rend  à  l'ombre 
de  Louis  XIV  sa  chambre  toute  meublée;  puis,  avec  sa  philosophique 
tolérance  d'artiste  et  d'homme  national,  il  donne  une  somptueuse  hospita- 
lité à  toutes  nos  gloires ,  depuis  Tolbiac  jusqu'à  la  prise  d'Alger.  Le  roi  des 
Français  publie  lui-même  une  histoire  de  France,  la  plus  impartiale,  la 
plus  pittoresque,  la  plus  saisissante  qui  existe,  et  prend  pour  ses  collabo- 
rateurs tous  les  artistes  qui  travaillent  sur  toile  ou  sur  marbre  :  il  travaille 
avec  les  petits  et  avec  les  grands,  suivant  l'esprit  des  livres  saints,  pusillis 
cum  majoribus;  avec  les  grands,  pour  ajouter  à  leur  gloire  ;  avec  les  petits, 
pour  les  aider  dans  leur  vie,  et  les  placer  sur  le  chemin  de  l'espoir.  Voilà 
Versailles,  ce  grand  cadavre,  qui  ressuscite,  qui  reprend  son  rang  de  ville, 
qui  se  fait  faubourg  de  Paris  et  centre  de  tous  les  pèlerinages  d'artistes ,  de 
gens  du  monde,  de  voyageurs,  d'oisifs.  Riches  et  pauvres,  savans  et  illé- 
trés,  tous  veulent  voir  Versailles,  tous  veulent  feuilleter,  page  à  page,  ce 
grand  livre  d'or  et  de  peinture ,  où  le  roi  a  écrit  tous  les  titres  de  noblesse 
de  la  nation.  On  compte  les  visiteurs  par  cent  mille  :  l'aisance ,  la  vie,  la 
richesse,  entrent  dans  cet  indigent  et  solitaire  Versailles.  L'Herculanum  se 
fait  bazar;  la  ruine  redevient  temple;  le  néant  se  matérialise  ;  la  poussière 
se  change  en  or.  Une  histoire,  une  ville,  une  restauration  ,  une  armée  d'ar- 
tistes ,  une  œuvre  de  nationalité ,  de  patriotisme ,  de  civilisation ,  d'indus- 
trie, voilà  Versailles  aujourd'hui!  Les  personnes  dont  nous  parlions  sont 
bien  malheureuses  dans  leur  haine  contre  l'homme  qui  a  fait  un  tel  ouvrage 
en  si  peu  de  temps,  avec  si  peu  d'argent  et  si  peu  de  loisirs. 


Théâtres. 

La  tentative  que  M.  A.  Dumas  vient  de  faire  à  l'Opéra-Comique,  a  réussi 
parfaitement.  Piquillo  est  une  des  pièces  les  plus  folles,  les  plus  amusantes, 
les  plus  originales  qui  se  puissent  voir.  Toute  cette  époque  de  rodomontades 
espagnoles  et  de  faux  sentimens,  de  rapières  en  plein  vent  et  de  pourpoints 
troués  au  coude,  si  merveilleusement  reproduite  dans  les  poèmes  de  Ma- 
thurin  Régnier,  dans  les  romans  de  Bergerac  et  dans  les  sublimes  fantaisies 
de  Callot;  toute  cette  époque  se  prête  plus,  quoiqu'on  dise,  au  fou  rire 
qu'aux  larmes ,  et  la  musique  bouffe  en  fera  toujours  mieux  son  profit  que 
le  drame ,  qui  ne  peut  guère  se  passer  de  s'appuyer  sur  quelque  réalité. 
Pour  nous  qui  vivons  dans  un  monde  assez  régulier,  où  les  acteurs  se 
marient,  où  les  danseuses  ont  leur  chaise  à  l'église,  où  l'on  s'arrange  pour 
payer  ses  dettes,  quand  on  en  a,  ces  Cydalises  qui  courent  les  aventures  la 
nuit  à  travers  champ,  ces  alcades  qu'on  dupe,  ces  valets  infatués  qui 
jouent  trois  personnages  à  la  fois,  et  viennent,  affublés  de  magnifiques  ori- 


REVUE  DE  PARIS.  59 

peaux,  distribuer  des  coups  de  canne  aux  gens,  sont  autant  de  créations  impos- 
sibles et  dès-lors  musicales  au  plus  haut  degré.  Franchement,  toute  cette 
époque  dont  on  nous  parle  aujourd'hui  si  complaisamment,  tout  ce  monde  de 
matamores  gonflés  de  ridicule,  qui  prennent  des  airs  de  gentilshommes  n 
faisant  sonner  haut  leurs  éperons,  et  de  soubrettes  effrontées  qui  passent  pour 
de  belles  dames,  n'a  jamais  existé  autre  part  que  dans  la  cervelle  de  Callot; 
tout  cela ,  c'est  une  mascarade  inventée  par  lui  à  plaisir,  un  soir  qu'il  était 
ivre ,  et  que  les  commentaires  ont  prise  au  sérieux,  comme  ils  font  toujours. 
Ces  minois  égrillards  qui  provoquent  les  passans  dans  les  promenades,  ces 
poètes  râpés  qui  filent  le  nez  au  vent  et  la  main  appuyée  sur  le  pommeau 
d'une  vieille  épée  dont  le  bout  soulève,  par  derrière,  un  petit  manteau  de 
Crispin,  ces  Cassandre,  ces  Scaramouche,  cesMezzetin,  ces  incomparables 
héros  de  la  comédie  italienne,  Callot  seul  les  a  vus  passer  la  nuit,  devant  ses 
yeux,  lorsque  la  fumée  du  vin  lui  montait  au  cerveau,  et  que  les  nuages 
de  tabac  dansaient  sur  les  murailles. 

Hoffmann  est  notre  contemporain.  Chacun  de  nous  pourrait  avoir  surpris 
le  merveilleux  conteur,  dans  sa  cave  de  Dresde,  au  milieu  de  ses  pots  vidés 
et  de  ses  adorables  illusions;  si  dans  cent  ans  il  plaît  à  quelque  poète  d'écrire 
un  sujet  d'opéra  avec  le  Pot  d'Or  (  quelle  musique  ne  ferait-on  pas  avec  ce 
caprice  charmant  d'un  homme  de  génie?),  on  ne  manquera  point  de  vêtir 
l'archiviste  Lindhorst  d'une  ample  robedcdamasjauneoù  de  petites  flammes 
vives  serpentent,  et  le  bon  Anselmus  de  l'habit  de  satin,  si  fort  à  la  mode 
dans  toutes  les  fantaisies  d'Hoffmann  :  s'ensuivra-t-il  de  là  qu'au  temps  où 
l'action  se  passe,  les  archivistes  portaient  des  robes  de  damas  jaune  à  ra- 
mages enflammés,  et  les  étudians  des  habits  de  satin?  Non,  certes,  tout  cela 
ce  sont  purs  caprices  de  l'imagination  ;  il  faut  bien  se  garder  de  tenir  compte 
à  toute  une  époque  des  rêves  d'un  poète  illuminé.  —  Callot  est  un  grand  maî- 
tre que  tous  les  compositeurs  devraient  étudier;  on  ne  se  doute  pas  de  tout  ce 
qu'il  y  a  de  musique  dans  l'œuvre  de  cet  homme.  Chacun  de  ces  types,  qui 
sortaient  par  milliers  de  sa  plume,  est  tout  un  opéra.  Je  suis  sûr  qu'on  ne 
trouverait  pas,  dans  tout  le  répertoire  bouffe  italien,  une  figure  franche- 
ment grotesque  qui  ne  vienne  de  Callot,  si  l'on  veut  remonter  à  son  origine. 
Demandez  à  Rossini  où  il  a  pris  cet  excellent  personnage  de  Magnifico  que 
Lablache  exagère  à  ravir  avec  sa  perruque  énorme,  sa  casaque  de  satin  et 
son  geste  extravagant.  C'est  un  mérite  dont  on  aurait  grand  tort  de  ne  pas 
savoir  gré  à  M.  Dumas,  d'avoir  même  après  Hoffmann,  le  maître  à  tous, 
appelé  l'attention  de  la  musique  sur  celte  mine  généreuse.  Parce  que  la 
comédie  a  fait  son  prolit  d'un  caractère  ou  d'une  scène,  ce  n'est  pas  une  rai- 
son pour  que  la  musique  ne  l'exploite  point  à  son  tour.  Il  y  a  des  sujets  si 
féconds,  qu'ils  pourraient  éternellement  servir  de  substance  à  tous  les  arts. 

On  se  creuserait  dix  ans  le  cerveau  qu'on  ne  trouverait  rien,  je  ne  dis  pas 
de  plus  sublime,  cela  est  tout  clair,  mais  de  plus  profondément  musical  que 
le  cinquième  acte  d'Olello,  déplus  mélodieux  et  de  plus  frais  que  l'entretien 
de  Juliette  au  balcon,  —  quel  duo  que  celui-là  si  Rossini  voulait  le  faire  !  — 


60  REVUE   DE    PARIS. 

de  plus  grotesque  et  de  plus  admirablement  bouffe  que  le  personnage  de 
Ma-carille.  Le  grand  art  de  celui  qui  compose  pour  la  musique  consiste  à 
savoir  déplacer  habilement;  il  ôte  les  grandes  choses  dramatiques  de  l'en- 
droit où  le  poète  les  a  mises,  et  les  transporte  avec  soin  dans  le  champ  de  la 
musique.  Là  est  toute  l'affaire.  Seulement ,  qu'on  ne  s'y  trompe  pas,  ce  tra- 
vail tant  décrié  réclame  plus  de  talent  et  d'esprit  qu'on  n'a  l'habitude  de  le 
croire.  Les  sujets  qu'on  fait  ainsi  passer  d'un  art  dans  un  autre,  il  faut  savoir 
les  prendre  et  les  transformer;  des  mains  vulgaires  briseraient  le  chef- 
d'œuvre  en  l'ôtant  du  Parthénon  où  Phidias  l'a  mis,  pour  le  transporter 
ailleurs.  Il  faut  pour  ce  métier  des  gens  accoutumés  à  manier  la  pensée,  à 
lui  donner  sans  trop  de  peine  une  forme  simple  et  pure,  des  poètes  enfin; 
or  les  poètes  pourront  bien  l'entreprendre  une  ou  deux  fois  par  hasard,  en 
se  jouant;  puis,  quand  ils  auront  réussi,  vous  verrez  qu'ils  vous  diront 
qu'ils  ont  mieux  à  faire.  Demandez  à  M.  Dumas. 

Ce  Piquillo  est  un  drôle  de  la  race  de  Mascarille,  qui  se  mêle  de  toutes 
les  intrigues  et  prend  de  chacun  ce  qu'il  peut.  La  nuit,  il  fait  des  trous  aux 
murailles  pour  s'introduire  dans  les  maisons,  et  le  jour  il  arrive  en  chaise 
chez  les  femmes,  et  leur  donne  galamment,  pour  les  séduire,  les  bracelets 
et  les  colliers  qu'il  leur  a  volés  la  veille.  Du  reste,  impertinent  comme  un 
valet  de  comédie,  rien  ne  le  déconcerte;  au  moment  d'être  pris,  il  dicte 
lui-même  s^n  signalement  à  l'alcade,  bonhomme  ridicule,  comme  cela  doit 
être,  et  s'en  va  de  la  même  façon  qu'il  est  venu ,  au  milieu  des  bravos  de 
la  multitude,  qui  le  tient  pour  un  homme  de  qualité.  Ce  qu'il  y  a  d'original 
dans  ce  caractère,  c'est  qu'il  se  produit  sans  escorte.  Piquillo  vole  seul;  il 
arrive  avec  sa  lanterne ,  et  fait  son  affaire  sans  rien  dire  à  personne,  tout  au 
rebours  des  éternels  bandits  d'opéra-comique,  qui  ne  savent  pas  faire  un 
pas  sans  être  accompagnés  d'une  foule  de  camarades,  toujours  prêts  à 
chanter  en  chœur  : 

Du  silence, 
De  la  prudence; 
Craignons,  amis, 
D'être  surpris, 

et  autres  fariboles  de  cette  nature ,  qu'ils  ne  manquent  jamais  de  crier  à  tue- 
tête  de  peur  d'éveiller  le  guet. 

La  musique  de  M.  Monpou  se  distingue  par  certaines  qualités  mélo- 
dieuses, trop  rares  aujourd'hui  pour  qu'on  hésite  à  les  encourager  lors- 
qu'elles se  rencontrent.  Si  M.  Monpou  voulait  renoncer  un  beau  jour  à  cette 
fureur  qu'il  a  d'être  un  homme  de  génie,  et  se  contenter  tout  simplement 
de  passer  pour  un  talent  gracieux  et  facile ,  il  réussirait  à  merveille.  Que 
signifie  cette  manière  de  tourmenter  à  plaisir  les  rhythmes  et  les  mouve- 
mens ,  d'arrêter  une  pbrase  sitôt  qu'elle  se  présente ,  de  couper  à  tout  propos 
les  ailes  à  la  mélodie?  La  belle  gloire  de  travestir  ses  qualités  en  je  ne  sais 
quels   semblans  de  génie  auxquels  personne ,  aujourd'hui ,  ne  se  laisse 


REVUE  DE  PARIS.  61 

prendre,  et  de  suer  sang  et  eau  pour  se  frayer  de  petits  sentiers  à  travers 
les  orties,  quand  on  pourrait  marcher,  comme  tant  d'autres,  au  grand  so- 
leil !  Ce  parti  pris  que  If.  Monpou  apporte  dans  la  disposition  du  rhythme  , 
finit  tôt  ou  tard  par  jeter  sur  sa  musique  une  teinte  monotone. 

M.  Monpou  dédaigne  l'emploi  des  rhythmes  accoutumés,  et  trouve  plus  beau 
d'en  inventer  à  son  usage.  Jusque-là  tout  va  bien,  et  l'on  n'aurait  rien  à 
dire  si,  quand  il  en  a  trouvé  un  ,  il  se  contentait  de  s'en  servir  une  ou  deux 
fois,  pour  passer  à  d'autres  ensuite.  Pas  du  tout;  c'est  le  même  rhythme  qui 
revient  à  tout  propos ,  avec  une  persévérance  vraiment  sublime  :  j'ai  compté 
au  second  acte  trois  morceaux  qui  commencent  de  la  même  façon.  Voilà  une 
étrauge  manière  d'être  varié,  et  j'avoue  que  j'aime  encore  mieux  le  système 
italien.  Telle  qu'elle  est,  et  malgré  tous  ses  défauts,  la  partition  de  Pi- 
quillo  peut  à  bon  droit  passer  pour  la  meilleure  que  M.  Monpou  ait  encore 
produite.  Nulle  part  ces  motifs  originaux  et  pétulans,  ces  idées  vives,  ces 
capricieuses  fantaisies  qu'il  affectionne  ne  se  multiplient  avec  plus  de  bon- 
heur. Les  couplets  que  Piquillo  chante  au  second  acte  sont  une  inspiration 
charmante.  On  n'a  pas  plus  de  grâce,  de  délicatesse  et  d'esprit.  C'est  à  coup 
sur  un  grand  mérite,  dont  il  faut  tenir  compte  à  M.  Monpou,  que  d'avoir 
su  faire  d'une  chanson  d'opéra-comique  une  chose  parfaitement  distinguée. 
Le  trio  du  signalement  se  développe  avec  assez  de  franchise;  par  malheur 
la  partie  mélodieuse  dont  se  charge  l'orchestre  manque  tout-à-fait  d'ori- 
ginalité, et  l'on  se  rappelle  alors,  presque  sans  le  vouloir,  l'admirable 
ritournelle  des  violons  dans  le  finale  de  la  Gazza. 

J'aime  le  duo  qui  suit.  La  situation  est  bien  comprise  et  vaillamment  ren- 
due. M.  Monpou  a  fait  preuve  dans  ce  morceau  d'une  verve  et  d'un  senti- 
ment dramatique  qui  peuvent  s'élever  à  de  très  hauHs  effets;  la  cabalette  de 
la  fin  est  pleine  de  véhémence  et  de  passion ,  et  chantée  par  Duprez ,  entraî- 
nerait toute  une  salle.  Pourquoi  faut-il,  quand  on  a  des  qualités  pareilles, 
qu'on  s'évertue  à  ne  rien  faire  de  ce  qui  les  rehausserait,  et  même  à  les 
pervertir  de  gaieté  de  cœur?  Une  chose  funeste  et  qui  pourra  nuire  à  l'ave- 
nir de  M.  Monpou  bien  autrement  que  ses  pauvres  idées  touchant  le  rhythme, 
c'est  la  manière  déplorable  dont  il  traite  l'instrumentation.  L'orchestre  de 
M.  Monpou  n'a  rien  de  commun  avec  ce  qu'on  a  coutume  d'appeler  de  ce 
nom.  Quoi  que  vous  fassiez ,  vous  n'entendez  jamais  que  les  violons  et  les 
basses  ;  des  instrumens  intermédiaires ,  il  n'en  est  pas  plus  question  que  s'ils 
n'avaient  jamais  existé.  Cependant  chacun  esta  son  poste  dans  l'orchestre,  et 
tandis  que  vous  vous  démenez  en  vain  pour  saisir  à  la  volée  un  son  de  clari- 
nette ou  d'alto ,  vous  voyez  tous  ces  dignes  musiciens  qui  accomplissent  leur 
tâche  le  plus  loyalement  du  monde;  les  uns  soufflent  à  s'exténuer  dans  leurs 
embouchures,  les  autres  raclent  leurs  cordes  avec  une  patience  angélique. 
D'où  vient  alors  que  vous  n'entendez  rien  ?  Est-ce  à  ces  braves  gens  qu'il 
faut  s'en  prendre  ou  bien  à  M.  Monpou,  qui  a  distribué  leurs  parties  en 
dépit  de  toutes  les  lois  de  la  sonorité? 

Franchement,  et  dans  l'intérêt  de  son  talent,  M.  Monpou  fera  bien  de  se 


62  REVUE  DE  PARIS. 

livrer  à  des  études  sérieuses;  c'est  là  un  chemin  qui  le  conduira  aux  som- 
mets qu'il  ambitionne  plus  vite  et  plus  sûrement  que  tous  les  soubresauts  de 
son  génie.  —  Le  caractère  de  Piquillo  sied  parfaitement  à  Chollet,  qui  n'aime 
guère  les  rôles  sérieux,  comme  on  sait.  Il  faut  à  ce  comédien  des  airs  déga- 
gés, des  allures  franches,  l'exagération  des  Mascarille  et  des  Pasquin;  sa 
voix  y  gagne  aussi  et  se  déploie  sans  gêne.  Cependant  on  fera  bien  de  ne 
point  abuser  de  ses  dispositions  à  la  joyeuse  humeur  pour  le  produire  sou- 
vent dans  des  rôles  grivois  et  tels  que  le  Postillon  de  Lonjumeau ,  qui  ne 
manqueraient  pas  de  l'entraîner  tôt  ou  tard  vers  un  mauvais  goût  dont  la 
musique  ne  s'accommodera  jamais,  quoi  qu'on  dise.  Le  rôle  de  Piquillo  est, 
comme  Zampa  et  Fra  Diavolo ,  un  de  ces  rôles  composés  dans  la  juste 
mesure  de  son  talent,  où  le  public  de  l'Opéra-Comiquc  aime  à  le  voir. 
MUe  Jenny  Colon  joue  le  rôle  de  Sylvia  en  cantatrice  exercée  et  le  chante  en 
comédienne  fort  habile.  Voilà  tout  ce  qu'on  peut  dire  de  cette  singulière 
prima  donna. 

—  Pendant  que  Caligula  se  répète  à  la  Comédie-Française,  les  répétitions 
du  Camp  des  Croisés  se  succèdent  rapidement  à  l'Odéon.  Le  rôle  de  Léa, 
dont  MUe  Plessis  s'était  chargée,  vient  d'être  jugée  trop  au-dessus  de  ses 
moyens  dramatiques  par  la  jeune  actrice  elle-même.  Mme  Dorval  a  été  priée 
de  s'en  charger  définitivement;  ce  qu'elle  a  fait  avec  une  extrême  obligeance. 
— '"Mme  Dorval  débutera  donc  à  l'Odéon  par  le  rôle  de  Léa  dans  le  Camp  des 
Croisés,  qui  doit  se  donner  pour  l'ouverture  de  ce  théâtre.  —  A  propos  de 
Mme  Dorval ,  le  bruit  court  qu'elle  vient  d'être  engagée,  pour  le  mois  de 
juin  prochain,  au  Gymnase,  aux  appointemens  de  35,000  francs  par  an  et 
trois  mois  de  congé.  Il  est  incroyable  que  M.  Védel  commette  de  telles  fautes. 
C'était  déjà  bien  assez,  il  nous  semble,  d'avoir  laissé  échapper  Bocage.  Loin 
de  chercher  à  le  ramener,  voilà  maintenant,  montrant  si  peu  d'empresse- 
ment à  garder  Mrae  Dorval,  qu'il  la  laisse  engager  par  le  Gymnase.  Que 
M.  Védel  y  prenne  garde  !  Il  a  déjà  ouvert  son  théâtre  à  la  littérature  des 
vaudevilles;  s'il  continue,  il  rendra  la  Comédie-Française  le  plus  pauvre 
théâtre  de  Paris,  soit  en  acteurs,  soit  en  pièces.  Ce  n'est  certes  pas  avec  les 
pâles  dialogues  de  Mme  Ancelot  et  de  M.  Rosier,  joués  par  M.  et  Mm0  Vol- 
nys ,  qu'il  réussira  à  remplir  la  caisse  de  la  comédie. 

—  Les  Variétés  ont  donné  le  Père  de  la  Débutante.  Cette  petite  pièce  en 
cinq  tableaux  énormes  est  fort  amusante.  On  y  voit  au  grand  jour  les  mille 
intrigues  que  cachent  les  coulisses.  Il  s'agit,  dans  le  Père  de  la  Débutante , 
comme  le  titre  l'indique,  d'une  jeune  fille  qui  doit  débuter.  Où?  peu  im- 
porte. A  l'Ambigu-Comique,  peut-être.  Quoi  qu'il  en  soit,  elle  s'appelle 
Aglaé.  Aglaé  donc,  ou  plutôt  son  père,  imagine  de  détrôner  Anita,  la 
comédienne  à  la  mode,  l'idole  du  public.  Au  moyen  d'une  lettre  d'amour, 
dont  il  serait  trop  long  de  donner  ici  l'origine,  le  père  Gaspard  réussit  à 
éloigner  la  belle  Anita.  Anita  éloignée,  une  pièce  nouvelle  se  présentée 


REVUE  DE  PARIS.  63 

jouer;  Aglaé  s'offre  pour  remplacer  Anita.  Le  directeur  accepte,  mais 
il  engage  Aglaé  à  demander  le  consentement  de  l'auteur.  L'auteur  con- 
sent, mais  il  craint  que  la  chose  ne  soit  pas  du  goût  d'un  sien  ami  qui 
est  journaliste.  Ici  la  lettre  d'amour  de  tout  à  l'heure  revient  sur  l'eau.  Au 
moyen  de  cette  lettre,  le  journaliste,  amant  en  titre  de  la  belle  Anita,  est 
jeté  dans  la  jalousie  la  plus  noire.  Pour  se  venger,  il  ne  voit  rien  de  mieux 
que  de  protéger  la  débutante ,  qui ,  cela  va  sans  dire ,  obtient  un  succès 
complet,  et  se  voit  engagée,  le  soir  même,  aux  appointemens  de  dix  mille 
francs.  En  faveur  de  l'idée-mère  de  ce  petit  vaudeville  en  cinq  tableaux, 
excusez,  comme  je  les  excuse ,  les  fautes  de  l'auteur. 

—  La  Dot  de  Cécile,  au  Palais-Royal.  Vous  ne  devineriez  jamais  ce 
qu'est  la  dot  de  Cécile.  C'est,  tout  simplement,  une  fort  belle  chevelure 
qu'elle  veut  faire  couper  pour  se  procurer  quelque  argent.  L'histoire  n'est 
pas  neuve.  Un  mystérieux  personnage,  que  l'on  prend  tantôt  pour  un  per- 
ruquier, tantôt  pour  un  maçon  (ou  un  architecte ,  aujourd'hui  c'est  la  même 
chose),  tantôt  pour  un  maître  d'armes,  fait  l'acquisition,  au  prix  de  cent  fr., 
des  magnifiques  cheveux  de  Cécile,  et  pousse  la  générosité  jusqu'à  ne  les 
pas  couper.  Je  crois  même ,  autant  qu'il  m'en  souvient,  qu'il  finit  par  épou- 
ser Cécile.  —  MM.  les  vaudevillistes,  depuis  quelque  temps,  ont  un  goût 
décidé  pour  la  coiffure. 

—  Une  Année  en  Espagne,  par  M.  Ch.  Didier  (1) ,  est  le  récit  d'un  voyage 
qu'il  a  fait  au-delà  des  Pyrénées  en  1835.  Dans  le  moment  où  il  l'a  vue ,  la 
Péninsule  offrait  un  spectacle  imposant;  la  révolution,  venue  peu  à  peu, 
éclatait  enfin  ouvertement  et  demandait  à  être  satisfaite;  il  était  curieux  de 
connaître  les  hommes  qui  l'avaient  amenée  là,  et  de  prévoir  quel  dénoue- 
ment elle  aurait;  elle  avait  tout  l'intérêt  des  choses  qui  commencent,  et  les 
ménagemens  qu'elle  gardait  ne  faisaient  qu'accroître  la  curiosité.  C'est  à  ce 
point  là  que  M.  Charles  Didier  a  vu  l'Espagne,  qu'il  l'a  décrite  et  qu'il  l'a 
jugée. 

Depuis  lors  les  partis  se  sont  fractionnés  et  tellement  amoindris  par  la 
division,  qu'ils  paraissent  devoir  perpétuer  la  crise  de  ce  malheureux  pays. 
Si  les  passions  sont  devenues  plus  violentes ,  elles  s'exercent  sur  de  plus 
petites  proportions;  et  la  grande  idée  de  la  révolution  semble  disparaître 
sous  la  multitude  des  combats  partiels.  Il  n'y  aurait  pas  aujourd'hui  d'en- 
semble à  saisir  en  Espagne,  et  l'observateur  serait  forcé  d'enregistrer  une 
foule  de  détails  sans  les  pouvoir  rattacher  à  un  principe. 

M.  Charles  Didier  a  été  plus  heureux;  il  a  pu  observer  l'Espagne  au  mo- 
ment même  où  M.  Martinez  de  la  Rosa  [et  M.  Torreno  faisaient  un  inutile 
effort  pour  contenir  la  révolution  et  pour  la  dominer.  Alors  les  opinions 
étaient  bien  tranchées,  les  camps  bien  connus.On  voyait  une  lutte  sérieuse- 

(l)  2  vol.  in-8<>,  chez  Dumont  au  Palais-Royal. 


64  REVUE  DE  PARIS. 

ment  engagée  entre  des  principes;  aujourd'hui  on  ne  voit  guère  plus  que  des 
escarmouches  de  partisans. 

En  parlant  des  évènemens  dont  il  a  été  témoin  en  1835,  M.  Charles  Di- 
dier explique  ceux  qui  se  passent  actuellement;  il  avait  prévu  eetéparpille- 
ment  sans  résultat  auquel  les  forces  de  la  révolution  sont  parvenues  en 
Espagne  ,  parce  que,  sondant  ce  qu'il  pouvait  y  avoir  sous  toutes  les  appa- 
rences qui  promettaient  tant,  il  n'avait  trouvé  dans  aucun  des  partis  qui 
combattaient  alors,  ni  à  côté  d'eux,  la  vive  et  inexorable  conscience  de  leur 
œuvre.  II  avait  vu  des  hommes  qui  se  remuaient,  pas  d'idées  qui  ger- 
massent; quelquefois  des  fureurs  imprévues,  jamais  le  vrai  courage  qui  per- 
sévère dans  les  entreprises;  du  mouvement  à  la  surface,  au  fond  pas  de 
puissante  inspiration.  Si  l'Espagne  se  déchire  inutilement  de  ses  propres 
mains,  la  cause  en  est  facile  à  comprendre;  et  M.  Charles  Didier  l'a  mise 
à  nu. 

Son  livre  n'est  point  un  livre  de  discussion.  Ce  n'est  pas  par  le  raisonne- 
ment, mais  par  les  faits  qu'il  prouve.  C'est  un  ouvrage  où  tout  est  mêlé,  le 
pittoresque  du  voyage,  la  vivacité  de  la  description,  la  méditation  de 
l'étude,  l'analyse  de  l'observation.  Madrid  est  le  point  central  où  M.  Didier 
a  étudié  l'Espagne;  mais  il  ne  s'y  est  pas  enfermé:  il  a  vu  les  provinces,  et, 
partout,  en  admirant  les  monumens,  il  a  observé  les  hommes  et  approfondi 
les  idées  en  vertu  desquelles  ils  agissaient.  Il  a  fouillé  aussi  dans  le  passé 
de  l'Espagne,  et  a  mis  dans  leur  jour  les  gloires  littéraires  et  philosophi- 
ques qui  ont  illustré  ce  pays  pendant  le  dernier  siècle.  Aussi  son  coup  d'oeil 
est  complet;  il  s'étend  des  provinces  du  nord  à  celles  du  midi,  du  passé 
vers  l'avenir,  et  des  hautes  sphères  où  s'agitent  les  intrigues  de  cour  jus- 
qu'à la  place  publique  où  les  menées  des  courtisans  se  traduisent  en  émeutes. 
Ce  spectacle  si  vif  a  été  reproduit  par  M.  Charles  Didier ,  sans  altération  ; 
il  n'a  rien  eu  à  y  ajouter  pour  le  rendre  intéressant;  il  n'en  a  rien  retran- 
ché. Ce  livre  est  comme  tout  ce  qu'il  écrit ,  l'expression  d'un  esprit  sérieux, 
d'une  raison  scrupuleuse,  d'une  ame  droite  et  élevée. 

—  Washington  Levert  cl  Sacrale  Leblanc ,  que  M.  Léon  Gozlau,  nos  lec- 
teurs s'en  souviennent,  a  publié  dans  la  Revue  de  Paris,  parait  demain, 
augmenté  de  quelques  chapitres  (1).  Le  mérne  de  ce  livre  remarquable 
sera  apprécié ,  par  un  de  nos  collaborateurs ,  dans  une  de  nos  prochaines 
livraisons. 

(1)  2  volumes  ia-8°,  chez  Werdet,  rue  de  Seine,  49. 


F.  BONNAIRE. 


L'ANNEAU  D'ARGENT. 


En  1831,  à  la  fin  du  mois  d'août,  un  de  ces  chars-à-banc  dont 
on  se  sert  en  Suisse  à  cause  de  l'étroitesse  des  chemins  et  où  l'on  se 
trouve  assis  de  côté  comme  dans  un  omnibus ,  quittait  la  route  de 
Salenches  à  Chamouny,  pour  s'engager  à  droite  dans  la  gorge,  non 
moins  agreste ,  au  fond  de  laquelle,  humble  rival  de  Vichy  ,  de  Baden 
et  de  Baréges,  est  enfoui  l'établissement  des  bains  de  Saint-Gervais. 
Deux  jeunes  gens  occupaient  cette  voiture  qui  cheminait  lentement , 
ouverte  au  soleil,  au  vent  et  à  la  pluie,  avec  une  simplesse  helvéti- 
que. Le  costume  de  ces  voyageurs  était  celui  de  la  plupart  des 
touristes  qui  entreprennent  le  pèlerinage  du  Mont-Blanc:  une  blouse 
de  toile  écrue,  un  chapeau  de  paille  à  larges  bords,  un  pantalon  de 
coutil,  de  gros  souliers  et  des  guêtres.  Ainsi  accoutrés  avec  une 
fraternelle  uniformité,  l'un  fumait  un  cigarre,  l'autre  dormait, 
appuyé  dans  l'angle  du  char-à-banc. 

—  Cortail ,  dit  tout  à  coup  le  plus  jeune  en  secouant  son  compagnon 
par  le  bras ,  l'influence  du  terroir  savoyard  t'a-t-elle  métamorphosé 
en  marmotte? 

Le  dormeur  s'enfonça  les  poings  dans  les  yeux  en  écartant  les 
coudes,  et  après  un  bâillement  immodéré,: 

—  Que  faire  en  voyage  à  moins  que  l'on  ne  dorme?  répondit-il. 
— Mais  regarde  donc;  quel  site  pittoresque!  Pour  rester  aveugle 

devant  un  pareil  spectacle ,  il  faut  n'avoir  aucune  poésie  dans  le 
cœur. 

Cortail ,  dont  l'épaisse  encolure,  la  figure  rubiconde  et  la  physiono- 
mie égayée  annonçaient  plutôt  un  tempérament  rabelaisien  qu'une 

TOME  XLV1I.      Hovt mbrï,  5 


66  REVUE   DE   PARIS. 

nature  portée  à  l'exaltation ,  promena  autour  de  lui  un  regard  non- 
chalant. 

—  Nous  avons  enGn  quitté  l'Arve,  dit-il  ;  ce  gros  ruisseau  à  notre 
droite  doit  être  le  Bonnant;  ainsi  dans  quelques  minutes  nous  serons 
arrivés;  je  suppose  qu'à  Saint-Gervais  on  dîne  à  six  heures. 

—  Mangiar,  dormir  e  ber!  reprit  son  compagnon  en  riant;  tu  aurais 
figuré  à  merveille  dans  le  corps  des  Papaiacci. 

— Papaiacci  tant  que  tu  voudras,  mon  cher  Bennezons;  je  n'ai  pas 
l'honneur  d'être  doué  comme  toi  d'un  de  ces  estomacs  contemplatifs 
qui  se  repaissent  en  admirant  un  beau  paysage.  Il  me  faut  le  pain 
des  forts.  En  ce  moment  je  donnerais  toutes  les  aiguilles  du  Mont- 
Blanc  pour  la  plus  vulgaire  côtelette  accompagnée  d'une  bouteille  de 
vin  de  Montméliant. 

L'admirateur  de  la  nature  haussa  légèrement  les  épaules,  puis  il  se 
pencha  en  dehors  du  char-à-banc,  pour  mieux  examiner  le  chemin 
tortueux  que  bordait  à  droite  le  ruisseau  du  Bonnant ,  tandis  qu'à 
gauche  un  escarpement  boisé  projetait  sur  la  tête  des  voyageurs 
une  voûte  de  feuillage,  rafraîchie  par  le  voisinage  de  l'eau  et  frémis- 
sante au  gré  du  vent. 

—  Ce  site,  reprit-il,  serait  un  théâtre  merveilleux  pour  une  scène 
de  roman  ;  il  est  de  ceux  que  Walter  Scott  aime  à  décrire.  Ne  te 
rappelle-t-il  pas  le  gué  où  la  dame  Blanche  fit  faire  un  si  beau 
plongeon  au  sacristain  du  monastère? 

—  Ou  plutôt,  répondit  Cortail,  l'endroit  où  Francis  Osbaldistone 
aperçut  pour  la  première  fois  Diana  Vernon. 

—  Parbleu  !  c'est  toi  qui  dis  vrai ,  s'écria  tout  à  coup  Bennezons 
en  faisant  un  soubresaut  ;  que  je  meure  si  ce  n'est  pas  Diana  elle- 
même  qui  se  rend  à  ton  évocation  et  vient  au-devant  de  nous  ! 

A  son  tour,  Cortail  sortit  la  tête  de  l'espèce  de  buffet  où  il  était 
emprisonné  à  côté  de  son  ami ,  et  comme  lui  fixa  les  yeux  sur  une 
femme  à  cheval,  qui  se  tenait  immobile  à  un  détour  subit  du  sentier. 

L'imagination  d'un  artiste  eût  pu  prendre  en  effet  cette  apparition 
pour  l'esprit  de  la  belle  chasseresse  écossaise.  Ombre  ou  réalité,  sa 
présence  imprévue  dans  ce  lieu  solitaire  avait  un  charme  mysté- 
rieux, qui,  pendant  un  instant,  rendit  muets  les  deux  spectateurs. 
Occupée  à  dégager  son  voile  qu'une  branche  de  hêtre  avait  accro- 
ché au  passage,  l'inconnue  s'offrait  à  eux  de  profll,  sans  qu'ils 
vissent  de  sa  figure  autre  chose  qu'un  large  bandeau  de  cheveux 
noirs,  encadrant  la  joue  jusqu'au  menton,  et  relevé  en  tresse  der- 
rière l'oreille  ;  mais  l'élégance  de  sa  taille ,  dont  une  robe  de  drap 


REVUE   DE   PARIS.  67 

brun  faisait  ressortir  la  forme  svelte  et  cambrée ,  ainsi  que  la  manière 
aisée  dont  elle  tenait  les  bras  levés  en  arrangeant  sa  coiffure,  sem- 
blaient des  indices  certains  de  jeunesse,  que  la  bienveillance  d'un 
homme  de  vingt-cinq  ans  devait  accepter  comme  autant  de  promesses 
de  beauté. 

—  Quelle  charmante  femme!  dit  Bennezons  en  se  penchant  à 
droite  de  manière  à  se  donner  un  torticolis. 

—Et  quel  vilain  cheval  de  charrue  !  répondit  son  compagnon,  dont 
l'âge  plus  mur  impliquait  une  opinion  moins  enthousiaste. 

Au  bruit  des  roues  du  char-à-banc  sur  le  sol  caillouteux  du  sen- 
tier, la  jeune  amazone  tourna  la  tête  avec  la  vivacité  d'un  oiseau 
effarouché,  et  tirant  la  bride  de  son  palefroi  lui  fit  faire  un  mouve- 
ment rétrograde. 

— Conducteur,  est-ce  que  vous  voulez  nous  faire  coucher  ici?  s'écria 
Bennezons  en  voyant  cette  gracieuse  apparition  près  de  s'évanouir. 

Le  cocher  réveilla  d'un  coup  de  fouet  l'ardeur  de  ses  chevaux,  qui 
sortant  de  leurs  habitudes  par  un  élan  soudain,  menacèrent  l'étran- 
gère d'une  poursuite  à  laquelle  la  lourde  allure  de  son  propre  cour- 
sier eût  pu  difficilement  la  soustraire.  Mais  en  ce  moment,  semblable 
à  une  troupe  militaire  qui  vient  au  secours  d'une  vedette  menacée  par 
l'ennemi,  une  cavalcade  composée  d'une  demi-douzaine  d'hommes 
et  de  deux  autres  femmes,  déboucha  au  tournant  du  chemin  où  la 
jeune  écuyère  s'était  montrée  seule  jusqu'alors. 

—  Ce  sont  des  baigneurs  de  Saint-Gervais ,  dit  Cortail  en  riant  à 
l'aspect  de  cet  escadron  champêtre  dont  les  montures  moitié  chevaux 
de  ferme,  moitié  ânes,  rappelaient  les  pacifiques  coursiers  qui 
stationnent  à  l'entrée  du  bois  de  Boulogne  pour  rébattement  des  gri- 
settes  de  Paris. 

Les  promeneurs  et  les  voyageurs  se  rapprochèrent  les  uns  des 
autres  en  prenant  mutuellement  la  droite  du  sentier,  précaution  in- 
dispensable, car  le  passage  était  si  étroit,  que  les  cavaliers  furent 
obligés  de  défiler  un  à  un  dans  l'espace  resté  libre  entre  le  char-à- 
banc  et  la  montagne.  Dans  cette  manœuvre,  l'amazone  à  la  robe 
brune  avait  pris  place  à  l'arrière-garde  près  d'une  dame  d'un  âge 
mûr,  qui  chevauchait  fièrement  sur  une  jument  poulinière  à  moitié 
aveugle.  En.  voyant  ce  couple  de  près,  Cortail  se  rejeta  brusquement 
dans  l'intérieur  de  la  voiture,  et  se  cachant  la  figure  derrière  le  rideau 
de  cuir,  prit  la  pose  d'un  homme  endormi. 

Ce  mouvement,  quelque  rapide  qu'il  eût  été,  n'échappa  point  à  la 
plus  vieille  des  deux  femmes,  qui,  après  avoir  plongé  dans  le  char- 


§8  REVUE   DE    PARIS. 

à-banc  un  regard  inquisitorial,  leva  d'un  air  impérieux  une  petite 
cravache  douée,  en  apparence,  d'une  puissance  surnaturelle,  car,  en 
la  sentant  effleurer  son  épaule,  le  cocher  arrêta  et  se  tint  coi  sur  son 
siège,  comme  s'il  eût  été  changé  en  pierre  par  la  baguette  de  quel- 
que magicienne. 

—  Félix,  dit  alors  la  dame  entre  deux  âges,  je  ne  suis  pas  dupe 
de  votre  sommeil.  Prétendriez-vous  ne  pas  nous  reconnaître? 

Et  du  bout  de  sa  cravache  elle  fit  sauter  le  chapeau  du  faux  dor- 
meur. Celui-ci ,  voyant  que  sa  position  n'était  pas  tenable,  tressaillit 
comme  un  homme  qui  s'éveille,  ouvrit  de  grands  yeux,  et  après  les 
avoir  arrêtés  sur  la  mûre  amazone,  feignit  une  surprise  agréable. 

—  Comment!  c'est  vous,  ma  chère  tante?  s'écria-t-il,  et  ma  cou- 
sine Anastasie  aussi  1  Quel  heureux  hasard  me  fait  vous  rencontrer 
dans  ce  désert? 

—  Nous  sommes  à  Saint-Gervais  depuis  quinze  jours,  répondit  la 
jeune  personne,  dont  l'inflammable  Bennezons  dévorait  du  regard  la 
figure  élégante  et  régulière. 

—  Venez-vous  prendre  les  eaux?  demanda  l'autre  baigneuse,  qui, 
au  mot  de  tante,  avait  légèrement  froncé  le  sourcil. 

—  Pas  du  tout,  répondit  le  jeune  homme  avec  empressement;  je 
vais  à  Chamouny,  et  je  ne  resterai  à  Saint-Gervais  qu'une  heure  au 
plus.  Je  suis  désolé  que  l'arrangement  de  mon  itinéraire  me  force  à 
vous  quitter  si  vite. 

La  dame  dont  l'automne  commençait  à  fleurir  regarda  son  neveu 
d'un  air  d'intelligence,  que  celui-ci  ne  parut  pas  disposé  à  com- 
prendre. 

—  Il  n'y  a  pas  d'itinéraire  qui  tienne,  dit-elle  ensuite  en  insistant 
sur  chaque  syllabe;  vous  me  sacrifierez  bien  un  jour  ou  deux.  J'ai  à 
causer  sérieusement  avec  vous. 

—  Je  vous  jure,  ma  tante,  que  cela  nous  est  impossible.  N'est-ce 
pas ,  Bennezons? 

—  Tu  oublies  qu'en  parlant  à  une  dame  le  mot  impossible  n'est  pas 
français,  répondit  le  jeune  homme,  plus  empressé  de  déployer  sa  ga- 
lanterie en  présence  d'une  jolie  femme  que  de  venir  en  aide  à  son  ami. 

La  dame  d'un  âge  discret  répondit  par  un  gracieux  sourire  au 
regard  qui  avait  accompagné  ces  paroles,  quoiqu'il  eût  été  adressé  à 
sa  fille  plutôt  qu'à  elle-même,  et  se  retournant  vers  Cortail  : 

—  Félix,  reprit-elle,  vous  voilà  condamné  sans  appel;  tâchez  de 
vous  soumettre  de  bonne  grâce.  Comme  vient  de  le  dire  monsieur, 
aux  yeux  d'un  gentilhomme  le  service  des  dames  doit  passer  avant 


REVUE   DE   PARIS.  69 

tout.  Continuez  votre  chemin,  et  parlez  de  moi  au  directeur  des  bains. 
A  ma  considération,  il  vous  logera  convenablement.  Nous  nous  rever- 
rons à  dîner. 

—  Mais,  ma  tante,  quand  je  vous  assure... 

—  Mais,  mon  cousin ,  je  n'admets  point  d'excuse,  répondit  la  dame 
à  la  cravache  en  appuyant  sur  le  mot  cousin. 

Sans  attendre  une  réponse,  elle  salua  Bennezons  d'un  léger  mou- 
vement de  tête,  et  faisant  signe  à  sa  fille  de  la  suivre,  décida  la  lourde 
jument  qui  lui  servait  de  palefroi  à  partir  au  petit  trot ,  allure  aussi 
insolite  à  la  pauvre  bête  que  le  galop  au  cheval  de  don  Quichotte.  Un 
moment  après ,  les  deux  amazones  disparurent  à  travers  le  feuillage, 
en  ne  laissant  d'autre  trace  de  leur  apparition  que  le  bruit  du  pas 
des  chevaux ,  qui ,  pendant  quelques  instans,  retentit  pesamment  sur 
les  cailloux  du  sentier,  et  finit  par  se  confondre  avec  le  murmure  du 
torrent. 

—  Parbleu!  dit  Bennezons  à  son  ami  tandis  que  le  char-à-banc  se 
remettait  en  marche,  tu  peux  te  flatter  d'être  le  mortel  le  plus  heu- 
reux de  France  et  de  Navarre.  Je  te  connais  une  demi-douzaine  de 
cousines  toutes  plus  jolies  l'une  que  l'autre.  Quelle  est  celle-ci,  la 
plus  charmante  de  toutes ,  et  que  je  n'avais  pas  encore  vue?  Une 
cousine!  C'est  mon  rêve  à  moi,  et  le  sort  veut  que  je  n'aie  que  des 
cousins  ! 

—  Cela  ne  revient-il  pas  au  même  ?  répondit  Félix  d'un  ton  bourru. 

—  Tu  te  moques  de  moi  ;  on  aime  sa  cousine,  on  l'épouse  quelque- 
fois; tandis  qu'un  cousin  est  un  ennemi  donné  par  la  nature. 

Au  lieu  de  répondre ,  Cortail  mit  la  tête  à  la  portière,  et  s'adres- 
sant  au  conducteur  : 

—  Le  chemin  est-il  assez  large  pour  que  vous  puissiez  tourner? 

—  Oui ,  si  ça  vous  est  égal  de  verser  dans  le  Bonnant,  répondit  le 
flegmatique  Genevois. 

—  Merci.  Continuez  donc;  mais,  à  la  première  place  favorable, 
faites  demi-tour  à  gauche.  Nous  n'allons  plus  à  Saint-Gervais. 

Le  cocher  baissa  la  tête  en  signe  d'acquiescement;  mais  l'autre 
voyageur  prit  moins  complaisamment  cette  proposition  inattendue. 

—  Comment!  s'écria-t-il ,  nous  n'allons  plus  à  Saint-Gervais!  Et 
pour  quelle  raison ,  s'il  te  plaît? 

—  Que  t'importe  Saint-Gervais?  répondit  Cortail.  Je  ne  pense  pas 
que  tu  tiennes  beaucoup  à  visiter  quelques  méchantes  baraques  en 
sapin  perdues  au  fond  de  ce  maudit  entonnoir.  Quant  aux  naturels 
de  l'endroit,  tu  viens  d'en  voir  un  échantillon  qui  doit  te  sufûre. 


*70  BEVUE   DE   PARIS. 

—  C'est  précisément  cet  échantillon  qui  me  donne  envie  de  faire 
plus  ample  connaissance.  Je  te  déclare  que  ta  cousine  a  des  yeux 
noirs  auxquels  je  sacrifierais  au  besoin  la  Savoie  et  les  vingt-deux 
cantons.  Comment  s'appelle-t-elle? 

—  Anastasie. 

—  Je  le  sais;  mais  son  nom  de  famille? 

—  Chateauvieux;  Pourtois  de  Chateauvieux.  Son  père,  mort  il  y 
a  six  ans,  était  frère  utérin  de  ma  mère,  et  président  de  chambre  à 
la  cour  royale  de  Lyon.  Mme  de  Chateauvieux  est  donc  bien  incon- 
testablement ma  tante  par  alliance,  quoiqu'elle  veuille  que  je  l'ap- 
pelle ma  cousine.  Elle  trouve  sans  doute  que  c'est  assez  d'une  grande 
fille  de  vingt-trois  ans,  et  ne  se  soucie  pas  d'avouer  un  neveu  de 
trente-quatre. 

—  Cette  rencontre  n'a  pas  l'air  de  te  plaire  infiniment.  Je  crois 
qu'elle  n'est  pas  étrangère  à  ton  antipathie  soudaine  pour  Saint- 
Gervais,  dont  tu  me  faisais  ce  matin  encore  le  tableau  le  plus  pitto- 
resque? 

—  Tu  n'as  donc  pas  entendu  que  ma  tante,  car,  elle  a  beau  s'en 
défendre,  elle  est  ma  tante,  me  menaçait  d'une  confidence? 

—  Eh  bien!  qu'y  a-t-il  là  de  si  terrible? 

—  Les  confidences  d'une  femme  de  quarante-six  ans! 

—  J'avoue  qu'avec  M"e  Anastasie  la  tâche  serait  plus  agréable. 

—  D'ailleurs  j'ai  des  raisons  particulières  pour  être  peu  désireux 
de  cet  entretien. 

En  parlant  de  la  sorte,  les  voyageurs  arrivèrent  au  détour  du  sen- 
tier où  M"e  de  Chateauvieux  leur  avait  apparu.  Machinalement  Ben- 
nezons  leva  les  yeux  vers  le  hêtre  qui  avait  menacé  la  belle  écuyère 
du  sort  d'Absalon.  A  travers  les  rameaux  d'une  branche  presque 
horizontale,  il  aperçut  un  lambeau  de  gaze  verte. 

—  Je  ne  m'étonne  plus,  dit-il,  de  l'accroc  que  j'avais  remarqué  à 
son  voile;  mais  ce  qui  a  touché  une  si  jolie  tête  ne  doit  pas  servir 
d'épouvantail  aux  moineaux. 

A  ces  mots  le  jeune  homme  ouvrit  le  tablier  du  char-à-banc  et 
s'élança  dehors.  Au  moment  où  ses  pieds  touchaient  la  terre,  il  se 
trouva  face  à  face  avec  un  cavalier  dont  l'apparition  fut  si  soudaine, 
qu'on  eût  pu  croire  qu'il  sortait  du  fond  du  torrent,  comme  autre- 
fois le  spectre  de  l'Argail  venant  redemander  son  casque  à  Ferra- 
gus.  Cet  inconnu,  âgé  en  apparence  d'une  trentaine  d'années,  était 
doué  d'une  telle  profusion  de  cheveux,  de  barbe  et  de  moustaches, 
qu'au  premier  coup  d'œil  on  ne  distinguait  de  sa  figure  que  deux 


REVUE   DE   PARIS.  71 

gros  yeux  noirs  couverts  d'épais  sourcils  joutant  l'un  contre  l'autre. 
Son  vêtement  consistait  en  une  courte  redingote  de  velours  ver- 
dàtre,  boutonnée  jusqu'au  menton.  Pour  coiffure  il  portait  une  cas- 
quette rouge,  dont  la  forme  conique  et  contournée  affectait  une 
réminiscence  du  bonnet  phrygien.  Ce  symbole  républicain  était  com- 
plété par  un  ruban  bleu  à  liseré  amaranthe  passé  à  la  boutonnière, 
dans  lequel  il  était  facile  de  reconnaître  la  décoration  de  juillet,  alors 
dans  la  fleur  de  sa  nouveauté,  et  par  conséquent  de  sa  gloire. 

Avant  que  Bennezons  eût  pu  faire  un  mouvement  pour  exécuter 
son  projet,  l'étranger,  dont  les  yeux  s'étaient  aussi  Cxés  sur  le  feuil- 
lage du  hêtre,  se  dressa  sur  les  étriers,  s'empara  du  morceau  de 
gaze,  qu'il  mit  à  sa  boutonnière,  à  côté  de  son  ruban  ;  puis ,  laissant 
tomber  sur  les  deux  amis  un  regard  sérieux,  éperonna  son  cheval, 
et  disparut  en  deux  sauts  du  côté  où  s'éloignait  la  cavalcade  des 
baigneurs. 

A  la  vue  de  son  compagnon  ébahi  et  immobile  au  milieu  du  sentier, 
Cortail  partit  d'un  éclat  de  rire. 

—  Il  paraît,  dit-il,  que  tu  n'as  pas  seul  le  goût  des  reliques.  Voici 
un  pèlerin  aussi  dévot  que  toi  et  plus  alerte.  Si  du  moins  il  avait  eu 
la  générosité  de  partager! 

—  Alerte!  grâce  à  son  cheval,  répondit  Armand  avec  un  peu  d'hu- 
meur. Mais  je  reverrai  cet  homme  des  bois.  S'il  est  leste,  en  re- 
vanche il  n'est  ma  foi  pas  beau,  avec  sa  face  à  tous  crins!  Il  est  im- 
possible que  M1Ie  de  Chateauvieux  soit  très  flattée  de  voir  figurer  un 
échantillon  de  son  voile  à  la  boutonnière  d'un  pareil  orang-outang. 

—  Propos  de  vaincu,  reprit  son  ami.  Allons,  remonte  en  voiture, 
et  retournons  sur  nos  pas.  En  partant  tout  de  suite,  nous  risquerons 
moins  de  rencontrer  ma  tante. 

—  Retourne  si  tu  veux  ;  quant  à  moi ,  je  continue  ma  route.  Je  suis 
trop  curieux  de  voir  ce  qui  adviendra  de  ce  voile  déchiré  et  méta- 
morphosé en  décoration.  Que  crains-tu,  après  tout?  D'être  contraint 
par  la  présence  de  ta  tante  à  ces  frais  de  petits  soins  et  d'attentions, 
apanage  obligatoire  des  neveux!  Eh  bien!  si  la  corvée  te  fait  peur, 
nous  la  partagerons. 

—  Tu  ne  sais  pas  ce  que  c'est  que  ma  tante  ! 

—  Une  femme  qui  a  dû  être  fort  bien.  Quand  je  te  dis  que  je  serai 
ton  adjudant,  ton  remplaçant  s'il  le  faut. 

—  En  considération  des  beaux  yeux  d'Anastasie? 

—  Que  t'importe,  pourvu  que  je  prenne  pour  moi  les  épines  du 
rôle  d'écuyer?  Sois  tranquille,  je  sais  comment  on  captive  une  femme 


72  REVUE   DE   PARIS. 

d'un  âge  respectable.  M""  de  Chateauvieux  joue-t-elle  le  boston?  je 
ferai  sa  partie;  a-t-elle  un  petit  chien?  je  serai  l'ami  d'Azor.  Il  y  a  des 
gimblettes  partout. 

—  D'abord,  sache  qu'à  une  femme  de  quarante-six  ans  on  ne  doit 
jamais  parler  carlin,  ni  boston,  ni  lunettes,  ni  tabac,  ni  chapeaux 
jaunes,  ni  de  rien,  en  un  mot,  qui  sente  la  douairière. 

—  Je  parlerai  bals  et  spectacle,  musique  et  poésie,  amour  et  prin- 
temps; première  communion,  s'il  le  faut. 

—  A  la  bonne  heure!  puisque  tu  l'exiges,  je  me  résigne;  mais  je 
te  déclare  qu'après  dîner  je  fais  une  présentation  solennelle  de  ton 
aimable  personne ,  et  qu'à  partir  de  là ,  le  bras  de  Mme  de  Château- 
vieux  devient  ta  propriété  exclusive.  Je  ne  m'en  mêle  plus.  Souviens- 
toi  qu'elle  donne  toujours  le  bras  droit  ;  offre-lui  le  gauche,  par  con- 
séquent. Ma  tante  a  des  idées  fort  chevaleresques  ;  elle  prétend  que 
même  en  accompagnant  une  femme,  un  cavalier  doit  toujours  con- 
server libre  la  main  dont  il  tient  son  épée. 

Cette  discussion  terminée,  les  deux  amis  continuèrent  leur  route  et 
arrivèrent  bientôt  aux  bains  de  Saint-Gervais.  Après  avoir  pourvue 
leur  installation  et  donné  un  coup  d'oeil  aux  curiosités  fort  peu  cu- 
rieuses de  l'établissement,  il  quittèrent  leurs  blouses  de  voyageurs, 
en  entendant  sonner  la  cloche  du  dîner,  pour  endosser  un  costume  plus 
convenable.  A  la  porte  de  la  salle  à  manger,  ils  rencontrèrent  Mme  et 
M"e  de  Chateauvieux  qui  avaient  également  échangé  leurs  redingotes 
d'amazone  contre  des  robes  de  demi-toilette  dont  la  fraîcheur  rivale 
semblait  annoncer  deux  sœurs  plutôt  qu'une  mère  accompagnée  de 
sa  fille. 

—  Ma  chère  tante,  dit  Cortail  en  les  abordant,  puisque  je  dois 
avoir  le  plaisir  de  passer  quelques  jours  près  de  vous,  permettez- 
moi  de  vous  présenter  mon  ami,  M.  Armand  de  Bennezons,  un  de 
mes  camarades  de  l'ex-garde. 

—  Ce  titre  est,  pour  monsieur  ainsi  que  pour  vous,  la  meilleure 
des  recommandations ,  répondit  Mme  de  Chateauvieux  avec  courtoisie; 
la  garde  royale  est  sûre  d'être  bien  accueillie  partout. 

—  Même  devant  les  héros  des  glorieuses  journées?  demanda  Ben- 
nezons en  désignant  d'un  regard  expressif  le  décoré  de  juillet  qui 
s'avançait  gravement,  sa  casquette  rouge  enfoncée  sur  l'oreille. 

—  Surtout  en  face  de  ces  messieurs ,  repartit  vivement  la  femme  de 
quarante-six  ans;  car  vous  ne  pouvez  que  gagner  à  la  comparaison. 
Mais  on  se  met  à  table,  il  nous  faut  entrer. 

A  ces  mots,  elle  prit  le  bras  d'Anastasie  et  franchit  le  seuil  d'un 


REVUE   DE   PARIS.  73 

parallélogramme  démesuré,  plutôt  semblable  à  un  réfectoire  qu'à 
une  salle  à  manger,  où  une  soixantaine  de  baigneurs  avaient  déjà 
pris  place  en  observant  pour  unique  loi  de  classement  la  date  de  leur 
arrivée  respective.  D'après  ce  règlement  inviolable,  en  leur  qualité  de 
derniers  venus,  les  deux  amis  s'assirent  au  bout  de  la  table,  tandis  que 
Mmc  de  Chateauvieux  et  sa  fllle  s'allèrent  placer  du  même  côté,  mais 
à  quelque  distance,  près  d'un  monsieur  à  cheveux  gris,  fashionable 
sexagénaire,  portant  la  tète  droite ,  regardant  avec  affabilité  quoique 
de  haut  en  bas ,  souriant  souvent ,  ne  riant  jamais  ;  d'ailleurs  parfai- 
tement brossé,  peigné ,  lustré ,  offrant  en  un  mot,  dans  sa  personne 
comme  dans  ses  manières,  une  de  ces  physionomies  à  la  fois  patriar- 
cales et  aristocratiques  qu'on  ne  rencontre  guère,  en  France,  que 
parmi  les  membres  de  l'ancienne  noblesse.  Au  premier  coup  d'œil, 
on  devinait  en  lui  le  gentilhomme;  au  second,  on  reconnaissait  ce  que 
les  Anglais  nomment,  dans  un  sens  exclusif,  le  gentleman. 

—  Vois-tu,  entre  ma  tante  et  ma  cousine,  cette  tête  gracieusement 
respectable?  demanda  Félix  à  son  voisin  ;  c'est  un  représentant  de  la 
vieille  France  qui  fera  de  notre  rôle  de  cavaliers  servans  une  vérita- 
ble sinécure.  Le  connais-tu? 

—  Quelque  chevalier  de  Coblentz?  répondit  Bennezons. 

—  Tu  n'y  es  pas.  C'est  le  marquis  de  Montespard. 

—  Le  pair  de  France? 

—  C'est-à-dire  l'ex-pair,  car  la  révolution  de  juillet  lui  a  enlevé  son 
manteau  fleurdelisé ,  ainsi  qu'à  nous  deux  nos  modestes  épaulettes. 
Il  est  un  peu  le  parent  et  beaucoup  l'ami  de  ma  respectable  tante.  Du 
vivant  de  M.  de  Chateauvieux,  les  médisans  se  permettaient  de  gloser 
sur  cette  amitié  plus  intime ,  en  effet ,  que  ne  le  comporte  d'ordinaire 
un  arrière-cousinage;  mais  depuis  que  l'amie  est  veuve  et  que  l'ami  a 
soixante  ans,  les  mauvaises  langues  ont  fait  silence  :  le  monde  finit 
toujours  par  consacrer  ce  qu'il  a  blâmé  d'abord ,  et  son  approbation 
manque  rarement  à  qui  sait  l'attendre.  Qu'as-tu  donc?  tu  ne  m'é- 
coutespas! 

—  Tu  parles  fort  bien  cependant;  mais  c'est  ce  héros  de  juillet  qui 
me  cause  des  distractions;  il  a  trouvé  moyen  de  s'asseoir  précisé- 
ment en  face  de  ta  cousine. 

—  Cela  prouve  seulement  qu'il  est  arrivé  en  même  temps  qu'elle, 
car  cette  table  a  l'air  d'un  bureau  d'omnibus;  chacun  s'y  assied 
d'après  son  numéro  d'ordre.  Il  me  semble  que  le  décoré  a  supprimé 
la  gaze  verte  à  sa  boutonnière? 

—  Il  aurait  aussi  bien  fait  de  supprimer  sa  redingote  râpée,  ré- 


74  BEVUE  DE   PARIS. 

pondit  Armand  avec  la  double  ironie  d'un  homme  du  monde  blessé 
d'un  manque  d'usage,  et  d'un  amoureux  naissant,  toujours  prêt  à 
ridiculiser  son  rival.  Il  est  le  seul  qui  ne  se  soit  pas  habillé  pour 
dîner.  Et  puis,  Dieu  me  pardonne!  le  voilà  qui  coupe  son  pain.  Je 
suis  sûr  maintenant  qu'il  a  mangé  le  potage  à  l'aide  de  sa  fourchette. 
C'est  un  homme  jugé. 

Cet  arrêt  prononcé,  l'ex-officier  de  la  garde  royale  rentra  dans  un 
silence  dédaigneux  et  peut-être  jaloux,  qu'interrompirent  à  peine  de 
loin  en  loin  les  vulgaires  incidens  du  repas.  Après  dîner,  les  baigneurs, 
profitant  d'une  belle  soirée  d'août,  se  disséminèrent  par  groupes  sur 
une  étroite  esplanade,  fermée,  d'un  côté,  par  le  Bonnant,  de  l'autre, 
par  plusieurs  petits  logis  en  pierre,  luxe  inoui,  qui  servaient  d'aile 
au  bâtiment  principal.  Laissant  sa  fille  au  milieu  d'un  groupe  féminin 
qu'égayait  l'amabilité  sénile  du  marquis  de  Montespard,  Mme  de  Cha- 
teauvieux  rejoignit  Cortail  qui  s'esquivait  sur  cette  espèce  de  préau, 
dans  l'espoir,  promptement  déçu  ,  d'y  fumer  en  liberté.  A  la  vue  de 
sa  tante,  qui  lui  prit  le  bras  d'un  air  sérieux,  celui-ci  jeta ,  par  un 
geste  d'humeur,  le  cigarre  qu'il  était  près  d'allumer,  et  attendit  en 
silence  la  confidence  à  laquelle  il  ne  pouvait  se  soustraire. 

—  Mon  cher  Félix,  lui  dit  M""-  de  Chateauvieux,  ce  n'est  pas  sans 
raison  que  j'ai  insisté  pour  que  vous  vous  arrêtiez  à  Saint-Gervais. 
Nous  nous  trouvons,  Anastasie  et  moi,  dans  une  position  propre  à 
nous  faire  désirer  la  présence,  peut-être  même  l'appui  d'un  membre 
de  notre  famille.  En  un  mot,  j'ai  un  service  à  vous  demander. 

—  J'espère,  ma  tante,  que  vous  ne  doutez  pas  de  mon  dévoue- 
ment, répondit  Cortail  d'un  ton  assez  froid. 

—  D'abord,  interrompit  la  veuve  du  président,  avec  un  sourire 
forcé,  quittez  donc  cette  habitude  de  m'appelcr  votre  tante  à  chaque 
propos  ;  cela  vous  donne  un  air  petit  garçon ,  passablement  ridicule 
pour  un  homme  de  votre  âge. 

—  Qu'à  cela  ne  tienne,  ma  tante,  répondit  l'incorrigible  officier;  je 
vous  appelerai  ma  nièce,  pour  peu  que  cela  puisse  vous  plaire. 

—  Il  ne  s'agit  pas  de  cela.  Parlons  sérieusement.  Avez-vous  re- 
marqué un  individu,  porteur  d'une  physionomie  sinistre  et  de  la 
croix  de  juillet,  qui  se  trouvait  assis  à  table  en  face  de  moi? 

—  Vous  voulez  dire  en  face  d'Anastasie? 

—  Précisément.  Je  vois  que  vos  observations  ont  précédé  ma  con- 
fidence. Elles  m'épargneront  la  moitié  du  chemin.  Vous  l'avez  de- 
viné, c'est  au  sujet  de  cet  homme  que  je  veux  tenir  avec  vous  un 
conseil  de  famille.  Vous  savez  que  depuis  la  révolution  j'ai  presque 


REVUE  DE  PARIS.  75 

toujours  habité  la  Suisse,  où  plusieurs  de  nos  amis,  chassés  de  Paris 
par  les  évènemens  de  1830,  ont  cherché  un  asile.  Nous  avions  passé 
fort  tranquillement  une  partie  de  l'été  à  Genève  avec  M.  de  Montes- 
pard,  les  Castignon,  les  d'Hautecourt,  et  plusieurs  autres  familles  lé- 
gitimistes, lorsque,  un  beau  matin,  ce  personnage  est  tombé  du  ciel  à 
YEcu  de  Genève ,  où  nous  logions.  Quand  je  dis  du  ciel,  il  est  impie 
de  supposer  qu'un  décoré  de  juillet  puisse  venir  de  là  ;  mais  c'est  une 
manière  de  parler.  Quoi  qu'il  en  soit,  depuis  le  jour  de  son  arrivée, 
ce  monsieur,  sans  en  être  prié  le  moins  du  monde ,  s'est  constitué 
notre  garde-du-corps.  Aux  promenades,  au  spectacle,  aux  concerts 
sur  le  lac,  partout,  enûn,  nous  étions  sûres  de  le  trouver  sur  nos 
pas.  Je  n'ai  pas  besoin  de  vous  dire  ce  qu'une  pareille  obsession  de 
la  part  d'un  être  à  bonnet  rouge,  a  d'impatientant  et  d'insupportable. 
Anastasie,  qu'il  se  permettait  de  poursuivre  de  ses  regards  passion- 
nés (il  a  de  gros  yeux  farouches  qu'il  croit  peut-être  expressifs), 
Anastasie  en  avait  les  nerfs  tellement  agacés,  que  j'ai  craint  un  in- 
stant qu'elle  ne  tombât  malade.  C'est  en  partie  pour  nous  soustraire  à 
cette  persécution,  que  nous  sommes  venues  à  Saint-Gervais.  Eh  bien! 
savez-vous  quelle  est  la  première  personne  que  nous  avons  aperçue 
à  table,  en  face  de  nous,  le  lendemain  de  notre  arrivée?  Le  héros  de 
juillet,  avec  son  immuable  redingote  vert-olive,  sa  barbe  négligée 
et  son  regard  impitoyable.  Depuis  quinze  jours ,  il  nous  continue  le 
supplice  qu'il  nous  avait  infligé  à  Genève.  Anastasie  ne  peut  pas  faire 
un  pas,  seule  ou  accompagnée,  sans  voir  sortir  tout  à  coup  de  quel- 
que buisson  cette  figure  de  sauvage  qui  lui  fait  une  peur  horrible. 
Heureusement,  vous  voici.  Jusqu'à  présent,  ce  monsieur,  voyant 
qu'il  avait  affaire  à  deux  femmes  sans  défense,  s'est  cru  en  pleines 
barricades;  mais  votre  présence  lui  imposera,  je  l'espère. 

—  Maintenant,  ma  belle  tante,  qu'attendez-vous  de  moi?  demanda 
Félix,  qui  avait  écouté  ce  récit  sans  manifester  la  moindre  émotion. 

—  De  la  part  d'un  militaire  et  d'un  gentilhomme  la  question  peut 
paraître  singulière ,  répondit  Mme  de  Chateauvieux  avec  un  sourire 
ambigu;  ce  que  j'attends  de  vous,  mon  cousin,  c'est  que  vous  signi- 
fiez à  cet  individu  d'avoir  à  cesser  sur-le-champ  une  conduite  dont  je 
me  trouve  offensée,  surtout  à  cause  d'Anastasie. 

— Il  est  possible,  observa  froidement  l'officier,  qu'à  une  injonction 
de  cette  nature  il  réponde  en  m'envoyant  promener,  et  c'est  ce  que 
je  ferais  à  sa  place;  dans  ce  cas,  il  en  résultera  probablement  un  duel. 

—  Eh  bien!  n'avez-vous  pas  votre  épée?  demanda  d'un  ton  superbe, 
ia  femme  à  sentimens  chevaleresques. 


76  REVUE  DE   PARIS. 

—  Sans  doute,  et  tout  à  votre  service ,  s'il  m'est  prouvé  que  vous 
en  ayez  réellement  besoin.  Veuillez  donc ,  je  vous  prie ,  me  citer 
quelque  insulte,  quelque  impertinence,  ou  seulement  quelque  impo- 
litesse dont  ce  monsieur  se  soit  rendu  coupable  envers  vous;  la 
moindre  chose  qui  me  mette  dans  mon  droit;  par  exemple,  un  propos 
déplacé,  adressé  par  lui  à  ma  cousine. 

—  Vous  êtes  fou.  Jamais  cet  homme  n'a  parlé  à  ma  fille  ni  à  moi. 
Ici  notre  société  est  en  majorité  et  fait  la  loi;  malgré  ses  efforts  pour 
y  être  admis,  nous  l'avons,  en  raison  de  sa  croix  et  de  ses  manières, 
frappé  d'un  ostracisme  sans  pitié;  la  vie  qu'il  mène  est  celle  d'un 
paria  que  nul  ne  fréquente  et  que  chacun  repousse. 

—  Alors  je  vois  que  ses  crimes  se  réduisent  à  jouer  le  rôle  du  Soli- 
taire, à  se  poster  sur  le  passage  d'Anastasie,  à  la  contempler  sen- 
timentalement à  travers  le  feuillage,  et  pour  méfait  suprême  à  dîner 
en  face,  mais  séparé  d'elle  par  une  table  large  de  six  pieds.  Cela  est 
sans  doute  fort  ridicule,  mais  ne  me  donne  pas  le  droit  d'intervenir 
raisonnablement  à  main  armée. 

—  Puisqu'il  vous  faut  des  raisons  7-aïsonnablcs,  suivez-moi,  répon- 
dit Mme  de  Chateauvieux  avec  une  sorte  d'aigreur  mal  déguisée. 

Elle  se  dirigea,  en  parlant  ainsi,  vers  un  petit  pavillon  dont  le  rez- 
de-chaussée  servait  de  salon  de  compagnie.  Redoutant  l'humidité  du 
soir  que  rendaient  plus  acre  le  voisinage  du  torrent  et  la  position 
même  de  l'établissement  qui,  fermé  de  toutes  parts  par  une  mon- 
tagne perpendiculaire,  semble  construit  au  fond  d'un  puits,  plusieurs 
baigneurs  s'étaient  déjà  réfugiés  dans  cet  asile  sans  feu  et  presque 
sans  lumière  ;  sorte  d'antre  inhospitalier  dont  rougirait  un  cabaret 
de  village.  Mme  de  Chateauvieux  traversa  ce  soi-disant  salon  sans 
parler  à  personne,  et  ne  daigna  pas  accorder  un  regard  au  décoré 
de  juillet,  qui  s'était  levé  avec  empressement  pour  lui  faire  place.  Le 
maintien  raide,  la  physionomie  sévère,  elle  s'approcha  d'une  table 
placée  près  de  la  cheminée,  et  sur  laquelle  se  trouvait  le  registre  où 
les  voyageurs  ont  l'habitude  d'écrire  leurs  noms  ;  elle  ouvrit  ce  livre, 
posa  l'index  dans  le  haut  d'une  page;  puis,  se  retournant  vers  son 
neveu ,  lui  jeta  un  regard  qu'eût  fidèlement  traduit  la  célèbre  inter- 
rogation de  Manlius  :  —  Quen  dis-tu? 

Cortail  se  pencha  vers  le  registre  et  y  lut,  au-dessus  du  doigt  de  sa 
tante,  plusieurs  lignes  dont  la  première,  qui  était  imprimée,  renfer- 
mait les  indications  suivantes,  séparées  par  autant  de  filets  : 

\0MS,     —    Prénoms.    —    Qualités.     —    D'où  l'on  vient. 


REVUE  DE  PARIS.  77 

Immédiatement  au-dessous  une  main  évidemment  féminine  avait 
écrit  avec  un  certain  grossoiement ,  à  intention  majestueuse  : 
Madame  de  Chatcauvicux ,     —    Jeanne,    —    noble,    —     Genève. 
Mademoiselle  de  Chaieauvieux ,  —  Anastasie,  —  id.        —        id. 

Enfin,  sous  cette  dernière  ligne,  une  plume  dont  M.  Prudhomme 
eût  pu  s'enorgueillir  avait  buriné  les  mots  que  voici  : 
Guiboutf  —  Alexandre,  —  décoré  de  la  croix  de  juillet,  —  France. 

Puis  venaient  d'autres  noms  sans  intérêt. 

—  Eh  bien  !  vous  ne  dites  rien?  demanda  la  femme  entre  deux  âges 
d'un  ton  vif  et  un  peu  sec. 

—  Je  dis,  répondit  Félix,  qu'il  se  nomme  Alexandre  Guibout  et 
qu'il  possède  une  magnifique  écriture  contre  laquelle  j'échangerais 
volontiers  mes  pattes  de  mouche;  quant  au  délit,  j'avoue  que  je  ne 
le  découvre  pas. 

—  Vous  ne  voyez  pas  l'impertinence  préméditée  de  ce  paraphe  par 
lequel  votre  héros  s'est  permis  d'accoler  son  nom  à  celui  de  ma  fille? 

Hasard  ou  intention,  l'E  final  du  mot  Alexandre  se  terminait  par 
une  sorte  de  volute  ascendante,  admirable  sous  le  rapport  calligra- 
phique, et  dans  laquelle  se  trouvait  amoureusement  enlacé  le  nom 
d'Anastasie,  placé  précisément  au-dessus.  En  se  posant  de  nouveau 
sur  cet  audacieux  enroulement,  le  doigt  de  la  veuve  indignée  sem- 
blait près  de  trouer  le  papier.  L'officier  de  la  garde  avança  la  lèvre 
inférieure,  et  hochant  la  tête  avec  un  sérieux  affecté  : 

—  Ceci  devient  grave,  en  effet,  répondit-il  ;  mais  avant  de  décider 
si  ce  trait  de  plume  mérite  un  coup  d'épée,  il  me  semble  qu'une  ex- 
pertise d'écrivains  jurés  serait  indispensable.  L'affaire  est  du  ressort 
de  Brard  et  de  Saint-Omer  plus  que  du  mien;  car  enfin,  cette  acco- 
lade peut  être  innocente;  chacun  signe  à  sa  guise;  les  uns  paraphent 
en-dessous,  les  autres  en-dessus,  et  s'il  était  prouvé  que  ce  M.  Gui- 
bout  a  l'habitude  d'embellir  son  écriture  de  serpentins,  de  tirebou- 
chons,  ou  autres  arabesques,  que  pourrait-on  lui  dire? 

Mme  de  Chateauvieux  ferma  brusquement  le  registre  et  s'assit  près 
de  la  table,  dont  ses  doigts,  entraînés  dans  une  sorte  de  galoppade 
nerveuse,  martelèrent  le  tapis  comme  s'il  eût  été  le  clavier  d'un  piano. 

—  Vous  avez  sans  doute  beaucoup  d'esprit,  et  je  sais  que  vous 
plaisantez  à  ravir,  dit-elle  enfin  avec  une  colère  concentrée  ;  mais  il 
est  des  questions  de  délicatesse,  des  choses  de  tact  et  de  conve- 
nances au  sujet  desquelles  votre  esprit  lui-même  peut  se  montrer  en 
défaut.  Je  n'ai  pas  besoin  de  votre  avis  sur  un  fait  jugé  dans  mon 


78  REVUE  DE   PARIS. 

opinion  ;  ce  que  je  vous  demande ,  c'est  un  service  sans  phrase.  Que 
votre  sentiment  diffère  du  mien,  peu  importe,  ce  me  semble.  Les 
hommes  d'autrefois  obéissaient  aux  femmes  sans  les  contredire. 
Aujourd'hui,  au  lieu  de  servir,  on  argumente,  et  la  discussion  dis- 
pense du  dévouement. 

—  Ma  chère  tante,  répondit  Félix  avec  l'impassibilité  poliment  iro- 
nique qui  lui  était  habituelle,  voulez- vous  bien  me  permettre  une 
question?  J'admets  que  la  conduite  de  ce  M.  Guibout  soit  aussi  mon- 
strueuse qu'elle  vous  paraît  l'être;  mais,  dans  ce  cas,  comment  se 
fait-il  que  M.  de  Montespard,  votre  parent  ainsi  que  moi,  et  votre 
ami  depuis  long-temps ,  ne  se  soit  pas  chargé  d'une  admonestation 
que  légitimerait  son  âge  en  la  rendant  naturellement  pacifique?  Je  ne 
pense  pas  qu'au  fond  vous  veuillez  la  mort  de  personne  ;  et  si  j'en 
crois  ma  connaissance  du  cœur  masculin,  la  parole  d'un  vieillard 
aurait  sur  ce  farouche  républicain  une  autorité  qu'obtiendrait  plus 
difficilement  l'intervention  d'un  homme  de  mon  âge. 

—  D'abord  M.  de  Montespard  n'est  pas  un  vieillard,  répondit  sè- 
chement l'amie  de  l'ex-pair  de  France  ;  ensuite  des  raisons  particu- 
lières lui  interdisent  tout  contact  avec  l'individu  dont  nous  parlons. 
Ce  M.  Guibout  est  le  neveu  d'un  personnage  du  même  nom,  paysan 
enrichi,  libéral  renforcé,  acquéreur  de  biens  nationaux,  maître  de 
forges,  grand  industriel,  tout  ce  que  vous  voudrez,  en  un  mot,  et 
voisin  de  campagne  du  marquis,  dans  le  Beaujolais.  Après  la  révolu- 
tion de  juillet ,  M.  de  Montespard  s'était  retiré  dans  son  château,  sans 
que  personne  songeât  à  linquiéter,  lorsqu'un  beau  jour  votre  che- 
valier de  barricades  est  arrivé  de  Paris  chez  son  oncle,  l'esprit  en- 
flammé par  la  victoire ,  et  avec  des  idées  de  propagande  révolution- 
naire dont  vous  devinez  le  résultat.  Deux  jours  après  son  arrivée, 
la  position  de  ce  pauvre  marquis  n'était  plus  tenable  ;  c'était  tous  les 
jours  quelque  provocation  nouvelle  ;  l'arbre  de  la  liberté  planté  de- 
vant le  château ,  la  Marseillaise  et  la  Parisienne  chantées  sous  les  fe- 
nêtres ,  les  ouvriers  des  forges  en  émeute  perpétuelle,  les  charivaris, 
les  vexations  pour  la  garde  nationale  !  Enfin  les  choses  sont  venues 
à  ce  point  que  M.  de  Montespard  a  cru  devoir  s'absenter  momentané- 
ment de  sa  terre.  Vous  comprenez  alors  que  se  retrouvant  en  face 
du  sieur  Guibout,  le  sentiment  de  sa  dignité,  le  respect  qu'il  se  doit 
à  lui-même ,  lui  font  un  devoir  du  silence  le  plus  dédaigneux. 

—  Oui ,  je  comprends ,  répondit  Félix  en  souriant  ; 

Louis,  les  animant  du  feu  de  son  courage, 


REVUE    DE   PARIS.  79 

Se  plaint  de  sa  grandeur  qui  l'attache  au  rivage. 

Et  vous  pensez  que  les  mêmes  considérations  de  majesté  à  main- 
tenir n'existent  pas  pour  un  petit  gentillâtre  comme  moi.  Je  vous 
remercie  de  cette  distinction.  Maintenant,  une  seconde  et  dernière 
question,  si  vous  voulez  bien  me  la  permettre.  Vous  rappelez -vous, 
mon  aimable  tante,  une  petite  promenade  que  nous  fîmes,  il  y  a  deux 
ans  environ,  le  long  des  boulevarts,  depuis  le  passage  des  Panora- 
mas à  la  rue  de  la  Paix? 

Mme  de  Ghateauvieux  rougit  légèrement,  grâce  devenue  rare  à 
son  âge,  et  froissa  le  tapis  de  la  table  au  lieu  de  répondre. 

—  Je  vais  réveiller  vos  souvenirs  s'ils  sont  effacés,  poursuivit 
Cortail  sans  s'émouvoir  de  ce  symptôme  orageux;  vous  alliez  faire 
des  emplettes  dans  différens  magasins ,  et  j'avais  l'honneur  de  vous 
donner  le  bras.  A  l'angle  des  Bains-Chinois,  nous  rencontrâmes  un 
jeune  homme  qui,  selon  vous  ,  et  je  dus  vous  croire,  se  permit  de 
nous  regarder  de  travers  de  la  manière  la  plus  insolente.  Sur  votre 
observation,  j'allai  lui  demander  raison  de  ce  regard;  car  alors, 
ainsi  qu'OEdipe, 

J'étais  jeune  et  superbe... 

Au  lieu  de  m'adresser  des  excuses,  il  s'emporta ,  et  se  prétendit  in- 
sulté. De  fait,  le  seul  tort  de  ce  pauvre  diable  était  de  loucher  horrible- 
ment. Bref,  nous  nous  disputâmes;  le  lendemain,  nous  nous  battîmes; 
et,  comme  la  cause  la  plus  juste  ne  triomphe  pas  toujours,  d'un  coup 
de  pistolet  je  guéris  mon  adversaire  de  son  mauvais  œil;  en  sorte  que 
maintenant,  à  cela  près  qu'il  est  borgne,  il  regarde  comme  tout  le 
monde.  Je  l'ai  rencontré  trente  fois  depuis,  et  jamais  sans  éprouver 
un  remords ,  jamais  sans  me  faire  le  serment  solennel  d'apporter 
désormais  moins  de  légèreté  dans  une  affaire  aussi  sérieuse  que  l'est 
un  duel  ;  car  enOn,  au  lieu  de  l'éborgner,  j'aurais  pu  le  tuer,  et  je  ne 
me  le  serais  pardonné  de  ma  vie. 

—  Voilà  des  sentimens  fort  chrétiens,  et  qui  vous  assureront  une 
vieillesse  paisible,  dit  Mmc  de  Ghateauvieux  avec  un  ricanement  dé- 
daigneux. 

Cortail  lissa  ses  moustaches  en  souriant. 

—  La  paix,  répondit-il  ensuite,  convient  à  la  vieillesse  des  femmes 
au  moins  autant  qu'à  celle  des  hommes.  Si  j'étais  un  élève  de  Saint- 
Cyr  ou  de  l'École  Polytechnique,  ou  seulement  un  étourdi  comme 
il  y  a  deux  ans  ,  votre  moquerie  me  pousserait  sans  doute  à  quel- 


80  REVUE   DE   PARIS. 

que  nouvelle  sottise;  mais  j'ai  trente-quatre  ans,  malheureuse- 
ment ;  malheureusement  aussi  je  me  suis  battu  cinq  fois ,  et  mes 
preuves  sont  faites.  Soyez-en  sûre,  je  connais  les  devoirs  que  m'im- 
pose notre  parenté,  et  pour  les  remplir  je  n'ai  pas  besoin  de  coups 
d'éperon.  Le  jour  où  une  insulte  réelle  et  non  imaginaire  sera  faite 
à  vous  ou  à  ma  cousine  ,  vous  me  verrez  prendre  ma  place  entre 
vous  et  l'offenseur.  Jusque-là,  souffrez  que  je  garde  mon  épée  dans 
le  fourreau,  car  le  donquichottisme  n'est  pas  mon  fait.  Qu'y  a-t-il  de 
vrai  clans  tout  ceci?  M.  Guibout  a  conçu  pour  ma  cousine  un  amour 
qu'il  manifeste  d'une  manière  gauche  et  puérile.  Je  vois  là  un  ridi- 
cule, peut-être  ,  mais  non  un  outrage.  Anastasie  est  assez  bien  pour 
causer  une  passion  extravagante;  et  vous-même,  ma  belle  tante, 
devez  être  habituée  aux  folies  que  le  cœur  inspire.  N'ai-je  pas  entendu 
dire  que ,  pour  avoir  le  bonheur  de  faire  de  la  musique  avec  vous, 
M.  de  Montespard  avait  appris  à  pincer  de  la  guitare...  autrefois? 

Au  lieu  de  répondre ,  Mmc  de  Chateauvieux  foudroya  son  neveu 
d'un  regard  rajeuni  par  le  courroux,  et  lui  tournant  brusquement  le 
dos,  adressa  la  parole  à  une  vieille  dame  assise  de  l'autre  côté  de  la 
table. 

—  Ma  tante  est  encore  bien  quand  elle  se  met  en  colère ,  se  dit 
Cortail;  l'indignation  lui  colore  le  teint  et  lui  rend  l'œil  brillant  comme 
une  escarboucle;  certes,  il  se  rompt  des  lances  pour  des  femmes  qui 
ne  la  valent  pas;  mais  en  conscience  ceci  regarde  M.  de  Montespard. 

La  nuit  étant  venue  pendant  ce  dialogue ,  le  salon  s'était  rempli 
peu  à  peu.  Plusieurs  parties  de  jeu,  plaisir  unique  des  vétérans  de 
la  société ,  se  formaient  dans  les  angles  réservés  pour  cet  usage. 
Au  milieu,  autour  d'une  grande  table  ronde,  un  cercle  déjeunes 
femmes,  travaillant  à  différens  ouvrages,  se  livrait  à  une  conversa- 
tion futile,  décousue,  moqueuse  d'ordinaire,  quelquefois  spirituelle, 
le  plus  souvent  insignifiante  et  vide,  propre,  en  un  mot,  à  faire  illu- 
sion aux  auditeurs  en  leur  persuadant  que  la  scène  se  passait  à  Paris 
plutôt  que  dans  un  désert  de  la  Savoie.  Parmi  les  rares  privilégiés 
admis  près  de  ce  groupe  d'élite,  Armand  de  Bennezons  se  faisait 
remarquer  par  un  empressement  particulier.  Usant ,  avec  l'aisance 
insinuante  d'un  homme  bien  élevé,  des  droits  que  lui  donnait  sa  pré- 
sentation à  Mme  de  Chateauvieux,  il  avait  réussi  à  s'asseoir  derrière 
Anastasie;  la  manière  complaisante  dont  la  jeune  fille  tournait  la  tête 
pour  l'écouter  ou  lui  répondre,  présageait  une  de  ces  intimités  im- 
provisées pour  ainsi  dire ,  auxquelles  ne  se  refusent  pas  les  gens  de 
la  plus  exclusive  compagnie,  tant  elles  semblent  autorisées  par  les 


REVUE    DE    PARIS.  81 

mœurs  exceptionnelles  des  eaux.  D'ailleurs ,  une  éducation  plus  an- 
glaise que  parisienne,  le  séjour  de  Genève,  l'habitude  de  voir  des 
étrangers,  l'exemple  de  sa  mère,  l'indépendance  de  son  esprit,  enfin 
l'assurance  qu'inspire  l'usage  du  monde  joint  à  une  instruction  variée, 
donnaient  à  M"e  de  Chateauvieux  un  aplomb  facile  et  gracieux,  cause 
d'une  méprise  journalière  dont  elle  ne  se  trouvait  flattée  qu'à  demi. 
En  la  voyant  pour  la  première  fois,  tout  le  monde  lui  disait  :  Madame. 

—  Je  parais  donc  bien  vieille?  demanda-t-elle  un  jour  à  sa  mère, 
avec  une  inquiétude  mêlée  de  dépit. 

—  Tu  parais  charmante,  répondit  celle-ci,  qui  professait  un  extrême 
dédain  pour  la  timidité  silencieuse  et  gauche,  partie  obligée  de  l'uni- 
forme dans  les  pensionnats  de  Paris. 

Ainsi  encouragée,  Anastasie  était  devenue,  en  effet,  extrêmement 
aimable,  trop  aimable  même  selon  quelques-uns;  car  il  est  des  esprits 
chagrins  toujours  prêts  à  chercher  la  cantharide  dans  la  rose.  Pleine 
de  déférence  envers  les  femmes  âgées,  polie  mais  prudente  avec  celles 
de  son  âge,  elle  réservait  de  préférence  pour  la  société  des  hommes 
dont  le  mérite  lui  semblait  mériter  cette  faveur,  les  charmes  d'un 
esprit  que  colorait  un  mélange  d'enthousiasme  artistique  et  d'exalta- 
tion chevaleresque.  Ses  succès  la  contraignirent  promptement  à  se  ran- 
ger à  l'opinion  générale  qui  la  proclamait  une  personne  accomplie.  Con- 
tente d'elle-même,  elle  se  fût  trouvée  avare  en  épargnant  une  amabi- 
lité dont  elle  voyait  les  miettes  les  plus  chétives  disputées  à  ses  pieds 
par  d'élégans  affamés.  Elle  était  donc  généreuse,  parfois  jusqu'à  la 
coquetterie;  écoutait  en  souriant,  répondait  des  yeux  ainsi  que  de  la 
voix  ;  parlait  bien ,  et  beaucoup ,  et  de  tout.  Au  besoin ,  elle  eût  re- 
nouvelé la  thèse  de  Pic  de  la  Mirandole.  L'intelligence  d'une  jolie 
femme  n'équivaut-elle  pas  à  l'omniscience? 

En  ce  moment ,  Bennezons  se  trouvait  sous  le  charme  d'une  conver- 
sation abondante,  dont  il  avait  fini  par  obtenir  la  jouissance  à  l'exclu- 
sion de  tout  autre  concurrent.  De  son  côté,  pour  plaire  à  une  si  diserte 
interlocutrice ,  il  se  ruinait  en  frais,  selon  l'usage  des  jeunes  gens  de 
Paris ,  qui  mettent  volontiers  tout  leur  esprit  à  l'avant-garde  et  ne 
sont  jamais  si  aimables  que  la  première  fois.  Après  avoir  épuisé  plu- 
sieurs questions  littéraires,  les  controverses  sentimentales  ne  s'im- 
provisant  guère  qu'avec  une  femme  mariée ,  le  jeune  homme  amena 
la  discussion  sur  la  peinture,  car  il  peignait.  Une  fois  qu'il  eut  laissé 
soupçonner  son  talent,  il  se  vit  obligé  d'en  donner  une  preuve,  et 
alla  chercher  un  album ,  dont  ses  œuvres  personnelles  ne  faisaient 
que  la  moindre  richesse,  car  plusieurs  dessins  signés  par  Deveria, 

TOME  XLVII.     HOVEMBae.  0 


82  REVUE   DE    PARIS. 

Decamps  et  Roqueplan  donnaient  à  ce  reeneil  une  valeur  positive. 
Cette  manœuvre,  inspirée  par  une  innocente  vanité,  fut  une  mala- 
dresse; l'espèce  de  tête-à-tête  qu'Armand  avait  su  se  ménager  jus- 
qu'alors se  trouva  rompu,  son  album  ayant  attiré  l'attention  géné- 
rale. Peut-être  fut-il  consolé  de  ce  contre-temps  par  la  louange;  briller 
aux  yeux  d'une  femme  c'est  lui  parler  encore,  et  l'éloquence  du  triom- 
phe est  presque  toujours  la  plus  pénétrante. 

Parmi  les  témoins  de  cette  scène,  deux  surtout  contemplaient  les 
succès  de  l'officier  de  la  garde  avec  une  mauvaise  humeur  à  peine  dé- 
guisée. D'abord  M.  de  Montespard,  qui,  grâce  à  une  disette  absolue 
déjeunes  gens,  s'était  trouvé  jusqu'alors  la  fleur  des  poix  du  salon  de 
Saint-Gervais  !  Fleur  un  peu  fanée  malgré  son  parfum  d'exquise  poli- 
tesse, et  que  menaçait  d'un  détrônement  imminent  l'arrivée  d'un 
homme  élégant,  aussi  parfaitement  élevé  que  le  marquis  lui-même,  de 
plus  joignant  à  ses  autres  avantages  la  jeunesse,  le  premier  de  tous. 
L'autre  mécontent  était  Alexandre Guibout.  Assis  à  l'écart,  derrière 
une  table  de  boston,  tenant,  par  contenance,  la  Quotidienne ,  le  seul 
journal  français  admis  en  Savoie,  et  qui  devait  brûler  les  doigts  du 
décoré  de  juillet  comme  l'eau  bénite  brûle,  dit-on,  ceux  du  diable;  il 
promenait  un  regard  rancuneux  sur  le  groupe  aristocratique  dont 
l'avait  exclus  l'intolérance  de  Mmc  de  Chateauvieux.  Ses  gros  yeux, 
rendus  plus  saillans  encore  par  la  pâleur  de  ses  joues,  ainsi  que  par 
l'encadrement  volumineux  d'une  chevelure  bouclée  et  d'une  barbe 
touffue,  prenaient,  surtout  en  se  fixant  sur  Anastasie  ou  sur  son  bril- 
lant attentif,  une  expression  d'amertume  voisine  de  la  menace.  En 
traversant  le  salon  pour  s'approcher  de  sa  cousine,  Cortail,  qui  possé- 
dait une  rare  promptitude  d'observation,  intercepta  au  passage  un  de 
ces  regards  farouches  ;  en  même  temps ,  son  oreille ,  aussi  exercée 
que  son  coup  d'œil,  entendit  M.  de  Montespard,  disant  à  un  de  ses 
voisins,  personnage  d'une  haute  taille  et  d'un  aspect  sévère: 

—  Castignon,  dans  notre  jeunesse  nous  écoutions  les  vieillards; 
aujourd'hui,  la  mode  est  changée;  ce  sont  les  vieillards  qui  doivent 
écouter  les  jeunes  gens.  Ce  monsieur  avec  son  album  me  rappelle 
Diderot,  qui,  selon  Voltaire,  était  meilleur  pour  le  monologue  que 
pour  le  dialogue. 

—  Mon  cher,  dit  Félix  en  s'asseyant  derrière  Bennezons ,  rierr  ne 
manque  à  tes  succès;  tu  as  déjà  trouvé  moyen  de  te  faire  deux  ennemis. 

—  Ta  cousine  est  la  femme  la  plus  ravissante  que  j'aie  jamais  vue, 
répondit  Armand ,  livré,  par  anticipation,  à  la  préoccupation  habi- 
tuelle aux  amans. 


REVUE   DE   PARIS.  83 

Mme  de  Chateauvieux,  dont  le  visage  avait  recouvré  peu  à  peu  sa 
sérénité,  s'approcha  de  la  table  de  travail,  et,  avec  laisance  d'une 
femme  supérieure,  qui,  dans  tous  les  salons,  se  regarde  comme  chez 
elle,  prit  une  paire  de  ciseaux  dont  elle  frappa  deux  ou  trois  coups 
sur  le  tapis.  A  ce  signal ,  équivalent  au  bruit  de  la  sonnette  du  prési- 
dent de  la  chambre,  le  silence  s'établit  et  tous  les  yeux  se  fixèrent  sur 
la  reine  des  eaux. 

—  Mesdames ,  dit-elle ,  la  soirée  se  passe,  et  nous  oublions  notre 
vente. 

—  En  effet,  c'est  aujourd'hui  qu'elle  doit  avoir  lieu,  répondit-on 
de  toutes  parts. 

Sur  un  signe  de  Mme  de  Chateauvieux ,  plusieurs  hommes  de  ceux- 
là  qui  dans  le  monde  adoptent  l'emploi  de  complaisans  et  aident  au 
besoin  les  domestiques,  sortirent  mystérieusement  du  salon.  Us 
revinrent  bientôt  après  chargés  d'une  foule  de  petits  objets,  brode- 
rie,  cartonnage ,  tapisserie,  bourses,  porte-montres,  inutilités  de 
toute  espèce  qu'ils  rangèrent  triomphalement  sur  la  table. 

— Avant  de  commencer,  reprit  la  dame  patronesse,  il  est  une  au- 
tre œuvre  de  bienfaisance  que  nous  ne  devons  pas  oublier.  Plusieurs 
personnes  arrivées  depuis  peu  à  Saint-Gervais,  n'ont  pas  encore 
pris  part  à  notre  souscription  pour  les  détenus  politiques  de  la  Ven- 
dée. Nous  espérons  qu'elles  voudront  bien  joindre  leurs  offrandes 
aux  nôtres.  Anastasie,  vous  vous  êtes  chargée  du  rôle  de  quêteuse. 

—  Que  la  peste  tétouffe  !  dit  tout  bas  Félix  à  son  ami  ;  sans  toi,  en 
ce  moment  nous  fumerions  tranquillement  un  cigarre,  au  clair  de 
lune,  sur  la  route  de  Chamouny ,  au  lieu  de  nous  voir  égorgés  par  la 
bienfaisance  de  ma  tante. 

A  la  voix  de  sa  mère,  MUe  de  Chateauvieux  s'était  levée  prestement. 
Improvisant  une  bourse  au  moyen  d'une  petite  corbeille  empruntée 
à  la  table  de  boston ,  elle  commença  aussitôt  sa  tournée  avec  une 
bonne  grâce  qu'eût  enviée  une  quêteuse  de  Saint-Roch. 

—  As-tu  de  l'or?  dit  Bennezons  à  son  voisin  après  avoir  précipi- 
tamment bouleversé  toutes  ses  poches. 

Cortail  haussa  les  épaules  et  lui  glissa  dans  la  main  une  pièce  de 
vingt  francs. 

—  Donne-moi  un  double  louis,  reprit  le  jeune  homme  qui  trouvait 
toute  offrande  mesquine  en  songeant  à  la  beauté  de  la  solliciteuse. 

—  Calme-toi;  nous  ne  sommes  pas  au  bout  de  nos  actes  de  bienfai- 
sance. Après  les  Vendéens  tu  vas  voir  venir  les  blessés  de  la  garde, 
les  pensionnaires  de  la  liste  civile,  toutes  les  infortunes  de  notre  parti, 

6. 


84  REVUE   DE   PARIS. 

à  la  file  :  tu  peux  te  reposer  sur  ma  tante,  elle  te  fournira  l'occasion 
de  déployer  ta  magnificence. 

Anastasie  récompensa  Bennezons  par  un  regard  céleste  et  s'appro- 
cha de  son  cousin. 

—  Vous  savez  que  je  suis  pauvre,  lui  dit  celui-ci  en  couvrant  d'un 
écu  de  cinq  francs  la  pièce  d'or  offerte  par  son  ami;  d'ailleurs,  pour- 
suivit-il avec  un  sourire  malicieux,  je  suis  presque  votre  frère,  et  cette 
parenté  me  dispense  de  toute  largesse  chevaleresque. 

Alexandre  Guibout  s'était  levé  pour  se  placer  sur  le  passage  de 
Mlle  de  Chateauvieux  ;  en  la  voyant  venir  à  lui,  gracieuse  et  char- 
mante, encore  embellie  par  l'animation  que  cause  un  rôle  quelconque 
joué  en  face  du  public,  il  prépara  une  offrande  destinée  à  éclipser 
toutes  les  autres;  mais  comme  l'œuvre  de  bienfaisance  à  laquelle  il 
allait  prendre  part  avait  une  couleur  légitimiste,  le  décoré  de  juillet 
crut  devoir  concilier  l'austérité  de  ses  principes  et  la  faiblesse  de  son 
cœur  par  une  sorte  de  profession  de  foi  qu'il  débita  d'un  ton  dogma- 
tique, de  manière  à  être  entendu  de  ses  voisins. 

—  Après  le  combat,  dit-il ,  les  ennemis  sont  frères,  et  le  malheur 
n'a  plus  d'opinion. 

Malgré  l'antipathie  que  lui  inspirait  cet  adorateur  à  bonnet  rouge, 
Anastasie  eût  sans  doute  agréé  son  tribut,  car  en  ce  moment  le  petit 
amour-propre  de  quêteuse  dominait  en  elle  tout  autre  sentiment; 
mais  un  impérieux  regard  de  sa  mère  lui  interdit  une  condescen- 
dance jugée  inconvenante.  Avertie  par  ce  coup  d'œil,  la  jeune  fille 
passa,  rapide  comme  une  gazelle,  devant  le  décoré  mis  à  l'index,  et 
retira  la  petite  corbeille  vers  laquelle  il  étendait  la  main.  Une  pluie 
de  pièces  de  cinq  francs  s'éparpilla  sur  le  parquet;  à  ce  bruit  tous  les 
yeux  se  fixèrent  vers  le  républicain,  qui  sans  songer  à  ramasser  son 
argent  demeurait  immobile,  la  face  rouge  jusqu'aux  oreilles,  les  yeux 
écarquillés,  et  les  cheveux  hérissés  en  apparence  plus  encore  que  de 
coutume. 

—  Que  penses-tu  de  la  charité  de  ces  dames?  demanda  Félix  à  son 
compagnon;  elles  aimeraient  mieux,  je  crois,  laisser  mourir  de  faim 
un  malheureux  que  de  le  secourir  au  moyen  d'un  écu  mal  pensant. 

—  Je  pense,  répondit  Bennezons,  que  ce  personnage  à  mine  pati- 
bulaire a  eu  raison  de  voler  à  ta  cousine  un  morceau  de  son  voile; 
car,  à  coup  sûr,  jamais  il  ne  l'aurait  obtenu  d'elle. 

Gortail  se  contenta  de  sourire  d'un  air  un  peu  moqueur,  et  s'appro- 
cha de  la  table  où  la  vente  allait  commencer.  Un  monsieur  de  qua- 
rante ans,  gros,  frais,  frisé  et  souriant,  s'était  créé  commissaire 


REVUE  DE   PARIS.  85 

priseur,  emploi  qu'il  remplissait  à  la  satisfaction  générale,  en  pro- 
clamant chaque  article  d'une  voix  claire  et  grasseyante. 

—  A  quelle  infortune  votre  philantropie  destine-t-elle  le  produit  de 
cette  vente?  demanda  Félix  à  sa  cousine  en  se  plaçant  derrière  elle. 

—  Aux  pensionnaires  de  la  liste  civile,  répondit  Anastasie;  pour 
ma  part,  j'ai  fait  un  cordon  démontre;  j'espère,  Félix,  que  vous  serez 
assez  aimable  pour  l'acheter. 

—  J'ai  perdu  ma  montre  à  Lausanne ,  répondit  l'officier  fort  décidé 
à  défendre  son  modeste  budget  contre  la  formidable  bienfaisance  de 
ses  parentes. 

Après  la  mise  aux  enchères  de  plusieurs  articles  insignifians ,  le 
commissaire  amateur  sourit  avec  une  sorte  de  béatitude,  et  de  sa 
voix  de  faucet  la  plus  insidieuse  : 

—  Messieurs,  dit-il,  voici  un  objet  qui  s'adresse  à  vous;  un  joli 
cordon  en  soie,  d'un  travail  exquis,  pouvant  servir  pour  une  mon- 
tre ou  pour  un  lorgnon.  Cet  ouvrage  a  été  offert  par  Mlle  de  Chateau- 
vieux.  Combien  le  charmant  cordon?  Nous  disons  pour  commencer  : 
cinq  francs  1 

—  Vingt  francs  !  dit  Bennezons  qui  prononça  ces  mots  d'une  voix 
timide ,  tout  officier  de  la  garde  qu'il  avait  été. 

—  Un  cordon  de  vingt  sous!  grommela  Félix  en  se  renversant  sur 
sa  chaise  de  manière  à  ôter  à  sa  cousine  tout  espoir  de  le  voir  suren- 
chérir. 

Malgré  son  intolérance  aristocratique,  M"c  de  Chateauvieux  était 
femme;  l'enchère  exagérée  de  son  nouvel  adorateur  l'avait  flattée 
d'abord,  mais  en  voyant  que  personne  ne  s'empressait  de  la  couvrir, 
elle  éprouva  un  mouvement  de  dépit  qui,  soudainement,  humanisa 
son  orgueil.  Par  un  mouvement  imperceptible,  elle  tourna  ses  beaux 
yeux  noirs  du  côté  d'Alexandre  Guibout  qu'elle  n'avait  pas  voulu 
voir  jusqu'alors,  et  lui  jeta,  plus  prompt  que  l'éclair,  un  regard  qui 
disait  de  la  manière  la  plus  expressive  : 

—  Et  vous?  n'avez-vous  pas  envie  de  mon  cordon? 

En  toute  autre  circonstance,  le  décoré  se  fût  mis  à  genoux,  mais 
la  blessure  faite  à  son  amour-propre  saignait  encore.  Au  lieu  d'obéir 
à  un  désir  si  clairement  manifesté,  il  fronça  le  sourcil,  sourit  avec 
une  sorte  de  dédain  vindicatif,  et  ne  dit  mot.  Confuse  et  courroucée 
de  ce  silence,  Anastasie  détourna  la  tête  en  rougissant. 

—  Vingt  francs  !  clama  le  commissaire-priseur;  personne  n'en  veut 
plus?  adjugé ,  pour  vingt  francs,  à  M.  de  Bennezons. 

En  voyant  la  rougeur  qui  cuuvrait  les  joues  d' Anastasie,  l'officier 


86  REVUE   DE   PARIS. 

de  la  garde  royale  se  passa  la  tresse  de  soie  autour  de  la  cravate , 
aussi  triomphalement  que  si  c'eût  été  le  collier  du  Saint-Esprit  ou  le 
grand  cordon  de  la  Légion-d'llonneur.  Ces  manières  de  conquérant 
redoublèrent  le  dépit  de  MUe  de  Chateauvieux,  qui  se  dit  involontaire- 
ment : 

—  Si  la  vente  avait  eu  lieu  avant  la  quête ,  ce  M.  de  Bennezons 
n'aurait  pas  eu,  pour  vingt  misérables  francs,  un  objet  qui  m'a  coûté 
quatre  heures  de  travail. 

—  Tu  es  adorable  !  vint  dire  Cortail  à  son  ami;  et  comme  je  m'inté- 
resse à  tes  succès,  je  te  préviens  qu'on  va  vendre  des  allumettes 
fabriquées  par  ma  tante.  Je  suppose  que  dans  cette  occasion  solen- 
nelle ta  galanterie  ne  se  démentira  pas.  Tu  sais  que  pour  plaire  aux 
filles ,  il  faut  captiver  les  mères. 

Plus  frappé  de  l'axiome  que  sensible  au  persiflage ,  Armand  ne 
laissa  pas  échapper  l'occasion  de  faire  sa  cour  à  la  mère  d'Anastasie. 
Pour  la  modeste  somme  de  quinze  francs ,  il  entra  en  jouissance  de 
vingt-cinq  allumettes  en  papier,  fort  agréablement  découpées  et  char- 
mant le  regard  par  la  variété  de  leurs  couleurs.  Ce  beau  trait  obtint 
sa  récompense. 

—  En  vérité ,  monsieur,  vous  auriez  dû  naître  au  temps  de  la 
chevalerie,  lui  dit  Mme  de  Chateauvieux  dont  il  s'était  approché  vers 
la  fin  de  la  vente;  et,  continua-t-elle  en  jetant  à  son  neveu  un  regard 
dédaigneux,  plus  d'une  personne  ici  pourrait  vous  choisir  pour  mo- 
dèle. —  Puis ,  changeant  de  ton  et  prenant  un  accent  insinuant  :  — 
Malgré  tous  nos  efforts ,  nous  ne  sommes  pas  bien  riches.  J'aurai 
moins  d'argent  à  envoyer  à  nos  pauvres  Vendéens  que  je  ne  l'espé- 
rais. Tout  le  monde  ne  comprend  pas  aussi  bien  que  vous  le  désinté- 
ressement chevaleresque.  Cependant  il  me  semble  que  pour  une  œuvre 
de  cette  nature,  chacun  devrait  s'empresser  d'apporter  son  offrande. 

—  Si  j'étais  arrivé  plus  tôt  à  Saint-Gervais ,  observa  Cortail ,  peu 
disposé  à  laisser  une  attaque  sans  riposte ,  n'en  déplaise  à  Bennezons, 
c'est  vous,  ma  chère  tante,  que  j'aurais  choisie  pour  modèle;  j'ai 
aussi  un  talent  particulier  pour  la  confection  des  allumettes;  c'est  un 
article  qui  se  vend  bien  et  ne  ruine  pas  le  fabricant. 

Au  lieu  de  répondre  à  ce  sarcasme ,  Mme  de  Chateauvieux  prit  sur 
la  table  l'album  d'Armand  et  se  mit  à  le  feuilleter  d'un  air  rêveur. 
Avec  la  promptitude  d'esprit  particulière  à  quelques  femmes,  Anasta- 
sie  devina  la  pensée  de  sa  mère  et  se  chargea  de  l'exprimer,  sachant 
bien,  l'aimable  jeune  fille,  tout  ce  qu'acquérait  de  pouvoir  un  désir 
dont  elle  se  faisait  l'interprète.  Elle  posa  donc  gentiment  sa  mainblan- 


REVUE   DE   PARIS.  87 

che  sur  l'album,  et,  regardant  le  peintre  officier  avec  un  timide  sourire: 

—  C'est  cela,  dit-elle,  qui  ferait  honneur  à  notre  vente,  et  non  de 
pauvres  ouvrages  de  femme,  dont  la  seule  valeur  est  dans  l'intention. 

—  Anastasie,  interrompit  la  femme  bienfaisante,  ravie  au  fond  de 
l'intelligence  de  sa  fille ,  vous  qui  parlez  d'intention ,  songez  que  le 
sentiment  le  plus  louable  ne  justifie  pas  une  indiscrétion.  Monsieur 
de  Bennezons  doit  tenir  à  ce  superbe  recueil. 

—  Comment  !  madame,  balbutia  le  jeune  homme,  un  peu  étourdi 
de  cette  attaque  imprévue,  pensez-vous  que  ces  croquis  sans  préten- 
tion... Une  pareille  association  à  vos  bonnes  œuvres...  Je  serais  trop 
heureux...  certainement.... 

—  Non,  répondit  Mme  de  Chateauvieux,  quelle  que  soit  la  sainteté 
du  motif,  nous  nous  ferions  scrupule  d'abuser  de  votre  générosité. 
Tenez,  cachez  cet  objet  tentateur. 

Elle  ferma  le  livre  et  le  lui  offrit.  Anastasie  ne  dit  rien;  mais  elle 
regarda  Bennezons.  Vaincu  par  ce  regard,  aussi  doux  que  celui  d'un 
ange  en  prières,  le  jeune  officier  prit  l'album ,  et  le  passant  au  com- 
missaire-priseur  : 

—  Monsieur,  lui  dit-il,  si  cette  bagatelle  peut  trouver  quelque 
acquéreur,  je  serai  heureux  de  contribuer... 

Sans  lui  laisser  le  temps  d'achever  sa  phrase,  le  gros  monsieur  prit 
le  livre  avec  la  prestesse  d'un  chat  qui  gobe  une  souris,  et  montant 
sa  voix  à  son  diapason  le  plus  aigu  : 

—  Mesdames  et  messieurs,  cria-t-il,  voici  un  nouvel  article  sur 
lequel  nous  ne  comptions  pas,  et  qui  sera  une  bonne  fortune  pour 
l'acquéreur.  Un  superbe  album,  renfermant  des  vues  de  Suisse,  de 
Savoie  et  autres  lieux  pittoresques,  ainsi  que  plusieurs  dessins  origi- 
naux de  MM.  Roqueplan,  Deveria,  Decamps,  et  autres  célèbres  ar- 
tistes. Combien,  messieurs,  le  superbe  album?  50  francs  d'abord; 
c'est  pour  rien.  Monsieur  de  Montespard,  vous  qui  êtes  connaisseur, 
ceci  vous  regarde. 

Le  nouvel  objet  mis  en  vente  passa  de  main  en  main ,  et  le  donateur 
dut  être  satisfait  des  éloges  donnés  à  son  talent  ainsi  qu'à  sa  géné- 
rosité. Mais  les  amateurs  de  peinture  étant  rares,  et  les  femmes 
achetant  fort  peu,  personne  ne  disputa  l'album  à  l'ex-pair  de  France, 
qui,  sur  une  enchère  unique,  en  devint  propriétaire  pour  l'humble 
somme  de  55  francs.  Assez  content  de  faire  de  la  bienfaisance  à 
1,000  pour  100  de  bénéfice,  le  marquis  se  pencha  vers  son  voisin  : 

—  Castignon,  lui  dit-il  en  souriant,  ce  M.  de  Bennezons  est  pro- 
bablement quelque  prince  déguisé.  II  y  a  dans  son  album  un  croquis 


88  REVUE   DE    PARIS. 

de  Roqueplan  qui  vaut  à  lui  seul  quatre  fois  mon  argent.  Bennezons  ! 
connaissez-vous  ça? 

—  11  y  avait  des  Bennezons  en  Normandie,  répondit  le  vieux  gen- 
tilhomme. 

—  Oui  ;  mais  ils  sont  éteints.  Celui-ci  est  sans  doute  d'une  famille 
entée;  cela  se  devine  à  cette  manière  de  jeter  l'argent  par  les  fenêtres 
pour  se  faire  honneur.  Il  n'est  telle  chère  que  de  vilain! 

—  Sortons  de  ce  coupe-gorge  de  charité  ,  dit  de  son  côté  Cortail 
en  prenant  son  ami  par  le  bras.  Dans  l'exaltation  où  je  te  vois,  si 
l'on  te  demande  ton  habit  pour  la  Vendée,  tu  es  homme  à  le  mettre 
en  loterie.  Pardieu  !  saint  Martin  ,  après  tout ,  ne  donna  que  la  moitié 
de  son  manteau  !  Un  album  de  prix  livré  pour  55  francs!  et  à  ce  vieux 
juif  encore,  qui  se  moque  de  toi  en  te  dépouillant! 

—  J'avoue  que  mes  dessins  auraient  pu  être  mieux  vendus,  ré- 
pondit Armand  un  peu  froissé  dans  son  amour-propre  d'artiste  ; 
mais  songe  qu'il  s'agit  de  gens  de  notre  opinion,  et  que  leur  malheur 
est  une  dette  sacrée. 

—  Oui ,  les  infortunes  de  la  Vendée  d'une  part  et  les  beaux  yeux 
de  ma  cousine  de  l'autre!  Pour  satisfaire  ces  deux  créanciers,  il  te 
faudrait  les  appointemens  d'un  maréchal  de  France,  et  non  la  solde 
d'un  lieutenant  en  disponibilité.  Attends  du  moins  que  tu  aies  repris 
du  service;  avec  tes  1,800  francs  au  grand  complet,  tu  pourras  faire 
le  magnifique  tout  à  ton  aise. 

—  Du  service!  je  n'en  reprendrai  peut-être  jamais!  répondit 
Bennezons  d'un  air  pensif. 

—  Et  pourquoi  ce  nouveau  caprice,  après  la  démarche  que  tu  m'as 
laissé  faire  pour  toi  comme  pour  moi?  demanda  Cortail  en  regardant 
fixement  son  camarade. 

—  Je  ne  sais  !  Je  pense  que  la  cocarde  tricolore  ferait  mauvais  effet 
à  mon  front,  aux  yeux  de  certaine  personne. 

— Passe  pour  les  allumettes  de  ma  tante;  nous  avons  tous  fait  de  ces 
niaiseries-là,  dit  Félix  avec  une  certaine  vivacité;  mais  ,  je  t'en  prie, 
pas  de  sentimentalités  chevaleresques  qui  compromettent  ton  avenir; 
un  homme  doit  chercher  le  guide  de  sa  conduite  en  lui-même  et  non 
dans  le  sourire  d'une  femme. 

Le  lendemain ,  sur  le  refus  que  fit  Armand  de  l'accompagner,  Cor- 
tail partit  seul  pour  le  Mont-Blanc. 

—  Je  te  quitte  pour  trois  jours,  dit-il  à  son  ami  en  montant  en  voi- 
ture; d'ici  là,  sois  raisonnable,  si  c'est  possible;  songe  qu'une  pas- 
sion pour  ma  cousine  ne  peut  te  mener  à  rien,  car  elle  a  peu  de 


REVUE  DE   PARIS.  89 

fortune  et  tu  n'en  as  pas.  Surtout  point  de  discussion  avec  le  décoré 
de  juillet.  Hier  au  soir  déjà  vous  vous  êtes  regardés  à  plusieurs  re- 
prises comme  pourraient  le  faire  deux  coqs  de  combat;  vous  m'avez 
rappelé  les  plaideurs  de  la  fable  se  querellant  pour  une  huître  dont 
ils  ne  doivent  avoir  que  les  coquilles.  — Si  Anastasie  savait  à  quelle 
comparaison  saugrenue  je  la  soumets  en  ce  moment,  elle  ne  me  le 
pardonnerait  jamais.  — Ainsi  donc,  pour  conclusion  :  la  paix  à  tout 
prix  !  tu  comprends  combien  me  serait  désagréable  une  affaire  où  le 
nom  de  ma  cousine  pourrait  se  trouver  prononcé. 

Le  jeune  homme  amoureux  promit  de  se  conformer  à  cette  sage 
recommandation,  mais  les  évènemens  contrarièrent  sa  bonne  volonté. 
Devenu ,  par  le  départ  de  Cortail  et  l'absence  de  tout  concurrent 
convenable ,  le  chevalier  d'honneur  de  Mme  de  Chateauvieux  ainsi 
que  de  sa  fille,  il  fit  subir,  deux  jours  durant,  au  républicain  le  sup- 
plice des  rivaux  malheureux.  Jusqu'alors  Alexandre  Guibout  n'avait 
éprouvé  que  les  humiliations  d'une  passion  dédaignée ,  il  connut 
alors  les  angoisses  plus  poignantes  encore  de  la  jalousie;  exclus  de 
la  société  légitimiste ,  ne  pouvant  par  conséquent  mettre  le  pied  sur  le 
terrain  où  se  pavanait  son  adversaire ,  ce  fut  dans  un  état  d'exaspé- 
ration contenue  qu'il  attendit  l'instant  d'une  revanche  ou  d'une  ven- 
geance. L'occasion  qu'il  cherchait  ne  tarda  pas  à  se  présenter.  Le 
troisième  jour  après  le  départ  de  Cortail,  un  bal  eut  lieu  à  Saint- 
Gervais,  bal  modeste,  donné  dans  une  partie  de  l'immense  salle  à 
manger  qui  se  métamorphosait  en  salon  au  moyen  d'une  cloison  mo- 
bile, comme  cela  se  pratique  chez  certains  restaurateurs  de  Paris. 
Trois  musiciens,  dont  une  clarinette  aveugle  et  une  femme  jouant  de 
la  basse,  étaient  venus  de  Salenches  pour  cette  fête  hebdomadaire,  et 
composaient  un  orchestre  que  les  danseuses  de  vingt  ans  pouvaient 
seules  entendre  sans  frémir.  Dans  une  réunion  peu  nombreuse,  une 
contredanse  est,  pour  un  homme,  un  moyen  d'intrusion  que  la 
femme  la  plus  exclusivement  aristocratique  ne  peut  pas  toujours 
mettre  en  défaut.  Au  bal  précédent,  M"e  de  Chateauvieux  s'était 
abstenue  de  danser,  afin  de  se  soustraire  à  l'invitation  inévitable  de 
son  importun  adorateur;  cette  fois,  les  instances  réitérées  de  Benne- 
zons  triomphèrent  de  la  réserve  qu'elle  s'était  imposée,  et,  vers  le 
milieu  de  la  soirée,  elle  accepta  sa  main.  Alexandre  Guibout,  qui 
jusqu'alors  était  resté  immobile  dans  l'embrasure  d'une  fenêtre, 
s'approcha  de  la  jeune  fille,  dès  qu'elle  fut  revenue  à  sa  place,  et, 
après  une  profonde  révérence,  lui  adressa,  d'une  voix  étranglée 
par  l'émotion ,  la  requête  banale  : 


90  REVUE  DE  PARIS. 

—  Mademoiselle ,  me  ferez-vous  l'honneur  de  m'accorder  une  con- 
tredanse? 

En  voyant  venir  son  cauchemar,  Anastasie  avait  regardé  Mme  de 
Chateauvieux  assise  à  quelques  pas  d'elle  ;  un  regard  expressif  ac- 
compagné d'un  mouvement  de  tête  horizontal  lui  manifesta  la  volonté 
maternelle.  Soumise  à  une  décision  conforme  d'ailleurs  à  son  désir, 
elle  répondit  d'un  air  glacial  par  la  phrase  d'usage  en  pareille  irapor- 
t  unité  : 

—  Je  suis  fatiguée,  monsieur,  et  je  ne  danserai  plus. 

Le  décoré  s'inclina  en  se  mordant  les  lèvres  jusqu'au  sang  ;  puis  il 
retourna  dans  l'embrasure  de  fenêtre  où  il  avait  élu  domicile,  et  s'ap- 
puya de  nouveau  contre  la  boiserie  avec  la  physionomie  refrognée 
du  ligueur  qui  figure  dans  le  tableau  de  Gérard. 

Pendant  quelque  temps,  Mlle  de  Chateauvieux  fut  fidèle  à  son 
excuse;  mais,  à  la  fin,  les  prières  de  son  attentif,  l'amour  de  la  danse, 
et  peut-être  aussi  un  sentiment  de  bravade  familier  à  plus  d'une  jolie 
femme,  l'emportèrent  sur  sa  résolution. 

—  Pourquoi  ne  danserais-je  pas?  se  dit-elle;  après  tout,  ce  vilain 
monsieur  n'a  pas  le  droit  de  me  faire  faire  tapisserie. 

Sur  cette  réflexion ,  elle  se  leva  et  prit  la  main  que  Bennezons  lui 
offrait  dans  l'attitude  la  plus  gracieusement  suppliante.  Au  moment 
où  ils  se  plaçaient  au  quadrille ,  Alexande  Guibout  se  trouva  inopi- 
nément devant  eux ,  le  visage  pâle  et  le  regard  flamboyant. 

—  Vous  ne  danserez  pas,  monsieur,  dit-il  à  l'officier  avec  l'accent 
calme  d'une  colère  concentrée. 

Bennezons  rougit,  et  ses  yeux  étincelèrent;  se  penchant  rapidement 
vers  son  rival  : 

—  Tout  à  l'heure  je  serai  à  vos  ordres ,  lui  dit-il  à  voix  basse; 
mais  en  ce  moment,  pas  de  scène,  je  vous  en  prie;  songez  qu'il  s'agit 
d'une  femme! 

—  En  ce  moment  vous  ne  danserez  pas ,  répéta  le  décoré  en  se 
croisant  les  bras  sur  la  poitrine  d'un  air  superbe. 

Par  un  mouvement  plus  prompt  que  la  pensée,  Mlle  de  Chateau- 
vieux saisit  et  retint  avec  une  énergie  nerveuse  la  main  d'Armand 
qui  l'avait  effleurée  en  se  levant  sur  le  provocateur.  Obéissant  à  un 
instinct  tout  féminin ,  la  jeune  fille,  malgré  son  trouble,  avait  dès  le 
commencement  de  cette  scène  observé  son  danseur.  En  contemplant 
sa  fière  attitude ,  l'éclat  de  son  regard ,  et  le  fard  de  colère  qui 
rehaussait  l'expression  de  son  visage,  elle  le  trouva  beau  et  brave  ; 
il  lui  plut.  Dès-lors  elle  eut  peur  pour  lui. 


REVUE   DE   PARIS.  91 

—  Je  ne  danserai  plus,  dit-elle  avec  émotion  en  se  plaçant  entre 
les  deux  adversaires;  ainsi,  messieurs,  cette  discussion  est  inutile; 
puis  se  penchant  à  l'oreille  de  Bennezons  :  Suivez-moi ,  reprit-elle 
tout  bas  d'une  voix  de  syrène  ;  je  vous  en  conjure,  —  je  le  veux. 

L'officier  interpréta  en  sa  faveur  la  gradation  de  cette  phrase 
commençant  par  une  prière  et  finissant  par  un  ordre ,  car  femme 
qui  implore  engage  celui  qui  l'écoute,  mais  femme  qui  ordonne 
s'engage  elle-même.  Trop  amoureux  pour  refuser  le  droit  d'obéir, 
il  scella  ce  pacte  muet  par  une  pression  de  main  qui  ne  trouva  point 
de  résistance,  offrit  ensuite  le  bras  à  sa  danseuse,  et  la  conduisit 
près  de  Mme  de  Chateauvieux ,  après  avoir  jeté  à  l'oreille  de  son  rival 
ces  mots  que  ce  dernier  seul  put  entendre  : 

—  A  demain! 

En  rentrant  dans  sa  chambre,  Armand  y  fut  surpris  par  Cortail, 
revenu  du  Mont-Blanc  avec  les  trophées  ordinaires  de  ce  pèlerinage  : 
d'une  main  un  long  bâton  ferré,  surmonté  d'une  corne  de  chamois, 
de  l'autre  un  bouquet  de  rhododendron  cueilli  pour  Anastasie,  mais 
déjà  fané  à  demi. 

— Tu  arrives  à  propos,  lui  dit  Bennezons  ;  je  me  bats  demain  matin 
avec  le  sieur  Guibout. 

Cortail  enfonça  la  pique  dans  le  parquet,  et  par  un  simulacre  de 
coup  de  poing  adressé  à  je  ne  sais  quel  être  imaginaire ,  écrasa  sur 
la  table  la  touffe  de  rhododendron  dont  les  fleurs  roses  jaillirent 
aux  quatre  coins  de  la  chambre. 

— Je  l'aurais  parié,  s'écria-t-il  d'une  voix  tonnante;  mais  voyons, 
de  quoi  s'agit-il? 

—  L'homme  propose  et  Dieu  dispose,  répondit  Armand,  et  il  ra- 
conta l'événement  du  bal  avec  l'impartialité  d'un  homme  d'honneur 
prêt  à  en  appeler  «à  son  épée,  juste  par  conséquent ,  même  pour  son 
adversaire. 

—  Ma  tante  est  une  folle  avec  sa  morgue  insupportable,  dit  Félix, 
qui  avait  écouté  très  attentivement  ce  récit;  Anastasie  est  une  étour- 
die, maître  Guibout  un  brutal,  et  toi  tu  es  une  espèce  d'Amadis  plus 
ridicule  que  tout  le  reste.  Ce  duel  n'aura  pas  lieu. 

—  Mais  je  suis  insulté,  et  ta  cousine  aussi,  cria  Bennezons. 

—  Je  te  dis  que  vous  ne  vous  battrez  pas.  Une  femme  est  toujours 
plus  ou  moins  compromise  par  un  duel  dont  elle  est  la  cause,  même 
involontaire.  Si  Anastasie  a  été  insultée,  comme  tu  le  prétends ,  cela 
me  regarde  seul.  Tu  n'es  ni  son  mari,  ni  son  frère;  tu  n'as  donc  au- 
cune qualité  pour  prendre  sa  défense.  Tu  ne  peux  te  déclarer  son 


92  REVCE   DE   PARIS. 

chevalier  sans  nuire  à  sa  réputation,  cela  est  évident.  Le  monde  ne 
pardonne  pas  ce  qui  blesse  ses  convenances.  Ces  dames,  avec  leurs 
idées  héroïques ,  peuvent  se  croire  au-dessus  du  ridicule,  mais  moi 
je  le  crains  pour  elles,  et,  tant  que  cela  sera  en  mon  pouvoir,  je  l'é- 
loignerai  d'Anastasie,  qui  est  bonne,  quoique  gâtée  par  sa  mère.  C'est 
donc  en  son  nom  que  je  te  demande  de  m'autoriser  à  terminer  cette 
affaire  à  l'amiable  avec  le  héros  de  juillet. 

A  cette  proposition  Bennezons  se  révolta  et  répondit  par  un  refus; 
puis  il  discuta,  puis  enûn,  cédant  à  la  considération  toute  puissante  de 
la  réputation  d'Anastasie,  intéressée  à  un  dénouement  pacifique,  il 
consentit  à  ce  que  lui  demandait  son  ami,  qui,  de  son  côté,  lui  jura 
de  se  conduire  dans  cette  affaire  comme  il  l'eût  fait  pour  lui-même. 

Le  lendemain  matin ,  Cortail  alla  frapper  à  la  porte  du  décoré  de 
juillet,  qui,  en  le  voyant  entrer,  prit  un  air  solennel. 

—  Monsieur,  lui  dit  l'officier  de  la  garde  en  s'asseyant  avec  une 
aisance  militaire,  entre  gens  d'honneur  les  périphrases  sont  super- 
flues. M.  de  Bennezons  m'a  raconté  ce  qui  s'est  passé  hier  au  soir.  Je 
viens  donc  ici  en  son  nom,  et  au  mien  avant  tout.  Je  suis  le  cousin  de 
Mllc  de  Chàteauvieux  ;  c'est  moi ,  par  conséquent ,  qui  aurai  l'honneur 
de  me  battre  avec  vous  d'abord,  si  nous  ne  nous  accordons  pas; 
moi  tué  ou  blessé ,  vous  vous  arrangerez  ensuite  avec  Bennezons 
comme  il  vous  plaira.  Or,  je  ne  tiens  pas  du  tout  à  votre  sang  ;  tenez- 
vous  beaucoup  au  mien? 

—  Je  vous  ferai  observer  que  ceci  est  une  affaire  personnelle  entre 
M.  de  Bennezons  et  moi,  dit  Alexandre  Guibout  d'un  ton  grave. 

—  Permettez-moi  de  vous  faire  observer  à  mon  tour,  reprit  Cor- 
tail ,  que  ma  cousine  se  trouve  en  tiers  dans  cette  discussion.  Comme 
elle  n'a  pas  d'épée,  c'est  à  moi  de  prendre  sa  place;  et,  puisqu'en 
France  nous  cédons  toujours  le  pas  aux  femmes,  c'est  à  moi,  son 
représentant,  de  passer  le  premier;  ceci  me  paraît  sans  réplique. 
Maintenant ,  je  dois  vous  faire  une  autre  observation.  La  prétention 
d'empêcher  une  femme  de  choisir  ses  danseurs  n"a  cours  que  dans  la 
société  vulgaire.  M'"-  de  Chàteauvieux  n'a  donc  blessé  personne  en  ne 
se  conformant  pas  à  un  usage  inconnu  dans  le  monde  où  elle  a  été 
élevée.  Tout  le  reste  vient  de  ce  premier  mal  entendu  ,  et  les  choses 
n'ont  pas  été  assez  loin  pour  rendre  un  arrangement  impraticable. 
J'ai  assez  d'expérience  de  ces  sortes  d'affaires  pour  penser  qu'une 
conclusion  pacifique  est  possible,  en  laissant  sauf  et  intact  l'honneur 
de  chacun.  Hier  au  soir,  j'ai  convaincu  de  cela  Bennezons,  qui  a 
consenti  à  me  donner  plein  pouvoir  pour  traiter  avec  vous.  J'attends 


REVUE   DE  PARIS.  93 

de  vous  une  raison  égale  à  la  sienne.  Ma  parenté  avec  M"e  de  Cha- 
teauvieux  doit  justifier  suffisamment  à  vos  yeux  mon  désir  de  main- 
tenir la  paix.  C'est  donc  la  paix  que  je  vous  offre.  Bref,  continua 
Félix  avec  cette  bonhomie  qui  sied  aux  courages  éprouvés,  vous  êtes 
Français,  je  suis  Français,  Bennezons  aussi  :  ne  pensez-vous  pas  que 
l'affaire  peut  s'arranger? 

A  cette  ouverture  inattendue ,  Alexandre  Guibout  répéta  d'abord 
presque  mot  pour  mot  les  objections  faites  la  veille  par  Armand; 
mais  subjugué  peu  à  peu  par  la  franchise  du  négociateur,  voyant 
d'ailleurs  que  son  amour-propre  se  trouvait  à  couvert,  puisque  la 
démarche  conciliatrice  venait  de  ses  adversaires,  réfléchissant  enfin 
qu'un  duel  ne  ferait  que  servir  son  rival,  il  unit  par  consentir  à  ce  que 
l'affaire  n'allât  pas  plus  loin.  En  rentrant  chez  son  ami,  Cortail  lui 
apprit  que  tout  était  terminé. 

La  scène  du  bal  était  devenue  l'entretien  de  toute  la  société  réunie 
à  Saint-Gervais ,  et  chacun  en  attendait  le  résultat  avec  une  impa- 
tience mêlée  d'anxiété.  Les  deux  adversaires  n'ayant  pas  paru  dans 
la  matinée,  le  bruit  courut  qu'ils  s'étaient  allés  battre  dès  le  point  du 
jour.  Troublée  par  cette  nouvelle ,  Anastasiene  voulait  pas  sortir  de 
sa  chambre;  mais  au  son  de  la  cloche  du  déjeuner,  Mme  deChateau- 
vieux,  craignant  que  cette  retraite  ne  donnât  lieu  à  de  malveillantes 
interprétations,  la  força  de  paraîlre  à  table.  L'héroïne  du  duel  entra 
dans  la  salle  à  manger  d'un  pas  mal  assuré  et  le  visage  couvert  d'une 
languissante  pâleur,  qui  l'embellissait  encore.  En  se  mettant  à  sa 
place,  la  première  personne  qu'elle  aperçut  fut  Alexandre  Guibout, 
l'œil  sombre  et  fixé  sur  elle  comme  de  coutume.  A  cette  vue  elle  se 
laissa  tomber  sur  sa  chaise,  car  elle  crut  Bennezons  tué,  et  le  couteau 
que  brandissait  le  décoré  dans  un  but  très  inoffensif  lui  parut  une 
épée  teinte  de  sang.  Cependant,  avant  de  s'évanouir,  elle  eut  la  pré- 
sence d'esprit  de  jeter  un  regard  vers  le  bas  de  la  table;  son  cœur 
près  de  saigner  se  ferma  soudainement  à  la  vue  de  l'homme  pour  qui 
elle  tremblait,  assis  tranquillement  à  sa  place  accoutumée,  mangeant 
d'un  appétit  de  chasseur,  et  jouissant  en  apparence  de  la  meilleure 
santé  du  monde.  De  son  côté,  Mme  de  Chateauvieux  avait  éprouvé  les 
mêmes  appréhensions  et  fait  les  mêmes  remarques.  La  mère  et  la  fille 
échangèrent  un  de  ces  regards  confidentiels  dont  elles  avaient  l'habi- 
tude, puis,  par  une  sorte  de  sympathie  mystérieuse,  leurs  physionomies 
prirent  au  même  instant  une  expression  froide  et  réservée.  La  pré- 
sence simultanée  des  adversaires,  tous  deux  bien  portans  et  parais- 
sant en  intelligence  pacifique,  sinon  cordiale,  avait  excité  parmi  les 


9&  REVUE  DE  PARIS. 

baigneurs  et  surtout  parmi  les  baigneuses  un  tel  désappointement, 
que  plusieurs,  par  distraction ,  oublièrent  de  déjeuner.  Des  regards 
échangés  d'un  bout  de  la  table  à  l'autre,  des  signes  d'intelligence, 
des  chuchoteries  partielles,  présagèrent  un  orage  qui  ne  tarda  pas  à 
éclater.  Après  le  repas ,  la  société,  jusqu'alors  contenue  par  la  pré- 
sence des  parties  intéressées ,  se  divisa  en  plusieurs  coteries  selon  son 
usage  ;  et  dans  chacune  d'elles  fut  agitée  incontinent  la  question  sui- 
vante : 

—  M.  de  Bennezons  doit-il  se  battre  avec  M.  Guibout? 

Sauf  quelques  malades  à  demi  morts  et  par  conséquent  fort  atta- 
chés à  la  vie,  cette  question  fut  résolue  par  une  affirmation  unanime; 
les  femmes  surtout,  dont  la  vaillance  éclate  d'autant  plus  en  paroles 
qu'elles  sont  moins  exposées  à  en  faire  usage,  trouvèrent  la  conduite 
du  jeune  officier  inexplicable  ;  quelques-unes  même,  plus  exigeantes 
en  fait  d'héroïsme,  l'expliquèrent  par  les  suppositions  les  moins  bien- 
veillantes. Puis  la  politique  survint ,  qui  compliqua  le  débat  en  l'ag- 
gravant. Peu  à  peu  ce  tribunal  impromptu  de  juges  du  point  d'honneur 
ne  vit  plus  dans  les  parties  soumises  à  son  enquête  deux  jeunes  gens 
amoureux  de  la  même  femme,  mais  bien  deux  adversaires  rangés 
sous  des  bannières  ennemies  ;  d'une  part ,  un  officier  de  la  garde 
royale,  de  l'autre,  un  décoré  de  juillet;  un  gentilhomme  en  face 
d'un  bourgeois;  la  légitimité,  en  un  mot , aux  prises  avec  le  gouverne- 
ment des  barricades.  Arrivée  à  ce  point ,  la  discussion  devint  une 
tempête  à  peine  contenue  par  le  savoir-vivre  que  la  bonne  compa- 
gnie ne  viole  jamais.  La  société  royaliste  se  trouva  blessée  tout  en- 
tière dans  la  personne  d'un  de  ses  membres  et  frappa  d'une  répro- 
bation sans  pitié  le  champion  dont  la  main  laissait  vaciller  son  drapeau. 

—  Castignon,  dit  à  son  contemporain  le  marquis  de  Montesparden 
se  prononçant  un  des  premiers,  dans  notre  temps  nous  ne  savions 
pas  manier  le  pinceau,  mais  nous  tenions  l'épée  d'assez  bonne  grâce  ; 
nous  ne  possédions  pas  lestalens  des  jeunes  gens  d'aujourd'hui,  mais 
aussi  nous  n'avions  pas  leur  longanimité.  Vous  rappelez-vous  mon 
duel  avec  Gursy  pour  un  œillet  qu'avait  laissé  tomber  Mme  de  Gri- 
gneuse?  L'œillet  me  resta. 

—  Et  un  coup  d'épée  avec  l'œillet,  répondit  M.  de  Castignon.  Je 
m'en  souviens  à  merveille.  Ce  jeune  Bennezons  est  vraiment  d'une 
patience  angélique;  on  devrait  attacher  à  son  épée  le  billet  que  nous 
collâmes  au  sabre  de  ce  pauvre  Laromière  après  l'attaque  des  lignes 
de  Weissembourg,  et  sur  lequel  un  de  nous  avait  écrit  :  Homicide 
point  ne  seras  1 


REVUE  UE   PARIS.  95 

—  Je  serais  curieux  de  connaître  celui  qui  se  chargerait  d'écrire 
un  pareil  billet ,  dit  Cortail  en  passant  brusquement  sa  tête  entre  celles 
des  deux  interlocuteurs. 

Le  vétéran  de  l'armée  de  Condé  se  redressa  de  toute  la  hauteur  de 
sa  taille,  et  fixant  sur  l'officier  un  regard  sérieux: 

—  Celui-là,  monsieur,  lui  dit-il  froidement,  ce  sera  moi  s'il  en  est 
besoin.  Lorsque  les  jeunes  gens  adoptent  la  prudence  des  vieillards , 
c'est  aux  vieillards  de  rajeunir. 

Le  marquis  de  Montespard  prévint  la  réponse  de  Cortail. 

— Mon  cher  Félix,  lui  dit-il  doucement,  ne  vous  faites  pas  le  défen- 
seur d'une  mauvaise  cause.  Quelle  que  soit  votre  amitié  pour  M.  de 
Bennezons,  il  est  impossible  que  vous  ne  soyez  pas  de  notre  avis. 

— J'en  suis  si  peu,  répondit  le  jeune  homme  avec  vivacité,  que  c'est 
moi  qui  l'ai  empêché  de  se  battre  ! 

—  Alors,  monsieur,  tant  pis  pour  lui  et  tant  pis  pour  vous,  reprit 
le  vieux  M.  de  Castignon  d'un  ton  sévère  ;  et,  lui  tournant  le  dos,  il 
alla  s'asseoir  à  l'autre  extrémité  de  la  chambre. 

En  voyant  Félix  prêt  à  s'emporter ,  le  marquis  le  retint  parle  bras. 

—  Castignon  a  raison,  lui  dit-il;  à  l'âge  de  votre  ami,  une  dé- 
marche équivoque  est  irréparable  ;  il  faut  qu'il  se  batte ,  et  ce  soir 
plutôt  que  demain. 

Resté  seul  au  milieu  du  salon ,  Cortail  prit  la  pose  du  lion  quœ- 
rens  quem  clevoret,  et  promena  tout  autour  de  lui  un  regard  qui  sem- 
blait chercher  un  adversaire  à  pourfendre.  N'ayant  aperçu  que  des 
vieillards  ou  des  femmes ,  il  haussa  les  épaules ,  et  sortit  lentement. 
Près  de  la  porte,  en  passant  devant  un  groupe  de  jeunes  filles,  il 
entendit  une  discussion  fort  animée;  une  d'elles,  charmante  enfant 
de  quinze  ans ,  froissait  avec  dépit  sa  ceinture  verte ,  semée  de  fleurs 
de  lis ,  et  disait  d'une  petite  voix  vibrante  qui  rappelait  à  l'esprit  une 
flûte  jouant  un  solo  de  trompette  : 

—  Oui,  si  j'étais  un  homme,  cela  ne  se  serait  pas  passé  ainsi.  Ma- 
man dit  qu'autrefois  on  aurait  envoyé  une  quenouille  à  ce  M.  de  Ben- 
nezons. Combien  je  regrette  d'avoir  dansé  avec  lui! 

Cortail  n'en  écouta  pas  davantage ,  et  ne  fit  qu'un  saut  du  salon  à 
la  chambre  d'Armand.  Il  trouva  son  ami  assis  devant  la  fenêtre  dans 
une  attitude  mélancolique. 

—  Peux-tu  me  dire  ce  que  j'ai  fait  à  ta  tante  et  à  ta  cousine,  dit 
le  jeune  amoureux  en  le  voyant  entrer;  hier  encore  elles  étaient  si 
aimables  pour  moi!  aujourd'hui ,  elles  me  traitent  avec  une  froideur 
inexplicable. 


96  REVUE   DE   PARIS. 

—  Je  vais  te  l'expliquer,  répondit  Félix  d'un  ton  brusque  :  on 
trouve  que  tu  aurais  dû  te  battre. 

Bennezons  se  leva  d'un  bond ,  les  joues  couvertes  d'une  rougeur 
subite  : 

—  ÎVest-ce  pas  toi  qui  m'en  as  empêché?  s'écria-t-il  d'une  voix 
éclatante. 

—  C'est  ce  que  j'ai  dit  ;  mais  ils  ont  tous  la  tête  à  l'envers,  depuis 
le  vieux  Castignon  ,  qui  prend  des  poses  de  capitan ,  jusqu'à  la  petite 
Lucile  de  Marillan,  qui  parle  de  t'envoyer  une  quenouille.  Ne  saute 
pas  au  plafond!  tu  te  battras,  je  me  battrai,  nous  nous  battrons 
tous  !  Le  premier  individu  valide  qui  me  tombe  sous  la  main  me 
paiera  les  sottises  que  je  viens  de  subir.  Je  vais  trouver  le  décoré, 
qui  me  parait  un  bon  garçon  ;  et  demain,  au  point  du  jour,  nous  en 
découdrons;  aujourd'hui,  il  est  trop  tard. 

En  apprenant  ce  changement  inattendu,  Alexandre  Guibout  l'a- 
dopta sans  observation  et  raccolla  pour  témoin  un  commis -voya- 
geur français,  égaré  à  Saint-Gervais  depuis  deux  jours,  dont  il 
conquit  l'amitié  en  lui  payant  un  bol  de  punch.  Le  lendemain  matin, 
les  quatre  jeunes  gens  se  rencontrèrent  dans  un  sentier  écarté.  Sans 
autre  discussion,  les  adversaires  mirent  l'habit  bas  et  l'épée  à  la 
main.  La  veille,  livrés  à  leur  volonté  personnelle,  ils  se  seraient 
battus  avec  l'ardente  animosité  qu'éprouvent  l'un  pour  l'autre  deux 
rivaux.  En  ce  moment,  refroidis  par  l'obligation  qui  leur  était  im- 
posée, et  obéissant  à  un  instinct  de  contradiction  naturel  à  l'homme, 
ils  s'attaquèrent  mollement,  d'une  manière  retenue,  propre  à  éter- 
niser le  combat.  A  la  fln ,  ces  tàtonnemens  sans  résultat  impatientèrent 
Cortail,  qui  sur  le  terrain  oubliait  ses  principes  pacificateurs. 

—  Jetez-moi  donc  un  cigarre,  cria-t-il  au  commis-voyageur,  placé 
en  face  de  lui ,  j'aurai  le  temps  de  le  fumer  avant  que  ces  messieurs 
en  finissent. 

A  ces  mots,  les  deux  combattans  prirent  feu  comme  deux  cour- 
siers généreux  piqués  par  le  fouet  du  cocher.  De  languissante  qu'elle 
était,  la  lutte  devint  vive  et  sérieuse.  Un  moment  plus  tard,  après 
une  parade  tardive ,  Bennezons  reçut  dans  le  bras  droit  un  coup  qui 
laboura  la  chair  au  lieu  d'y  pénétrer  profondément ,  et  fit  jaillir  le 
sang  en  abondance.  En  se  sentant  blessé,  l'officier  serra  son  épée 
avec  un  redoublement  d'énergie,  et  se  précipita  sur  son  antagoniste; 
mais  son  fer  fut  aussitôt  rabattu  par  la  canne  de  Cortail,  qui,  en 
même  temps,  arrêta  du  geste  l'autre  combattant. 

— Scfficit,  dit  le  témoin  du  blessé.  Maintenant,  si  l'armée  de  Condé 


REVUE  DE   PARIS.  97 

n'est  pas  contente,  c'est  moi  qui  me  charge  de  la  satisfaire.  Voilà  une 
blessure  qui  se  comporte  à  merveille,  du  sang  et  rien  de  dangereux. 

Avec  la  dextérité  d'un  homme  habitué  à  pareille  affaire,  il  fendit 
de  l'épaule  au  poignet  la  redingote  d'Armand,  et  lui  banda  le  bras, 
qu'il  ajusta  ensuite  dans  une  cravate  noire  nouée  autour  du  col.  Les 
deux  couples  se  séparèrent  ensuite  avec  une  mutuelle  politesse,  et 
revinrent  aux  bains  de  Saint-Gervais  par  des  sentiers  différens.  En 
approchant  delà  maison,  Cortail  aperçut  plusieurs  têtes  de  femmes 
à  différentes  fenêtres  de  la  façade,  et  reconnut,  entre  autres,  Mme  de 
Chateauvieux ,  assise  près  d'Anastasie  sur  le  balcon  de  leur  appar- 
tement. 

— Donne-moi  le  bras,  et  marchons  lentement ,  dit-il  alors  à  son  ami. 
Puisque  tu  as  eu  la  sottise  de  le  laisser  blesser,  il  faut  en  tirer  parti 
et  te  rendre  intéressant.  C'est  dommage  que  tu  ne  sois  pas  plus  pâle. 

Le  retour  de  Bennezons  fut  un  triomphe.  En  apercevant  l'écharpe 
noire  qui  lui  soutenait  le  bras,  toutes  les  femmes  se  penchèrent  aux 
fenêtres  et  sourirent  au  courage  malheureux.  La  petite  Marillan  dé- 
clara qu'elle  lui  rendait  son  estime,  et  qu'elle  danserait  désormais  avec 
lui  six  contredanses  par  bal,  s'il  l'exigeait.  Du  haut  de  son  balcon, 
Mme  de  Chateauvieux  agita  son  mouchoir,  geste  à  l'usage  des  femmes 
chevaleresques.  EnGn  Anastasie  détacha  d'un  bouquet  qu'elle  tenait 
à  la  main  une  rose  qui  vint  tomber  aux  pieds  de  son  champion.  Seul , 
au  milieu  de  cette  ovation ,  le  marquis  de  Montespard,  dont  la  secrète 
jalousie  ne  pardonnait  pas  au  jeune  officier  le  succès  de  sa  blessure, 
essaya  le  cri  satirique  que  les  insuiteurs  romains  faisaient  entendre 
aux  triomphateurs  du  Capitule. 

—  Ce  jeune  guerrier,  dit-il  à  Mme  de  Chateauvieux ,  manie  mieux 
le  pinceau  que  l'épée. 

Mais  ce  trait  fut  perdu,  et  la  femme  de  quarante-six  ans,  entraînée 
par  l'émotion  du  moment,  envoya  son  domestique  chercher  CortaiL 

—  M.  de  Bennezons,  dit-elle  à  son  neveu,  m'avait  promis  un  Shak- 
speare  en  anglais ,  dont  il  fait  son  compagnon  de  voyage;  pensez- 
vous  qu'il  aurait  la  complaisance  de  me  l'apporter? 

Félix  sortit  en  souriant;  un  moment  après  il  amena  le  héros  du 
jour,  qui  s'avança  d'un  air  modeste,  en  tenant,  avec  une  gaucherie 
touchante,  son  chapeau  et  Shakspearc  de  la  main  gauche. 

—  J'avais  envie  de  relire  les  Deux  Gentilliommes  de  Vérone,  lui  dit 
Mme  de  Chateauvieux  de  l'air  le  plus  gracieux;  mais,  maintenant,  je 
puis  m'en  dispenser,  puisque  j'ai  sous  les  yeux  un  véritable  gentil- 
homme. 

TOME    XLVJI.        NOVEMBRE.  7 


98  REVUE   DE    PARIS. 

En  prononçant  cette  phrase  prétentieuse ,  la  femme  chevaleresque 
tendit  au  jeune  officier  une  main  un  peu  sèche,  qu'il  baisa  respec- 
tueusement, ainsi  que  c'était  son  devoir. 

—  Anastasie ,  reprit  Mmc  de  Chateauvieux  en  se  tournant  vers  sa 
fille  qui  se  tenait  à  l'écart,  ne  devez-vous  pas  aussi  une  récompense 
à  votre  défenseur? 

La  jeune  fille  s'avança,  la  rougeur  au  front  ;  le  ridicule  est  conta- 
gieux de  sa  nature;  ce  fut  donc  en  ployant  le  genou  que  Bennezons 
pressa  sur  ses  lèvres  la  main  blanche  et  satinée  qu'il  n'avait  baisée 
qu'en  rêve  jusqu'alors;  tandis  que  dans  l'embrasure  de  la  fenêtre, 
son  prosaïque  ami  protestait  par  un  sourire  moqueur  contre  cette 
scène,  imitée  du  siècle  d'Amadis. 

La  blessure  ou  plutôt  l'écorchure  du  romanesque  Bennezons  fit 
faire  à  sa  passion  une  de  ces  gigantesques  enjambées  qui  placent 
tout  d'abord  un  jeune  homme  amoureux  en  dehors  des  règles  ordi- 
naires. 

—  Mon  cher  ami,  dit-il  à  Cortail,  quelques  jours  après  le  duel, 
tu  es  mon  confident  naturel;  ainsi,  écoule-moi.  J'aime  ta  cousine;  ne 
souris  pas,  je  te  le  répète,  j'adore  ta  cousine,  et,  d'un  autre  cùté,  je 
crois  que  M"c  Anastasie  n'a  pas  d'aversion  pour  moi.  Tu  connais  ma 
fortune,  ma  naissance,  et,  avant  tout,  mon  caractère;  veux-tu  parler 
en  ma  faveur  à  M"1'  de  Chateauvieux? 

—  Je  demande  l'ordre  du  jour,  car  j'ai  à  te  parler  d'une  autre 
affaire,  répondit  Félix;  voici  une  lettre  que  je  viens  de  recevoir  et 
que  m'adresse  le  général  Amirauld.  Elle  m'annonce  que  je  suis 
nommé  chef  de  bataillon  au  39e,  et  toi,  capitaine  au  7'  léger.  Discu- 
tons la  question  militaire  avant  de  nous  occuper  de  la  question  ma- 
trimoniale. 

—  Ces  deux  questions  doivent  marcher  de  front,  répondit  Armand: 
cette  nomination  améliore  sans  doute  ma  position  financière,  mais 
mon  désir  d'entrer  dans  la  famille  de  Mme  de  Chateauvieux  me  fait 
un  devoir  d'obtenir  son  approbation  avant  tout.  Depuis  quelques 
jours,  ta  tante  me  témoigne  beaucoup  de  confiance;  elle  m'a  parlé  de 
plusieurs  choses  propres  à  me  faire  croire  que  ma  rentrée  au  ser- 
vice serait  vue  par  elle  de  mauvais  œil.  Il  est  question  d'une  prise 
d'armes  dans  la  Vendée.  Notre  place  à  nous  autres  royalistes  est  là, 
et  non  sous  le  drapeau  tricolore;  M"e  Anastasie  me  le  disait  hier  en- 
core avec  une  éloquence  que  je  ne  puis  reproduire.  Tu  vois  donc  ma 
position,  tu  me  connais  d'ailleurs  comme  je  me  connais  moi-même,  et 
peut-être  mieux  :  ainsi,  sois  mon  ambassadeur. 


REVUE  DE  PARIS.  99 

Fidèle  à  son  amitié  pour  Armand,  Cortail  accepta  ia  mission  dont 
il  était  chargé;  mais  à  la  première  ouverture,  Mme  de  Chateauvieux, 
qui  gardait  rancune  au  plénipotentiaire,  l'interrompit  en  lui  disant 
d'un  ton  bref  : 

—  M.  de  Bennezons  peut  s'adresser  à  moi  sans  intermédiaire. 
Cette  réplique  ne  repoussait  que  le  négociateur;  aussi,  le  soir  même, 

Tarnant  se  trouvant  seul  avec  celle  qu'il  désirait  pour  belle-mère,  lui 
fit  une  demande  formelle,  à  laquelle  la  femme  chevaleresque  répon- 
dit en  ces  termes  : 

—  Monsieur  de  Bennezons,  ce  que  vous  venez  de  me  dire  m'ho- 
nore ainsi  que  ma  fille;  mais  je  vous  dois  une  déclaration  sans  ar- 
rière-pensée. Votre  fortune  est  médiocre,  la  nôtre  aussi;  votre  nais- 
sance est  bonne,  la  mienne  aussi;  et  sans  être  illustre,  celle  de  M.  de 
Chateauvieux  se  peut  avouer.  Vous  aimez  Anastasie;  je  vous  le  dirai 
naïvement,  Anastasie  n'éprouve  aucune  répugnance  à  vous  donner 
sa  main.  Mais,  monsieur  Armand,  à  l'époque  où  nous  vivons,  il  est 
une  chose  qui  doit  dominer  toute  les  questions  d'arrangement,  d'in- 
térêt ou  de  sentiment;  cette  chose,  c'est  l'honneur.  Chacun,  je  le  sais, 
explique  ce  mot  à  sa  guise.  Ma  fille  et  moi  l'interprétons  par  la  con- 
stance dans  les  principes,  par  l'inviolabilité  du  serment,  par  une. 
fidélité  sans  tache  qui  peut  paraître  un  anachronisme  à  mon  neveu , 
M.  de  Cortail,  mais  qui  nous  semble  à  nous  la  première  qualité  d'un 
gentilhomme,  la  vertu  sans  laquelle  les  autres  ne  sont  rien.  En  un 
mot,  nous  avons  la  religion  du  malheur,  et  nous  ne  pouvons  en  tolé- 
rer une  autre  chez  nos  amis  :  jamais  un  homme  au  service  du  gou- 
vernement actuel  ne  sera  le  mari  d'Anastasie. 

—  Madame,  répliqua  Bennezons  d'un  ton  chaleureux,  Cortail  a  dû 
vous  dire  que  j'étais  prêt  à  déchirer  mon  brevet  ;  ma  rentrée  au  ser- 
vice était  dictée  par  une  raison  en  désaccord  avec  mes  sentimens; 
du  moment  que  votre  désir  m'est  connu,  mon  indécision  cesse.  C'est 
l'officier  de  l'ex-garde  qui  est  devant  vous,  et  non  le  soldat  du  roi 
Louis-Philippe. 

Mmf  de  Chateauvieux  secoua  la  tête  en  souriant. 

—  C'est  déjà  bien,  dit-elle;  mais  il  faudrait  encore  mieux.  Nous 
autres  femmes,  nous  sommes  plus  exigeantes  ou  plus  raffinées  que 
vous  en  fait  de  dévouement.  S'abstenir  ne  nous  suffit  pas, 

La  foi  qui  n'agit  pas ,  est-oe  une  foi  sincère  ? 

dit  Joad  dans  Athalie;  nous  sommes  de  l'avis  de  Joad.  Bejeter  la 
cocarde  ennemie,  n'est  pas  tout  pour  un  homme.  Il  faut  qu'il  sache 

7. 


100  REVUE    DE   PARIS. 

arborer  la  sienne.  Une  prise  d'armes  dans  la  Vendes  est  imminente. 
Madame,  qui  est  en  ce  moment  à  Massa,  doit  débarquer  d'un  mo- 
ment à  l'autre  à  Marseille,  et  le  coup  sera  électrique;  le  temps  des 
Clorinde  est  passé,  et  nous  ne  pouvons,  ma  Glle  et  moi ,  prendre  part 
à  la  lutte  près  de  s'engager  :  mais  il  est  juste  que  nous  réservions  . 
pour  ceux  qui  combattront,  les  récompenses  dont  nous  pouvons  dis- 
poser. Anastasie  partage  mes  senlimens  sur  ce  chapitre.  L'homme 
qui  aspire  à  sa  main,  doit  s'en  montrer  digne;  en  un  mot,  monsieur 
de  Bennezons,  c'est  par  la  Vendée  qu'il  faut  passer  pour  conduire 
ma  fille  à  l'autel. 

A  cette  tirade  de  mélodrame  héroïque,  Armand  répliqua  d'une 
voix  vibrante  : 

—  Madame,  je  pars  demain  pour  la  Vendée:  avez-vous  des  ordres 
à  me  donner? 

—  Quelques  lettres  que  j'ai  pris  l'engagement  de  faire  parvenir 
par  une  main  sûre.  Je  suis  heureuse  de  vous  trouver  tel  que  je  le 
désirais.  Partez,  monsieur,  et  revenez  bientôt.  Si  des  évènemens  im- 
possibles à  prévoir  ne  vous  retiennent  pas,  vous  nous  retrouverez  à 
Genève,  et  vous  verrez  alors  que  nous  ne  sommes  pas  ingrates. 

A  cette  promesse,  qui  lui  laissait  tout  espérer,  le  jeune  enthou- 
siaste s'inclina  et  baisa,  pour  la  seconde  fois,  la  main  que  lu:  tendait 
sa  future  belle-mère.  Il  fit  ensuite  ses  préparatifs  de  départ  avec  une 
ponctualité  consciencieuse.  Le  soir  étant  venu,  il  réussit  à  se  dérober 
aux  importuns  et  à  se  créer  un  instant  de  tète-à-tête  avec  Anastasie. 

—  J'ai  avoué  à  M"c  de  Chateauvieux  ce  que  je  n'oserais  répéter  à 
vous-même,  lui  dit-il  d'une  voix  tendrement  timide;  plus  le  prix 
qu'on  ambitionne  est  précieux,  plus  il  exige  d'efforts  de  celui  qui  ose 
y  aspirer.  Je  me  soumets  à  cette  loi  dont  mon  cœur  reconnaît  la  jus- 
tice, quoiqu'il  en  souffre.  Je  pars  demain  pour  la  Vendée:  peut-être 
n'en  reviendrai-je  pas. 

—  Vous  reviendrez,  répondit  Anastasie  en  fixant  sur  son  amant 
un  regard  plein  d  aveux  et  d'espérances. 

—  Peut-être!  reprit  Armand  avec  un  pressentiment  mélancolique. 
Mais  si  je  ne  dois  plus  vous  revoir,  n'emporterai-je  rien  qui  me  rap- 
pelle mon  bonheur  d'aujourd'hui?  En  mourant,  Bavard  baisa  la  croix 
que  formait  le  pommeau  de  son  épée  :  il  avait  de  la  foi,  je  n'ai  que 
de  l'amour;  si  je  suis  tué,  qui  recevra  mon  dernier  adieu? 

Anastasie  resta  quelque  temps  irrésolue:  puis,  cédant  à  un  irré- 
sistible entraînement  du  cœur,  elle  ùta  de  son  doigt  une  bague  d'ar- 
gent d'une  forme  bizarre  qu'elle  avait  achetée  à  Genève  deux  mois 


REVUE   DE   PARIS.  101 

auparavant,  et  la  glissa ,  pour  réponse  ,  dans  la  main  de  Bennezons. 
Elle  se  leva  aussitôt  par  une  sorte  de  remords  virginal  et  se  réfugia 
sous  la  sauvegarde  maternelle. 

Le  lendemain  matin ,  sans  prendre  congé  de  Cortail  dont  il  redou- 
tait la  raison  désenchanteresse,  et  sans  renouveler  de  pénibles  adieux, 
Bennezons  partit  pour  la  périlleuse  mission  que  lui  avait  fait  accepter 
son  amour.  Au  moment  même  où  il  montait  en  voiture,  une  lettre  à 
large  enveloppe  et  à  cachet  noir  fut  remise  au  décoré  de  juillet  qui, 
depuis  le  duel  où  il  avait  été  vainqueur,  se  trouvait  condamné  à  un 
isolement  de  plus  en  plus  pénible  pour  son  cœur  et  humiliant  pour  sa 
vanité.  Témoin  des  progrès  de  son  rival,  impitoyablement  repoussé 
par  l'espèce  de  cordon  sanitaire  dans  lequel  Mme  de  Chateauvieux  le 
tenait  emprisonné,  il  avait  subi  toutes  les  phases  de  la  passion  malheu- 
reuse et  était  arrivé  graduellement  à  cet  état  d'exaspération  qui  ne 
rêve  plus  l'amour,  mais  la  vengeance.  Après  avoir  lu  la  lettre  à  cachet 
noir,  Alexandre  Guibout  sortit  de  sa  chambre  dans  une  agitation 
inexprimable,  et  se  lança,  comme  un  cerf  qu'une  meute  poursuit,  à 
travers  les  rudes  sentiers  de  la  montagne.  Le  soir,  il  revint  haletant, 
harassé,  les  yeux  brillans  d'un  feu  sombre  et  la  physionomie  em- 
preinte d'une  expression  machiavélique.  Sans  songer  à  dîner,  sans 
reprendre  haleine,  il  passa  un  crêpe  à  son  chapeau,  improvisa  un 
deuil  dont  sa  position  de  voyageur  justifiait  l'irrégularité,  puis  il  se 
rendit  chez  M.  de  Montespard  qui,  dans  sa  chambre  unique,  conser- 
vait l'habitude  de  l'étiquette.  En  entendant  son  valet  de  chambre 
qui  lui  annonçait  la  visite  du  décoré  de  juillet ,  le  marquis  éprouva 
une  vive  surprise,  mais  sans  en  rien  manifester,  car  l'étonnement, 
quelle  qu'en  soit  la  cause,  messied  aux  gens  d'esprit.  Il  se  leva  donc, 
accueillit,  dans  une  attitude  aussi  froide  que  polie,  le  visiteur  inat- 
tendu, et  resta  debout  pour  éviter  de  lui  offrir  un  siège. 

—  Monsieur  le  marquis,  lui  dit  Alexandre  Guibout  en  le  saluant 
avec  une  déférence  respectueuse,  ma  démarche  vous  étonne  sans 
doute ,  et  je  le  conçois.  Permettez-moi  une  explication  franche  qui 
convient  à  mon  caractère  comme  au  vôtre.  J'ai  eu  des  torts  envers 
vous;  je  les  reconnais  et  je  viens  vous  prier  de  les  oublier.  L'an  der- 
nier, lorsque  je  revins  à  Montespard,  j'avais  la  tête  échauffée  par  les 
évènemens  de  Paris ,  et  cette  exaltation  que  tant  d'autres  partageaient 
alors,  m'a  entraîné  à  des  folies  que  je  regrette  aujourd'hui. 

Le  décoré  fit  une  pause  comme  pour  attendre  l'effet  de  son  exorde  , 
mais,  au  lieu  de  répondre  ,  l'ex-pair  de  France  inclina  légèrement  la 
tête  et  la  releva  aussitôt  en  regardant  fixement  son  interlocuteur. 


102  REVUE   DE   PARIS. 

—  Ma  nouvelle  position,  reprit  celui-ci  avec  une  sorte  de  càlinerie 
diplomatique,  m'impose  comme  un  devoir  la  satisfaction  que  je  désire 
vous  offrir.  M.  Guibout,  mon  oncle,  vient  de  mourir  après  m'avoir 
institué  son  héritier  universel. 

Le  décoré  prononça  ces  derniers  mots  d'une  voix  plus  sonore  et 
chercha  de  l'œil  un  fauteuil,  persuadé  sans  doute  que  les  quatre-vingt 
mille  livres  de  rente,  apportées  par  la  lettre  au  cachet  noir,  lui  don- 
naient le  droit  de  s'asseoir  même  en  présence  d'un  pair  de  France; 
mais  le  marquis  était  trop  gentilhomme  pour  ployer  le  genou  devant 
le  veau  d'or;  loin  de  là,  il  porta  la  tête  un  cran  plus  haut  et  se  con- 
tenta de  dire  d'un  air  indifférent  : 

—  Ah!  M.  Guibout  est  mort.  Tant  pis;  c'était  un  honnête  homme. 

—  Le  modèle  des  gens  de  bien,  et  je  le  pleurerai  toute  ma  vie, 
reprit  Alexandre  déjà  familiarisé  avec  le  langage  d'héritier.  Mais  la 
mort  est  la  destinée  commune.  La  perte  douloureuse  que  je  viens 
d'éprouver  me  rend  propriétaire  des  forges  de  Montespard;  je  de- 
viens donc,  monsieur  le  marquis,  votre  plus  proche  voisin,  et 
c'est  en  cette  qualité  que  je  me  présente  devant  vous.  Je  crois  savoir, 
continua  le  décoré  en  hésitant  un  peu  ,  que  des  considérations 
indépendantes  de  votre  volonté,  et  auxquelles  j'ai  le  tort  de  n'avoir 
pas  été  étranger,  vous  éloignent  en  ce  moment  de  votre  terre.  Par 
sa  position  industrielle,  mon  oncle  jouissait,  dans  notre  pays,  d'une 
influence  dont  j'hériterai,  je  l'espère.  Veuillez  donc  me  permettre, 
monsieur  le  marquis,  de  vous  offrir  mes  services.  Si  vous  pensez 
que  mon  intervention  officieuse  puisse  avoir  quelque  poids  auprès 
d'une  population  un  peu  effervescente,  disposez-en,  je  vous  en  prie; 
je  serai  trop  heureux  de  réparer,  en  cette  occasion,  mes  extrava- 
gances de  l'année  dernière. 

Le  pair  de  France  se  redressa  de  nouveau. 

— Le  marquis  de  Montespard,  dit-il  avec  une  certaine  hauteur,  n'a 
besoin  de  la  protection  de  personne  pour  habiter  son  château  dès 
qu'il  le  jugera  convenable.  Vous  vous  trompez,  monsieur;  je  suis  ici 
pour  des  raisons  de  santé  et  non  pour  aucune  de  celles  que  vous 
supposez.  —  Sa  dignité  mise  à  couvert ,  le  vieux  gentilhomme  reprit 
d'un  air  plus  gracieux  :  —  Du  reste,  monsieur,  je  vous  sais  gré  de 
votre  démarche.  Un  tort  avoué  d'une  part  doit  être  oublié  de  l'autre. 
Ainsi  ne  parlons  plus  de  ce  qui  s'est  passé  l'an  dernier.  A  mon  retour 
à  Montespard  je  serai  charmé  de  vous  recevoir.  Entre  nous,  conti- 
nua le  marquis  en  souriant  finement,  ce  que  la  forge  et  le  château 
ont  de  mieux  à  faire,  c'est  de  vivre  en  bonne  intelligence.  Songez 


REVtJE   DE   PARIS.  103 

qu'après  avoir  pillé  l'un ,  nos  petits  Mazaniello  du  Beaujolais  pour- 
raient fort  bien  se  chauffer  de  l'autre.  Mais  ,  j'en  suis  sûr,  je  parle  à 
un  homme  converti ,  et  convaincu  désormais  comme  moi  que  tout 
charivari  peut  Gnir  par  le  tocsin. 

—  Un  charivari!  eh!  monsieur  le  marquis,  il  y  a  de  la  rancune 
dans  ce  mot,  observa  le  jeune  homme  d'un  air  doucereux. 

—  Cette  petite  vengeance  ne  pourrait  plus  vous  atteindre,  répondit 
M.  de  Montespard.  Quand  on  a  comme  vous  quatre-vingt  mille  livres 
de  rentes,  on  ne  donne  plus  de  charivaris,  on  en  reçoit. 

Le  décoré  de  juillet  se  prêta  de  bonne  grâce  à  cette  plaisanterie , 
et,  profitant  de  la  disposition  favorable  de  son  interlocuteur,  reprit, 
non  sans  quelque  embarras  : 

—  Maintenant  que  vous  avez  bien  voulu  signer  la  paix,  permettez- 
moi  ,  monsieur  le  marquis ,  de  vous  entretenir  d'une  affaire  à  laquelle 
j'attache  la  plus  haute  importance,  et  qui,  je  le  crois,  ne  sera  pas 
sans  intérêt  pour  vous-même. 

Le  pair  de  France  offrit  une  chaise  au  jeune  visiteur,  prit  pour  lui- 
même  l'unique  fauteuil  de  la  chambre  et  s'assit  le  premier,  maintenant 
ainsi,  malgré  sa  politesse  parfaite,  la  prééminence  de  son  âge  et  de 
son  rang.  Quoique  sa  susceptibilité  bourgeoise  fût  en  secret  irritée 
de  cet  arrangement,  Alexandre  Guibout  entra  en  matière  avec  un 
redoublement  de  déférence. 

—  Ma  confession  sera  courte,  dit-il,  je  ne  veux  pas  vous  importu- 
ner. Depuis  que  j'ai  rencontré  à  Genève  Mlle  de  Chateauvieux ,  j'ai 
conçu  pour  elle  une  passion  dont  la  manifestation  irréfléchie  lui  a 
déplu  sans  doute,  car  à  plusieurs  reprises  j'en  ai  été  cruellement 
puni.  Cependant,  peut-être  me  fais-je  illusion,  je  n'ai  pas  perdu  tout 
espoir;  jusqu'ici  j'ai  dû  m'interdire  une  démarche  à  laquelle  m'en- 
hardit aujourd'hui  le  changement  de  mon  sort.  Les  différens  avan- 
tages sociaux  peuvent  se  compenser,  du  moins  je  le  pense.  Ma  for- 
tune me  permet  d'offrir  à  M,Ie  de  Chateauvieux  une  position  digne 
d'elle.  Ma  naissance  n'est  pas  noble,  il  est  vrai,  mais  elle  est  hono- 
rable. Ma  mère  était  une  demoiselle  de  Saint-Gorgon,  famille  an- 
cienne et  considérée,  Enfin,  monsieur  le  marquis,  c'est  à  vous,  ami 
de  M™e  de  Chateauvieux,  que  j'ose  adresser  une  demande  d'où  dé- 
pend mon  bonheur.  Si  vous  me  faisiez  l'honneur  de  l'accueillir  et  de 
devenir  mon  protecteur  auprès  de  ces  dames,  j'en  éprouverais  une 
éternelle  reconnaissance. 

Cachant  sous  une  indifférence  affectée  l'intérêt  que  lui  inspirait 
une  pareille  démarche,  le  marquis  garda  quelque  temps  le  silence. 


104  REVUE   DE   PARIS. 

—  Vous  comprenez,  dit-il  enfin,  qu'avant  de  vous  répondre  j'ai 
besoin  de  réfléchir.  Accepter  la  mission  dont  vous  me  chargez,  c'est 
prendre  l'engagement  de  vous  servir  de  tout  mon  crédit;  or,  je  ne 
m'engage  jamais  légèrement.  Revenez  demain;  d'ici  là  j'aurai  pris 
un  parti. 

Ce  délai  n'était  qu'un  acte  de  convenance,  car  la  décision  du  mar- 
quis fut  instantanée.  Avec  la  promptitude  de  jugement  particulière 
aux  hommes  spirituels,  il  traça  de  l'amoureux  solliciteur  une  sorte 
de  signalement  matrimonial,  formulé  à  peu  près  en  ces  termes  : 

—  Age  convenable,  physique  assez  bien  pour  un  mari,  manières 
vulgaires,  éducation  bourgeoise,  principes  politiques  détestables, 
nom  absurde,  fortune  superbe. 

—  Le  nom  peut  se  changer,  pensa  le  marquis  en  concluant;  Anas- 
tasie,  qui  est  bien  élevée,  se  chargera  de  réformer  l'éducation,  et  la 
fortune  de  corriger  les  principes  :  le  jeune  homme  est  déjà  dans  le 
bon  chemin;  pour  venir  me  voir,  il  avait  ôté  son  ruban. 

Le  vieillard  se  décida  donc  à  protéger  le  postulant,  l'antipathie 
qu'il  avait  conçue  pour  Bennezons  le  poussant  d'ailleurs  à  cette  réso- 
lution. Ce  fut  de  l'air  le  plus  affable,  et  avec  un  sourire  d'heureux 
présage,  qu'il  accueillit,  le  lendemain,  le  décoré  de  juillet. 

—  Mon  cher  monsieur  Guibout,  lui  dit-il  avec  une  familiarité  de 
grand  seigneur,  je  suis  à  vous,  comptez  sur  moi.  Il  est  quelques  petits 
arrangemens  nécessaires  et  dont  nous  conviendrons  plus  tard.  Vous 
êtes  un  homme  intelligent  et  raisonnable;  ainsi  je  suis  sûr  que  nous 
nous  entendrons  à  merveille.  Mme  de  Château  vieux  retourne  à  Ge- 
nève dans  deux  jours;  il  est  inutile  que  j'entame  la  négociation 
avant  son  départ.  Vos  intérêts  doivent  vous  appeler  dans  le  Beaujo- 
lais; allez-y,  mais  soyez  dans  un  mois  à  Genève.  D'ici  là  j'aurai,  je 
l'espère,  mené  l'affaire  à  bon  port. 

Alexandre  se  confondit  en  remerciemens  et  en  protestations  de 
reconnaissance;  mais,  dès  qu'il  eut  quitté  son  noble  protecteur,  l'ex- 
pression obséquieuse  de  sa  physionomie  se  changea  soudain  en  un 
épanouissement  ricaneur. 

—  Ah!  vieux  Polignac,  se  dit-il  en  employant  une  métaphore  po- 
litique fort  à  la  mode  alors  parmi  le  populaire  de  Paris,  tu  as  mordu 
à  l'hameçon  parce  qu'il  est  d'or!  J'espère  que  ces  deux  princesses 
seront  aussi  avides  que  toi.  Oui ,  dans  un  mois  je  serai  à  Genève.  S'il 
faut  manger  la  moitié  de  ma  fortune  pour  éblouir  cette  orgueilleuse 
créature,  je  la  mangerai  ;  et  quand  j'aurai  son  consentement,  quand 
elle  m'aura  dit  :  «  Je  serai  votre  femme,  »  je  lui  répondrai  :  «  Je  ne 


REVUE    DE   PARIS.  105 

veux  pas  de  vous.  »  Oui ,  sacrebleu  !  je  lui  dirai  :  «  Je  ne  veux  pas  de 
vous!  »  et  cela  le  jour  de  la  signature  du  contrat,  en  présence  de 
l'impératrice  sa  mère  et  de  toute  son  auguste  famille.  Ces  deux 
femmes-là  m'ont  trop  vexé;  je  serais  un  lâche  si  je  n'en  tirais  pas  une 
vengeance  éclatante. 

Ignorant  ce  projet  diabolique,  inspiré  peut-être  au  décoré  par 
l'histoire  du  marquis  de  Brunoy,  M.  de  Montespard  tint  fidèlement  sa 
promesse.  De  retour  à  Genève  avec  ses  deux  compagnes,  il  laissa 
passer  politiquement  une  quinzaine  de  jours,  afin  de  donner  à  l'ab- 
sence, ce  vent  destructeur,  le  temps  de  souffler  sur  le  souvenir  de 
Bennezons.  Ce  délai  écoulé,  un  jour  que  Mme  de  Chateauvieux  lui 
parlait  du  mariage  d'Anastasie  en  faisant  l'éloge  d'Armand ,  il  trouva 
l'occasion  opportune  et  entama  la  discussion. 

—  Sans  vos  engagemens  envers  ce  jeune  homme,  dit-il  d'un  air  de 
regret,  j'aurais  eu  un  autre  parti  à  vous  proposer. 

—  Proposez  toujours,  répondit  Mme  de  Chateauvieux;  vous  savez 
qu'une  femme  aime  assez  à  causer  mariage. 

—  C'est  tout  simplement  un  parti  de  80,000  livres  de  rentes,  reprit 
le  négociateur,  qui  mit  ce  propos  colossal  en  tête  de  son  attaque, 
ainsi  que,  pour  combattre  les  Romains,  Pyrrhus,  roi  d'Épire,  ran- 
geait des  éléphans  devant  son  front  de  bandière. 

La  femme  chevaleresque  tressaillit  sur  son  fauteuil,  comme  si  cet 
éléphant  d'or,  qui  a  nom  80,000  livres  de  rentes,  l'eût  touchée  de  sa 
trompe. 

—  Voilà  un  parti  digne  d'une  duchesse ,  dit-elle  en  se  remettant 
de  son  émotion.  De  qui  voulez-vous  parler? 

—  D'un  homme  que  vous  connaissez  déjà ,  quoique  peut-être  il  ait 
été  mal  apprécié  de  vous;  d'un  homme  dont  le  nom  va  vous  sur- 
prendre. 

—  Quel  préambule!  Mais  parlez  donc. 

—  D'Alexandre  Guibout,  puisqu'il  faut  l'appeler  par  son  nom, 
répondit  le  marquis  en  parodiant  le  vers  de  Lafontaine  au  sujet  de  la 
peste. 

Mme  de  Chateauvieux  fit  un  second  soubresaut.  Sans  lui  donner  le 
temps  de  prendre  la  parole,  le  pair  de  France  lui  expliqua  l'affaire 
dans  tous  ses  détails,  et  conclut  sa  harangue  en  demandant  formelle- 
ment la  main  d'Anastasie  pour  son  protégé.  La  promesse  faite  à 
Bennezons,  les  mots  sonores  d'honneur,  de  délicatesse,  de  loyauté, 
les  répugnances  inspirées  par  les  opinions,  la  naissance  et  les  ma- 
nières du  nouveau  prétendant,  furent  opposés  à  l'orateur,  comme 


106  REVUE  DE  PARIS. 

îl  s'y  attendait  et  sans  qu'il  s'en  inquiétât  beaucoup.  Ayant  prévu 
toutes  les  objections,  sa  réponse  à  chacune  d'elles  était  prête. 

—  Ma  chère  amie,  dit-il  à  son  interlocutrice  en  usant  du  langage 
familier  qu'autorisait  de  sa  part  une  longue  intimitié,  parlons  raison. 
La  richesse,  je  le  sais,  existe  souvent  sans  le  bonheur;  mais  lui,  en 
revanche,  ne  se  rencontre  que  bien  rarement  sans  elle.  Dans  notre 
classe  surtout,  la  fortune  est  une  nécessité.  Vous  n'êtes  pas  riche, 
Bennezons  l'est  moins  encore;  en  unissant  ces  deux  médiocrités,  vous 
arrivez  tout  droit  à  la  gêne  pour  Anastasie.  Je  dis  la  gêne;  si  elle  a 
plusieurs  enfans,  je  dirai  :  la  pauvreté.  Ce  projet  de  mariage  a  été 
conçu  sans  me  consulter,  et  dans  un  de  vos  momens  d'engouement 
romanesque.  Mais  aujourd'hui  que  j'en  appelle  à  votre  bon  sens  et  à 
votre  sollicitude  pour  votre  fille,  vous  avouerez  qu'il  ne  peut  pas 
supporter  une  discussion  sérieuse. 

—  M.  de  Bennezons  n'est  pas  riche,  j'en  conviens;  mais  sa  nais- 
sance est  excellente ,  et ,  à  mes  yeux,  c'est  une  considération  capitale. 

—  D'abord  les  Bennezons  sont  éteints,  et  celui-ci  est  d'une  famille 
greffée  sur  l'ancienne  on  ne  sait  comment. 

—  Il  est  Bennezons  véritable,  j'en  suis  certaine.  Savez-vous  que 
les  Bennezons  sont  la  fleur  de  la  noblesse  normande,  et  qu'ils  datent 
de  Charles-le-Chauve? 

—  Et  quand  ils  dateraient  de  Charles-le-Chauve!  ce  n'est,  après 
tout,  que  de  la  seconde  race,  répondit  le  vieux  gentilhomme  avec  le 
superbe  sourire  qu'eût  pu  se  permettre  un  Mérovingien  ressuscité. 

—  C'est  quelque  chose,  dit  en  riant  à  son  tour  Mme  de  Chateau- 
vieux. 

—  Quelque  chose,  mais  peu  de  chose.  Voyez-vous,  ma  chère  amie, 
en  France  il  y  a  une  trentaine  de  familles  historiques  dont  le  nom 
possède  une  importance  réelle.  Tout  le  reste ,  petite  noblesse  ou 
bourgeoisie,  doit  être  placé  au  même  rang.  Pour  moi,  entre  Benne- 
zons et  Guibout  je  ne  fais  aucune  différence;  et  vous-même,  vous 
vous  êtes  montrée  un  jour  de  mon  avis.  Entre  nous,  votre  mari  s'ap- 
pelait M.  Pourtois. 

— 11  ne  s'agit  pas  de  cela;  je  me  nomme  Mme  de  Chateauvieux. 
Comment  pensez-vous  que  ma  fille  puisse  s'appeler  Guibout? 

—  Cela  serait  d'autant  plus  déplorable,  dit  le  marquis  avec  un  sé- 
rieux affecté,  que  de  Guibout  on  fait  très  facilement  Gibou. 

—  Et  alors,  chaque  fois  qu' Anastasie  recevrait  du  monde,  on 
dirait  :  Nous  allons  prendre  le  thé  de  Mme  Gibou.  Vous  le  premier. 

—  J'en  suis  capable.  Mais,  comme  vous  le  disiez  tout  à  l'heure,  il 


REVUE  DE   PARIS.  107 

ne  s'agit  pas  de  cela.  Un  nom  ridicule  se  quitte;  je  ne  pense  pas  que 
le  jeune  homme  tienne  au  sien  le  moins  du  monde.  C'est  l'affaire  d'un 
pourvoi  devant  le  garde  des  sceaux;  pas  autre  chose. 

—  S'il  avait  une  terre?  observa  Mme  de  Chateauvieux  d'un  air  pensif. 

—  Une  terre!  Je  ne  crois  pas.  Mais  il  possède  près  de  Montespard 
des  étangs  magnifiques. 

—  Où  cela  mène-t-il? 

—  Droit  à  votre  but.  Jetez  dans  un  étang  dix  bourgeois ,  je  me 
charge  de  repêcher  dix  nobles.  M.  de  l'Étang  d'abord  ;  à  tout  suze- 
rain tout  honneur;  ensuite,  M.  de  Lamare,  M.  de  Leau,  M.  du  Jonc, 
M.  de  Labonde,  M.  de  Lile... 

—  M.  du  Brochet,  dit  à  son  tour  Mme  de  Chateauvieux;  faites-moi 
grâce  du  reste  de  la  pêche.  Mais  tout  cela  n'est  qu'une  plaisanterie. 

—  Voici  qui  n'est  pas  une  plaisanterie.  La  mère  de  M.  Guibout  était 
une  demoiselle  de  Saint-Gorgon ,  d'une  bonne  famille  du  Beaujolais; 
qui  empêche  notre  jeune  homme  d'en  relever  le  nom  et  les  armes? 
Mm!"  de  Saint-Gorgon!  Trouvez-vous  que  ce  nom  ferait  un  trop  mau- 
vais effet  à  la  porte  d'un  salon? 

—  Je  ne  dis  pas  cela;  au  contraire,  il  a  quelque  chose  de  chevale- 
resque qui  ne  me  déplaît  pas  ;  Saint-Gorgon!  je  crois  que  cela  irait 
assez  bien  à  Anastasie,  qui  est  grande  et  brune. 

Mme  de  Chateauvieux  se  laissa  vaincre  de  la  sorte,  article  par  ar- 
ticle; mais,  à  la  fin  de  la  discussion,  elle  réitéra  le  refus  par  où  elle 
avait  débuté,  et  déclara  que,  tout  en  reconnaisant  les  avantages  de 
l'alliance  qu'on  lui  proposait,  elle  était  décidée  à  tenir  la  parole  don- 
née à  M.  de  Bennezons.  Le  marquis  n'insista  pas ,  comptant  sur  les 
réflexions  de  son  ancienne  amie  plus  encore  que  sur  sa  propre  élo- 
quence. Il  ne  fut  pas  déçu  dans  ce  calcul.  La  femme  à  principes  hé- 
roïques et  religieux,  qui,  en  face  du  vieux  pair  de  France,  avait  pris 
la  défense  d'Armand,  passa  à  l'ennemi,  c'est-à-dire  au  Guibout, 
avant  d'avoir  rejoint  sa  fille.  A  son  retour  d'une  promenade  sur  le 
lac,  Anastasie  fut  assaillie  par  une  de  ces  attaques  maternellement 
impitoyables,  qui  vont  droit  et  raide,  comme  une  charge  de  cavale- 
rie, en  sabrant  au  profit  de  l'intérêt  tous  les  liens,  tous  les  sermens, 
tous  les  droits  de  l'amour.  A  son  tour,  la  jeune  fille  se  révolta  contre 
l'idée  de  rompre  l'alliance  dont  son  anneau  d'argent  était  devenu  le 
gage;  puis,  elle  discuta;  elle  versa  même  ces  larmes  qui  tranquillisent 
la  conscience,  car  toute  femme  s'absout  lorsqu'elle  a  pleuré;  puis, 
après  avoir  épuisé  ses  sanglots,  elle  se  soumit  ;  puis,  enfin,  elle  recon- 
nut qu'elle  avait  raison  de  se  soumettre.  Cortail,  qui,  seul,  eût  pu  plai- 


108  REVUE   DE   PARIS. 

«1er  la  cause  de  son  ami,  était  rentré  en  France,  où  l'appelait  son  ser- 
vice dans  son  nouveau  régiment.  Aucune  lettre  venue  de  la  Vendée 
n'apporta  à  M"e  de  Chateauvieux  un  de  ces  remords  qui  réveillent  le 
cœur;  ou  peut-être  la  prudence  maternelle  supprima-t-elle  une  cor- 
respondance qui  eût  contrarié  ses  projets.  Dès-lors  Bennezons  fut 
perdu ,  quoiqu'il  ne  fût  pas  encore  oublié. 

Quelques  jours  après,  M.  Alexandre  Guibout  de  Saint-Gorgon , 
ex-décoré  de  juillet,  car  il  n'était  plus  question  du  ruban  bleu  à 
liseré  amaranthe,  fit  son  entrée  à  Genève  dans  un  coupé  magnifique 
dont  le  cabriolet  d'arrière-train  contenait  deux  laquais  en  grand 
deuil,  et  qui  offrait  sur  chaque  panneau  l'écusson  des  Saint-Gorgon  : 
d'azur,  à  trois  têtes  de  gorgones  d'argent,  arrachées  de  gueules; 
armes  parlantes  et  terribles  que  Mme  de  Chateauvieux  proclama  sou- 
verainement chevaleresques.  Présenté  officiellement  par  le  marquis, 
le  prétendu  reçut  un  accueil  gracieux  qui  dissipa  en  partie  ses  projets 
de  vengeance.  Peu  à  peu  les  scènes  de  Saint  Gervais  furent  adroite- 
ment rappelées  par  les  deux  femmes,  et  reçurent  une  explication 
dont  la  douce  moquerie  devenait  flatteuse,  loin  de  blesser. 

—  J'avais  peur  de  vous,  lui  dit  une  fois  Anastasie  en  le  regardant 
avec  un  reste  de  timidité. 

Il  est  des  hommes  qui  sont  extrêmement  flattés  d'être  trouvés  ter- 
ribles par  les  femmes.  Alexandre  Guibout  était  du  nombre.  Cet  aveu 
lui  fut  donc  très  agréable  el  acheva  de  le  désarmer. 

—  Au  fait,  se  dit-il,  je  crois  bien  que  j'ai  dû  lui  faire  peur.  Avec 
ma  vieille  redingote  de  velours  et  ma  casquette  rouge,  j'avais  l'air 
d'un  Robert  Macaire. 

En  faisant  cette  réflexion ,  le  jeune  homme  glissa  un  regard  com- 
plaisant le  long  de  son  individu,  dont,  selon  lui,  un  costume  de  deuil, 
entièrement  neuf,  rehaussait  singulièrement  la  bonne  grâce. 

—  De  quoi  puis-je  me  plaindre?  reprit-il  en  lui-même;  si  je  n'ai 
pas  réussi  à  Saint-Gervais,  c'est  que ,  il  faut  l'avouer,  je  n'avais  rien 
de  fort  séduisant.  D'ailleurs,  comment  garder  rancune  à  tant  d'es- 
prit et  de  grâce?  Et  puis  enfin  :  Ce  n  est  pas  au  roi  de  France  de 
venger  les  injures  du  duc  d'Orléans! 

Deux  mois  après,  lorsque  le  contrat  fut  signé  en  présence  d'une 
brillante  réunion,  l'ex-décoré  de  juillet,  loin  d'imiter  le  marquis  de 
Brunoy ,  moula  sur  le  papier,  dans  le  ravissement  de  son  cœur,  le 
nom  de  Guibout  emmanché  de  Saint-Gorgon  et  illustré  d'un  prodi- 
gieux paraphe  auquel  cette  fois  Mme  de  Chateauvieux  ne  trouva  rien 
à  reprendre}  puis  le  lendemain,  devant  l'église  catholique  de  Genève, 


REVUE   DE    PARIS.  109 

il  prononça  le  oui  sacramentel,  avec  l'énergie  qu'il  déployait  quel- 
que temps  auparavant  en  chantant  la  Marseillaise. 

Quinze  jours  environ  après  ce  mariage,  M.  de  Montespard  fut 
accosté  dans  la  rue  des  Allemands,  naguère  la  plus  pittoresque  de 
Genève,  par  un  jeune  homme  qui  vint  à  lui  avec  empressement.  C'était 
Bennezons  pâle  et  amaigri,  l'air  fatigué,  la  barbe  longue,  les  vête- 
mensen  désordre.  Malgré  son  usage  du  monde,  le  marquis  resta  un 
moment  interdit. 

— Comment  se  portent  Mmes  de  Chateauvieux?lui  dit  pour  première 
parole  le  jeune  homme  sans  remarquer  son  embarras;  il  me  tarde 
tant  de  les  voir,  que,  si  j'écoutais  mon  désir,  j'irais  chez  elles  tout  de 
suite  en  costume  de  voyageur. 

Le  pair  de  France  avait  recouvré  son  sang-froid  habituel;  n'ayant 
aucune  raison  de  ménager  l'amant  abandonné,  il  lui  jeta  sans  pré- 
paration ces  foudroyantes  paroles  : 

—  Vous  aurez  un  compliment  à  faire  à  Anastasie.  Vous  savez  sans 
doute  qu'elle  est  mariée? 

—  Mariée!  s'écria  Bennezons  devenu  pâle  comme  un  mourant. 

—  Depuis  quinze  jours,  à  M.  de  Saint-Gorgon  :  vous  le  connaissez , 
vous  vous  êtes  battu  avec  lui  à  Saint-Gervais  ;  et  tenez ,  si  vous  vou- 
lez les  voir  tous  deux,  tournez  la  tête,  les  voilà  qui  passent. 

En  ce  moment  en  effet,  la  voiture  des  nouveaux  époux  traversait 
la  rue.  Ils  saluèrent  le  marquis,  mais  en  reconnaissant  Armand 
Anastasie  retira  précipitamment  la  tête. 

Bennezons  s'était  appuyé  contre  la  porte  d'une  maison;  peu  à  peu 
il  dompta  son  émotion,  et  levant  sur  le  vieillard  un  regard  plein  d'a- 
mertume: 

—  Si  cette  femme  vous  parle  de  moi,  lui  dit-il,  répondez-lui  que 
je  suis  condamné  à  mort  en  Vendée  et  que  j'y  retourne. 

Et  sans  ajouter  un  mot  il  s'éloigna. 

Le  6  juin  de  l'année  suivante,  dans  une  triste  clairière  de  la  Ven- 
dée, une  maison  dont  le  nom  ne  périra  pas,  brûlait  au  bruit  d'une 
fusillade  qui  couvrait  de  ses  détonnations  acharnées  les  sifflemens  de 
l'incendie  :  c'était  le  château  de  la  Pénissière!  Plusieurs  compagnies 
de  pantalons  rouges,  pour  employer  l'expression  du  pays,  attaquaient 
ce  logis  héroïque  défendu  par  une  poignée  de  Vendéens  ;  le  feu  sur 
la  tête,  le  feu  sous  les  pieds,  criblos  d'une  grêle  de  balles,  les  assié- 
gés se  battaient  sans  crainte  comme  sans  espoir,  tandis  que  deux 


110  REVUE   DE   PARIS. 

clairons,  placés  à  chaque  étage,  sonnaient  leur  fanfare  de  mort  et  rap- 
pelaient les  templiers  chantant  sur  le  bûcher.  A  la  fin  les  clairons  se 
turent  comme  s'étaient  tus  les  chevaliers;  le  feu  triomphait.  Le  toit 
enflammé  termina  le  combat  en  s'effondrant  sur  les  Vendéens,  ainsi 
que  s'abat  le  couvercle  d'une  bière.  Une  partie  de  la  garnison  se  fit 
jour  toutefois  par  une  trouée  victorieuse;  le  reste  demeura,  non  pas 
vaincu  ni  prisonnier,  mais  mort  et  déjà  enseveli. 

Parmi  les  assiégeans,  un  officier  se  tenait  immobile  devant  le  châ- 
teau! la  tète  tristement  penchée,  appuyé  sur  son  sabre  dont  il  trouait 
la  terre  par  un  mouvement  convulsif,  il  contemplait  d'un  œil  morne 
plusieurs  corps,  reconnus  à  la  blancheur  de  leurs  mains  pour  corps 
de  gentilshommes,  ainsi  que  s'exprimèrent  les  journaux  du  temps, 
et  que  des  soldats  tiraient  un  à  un  de  dessous  les  décombres.  Tout  à 
coup ,  il  se  pencha  en  pâlissant  vers  un  de  ces  cadavres  à  demi  con- 
sumé ,  lui  souleva  la  main  gauche,  et  à  la  vue  d'un  anneau  d'argent 
dont  il  reconnut  la  forme  étrange,  jeta  un  cri  qui  se  perdit  dans  les 
autres  clameurs  de  cette  scène  de  carnage  : 

—  Armand  ! 

Gortail,  car  c'était  lui  que  l'impitoyable  loi  de  la  guerre  avait 
amené  en  présence  de  son  ancien  frère  d'armes,  se  mit  à  genoux  el 
pleura.  Il  fit  creuser  ensuite  une  fosse  qu'il  ouvrit  lui-même,  et  après 
avoir  pris  l'anneau,  seul  signe  auquel  il  eût  pu  reconnaître  un  corps 
défiguré  par  les  flammes,  coucha  son  ami  dans  cette  tombe  de  soldat , 
pensant  qu'il  ne  saurait  lui  en  trouver  une  plus  glorieuse. 

Plusieurs  mois  après,  le  régiment  de  Cortail  vint  à  Paris.  La  pre- 
mière visite  de  l'ami  d'Armand  fut  pour  Mme  de  Saint-Gorgon  ,  ren- 
trée en  France  depuis  quelque  temps  avec  sa  mère  et  son  mari.  A  la 
vue  de  son  parent,  Anastasie  rougit  un  peu;  mais  l'usage  du  monde 
lui  fit  promptement  dompter  cet  embarras  causé  par  les  souvenirs  de 
Saint-Gervais.  S'approehant  de  la  cheminée ,  la  jeune  femme  prit  dans 
une  coupe  une  bague  ornée  de  brillans,  qu'elle  choisit  parmi  plusieurs 
autres,  et  l'offrant  à  son  cousin  avec  un  geste  gracieux  : 

—  Félix,  lui  dit-elle,  vous  n'étiez  pas  à  mon  mariage,  et  depuis 
je  ne  vous  ai  pas  vu  ;  mais  ne  croyez  pas  que  je  vous  aie  oublié. 
Voici  qui  vous  attend  depuis  long-temps ,  c'est  mon  présent  de  noce. 

—  J'ai  aussi  une  bague  à  vous  offrir,  répondit  Cortail  d'un  ton 
sévère  et  sombre;  et  il  lui  présenta  l'anneau  d'argent. 

Mme  de  Saint-Gorgon  rougit  et  pâlit  presque  en  même  temps. 

—  Qui  vous  a  remis  cet  anneau?  dit-elle  ensuite  d'une  voix  faible. 

—  La  mort,  répondit  l'officier  gravement;  je  l'ai  pris  au  doigt 


REVUE   DE   PARIS.  111 

d'Armand  de  Bennezons,  tué,  il  y  a  trois  mois,  au  château  delaPé- 
nissière. 

Anastasie  tomba  sur  un  fauteuil  en  se  bouchant  les  yeux  ;  sa  dou- 
leur, réelle  en  ce  moment,  s'épancha  par  des  larmes  abondantes  au- 
tant qu'amères  ;  selon  l'usage  des  jeunes  filles  qui  se  laissent  marier, 
elle  justifia  sa  conduite  aux  dépens  de  sa  mère  qu'elle  accusa  de  des- 
potisme; et,  de  plus  en  plus  abandonnée  à  son  chagrin,  elle  finit  par 
confesser  à  son  cousin  l'antipathie  que  lui  inspirait  son  mari. 

—  Je  n'ai  jamais  aimé  qu'Armand,  dit-elle  en  sanglottant  ;  au  nom 
du  ciel,  donnez-moi  sa  bague!  elle  ne  me  quittera  qu'à  la  mort. 

A  la  vue  d'un  désespoir  si  profond,  Cortail,  ému  et  presque  repen- 
tant, passa  au  doigt  d' Anastasie  l'anneau  d'argent,  ainsi  devenu  le 
symbole  de  fiançailles  étranges  entre  une  florissante  jeune  femme 
du  faubourg  Saint -Germain  et  un  cadavre  couché  bien  loin,  au 
fond  d'un  bois  de  la  Vendée.  Jusqu'à  présent  Mme  de  Saint-Gorgon 
a  tenu  son  serment.  L'anneau  d'argent  brille  toujours  à  sa  main  gau- 
che, à  l'exclusion  de  tout  autre,  car,  par  un  raffinement  de  femme, 
elle  a  exilé  à  la  main  droite  tous  les  autres  joyaux  de  son  baguier, 
même  l'alliance  de  son  mariage.  Cette  conduite  est  motivée,  selon 
l'usage,  aux  yeux  d'Alexandre  Guibout,  par  une  imaginaire  fidélité 
au  souvenir  d'une  amie;  mais  le  monde,  moins  crédule  que  les  maris  à 
l'égard  des  bagues  données  par  les  compagnes  de  pensionnat,  a  déjà 
calomnié  plus  d'une  fois  la  main  gauche  de  Mnu  de  Saint-Gorgon.  De 
leur  côté,  plusieurs  jeunes  gens  des  plus  beaux,  des  plus  élégans, 
ou  des  plus  spirituels  de  l'aristocratie  parisienne,  ont  juré  guerre  à 
mort  à  l'anneau  d'argent.  L'un  veut  le  conquérir,  l'autre  le  rempla- 
cer; l'un  ou  l'autre  réussira-t-il?  qui  peut  le  dire?  Anastasie  por- 
tera-t-elle  jusqu'à  la  mort,  ainsi  qu'elle  l'a  juré,  la  bague  du  roma- 
nesque et  malheureux  Bennezons?  Arioste  et  Boccace  en  eussent 
douté;  pour  moi,  je  le  crois;  sans  doute  je  ne  voudrais  pas  assurer 
l'anneau  d'argent  contre  une  rivalité  que  l'avenir  lui  réserve  peut- 
être.  11  est  exposé  à  rencontrer  un  jour  un  voisin,  mais  un  rempla- 
çant, je  ne  veux  pas  le  supposer  ;  car  enfin  une  main  a  cinq  doigts. 
Les  défunts  et  les  vivans  ne  se  gênent  guère  mutuellement;  et  d'ail- 
leurs quelle  femme  douée  d'une  ame  chevaleresque  pourrait,  même 
pour  obéir  aux  exigences  d'une  nouvelle  passion,  répudier  le  souve- 
nir d'un  amant  de  vingt-cinq  ans,  mort  au  combat  de  la  Pénissière? 

Charles  de  Bernard. 


GRENADE. 


19  septembre  18". 

Il  faut  qu'il  y  ait  vraiment  quelque  chose  de  magique  dans  ces  mots  de 
Grenade,  l'Alhambra  et  tes  orangers  des  rois  maures  que  Mmc  de  Staël  ne 
pouvait  prononcer  sans  être  émue  jusqu'aux  larmes,  puisque  moi-même,  ce 
n'est  pas  sans  une  certaine  émotion  que  je  date  de  cette  poétique  cité  la 
lettre  que  je  vous  adresse.  Sans  doute  les  Arabes,  grands  nécromanciens 
s'il  en  fut  jamais,  ont  caché  sous  cet  assemblage  de  lettres  quelque  for- 
mule cabalistique  qui  a  le  pouvoir  d'évoquer  tout  d'un  coup,  devant  celui  qui 
le  prononce,  huit  siècles  tout  entiers  de  poésie  et  de  gloire;  car  il  n'a  tenu 
qu'à  moi,  pendant  toute  cette  matinée,  que  je  n'échangerais  pour  aucune 
tiutre  dans  ma  vie,  de  me  croire  ramené  de  quelques  siècles  en  arrière, 
aux  jours  du  dernier  des  souverains  de  Grenade,  de  ce  Boabdil,  el  rey  cltico 
(  le  petit  roi  ),  dont  j'ai  vu  le  portrait  ce  matin ,  à  côté  de  celui  de  ses  habiles 
et  heureux  concurrens,  Ferdinand  et  Isabelle. 

Dans  ce  pénible  voyage,  entrepris  follement  pendant  la  canicule,  sous  le 
ciel  ardent  de  l'Andalousie,  c'était,  avant  tout,  Grenade  que  je  voulais  voir; 
et  si  l'on  ne  m'eût  laissé  qu'un  seul  jour  à  passer  dans  une  seule  cité  de 
l'Espagne ,  ce  jour,  c'est  à  Grenade  que  j'aurais  voulu  le  donner.  Enfin ,  j'ai 
vu  l'Alhambra,  et,  chose  rare  dans  mes  souvenirs  de  voyages,  je  n'ai  pas 
été  désappointé  :  j'ai  trouvé  autre  chose,  mais  j'ai  trouvé  aussi  plus  et 
mieux  que  je  n'attendais.  Le  fini  des  détails  et  leur  harmonieux  effet  m'ont 
fait  oublier  la  petitesse  de  l'ensemble;  et  quiconque  voudra  bien  prendre 
son  parti  de  ne  pas  chercher,  dans  cette  ravissante  bonbonnière  de  marbre 
qu'on  appelle  l'Alhambra,  le  grandiose  de  la  mosquée  de  Sainte-Sophie  ou  du 
palais  du  grand-seigneur  à  Stamboul,  ne  courra  pas  plus  de  risque  d'être 
désappointé  que  moi.  Aussi  bien,  est-ce  un  reproche  à  faire  à  tous  les  artistes 
qui  ont  dessiné  l'Alhambra,  menteurs  à  double  titre,  et  comme  artistes  et 
comme  voyageurs,  d'avoir  toujours  exagéré  ses  proportions  si  réduites, 
mais  en  môme  temps  si  gracieuses.  Même  en  face  de  la  réalité,  ils  semblent 
n'avoir  tous  vu  que  l'idéal  gigantesque  qu'ils  avaient  apporté  avec  eux  tout 
dessiné  dans  leur  cerveau  ,  comme  si  la  vérité  n'était  pas  ici  au  moins  aussi 
poétique  que  le  mensonge. 

Ce  matin  ,  à  six  heures,  j'étais  sur  pied  pour  commencer  mon  pèlerinage 
<n  tierra  de  M or os ,  en  terre  de  Maures,  comme  disent  les  chroniques,  avant 
v-gue  le  brûlant  soleil  de  Grenade  ne  perçât  jusque  sous  les  épais  feuillages 


REVUE  DE   PARIS.  113 

de  la  kuerla  de  Boabdil.  Mais  à  peine  sorti,  un  air  frais  et  perçant,  dont 
mes  poumons  ne  s'accommodaient  guère  mieux  que  de  celui  de  Madrid, 
me  rappela  que  je  me  trouvais,  avec  la  cité  de  Grenade ,  à  quelques  mille 
pieds  au-dessus  du  niveau  de  la  mer,  et  que,  si  le  jour  j'étais  en  Afrique, 
la  nuit  et  le  matin  j'étais  en  Suisse  ou  dans  les  Pyrénées.  Il  y  a  deux  choses 
que  j'avais  tout-à-fait  oubliées  depuis  deux  mois  que  je  voyage  en  Anda- 
lousie, c'est  le  froid  et  la  pluie;  et  bien  que  je  me  sois  surpris  quelquefois 
à  désirer  l'un  ou  l'autre,  en  enfant  gâté,  qui,  lassé  de  brioche,  veut  avoir 
du  pain  bis,  j'avoue  que  cette  poignante  sensation  du  froid,  sur  une  poi- 
trine habituée  à  l'air  tiède  de  Malaga  ou  de  Cadix,  ne  fut  rien  moins 
qu'agréable.  Mais  bientôt  le  soleil,  en  se  montrant  au-dessus  des  tours 
rougeàtres  de  la  forteresse  maure,  me  fit  oublier  cette  sensation  pénible, 
et  je  gravis  avec  courage  la  longue  et  tortueuse  montée  qui  conduit  de 
Grenade  à  l'Alhambra. 

Tout  à  coup  une  large  porte,  chrétienne  d'un  côté,  arabe  de  l'autre,  et 
taillée  dans  un  épais  massif  de  pierres  de  taille,  vint  me  barrer  le  chemin, 
et  une  inscription  espagnole  m'apprit  que  j'entrais  dans  la  juridiction  de  la 
forteresse  de  l'Alhambra.  Certes,  le  style  de  cette  porte,  style  qui  n'est  à 
vrai  dire  ni  moresque,  ni  gothique,  ni  romain,  n'a  rien  de  bien  gracieux. 
Le  cintre  arabe  si  élégant  y  est  à  peine  indique;  mais  c'était  le  premier  pas 
que  je  faisais  sur  le  territoire  maure,  et  je  doute  que  jamais  sectateur  de 
l'Islam  ait  franchi  la  porte  du  paradis  avec  plus  de  respect  que  je  n'en 
éprouvai  en  pénétrant  dans  le  saint  lieu. 

Déjà  le  soleil ,  en  s'élevant  sur  l'horizon ,  avait  échauffé  les  rues  tortueuses 
de  Grenade  et  la  rampe  qui  conduit  à  l'Alhambra;  mais  à  peine  j'eus  fran- 
chi la  porte  de  la  citadelle,  qu'une  délicieuse  fraîcheur  m'assaillit  sous 
cette  voûte  épaisse  de  feuillage  qui  recouvrait  des  deux  côtés  le  chemin. 
Il  faut  avoir  parcouru  d'un  bout  à  l'autre,  pendant  l'été,  cette  aride  et 
triste  Andalousie  ;  il  faut  avoir  fait  des  lieues  et  des  journées  à  travers  ces 
plateaux  brûlés  et  ces  plaines  poudreuses  où  ,  vingt  milles  à  la  ronde,  l'œil 
ne  rencontre  pas  un  arbre,  pour  apprécier  tout  ce  qu'il  y  a  de  volupté  à  se 
sentir  transporté  tout  d'un  coup  sous  cette  épaisse  ramée,  et  enveloppé, 
comme  d'un  vêtement,  de  la  fraîcheur  qu'elle  exhale;  à  deviner  à  travers  les 
branches  le  soleil  qu'on  ne  voit  pas,  à  entendre  de  tous  côtés  l'eau  ruisseler 
sous  leurs  feuilles  humides,  et  à  respirer  à  longs  traits  leur  fraiche  et  bal- 
samique odeur.  Moi,  qui,  à  Cadix,  allais  au  théâtre,  ne  fût-ce  que  pour  voir 
des  arbres  en  peinture,  c'était  enfin  de  véritables  arbres  que  j'avais  là, 
devant  moi  ;  c'était  sous  une  boune  ombre,  bien  réelle  et  bien  fraîche,  que 
je  m'étendais  à  mon  aise ,  sans  être  obligé,  comme  sur  la  route  de  Malaga, 
de  disputer  aux  chèvres  un  coin  d'ombre,  sous  un  buisson ,  pour  le  partager 
avec  elles. 

Je  l'avouerai  franchement ,  peut-être  en  Suisse  ou  en  Normandie  cette 
voûte  de  hêtres  et  d'ormeaux  sous  laquelle  je  me  promenais  n'aurait  rien  eu 
que  de  fort  ordinaire;  mais  le  sol  où  ils  croissaient  s'appelait  Grenade,  et  ces 
grandes  tours  rougeàtres  que  je  voyais  percer  à  travers  leur  feuillage  avaient 
nom  l'Alhambra;  c'en  était  assez  pour  parer  d'un  prestige  de  poésie  tous 
les  objets  que  j'avais  autour  de  moi.  Et  puis,  au  milieu  de  celte  végétation 
toute  septentrionale  qui  m'entourait,  il  y  avait  un  charme  piquant  à  voir 
poiodreçàet  là  la  raquette  épineuse  d'un  nopal,  ou  le  fer  de  lance  d'uu 

TOME    XLVII.       KOVEMERI.  8 


114  REVUE  DE  PARIS. 

agave,  ou  la  tige  svelte  d'un  laurier  rose,  qui  venaient  vous  rappeler  de 
temps  en  temps  que  vous  étiez  en  Andalousie.  D'ailleurs  la  coquette  Gre- 
nade, habituée  à  être  visitée  dès  le  matin  par  les  étrangers,  avait  déjà  paré 
son  Alliambra  :  des  détachemens  de  forçats,  transformés  en  jardiniers, 
présidaient  à  sa  toilette  ,  et  réparaient  le  chemin,  ou  épluchaient  les  plates- 
bandes  de  fleurs.  C'était  partout  un  bizarre  et  curieux  mélange  de  nature 
sauvage  et  de  nature  cultivée,  de  ruines  antiques  et  de  masures  modernes , 
humbles  échoppes  tout  étonnées  de  se  trouver,  comme  un  mendiant  à  la 
porte  d'un  palais,  sur  ce  sol  foulé  tant  de  fois  par  les  pieds  des  khalifes. 

Mais ,  après  tout ,  ce  n'étaient  pas  des  arbres  que  j'étais  venu  voir  à  l'Al- 
hambra,  et  je  me  décidai  enfin  à  quitter  cette  magnifique  avenue  pour  en- 
trer dans  la  citadelle  par  l'étroite  et  gracieuse  porte  qui  en  ouvre  l'accès. 
Cette  fois  c'était  bien  une  véritable  porte  arabe,  avec  son  cintre  recourbé 
comme  les  deux  bouts  d'un  croissant,  armes  parlantes  dont  l'islamisme  a 
partout  blasonné  son  architecture.  Du  reste  aucun  ornement,  aucune  sculp- 
ture; rien  que  cette  porte  ,  haute  et  élancée ,  belle  de  sa  simplicité  même, 
et  qui  contrastait  si  heureusement  avec  l'épais  massif  quadrangulaire  de 
briques  rouges  où  elle  se  trouve  enchâssée ,  comme  la  niche  d'un  saint  sous 
un  mur  d'église.  Deux  ou  trois  soldats  espagnols,  y  compris  le  factionnaire 
qui  montait  sa  garde  assis,  me  laissèrent  passer  sans  mot  dire,  sans  même 
me  demander  si  j'étais  chrétien  ou  maure ,  et  je  me  trouvai  en  pleine  terre 
d'Alhambra,  prêt  à  demander  audience  à  tous  ces  vénérables  fantômes  de 
rois  enturbannés  dont  je  venais  troubler  la  poussière. 

Quand  j'ai  parlé  de  la  petitesse  de  l'Alhambra ,  il  faut  pourtant  s'entendre. 
L'Alhambra,  dans  son  ensemble,  est  une  forteresse  moresque,  et  il  en  est 
peu  assurément  au  monde  de  plus  vastes  et  de  plus  imposantes.  Son  enceinte 
renferme ,  en  quelque  sorte,  une  autre  ville  au-dessus  de  la  ville  de  Grenade, 
et  l'on  peut  s'en  faire  une  idée  en  apprenant  qu'elle  contient,  outre  les  im- 
menses tours  qui  subsistent  encore,  un  palais  moresque,  une  église  et  un 
palais  chrétien,  une  esplanade  assez  vaste  pour  y  faire  manœuvrer  un  régi- 
ment et  une  demi-lieue  de  jardins.  Mais  l'Alhambra  proprement  dit,  c'est- 
à-dire  le  palais  des  rois  maures,  est  un  petit  réduit,  une  bonbonnière  (il 
faut  bien  que  je  répète  ce  mot,  car  il  n'y  en  a  pas  d'autre  qui  exprime  aussi 
bien  ma  pensée)  faite  pour  donner  une  plus  juste  idée  de  la  richesse  et  du 
goût  des  souverains  de  Grenade  que  de  leur  puissance.  Ce  diminutif  de  palais 
ne  s'appelle  pas,  en  espagnol,  l'Alhambra,  mais  la  Casa-Real,  et  il  faut, 
pour  la  visiter,  une  permission  que  l'on  donne  à  tout  le  monde ,  et  que ,  chose 
rare  en  Espagne,  on  ne  fait  pas  payer. 

La  première  impression ,  en  entrant  dans  la  forteresse ,  est  triste  et  sévère  : 
à  gauche,  les  vieilles  ruines  de  cinq  ou  six  tours  moresques,  dont  la  plus 
élevée  sert  encore  de  beffroi ,  et  qu'une  cloche  chrétienne  protège  contre  les 
injures  des  hommes,  comme  la  croix  protège  le  Colysée  romain;  à  gauche, 
les  ruines  plus  jeunes  d'un  palais  bâti  par  Charles-Quint ,  qui  a  voulu ,  après 
Ferdinand  et  Isabelle,  laisser  sa  trace  à  l'Alhambra,  palais  qui  ne  fut  et  ne 
sera  jamais  qu'une  ruine ,  car  il  n'a  pas  été  achevé,  et  sa  belle  façade  dans 
le  style  de  la  renaissance,  sans  toit  et  tout  à  jour  avec  ses  grandes  fenêtres, 
brave  hardiment  les  injures  du  temps  qu'elle  supporte  depuis  trois  siècles 
sans  avoir  perdu  une  pierre. 

Ce  palais,  œuvre  de  Berruguete,  le  plus  célèbre  architecte  de  l'époque 


REVUE   DE   PARIS.  115 

de  Charles-Quint,  semble  avoir  été  bâti  par  le  puissant  empereur  dans  une 
émulation  juvénile  d'artiste  et  de  roi ,  comme  pour  montrer,  à  côté  du  palais 
des  rois  maures ,  ce  que  pouvait  faire  l'art  de  leurs  vainqueurs,  l'art  espa- 
gnol et  chrétien  alors  dans  toute  sa  spendeur.  Mais  les  architectes  de  l'Es- 
pagne n'ont  pas  vaincu  comme  ses  généraux.  Le  somptueux  édifice,  bat 
sur  une  portion  même  de  l'Alhambra,  et  qui  étaie  de  ses  lourdes  assises  de 
pierre  le  frêle  édifice  qui  repose  sur  lui ,  est  resté  inachevé  ;  sa  triple  façade , 
dans  le  style  imposant,  mais  bâtard  de  la  renaissance,  avec  ses  arcs  surbaissés, 
et  ses  riches  et  lourdes  fenêtres  affaissées  sous  le  poids  des  sculptures ,  forme 
un  contraste  peu  heureux  avec  les  sveltes  colonnettes  et  les  broderies  déli- 
cates des  patios  de  l'Alhambra,  qu'un  simple  mur  sépare  de  lui.  L'œil,  qui 
cherche  de  tous  côtés  des  fabriques  moresques,  s'étonne  et  s'afflige  de  voir 
se  dresser  debout,  comme  une  décoration  de  théâtre,  en  face  de  ces  belles 
tours  moresques  dont  les  bastions  rougeàtres  s'écroulent  sous  le  faix  des  ans  , 
ce  grand  mur  de  pierre  découpé  à  jour,  vivant  emblème  de  toute  cette 
grandeur  déchue,  et  de  cette  gloire  inachevée  qui  caractérise  l'Espagne 
depuis  Charles-Quint. 

Laissant  donc  de  côté  le  squelette  décharné  de  l'œuvre  du  Berruguete, 
j'entrai  dans  la  Casa-Real,  qu'on  me  permettra  d'appeler,  au  lieu  de  ce  triste 
nom  moderne,  de  son  antique  et  vrai  nom  d'Alhambra  ,  et  je  me  trouvai 
tout  d'un  coup  dans  ce  noble  vestibule  du  palais  des  rois  de  Grenade,  connu 
sous  le  nom  de  Patio  de  los  Arrayanes  (  la  Cour  des  Myrtes).  Qu'on  ne  s'at- 
tende pas  ici  à  me  voir  décrire  en  détail  toutes  les  merveilles  de  ce  lieu 
enchanté,  et  mesurer  pied  à  pied  ses  sveltes  colonnades  et  ses  longues  gale- 
ries aux  festons  de  stuc  et  de  marbre.  L'enthousiasme  vrai ,  chose  rare  par 
le  temps  et  par  les  touristes  qui  courent,  se  sent  et  ne  se  jauge  pas,  et ,  pour 
dire  la  vérité ,  je  ne  vois  pas  ce  que  quelques  pieds  de  longueur  de  plus  au- 
raient pu  ajouter  au  sentiment  de  religieuse  admiration  dont  je  me  sentis 
saisi  en  entrant  dans  celte  enceinte.  En  fait  de  détails  de  ce  genre,  d'ail- 
leurs, l'auteur  du  Paseos  arlislicos  de  Granada ,  et  M.  de  Laborde,  dans 
son  excellente  description  de  l'Alhambra,  ne  m'ont  laissé  rien  à  faire,  et  je 
renvoie  à  leurs  ouvrages  ceux  qui  seraient  curieux  de  savoir  au  juste  dans 
combien  de  pieds  cubes  on  est  parvenu  à  enfermer  l'une  des  merveilles  du 
monde. 

Le  Patio  de  los  Arrayanes  est  une  cour  ouverte,  en  forme  de  carré  long, 
au  milieu  de  laquelle  s'étend  une  pièce  d'eau  étroite,  entourée  de  plates- 
bandes  de  fleurs  et  de  cyprès  nains  et  taillés,  dont  la  coquette  symétrie 
s'harmonise  parfaitement  avec  le  style  symétrique  et  fleuri  de  l'architecture 
arabe.  De  longs  murs  blancs,  coupés  çà  et  là  par  quelques  portes  délicate- 
ment ciselées,  s'étendent  des  deux  côtés;  mais,  aux  deux  extrémités,  règne 
une  double  galerie  où  s'étalent  dans  toute  leur  splendeur  les  inépuisables 
caprices  de  cet  art  fantastique  qui  semble  éclos  sous  la  main  des  fées.  La 
riche  salle  des  ambassadeurs ,  que  vous  apercevez  au  fond  du  Patio,  s'ouvre 
devant  vous  comme  une  échappée  de  vue  lointaine  sur  ce  monde  de  féerie  , 
terrestre  paradis  où  il  ne  manque ,  pour  le  peupler,  que  des  femmes  et  des 
parfums.  Mais  à  travers  la  première  galerie  par  laquelle  vous  êtes  entré , 
vous  apercevez  bientôt  le  Patio  de  los  Leones  et  la  fameuse  fontaine  ûcs. 
lions ,  et  le  Patio  de  los  Arrayanes ,  comme  le  vestibule  du  temple ,  est  bien 
vite  délaissé  pour  le  sanctuaire. 

8. 


116  REVUE    DE   PARIS. 

J'essaierai  encore  bien  moins  de  décrire  en  détail  ce  lieu  de  délices,  qui , 
malgré  l'exiguité  de  ses  proportions,  est  peut-être  une.  des  plu-  saisissantes 
et  des  plus  exquises  merveilles  que  l'art  ait  jamais  enfantées.  Tous  les  murs 
de  Paris  sont,  depuis  quelques  années,  tapissés  de  dessins  de  l'Alhambra, 
et  toutes  mes  descriptions  vaudraient-elles  quelques  traits  du  crayon  de 
Roberts?  D'ailleurs  les  termes  techniques  qu'il  faudrait  employer  effraient 
mon  ignorance  et  lasseraient  bientôt  la  patience  de  mes  lecteurs.  J'aime 
mieux  leur  raconter  tout  bonnement  ce  que  j'ai  senti  ,  et  en  appeler,  pour 
deviner  le  reste,  à  leur  imagination,  aidée  d'un  simple  croquis  de  l'Alhambra 
qu'ils  peuvent  étudier  chez  le  premier  marchand  d'estampes  du  houlevart. 

La  sensation  qui,  chez  moi,  domine  toutes  les  autres  en  face  de  toute  ruine 
célèbre,  et  surtout  de  ces  ruines  du  midi,  si  fardées  encore  et  si  belles  dans 
leur  décadence,  c'est  une  espèce  d'incrédulité  stupide,  et  d'impuissance  de 
me  figurer  que  ces  murs  que  j'ai  là  devant  moi  soient  aussi  vieux  qu'on  me 
le  conte.  Mais  jamais  peut-être  cette  sensation  bizarre  n'avait  été  aussi  vive 
que  devant  l'Alhambra,  la  plus  riante  et  la  mieux  conservée  de  touies  les 
ruines,  si  l'on  peut  donner  ce  nom  à  une  habitation  que  les  maîtres  sem- 
blent avoir  quittée  d'hier,  pour  y  revenir  demain.  Le  fard  ,  hélas  !  s'y  trouve 
aussi  comme  sur  la  joue  d'une  vieille  coquette,  car  les  barbares  possesseurs 
de  ce  bijou  de  stuc  et  de  marbre  ont,  il  y  a  quelque  quarante  ans  ,  recrépi 
à  la  chaux  toutes  les  broderies  de  sa  dentelle  de  pierre ,  et  bouché  avec 
un  ignoble  ciment  les  rides  que  le  temps  impitoyable  y  avait  laissées. 

Mais,  malgré  tout  ce  que  les  conquérans  de  Grenade  ont  pu  faire  depuis 
trois  siècles  pour  gâter  l'Alhambra  tout  en  le  conservant,  le  Patio  de  los  L<oncs 
suffirait  à  lui  seul  pour  nous  révéler  toute  une  civilisation  ,  tout  un  peuple , 
toute  une  époque  !  Pour  moi,  pendant  un  grand  quart  d'heure,  j'avais  peine 
à  me  persuader  que  les  indolens  monarques  de  Grenade  à  son  déclin  eus- 
sent réellement  quitté  ce  lieu  de  délices  où  ils  oubliaient  tout ,  jusqu'au  trône 
qu'ils  allaient  perdre  ;  il  me  semblait  encore  entendre  sur  ces  grandes  dalles 
de  marbre,  endormies  depuis  tant  de  siècles,  le  bruit  des  sandales  traî- 
nantes de  Boabdil,  ou  le  pas  plus  léger  de  quelque  odalisque  favorite  dont 
le  voile  flottant  s'accrochait  à  une  branche  d'oranger.  J'avais  besoin  de  re- 
garder de  temps  en  temps  l'impassible  figure  du  gardien  de  l'Alhambra,  le 
type  espagnol  le  plus  complet  que  j'aie  jamais  rencontré,  pour  m'assurer 
que  c'était  bien  un  vicjo  chrisliano,  un  vieux  chrétien  à  barbe  grise,  que 
j'avais  à  côté  de  moi ,  au  lieu  d'un  des  muets  du  harem  de  Boabdil. 

Le  brave  homme  enfin,  lassé  de  mon  tenace  silence,  se  décida  à  me  laisser 
seul  avec  les  fantastiques  habitans  de  ce  lieu  enchanté,  et  je  pus  tout  à  mon 
aise  me  vieillir  de  trois  ou  quatre  siècles ,  et  faire  à  loisir,  appuyé  contre  un 
fût  de  colonne,  de  l'histoire  d'Espagne,  comme  on  n'en  fait  ni  dans  les 
livres  ni  à  Paris.  Je  ne  sais  si  je  me  trompe,  mais  il  me  sembla  que  ces  deux 
heures  passées  à  l'Alhambra  me  faisaient  entrer  plus  avant  que  toutes  les 
recherches  de  la  science  et  que  sa  lettre  morte  dans  l'esprit  de  ce  peuple 
mystérieux  ,  dont  le  véritable  caractère  est  encore  une  énigme.  En  lace  de 
cette  miniature  de  la  vie  orientale  que  j'avais  devant  mes  yeux,  avec  ses  pro- 
portions exiguës,  son  élégance  un  peu  maniérée,  et  son  architecture  pliant, 
comme  sa  poésie,  sous  le  faix  desornemens,  je  compris  tout  d'un  coup,  par 
une  de  ces  vives  intuitions  que  l'étude  seule  ne  donne  pas,  comment  cette 
conquête  arabe,  naguère  à  l'étroit  dans  l'Espagne,  avait  fini  par  tenir  tout 


REVUE  DE  PARIS.  117 

entière  dans  les  murs  de  l'A  lhambra,  et  y  rouler  sur  elle  même,  comme  un 
serpent,  cette  spirale  immense  q  ui  avait  d'abord  enfermé  l'univers.  Ce  riant 
harem  plus  semblable  à  un  boudo  ir  qu'à  un  palais  de  roi ,  ces  frais  ombrages 
aux  eaux  murmurantes,  ces  b  ains  souterrains  où  la  voûte  percée  d'étoiles 
ne  laissait  descendre  sur  les  grandes  cuves  de  marbre  qu'un  demi-jour  doux 
et  voilé;  cet  air  qui  semblait  tiède  des  parfums  de  l'Orient,  ces  arbres  verts 
encore  de  leur  éternelle  jeunesse  au  milieu  de  tant  de  ruines,  leurs  con- 
temporaines, m'apprirent  bien  vite  comment  les  farouches  courages  descon- 
quérans  de  la  Péninsule  s'étaient  énervés  aux  molles  délices  de  cette  Capoue 
andalouse.  Repassant  d'un  coup  d'oeil  toute  l'histoire  de  l'Espagne  arabe, 
je  vis  cette  conquête  qui ,  d'abord  à  l'étroi  t  dans  la  Péninsule ,  avait  débordé 
sur  la  Gaule,  se  replier  peu  à  peu  sur  elle-même,  et,  chassée  tour  à  tour  de 
tous  ses  points  d'arrêt,  refoulée  par  le  flot  de  l'invasion  chrétienne,  s'arrêter, 
enfin,  pour  dernière  halte  ,  avant  de  repasser  le  détroit,  dans  cette  huerta 
de  Grenade,  la  dernière  et  la  plus  belle  de  toutes  les  provinces  qu'elle  avait 
possédées. 

Éloquent  emblème  de  cette  destinée  de  l'Esp  agne  musulmane ,  mêlée  jus- 
qu'à sa  dernière  heure  de  combats  et  de  volupté,  l'Alhambra,  forteresse  et 
harem  à  la  fois,  avec  ses  hautes  tours  à  demi  écroulées,  et  ses  salles  de 
marbre  debout  encore  pour  attendre  des  hôtes,  m'offrait  le  camp  à  côté  du 
palais,  la  tente  des  Bédouins  en  regard  du  harem  du  khalife.  D'un  côté,  les 
vastes  murailles ,  rouges  comme  le  sol  sanglant  qui  les  supporte,  les  Torres 
oermejas  (tours  vermeilles)  lézardées  à  la  fois  par  les  siècles  et  par  les 
boulets  de  Ferdinand;  de  l'autre,  l'étroite  enceinte  où  ces  Bédouins,  passés 
rois,  allaient  se  reposer  delà  guerre  sous  leurs  tentes  de  marbre,  et  où  l'in- 
souciant Boabdil  enfermait  dans  l'Alhambra  son  royaume  d'une  lieue  carrée. 
L'Espagne  arabe,  d'ailleurs,  il  faut  se  le  rappeler,  avait  fini  avec  les  Om- 
myades  sous  la  conquête  africaine,  près  de  trois  siècles  avant  que  l'Alhambra 
n'eût  commencé  à  sortir  du  sol.  Ces  grossiers  Berbers,  transplantés  tout 
d'un  coup  du  seiu  de  leurs  déserts  au  milieu  de  cette  molle  civilisation  de 
l'Espagne  arabe,  s'énervèrent  bien  vite  au  seiu  d'un  air  trop  parfumé  pour 
eux.  Depuis  la  fin  du  klialifat  de  Cordoue,  l'histoire  de  l'Espagne  musul- 
mane ne  marche  plus  que  de  chute  en  chute,  et  puisqu'elle  devait  périr, 
jamais  du  moins  tombeau  plus  gracieux  que  l'Alhambra  n'a  enfermé  une 
monarchie  et  un  peuple  qui  s'éteignaient  tous  deux  dans  la  même  agonie. 

Bicutdes  voyageurs  se  sont  plaints  d'avoir  été  désappointés  par  la  petitesse 
de  l'Alhambra,  et  pourtant,  selon  moi,  c'est  cette  petitesse  même  qui  en  fait 
lecharme.  Il  y  a  dans  les  détails  de  cette  minutieuse  architecture ,  découpée 
tout  à  jour  en  broderies  capricieuses,  une  délicatesse  et  un  fini  qui  excluent 
tout-à-fait  la  grandeur  des  proportions.  Ici  tout  est  harmonieux ,  tout  est 
complet,  parce  que  tout  est  l'oeuvre  d'une  seule  et  même  pensée.  Sensuel  et 
raffiné  ,  comme  sa  religion  ,  comme  sa  poésie  ,  l'homme  se  tient  ici  courbé 
vers  la  terre  où  il  a  pris  racine,  et  l'architecture  n'a  pas  besoin  d'élancer  vers 
l'infini  sa  pensée  toute  matérielle.  Ces  grêles  colonnettes,  semblables  au 
tronc  du  palmier  nain,  épanouissent  à  quelques  pieds  du  sol  leur  feuillage 
luxuriant ,  et  laissent  pendre  à  hauteur  de  main  d'homme  leurs  grappes  de 
sculpture.  Les  toits  sont  bas,  car  l'hôte  de  ces  lieux  s'y  tient  plus  souvent 
couché  que  debout.  11  a  des  fleurs,  des  fontaines,  des  parfums  et  des  femmes; 
que  lui  faut-il  de  plus,  et  a-t-on,  après  tout,  besoin  de  tant  de  place  pour 
un  lit  et  pour  un  tombeau? 


118  REVUE   DE   PARIS. 

Au  milieu  des  touffes  de  fleurs  qui  étalent  leur  fraîche  végétation  dans 
l'intérieur  du  Palio ,  s'élève  la  fameuse  fontaine  supportée  par  douze  lions 
de  marbre.  Ces  lions  sont  bien  laids,  bien  lourds,  bien  peu  gracieux,  sans 
doute;  mais  il  y  a  si  long-temps  qu'ils  sont  là  pour  supporter  cette  conque 
de  marbre,  qu'on  leur  pardonne  leur  disgracieuse  carrure  en  faveur  de  leur 
vénérable  antiquité.  On  sait  d'ailleurs  que  l'Islam  défendait  à  ses  sectateurs 
de  reproduire  sur  la  toile  ou  dans  la  pierre  l'image  de  l'homme  et  des  ani- 
maux, et  la  gaucherie  de  l'artiste  a  pour  excuse  son  inexpérience.  Du  reste, 
cette  infraction  à  la  loi  de  Mahomet  n'est  pas  la  seule  qu'on  rencontre  dans  l'Al- 
hambra  :  au  fond  du  Patio,  dans  la  salle  dite  du  Tribunal ,  il  existe  sous  trois 
petites  voûtes,  à  demi  éclairées,  trois  délicieuses  fresques  dont  M.  deLaborde 
a  donné  le  dessin  en  y  joignant  un  ingénieux  commentaire.  Je  me  garderai 
bien  de  les  décrire  après  lui;  mais  je  partage  tout-à-fait  son  opinion, 
qu'elles  sont  l'œuvre  de  quelques  chrétiens  prisonniers  que  les  Maures 
ne  demandèrent  pas  mieux  que  d'exempter  de  la  défense  faite  par  Mahomet. 
Ces  peintures,  malgré  leur  froideur  et  leur  crudité,  sont  en  même  temps  si 
vraies  et  si  naïves,  à  côté  d'un  dessin  pitoyable  et  d'une  absence  complète  do 
clair-obscur  et  de  perspective ,  les  airs  de  tète  sont  si  purs  et  si  candides, 
les  costumes  si  curieux,  l'expression  si  sentie,  qu'on  pardonne  et  qu'on  aime, 
dans  cette  enfance  de  l'art,  jusqu'à  sa  délicieuse  gaucherie.  Parmi  ces  fres- 
ques, il  en  est  une  surtout  qui  m'a  frappé  :  dix  personnages,  vêtus  unifor- 
mément du  long  manteau  arabe  que  j'ai  retrouvé  à  Tanger  et  coiffés  du 
turban  croisé  sous  leur  menton,  siègent  assis  autour  de  la  voûte  sur  ce 
prétoire  immobile  où  leur  séance  dure  depuis  quatre  siècles;  ce  sont  des 
juges  sans  doute  ,  et  ils  écoutent  l'exposé  d'une  affaire ,  ainsi  que  l'annonce 
leur  air  d'attention  profonde  et  intelligente;  mais  tous  ont  la  main  sur  la 
garde  de  leur  épée  courte  et  large ,  car  la  justice  est  armée  dans  la  loi  de 
l'Islam,  et  elle  frappe  plus  souvent  qu'elle  n'absout.  Quelques-unes  de  ces 
têtes  sont  vraiment  admirables  de  simplicité,  de  grandeur  et  de  repos  dans 
la  force.  Sous  ce  terrible  niveau  du  despotisme  religieux,  militaire  et  civil 
à  la  fois,  où  tous  sont  égaux  dans  la  servitude,  il  faut  bien  que  l'équité  natu- 
relle du  juge  supplée  au  silence  de  la  loi;  la  justice,  quand  elle  n'est  pas 
faussée  par  les  caprices  du  despote,  est  le  beau  côté  de  la  civilisation  orien- 
tale, et  si  le  tableau  n'a  qu'une  face,  il  faut  du  moins  savoir  gré  à  l'Alhambra 
de  nous  montrer  celle-là. 

Je  ferai  grâce  au  peu  de  foi  de  ceux  qui  liront  ces  lignes  des  taches  de 
sang  trois  ou  quatre  fois  séculaires  qu'on  montre  dans  la  fameuse  cuve  de 
marbre  où  furent  décapités  les  Abencerrages,  trahis  par  la  haine  des  Zégris. 
Une  veine  rouge  s'est  rencontrée  dans  le  marbre,  heureusement  pour  la  tra- 
dition; mais  j'ajouterai,  à  l'honneur  démon  cicérone k  barbe  grise,  qu'il  me 
conta  l'histoire,  sans  trop  me  la  garantir,  et  en  ayant  même  l'air  de  la  trouver 
suspecte.  Mais  à  part  cette  fable  populaire,  qui  n'est  pas  sans  poésie,  il  y  a 
réellement  quelque  chose  de  touchant  dans  cette  tradition  de  sang  et  de 
meurtre,  mêlée,  comme  celle  de  Piizzio,  comme  celle  de  Guise  lui-même, 
à  des  souvenirs  d'amour  et  de  volupté.  Blois  et  Holy-Rood  ont  aussi  leur 
tache  de  sang  qui  ne  passe  pas,  comme  celle  qui  tache  la  main  de  l'épouse 
de  3Iacbcth;  or,  ce  sang  qui  ne  veut  pas  s'en  aller,  qu'est-ce  aux  yeux  du 
vulgaire ,  avec  son  sens  si  droit  et  si  profond  ,  sinon  la  vengeance  divine  sous 
une.forme  palpable  et  matérielle,  qu'il  veut  toucher  de  sa  main  et  voir  de 
ses  yeux?  Qu'est-ce  enfin  que  toute  superstition,  sinon  le  côté  populaire  de 


REVUE   DE   PARIS.  119 

la  foi,  l'enveloppe  chamelle  qui  cache  une  pensée  trop  subtile  pour  les 
esprits  grossiers,  auxquels  l'instinct  révèle,  comme  à  l'enfant,  ce  que  leur 
raison  ne  pourrait  comprendre  ? 

Je  m'aperçois  que  j'aurais  eu  aussitôt  fait  de  décrire  l'Àlhambra  que  de 
raconter  une  à  une  toutes  les  rêveries  qui  m'ont  passé  par  la  tête  pendant 
les  longues  heures  où  j'ai  erré  seul  sous  ses  arcades  de  marbre.  Je  passerai 
donc,  sans  plus  m'y  arrêter,  à  son  voisin  le  Généralife,  modeste  résidence, 
a  qu'un  pâtre,  devenu  fermier  des  péages  de  la  reine  Zénobie,  ne  trouverait 
pas,  comme  dit  La  Bruyère,  dans  son  beau  langage  du  grand  siècle,  digne 
de  lui  et  de  sa  fortune.  »  Moius  gracieux  et  moins  orné,  le  Généralife  a 
pourtant  un  charme  de  rustique  simplicité  qu'on  ne  trouve  pas  à  l'Alhambra. 
Les  portiques  y  sont  moins  riches  et  les  arbres  moins  peignés;  mais  aussi 
sa  délicieuse  huerta,  abandonnée  à  elle-même,  et  que  l'art  n'a  pas  symé- 
triquement alignée,  y  déploie  un  luxe  de  végétation  tout  méridional; 
d'énormes  touffes  d'orangers  et  de  figuiers  jettent  en  liberté  le  long  des 
murs  leurs  pousses  vivaces  et  luxuriantes.  Des  grenadiers  plient  sous  le  poids 
de  leurs  fruits,  dont  l'écorce  toute  crevassée  laisse  percer  les  pépins  rou- 
geâtres,  qu'on  prendrait  pour  des  gouttes  de  sang.  Deux  énormes  cyprès, 
plus  vieux  peut-être  que  le  Généralife,  et  qui  ont  vu  bien  des  siècles  passer 
sous  leur  ombre ,  appuient  contre  le  mur  leur  tige  creuse  et  décharnée,  que 
couronne  à  peine  un  reste  de  feuillage.  C'est  sous  ces  arbres  vénérable, 
que  fut  surprise,  dit-on,  par  son  époux,  dans  une  conversation  adultère  , 
la  sultane  Zobeirah  ,  dont  Florian  m'a  le  premier  appris  l'histoire  en  même 
temps  que  celle  de  l'Espagne  arabe,  et  le  roman,  chez  lui,  comme  on  le 
sait,  est  à  peu  près  aussi  véridique  que  l'histoire. 

Mais,  vrais  ou  faux,  tous  ces  souvenirs,  toutes  ces  traditions  dont  notre 
enfance  a  été  bercée,  prêtent  à  ces  lieux,  qui  les  encadrent  si  bien,  un 
charme  inexprimable.  Le  peuple  en  Espagne,  chez  qui  la  rudesse  des  mœur 
n'exclut  pas  un  vif  sentiment  de  toute  cette  poésie  des  antiques  croyances 
le  peuple ,  nourri  dès  son  enfance  des  vieilles  romances  chevaleresques,  qu' 
chante  encore  à  ses  heures  de  loisir;  le  peuple  prend  un  sincère  intérêt  au 
sort  de  l'amoureuse  sultane  et  de  ces  tristes  Abencerrages  ,  si  méchamment 
mis  à  mort  par  les  traîtres  Zcgris.  Mais  pour  se  justifier  à  ses  propres  yeux 
de  l'intérêt  qu'il  porte  à  des  païens,  il  a  brodé  sa  légende  chrétienne  sur  la 
légende  moresque,  et  croit  fermement  que  les  Abencerrages,  en  mourant, 
embrassèrent  la  foi  chrétienne ,  sans  doute  pour  ne  pas  rencontrer  dans 
l'autre  monde  leurs  éternels  ennemis,  lesZégris. 

Je  ne  quitterai  pas  l'Alhambra  sans  dire  un  mot  d'une  délicieuse  petite 
mosquée  qu'on  voit  dans  le  logement  du  gouverneur,  bâti  sur  un  des  cinq 
patios  dont  se  composait  naguère  l'Alhambra.  Ce  charmant  petit  édifice, 
restauré  du  temps  de  Charles-Quint,  a  été  consacré  au  culte  chrétien,  et 
les  tours  de  Léon  et  les  lions  de  Castille  s'y  mêlent  partout  sur  ses  murs  aux 
caprices  de  l'art  arabe  et  à  ses  fines  broderies.  De  charmantes  colonnes  de 
marbre  soutiennent  la  voûte  de  ce  petit  temple  carré,  exactement  propor- 
tionné aux  dimensions  exiguës  de  l'Alhambra.  Jamais  peuple  n'a  logé  son 
dieu  avec  si  peu  de  place  ,  mais  jamais  aussi  sa  demeure  n'a  été  ni  plus  co- 
quette ni  plus  parée.  Les  peintures  et  les  ornemens,  à  l'abri  des  injures  de 
l'air,  ont  conservé  toute  leur  fraîcheur,  et  le  lourd  autel  chrétien  qui  s'élève 
au  fond  de  la  salle  a  presque  l'air  plus  vieux  et  plus  abandonné  que  la  mos- 
quée qu'il  dépare.  Rosseeuw  Saint-Hilajre. 


LA 


COMÉDIE-FRANÇAISE 


Et  M.  Victor  IInso. 


Le  tribunal  de  commerce  voyait,  l'autre  jour,  paraître  à  sa  barre  M.  Vic- 
tor Hugo  pour  la  seconde  fois.  M.  Victor  Hugo  est  une  de  ces  fermes  volontés 
que  rien  n'arrête,  qu'on  peut  briser,  mais  qui  ne  saurait  pas  plier.  Quand 
fut  arrêté  son  malheureux  drame  intitulé  :  le  Roi  s'amuse,  M.  Victor  Hugo 
fit  comparaître  en  justice  la  Comédie-Française  pour  lui  demander  raison 
d'une  chute  dont  elle  était  innocente;  aujourd'hui,  à  bien  meilleur  droit, 
M.  Victor  Hugo  cite  devant  les  juges  cette  même  Comédie-Française ,  qui 
manque  cette  fois,  non  pas  à  une  pièce  tombée,  mais  à  trois  drames  usés, 
et,  qui  plus  est,  à  un  traité  signé. 

Il  y  a  encore  de  vieux  juges,  au  tribunal  de  commerce,  qui  doivent  être 
bien  étonnés,  dans  le  fond  de  leur  amc,  en  voyant  la  littérature,  marchan- 
dise tout-à-fait  ignorée  au  temps  de  leur  jeunesse,  implorer  une  sentence 
arbitrale  ,  et  le  poète  assis  sur  le  même  banc  que  le  banquier,  l'agent  de 
change,  le  marchand  de  sucre  et  d'indigo.  Les  valeurs  de  l'esprit,  si  nou- 
velles et  cependant  si  importantes,  doivent  donner  aux  juges  consulaires 
bien  des  peines,  avant  de  les  juger  convenablement,  et  nous  sommes  encore 
trop  peu  habitués  aux  affaires  de  la  bourse  littéraire,  pour  pouvoir  coter 
ainsi,  à  francs,  sous  et  deniers,  la  hausse  et  la  baisse  des  esprits  contempo- 
rains. C'était  donc  une  cause  toute  nouvelle  et  remplie  d'intérêt. 

D'un  côté  se  présentait,  armé  de  son  bon  droit,  un  des  esprits  les  plus 
puissans  de  ce  temps-ci,  une  imagination  active,  passionnée,  sans  frein  et 
sans  loi,  mais  aussi  une  vanité  immense,  incommensurable. —  Cet  homme 
venait  donc,  et  disait  au  juge  commercial  :  «  Je  suis  un  commerçant  comme 


REVUE  DE  PARIS.  121 

un  autre,  seulement  je  produis  des  œuvres  de  génie.  Mon  fonds  de  commerce, 
à  moi,  c'est  l'esprit,  c'est  l'imagination.  Voilà  mon  domaine ,  voilà  ma  fabri- 
que, voilà  la  terre  d'où  je  tire  mes  moissons,  le  moulin  d'où  je  tire  ma  farine. 
A  force  d'employer  convenablement  cette  même  imagination  et  ce  même  es- 
prit, je  me  suis  placé  au  niveau  d'un  notaire,  d'un  avocat,  d'un  agent  de 
change,  de  tout  autre  privilégié  qui  a  payé  son  privilège.  J'ai  été  l'un  des 
premiers  à  tirer  la  poésie  française  de  cet  état  de  misère  et  de  pauvreté  où 
elle  s'était  jetée  de  gaieté  de  cœur.  Écoutez-moi  donc,  messieurs  les  juges 
et  lescommerçans,  tout  simplement  comme  vous  écouteriez  un  de  vos  con- 
frères qui  vendrait  un  produit  tout  nouveau  dans  le  commerce,  mais  utile, 
salutaire,  et  reconnu  par  les  lois. 

ail  y  a  donc,  rue  de  Richelieu  à  Paris,  une  boutique  de  spéculateurs 
Bas-Normands  qui  vendent  en  détail,  au  public,  l'esprit,  le  style  et  l'ima- 
gination qu'ils  achètent  en  gros  aux  producteurs.  Ce  commerce-là  ne  laisse 
pas  que  d'être  une  spéculation  importante;  il  est  même  si  favorisé  du  gou- 
vernement, que  le  gouvernement  accorde  à  ces  marchands-là,  outre  le  pri- 
vilège exclusif  de  vendre  cette  sorte  de  denrée,  une  énorme  subvention  et 
une  boutique  gratis  dans  le  plus  beau  quartier  de  Paris.  Vous  voyez  bien 
que  ces  messieurs,  ainsi  favorisés,  ne  peuvent  être  admis  à  aucun  bénéfice 
quand  ils  manquent  de  loyauté  et  de  bonne  foi. 

«Or,  ces  messieurs,  dûment  représentés  par  un  fondé  de  pouvoirs  qui 
leur  appartient,  qui  est  leur  homme  de  confiance,  qui  ne  peut  rien  faire 
sans  leur  permission,  ayant  appris  que  moi  poète,  moi  producteur  dra- 
matique, je  logeais  dans  telle  rue ,  m'ont  envoyé  leur  homme  de  confiance 
et  m'ont  fait  proposer,  par  sa  voix,  de  leur  céder  à  un  prix  convenu  plu- 
sieurs pièces  de  ma  récolte  intellectuelle,  nommées  :  Hernani ,  M  avion 
Delorme,  Angelo,  tyran  de  Padoue.  Toutes  ces  différentes  marchandises,  bien 
et  dûment  conditionnées,  étaient  parfaitement  connues  de  messieurs  les 
acquéreurs,  ils  ne  peuvent  donc  pas  exciper  de  leur  ignorance  pour  dire  que 
je  leur  ai  livré  telle  qualité  quand  je  leur  avais  vendu  telle  qualité;  la  mar- 
chandise qu'ils  ont  achetée,  ils  l'ont  vue;  je  la  leur  ai  livrée  telle  qu'ils  la 
voulaient  et  avec  toute  bonne  foi. 

«  Donc,  après  bien  des  allées  et  des  venues,  des  dits  et  des  contredits, 
il  a  été  convenu  entre  moi ,  vendeur,  et  lesdits  marchands  de  la  rue  Riche- 
lieu ,  acquéreurs,  que  je  leur  vendais  et  cédais,  à  de  certaines  conditions 
bien  et  dûment  stipulées,  les  mêmes  pièces  qu'ils  étaient  venus  marchander 
chez  moi,  à  savoir  :  Hernani,  M  avion  Delovme,  Angelo ,  tyvande  Padoue. 
Par  ce  traité  en  bonne  forme,  signé  et  contresigné  de  leur  mandataire  spé- 
cial, ou  plutôt  de  leurs  mandataires  spéciaux,  car  ces  messieurs  changent 
souvent  de  mandataires,  lesdits  acquéreurs  s'engageaient  à  faire  jouer  les- 
dites  pièces  de  théâtre  un  certain  nombre  de  fois  dans  la  première  année  de 
la  première  représentation,  plus,  dix  fois  chaque  année  qui  suivrait  cette 
année  de  la  première  représentation.  Le  traité  est  là ,  il  est  signé  ,  il  est  clair 
et  net,  il  a  été  ratifié  à  plusieurs  reprises  de  vive  voix  et  par  écrit. 

«  Et  cependant,  depuis  tantôt  trois  ans,  et  malgré  toute  ma  patience, 
ledit  traité  n'a  pas  été  mis  à  exécution,  et  je  suis  encore  à  me  demander  ce 
que  veut  dire  ce  mot-là,  —  tvailè ,  -  engagement,  —  promesse  pav  écrit! 

«  Dans  un  tel  état  de  choses,  et  me  voyant  à  la  merci  de  négocians  qui 


122 


REVUE   DE   PARIS. 


manquent  à  leur  parole,  qui  oublient  leur  signature,  qui  renient  leur 
homme  d'affaires,  que  pouvais-je  autre  chose ,  sinon  m'adresser  au  tribunal 
qui  redresse  tous  les  torts  en  affaires  de  commerce?  que  pouvais-je  autre 
chose ,  sinon  demander  justice  à  ceux  qui  ne  souffrent  pas  que  la  plus  petite 
lettre  de  change  soit  vingt-quatre  heures  en  retard  ?  J'arrive  donc  à  vous 
mon  traité  à  la  main,  comme  un  simple  commerçant,  et  je  vous  dis  :  — 
Jugez-nous  ! 

«  Et  remarquez  bien ,  messieurs ,  qu'en  ceci  je  suis  dans  une  position  plus 
favorable  peut-être  que  tout  autre  créancier.  Ma  partie  adverse  est  privilé- 
giée ,  c'est-à-dire  que  nulle  autre  n'a  le  droit  de  vendre  la  même  marchan- 
dise aux  mêmes  conditions  et  ne  possède  les  mêmes  moyens  de  la  débiter. 
Ma  partie  adverse  est  ingrate,  c'est-à-dire  qu'après  m'avoir  attiré  par 
toutes  sortes  de  prévenances ,  elle  me  quitte  brusquement  pour  d'autres 
vendeurs  plus  heureux,  la  maison  Casimir  Delavigne,  Eugène  Scribe  et 
compagnie.  Ma  partie  adverse  est  méchante,  c'est-à-dire  qu'elle  laisse  partir 
méchamment  Mme  Dorval  et  M.  Bocage,  et  tous  les  détaillans,  pour  lesquels 
j'avais  conçu  et  entrepris  mes  drames.  —  Ainsi,  messieurs,  il  s'agit  pour 
moi  d'une  double  ruine ,  de  ma  ruine  présente  et  de  ma  ruine  à  venir.  » 

Tel  est,  à  n'en  pas  douter,  et  tel  a  été,  en  effet,  le  plaidoyer  de  M.  Victor 
Hugo,  en  présence  des  juges  consulaires.  Puisque  aussi  bien  la  littérature 
n'a  pas  maintenant  d'autres  juges  que  les  juges  du  tribunal  de  commerce, 
il  faut  bien  que  les  plaideurs  littéraires  s'abaissent  à  parler  la  langue  des 
simples  endosseurs  de  lettres  de  change.  Dans  celte  affaire,  plus  M.  Victor 
aura  parlé  comme  parlerait  un  homme  de  la  Bourse,  et  plus  certaine- 
ment il  aura  démontré  l'excellence  de  son  bon  droit.  Et,  en  effet,  ainsi 
attaqués,  que  peuvent  répondre  MM.  les  débitans  comiques  et  tragiques  de 
la  rue  Richelieu?  Sous  quel  prétexte  peuvent-ils  être  admis  à  plaider  qu'ils 
ne  se  sont  pas  obligés  à  reprendre  Hernani,  Marion  Delorme ,  Angelo  , 
tyran  de  Padoue?  Ce  traité  existe-t-il?  L'ont-ils  signé?  Là  est  toute  la 
question.  Aussi  ces  pauvres  négocians,  ainsi  poussés  dans  leurs  derniers  re- 
tranchemens,  n'ont  guère  su  que  répondre.  Ils  ont  cherché,  pour  anéautir 
ce  traité  solennellement  consenti ,  les  chicanes  les  plus  étranges.  Ils  en  ont 
appelé  aux  rcglemens  constitutifs  de  la  société,  au  conseil  d'administration, 
qui  n'avait  pas  approuvé  le  traité  signé  par  le  directeur,  au  visa  du  com- 
missaire royal!  Cependant  la  partie  adverse  arrive,  un  traité  en  main, 
disant  :  Avez-vous  signé  ?  N'avez-vouspas  signé  ?  Et  songez  bien ,  ce  qui  est 
terrible  pour  MM.  les  négocians  du  Théâtre-Français,  que  la  chose  se  passe 
devant  le  tribunal  de  commerce! 

Il  est  donc  évident  que  le  procès  ainsi  entrepris,  M.Victor  Hugo  ne 
saurait  le  perdre.  Il  a  raison,  commercialement  parlant,  et  la  Comédie- 
Française  est  la  bien  mal  avisée  et  la  bien  mal  venue  de  se  battre  contre  un 
traité  signé  et  consenti  successivement  par  trois  directeurs.  Mais  cependant, 
vous  tous  qui  estimez  que  la  poésie  est  une  chose  sainte  et  redoutable  ,  cela 
ne  fait-il  pas  peine  à  voir,  la  poésie  obligée  d'employer  les  protêts,  les  huis- 
siers ,  les  assignations ,  les  contraintes  par  corps  !  Vous  qui  entourez  le  poète 
de  respects  et  d'hommages,  cela  ne  vous  cause-t-il  pas  un  violent  chagrin 
de  voir  le  poète  à  la  barre  d'un  tribunal ,  d'un  tribunal  de  commerce  en- 
core !  et  là ,  passant  à  plaider  le  temps  qu'il  devrait  passer  à  écrire;  perdant, 


REVUE  DE   PARIS.  123 

dans  une  salle  froide  et  humide,  les  belles  heures  de  la  promenade  et  de  la 
méditation  au  soleil  ;  invoquant  les  juges,  quand  il  devrait  évoquer  les  Muses; 
remplaçant  l'inspiration  par  le  code  du  commerce  !  —  Pauvre  poète,  qui  re- 
devient un  simple  mortel  ! 

Mais  cependant,  si,  au  lieu  de  se  défendre  en  tremblant,  la  Comédie- 
Française  y  avait  été  franchement  et  vigoureusement;  si,  au  lieu  de  couvrir 
M.  Hugo  d'admiration  et  d'éloges,  tout  en  faisant  à  ses  ouvrages  le  plus  san- 
glant des  affronts,  le  refus  net  et  formel  de  les  jouer,  elle  eût  osé  dire  au 
poète  ce  qu'elle  a  sur  le  cœur,  que  pensez-vous  qu'aurait  pu  répondre  M.  Vic- 
tor Hugo,  et  dans  quel  embarras  n'auraient  pas  été  les  juges? 

J'imagine  donc  qu'à  ce  procès  étrange  où  la  poésie  est  ravalée  au  niveau 
des  produits  les  plus  vulgaires,  la  Comédie-Française  se  présente  tout  en 
larmes  et  dans  son  plus  grotesque  accoutrement.  Son  pied  gauche  est  chaussé 
d'un  cothurne  usé;  son  pied  droit  est  plongé  dans  un  brodequin  qui  fait  eau 
de  toutes  parts.  Elle  tient  d'une  main  un  sceptre  de  ferblanc  et  une  fiole  de 
poison;  la  fiole  est  sans  fond  et  rouillée;  sa  tête  est  coiffée  d'un  diadème,  et 
son  corps  est  couvert  de  la  souquenille  usée  de  Mascarille;  elle  est  à  la  fois 
Monrose  et  Mme  Paradole;  ainsi  accoutrée,  elle  s'avance  à  la  barre  du  tri- 
bunal, et  elle  parle  ainsi  d'un  ton  plaintif  : 

«  Honnêtes  juges  et  respectables  négocians  qui  m'écoutez!  la  Comédie- 
Française  ,  depuis  le  sieur  Beaumarchais  de  turbulente  mémoire ,  n'a  pas  eu 
d'adversaire  plus  inquiétant  que  ledit  sieur  Victor  Hugo.  Beaumarchais  est 
le  premier  qui  ait  fait  payer  à  la  Comédie  une  valeur  régulière  aux  auteurs 
dramatiques;  avant  lui,  les  poètes  étaient  trop  heureux  d'être  joués  gratis 
par  les  comédiens.  C'était  le  bon  temps  pour  eux  et  pour  nous;  ils  avaient 
peu  d'argent  et  beaucoup  de  gloire;  aujourd'hui  ils  ont  beaucoup  d'argent 
et  peu  de  gloire  ,  pendant  que  nous,  leurs  comédiens,  nous  n'avons  ni  ar- 
gent, ni  gloire.  Voilà  comment,  à  force  de  parler  de  droits  d'auteurs, 
d'argent ,  de  recettes ,  nous  sommes  arrivés  à  l'humble  état  de  négocians  en 
poésie  dramatique.  A  ces  causes ,  nous  avons  acheté  des  drames  uniquement 
pour  les  bien  revendre,  et  non  plus  pour  les  bien  jouer;  nous  n'avons  plus 
estimé  les  poètes  que  sur  l'argent  qu'ils  rapportaient,  et  non  plus  sur  leur 
poésie.  C'est  là  ce  qui  fait  que,  pour  nous,  le  plus  grand  écrivain  de  ce 
temps ,  c'est  M.  Scribe.  Ce  n'est  donc  pas  notre  faute  si  l'auteur  des  Orien- 
tales, des  Feuilles  d'Automne  et  de  Notre-Dame  de  Paris  s'est  placé,  dans 
notre  estime  de  marchands  dramatiques,  bien  au-dessous  de  l'auteur  de 
Don  Juan  d'Autriche.  Nous  ne  reconnaissons,  nous  autres,  que  la  poésie 
qu'on  achète  à  notre  porte  et  qu'on  vient  voir  pendant  tout  un  hiver.  A  ce 
compte ,  nous  ne  pouvons  pas  reconnaître  comme  un  grand  poète  drama- 
tique l'auteur  de  Marie  Tudor,  de  Marion  Delorme  et  d'Augelo ,  tyran  de 
Padoue ,  drames  excellens,  admirables,  écrits  dans  un  grand  style  inconnu  à 
M.  Scribe ,  mais  qui  se  sont  tous  fort  peu  vendus. 

«Mais  nous  direz-vous,  puisqu'aussi  bien  ces  sortes  de  drames  se  vendent 
si  mal,  pourquoi  donc  en  acheter  ainsi  à  l'avance,  et  non-seulement  les 
drames  que  vous  n'avez  pas  joués,  mais  encore  les  drames  que  vous  ne 
jouerez  plus,  pourquoi  donc  les  acheter?  Hélas!  messieurs,  vous  qui  êtes 
des  marchands  comme  nous,  ne  savez-vous  pas  bien  l'entraînement  com- 
mercial? Qui  d'entre  vous,  à  la  foire  de  Baucaire  ou  sur  les  marchés  du 


12i  REVUE    PE   PARIS. 

Havre,  n'a  pas  outrepassé  plus  d'une  fois  sa  consommation  de  drap  ou  de 
café?  Ainsi  nous  avons  fait,  nous  autres,  pour  nos  drames.  Nous  sommes 
des  spéculateurs  malhabiles,  et  plus  à  plaindre  qu'à  blâmer,  et  nous  nous 
sommes  conduits  en  véritables  accapareurs.  Mais  cependant,  est-ce  bien  une 
raison  pour  nous  punir  si  cruellement?  Payer  trente  mille  francs  trois 
drames  que  nous  avons  joués  tant  qu'ils  ont  rapporté  de  quoi  payer  le  lumi- 
naire! Trente  mille  francs!  c'est  notre  bénéfice  de  deux  mois  sur  la  der- 
nière comédie  de  M.  Scribe.  Trente  mille  francs  pour  Hcrnani!  trente  mille 
francs  pour  Angelo!  trente  mille  francs  pour  3Janon.' Mais  i7m!<? ru  est  à  bout 
de  ses  souffrances;  mais  nous  nous  sommes  époumonnés  à  souffler  dans  le 
cor  fatal;  nous  avons  servi  ce  nouveau  Cid  bien  souvent  au  public;  le 
public  le  sait  par  cœur  et  n'en  veut  plus.  Mais  Motion  Delormc  est  bien 
usée  à  notre  théâtre;  il  n'y  a  pas  encore  quinze  jours  que  nous  avons  voulu 
mettre  en  scène  une  Marion  Delorme  toute  neuve,  et  comme  elle  n'est 
pas  dans  l'histoire;  cette  Marion  ne  nous  a  pas  rapporté  en  quinze  jours  ce 
que  lui  rapportait  une  de  ses  nuits  d'été  de  la  place  Pioyale.  Mais  Angelo, 
tyran  de  Padoue,  ce  terrible,  ce  farouche,  ce  niais  Angelo,  pauvre  tyran 
qui  garde  toutes  choses ,  qui  veille  sur  toutes  choses ,  et  qui  ne  peut  garder 
ni  sa  emme  ni  sa  maison,  non-seulement  nous  l'avons  joué,  mais  encore 
nous  l'avons  rejoué.  Nous  avons  jeté  dans  Angelo  nos  plus  grands  talens  et 
les  plus  populaires,  Mlle  Mars  et  Mme  Dorval  à  la  fois;  pour  mieux  piquer 
la  curiosité  publique,  nous  avons  fait  de  M"e  Mars  la  courtisane,  et  de 
Mme  Dorval  la  chaste  dame  vénitienne;  puis  ensuite,  pour  renouveler  l'at- 
tention, nous  avons  donné  à  Mrae  Dorval  le  rôle  de  M"e  Mars;  puis  plus 
tard,  nous  avons  transporté,  dans  l'un  et  dans  l'autre  rôle,  Mllc  Noblet,  qui 
est  bien  belle,  et  Mme  Volnys,  qui  ne  l'est  pas  moins;  toutes  nos  femmes, 
tous  nos  hommes,  tout  notre  velours,  nous  l'avons  prodigué  indistinctement 
à  cet  insatiable  et  cruel  Angelo,  tyran  de  Padoue  et  le  nôtre;  et  peusez-vous 
que  si  le  public  eût  répondu  quelque  peu  aux  avances  de  toutes  nos  Thisbé 
multipliées,  nous  nous  serions  fait  assigner  devant  vous  pour  lui  livrer  une 
marchandise  qui  nous  eût  fait  rentrer  dans  quelques-unes  de  nos  avances? 
Nous  ne  sommes  pas  si  niais ,  tout  comédiens  du  roi  que  nous  sommes.  Non- 
seulement  nous  aurions  rejoué  dix  fois  Angelo,  nous  l'aurions  joué  cent  fois 
de  suite.  Notre  caisse  est  une  affamée  qui  n'a  pas  d'oreilles  et  qui  n'a  pas  de 
goût;  nous  tombons  d'accord  là-dessus  avec  notre  partie  adverse.  Il  peut 
se  faire  que  la  Camaraderie  ne  vaille  pas  Marion  Delorme,  mais  la  Cama- 
raderie rapporte  beaucoup  plus.  En  un  mot,  comme  en  cent,  messieurs  les 
juges,  nous  venons  à  vous,  en  vous  suppliant  d'éloigner  notre  ruine.  Vous 
avez  le  droit  de  donner  au  débiteur  insolvable  le  temps  de  s'acquitter,  don- 
nez-nous le  temps  d'attendre  un  nouveau  drame  de  M.  Victor  Hugo,  et 
alors  vraiment,  quand  il  s'agira  d'un  drame  nouveau,  nous  serons  tout  aux 
ordres  du  demandeur. 

«  Je  sais  bien,  messieurs,  que  l'avocat  de  notre  adverse  partie  tient  en 
main  un  argument  spécieux.  —  Mais,  comédiens  que  vous  êtes  ,  peut-il  nous 
dire  ,  d'où  vient  cette  obstination  de  ne  pas  jouer  dix  fois  par  an  les  drames 
de  mon  client  ?  Ils  ne  font  pas  d'argent,  dites-vous  (  pardonnez-nous  ce  mot 
qui  n'est  pas  français,  il  est  très  littéraire  et  très  dramatique  );  mais  faites- 
vous  donc  de  l'argent  tous  les  jours?  Vous  n'êtes  pas  ici  pour  eu  imposer  à 


REVUE  DE   PARIS.  125 

la  justice.  Quand  vous  jouez  Nicomcdc,  faites-vous  de  l'argent?  Quand  vous 
jouez  le  Tartufe  sans  M1,e  Mars,  faites-vous  de  l'argent?  Eh  bien!  argent 
ou  non,  il  faut  nous  jouer  tout  comme  vous  joueriez  Tancrède,  Nicomcde,  le 
Tartufe;  et  que  diable!  ruine  pour  ruine,  mieux  vaut-il  encore  vous  ruiner 
en  remplissant  votre  promesse,  en  exécutant  à  la  lettre  les  traités  signés, 
consentis,  souscrits,  approuves  ! 

«  A  cela,  messieurs  les  juges,  la  Comédie-Française  ne  restera  pas  sans  ré- 
plique. Il  est  bien  vrai  que  depuis  la  mort  de  Talma ,  notre  sauveur  ,  la  tra- 
gédie de  Corneille  et  de  Voltaire  se  joue  dans  le  vide  ;  il  est  bien  vrai  que 
M1Ie  Mars  absente ,  Molière  n'est  plus  possible ,  non  plus  que  Marivaux  ;  il  est 
bien  vrai,  et  ceci  rentre  dans  notre  défense,  que  nous  sommes  de  pauvres 
diables  bien  à  plaindre,  et ,  par  conséquent ,  très  fort  à  ménager;  mais  quand 
vous  nous  demandez  de  vous  jouer,  en  manière  de  passe-temps  et  d'exercice 
grammatical ,  seulement  comme  nous  jouons  Corneille  ,  Voltaire  ou  Molière, 
les  drames  de  M.  Hugo,  savez-vous  que  vous  nous  demandez  tout  simple- 
ment l'impossible?  Il  faut,  en  vérité,  que  l'avocat  de  notre  partie  adverse 
soit  bien  peu  au  fait  des  habitudes  du  drame  moderne,  pour  le  mettre  sur 
la  même  ligne  que  la  tragédie  classique.  Nous  ne  parlons  pas  ici  du  mérite 
des  écrivains,  qui  n'est  pas  en  litige,  et  que  personne  ici ,  pas  même  vous , 
messieurs,  vous  n'avez  le  droit  déjuger;  mais  nous  parlons  des  auteurs  du 
drame,  du  palais  où  se  joue  le  drame,  des  acteurs  qui  jouent  le  drame,  des 
habits  dans  lesquels  se  joue  le  drame.  Or,  vraiment,  il  faut  être  bien  sans 
pitié  pour  mettre  sur  la  même  ligne  Tancrède  et  Hernani ,  Angelo  et  Tar- 
tufe! Jouer  Nicomcdc  ou  jouer  Angelo,  même  dans  une  salle  vide,  c'est 
pour  nous  une  différence  ,  non  pas  de  cent  pour  cent,  mais  de  mille  pour 
cent,  tout  autant.  Toute  l'ancienne  tragédie  se  passe  dans  un  palais  qui  est 
toujours  le  même,  et  qui  est  construit  depuis  le  Cid.  Tancrède,  qui  est  la 
tragédie  la  plus  pompeuse  de  Voltaire,  ne  demande  guère  qu'un  bouclier 
et  une  écharpe.  D'ordinaire,  une  demi-douzaine  de  comédiens,  et  autant 
de  comparses ,  nous  suffisent  pour  représenter  tout  Racine  et  tout  Corneille; 
les  habits,  les  toges,  les  manteaux,  ne  nous  manquent  pas;  un  poignard, 
ou  ,  au  besoin ,  une  coupe  en  carton  nous  suffisent  pour  toutes  les  péripé- 
ties. Dans  le  drame  classique,  l'unité  de  lieu  nous  dispense  de  tous  frais  de 
machinistes  et  de  décorateurs.  En  un  mot ,  nous  pouvons  jouer  chaque  jour 
cinq  actes  des  grands  maîtres,  avec  un  peu  moins  de  dépense  qu'il  n'en  a 
fallu  seulement  pour  établir  le  balcon  ô'Hernani. 

«  Mais  le  drame  moderne,  au  contraire,  loin  de  se  contenter  de  l'antique 
simplicité  de  Camille,  de  Rodogunc ,  ou  même  de  Néron  empereur,  le 
drame  moderne  nous  oblige  à  d'incroyables  dépenses,  dont  vous  seuls, 
messieurs,  qui  êtes  des  marchands  comme  nous,  vous  pouvez  apprécier 
l'étendue. 

«  Et  d'abord,  le  drame  moderne  se  croirait  à  jamais  perdu,  déshonoré, 
vilipendé,  s'il  se  servait  d'une  décoration  qui  eût  servi  à  Voltaire  et  à  Cor- 
neille. Fi  donc!  Le  drame  moderne  a  inventé  une  architecture  de  carton, 
de  planches  dorées  et  de  toile  peinte,  qui,  pour  être  moins  durable  que  l'ar- 
chitecture en  pierres  et  en  tuiles,  n'est  guère  moins  coûteuse.  Le  drame 
moderne  veut  d'abord  un  palais  bâti  pour  lui  tout  exprès,  et  à  chaque  nou- 
veau drame,  il  lui  faut  un  nouveau  palais;  et  dans  ce  palais,  il  faut  tou- 


126  REVUE   DE   PARIS. 

jours  une  salle  haute,  une  salle  basse,  un  boudoir  où  l'on  prie,  un  oratoire 
où  l'on  s'embrasse,  une  salle  pour  faire  jouer  les  gardes,  et  quelquefois  un 
redoutable  tribunal ,  qui  n'est  pas  le  tribunal  de  commerce,  mais  qui  y  mène 
tout  droit.  Et  dans  ces  salles  ainsi  disposées,  le  drame  moderne  veut  absolu- 
ment des  meubles  faits  tout  exprès  pour  cet  oratoire,  pour  ce  boudoir,  pour 
cette  salle  des  gardes,  pour  ce  tribunal;  ici,  du  bois  sculpté;  plus  loin,  du 
bois  doré  ;  ici ,  du  cuir;  plus  loin ,  du  velours  ;  et  dans  ces  appartenons  ainsi 
meublés,  le  drame  moderne  donne  des  repas  où  l'on  boit, où  l'on  mange; 
il  donne  des  bals  où  l'on  danse;  il  se  rue  en  musique  et  en  cuisine;  il  lui 
faut  des  danseuses,  des  danseurs,  des  échansons,  et  que  dis-je,  ô  ciel! 
je  n'ai  pas  parlé  encore  de  la  plus  grande  dépense  du  drame  moderne,  dé- 
pense exagérée,  incroyable,  impossible,  la  dépense  pour  les  vétemens. 
O  messieurs,  vous  qui  êtes  pères  de  famille,  vous  qui  faites  porter  vos  vieux 
habits  à  votre  fils  aîné,  et  qui  faites  retourner  l'habit  de  votre  fils  aîné  pour 
votre  fils  cadet,  vous  dont  les  femmes  ne  méprisent  ni  le  dégraisseur,  ni  les 
marchandes  de  modes  au  rabais,  si  vous  saviez,  si  vous  pouviez  imaginer  ce 
que  coûte  un  costume,  un  seul  des  costumes  du  drame  moderne,  oh  !  que 
vous  seriez  épouvantés  de  savoir  à  quel  prix  s'habillent  aujourd'hui  Charles- 
Quint,  François  Ier,  Henri  II,  Catherine  de  Médicis,  les  Guises  et  tous  les 
autres,  et  non-seulement  ces  rois  et  ces  reines,  mais  encore  leurs  confidens 
et  leurs  confidentes,  mais  encore  leurs  courtisans ,  leurs  pages ,  leurs  gardes, 
leurs  valets ,  ou  pour  mieux  dire  leurs  varlets  !  C'est  à  ne  pas  le  croire,  c'est 
à  n'en  pas  finir.  Il  faut  à  tout  ce  monde  plus  de  bonne  soie,  plus  de  bon 
velours,  qu'on  n'en  dépensait  à  la  cour  même  de  Louis  XIV.  Et  ce  velours 
doit  être  armoirié  pour  bien  faire ,  et  cette  soie  doit  être  brodée;  et  il  faut 
encore  ajouter  à  ces  manteaux  un  pourpoint,  et  à  ce  pourpoint  une  dentelle, 
et  il  faut  que  ce  pourpoint  soit  accompagné  d'un  pautalon  de  soie,  et  au  bout 
du  pantalon,  la  vérité  dramatique  exige  des  souliers  de  velours,  des  talons 
rouges;  et,  à  l'autre  extrémité  du  héros,  il  faut  placer  une  toque  de  ve- 
lours, et  au-dessus  de  celte  toque  des  plumes  blanches,  et  autour  de  ces 
plumes  des  diamans  gros  comme  des  œufs  d'autruche!  Et  les  femmes  donc  ! 
Elles  ont  des  queues  plus  longues  que  celle  qui  se  fait  au  parterre  !  elles  ont 
des  manteaux  portés  par  deux  pages!  elles  sont  ruisselantes  de  perles  et  de 
pierreries!  Tout  le  reste  à  l'avenant.  Les  petits  pages  sont  bariolés  comme 
des  papillons.  Les  soldats ,  ce  que  nous  appellions  autrefois  gardes ,  devenus 
aujourd'hui  des  soudards,  ne  se  contentent  plus  de  la  simple  armure  de 
carton;  il  leur  faut  des  armures  en  fer  véritable,  qui  fait  du  bruit  quand  le 
soudard  s'agite.  Or,  ils  ne  sont  plus,  comme  autrefois,  une  douzaine 
tout  au  plus;  c'est  toute  une  armée  à  vêtir,  à  engraisser  et  à  payer  le 
soir,  quand  nous  avons  à  peine  de  quoi  payer  les  pompiers  de  service  !  Et 
pensez-vous  encore  à  ce  qu'on  appelle  les  accessoires?  Les  accessoires,  je 
veux  dire  les  bonnes  lames  de  Tolède,  les  bonnes  lances,  les  bonnes  dagues; 
et  les  bagues,  les  cheveux,  les  gages  d'amour;  et  les  fioles  d'or  qui  con- 
tiennent le  poison  et  le  contre-poison  ;  et  les  fausses  clés ,  les  bourses  pleines 
d'or,  les  lettres  déchirées  et  brûlées,  et  la  cire  à  cacheter;  et  les  faucons 
vivans  qu'il  faut  nourrir  à  la  viande  de  boucherie  ;  et  les  peaux  d'ours ,  de 
tigre,  de  léopard;  et  les  verres  qu'on  brise  dans  l'orgie;  et  les  incendies, 
les  orages,  les  tempêtes,  toutes  choses  qui  usent  beaucoup  de  feux  d'arti- 


REVUE  DE   PARIS.  127 

tice  et  de  pois-résine  :  et  les  chevaux  vivans  qu'il  faut  louer  chez  Franconi; 
et  les  couronnes  de  roses,  les  cercueils,  les  mandolines,  les  crucifix,  les 
échelles  de  soie;  et  les  coups  de  fusil ,  les  coups  de  pistolet,  les  arbalètes, 
les  sarbacanes  ?  O  messeigneurs  !  pardon  ,  je  veux  dire  :  ô  messieurs  !  ce  sont 
là  d'horribles  frais,  qui,  même  lorsque  la  salle  est  pleine,  font  un  terrible 
déficit  dans  nos  succès. 

«  La  Comédie-Française  n'abusera  pas  plus  long-temps  de  la  patience  du 
tribunal.  Sa  conscience  est  maintenant  assez  éclairée.  Que  le  tribunal  nous 
juge.  Il  est  vrai  que  nous  avons  eu  le  tort  de  passer  un  traité  avec  l'auteur 
d'Hernani  et  de  Marion  Delorme ,  mais  ce  traité  est  impossible  à  remplir. 
Le  palais  d'Hernani  est  en  ruines;  la  voûte  de  Charles-Quint  a  croulé,  pas 
un  habit  qui  ne  soit  usé  jusqu'à  la  corùe.  Pour  meubler,  habiller  et  loger 
convenablement  Marion  Delorme,  il  nous  faudrait  faire  plus  de  dépenses  que 
n'en  font  aujourd'hui  douze  fils  de  famille  pour  six  danseuses  du  grand 
Opéra;  Angelo,  tyran  de  Padoue,  a  eu  ses  jours  de  prospérité  et  de  gloire, 
mais  il  attend  un  remplaçant.  Prenez-nous  donc  en  pitié,  ô  vous  nos  juges! 
Ou  plutôt  fasse  le  ciel  que  M.  Victor  Hugo  soit  clément,  et  qu'il  reporte 
sur  un  drame  à  venir  toute  sa  sollicitude  malencontreuse  pour  les  drames 
passés. » 

Quand  donc  la  Comédie-Française  aura  ainsi  parlé,  quel  sera,  je  vous 
prie,  l'arrêt  du  tribunal  de  commerce?  En  ceci  nous  n'avons  pas  le  droit 
de  rien  préjuger. 

Seulement,  croyez-vous  donc  qu'un  homme  de  sang-froid,  appelé  à  résu- 
mer cette  cause  importante ,  ne  serait  pas  le  bienvenu  à  les  résumer  en  ces 
termes  : 

La  Comédie-Française  a  tort  de  plaider  contre  un  homme  comme  M.  Vic- 
tor Hugo.  Non-seulement  elle  est  liée  par  un  traité  avec  l'honorable  poète, 
mais  encore  elle  ne  saurait  témoigner  à  son  talent  trop  de  respect  et  trop 
de  soumission. 

De  son  côté,  M.  Victor  Hugo  sera  très  humblement  supplié  de  jeter  un 
regard  de  pitié  sur  ces  pauvres  comédiens,  qui  n'ont  ni  assez  de  talent,  ni 
assez  d'argent  dans  leur  caisse,  pour  remonter  convenablement,  et  pour 
jouer,  autant  qu'ils  le  devraient,  Hernani,  Marion  Delorme,  Angelo,  tyran 
de  Padoue. —  Renvoie  les  deux  parties  au  nouveau  drame  que  M.  Victor 
Hugo  pourra  composer;  dépens  compensés....  par  le  public! 


BULLETIN. 


La  tache  des  électeurs  est  à  peu  près  finie;  celle  du  gouvernement  com- 
mence. C'est  à  lui  maintenant  d'aider  les  tendances,  encore  incertaines,  de 
la  chambre  de  1838  à  se  révéler  clairement  et  avec  décision.  Tout  n'est  pas 
dit  quand  la  composition  d'une  nouvelle  législature  est  connue,  et  même 
tout  ne  serait  pas  dit  quand  les  antécédens  de  la  plupart  de  ses  membres 
seraient  notés  par  un  recensement  fidèle  et  impartial.  S'il  en  était  ainsi ,  on 
pourrait  trop  facilement,  dès  aujourd'hui,  après  quelques  ingénieux  tra- 
vaux de  statistique  parlementaire,  comme  ceux  dont  les  journaux  s'amusent, 
tirer  l'horoscope  de  la  chambre  qui  vient  de  naître.  Elle  est,  en  ce  qui  dé- 
pend de  sa  composition,  ce  qu'elle  sera  un  peu  plus  tard  :  il  ne  sera  pas 
donné  aux  élections  de  Ploërmel  et  de  la  Corse ,  ni  aux  scrutins  nouveaux 
qui  s'ouvriront  par  suite  des  élections  doubles,  si  peu  nombreuses,  de  mo- 
difier d'une  manière  sensible  ce  que  uous  appellerons  son  tempérament 
naturel.  D'autres  influences  auront  peut-être  cette  vertu,  ce  sont  les  in- 
fluences légitimes  du  gouvernement ,  qui ,  en  face  de  toute  législature  nou- 
velle, a  le  droit  et  le  devoir  de  prendre  lui-même  l'initiative  décidée  de 
toutes  les  grandes  questions,  pour  rallier  autour  d'un  drapeau  fixe  une 
majorité  dont  il  n'existe  encore  que  les  élémens  dispersés.  La  composition 
de  la  chambre,  bien  étudiée,  permet  sans  doute  d'entrevoir  ses  tendances 
à  la  fois  paisibles  et  progressives;  mais  ce  sera  au  ministère  de  les  arrêter, 
de  les  concentrer,  et  de  s'en  faire  une  force  par  un  programme  qui  lui  soit 
personnel ,  par  une  attitude  ferme  et  digne  qui  témoigne  de  sa  confiance  en 
lui-même. 

Pour  la  rédaction  de  son  programme,  puisqu'il  faut  incessamment  des 
programmes,  et  que  les  esprits  les  moins  systématiques  de  notre  temps  ne 
sont  pas  satisfaits  sans  cela ,  les  difficultés  se  sont  aplanies  de  jour  en  jour. 

Le  plus  grave  embarras,  celui  des  affaires  d'Espagne,  a  disparu,  peut- 
être  pour  long-temps.  On  sait  combien  le  cabinet  du  15  avril  s'est  toujours 
tenu  éloigné  de  toute  idée  d'intervention  en  Espagne;  on  sait  aussi  quelle 
imposante  opinion ,  dans  le  pays,  aurait  proclamé  une  intervention  néces- 


REVUE  DE  PARIS.  129 

saire,  si  don  Carlos  eût  réussi.  Et  voilà  que,  pour  donner  gain  de  cause 
aux  prévisions  du  ministère,  qui  n'a  jamais  été  fort  alarmé  des  triomphes 
éphémères  du  prétendant,  la  constitution  espagnole  s'affermit  sans  secours 
étranger  et  refoule  ses  ennemis  au-delà  de  l'Èbre ,  avec  l'espoir  et  la  ferme 
résolution,  cette  fois»  de  ne  pas  les  laisser  tranquilles  même  sur  ce  dernier 
champ  de  refuge.  Pouvait-il ,  en  vérité ,  se  trouver  un  moyen  plus  heureux 
d'expliquer  au  parlement  français  pourquoi  l'on  n'est  pas  intervenu  dans  les 
affaires  de  la  Péninsule  ? 

Un  autre  article  du  programme  ministériel,  qu'il  suffira  d'indiquer  en 
deux  mots,  c'est  le  succès  de  l'amnistie  et  de  tout  le  système  de  conciliation. 
Tout  le  monde  a  été  forcé  d'en  rendre  témoignage  devant  les  électeurs;  il 
sera  bien  permis  au  ministère  de  s'en  prévaloir,  et  il  gardera  sa  force,  une 
force  qui  lui  sera  propre  et  qui  ne  lui  sera  pas  aisément  ravie ,  s'il  vient  dire, 
en  présence  d'une  chambre  nommée  presque  tout  entière  à  ce  cri  de  rallie- 
ment, qu'il  persévère  dans  le  même  système.  On  le  laissera,  si  l'on  est  juste, 
en  continuer  l'applicatiou  et  en  recueillir  les  premiers  fruits. 

Il  aura,  pour  occuper  la  jeune  activité  d'une  chambre,  pressée  de  faire 
acte  de  puissance,  une  assez  abondante  moisson  de  lois  positives,  que  le 
pays  désire  voir  passer  avant  tout;  on  parle  de  plusieurs  grandes  lignes  de 
chemins  de  fer,  dont  les  projets  sont  tout  préparés  et  approuvés  par  l'admi- 
nistration des  ponts-et-chaussées ,  et  que  le  ministère  est  prêt  à  concéder 
aux  compagnies,  s'il  ne  lui  est  pas  démontré  qu'une  si  vaste  émission  de 
travaux  simultanés,  une  si  prodigieuse  provocation  aux  capitaux  disponibles, 
ont  plus  de  dangers  que  d'avantages  ;  ce  seraient  les  chemins  de  Paris  à 
Bruxelles ,  de  Paris  à  Rouen,  de  Paris  à  Orléans,  de  Lyon  à  Marseille.  Une 
commission  a  été  chargée  de  discuter  d'avance,  de  comparer  les  dangers 
ou  les  avantages  d'un  grand  ensemble  de  concessions  à  la  fois ,  et  toutes  les 
questions  générales  qui  se  rattachent  à  cette  grave  matière;  elle  en  dira 
son  avis  à  M.  Martin  (du  Nord),  qui,  d'ailleurs,  malgré  sa  vocation  première 
s'est  mis  promptement  au  niveau  de  sa  nouvelle  et  difficile  mission ,  par 
des  études  consciencieuses,  des  voyages  et  une  consultation  assidue  de  tous 
les  intérêts.  Il  sera  puissamment  aidé ,  dans  le  sein  même  du  ministère ,  par 
M.  le  comte  Mole,  qui  doit  se  souvenir  encore  des  sept  années  fécondes  pen- 
dant lesquelles  il  dirigea  les  travaux  publics  de  la  France;  c'est  une  des 
gloires  les  plus  pures  et  les  moins  attaquées  de  sa  vie  si  active ,  et  il  aura  sans 
doute  plus  d'une  occasion  de  raconter,  dans  le  conseil  qu'il  préside,  com- 
ment on  procédait  dans  cette  période  de  merveilles  où  les  communications 
ordinaires,  ouvertes  à  travers  le  grand  empire,  étaient  la  route  du  Simplon, 
et  d'autres  ouvrages  gigantesques. 

Une  loi,  invoquée  de  toutes  parts  comme  préliminaire  indispensable  aux 
concessions  des  chemins  de  fer,  sera  celle  qui  réglera  de  nouveau  le  régime 
des  sociétés  par  actions,  et  tâchera  de  prévenir  ou  de  réduire  au  moins  les 
abus  sans  nombre  que  l'agiotage  a  multipliés  autour  de  nous  dans  ces  der- 
niers temps,  et  dont  le  code  de  1807  n'avait  pas  eu  même  l'idée.  Cette  loi, 
dit-on,  achève  de  s'élaborer  au  ministère  du  commerce,  et  doit  être  pré- 
sentée, dès  le  début  de  la  session  prochaine.  Nous  souhaitons  qu'elle  pro- 
duise tout  l'effet  qu'on  voudrait  pouvoir  en  espérer,  nous  le  souhaitons  plus 
que  nous  n'osons  le  croire,  et  il  est  à  craindre  que  la  spéculation,  toujours 
habile  et  souple,  ne  fasse  encore,  même  sous  la  législation  nouvelle,  une 

TOME    XLVII.       WOTEMBPF.  y 


Î30  REVUE    Dï    PARIS. 

énorme  place  au  jeu  des  différences  dans  les  opérations  d'utilité  publique 
que  le  gouvernement  aura  prétendu  rendre  les  plus  sérieuses.  Mais  il  n'im- 
porte :  il  faut  que  cette  loi  se  fasse;  ce  sera  toujours  une  honorable  satisfac- 
tion donnée  à  l'opiniou  générale,  et  le  gouvernement  aura  rempli  un  devoir 
sacré;  ce  sera  au  pays  de  faire  le  reste  par  une  intelligence  plus  saine  de  ses 
intérêts  et  une  juste  méfiance  des  loups-cerviers  de  la  Bourse. 

La  révision  de  nos  tarifs  est  une  de  ces  œuvres  immenses,  inépuisables, 
et  à  peine  entamées,  que  l'on  reprend  avec  une  certaine  ardeur,  presque  à 
chaque  année,  et  qu'on  laisse  interrompues  après  quelques  modifications 
laborieusement  disputées.  Si  le  ministère,  comme  on  peut  s'y  attendre,  en 
dit  un  mot  dans  sa  première  entrevue  avec  la  nouvelle  chambre,  au  moins 
pour  sonder  sa  pensée  et  lui  signaler  ce  qu'il  veut  lui-même,  il  pourra  ai- 
sément s'excuser,  vis-à-vis  du  pays,  de  ne  pas  aller  très  vite  dans  cette  voie 
de  réforme;  on  comprendra  du  premier  coup,  s'il  le  veut,  les  difficultés  de 
la  question;  il  lui  suffira,  pour  cela,  de  montrer  à  tous  l'hésitation  de  la 
Belgique ,  qui  se  refuse,  en  ce  moment  même  ,  à  reconnaître ,  par  une  réci- 
procité de  concessions  libérales,  ce  que  nous  avons  déjà  fait  pour  elle. 

Heureusement  il  y  aura  une  réforme,  celle  des  prisons,  qui  entrera  sans 
aucun  doute  dans  les  plans  officiels  du  ministère,  et  pour  celle-là,  nous 
n'aurons  pas  à  attendre  le  bon  vouloir  d'aucun  peuple  étranger;  le  succès 
dépendra  de  notre  seule  volonté,  et  s'il  s'agit  de  consulter  au  dehors,  ce  sera, 
non  pour  demander  un  assentiment  inutile,  mais  pour  éclairer  seulement 
notre  inexpérience.  Déjà  les  établissemens  du  régime  pénitentiaire  ont  été 
explorés,  comme  ils  devaient  l'être,  dans  les  contrées  où  ils  ont  le  mieux 
réussi,  en  Suisse  et  aux  États-Unis.  Les  derniers  documeus  recueillis  sur 
cette  haute  question  de  politique  et  d'humanité,  viennent  d'être  livrés  au 
publiepar  M.  le  ministre  de  l'intérieur  :  il  appelle  tous  les  hommes  de  théorie 
ou  de  pratique  à  concourir  avec  lui  vers  ce  but  d'amélioration  désirée,  à  lui 
ouvrir  des  vues  nouvelles  et  à  le  seconder  de  toutes  leurs  forces.  Et  pour- 
tant il  a  déjà,  sur  ce  point,  un  plan,  un  système,  des  sentimens  surtout, 
qu'il  mûrit  et  féconde  depuis  long-temps  par  la  méditation;  il  est  prêt  à  se 
présenter  devaut  les  chambres  avec  des  projets  simples,  raisonnables  et 
précis,  qui ,  si  les  chambres  le  permettent  enfin  par  une  libéralité  bien  en- 
tendue, attacheront  désormais  le  nom  de  M.  de  Montalivet  à  l'institution  du 
régime  pénitentiaire  en  France. 

Avec  uu  tel  programme ,  dans  lequel  il  resterait  à  faire  entrer  l'affaire  de 
Constantine ,  avec  un  programme  si  bien  fait  pour  calmer  les  passions ,  et  un 
ministère  si  apte  à  l'exécuter,  car  il  a  contribué  plus  que  personne  à  calmer 
les  derniers  ressentimens  des  partis,  ne  croyons  pas,  toutefois  ,  que  lescom- 
mencemens  de  la  session  seront  faciles  pour  le  ministère  du  15  avril.  Toute 
législature  est  indocile  dans  les  premiers  jours  où  elle  essaie  ses  forces,  sa 
volonté,  et  quelquefois  tout  simplement  (chose  misérable!)  les  fantaisies 
d'amour-propre  de  ses  nouveaux  orateurs.  Il  faut  s'attendre,  qui  sait?  à 
voir  flotter  encore  tous  les  principes  de  gouvernement,  réveiller  tous  les 
souvenirs  lamentables  de  nos  luttes  récentes  ,  et  traîner  une  dernière  fois  au 
tribunal  de  l'opinion  tant  de  causes  qu'on  croyait  jugées;  tout  cela  ,  parce 
qu'il  faudra  suivre,  dans  leurs  débuts  oratoires,  M  Corne  ,  M.  Martin  ,  et, 
Dieu  nous  pardonne!  M.  Ferdinand  Béchard,  dont  parle  la  Gazette  de 
France,  tous  inconnus,  on  peut  le  dire,  car  ils  n'ont  pas  encore  passé  par 


REVUE    DE   PARIS.  131 

ce  creuset  dévorant  de  l'éloquence  politique;  et  la  tribune  a  le  droit  de 
traiter  comme  des  inconnus  tous  ceux  qu'elle  n'a  pas  soumis  à  son  épreuve 
souveraine.  À  rencontre  de  ces  débutans ,  dont  aucun  ne  pourra  être  modéré 
au  fond,  ni  parlementaire  du  premier  coup,  avec  des  passions  violentes  qui 
leur  montrent  dans. le  lointain  ,  derrière  une  révolution  sociale ,  le  gouver- 
nement populaire  qu'ils  cherchent,  on  verra  paraître  sans  doute  quelqu'un 
de  ces  vieux  athlètes  de  la  résistance  de  six  ans,  disposé  à  prendre  au  sé- 
rieux ,  dans  l'intérêt  de  sa  propre  ambition ,  ces  champions  de  la  république 
ou  de  la  légi  timité.  Des  fantômes  seront  évoqués  pour  faire  peur  à  la  France , 
qui  se  repose  et  s'abandonne;  puis,  lorsque  tous  les  nuages  auront  été  amon- 
celés ,  lorsque  les  sombres  prophéties  des  Jérémies  doctrinaires  auront  pro- 
duit l'effet  qu'elles  peuvent  produire  sur  les  nouveaux  venus,  amis  de  l'ordre, 
si  ce  n'est  pas  M.  Guizot  lui-même,  ce  sera  un  de  ses  amis,  moins  modeste, 
qui  tirera  la  conclusion  de  ces  menaces  solennelles.  Cette  conclusion  est 
simple ,  et  nous  est  connue  d'avance  :  c'est  qu'il  y  a  en  France  une  seule 
doctrine,  une  seule  petite  famille  d'hommes  politiques  capables  de  conjurer 
le  péril ,  et  de  préserver  le  pays  à  la  fois  de  la  république  et  de  la  légitimité. 
A  cela  ,  nous  ne  doutons  pas  que  le  ministère  ait  une  réponse  toute  prête. 
A  défaut  de  paroles ,  s'il  s'en  abstient ,  comme  à  la  précédente  session,  avec 
une  réserve  qu'il  est  permis  de  juger  vraiment  exagérée ,  il  pourra  du  moins 
montrer  ses  actes;  ils  ont  élevé  entre  lui  et  les  doctrinaires  un  mur  d'ai- 
rain, et  pourtant  ces  actes  ont  trouvé  tous  à  se  placer  l'un  après  l'autre  sur 
un  terrain  où  les  révolutionnaires  d'aucune  couleur  n'ont  jamais  mis  le  pied. 
Répondre  ainsi,  ce  serait  assez  pour  satisfaire  les  esprits  politiques,  les 
cœurs  désintéressés,  les  hommes  bienveillans  et  justes,  qui  savent  gré  des 
difficultés  vaincues  et  glorifient  maintenant  l'amnistie  dans  la  sincérité  de 
leur  ame,  après  avoir  eu  quelque  peine  à  y  croire.  On  serait  sûr  enfin ,  sans 
eu  dire  plus,  d'être  compris  de  ceux  qui  entendent  à  demi-mot.  Mais 
une  chambre,  principalement  une  chambre  nouvelle,  contient  d'autres 
élémens  plus  rebelles  à  manier.  Elle  a  des  hommes  lents  à  saisir  un  chan- 
gement de  situation  politique,  elle  en  a  d'autres  prompts  à  haïr,  à  soup- 
çonner, à  accueillir  la  calomnie,  faute  de  savoir  encore  de  quelles  armes 
trop  souvent  on  use  entre  rivaux  de  pouvoir.  Eh  bien!  à  cette  population 
flottante,  mais  saine,  irritable,  mais  qui  n'a  point  fait  un  pacte  irrévocable 
avec  la  haine,  à  cette  population  qui  décide  le  sort  des  grandes  mêlées  par- 
lementaires et  qui  fixe  quelquefois  dès  les  premières  séances  la  destinée  de 
toute  une  législature,  quel  homme  lui  parlera,  comme  il  faut  lui  parler,  à 
différentes  reprises  et  en  tenant  la  tribune  tout  le  temps  nécessaire,  et  avec 
cet  accent  irrésistible  de  bon  sens,  cette  facilité  insinuante  qui  improvisent 
en  quelques  minutes  une  majorité  durable  dans  une  acclamation  unanime? 
Nous  ne  voyons,  pour  ce  rôle,  d'autre  orateur  que  M.  Thiers  en  dehors  du 
cabinet  du  15  avril ,  dans  cette  nuance  d'opinion  qui  avoisine  celle  du  cabinet 
même,  et  qui  doit  constituer  sa  plus  grande  force.  31.  Thiers  ne  manquera 
pas,  par  sa  faute,  à  cette  mission  désintéressée,  nous  le  savons.  Son  désin- 
téressement est  plus  sincère  et  plus  patient  qu'on  ne  l'imagine.  Evidemment 
un  jour  viendra  où  il  se  trouvera  avoir  fait  un  bon  calcul,  et  on  le  dira,  et 
on  pensera  qu'il  n'y  avait  que  calcul  dans  sa  conduite.  Mais,  pour  le  moment 
piésent,  qui  est  toujours  beaucoup  dans  la  vie  de  M.  Thiers,  nous  croyons 
à  son  abnégation  complète,  à  un  concours  personnel  qui  ne  se  démentira 


132  REVUE  DE   PARIS. 

pas  envers  le  ministère  et  ne  lui  marchandera  pas  les  discours  de  tribune 
et  les  services  de  tout  genre  :  il  suffit  à  M.  Thiers,  pour  aujourd'hui,  que 
M.  Guizot  soit  éloigné. 

Cependant  M.  Thiers  n'est  pas  isolé,  il  a  ses  amis  qu'il  est  tenu  de  mé- 
nager et  d'écouter;  il  ne  les  connaît  pas  tous  à  l'heure  qu'il  est,  le  nombre 
s'en  est  accru  dans  les  élections;  pourra-t-il,  s'il  agit  seul  sur  eux,  les  dis- 
cipliner, les  conduire  à  la  défense  du  ministère  dans  un  moment  donné? 
Au  ministère  il  appartiendra  de  voir  de  quel  côté  sont  ses  défenseurs  naturels 
et  de  s'y  porter  par  quelque  manifestation  éclatante;  c'est  ici  qu'il  sera  bon 
de  relever  les  résultats  des  scrutins  électoraux  et  d'en  déduire  une  leçon 
pour  la  tactique  à  suivre;  c'est  ici  qu'un  peu  de  statistique  peut  être  d'usage 
dans  une  certaine  mesure  :  la  statistique,  selon  nous,  ne  vaut  rien  à  trop 
forte  dose. 

Il  est  incontestable,  d'abord ,  que  le  centre  droit  de  l'ancienne  chambre  a 
beaucoup  perdu  depuis  la  dissolution.  Les  doctrinaires,  s'ils  ne  sont  pas 
tout  le  centre  droit,  en  sont  du  moins,  comme  on  sait,  l'élite,  l'élément  actif 
et  remuant  :  sans  eux,  il  se  dissoudrait  ou  changerait  de  nature.  Voyons  donc 
les  pertes  des  doctrinaires.  Trois  d'entre  eux,  consultant  plutôt  leur  goût 
particulier  que  l'intérêt  général  de  la  petite  famille  doctrinaire,  avaient 
accepté,  avant  les  élections,  un  siège  à  la  chambre  des  pairs  :  ce  sont  MM.  de 
Daunant,  Camille  Périer,  Pavée  de  Vandœuvre.  Les  élections  sont  venues 
et  ont  fait  bien  d'autres  ravages.  Elles  ont,  il  est  vrai,  respecté  M.  Jaubert, 
M.  Duvergier  de  Hauranne,  M.  Piscatory  et  plusieurs  autres,  qui  en  ont 
pour  trois  ans  encore,  à  peu  près  ce  que'vit  une  chambre  aujourd'hui,  après 
quoi  l'on  verra;  mais  elles  ont  éliminé  les  doctrinaires  que  voici,  sinon  les 
plus  éminens  par  l'esprit,  au  moins  quelques-uns  des  plus  ardens  et  des 
plus  purs  :  MM.  de  l'Espée,  Chastellier,  Duchesne,  Augustin  Giraud ,  Jay, 
Renouard,  d'Haubersaert,  Laréveillère,  François  Delessert,  Hervé,  Pataille. 

Et  le  malheur,  pour  les  doctrinaires,  c'est  que  leur  parti  est  vieux,  il  est 
de  ceux  qui  ne  réparent  pas  leurs  pertes.  En  vain  la  seule  feuille  qui ,  depuis 
la  subite  et  miraculeuse  conversion  du  Journal  de.  Paris ,  puisse  faire  encore 
quelque  chose  pour  eux,  le  Journal  des  Débats  a  recommandé  aux  électeurs, 
pendant  plusieurs  jours ,  avec  une  chaleur  toujours  croissante ,  des  candidats 
déjà  affiliés  à  la  doctrine,  ou  dont  on  ferait  bien  vite  des  doctrinaires  à  brevet, 
M.  François  Delessert,  par  exemple,  et  M.  Plougoulm.  Les  électeurs  ont 
répondu  par  un  refus  à  ces  provocations  tantôt  doucereuses,  tantôt  mena- 
çantes, et  peut-être  M.  Arago  n'aurait-il  pas  été  élu  au  sixième  collège  de 
Paris ,  si  M.  François  Delessert ,  dans  cejquartier  commerçant ,  eût  mieux 
caché  dans  sa  poche  sa  patente  de  doctrinaire  et  n'eût  pas  été  si  vivement 
appuyé  par  le  Journal  des  Débats.  Après  toutes  les  défaites  essuyées  par  ses 
candidats  de  prédilection ,  le  Journal  des  Débats  choisira  d'autres  amis 
désormais,  nous  y  comptons,  et  ne  s'exposera  pas  à  perdre  ce  qui  peut  lui 
rester  d'influence,  en  donnant  obstinément,  dans  l'exclusif  intérêt  de 
M.  Guizot,  des  conseils  qui  sont  dédaignés.  Il  n'était  pas  accoutumé  autre- 
fois à  prêcher  dans  le  désert,  et  il  renoncera  bientôt  à  se  faire  ainsi  le  pré- 
curseur enthousiaste  de  celui  qui  ne  doit  pas  venir. 

Les  doctrinaires  reconnaissent  eux-mêmes  aujourd'hui  que  tout  va  les 
abandonner  à  la  fois.  La  répulsion  des  électeurs  doit  rendre  irrévocable,  ils 
le  sentent  bien ,  la  défection  des  journaux  qui  les  protégeaient  :  il  ne  leur 


REVUE  DE  PARIS.  133 

restera  que  la  tribune  pour  y  faire  entendre ,  de  loin  en  loin ,  quelques  voix 
tristes  et  solitaires.  Cependant,  comme  ils  ne  se  tiendront  jamais  pour  battus, 
au  moment  même  où  ils  voient  le  présent  leur  échapper,  ils  se  reportent  vers 
l'avenir.  Là,  ils  s'imaginent  revivre  avec  une  singulière  assurance.  Et  ne 
croyez  pas  qu'ils  se  contentent  de  dire  :  «  Nous  reviendrons  un  jour;  les 
fautes  du  pouvoir,  les  malheurs  du  pays,  nous  ramèneront  à  travers  tous  les 
obstacles.  »  Ce  funeste  espoir  serait  bien  quelque  chose  de  conforme  à  leur 
patriotisme  éprouvé;  mais  une  prédiction  si  vague  ne  suffit  pas  à  leur  esprit 
systématique.  Ils  ont  une  théorie  toute  prête  pour  préciser  l'époque  inévi- 
table de  leur  retour,  et  ils  disent  :  «  Ceci  durera  deux  ans,  d'une  manière 
ou  d'une  autre,  et,  après  ce  délai ,  on  nous  rappellera.  »  —  C'est  pousser 
loin  l'amour  des  généralités  et  l'orgueil  philosophique  ,  que  de  faire ,  en 
quelque  sorte,  une  loi  historique  pour  soi-même.  Il  y  aura  donc  désormais 
un  principe  nouveau  dans  le  monde ,  c'est  que  les  doctrinaires ,  poussés  hors 
du  pouvoir,  y  rentrent  au  bout  de  deux  ans,  c'est  une  vicissitude  prévue.  Ils 
s'ajournent  eux-mêmes  à  deux  ans ,  comme  la  secte  proscrite  des  templiers 
ajournait  un  autre  roi  du  nom  de  Philippe  à  une  année. 

En  attendant  que  les  prophéties  s'accomplissent,  les  doctrinaires  sont 
impossibles;  le  centre  droit  est  décimé,  et  le  ministère  peut  tout  au  plus 
glaner  dans  ses  rangs  un  petit  nombre  de  voix  qui  n'ont  pas  été  à  toujours 
inféodées  aux  doctrinaires  ;  mais  sa  véritable  force  est  au  centre  gauche , 
comme  nous  le  désirions.  Cette  section  de  la  chambre  se  fractionne  elle- 
même,  mais  sans  se  séparer,  en  plusieurs  subdivisions;  car  trouverait-on 
quelque  part  aujourd'hui  une  complète  et  harmonieuse  unité?  Il  y  a  donc 
la  subdivision  qu'on  appelle  plus  particulièrement  le  tiers-parti,  et  qui  ne 
secondera  jamais  avec  zèle  un  ministère  dont  M.  Thiers  renierait  les  per- 
sonnes et  les  doctrines;  elle  a  gagné  onze  voix,  selon  toute  probabilité.  Il 
y  a  la  subdivision  qui  n'a  besoin  d'aucune  influence  pour  se  ranger  sous 
celle  du  15  avril,  et  qui  la  préfère  même  à  toute  autre;  elle  a  gagné  aussi 
des  voix,  nous  ne  saurions  dire  dans  quelle  proportion.  Enfin  il  y  a  une  der- 
nière subdivision,  qui  votera  pour  toute  administration  à  laquelle  on  devra 
l'exclusion  des  doctrinaires;  elle  n'a  guère  de  prédilection  à  exprimer,  ni 
pour  un  ministère  tiers-parti,  ni  pour  le  ministère  qu'on  nomme  politique, 
il  lui  suffit  de  voir  qu'on  ait  une  préférence  pour  le  centre  gauche,  et  qu'on 
fasse  dominer  ses  vues  dans  le  gouvernement.  Cette  subdivision  s'est  aussi 
recrutée  largement  dans  les  élections,  et  nous  présumons  qu'un  grand 
nombre  des  députés  nouveaux  lui  appartiennent.  En  résumé,  le  centre 
gauche,  dans  toutes  ses  nuances,  a  conquis  des  noms  nouveaux  et  n'a 
presque  rien  perdu.  Cette  pléiade  de  jeunes  hommes  politiques,  qui  sont 
l'ame,  la  conscience  et  le  faisceau  moral  du  centre  gauche,  n'a  vu  dispa- 
raître aucun  des  siens  dans  la  mêlée;  nous  voyons  sur  la  liste  des  élus 
MM.  Dufaure,  Dubois  (de  la  Loire-Inférieure),  Vivien,  Félix  Real,  Ma- 
thieu de  la  Rcdorte,  Edouard  Roger,  Reynard,  Malleville,  Ducos,  etc. 

Ce  n'est  pas  tout.  L'ascendant  politique  du  centre  gauche  doit  s'accroître 
même  de  ce  qui  tend  à  affaiblir  les  fractions  de  la  chambre  plus  avancées 
que  lui  vers  l'extrémité.  Or,  le  parti  radical  de  la  gauche,  malgré  l'acces- 
sion de  MM.  Martin,  Corne,  Michel,  perd  neuf  voix.  La  gauche  constitu- 
tionnelle de  M.  Barrot  en  perd  sept.  Avions-nous  tort  de  dire,  il  y  a  huit 


134 


REVETE   DE   PARIS. 


jours ,  avant  aucun  résultat  connu  des  élections ,  que  le  centre  gauche  serait 
l'élément  vital  de  la  chambre  prochaine? 

C'est  un  heureux  événement  que  la  scission  de  M.  Barrot,  pour  tout  le 
monde,  hormis  pour  la  gauche  radicale,  et  de  jour  en  jour  cette  scission 
s'aggrave  et  se  complète,  témoin  le  discours  de  M.  Barrot  à  ses  électeurs  de 
Chauny.  Mais  il  n'y  a  point  de  parti  parlementaire  qui  soit  mieux  en  posi- 
tion que  le  centre  gauche  de  recueillir  les  fruits  immédiats  de  la  séparation 
des  constitutionnels  et  des  radicaux.  Quelle  raison,  en  effet ,  avait-on  jus- 
qu'ici de  mettre  en  suspicion  le  centre  gauche?  On  disait,  non  pas  tout-à-fait 
a  tort,  que  le  centre  gauche  était  bien  voisin  de  la  gauche  de  M.  Barrot,  qui 
était  aussi  alors  celle  de  M.  Arago,  de  M.  Laffitte,  de  M.  Dupont  (  de 
lEureJ,  de  M.  Salverte,  indistinctement;  on  tenait  à  repousser  tout  ce 
qui  avoisinait,  ne  fût-ce  qu'en  apparence,  ce  parti  jusqu'alors  indiscipli- 
nable,  inflexible,  et  suspect  à  la  royauté  depuis  le  compte-rendu.  Voyez, 
aujourd'hui,  quelle  heureuse  chance  nous  arrive!  En  même  temps  que 
la  gauche  constitutionnelle  perd  de  ses  forces  numériques,  elle  gagne  de 
plus  en  plus  le  droit  d'être  appelée  constitutionnelle;  donc  on  ne  pourra 
plus ,  pour  ces  deux  motifs,  l'opposer  comme  un  épouvantail  perpétuel  à  tous 
ceux  qui,  comme  nous,  estiment  la  participation  du  centre  gauche  aux 
affaires  une  nécessité  de  la  politique  présente.  La  gauche  est,  certes,  encore 
loin  et  restera  loin  du  pouvoir;  mais  elle  n'épouvante  plus  personne,  surtout 
on  n  osera  plus  rendre  victimes  de  la  frayeur  qu'elle  inspirait,  tous  ceux 
qui  I  ont  combattue  au  premier  rang  et  avec  le  plus  de  succès,  par  cela  même 
qu'ils  l'approchaient  de  plus  près. 

On  jugera  peut-être  que  nous  avons  mis  trop  de  complaisance  à  tracer 
des  catégories,  à  en  déterminer  les  limites,  pour  y  classer  toutes  les  opinions 
probables  de  la  chambre  future.  Ce  n'est  pas  absolument  un  mal  à  l'arrivée 
d  une  législature  où  il  y  aura  plus  de  cent  députés  nouveaux;  ce  sont,  pour 
ainsi  dire,  des  logemens  tout  préparés,  où  ils  peuvent  aller  se  caser,  ne 
fut-ce  que  pour  un  jour,  et  en  attendant  d'autres  classifications  plus  con- 
formes aux  intérêts  de  la  circonstance ,  d'autres  dénominations  de  partis  que 
nous  aurons  à  adopter  dans  la  langue  usuelle  de  la  politique.  L'imprévu  ne 
manquera  pas  dans  tout  ce  que  nous  allons  voir;  c'est  ce  qui  assure  le  haut 
intérêt  de  la  session  pour  tout  le  monde,  et  nous  dirions  presque  l'amuse- 
ment de  ceux  qui  voient  avant  tout,  dans  les  affaires  publiques,  un  spec- 
tacle et  un  pa^se-temps.  Il  n'y  a  presque  personne  de  nos  jours  qui  n'en 
vienne  à  s'appliquer,  un  peu  plus  tôt,  un  peu  plus  tard,  cette  triste  parole  : 
«  Je  vis  par  curiosité.  » 

Parmi  les  choses  qui  ont  eu  le  don  de  nous  réjouir,  nous  eu  convenons,  le 
désappointement  électoral  de  quelques  sommités  du  parquet  parisien  figure 
en  première  ligne.  M.  Desmortiers  a  cessé  d'être  le  député  de  Saint-Jean- 
d'Angely  ;  M.  Frank-Carré  n'a  pu  se  faire  accepter  à  La  Fèche,  ni,  comme 
on  sait,  M.  Piougoulm  à  Paris.  Nous  estimons  fort  le  parquet,  nous  savons 
qu'il  a  rendu  de  grands  services,  nous  croyons  qu'il  en  rendrait  encore  dans 
l'occasion,  mais  s'il  reste  ce  qu'il  est,  ce  qu'il  doit  être,  le  parquet  et  rien 
de  plus.  Il  ne  nous  plaît  pas,  il  nous  semble  plus  qu'inutile  que  les  bonnets 
carrés  s'introduisent  en  trop  grand  nombre  dans  la  politique.  Ils  n'y  sau- 
raient rien  faire  de  bon,  la  plupart  du  temps,  à  moins  de  s'élever  aune 


RKVLE   DE   PARIS.  Î35 

certaine  hauteur  qui  n'a  guère  été  atteinte  de  nos  jours.  M.  Dupin  seul,  pour 
des  qualités  particulières  qui  n'appartiennent  qu'à  lui,  et  qui  encore  de- 
viennent parfois  des  défauts,  est  bien  placé  à  la  chambre,  il  y  est  nécessaire; 
mais  aussi  faut-il  convenir  qu'il  y  représente  bien  de  sa  personne  une  dou- 
zaine au  moins  de  bonnets  carrés. 

Il  est  vrai  de  dire  que ,  si  les  magistrats,  —  les  magistrats  qui  ne  sont  pas 
de  la  magistrature  assise ,  —  ne  doivent  pas,  à  notre  sens,  être  nombreux  à 
la  chambre,  les  avocats  mériteraient  de  l'être  encore  bien  moins.  Ceux-ci 
également  sont  assez  représentés  par  M.  Dupin  et  par  plusieurs  autres.  Aussi 
approuvons-nous  de  tout  notre  cœur  ce  sage  électeur  de  Saint-Germain  qui , 
donnant  sa  voix  à  M.  Auguste  Bertin  de  Vaux,  le  seul  anti-doctrinaire  du 
Journal  des  Débats ,  s'écriait ,  après  un  beau  discours  de  Me  Coffinières  à  la 
réunion  préparatoire  :  «  C'est  très  bien,  mais  nous  avons  déjà  trop  d'avocats 
à  la  chambre!  » 

—  Enfin  les  Italiens  ont  retrouvé  Rubini ,  et  certes  bien  leur  en  a  pris ,  car 
le  public  commençait  à  sentir  vivement  son  absence.  Cette  voix  si  puissante, 
si  ample,  si  profondément  sympathique,  s'est  dégagée  des  brouillards  qui 
l'enveloppaient,  et  le  merveilleux  ténor  a  reparu  dans  toute  la  magnificence 
de  son  talent  et  de  son  triomphe.  La  rentrée  de  Rubini  nous  a  valu  l'autre 
jour  la  Sonnambula  et  le  début  de  la  Persiani.  Entre  tous  les  opéras  de 
Bellini,  la  Sonnambula  est,  sans  contredit,  le  plus  charmant.  Les  douces 
cautilènes  s'y  exhalent  comme  d'elles-mêmes ,  les  motifs  agréables  y  coulent 
de  source,  cela  est  frais  et  pur,  plein  de  calme,  de  transparence  et  de  mé- 
lodie. Les  défauts  d'instrumentation  que  l'on  déplore  à  si  bon  droit  chez 
Bellini,  et  qui  trop  souvent  vous  ravissent  à  l'enthousiasme  où  ses  plus 
belles  inspirations  voudraient  vous  entraîner,  se  dérobent  ici  sous  la  grâce 
villageoise  du  motif,  et  si  les  négligences  de  style  se  rencontrent  encore  çà 
et  là,  elles  empruntent  à  la  naïveté  du  sujet  un  air  simple  qui  n'est  pas  sans 
charme,  un  gracieux  laisser-aller  qui  plaît.  Presque  toutes  les  cantatrices 
affectionnent  le  rôle  d'Amina  ;  on  sait  quels  étonnans  effets  de  passion,  de 
coquetterie  et  de  finesse,  la  Malibran  trouvait  dans  ce  caractère;  l'an  passé, 
la  Taccani  l'avait  choisi  pour  ses  débuts,  et  aujourd'hui  la  Persiani  a  fait  de 
même.  C'est  qu'il  y  a  dans  ce  rôle  deux  parties  bien  distinctes ,  l'une  élevée 
et  dramatique,  l'autre  agile,  variée,  brillante,  la  partie  de  l'ame  et  celle 
de  la  voix ,  ce  qu'il  faut,  enfin ,  pour  donner  en  un  moment  la  mesure  d'une 
cantatrice.  Jusqu'à  présent,  le  talent  de  la  Persiani  ne  s'est  montré  que  sous 
la  dernière  de  ces  deux  faces,  l'autre  est  restée  dans  l'ombre.  Ainsi  le  pre- 
mier jour,  elle  a  presque  échoué  dans  le  mouvement  énergique  du  finale; 
sa  voix  ne  s'entendait  qu'à  de  rares  intervalles,  et  lorsque  Rubini  lui  venait 
en  aide  en  étouffant  le  son;  du  reste,  partout  ailleurs  sa  voix  a  fait  preuve 
d'une  agilité  merveilleuse,  et,  sauf  quelques  petits  accidens  qui  ne  se  renou- 
velleront plus,  il  faut  l'espérer,  n'a  point  menti  à  ce  qu'on  en  disait.  La  voix 
de  Mme  Persiani  parcourt,  avec  une  facilité  sans  exemple,  la  gamme  des  so- 
prani  les  plus  élevés;  mais,  comme  il  faut  toujours  qu'on  abuse  des  avan- 
tages les  plus  rares,  et  qu'on  s'évertue  à  trouver  des  effets  au-delà  des 
limites  de  son  talent,  Mme  Persiani  ne  s'arrête  point  là  et  se  complaît  à  mon- 
ter par  boutades  dans  les  plus  hautes  régions  de  la  voix  des  enfans  de  chœur, 
pour  y  chercher  des  notes  excentriques  qui  vous  font  bondir  dans  votre  stalle 


136  REVUE  DE  PARIS. 

et  viennent  tout  juste  pour  gâter  un  trait  composé  à  ravir.  Que  Mme  Persiani 
se  livre  à  ces  exercices  lorsqu'elle  travaille  à  son  piano,  rien  de  mieux; 
qu'elle  pipe  à  la  volée  des  ré  et  des  mi  sur:aigus,  à  merveille  :  si  l'un  fait 
défaut,  l'autre  sort ,  et  d'ailleurs  elle  peut  recommencer  vingt  fois  l'épreuve 
sans  que  personne  y  trouve  rien  à  dire.  Mais  à  la  scène,  il  n'en  est  plus  ainsi; 
on  ne  doit  attaquer  devant  le  public  que  les  notes  dont  on  est  sur,  car  le  pu- 
blic vous  tient  compte  de  tout,  et  la  note  a  beau  se  donner  des  airs  merveilleux, 
si  elle  a  l'air  faux ,  il  la  chute,  sans  que  vous  puissiez  prendre  votre  revanche. 
La  Persiani  abuse  des  traits,  elle  les  prodigue  à  tout  propos  et  sans  mesure, 
au  point  que  la  mélodie  en  devient  méconnaissable.  Il  faut  dire  aussi  que 
dans  le  nombre  il  s'en  trouve  quelquefois  de  charmans  et  dont  l'originalité 
vous  émerveille.  Dans  la  cabalelte  finale,  elle  attaque  le  motif  avec  un 
aplomb,  une  hardiesse,  une  témérité  qui  n'appartiennent  qu'aux  cantatrices 
du  premier  ordre;  quant  aux  ornemens  qui  se  multiplient  à  l'excès  vers  la 
fin  de  la  conclusion ,  elle  fera  bien  d'en  retrancher  une  partie ,  d'autant  plus 
qu'ils  ne  sont  pas  tous  d'un  goût  irréprochable  et  nuisent  à  l'effet.  On  a  parlé 
de  la  Sontag  à  propos  de  la  Persiani.  Sauf  l'agilité  naturelle,  je  ne  vois  pas 
quels  rapports  peuvent  exister  entre  ces  deux  cantatrices.  La  Sontag  affec- 
tionnait, il  est  vrai ,  les  trilles ,  les  cadences,  et  toutes  ces  coquetteries  de  la 
voix,  qui  font  presque  tout  le  talent  de  la  Persiani;  mais  comme  tout  était 
juste,  net,  irréprochable,  comme  on  l'écoutait  avec  confiance,  comme  l'ad- 
miration pouvait  se  répandre,  sans  que  jamais  une  note  douteuse  lui  fit  re- 
brousser chemin!  ensuite  quelle  expression  sublime  à  certains  jours,  quelle 
grandeur  de  style  et  de  geste  !  La  Sontag  a  joué  dona  Anna  de  manière  à 
faire  le  désespoir  de  toutes  les  cantatrices,  et  dans Semiramide  elle  a  gagné 
la  partie  sur  la  Malibran ,  dont  le  vrai  rôle  était  Arsace.  Or,  je  vous  le  de- 
mande, quelle  comparaison  sérieuse  établir  entre  une  cantatrice  de  cet  ordre 
et  la  Persiani,  un  talent  délicat,  aimable  et  fin,  mais  qui  jamais  ne  s'élève 
au-dessus  des  artifices  de  l'école,  et  même  dans  ses  vocalisations,  dont  on  a 
fait  si  grand  bruit,  ne  réussit  pas  toujours. — Le  Théâtre-Italien  va  mainte- 
nant déployer  ses  richesses,  tous  sont  à  leur  poste ,  les  deux  soprani,  les 
deux  basses  foudroyantes  du  duo  des  Puritains ,  et  pour  conduire  l'harmo- 
nieuse légion,  le  prince  des  ténors,  Rubini.  Il  ne  manque  plus  maintenant 
à  l'ensemble  qu'un  jeune  et  vaillant  contralto  qui  vienne  relever  Mmc  Alber- 
tazzi  du  triste  embarras  où  elle  s'est  fourvoyée  en  acceptant  le  rôle  d'Ar- 
sace,  qu'elle  aurait  bien  dû  cependant  ne  plus  jouer. 

—  M.  Ernst ,  le  célèbre  virtuose ,  a  donné  un  concert ,  vendredi ,  à  l'Opéra. 
Paganini  assistait  à  cette  soirée;  on  sait  qu'il  porte  le  plus  vif  intérêt  à  ce 
jeune  artiste ,  qu'il  regarde  comme  son  successeur.  Le  succès  de  M.  Ernst  a 
été  des  plus  complets;  il  a  joué  sur  le  violon  un  air  de  Bellini,  comme 
Rubini  l'aurait  chanté.  L'orchestre  de  l'Opéra  a  exécuté  l'admirable  ouver- 
ture d'Obéron  comme  on  l'exécute  au  Conservatoire. 


F.  Bonnaire. 


LE 


CHEVAL  DE  CRÉOUI. 


A  la  cour  de  la  reine-régente  Marie  de  Médicis,  M.  de  Créqui  ne 
passait  point  pour  l'un  des  plus  beaux  hommes,  à  cause  de  sa  taille 
trop  petite  ;  mais  il  avait  le  langage  agréable  et  l'air  si  hardi ,  qu'on  ne 
pouvait  se  défendre  d'un  certain  plaisir  à  le  regarder.  Il  plaisait  aux 
dames  et  passait  pour  le  plus  intrépide  joueur  de  son  temps,  après 
M.  de  Bassompierre.  Quand  ces  deux  champions  se  mettaient  en 
présence  l'un  de  l'autre,  les  cartes  à  la  main,  on  était  sûr  qu'il  y 
aurait  quelque  grosse  somme  perdue,  et  le  plus  ordinairement  c'était 
Bassompierre  qui  empochait  l'argent,  parce  que  le  hasard  le  servait 
avec  une  constance  inouie. 

Un  matin  que  M.  de  Créqui  s'était  échauffé  mal  à  propos  au  petit 
jeu  du  Louvre,  à  vouloir  lutter  contre  une  veine  malheureuse,  il  avait 
perdu  60,000  écus  sur  parole  et  de  bonne  grâce;  mais  il  s'en  était 
revenu  chez  lui  fort  triste,  et  songeait  aux  moyens  d'acquitter  cette 
énorme  dette.  En  y  mettant  sa  dernière  pièce,  il  lui  manquait  encore 
plus  de  40,000  livres,  et  le  comte  éprouvait  bien  delà  répugnance  à 
recourir  au  connétable  de  Lesdiguières,  son  beau-père.  Ce  n'était 
pas  que  le  bonhomme  eût  jamais  fait  difGculté  de  secourir  ses  enfans 
en  pareille  circonstance;  mais  il  accompagnait  ordinairement  ses 
envois  de  fonds  d'une  petite  mercuriale  qu'on  n'aimait  pas  à  essuyer. 
Le  comte  de  Créqui  demeura  donc  un  jour  entier  sans  se  résoudre 
à  rien,  et  le  soir  venu,  comme  il  se  trouvait  seul  dans  son  hôtel 
de  la  rue  Bcauregard,  il  se  mangea  les  ongles  jusqu'à  neuf  heures. 

TOME  XLVII.     ho\e>ibre.  10 


138  REVUE   DE   PARIS. 

Ensuite,  ayant  pris  une  plume,  il  se  mit  d'abord  à  dessiner  sur  le 
bois  d'une  table,  et  Onit  par  écrire  à  son  ami  le  chevalier  de  Guise, 
pour  l'engager  à  souper. 

Au  moment  où  le  message  allait  partir,  le  chevalier  lui-même  arriva. 
Il  apportait  des  consolations  et  le  fond  de  sa  bourse. 

—  Ehl  mon  cher  Créqui,  dit  M.  de  Guise,  vous  voilà  sombre  et 
accablé  ;  la  plume  sur  l'oreille  comme  un  procureur  !  Est-ce  que  vous 
voulez  écrire  un  traité  de  la  vanité  des  choses  humaines?  Les  cartes 
ont  été  tigresses;  il  reste  encore  l'amour  et  la  table.  Je  vous  apporte 
3,000  écus;  c'est  bien  peu,  mais  vous  connaissez  le  proverbe  :  La 
plus  belle  fille.... 

Il  faut  savoir  que  M.  de  Guise ,  le  second,  était  ûls  du  célèbre  Bala- 
fré. Il  n'était  pas  des  plus  lettrés  de  la  jeunesse  d'alors.  Il  préférait 
les  quatrains  de  Pibrac  aux  poésies  de  Malherbe;  mais,  quoiqu'il  eût 
en  effet  l'esprit  un  peu  court,  il  ne  manquait  point  d  à-propos,  et 
pour  ce  qui  est  du  cœur,  il  l'avait  meilleur  et  mieux  placé  que  per- 
sonne. 

—  Gardez  cet  argent,  chevalier,  répondit  Créqui.  Mon  beau-père 
Lesdiguières  ne  refusera  pas  de  venir  à  mon  secours.  Je  suis  un  peu 
sombre,  comme  vous  dites;  mais  je  compte  sur  vous  pour  secouer 
l'ennui  ;  et,  tenez,  je  vous  écrivais  en  vous  engageant  à  venir  souper. 

—  A  la  bonne  heure.  Je  suis  invité  chez  la  vicomtesse  d'Auchy  . 
qui  réunit,  ce  soir,  un  tas  de  beaux-esprits  ;  mais  je  reste  avec  vous. 
Nous  causerons  du  passe-dix  qui  vous  a  joue  un  si  mauvais  tour,  et 
nous  boirons  comme  il  faut. 

—  C'est  cela,  et  au  dessert  nous  ferons  ensemble  ma  supplique  au 
vieux  connétable. 

—  Fort  bien  vu!  je  suis  plein  d'esprit  à  la  fin  de  mes  repas. 

M.  de  Guise  renvoya  ses  chevaux  et  ses  gens.  On  se  mit  à  l'aise, 
et  le  souper  fut  promptement  servi.  La  cave  du  comte  de  Créqui  était 
bien  garnie.  Le  connétable  avait  dans  ses  propriétés  des  vignobles 
fameux;  il  partageait  annuellement  ses  récoltes  avec  ses  enfans  : 
«  Le  bourgogne,  disait-il ,  convient  à  tous  les  âges,  et  si  mon  fils  a 
le  nez  un  peu  rouge  sur  ses  vieux  jours ,  il  me  ressemblera.  »  Aussi 
le  bonhomme  riait  plus  volontiers  des  excès  de  table  que  des  pertes 
de  jeu. 

Créqui  et  le  chevalier,  tous  deux  entre  vingt-cinq  et  trente  ans, 
avaient  la  réputation  d'être  de  solides  convives.  Les  bouteilles  se 
succédèrent  avec  rapidité  ;  les  verres  étaient  grands  et  ne  demeu- 
raient guère  en  place ,  de  sorte  qu'après  une  heure  de  conversation, 


REVUE  DE   PARIS.  139 

on  demanda  de  l'air  à  grands  cris.  Pour  noyer  les  soucis  de  son  ami, 
le  chevalier  buvait  outre  mesure,  sans  s'apercevoir  que  les  vins  de 
M.  de  Lesdiguières  étaient  fort  capiteux.  A  mesure  que  le  souper 
avançait,  la  disposition  d'esprit  des  deux  jeunes  gens  se  modifiait  sin- 
gulièrement. Créqui  devenait  plus  joyeux  à  chaque  verre,  tandis  que 
M.  de  Guise,  contre  son  ordinaire,  sentait  sa  gaieté  s'évanouir.  Il 
passait  la  main  sur  ses  yeux,  et  faisait  une  mine  de  plus  en  plus 
sévère. 

—  Chevalier,  disait  Créqui  en  riant,  vous  n'êtes  pas  bien.  Si  le  feu 
roi  vous  voyait,  il  jurerait  son  ventre-saint-gris  que  vous  avez  jus- 
tement la  figure  fâchée  de  votre  oncle  Mayenne  le  lendemain  de  la 
bataille  d'Ivry.  Pour  vous  remettre  en  belle  humeur,  chantez  un 
petit  air. 

—  Créqui,  mon  cher,  il  me  revient  à  la  mémoire  un  mot  que  disait 
M.  de  Rohan  ce  matin,  et  qui  ressemble  diablement  à  une  insulte. 

—  Quelle  idée!  vous  avez  entendu  de  travers  et  vous  vous  souve- 
nez double. 

— Non  pardieu!  voici  comment  la  chose  est  arrivée.  M.  de  Rohan 
était  à  deux  pas  de  moi ,  pendant  que  je  saluais  la  reine-mère,  et  il 
parlait  à  ses  voisins  du  marche-pied  d'un  carrosse.  Or,  je  sais  qu'on 
m'a  sottement  accusé  d'avoir  tué  le  marquis  de  Lux,  par  trahison, 
sur  le  marche-pied  de  son  coche ,  comme  il  en  descendait  pour  se 
battre  avec  moi.  C'est  une  insigne  fausseté;  je  ne  suis  pas  un  assassin, 
mille  diables! 

Créqui  se  mit  à  rire  plus  fort. 

—  Vous  êtes  charmant,  chevalier  :  M.  de  Rohan  ne  peut-il  parler 
du  marche-pied  d  un  carrosse ,  sans  qu'il  s'agisse  de  vous? 

—  Eh  !  non.  Je  ne  veux  pas  qu'on  prononce  ce  mot.  Le  premier 
qui  le  dira  ,  je  le  tuerai  séance  tenante,  en  lui  faisant  beau  jeu,  pour 
prouver  que  je  me  bats  en  galant  homme  ;  mais,  par  la  corbleu  !  au 
diable  les  marche-pieds!  Je  les  briserai  tous  comme  ce  verre,  et  puis- 
que j'ai  entendu  parler  de  marche-pied,  j'en  veux  avoir  raison.  Sang 
de  Dieu  !  il  m'a  outragé  ;  je  lui  ferai  rentrer  ce  marche-pied  dans  la 
gorge. 

En  discourant  ainsi,  M.  de  Guise  se  promenait  à  grands  pas,  le 
visage  fort  rouge  et  les  yeux  hors  la  tête.  Créqui  se  tenait  les  côtes. 

—  Au  lieu  de  rire ,  poursuivit  le  chevalier,  vous  feriez  bien  mieux 
de  prendre  votre  épée  pour  venir  me  seconder. 

—  Vous  perdez  la  raison;  la  réputation  du  brave  Guise  n'est  pas 
à  faire.  Asseyez- vous ,  et  ne  pensez  plus  à  ce  marche-pied. 

10. 


140  REVUE   DE   PARIS. 

—  Je  ne  pourrais  fermer  l'œil  de  la  nuit  si  je  ne  tirais  cela  au  clair 
ce  soir  même.  Allons!  puisque  vous  ne  voulez  pas  m'offrir  votre 
ofûce,  je  vais  aller  seul  chez  mon  homme. 

M.  de  Guise  prit  en  chavirant  ses  armes  et  son  chapeau  et  des- 
cendit dans  la  cour  de  l'hôtel ,  où  Gréqui  ne  tarda  pas  à  le  rejoindre. 
Une  pluie  fine  et  perçante  tombait  sans  bruit;  l'air  était  froid  et  la 
nuit  sombre.  Cependant  le  chevalier,  avec  l'obstination  de  l'ivresse, 
persista  dans  sa  résolution.  Créqui ,  voyant  qu'il  ne  pouvait  le  retenir, 
lui  fit  seller  un  cheval  et  lui  mit  sur  les  épaules  un  manteau  de  cam- 
pagne. 

—  Je  vous  prête  là  une  bonne  bête,  chevalier;  ménagez-la  un  peu. 
Appelez-la  par  son  nom  pour  qu'elle  vous  traite  en  ami.  On  la  nomme 
Capricieuse.  Ne  serrez  pas  la  bride  si  lourdement  et  ne  la  tourmentez 
pas.  Elle  n'a  pas  besoin  qu'on  l'excite.  C'est  l'arrière-petite-fille  du 
fameux  cheval  noir  de  mon  beau-père  le  connétable. 

—  N'ayez  donc  aucune  peur,  disait  M.  de  Guise;  me  prenez-vous 
pour  un  enfant?  Je  vous  la  renverrai  demain  au  coup  de  huit  heures. 

—  Allez  doucement;  le  pavé  sera  glissant  et  il  est  tard.  Attachez 
ce  manteau  à  votre  collet  pour  ne  pas  le  perdre.  Vos  plumes  vont 
être  gâtées  par  la  pluie;  prenez  mon  chapeau ,  je  remettrai  le  vôtre 
demain  au  valet  que  vous  m'enverrez.  La  grille  est  ouverte.  Bonsoir, 
chevalier!  Croyez-moi,  allez  vous  mettre  au  lit. 

—  Bonsoir,  bonsoir! 

M.  de  Guise  toucha  des  éperons  le  joli  cheval,  qui  partit  comme 
une  flèche  et  disparut  au  grand  trot  par  la  petite  rue  Saint-Boch. 

L'action  du  vin  se  concentrant  par  l'effet  du  froid  sur  l'estomac  et 
le  cerveau,  le  chevalier  sentit  que  la  tête  lui  tournait  complètement. 
Le  brouillard  et  l'obscurité  étaient  si  intenses,  qu'on  ne  distinguait 
pas  les  maisons.  M.  de  Guise,  laissant  aller  la  bride  sur  le  cou  du 
cheval,  s'en  rapporta  entièrement  à  sa  monture  du  soin  de  le  con- 
duire et  se  mit  à  penser  à  ses  affaires. 

—  Ah!  murmurait-il  entre  ses  dents,  M.  de  Bohan  s'imagine  qu'on 
peut  ainsi  me  dire  une  impertinence,  à  moi!  le  fils  d'un  homme  qui 
a  fait  la  guerre  au  roi!  Morbleu!  je  lui  apprendrai  à  vivre. 

Puis,  revenant  à  la  jument  noire,  le  chevalier  s'écriait  : 

—  Où  me  mènes-tu,  Capricieuse?  Nous  allons  à  l'hôtel  de  Bohan. 
C'est  cela.  Cours,  ma  belle,  dépêchons-nous. 

L'animal  poursuivait  sa  route  comme  s'il  eût  fait  grand  jour;  il 
tourna  par  les  rues  sans  hésiter,  prit  une  foule  de  détours,  et  sem- 
blait emporté  par  la  ferme  résolution  d'arriver  à  un  but. 


REVUE  DE   PARIS.  141 

—  Que  je  suis  aise,  disait  le  chevalier,  d'avoir  affaire  à  ce  Rohan , 
qui  n'est  prince  que  d'une  main  !  Je  lui  veux  faire  trois  trous  à  son 
pourpoint.  Le  premier  dans  la  poitrine,  par  un  dégagement,  comme 
cela... 

M.  de  Guise ,  oubliant  qu'il  était  à  cheval ,  gesticulait  comme  un 
possédé.  La  jument  noire  passa  sous  une  voûte  sombre,  que  le  che- 
valier reconnut  tout  à  coup  pour  une  des  portes  de  la  ville. 

—  Holà  !  eh  !  où  va  donc  ce  cheval  d'enfer? 

îl  allait  s'arrêter  et  demander  son  chemin  aux  gardiens,  lorsque  la 
jument,  prenant  le  galop,  se  jeta  au  travers  des  champs.  Avant  qu'il 
eût  remis  la  main  sur  les  guides,  le  chevalier  entendit  la  porte  se 
fermer  derrière  lui,  et  l'officier  de  ronde  qui  posait  à  grand  bruit  les 
chaînes  de  clôture. 

—  Pardieu  !  dit  M.  de  Guise,  je  suis  curieux  de  savoir  où  ce  damné 
animal  me  va  conduire.  Si  c'est  en  face  du  diable,  j'en  serai  fort  aise, 
car  j'ai  toujours  eu  furieusement  d'envie  de  lui  parler. 

Et  reprenant  ses  idées  querelleuses,  il  répétait  à  satiété  : 

—  Ah!  vous  croyez  qu'on  peut  ainsi  me  jeter  au  nez  ce  marche- 
pied! Je  vous  en  donnerai  dans  les  côtes  pour  votre  marche-pied!  Je 
veux  que  personne  n'ose  plus  prononcer  ce  mot-là,  personne  que  moi 
seul  ;  et  je  le  dirai  sans  cesse,  pour  que  tout  le  monde  tremble  rien 
que  de  l'entendre. 

La  jument  noire  avait  repris  son  trot  de  course  ordinaire.  Elle 
tourna  dans  la  campagne  par  différens  sentiers  qu'elle  paraissait 
habituée  à  parcourir,  et  s'arrêta  enfin  devant  une  maisonnette  dont 
l'obscurité  ne  permit  pas  au  chevalier  de  remarquer  la  bonne  appa- 
rence et  l'air  de  propreté. 

—  Qu'est-cela?  dit  M.  de  Guise  dont  l'ivresse  se  dissipait.  Le  che- 
val veut  entrer  ici  !  C'est  pour  m'amener  à  ce  logis  qu'il  a  tant  couru! 
Voilà  qui  est  singulier.  Il  est  évident  que  Créqui  vient  souvent  dans 
cet  endroit.  Ce  ne  peut  donc  pas  être  un  coupe-gorge,  car  je  ne  crois 
pas  qu'il  fasse  de  la  fausse  monnaie.  Ce  doit  être  bien  plutôt  une  maî- 
tresse qu'il  garde  dans  ce  manoir.  L'aventure  peut  devenir  plaisante. 
Allons  jusqu'au  bout. 

La  jument  grattait  du  pied  le  sable  avec  impatience,  tandis  que  le 
chevalier  cherchait  la  sonnette.  Il  la  trouva  enfin  et  la  tira  doucement. 
Une  lumière  éclaira  les  unes  après  les  autres  toutes  les  fenêtres  d'une 
petite  tour,  et  un  vieux  valet  ouvrit  la  grille. 

—  On  ne  vous  attendait  plus,  monsieur  le  comte.  Vous  n'avez  pas 
coutume  d'arriver  passé  minuit.  Madame  est  au  lit. 


14-2  REVUE  DE   PARIS. 

Le  chevalier,  descendu  de  sa  monture,  était  fort  embarrassé.  Il 
n'osait  parler  de  peur  de  détromper  le  valet.  Il  rabattait  son  cha- 
peau sur  sa  figure  et  s'enveloppait  du  manteau  «le  Créqui;  mais  il  ne 
savait  quel  chemin  prendre,  ni  où  se  trouvaient  les  escaliers.  Heu- 
reusement une  femme  de  chambre ,  en  robe  de  nuit ,  se  présenta,  une 
lumière  à  la  main,  et  conduisit  le  chevalier  par  les  degrés  jusqu'à 
l'appartement  de  la  dame. 

—  Faut-il  réveiller  Thomas?  demanda  la  Dariolette. 

—  Non. 

—  Monsieur  le  comte  a-t-il  besoin  de  quelque  chose? 

—  De  rien. 

—  S'il  veut  me  donner  son  manteau... 

—  Laisse-moi,  va-t-en. 

M.  de  Guise  entra  dans  la  chambre  à  coucher,  et  ferma  la  porte 
brusquement,  au  nez  de  la  suivante. 

—  C'est  bien  aimable  à  vous  d'être  venu  ce  soir,  mon  cher  sei- 
gneur, dit  une  voix  fort  douce.  A  quel  heureux  hasard  dois-je  votre 
visite ,  un  jour  consacré  au  jeu  et  à  la  cour? 

Au  lieu  de  répondre  ,  le  chevalier  s'empara  d'une  lumière  et  d'une 
grosse  clochette,  qui  étaient  posées  sur  un  guéridon  près  du  lit,  et 
les  porta  sur  la  cheminée.  La  dame,  écartant  un  peu  les  rideaux, 
reconnut  aussitôt  que  ce  n'était  pas  Créqui.  Elle  cacha  sa  figure  dans 
ses  mains,  sans  que  le  chevalier  eût  le  temps  de  la  voir. 

—  0  mon  Dieul  cria-t-elle  avec  l'accent  du  plus  grand  effroi,  qui 
est  cet  homme? 

—  Ne  vous  effrayez  pas ,  madame,  je  suis  le  chevalier  de  Guise , 
et  non  point  un  malfaiteur. 

—  0  ciel!  je  suis  trahie!  perdue!  Au  secours!  N'approchez  pas 
de  moi  ! 

—  Prenez  garde  à  ce  que  vous  allez  faire,  dit  le  chevalier  en  s'as- 
seyant  avec  sang-froid;  si  vous  appelez  vos  gens,  tout  Paris  saura 
l'aventure  demain.  Ne  me  reconnaissez-vous  pas?  Je  suis  M.  de 
Guise,  vous  dis-je;  je  ne  vous  veux  point  de  mal.  Laissez-moi  vous 
conter  par  quel  étonnant  enchaînement  de  circonstances  je  me  trouve 
ici  à  la  place  de  Créqui. 

La  dame  enveloppa  sa  tête  dans  les  draps. 

—  Je  ne  vous  regarderai  point ,  si  vous  le  voulez  ainsi ,  poursuivit 
le  chevalier.  Rassurez-vous,  je  vous  en  supplie;  vous  verrez  que 
vous  avez  affaire  à  un  galant  homme. 

M.  de  Guise  raconta  tout  ce  qui  venait  de  lui  arriver. 


BEVUE  DE  PARIS.  14o 

—  La  curiosité  seule ,  poursuivit-il ,  m'a  conduit  jusque  dans  cette 
chambre.  Maintenant  je  consens  à  me  retirer,  si  vous  l'exigez;  mais 
je  pense  que  vous  serez  assez  charitable  pour  me  garder  jusqu'au 
jour,  car  je  veux  être  roué  si  je  sais  en  quel  pays  je  suis,  et  la  nuit 
est  noire,  glaciale  et  pluvieuse  en  diable. 

—  Eh  bien!  monsieur  le  chevalier,  dit  la  dame ,  je  vais  vous  faire 
donner  une  chambre  et  un  lit.  Vous  partirez  demain  matin,  et  vous 
irez  dire  au  comte  de  Créqui  ce  qui  s'est  passé.  Mais,  non,  vous  saurez 
en  vous  en  allant  où  vous  êtes  venu  ;  vous  reconnaîtrez  la  maison  ; 
vous  apprendrez  mon  nom;  vous  le  direz  partout.  Oh  !  que  vais-je 
devenir,  mon  Deu? 

—  Ehl  là!  calmez-vous.  Je  vous  promets  que  je  partirai  comme  je 
suis  venu,  sans  rien  regarder,  sur  ce  même  cheval  infernal.  En  vé- 
rité, je  veux  vous  contenter,  madame. 

—  Ne  cherchez  donc  pas  à  me  voir,  monsieur;  jurez-moi  que  ja- 
mais vous  ne  ferez  aucune  démarche  pour  me  connaître  ! 

—  Je  jurerai  tout  ce  que  vous  voudrez.  Ne  vous  tourmentez  pas 
ainsi ,  de  grâce  ! 

—  Ouvrez  cette  armoire,  monsieur,  et  donnez-moi  un  masque  que 
vous  y  trouverez. 

—  Le  chevalier  obéit  scrupuleusement.  Tl  mit  le  masque  au  bout 
de  son  épée,  et  le  tendit  de  fort  loin  à  la  dame  ;  mais  il  eut  le  temps 
d'apercevoir  un  bras  admirable,  de  grands  yeux  pleins  d'expression, 
et  un  profil  d'une  si  rare  beauté,  qu'il  sentit  du  regret  d'avoir  promis 
tant  de  générosité. 

—  Si  vous  m'en  croyez,  dit-il,  nous  Réveillerons  pas  vos  gens. 
Vous  dormirez  paisiblement  dans  votre  lit,  et  moi,  j'attendrai  sur 
ce  fauteuil  l'heure  de  partir.  Je  sais  bien  qu'on  ne  voudrait  pas  me 
croire  si  je  disais  que  j'ai  passé  ainsi  la  nuit  près  d'une  belle  per- 
sonne ;  mais,  enfin,  en  vous  jurant  sur  ce  crucifix  et  par  lame 
de  mon  père  ,  le  grand  Henri  de  Lorraine  ,  que  ce  qui  m'arrive  au- 
jourd'hui sera  un  secret  éternel,  vous  aurez,  j'espère,  confiance 
en  moi? 

—  Il  faut  bien  que  je  me  fie  en  votre  honneur,  monsieur,  puisque 
c'est  ma  seule  sauvegarde. 

—  A  la  bonne  heure  !  Je  suis  fier  de  cette  confiance,  et  je  veux  que 
vous  appreniez  à  me  connaître.  A  présent  que  nous  avons  fait  une 
trêve ,  causons  donc  plus  tranquillement ,  puisque  vous  craignez  de 
vous  endormir  près  de  moi.  La  nuit  n'est  pas  bien  longue ,  et  il  y  en 


1W  REVUE   DE    PARIS. 

a  la  moitié  d'écoulée.  Pour  vous  faire  passer  le  temps,  je  vais  vous 
conter  quelques-unes  de  mes  aventures. 

M.  de  Guise  était  un  cavalier  fort  beau  et  fort  aimé  des  femmes. 
11  savait  de  bonnes  histoires,  et  il  trouva  le  moyen  de  divertir  et 
d'intéresser  la  dame,  si  bien  qu'au  bout  d'une  heure  ils  riaient  en- 
semble de  bon  cœur.  On  peut  se  dire  bien  des  choses  dans  une  nuit, 
et  je  regrette  de  ne  pas  connaître  entièrement  cette  conversation 
singulière.  Je  sais  seulement  que,  vers  deux  heures  après  minuit,  le 
chevalier  était  appuyé  sur  le  chevet  de  l'inconnue,  et  que,  vers  trois 
heures,  fatigué  de  se  tenir  sur  ses  jambes  ,  il  était  assis  au  pied  du 
lit.  La  conversation  languissait;  la  dame  s'agitait  en  étendant  ses 
membres ,  et  M.  de  Guise  se  laissait  aller,  toujours  par  excès  de 
fatigue.  La  lumière  s'étant  éteinte  d'elle-même,  le  chevalier  se  trouva 
enfin  couché  à  côté  de  la  belle. 

—  Voilà  ,  lui  dit-elle  d'un  ton  de  reproche ,  une  nouvelle  aventure 
ajoutée  à  votre  liste,  et  que  vous  conterez  comme  les  autres. 

—  Jamais,  madame  !  N'ai-je  pas  fait  un  serment  cette  fois?  Ban- 
nissez donc  toute  crainte. 

La  dame  garda  le  silence,  et  c'était  la  meilleure  capitulation  que 
pût  désirer  le  chevalier. 

Une  lueur  grise  s'étendait  insensiblement  sur  les  vitres  de  l'appar- 
tement, lorsque  la  belle  inconnue,  sautant  à  bas  du  lit,  sortit  de  la 
chambre,  en  ayant  soin  de  fermer  la  serrure  au  double  tour.  Quoique 
la  conversation  eût  fait  du  chemin  pendant  le  reste  de  la  nuit,  et  que 
la  dame  se  fût  bien  adoucie,  M.  de  Guise  n'avait  pu  obtenir  d'être 
dégagé  de  son  serment.  Il  voulut  donc  s'exécuter  de  bonne  grâce,  et 
remit  à  la  hâte  ses  habits.  Il  entendit  au  dehors  des  gens  qui  chu- 
chottaient,  et  un  carrosse  auquel  on  attelait  des  chevaux.  L'inconnue 
reparut  bientôt  ;  elle  était  encore  masquée. 

—  On  vous  conduira  en  voiture ,  chevalier,  dit-elle.  Vous  aurez 
soin  de  dire  au  comte  de  Créqui  que  vous  êtes  tombé  de  cheval  après 
avoir  erré  toute  la  nuit.  Votre  ivresse  rendra  la  chose  vraisemblable. 
Je  compte  sur  votre  honneur  et  vos  sermens.  Je  me  suis  dit  souvent 
que  si  ma  liaison  avec  Créqui  devait  faire  de  moi  une  femme  disso- 
lue, j'aimerais  mieux  renoncer  au  monde.  Soyez  donc  certain  que  si 
vous  faites  une  tentative  pour  me  voir,  je  me  retirerai  aussitôt  dans 
un  couvent.  Adieu ,  chevalier,  partez  vite  ! 

La  dame  ouvrit  avec  empressement  la  porte;  et  voyant  que  le  che- 


REVUE  DE   PARIS.  145 

valier  obéissait  docilement,  par  un  retour  de  faiblesse  ou  de  coquet- 
terie, elle  ajouta  : 

—  Je  no  vous  défends  pas  pourtant  de  penser  à  moi. 

—  De  ma  vie  je  ne  fus  si  heureux!  s'écria  M.  de  Guise  en  la  pres- 
sant dans  ses  bras,  et  vous  êtes  une  cruelle... 

—  Allons ,  partez ,  au  nom  du  ciel  ! 

—  Quoi!  ne  vous  reverrai-je  plus? 

—  Jamais,  monsieur,  jamais  en  ce  monde  ! 

—  Si  vous  me  défendez  de  vous  chercher,  vous  m'enverrez  du 
moins  de  vos  nouvelles? 

—  Peut-être. 

—  Vous  me  donnerez  bien  aussi  les  moyens  de  vous  écrire? 

—  Ce  méchant  homme  ne  s'en  ira  pas  !  dit-elle  en  frappant  du  pied 
avec  colère. 

—  C'est  que  je  sens  que  je  vais  vous  aimer  horriblement. 

—  En  ce  cas ,  vous  aurez  à  souffrir. 

—  Accordez-moi  un  gage,  un  souvenir  que  je  puisse  emporter. 

—  Rien ,  monsieur.  Point  de  souvenirs  !  point  de  gages  !  vous  tenez 
déjà  bien  mal  vos  promesses,  en  hésitant  ainsi  à  m'obéir. 

—  Eh  bien!  adieu  donc.  Je  m'en  rapporte  à  vous,  mais  n'oubliez 
pas  que  je  vous  aime.  Adieu.  Je  ne  puis  renoncer  à  l'espoir  de  vous 
retrouver. 

—  N'y  songez  pas.  Ce  n'est  pas  probable. 

—  Que  mes  ordres  soient  exécutés,  dit  encore  la  dame  en  s'adres- 
sant  à  ses  laquais  d'un  ton  impérieux. 

Et  le  chevalier  se  jeta  en  soupirant  dans  le  fond  du  carrosse,  qui 
partit  avec  la  rapidité  de  la  foudre.  Un  homme  était  assis  sur  le 
coussin  de  devant.  C'était  le  vieux  domestique  qui  avait  ouvert  la 
grille. 

—  Monseigneur,  dit  cet  homme  fort  poliment,  je  vous  demande 
bien  pardon  de  la  liberté  ;  mais  il  faut  que  je  suive  ponctuellement 
les  ordres  de  madame,  comme  vous  savez.  Veuillez  donc  retirer 
votre  tète  de  la  portière  et  permettre  que  j'abaisse  les  stores. 

—  Fais  ce  que  tu  voudras,  vieux  drôle,  puisque  j'ai  promis  de 
me  laisser  traiter  aujourd'hui  comme  les  ours  de  la  ménagerie  du  roi: 
mais  pardieu  !  ces  précautions  ne  servent  à  rien.  Que  va-t-on  faire  du 
cheval  de  Créqui? 

—  Que  votre  seigneurie  n'en  soit  pas  en  peine.  On  l'a  remis  dans 
son  chemin,  et ,  avec  trois  coups  de  fouet  sur  la  croupe,  on  l'a  lancé 


146  REVUE  DE  PARIS. 

fout  seul  au  galop.  Je  gage  bien  qu'il  esl  arrivé  à  présent  à  la  maison 
de  son  maître. 

—  Mais  crois-tu  que  je  ne  verrai  pas  par  quelle  porte  nous  entre- 
rons dans  Paris? 

—  Nous  n'entrerons  point  par  la  plus  voisine;  nous  avons  déjà  fait 
un  long  circuit. 

—  Et  si  je  veux  chercher  demain  dans  tous  les  environs,  je  saurai 
bien  reconnaître  la  maison. 

—  Il  y  en  a  deux  mille  toutes  pareilles ,  et  les  environs  de  Paris 
.sont  bien  grands. 

—  Mais  si  je  voulais  regarder  à  l'instant  même  où  je  suis? 

—  Je  ne  vous  le  conseille  pas,  dit  le  valet  en  armant  un  énorme 
pistolet,  car  je  vous  ferais  sauter  la  cervelle. 

—  Si  je  t'offrais  cent  écus ,  pour  me  dire  le  nom  de  ta  maîtresse? 

—  Ah!  je  lui  conterai  cela ,  parce  qu'elle  m'en  donnera  le  double. 

—  Mais  si  je  veux  dire  à  Créqui  ce  qui  est  arrivé? 

—  Monseigneur  1  vous  feriez  là  une  laide  action  qui  ne  vous  servi- 
rait de  rien  et  causerait  quelque  terrible  malheur. 

—  Le  vieux  singe  a  raison. 

—  Où  votre  seigneurie  veut-elle  qu'on  la  conduise?  demanda 
l'homme,  quand  le  carrosse  fut  entré  dans  Paris. 

—  A  l'hôtel  de  Guise. 

Une  fois  arrivé  chez  lui ,  le  chevalier  ne  songea  plus  beaucoup  à 
son  aventure.  Il  changea  d'habits  et  s'en  fut  aux  Éluves  avant  de  se 
rendre  au  Louvre  pour  faire  sa  cour.  Il  rencontra  justement  Créqui 
<ians  la  rue  Saint-Honoré. 

—  N'êtes-vous  point  blessé?  lui  dit  le  comte  en  riant.  Vous  étiez 
ivre  comme  un  matelot  hier  soir,  chevalier.  Mon  cheval  est  revenu 
tout  seul,  couvert  d'écume.  Il  parait  que  vous  avez  fait  le  juif  errant 
toute  la  nuit. 

—  Je  ne  l'ai  point  passée  si  mauvaise  que  vous  le  pourriez  croire. 

—  Oh  !  je  n'en  suis  pas  en  peine.  Un  galant  de  votre  sorte  ne  doit 
pas  manquer  d'asiles  chez  les  dames. 

—  Et  vous  donc,  n'en  avez-vous  pas  aussi  quelques-uns? 

—  Un  seul ,  chevalier,  mais  que  je  ne  changerais  pas  pour  tous  les 
vôtres. 

—  C'est  à  savoir. 

Le  chevalier  de  Guise ,  comme  les  jeunes  gens  d'alors ,  aimait  à 
faire  connaître  au  public  ses  amourettes;  aussi  les  sermens  qui  l'obli- 


REVUE   DE  PARIS.  147 

geaient  à  garder  le  silence  furent-ils  pour  moitié  dans  l'impression 
profonde  que  lui  laissa  la  rencontre  fortuite  de  la  nuit.  Le  premier 
jour  il  n'y  pensa  guère  parce  qu'il  alla  souper  chez  sa  maîtresse.  Le 
second  jour,  étant  importuné  par  ses  souvenirs,  il  ût  la  débauche 
avec  des  amis,  chez  un  traiteur  fameux;  mais  le  troisième  il  resta 
enfermé  dans  son  appartement  et  ne  put  songer  à  autre  chose  qu'à 
la  belle  inconnue.  Ce  fut  le  quatrième  jour,  en  s'éveillant,  qu'il  se 
sentit  amoureux  à  la  fureur.  II  se  leva,  déterminé  à  chercher  la  dame 
pour  lui  peindre  ses  tourmens.  Ce  devait  être  une  personne  de  la 
cour,  puisqu'elle  était  très  riche;  son  mari  devait  être  absent  pour 
qu'elle  pût  ainsi  recevoir  Créqui  tous  les  soirs.  Bien  des  femmes 
avaient  une  maison  de  plaisance  aux  environs;  mais  toutes  n'y  habi- 
taient pas  à  cause  de  la  saison  qui  était  fort  avancée. 

Dans  le  désordre  de  la  nuit ,  le  chevalier  avait  noté  des  indices  qui 
pouvaient  le  guider  dans  ses  recherches.  Une  tresse  de  cheveux  blonds 
s'était  échappée  de  la  coiffe;  le  masque  ne  cachait  pas  le  front  qui 
était  d'une  beauté  remarquable;  la  grandeur  et  la  forme  des  yeux, 
la  longueur  des  cils  lui  étaient  aussi  connues;  les  mains  étaient  lon- 
gues et  fluettes;  le  cou  mince  et  les  épaules  fort  tombantes.  M.  de 
Guise  avait  encore  remarqué  un  signe  noir;  mais  il  se  trouvait  placé 
sur  le  haut  du  bras  gauche  ,  dans  un  endroit  que  la  robe  cache  tou- 
jours, que  les  femmes  découvrent  leur  poitrine  ou  qu'elles  n'aieni 
point  de  manches. 

Pendant  une  semaine  entière,  le  chevalier  ne  bougea  plus  de  la 
cour.  Il  ne  regardait  que  les  dames  blondes,  et  quand  il  croyait  avoir 
rencontré  juste ,  il  s'inform  lit  de  deux  choses  :  si  le  mari  était  absent , 
et  si  on  avait  maison  de  campagne  aux  environs,  car  il  était  inutile 
de  demander  si  on  connaissait  M.  de  Créqui,  le  comte  étant  un  des 
personnages  les  plus  en  évidence. 

Malgré  tous  ces  moyens  de  vérification,  M.  de  Guise  se  trompa 
plus  d'une  fois,  et  il  lui  arriva  de  tenir  à  plusieurs  dames  des  dis- 
cours à  le  faire  passer  pour  fou.  Peu  s'en  fallut  qu'il  ne  le  devint 
en  effet  une  fois  qu'il  eût  reconnu  que  sa  belle  ne  venait  pas  chez  la 
reine.  La  bourgeoisie  était  un  dédale  immense  à  se  perdre  en  pour- 
suites inutiles  ,  et  que  penserait-on  d'un  aussi  grand  seigneur,  le 
second  d'une  maison  princière,  qui  ne  verrait  plus  que  des  demoi- 
selles et  dis  gens  de  courte  épée? 

Les  difficultés  ne  faisant  que  l'irriter  davantage  et  son  amour 
croissant  tous  les  jours  ,  le  chevalier  jura  mille  fois  de  ne  point  se  rr- 
buter,  dût-il  employer  une  année  entière  à  passer  en  revue  toutes  les 


148  REVUE  DE  PARIS. 

femmes  de  la  robe  et  de  la  finance.  Un  matin  qu'il  y  avait  nombreuse 
compagnie  à  la  ruelle  de  la  reine-mère ,  sa  majesté ,  qui  était  un  peu 
malade,  pria  M.  de  Bassompierre  de  raconter  une  de  ses  galanteries 
pour  la  divertir. 

—  Par  ma  foi  !  dit  le  colonel  des  Suisses,  je  ne  sais,  madame,  que 
des  histoires  qu'il  me  faut  taire ,  ou  d'autres  bonnes  à  conter  à  mes 
soldats. 

—  Bah  !  reprit  la  reine.  On  assure  que  vous  avez  quatre  mille 
lettres  de  femmes  en  vos  coffres  et  une  chambre  pleine  de  portraits. 

—  Ce  sont  fables  à  dormir  debout. 

—  Ne  faites  point  l'hypocrite  ;  vous  avez  à  Chaillot  une  maison  à 
mener  des  filles. 

—  Madame,  j'y  en  mène  en  effet  (1);  mais  je  n'oserais  dire  ce  qu'on 
y  fait  à  des  oreilles  royales.  Voilà  monsieur  de  Guise  qui  peut  parler 
de  ses  affaires,  étant  prince  et  bien  plus  à  l'abri  que  moi  de  tout 
danger.  C'est  lui  qui  va  nous  raconter  une  de  ses  amourettes. 

Le  chevalier,  voyant  un  cercle  nombreux  de  jolies  femmes  parmi 
lesquelles  il  y  en  avait  beaucoup  de  blondes ,  pensa  que  son  inconnue 
pouvait  bien  s'y  trouver.  Il  conçut  l'idée  hardie  de  la  forcer  à  se  tra- 
hir par  quelque  signe  d'émotion  au  récit  de  son  aventure.  Le  désir 
de  la  découvrir  triompha  des  scrupules  et  de  la  foi  du  serment.  Il 
évita  de  prononcer  le  nom  de  Créqui,  et  glissa  légèrement  sur  l'épi- 
sode du  cheval;  mais  il  parla  de  la  dame  mystérieuse  et  de  la  mai- 
sonnette avec  les  détails  les  plus  minutieux ,  en  ayant  soin  d'étudier 
les  moindres  jeux  de  physionomie  de  son  auditoire.  Il  dit  tout  ce  qu'il 
savait  du  signalement  de  la  belle,  en  jurant  ses  grands  dieux  qu'il  la 
poursuivrait  jusqu'en  enfer,  et  qu'il  l'aimait  à  la  rage. 

L'histoire  eut  du  succès  et  réjouit  particulièrement  la  reine  ;  mais 
aucune  des  beautés  de  la  ruelle  ne  laissa  voir  qu'elle  fût  troublée. 
Le  chevalier,  croyant  en  être  pour  ses  frais,  s'apprêtait  à  sortir.  Une 
femme  qui  se  trouva  près  de  lui  se  pencha  contre  son  oreille  et  lui 
dit  tout  bas  : 

—  Vous  êtes  un  indigne  et  un  traître! 

Puis  elle  se  retourna  fort  tranquillement  pour  reprendre  la  con- 
versation qu'elle  avait  avec  une  autre  personne.  M.  de  Guise  tres- 
saillit de  joie  et  de  surprise.  Il  vit  des  cheveux  fort  beaux,  quoique 
d'un  blond  un  peu  trop  ardent;  une  peau  d'une  blancheur  parfaite, 
de  grands  yeux  pleins  de  vivacité,  une  taille  admirable  et  des  mains 

(l)  Cette  réponse  de  Bassompierre  à  la  reine  est  historique. 


REVUE  DE  PARIS.  149 

effilées;  ce  ne  pouvait  être  que  son  inconnue.  Il  la  retrouvait  en  la 
personne  de  Mlle  Paulet,  jeune  femme  fort  à  la  mode  et  qu'on  accu- 
sait d'être  galante.  On  disait  même  qu'elle  avait  eu  quelque  liaison 
avec  le  duc,  frère  du  chevalier.  Jamais  M.  de  Guise  n'avait  songé  à 
lui  faire  la  cour;  mais  depuis  un  instant  elle  lui  semblait  délicieuse- 
ment belle,  et  il  s'étonnait  de  ne  l'avoir  point  reconnue  plus  tôt. 

En  quittant  le  Louvre,  M"e  Paulet  n'avait  pas  fait  cent  pas  en  son 
carrosse  que  le  chevalier  se  trouvait  à  cheval  près  de  la  portière.  On 
releva  les  glaces  d'un  air  fort  maussade  et  on  ne  voulut  pas  seule- 
ment répondre  aux  saluts  du  jeune  seigneur.  Arrivé  à  l'hôtel  du  con- 
seiller Paulet,  M.  de  Guise  offrit  sa  main  pour  faire  descendre  la  de- 
moiselle. 

—  Je  ne  sais,  lui  dit-on  avec  colère ,  comment  je  puis  encore  ac- 
cepter les  services  d'un  homme  aussi  déloyal  que  vous,  monsieur. 

—  Vous  ai-je  fait  le  moindre  tort?  répondit  humblement  le  che- 
valier; quelqu'un,  autre  que  vous  et  moi,  sait-il  ce  qui  s'est  passé 
entre  nous?  De  grâce!  permettez  que  je  vous  accompagne.  Il  faut 
que  vous  connaissiez  à  quel  point  je  vous  aime. 

—  Vous  ne  monterez  pas  chez  moi,  monsieur,  je  vous  le  défends; 
je  suis  trop  irritée  contre  vous  dans  cet  instant. 

—  Dites- moi  au  moins  quand  il  vous  plaira  de  me  recevoir. 

—  Mais  on  ne  peut  donc  se  défaire  de  vous? 

—  Ce  sera  difficile  à  présent,  à  moins  que  vous  ne  me  fassiez 
mourir  ;  mais  vous  ne  serez  pas  assez  cruelle  pour  me  condamner 
sans  m'entendre.  Accordez-moi  une  seule  audience. 

—  Eh  bien!  ce  soir,  à  dix  heures,  mon  carrosse  vous  ira  prendre 
chez  vous.  Je  vous  donnerai  audience  dans  la  maisonnette  où  vous 
êtes  déjà  venu.  Vous  trouverez  en  moi  un  juge  sévère,  je  vous  en 
avertis. 

—  Je  consens  d'avance  à  subir  toutes  les  peines  qu'il  vous  plaira 
de  m'infliger.  Elles  ne  sauraient  être  aussi  dures  que  celle  d'être 
séparé  de  vous. 

—  A  ce  soir  donc. 

De  retour  à  son  hôtel,  M.  de  Guise,  ivre  d'espérance,  fit  appeler 
son  barbier,  ouvrit  ses  boîtes  de  parfums ,  et  mit  une  chemise  à  bro- 
derie d'or,  comme  si  l'heure  du  rendez-vous  eût  été  près  de  sonner. 
Ne  sachant  plus  comment  tuer  le  temps ,  il  s'alla  promener  à  pied 
sous  les  arbres  du  cours.  Cinq  heures  venaient  de  sonner,  lorsque 
M.  de  Créqui  vint  à  passer  sur  son  cheval  noir. 


150  REVUE   DE   PARIS. 

—  Qu'avez-vous  donc,  chevalier?  lui  cria  le  comte.  Vous  bâillez 
comme  un  président  en  séance. 

—  Je  m'ennuie  à  la  mort.  Mais  vous ,  comment  venez-vous  par  ici 
sans  vos  gens? 

—  Je  vais  dîner  à  la  campagne. 

—  Où  donc  cela? 

—  Je  ne  puis  vous  le  dire. 

—  Est-ce  que  ce  serait  chez  votre  maîtresse? 

—  Précisément.  Je  suis  en  retard.  Adieu,  chevalier! 

M.  de  Guise  demeura  comme  frappé  delà  foudre.  Une  fantaisie  de 
M.  de  Créqui  pouvait  lui  enlever  son  bonheur.  Des  projets  sinistres 
roulèrent  dans  sa  cervelle.  Il  voulait  avouer  tout  au  comte  et  se  battre 
à  mort  avec  lui.  Il  fallait  qu'un  des  deux  cédât  le  pas  à  l'autre,  car 
l'idée  du  partage  devenait  intolérable,  et  la  jalousie  dévorait  le  cœur 
du  chevalier.  La  soirée  lui  sembla  mortellement  longue.  Il  descendit 
dans  la  rue  avant  dix  heures,  et  prêta  l'oreille  avec  attention  au 
moindre  bruit.  Un  brouillard  épais  enveloppait  la  ville.  Quelques 
passans  suivaient  les  murs  avec  des  lanternes.  Cependant  le  rou- 
lement d'un  carrosse  se  fit  bientôt  entendre.  Les  chevaux  tour- 
nèrent dans  la  rue  et  s'arrêtèrent  devant  l'hôtel;  la  portière  s'ou- 
vrit. M.  de  Guise  bondissait  de  plaisir.  Il  donna  une  bourse  pleine 
d'or  au  laquais ,  et  s'élança  joyeusement  sur  le  marche-pied. 

—  Sans  doute ,  pensait-il  chemin  faisant,  Créqui  n'a  fait  que  dîner 
avec  M"e  Paulet ,  et  il  n'y  passe  point  la  nuit. 

Après  un  assez  long  voyage,  la  voiture  entra  dans  une  petite  cour 
sablée.  M"e  Paulet  descendit  elle-même  les  degrés  pour  recevoir  le 
chevalier  ;  mais  il  crut  s'apercevoir  que  l'aspect  du  vestibule  n'étaii 
pas  le  même  qu'à  sa  première  visite. 

—  Vous  viendrez  aujourd'hui  dans  mon  salon,  lui  dit-elle,  c'est  là 
qu'est  mon  tribunal.  Voici  le  siège  de  l'accusé. 

En  parlant  ainsi,  la  demoiselle  désignait  un  large  fauteuil  placé 
près  du  feu,  à  côté  d'une  table  où  le  souper  était  servi. 

—  Jugez-moi  de  même  tous  les  soirs,  dit  le  chevalier  en  prenani 
un  baiser  sur  deux  lèvres  entr'ouvertes  par  le  sourire;  et  puisse  mon 
procès  durer  plus  long-temps  que  celui  de  Biron! 

La  camériste,  qui  sortit  alors  du  salon,  passa  devant  M.  de  Guise. 
Ce  n'était  pas  celle  qu'il  avait  vue  la  première  fois.  Le  valet  qui  ap- 
porta les  viandes  était  aussi  une  ûgure  nouvelle.  Un  doute  étrange 
vint  assaillir  le  chevalier. 


REVUE  DE   PARIS.  15i 

—  Vous  l'avez  eu  aujourd'hui  à  dîner?  dit-il  à  M"f  Paulet. 

—  De  qui  parlez-vous? 

—  De  celui  qui  fera  le  malheur  de  ma  vie  si  je  ne  vous  arrache 
à  lui. 

—  Ne  pensons  pas  à  cela. 

—  Encore  un  seul  mot,  je  vous  prie.  De  quelle  couleur  était  le 
manteau  qu'il  avait  aujourd'hui? 

—  En  vérité,  vous  êtes  singulier  !  Quelle  fureur  avez-vous  de  parler 
de  cet  homme?  Ne  cherchez  donc  pas  à  me  le  remettre  dans  l'esprit, 
et  surtout  ne  me  donnez  pas  occasion  de  prononcer  son  nom. 

—  Ouais  !  pensa  M.  de  Guise,  est-ce  qu'elle  l'ignorerait?  est-ce  que 
ce  ne  serait  pas  mon  inconnue? 

Dans  l'incertitude  où  il  tombait  tout  à  coup,  le  chevalier  ne  voulut 
pas  se  priver  d'un  plaisir  qui  était  si  proche  et  si  attrayant.  Dans  le 
cas  même  où  il  y  aurait  une  tromperie  sous  jeu,  elle  était  assez  douce 
pour  qu'il  consentît  à  prolonger  l'illusion. 

On  verra  par  la  suite  de  cette  histoire  combien  il  était  amoureux 
de  son  inconnue  ;  mais  un  caprice  d'un  moment  n'était  pas  à  dédai- 
gner pour  cela.  L'amour  est  un  remède  si  sûr  aux  peines  d'amour, 
qu'il  aurait  peut-être  suffi  que  Terreur  se  prolongeât  jusqu'au  len- 
demain pour  que  le  chevalier  se  trouvât  guéri  de  sa  passion,  et  que 
M"e  Paulet  s'emparât  entièrement  de  cette  imagination  indécise  qui 
cherchait  à  se  fixer. 

M.  de  Guise  avait  un  moyen  sur  d'éclaircir  ses  soupçons  ;  c'était  le 
signe  noir  qui  devait  se  trouver  à  la  jonction  du  bras  gauche  à 
l'épaule.  Il  eut  le  bon  esprit  de  ne  point  trop  se  hâter  d'y  recourir. 
Il  mangea  le  souper  le  plus  gaiement  qu'il  put,  et  laissa  les  choses 
suivre  leur  cours  naturel.  Ce  fut  le  lendemain  à  la  pointe  du  jour 
seulement  comme  la  demoiselle  sommeillait,  qu'il  écarta  d'une  main 
tremblante  la  manche  de  la  chemise.  Le  bras  était  fort  joli  et  d'une 
blancheur  charmante;  mais  le  signe  n'y  était  pas!  M"e  Paulet  en 
Réveillant  vit  le  chevalier  qui  ajustait  tranquillement  ses  dentelles  et 
attachait  son  manteau. 

—  Que  faites-vous  donc?  lui  dit-elle. 

—  Ne  vous  dérangez  pas,  ma  mignonne,  répondit-il  ;  je  vais  pour- 
suivre mes  recherches.  Je  vous  sais  gré  de  la  tromperie.  Vous  n'êtes 
pas  mon  inconnue ,  et  si  je  pouvais  l'oublier,  ce  serait  bien  auprès 
de  vous  ;  mais  je  sens  que  rien  ne  peut  l'ôtcr  de  ma  pensée ,  puisque 
je  suis  encore  tout  à  elle  dans  ce  moment  même.  Adieu.  Acceptez 


152  REVUE  DE   PARIS. 

cette  bague  en  souvenir  de  cette  nuit,  et  si  vous  en  avez  le  temps, 
songez  à  moi  quelquefois. 

Le  chevalier  mit  un  fort  beau  diamant  au  doigt  de  Mlle  Paulet,  et 
sortit  de  la  maison. 


Un  mois  entier  s'était  écoulé  depuis  celte  rencontre,  et  M.  de 
Guise  n'avait  pas  reparu  à  la  cour.  N'espérant  plus  retrouver  sa 
.belle  parmi  les  femmes  de  la  noblesse ,  il  s'était  jeté  si  avant  dans 
la  bourgeoisie,  qu'il  ne  venait  plus  au  Louvre.  On  s'inquiéta  d'une 
si  longue  absence.  Bassompierre  avait  vu  par  les  rues  le  chevalier- 
fort  en  désordre,  la  mine  pâle  et  son  épée  lui  traînant  sur  les  talons. 
Il  fallait  que  l'amour  lui  eût  troublé  la  raison  ou  qu'il  fût  malade.  En 
effet,  le  pauvre  jeune  homme  était  au  désespoir,  et  le  jour  que  Bas- 
sompierre l'avait  aperçu,  il  se  mit  au  lit  avec  une  grosse  fièvre.  On 
se  rappela  l'histoire  racontée  à  la  ruelle  de  la  reine  ;  on  en  reparla 
beaucoup,  et  la  maladie  du  chevalier  devint  un  sujet  général  de 
conversations.  Les  dames  s'intéressaient  à  son  malheur.  On  s'inscri- 
vait pour  lui  chez  le  suisse  de  son  hôtel,  et  Sa  Majesté  lui  envoya  le 
médecin  des  enfans. 

Pendant  qu'il  était  alité,  le  chevalier  reçut  un  billet  qui  lui  rendit 
un  peu  de  courage.  C'était  de  la  dame  mystérieuse  : 

«  Est-il  vrai,  lui  disait-on ,  que  vous  soyez  malade  par  amour  pour 
moi?  En  ce  cas,  prenez  patience.  Les  maris  sont  mortels  comme  les 
autres  hommes,  et  les  amans  sont  infidèles.  Vous  entendrez  sans 
doute  parler  de  moi  dans  trois  mois.  » 

Le  terme  était  fort  long,  mais  enfin  c'était  du  moins  une  perspec- 
tive consolante.  Ce  qui  contribua  le  plus  au  prompt  rétablissement 
du  malade,  ce  fut  une  inspiration  lumineuse  qui  lui  vint  à  force  de 
réfléchir.  Sitôt  qu'il  se  vit  en  état  de  sortir,  le  chevalier  s'en  alla  chez 
M.  de  Créqui.  Après  avoir  causé  de  mille  choses  indifférentes,  il  té- 
moigna le  désir  de  visiter  les  écuries.  Tous  les  chevaux  furent  passés 
en  revue,  et  le  comte,  étant  riche  et  magnifique,  avait  de  belles  mon- 
tures. M.  de  Guise  s'arrêta  en  dernier  devant  la  jument  noire  qu'il 
avait  aperçue  tout  d'abord. 

—  N'est-ce  pas  là ,  dit-il  sans  avoir  l'air  d'y  songer,  cette  bête  que 
vous  m'avez  prêtée  un  soir? 

—  Précisément.  C'est  celle  que  je  préfère  aux  autres. 

—  Elle  me  plaît ,  je  ne  sais  pourquoi,  et  je  voudrais  vous  l'acheter. 


REVUE   DE   PARIS.  153 

—  Je  n'ai  pas  envie  de  m'en  défaire.  Elle  descend  en  ligne  mater- 
nelle du  fameux  cheval  de  M.  le  connétable. 

—  Ce  ne  serait  pas  là  une  raison  pour  la  garder,  si  elle  ne  valait 
rien. 

—  Mais  il  s'en  faut  qu'elle  soit  mauvaise. 

—  Je  le  crois,  puisque  je  vous  propose  de  me  la  céder.  Je  vous  en 
donnerai  un  bon  prix,  ou  bien  nous  ferons  un  échange. 

—  Vous  ne  la  prendriez  pas ,  si  je  vous  offrais  de  la  troquer  contre 
votre  beau  cheval  de  Hanovre. 

—  Peut-être,  car  celui-là  ne  me  plaît  plus  autant  que  les  premiers 
jours. 

—  Allons  donc!  vous  feriez  une  mauvaise  affaire,  et,  d'ailleurs, 
je  tiens  à  ma  jument  noire. 

—  Faites-moi  l'amitié  de  me  la  vendre. 

—  Voilà  un  caprice  de  malade,  chevalier. 

—  C'est  vrai.  Il  faut  absolument  que  je  me  passe  cette  fantaisie. 
Fixez  vous-même  la  somme. 

Depuis  quelque  temps  les  cartes  n'étaient  point  favorables  à  M.  de 
Créqui.  Il  avait  besoin  d'argent  et  voulut  profiter  de  l'occasion.  11 
demanda  huit  cents  écus.  C'était  énorme;  mais  le  chevalier  n'hésita 
pas. 

—  Je  vous  apporterai  cela  demain  soir,  à  neuf  heures,  dit-il  au 
comte,  et  j'emmènerai  le  cheval. 

Le  lendemain,  avant  neuf  heures,  M.  de  Guise  arriva  tenant  les 
huit  cents  écus.  Il  ajouta  soixante  livres  pour  la  selle  et  la  bride  ,  ne 
voulant  gêner  en  rien  la  jument  noire  dans  ses  habitudes.  Le  palefre- 
nier qui  la  soignait  d'ordinaire  l'apprêta,  et  le  chevalier  mit  leste- 
ment le  pied  dans  l'étricr. 

—  Bonsoir  !  dit  Créqui  en  riant.  Vous  êtes  un  grand  original,  che- 
valier. Si  demain  vous  avez  des  regrets  du  marché,  vous  me  trou- 
verez prêt  à  le  rompre,  pourvu  que  le  jeu  n'ait  pas  été  trop  méchant 
pour  moi. 

—  Je  ne  reviens  jamais  sur  une  affaire  conclue. 

—  Comme  il  vous  plaira.  Ménagez  cette  pauvre  bête ,  et  ne  lui 
faites  pas  mener  une  aussi  rude  vie  que  le  jour  où  je  vous  l'ai  prêtée. 

—  Soyez  tranquille,  j'en  aurai  soin. 

Le  cheval  piaffait  d'impatience.  M.  de  Guise  était  haletant;  il  partit 
comme  le  premier  jour  par  la  petite  rue  Saint-Roch.  L'obscurité  était 
profonde,  et  pourtant  la  jument  allait  grand  train,  ce  qui  promettait 

TOME    XLVII.       NOVEMBRE.  11 


154  REVUE  DE  PARIS. 

un  succès  complet.  Sa  volonté  semblait  fort  arrêtée.  Elle  prenait,  sans 
hésiter,  les  détours  et  marchait  avec  une  rapidité  croissante.  Le  che- 
valier en  riait  convulsivement,  tant  il  avait  de  joie  de  se  sentir  ainsi 
porté  vers  le  but  de  tous  ses  désirs. 

—  Cours,  belle  Capricieuse!  disait-il  en  laissant  aller  les  guides. 
Nous  atteindrons  le  bonheur,  et  ta  ration  d'avoine  sera  doublée  ce 
soir;  je  te  le  promets. 

Cependant  M.  de  Guise,  ne  voyant  point  apparaître  la  porte  de  la 
ville  qu'il  avait  passée  la  première  fois,  commençait  à  s'étonner. 

—  Peut-être,  pensa-t-il,  Créqui  ne  prend-il  pas  exactement  le 
même  chemin  tous  les  soirs  ;  qu'importe,  pourvu  que  nous  arrivions! 

Les  tours  du  Chàtelet  apparurent  tout  à  coup,  et  la  jument  noire 
traversa  rapidement  le  Pont-au-Change  que  M.  de  liuise  était  cer- 
tain de  n'avoir  pas  trouvé  sur  son  passage  à  la  première  excursion. 

—  Où  me  mènes-tu,  infernale  bête?  murmurait-il  en  retenant  sou 
manteau  prêt  à  voler  dans  les  airs.  Faut-il  que  tu  te  fourvoies  juste- 
ment aujourd'hui!  Mille  démons!  où  donc  allons-nous? 

Le  chevalier  n'osait  pourtant  remettre  les  mains  sur  la  bride,  car 
la  pensée  lui  vint  à  l'esprit  que  la  dame  pouvait  bien  avoir  changé  de 
domicile.  Il  traversa  bientôt  le  second  bras  de  la  rivière  et  s'enfonça 
dans  les  rues  tortueuses  du  faubourg  Saint-Jacques.  Arrivé  près  du 
cloître  des  Cordeliers,  le  cheval  s'arrêta  court  devant  une  maison 
d'assez  pauvre  apparence,  et  posa  ses  nazeaux  entre  les  barreaux 
de  la  porte. 

—  Plus  de  doutes!  s'écria  M.  de  Guise,  elle  est  rentrée  à  la  ville, 
et  voici  le  séjour  où  je  dois  la  retrouver! 

Il  sauta  légèrement  à  terre,  et  saisissant  le  marteau,  se  mit  à  frap- 
per violemment.  Une  vieille  femme  apparut  au  bout  de  cinq  minutes, 
tenant  une  lumière  que  ses  doigts  décharnés  défendaient  mal  contre 
les  attaques  du  vent. 

—  Un  peu  de  patience!  cria-t-elle  de  loin.  Eh  !  pour  Dieu  !  on  ne 
frappe  pas  ainsi  à  cette  heure  de  la  soirée.  Que  voulez-vous,  l'homme? 

—  Ouvre  vite,  bonne  femme,  c'est  de  la  part  du  comte  de  Créqui. 

—  Pardon,  mon  gentilhomme;  excusez-moi,  je  vais  aller  chercher 
les  clés.  Mon  maître  est  dans  son  lit,  mais  il  se  lèvera,  s'il  est  né- 
cessaire. 

—  Ah!  ton  maître  est  au  logis!  c'est  différent;  je  reviendrai  de- 
main ;  et  comment  se  porte  sa  femme? 

—  Vertudieu!  méchant  écolier,  vous  moquez-vous  des  gens?  Mon 
maître  n'est  pas  marié,  par  la  grâce  du  ciel! 


REVUE   DE  PARIS.  155 

—  Qui  est  donc  ce  maître,  et  comment  diable  se  nomme-t-il? 

—  Allez,  vous  êtes  un  drôle  de  venir  troubler  le  repos  de  maître 
Pucelle,  le  meilleur  avocat  du  barreau  de  Paris.  Tout  le  monde  le 
connaît,  et  c'est  lui  qui  plaidera  demain  pour  M.  de  Gréqui,  dont  il 
a  l'honneur  de  recevoir  une  visite  tous  les  jours  depuis  un  mois,  car 
ce  procès  donne  bien  de  l'inquiétude  à  l'illustre  seigneur. 

Le  chevalier,  furieux  et  désespéré,  remonta  sur  sa  bête,  et  lui 
enfonçant  les  deux  éperons  dans  le  ventre,  la  conduisit  chez  lui  au 
triple  galop,  en  la  rouant  de  coups. 

—  Du  moins,  disait-il  en  frappant  de  toutes  ses  forces,  je  te  dé- 
goûterai du  quartier  Saint-Jacques  et  des  visites  à  maître  Pucelle! 

Créqui  était  depuis  peu  en  procès  contre  les  collatéraux  de  sa 
femme,  et  comme  il  allait  tous  les  jours  voir  son  avocat  sur  son  che- 
val favori,  l'animal  avait  pris  de  nouvelles  habitudes.  Pendant  huit 
jours  de  suite ,  M.  de  Guise  s'efforça  vainement  de  lui  faire  retrouver 
les  anciennes.  Tous  les  soirs  le  chevalier  s'en  venait  dans  l'ombre , 
sous  les  murs  de  l'hôtel  Créqui,  et  partait  de  là,  laissant  errer  la 
jument  noire  à  sa  fantaisie;  mais  quand  cette  bête  indocile  ne  prenait 
pas  le  chemin  du  logis  de  l'avocat  Pucelle ,  à  cause  des  leçons  que  lui 
donnait  son  cavalier,  elle  errait  au  hasard  par  les  rues.  Cette  vie 
vagabonde,  dans  la  mauvaise  saison,  aurait  pu  coûter  cher  à  M.  de 
Guise,  s'il  n'eût  heureusement  fini  par  se  convaincre  de  l'inutilité  de 
ses  efforts.  Ayant  perdu  l'espoir  de  retrouver  sa  belle  inconnue,  il 
s'enferma  chez  lui,  ne  voulut  recevoir  personne  et  résolut  d'attendre 
le  plus  patiemment  qu'il  pourrait  l'époque  fixée  par  la  dame.  Trois 
mois  sont  longs  à  passer  pour  un  homme  aussi  amoureux.  Le  che- 
valier devint  si  pâle  et  si  maigre  par  l'effet  de  l'ennui,  que  ses  amis 
avaient  peine  à  le  reconnaître. 

Ce  fut  bien  pis  encore  au  bout  des  trois  mois,  quand  le  chevalier 
vit  les  jours  s'écouler  sans  qu'il  lui  vînt  de  nouvelles.  Il  se  promenait 
éternellement  dans  la  cour  de  l'hôtel  de  Guise  et  courait  chez  le  Suisse 
dès  qu'il  arrivait  quelque  message.  Il  tomba  sérieusement  malade  à  la 
lin  du  quatrième  mois,  et  cette  fois  les  médecins  crurent  qu'il  n'en 
reviendrait  pas.  La  dame  eut  la  cruauté  de  ne  pas  envoyer  chez  lui 
une  seule  fois.  Le  pauvre  jeune  homme  s'imagina  qu'elle  était  mork- 
et  commanda  des  habits  de  deuil.  Lorsqu'il  entra  en  convalescence , 
le  duc  son  frère,  craignant  que  ces  folies  n'eussent  une  mauvaise  fin  , 
le  voulait  emmener  en  Provence;  mais  lui  n'y  voulut  jamais  consentir. 
Il  finit  par  former  le  projet  de  tout  avouer  à  M.  de  Créqui ,  dans  l'cs- 

11. 


156  REVUE    DE   PARIS. 

poir  que  le  comte,  plus  enclin  encore  au  jeu  qu'à  la  galanterie ,  con- 
sentirait peut-être  à  céder  sa  maîtresse. 

Avant  d'oser  en  venir  à  ce  parti ,  le  chevalier  s'en  alla  un  matin  se 
promener  tout  seul  au  bord  de  la  rivière.  Il  avait  la  tête  basse  et  le 
regard  si  morne,  qu'il  était  un  objet  de  pitié  pour  les  passans.  Il  arriva 
doucement  jusqu'à  l'arsenal  où  M.  de  Rosny,  grand-maître  de  l'artil- 
lerie ,  faisait  essayer  des  canons  qui  sortaient  de  la  fonderie;  c'étaient 
de  grosses  pièces  qui  faisaient  des  détonnations  effroyables. 

— Je  gage,  messieurs,  dit  le  chevalier  aux  officiers  d'artillerie,  que 
personne  de  vous  n'aurait  la  hardiesse  de  se  tenir  à  cheval  sur  le  pre- 
mier canon  que  l'on  va  tirer? 

—  De  la  hardiesse!  lui  répondit-on,  ce  serait  bien  plutôt  un  acte 
de  pure  démence;  le  reculement  seul  de  la  pièce  doit  donner  une 
furieuse  secousse  1 

—  Vous  ne  l'oseriez  donc  pas,  messieurs? 

—  Non,  certes! 

—  Eh  bien  1  moi ,  je  le  veux  faire. 

—  Et  moi ,  dit  M.  de  Rosny,  je  vous  supplie  de  ne  pas  risquer  ainsi 
votre  vie.  S'il  vous  arrivait  malheur,  la  responsabilité  tomberait  sur 
ma  tête. 

—  Voici  des  témoins  qui  attesteraient  que  je  l'ai  voulu.  Pour  ce  qui 
est  de  ma  vie,  ne  vous  embarrassez  de  rien,  je  vous  la  céderais ,  en 
ce  moment,  pour  fort  peu  de  chose.  Quand  Fontenai-coup-d'Épée 
lit  scier  par  le  tronc  un  arbre  où  il  était  monté,  pour  voir  s'il  se  ferait 
mal  en  tombant  (1) ,  on  ne  s'opposa  pas  à  son  envie;  laissez-moi  donc 
contenter  la  mienne ,  je  vous  prie. 

En  parlant  ainsi ,  M.  de  Guise  se  mit  à  cheval  sur  un  énorme  canon 
chargé  jusqu'à  la  gueule  ,  et  qui  n'avait  pas  encore  été  tiré. 

—  Allons ,  mettez  le  feu  !  criait-il  sans  vouloir  écouter  les  remon- 
trances du  grand-maître. 

Il  fallut  lui  obéir.  Le  canonnier  abaissa  la  mèche.  Le  coup  partit 
avec  un  bruit  terrible  et  déchirant  dont  les  assistans  furent  étourdis. 
Un  nuage  épais  enveloppait  le  chevalier.  Une  vieille  moustache  s'écria: 

—  Il  est  perdu  !  la  pièce  a  dû  éclater  ! 

En  effet,  le  canon  venait  de  crever,  et  M.  de  Guise  gisait  à  terre 
horriblement  mutilé.  On  le  porta  chez  lui  sur  un  brancard  ;  il  n'était 
pas  mort,  mais  il  n'en  pouvait  revenir.  La  nouvelle  de  cet  accident 

(»)  Historique. 


REVUE   DE  PARIS.  157 

se  répandit  par  la  ville,  et,  comme  on  parlait  depuis  long-temps  des 
chagrins  de  ce  jeune  seigneur,  on  broda  là-dessus  une  foule  de  contes 
étranges. 

Vers  le  soir,  comme  les  médecins  se  retiraient,  déclarant  qu'il  n'y 
avait  aucune  ressource,  une  dame  fort  belle  accourut  à  l'hôtel  de 
Guise.  Elle  pénétra  jusqu'au  lit  du  chevalier,  et  pencha  son  visage, 
noyé  de  larmes,  sur  celui  du  moribond.  Il  ouvrit  les  yeux,  et  faisant 
un  grand  effort  pour  parler  : 

—  Vous  auriez  mieux  fait  de  venir  plus  tôt,  dit-il. 

Et  il  expira. 

C'était  la  dame  mystérieuse! 

Cette  femme  s'appelait  Marie  Droguet  :  elle  était  fille  d'un  simple 
sergent  au  Châtelet ,  et  le  président  Le  Coigneux  l'avait  épousée  pour 
sa  beauté.  Son  humeur  était  fantasque.  Elle  rendit  ses  amans  fort 
malheureux ,  à  l'exception  de  M.  de  Créqui.  Elle  avait  pour  habitude 
d'aller  à  pied  par  les  rues,  précédée  d'un  homme  qui  jouait  du  luth 
de  Bologne,  ce  qui  n'était  pas  d'usage  alors,  et  aurait  un  peu  prêté 
à  rire,  si  elle  n'eût  été  d'une  beauté  vraiment  extraordinaire. 

Son  mari,  M.  Lecoigneux,  dont  Mignard  fit  plus  tard  le  portrait, 
avait  une  mauvaise  mine  qui  tenait  parole,  car  il  montra  toujours  un 
cœur  très  dur.  Depuis  long-temps  il  se  repentait  d'avoir  épousé 
Marie  Droguet ,  et  les  mémoires  du  temps  racontent  qu'il  s'en  défit 
vertement  par  le  poignard  pour  prendre  une  autre  femme  qui  lui 
apportait  beaucoup  de  biens  quoiqu'il  fût  déjà  riche.  C'était  peu  de 
jours  après  la  mort  du  chevalier  de  Guise. 

On  sait  ce  qu'est  devenu  M.  de  Créqui ,  et  les  historiens  l'ont  assez 
fait  connaître.  Le  roi  le  fit  duc  et  prince  de  Foix.  Il  se  distingua  sur- 
tout à  la  campagne  de  1622  et  dans  ses  ambassades. 

Il  ne  nous  reste  plus  qu'à  parler  de  la  jument  noire  qui  avait  causé 
tant  de  malheurs.  Elle  faillit  coûter  la  vie  au  frère  du  chevalier  en  se 
jetant  avec  lui  dans  une  fondrière;  mais  elle  lui  servit  beaucoup  le 
jour  qu'il  s'enfuit  en  Piémont,  ayant  appris  que  M.  le  cardinal  le 
voulait  faire  arrêter.  Elle  mourut  fort  vieille  à  Rome  dans  les  écuries 
d'un  prélat  qui  la  mit  au  carrosse,  et  à  qui  elle  pensa  plus  d'une  fois 
faire  rompre  le  cou  par  ses  caprices. 

Paul  de  Musset. 


EXPLORATIONS  DE  VICTOR  HUMER 


EUT  EGYPTE. 


En  1810 ,  on  parlait  beaucoup  à  Munich  de  Victor  Hummer,  jeune 
étudiant  qui  sortait  de  l'université.  Quelques  amis  voulurent  l'en- 
traîner dans  une  association  nationale,  instituée  pour  exterminer  les 
Français.  Victor  Hummer  répondit  qu'il  ne  voulait  exterminer  per- 
sonne, que  ses  inclinations  étaient  vouées  à  la  science,  et  qu'il  se 
proposait  de  vivre  en  paix,  toute  sa  vie,  dans  son  cabinet  de  Munich , 
pour  élever  un  monument  à  sa  patrie  et  à  l'univers.  Il  parlait  toutes 
les  langues  anciennes  et  modernes. 

Hummer  avait  spécialement  cultivé  l'histoire  de  l'université.  Nul  ne 
connaissait  mieux  que  lui  la  cause  de  la  grandeur  et  de  la  décadence 
de  tous  les  empires.  Il  savait  le  grec  comme  M.  Gail,  et  lisait  Xéno  - 
phon  comme  un  vétéran  des  dix  Mille.  Un  jour,  on  lui  demanda,  à 
l'improviste ,  quel  était  le  consul  romain  qui  florissait  au  temps 
d'Alexandre  de  Macédoine.  Il  répondit,  sans  hésiter,  Papirius  Cur- 
sor.  On  ouvrit  les  vingt  volumes  in-quarto  de  Catrou  et  Rouille,  et 
l'on  reconnut  la  vérité  du  fait. 

Hummer  se  sépara  du  monde,  et  se  voua  corps  et  ame  à  la  traduc- 
tion d'Hérodote.  Il  estimait  profondément  cet  historien,  et  voulait 
lui  témoigner  son  affection  d'une  façon  solennelle.  Hummer  ne  fut 
pas  distrait  de  son  travail  par  tout  le  fracas  des  batailles  contempo- 
raines. Ami  de  l'antique,  il  avait  en  sincère  mépris  les  soldats  alle- 
mands et  étrangers;  il  abhorrait  le  shako  et  le  frac  blanc.  Tout  ce 
qui  n'était  pas  phalange  macédonienne  était  misérable  à  ses  yeux. 

Au  bout  de  dix  années  de  labeur,  il  avait  dévoré  son  petit  patri- 
moine, mais  Hérodote  était  traduit.il  offrit  environ  cent  kilogrammes 


REVUE   DE  PARIS.  159 

de  manuscrits  au  libraire  Cotta  pour  10,000  florins.  L'éditeur  de 
Leipsig  lui  écrivit  une  lettre  charmante,  et  refusa  d'imprimer  sa 
traduction.  Hummer  avait  fait  trois  ans  de  philosophie,  et  cela  lui 
servit  en  cette  occasion;  il  se  rappela  tous  les  aphorismes  des  sages 
sur  les  contrariétés  de  la  vie,  et  garda  son  manuscrit  pour  en  faire 
les  délices  de  son  foyer  domestique.  Il  en  lisait  des  fragmens  à  ses 
amis.  A  la  fin  de  l'année,  il  n'eut  plus  d'amis  :  Hérodote  seul  lui 
resta. 

A  force  de  se  relire ,  il  fondit  son  individualité  dans  celle  d'Héro- 
dote, et  parfois  il  se  croyait  Hérodote  et  pensait  en  grec.  «  Ce  qui 
manque  à  mon  ouvrage,  disait-il,  ce  sont  des  commentaires  et  des 
notes;  le  libraire  Cotia  me  l'a  fait  observer  avec  raison.  Il  faut  com- 
pléter l'œuvre.  Commentons  et  annotons;  j'aurai  cent  éditeurs  pour 
un.  Si  l'Allemagne  me  fait  défaut,  j'irai  à  Paris,  et  le  premier  libraire 

du  Palais-Royal  me  donnera  100,000  francs  de  ma  traduction O 

Paris  !  » 

Il  lui  restait  une  petite  maison  de  4,000  florins;  il  la  vendit  pour 
faire  ses  commentaires.  «  Heureux  ceux  qui  placent  ainsi  leur  argent 
sur  la  postérité!  »  disait-il  en  prenant  une  lettre  de  change  sur  la 
maison  Pastré,  à  Alexandrie  d'Egypte.  Débarrassé  de  tout  souci,  il 
partit  pour  l'Egypte,  le  15  mars  1822. 

En  arrivant  au  Caire,  il  fut  atteint  de  la  peste  ;  mais  sachant  bien 
qu'il  ne  devait  pas  en  mourir,  puisque  les  commentaires  n'étaient  pas 
faits,  il  se  laissa  tourmenter  par  le  fléau,  et  ne  prit  d'autre  médecin 
que  le  hasard.  Cependant  il  perdit  un  œil.  «  C'est  justement,  dit-il, 
ce  qui  est  arrivé  à  Annibal  dans  les  marais  étrusques.  »  On  voit  que 
son  caractère  d'historien  se  soutenait  jusqu'au  bout. 

A  peine  convalescent,  il  prit  du  papier  vélin  d'Allemagne,  qui  est 
gris,  et  un  crayon  hongrois,  loua  un  chameau ,  et  sortit  de  la  viSle  pat 
la  porte  du  Kalib. 

«  Commençons  par  observer  le  lac  Mœris,  dit-il;  Hérodote  s'est 
étendu  complaisamment  sur  ce  lac.  Il  a  vu  les  deux  pyramides  qui 
s'élevaient  au  milieu  de  ce  lac  ;  elles  avaient  six  cents  pieds  de  haut, 
dont  une  moitié  dans  l'eau  et  l'autre  dans  l'air.  Elles  étaient  surmon- 
tées de  deux  statues  de  bronze  doré,  et  revêtues  sur  leurs  quatre 
faces  d'un  beau  marbre  poli,  tiré  des  carrières  du  Mokatan.  » 

Hummer  adressa  la  parole  en  arabe  à  des  fellahs  qui  buvaient 
l'ombre  sous  la  porte  du  Caire,  et  leur  demanda  le  chemin  du  lac 
Mœris. 

Les  fellahs  regardèrent  fixement  l'étranger,  et  ne  répondirent  pas. 


160  REVUE   DE   PARIS. 

—  Au  fait,  dit  Hummer,  je  m'adresse  à  des  paysans  stupides;  je 
trouverai  bien  le  lac  sans  eux.  Le  lac  Mœris  avait  quatre-vingts  lieues 
de  circuit,  d'après  Hérodote,  qui  l'a  vu  comme  je  vois  mon  chameau. 
On  ne  perd  pas  un  tel  lac  comme  un  verre  d'eau. 

Et  il  poussa  sa  monture  vers  le  Mokatan. 

Le  soleil  dardait  d'aplomb  sur  la  tête  du  commentateur  d'Héro- 
dote; mais  la  science  ne  s'arrêta  pas  devant  40  degrés  Réaumur. 
Hummer  remerciait  même  le  soleil ,  qu'il  appelait  Horus,  de  lui  mon- 
trer clairement  la  plaine.  Le  jour  était  si  radieux,  qu'on  aurait  dé- 
couvert un  scarabée  sacré  à  deux  lieues  à  la  ronde.  Cette  clarté 
transparente  ne  servit  qu'à  prouver  à  Hummer  qu'il  ne  voyait  rien 
du  tout. 

Après  quatre  heures  de  marche  dans  le  sable,  il  vit  poindre  deux 
pyramides  dans  la  direction  de  Saccarah.  Toute  fatigue  fut  oubliée  : 
«  Ce  sont  les  pyramides  du  lac  Mœris  !  s'écria-t-il ,  je  les  reconnais  ; 
mais  il  paraît  que  le  lac  est  à  sec;  n'importe,  je  verrai  le  lit,  un  lit  de 
quatre-vingts  lieues!  Si  je  ne  me  trompe,  je  crois  découvrir  aussi  les 
ruines  du  Labyrinthe.  Oh  !  que  j'ai  dit  de  belles  choses  sur  le  Laby- 
rinthe dans  mon  ouvrage  d'Hérodote!  Le  Labyrinthe ,  ai-je  dit,  était 
do  palais  composé  de  cent  palais;  il  avait  été  bâti  par  l'architecte 
Cramris ,  sous  un  Basileos-Ptolomeos ,  je  ne  sais  plus  lequel.  Cet  édi- 
fice prodigieux,  ai-je  ajouté,  occupait  autant  de  terrain  qu'une  ville; 
il  se  baignait  dans  le  lac  Mœris,  comme  un  roi  d'Orient  dans  une 
cuve  de  porphyre.  0  palais  des  palais  !  » 

En  achevant  ces  mots,  il  découvrit  la  tète  d'une  troisième  pyra- 
mide. Le  chameau  s'arrêta. 

a  Trois  pyramides  dans  le  lac  Mœris  !  dit-il ,  voilà  qui  est  singu- 
lier ;  je  n'en  ai  annoncé  que  deux ,  et  j'ai  affirmé  les  avoir  vues.  C'est 
peut-être  une  ombre;  avançons.  » 

En  avançant,  il  en  découvrit  quatorze. 

«  Quatorze  pyramides  dans  le  lac  Mœris,  où  il  ne  devrait  en  exister 
que  deux  !  dit  Hummer,  cela  mérite  un  commentaire  particulier. 
Peut-être  l'éloignement  m'a  fait  faire  une  erreur  de  calcul;  allons 
examiner  le  phénomène  de  plus  près.  » 

Arrivé  au  pied  des  pyramides  de  Saccarah ,  il  en  compta  dix-sept. 

Elles  n'avaient  pas  six  cents  pieds;  c'étaient  des  pyramides  de 
briques,  de  dix  toises  de  haut,  en  fort  mauvais  état,  et  qui  avaient 
été  probablement  bâties,  sans  façon,  pour  ensevelir  dix-sept  petits 
banquiers  de  Memphis. 

«  Ce  doit  être  la  monnaie  des  grandes  pyramides  d'Hérodote,  dit 


REVUE  DE  PARIS.  161 

Hummer.  Voilà  bien  le  génie  démolisseur  des  peuples  1  on  détruit  un 
palais  pour  construire  centchétives  maisons  ;  on  démolit  deux  pyra- 
mides pour  en  construire  dix-sept.  Ainsi  s'éteignent  les  grandes 
choses  !  Voilà  donc  ces  deux  fameuses  pyramides  dont  j'ai  parlé. 
Quelles  devaient  être  belles  quand  elles  n'étaient  que  deux!  Écri- 
vons ce  commentaire  sur  mon  album.  » 

Hummer  jeta  circulairement  ses  yeux  dans  le  désert,  et  dit  :  «  Voilà 
les  ruines  du  lac  Mœris.  C'est  bien  là  notre  lac,  il  n'y  manque  que 
l'eau.  Mes  descriptions  sont  de  la  plus  parfaite  exactitude.  Je  suis  au 
milieu  du  lac,  au  pied  de  ces  deux  dix-sept  pyramides  ;  je  n'ai  plus 
que  le  Labyrinthe  à  trouver.  » 

Il  avait  perdu  beaucoup  de  temps  dans  ces  explorations;  la  nuit 
tombait.  En  cherchant  le  Labyrinthe ,  il  s'égara. 

Il  erra  long-temps  de  détours  en  détours,  et  découvrit  une  hutte 
d'Arabe.  s  Frappons  à  cette  porte  hospitalière,  dit-il  :  avec  quel  bon- 
heur l'enfant  du  désert  va  me  recevoir  !  »  Il  frappa  trois  fois  ;  la  hutte 
était  déserte.  Hummer  se  coucha  sur  le  sable,  en  se  faisant  de  sou 
chameau  une  alcôve  à  quatre  piliers  et  un  lambris.  Le  premier  rayon 
du  soleil  l'éveilla  en  sursaut,  comme  si  un  tison  eût  brûlé  son  visage. 
Il  fit  un  petit  repas  frugal,  et,  s'orientant  à  l'aide  de  la  carte  et  du 
soleil,  il  se  prouva  qu'il  n'était  pas  fort  éloigné  du  lac  Natroun  et  du 
Fleuve  sans  eau. 

«  Hérodote  a  parlé  du  lac  Natroun,  dit-il,  c'est  un  lac  sans  im- 
portance; mais  je  serais  bien  aise  d'explorer  le  Fleuve  sans  eau.  An- 
hydropotamos.  Commençons  par  le  lac,  le  fleuve  est  tout  près.  » 

En  effet,  il  trouva  un  amas  de  sel,  durement  cristallisé,  dans 
l'étendue  d'une  demi-lieue.  C'était  incontestablement  le  lac.  Il  en 
prit  un  échantillon,  et  fit  un  commentaire.  Ensuite  il  s'enfonça  dans 
le  désert,  en  suivant  un  vallon  formé  de  petites  dunes  prolongées. 
Hummer  reconnut  dans  ce  vallon  le  lit  du  fleuve;  il  n'y  avait  pas  une 
;;outte  d'eau  ,  et  le  sable  était  chauffé  à  quarante-cinq  degrés. 

Avant  de  rentrer  au  Caire,  il  visita  Arsinoë,  aujourd'hui  Faïoun. 
Hérodote  appelle  Arsinoë  la  province  des  Roses  :  il  avait  voyagé 
dans  cette  province  toujours  entre  deux  haies  de  rosiers.  Hérodote 
ajoute  que  le  parfum  d'Arsinoë  arrivait  jusqu'à  Mcmphis.  Hummer 
marchait  le  nez  au  vent  dans  la  direction  du  parfum  :  il  trouva  des 
forets  de  nopals,  qui  ont  beaucoup  d'épines,  mais  point  de  fleurs;  ils 
étaient  habités  par  des  lézards  verts.  Le  voyageur  allemand  ne  vit 
dans  la  dénomination  d'Hérodote  qu'une  allégorie  profonde,  et  il 
admira  le  bon  sens  de  l'historien  grec. 


162  REVUE   DE    PARIS. 

Il  rentra  au  Caire  chargé  de  documens  précieux ,  mais  avec  deux 
coups  de  soleil. 

«  C'est  maintenant,  dit-il,  que  je  dois,  encouragé  par  mes  premiers 
succès,  étendre  mes  explorations  vers  cette  Haute-Egypte  qu'Héro- 
dote connaissait  si  bien,  et  dont  nous  avons  donné  ensemble  de  si 
merveilleuses  descriptions.  » 

La  Haute-Egypte  était  en  ce  moment  désolée  par  la  guerre.  Les 
Wechabites  s'étaient  révoltés  contre  Méhémet-Ali,  et  lbrahim-Bey 
cotoyait  le  Nil  avec  une  armée  pour  les  soumettre.  Il  fallait  qu'Hum- 
mer  se  munît  d'un  firman  du  vice-roi ,  ou  qu'il  attendit  la  soumission 
des  rebelles.  Ilummer,  réduit  à  ses  dernières  piastres,  résolut  de 
demander  un  ûrman.  Il  descendit  le  Nil,  et  se  rendit  à  Alexandrie  , 
où  il  demanda  une  audience  au  vice-roi. 

Lorsque  le  savant  de  Munich  entra  au  palais,  Méhémet-Ali  fumait 
son  éternelle  pipe,  peinte,  d'après  nature,  par  Horace  Vernet,  dans 
ce  charmant  tableau  où  les  janissaires  sont  si  horriblement  massa- 
crés. Il  appuyait  ses  pieds  sur  un  vieux  lion  en  retraite,  façonné  en 
escabeau.  Ilummer  se  prosterna  devant  le  redoutable  escabeau, 
frappa  trois  fois  le  plancher  de  son  vaste  front,  ce  qui  faisait  rire 
aux  larmes  le  grave  Méhémet. 

En  voici  un  encore,  dit  le  vice-roi ,  qui  va  me  comparer  au  serpent, 
au  phénix,  à  Pharaon,  à  Joseph  en  Egypte.  Explique-toi,  sans  préam- 
bule, mon  ami;  que  veux-tu? 

—  Étoile  du  ciel  du  prophète ,  soleil  de  la  nouvelle  Memphis ,  sca- 
rabée.... 

—  En  voilà  assez ,  arrive  au  fait  :  que  puis-je  faire  pour  toi? 

—  Je  veux  parcourir  la  terre  sacrée  de  vos  états,  et  converser 
avec  le  génie  des  nations  mortes 

—  Eh  bien!  parcours,  mon  ami,  puisque  cela  t'amuse.  Ils  ont 
tous  la  rage  de  se  promener  dans  le  désert,  ces  gens-là  !  et  pour  voir 
quoi?  des  pierres,  du  sable  et  des  lézards. 

—  J'ai  fait  une  histoire  ancienne  sur  vos  états,  ô  sublime  pacha, 
et  je  brûle  de  visiter  le  pays  que  j'ai  décrit.... 

—  Je  ne  te  comprends  pas  bien,  mon  ami  ;  tu  dis  que  tu  as  décrit 
mon  pays  avant  de  le  visiter.... 

—  Moi,  je  ne  l'ai  pas  visité  encore,  mais  Hérodote,  le  père  des  his- 
toriens ,  a  décrit  votre  royaume ,  environ  deux  mille  ans  avant  la 
fondation  de  votre  glorieuse  dynastie,  et.... 

—  Ceci  nous  mène  trop  loin;  j'ai  cent  audiences  à  donner.  Si  nous 
remontons  à  deux  mille  ans,  nous  n'en  finirons  pas  aujourd'hui. 


REVUE  DE   PARIS.  163 

Expliquons-nous ,  tu  veux  te  vautrer  dans  le  sable,  c'est  ta  fantaisie, 
pars,  je  vais  te  faire  donner  un  firman.  Tu  n'es  pas  le  premier  Franc- 
que  j'aie  reçu.  J'ai  vu  Belzoni ,  le  danseur  de  corde,  qui  a  ouvert  la 
seconde  pyramide  qui  était  ouverte.  J'ai  vu  Caillaud  l'orfèvre,  qui 
a  trouvé  l'oasis  du  Memnon  qui  n'existe  pas.  J'ai  vu  Rossignol  qui 
a  prouvé  au  Nil  qu'il  ne  devait  pas  couler  comme  il  coule ,  le  TVil  a 
fait  son  chemin  et  ne  l'a  pas  écouté.  J'ai  vu  Champollion  qui  expliquait 
des  hiéroglyphes  que  mon  Gis  cadet  enterrait  sous  une  pierre  après 
les  avoir  peintes  à  l'encre  de  Chine.  J'ai  vu  lord  Elgin  qui  m'a  demandé 
une  pyramide  à  manger.  Tous  les  jours  je  suis  harcelé  pour  ce  misé- 
rable désert  qui  ne  me  rapporte  pas  une  once  de  blé  ou  de  coton. 
Eh!  prenez  mes  colosses,  mes  momies,  mes  pyramides,  mes  sphinx, 
mes  crocodiles,  et  laissez-moi  en  repos!  Va  chercher  ton  firman. 
Qu'Allah  te  garde  de  la  pleurésie  et  des  chacals! 

Hummer,  en  sa  qualité  d'Allemand,  admira  la  pipe  du  pacha, 
mais  il  plaignit  son  ignorance.  Muni  du  firman,  il  secoua  la  poussière 
de  ses  pieds,  et  s'élança  dans  le  désert. 

Il  remonta  le  Nil  jusqu'à  la  première  cataracte,  et  gagna  une 
ophthalmie  en  route  :  un  Arabe  l'opéra,  lui  rendit  la  clarté  des  cieux. 
Hummer  quitta  le  kaïque  et  prit  un  chameau,  et  un  guide,  pour  aller 
examiner  la  fameuse  cataracte  du  Nil. 

«  J'ai  beaucoup  parlé,  dit-il,  des  cataractes  dans  mon  histoire  d'Hé- 
rodote ;  et  tout  ce  que  j'ai  dit  doit  être  vrai,  comme  le  reste ,  excepté 
le  Labyrinthe  pourtant;  j'ai  le  Labyrinthe  sur  le  cœur,  à  moins  que  ce 
ne  soit  encore  une  allégorie  qui  fasse  allusion  aux  cent  détours  du 
désert  inextricable,  où  le  Simoun,  monstre  plus  terrible  que  le  mi- 
notaure,  dévore  les  voyageurs  égarés.  Je  suis  prêt  à  me  ranger  à 
cet  avis.  Le  Labyrinthe  est  une  allégorie,  comme  les  roses  d'Arsinoë. 
Quant  à  mon  chapitre  des  cataractes ,  je  me  crois  sur  parole.  Le  Nil 
n'est  pas  un  être  allégorique;  il  descend  des  montagnes  de  la  Lune; 
il  rencontre,  chemin  faisant,  des  précipices  ;  alors  il  tombe  en  cata- 
racte, comme  le  lac  Érié  et  le  lac  Ontario  qui  forment  en  collabora- 
tion la  trombe  de  Niagara.  J'ai  dit,  et  j'ai  même  affirmé,  sur  mon 
honneur  d'historien ,  que  les  cataractes  du  Nil  font  un  tel  fracas , 
qu'elles  rendent  sourds  les  malheureux  habitans  du  voisinage  ;  j'ai 
même  élevé  des  plaintes  touchantes  sur  ces  habitans  frappés  d'une 
surdité  endémique:  0  infortunés  Africains!  me  suis-je  écrié,  que 
n'abandonnez-vous  ces  rives  inhospitalières,  où  le  tonnerre  éternel 
des  cataractes  du  Nil  prive  d'un  sens  précieux  vos  enfans,  à  l'aurore 
de  leur  vie  !  que  n'habitez-vous  ces  oasis  tranquilles  que  le  Nil  ca- 
resse et  couronne  de  son  onde  apaisée  ! 


16i  REVUE   DE   PARIS. 

En  arrivant  au  village  des  sourds,  je  ferai  afficher  ces  paroles,  en 
forme  de  proclamation ,  sur  le  tronc  d'un  palmier,  a 

crCicéron,  dit-il  en  poursuivant  son  monologue,  Cicérona  consacré 
une  belle  page  du  Songe  de  Scipion  aux  mêmes  malheureux  habitans 
du  village  des  cataractes.  Dans  le  dialogue  qui  s'est  établi  entre  Sci- 
pion l'Africain  et  son  neveu,  l'inventeur  des  clepsidres,  le  premier 
dit,  en  parlant  des  étoiles,  qu'elles  font  un  tel  bruit  en  roulant  sur 
leur  axe,  que  les  habitans  de  la  terre  sont  tous  sourds,  à  leur  insu: 
et  à  ce  propos,  Scipion,  qui  connaissait  l'Afrique,  puisqu'il  était  Afri- 
cain, cite  ses  compatriotes  du  Nil,  affectés  de  surdité,  à  cause  des 
cataractes....  Si  je  ne  fais  erreur,  je  crois  les  entendre  d'ici.  » 

Hummer  aperçut  à  l'extrémité  de  l'horizon  une  touffe  de  palmiers 
isolés  dans  le  désert.  C'était  la  petite  oasis  de  la  première  cataracte, 
il  crut  devoir  prendre  ses  précautions  contre  la  surdité  ,  et  se  boucha 
les  oreilles  avec  de  la  cire,  comme  Ulysse  à  l'approche  des  sy rênes. 
Désormais  à  l'abri  du  fléau,  il  fit  doubler  le  pas  de  son  chameau,  et 
défia  les  tonnerres  du  Nil. 

A  mesure  qu'il  avançait ,  il  cherchait  dans  les  nues  le  sommet  de  la 
montagne,  d'où  le  Nil  se  précipitait  dans  les  oreilles  des  habitans. 
Le  désert  et  la  rive  étaient  unis  comme  la  mer  calme.  Le  guide  se 
dirigea  vers  deux  cabanes  d'argile,  pétries  au  bord  du  Nil,  et  il 
étendit  la  main ,  en  disant  :  Voilà  la  première  cataracte.  Le  fleuve  cou- 
lait sur  une  surface  légèrement  inclinée,  et  semée  de  petites  roches 
mousseuses;  le  murmure  de  cette  eau  contrariée  était  délicieux  à 
entendre,  dans  le  silence  du  désert. 

Hummer  regardait  couler  l'eau;  puis  il  se  dit  :  Quel  horrible  fra- 
cas le  Nil  doit  jeter  à  l'écho  de  cette  rive!  Aussi,  ne  suis-je  pas  étonné 
que  tout  le  village  ait  enfin  suivi  mon  conseil,  et  se  soit  expatrié... 
La  cataracte  ne  tombe  pas  de  très  haut  pourtant...  Tassons  à  la  se- 
conde. La  seconde  doit  être  le  pendant  de  Niagara. 

Le  savant  et  son  guide  se  couchèrent  dans  les  cabanes  abandon- 
nées, après  un  léger  repas  composé  de  dattes  et  d'eau  du  Nil.  Hum- 
mer ne  put  dormir  à  cause  du  fracas  qu'il  entendait  à  travers  la  cire. 
A  l'aube,  il  était  déjà  debout,  l'infatigable  commentateur! 

Comme  il  cheminait  dans  la  direction  de  la  seconde  cataracte,  il  se 
témoigna  le  regret  de  n'avoir  pas  fait  une  incursion  dans  les  ruines 
de  Thèbes,  que  les  barbares  nomment  Karnak.  Des  deux  colosses 
de  Memnon,  disait-il,  il  n'en  reste  plus  qu'un  debout,  c'est-à-dire 
assis.  Ces  colosses,  comme  je  l'ai  prouvé,  sont  des  monumens  élevés 
à  la  gloire  des  deux  Osimandias  ,  qui  ont  gouverné  Thèbes  aux  cent 
portes,  dix-neuf  cent  quarante-trois  ans  avant  la  naissance  du  Christ, 


REVUE   DE   PARIS.  165 

et  trois  mille  sept  cent  quatre-vingts  ans  avant  ma  naissance.  Osi- 
mandias  le  fils  est  tombé  la  face  contre  terre ,  comme  l'idole  Dagon  ; 
Osimandias  le  père  a  résisté;  j'ai  oublié  de  lui  faire  une  petite  visite, 
mais  je  la  ferai.  C'est  le  colosse  connu  dans  le  monde  sous  le  nom  de 
Memnon.  Au  lever  du  soleil,  il  rendait  un  son  harmonieux  comme  le 
soupir  d'une  lyre;  Hérodote  a  entendu  ce  son  harmonieux;  Dioclé- 
tien  l'a  entendu;  Adrien  l'a  entendu;  nous  l'avons  tous  entendu. 
Dioclétien,  allant  rejoindre  son  armée  campée  à  la  troisième  cata- 
racte, mais  à  bonne  distance,  à  cause  du  fracas,  Dioclétien,  me 
dis-je,  s'arrêta  devant  le  colosse  et  passa  la  nuit  à  ses  pieds  pour 
attendre  l'aurore.  Cet  illustre  empereur  fut  très  agréablement  sur- 
pris d'entendre,  vers  les  quatre  heures  du  matin,  une  mélodie  déli- 
cieuse qui  sortait  incontestablement  des  lèvres,  granit-rose,  du  co- 
losse de  Memnon.  Et  pour  témoigner  sa  satisfaction  à  Osimandias,  il 
prit  son  stylet,  et  écrivit  sur  le  piédestal  ces  mots  :  Moi,  Dioclétien, 
fils  de  Dioclès,  j'ai  entendu  le  chant  de  Memnon.  Et  il  signa.  Le  pré- 
fet Mutius,  chef  de  la  dixième  légion,  a  donné  un  certificat  pareil. 
Adrien ,  lorsqu'il  bâtissait  Antinoë  ,  se  rendait  souvent  à  Thèbes ,  et 
trouvait  toujours  un  nouveau  plaisir  à  entendre  le  chant  matinal  de 
Memnon.  Son  favori,  le  bel  Antinous,  savait  la  mesure  par  cœur,  et 
la  chantait  à  table,  lorsqu'on  l'en  priait.  Voilà  bien  des  raisons  pour 
moi  de  m'arrêter,  au  moins  une  aurore,  devant  l'harmonieux  Osi- 
mandias, et  d'ajouter  ma  signature  à  celle  d'Hérodote,  afin  qu'il  n'y 
ait  pas  de  lacune  dans  les  oeuvres  de  l'antiquité. 

Après  ce  monologue,  il  adressa  la  parole  à  son  guide;  c'était  un 
jeune  Arabe  de  vingt-cinq  ans,  au  regard  plein  d'intelligence  et  de 
feu;  il  passait  pour  un  guide  fort  instruit. 

—  Connais-tu,  mon  ami,  lui  dit-il,  les  colosses  d'Osimandias? 

—  Non,  maître;  mais  je  connais  tous  les  autres. 

—  As- tu  entendu  parler  des  colosses  de  Memnon? 

—  Non,  maître;  mais  j'ai  entendu  parler  de  tous  les  autres. 

—  Connais-tu  la  ville  de  Thèbes? 

—  Non,  maître. 

—  Voyez  comme  l'ignorance  désole  ce  malheureux  pays  !  Mais  con- 
nais-tu Karnakl 

—  Ah!  Karnak,  oui.  Il  y  a  des  collines  de  ruines.  J'y  ai  tué  des 
poules  d'eau. 

—  As-tu  entendu  parler  d'une  statue  de  pierre  qui  salue  le  soleil 
en  chantant? 

—  Oui. 


166  REVUE  DE   PARIS. 

—  Ah  !  nous  y  voilà  !  Où  est  cette  statue  ? 

—  Au  fleuve  jaune,  dans  le  royaume  du  grand  Brededdin-Assem, 
qui  a  des  montagnes  d'or. 

—  Va  te  promener,  dit  le  savant  ;  il  vaut  mieux  causer  avec  des 
sphinx  qu'avec  ces  fous  orientaux. 

En  causant  ainsi ,  ils  arrivèrent  à  la  seconde  cataracte,  qui  coulait 
tranquillement  comme  la  première;  deux  crocodiles  dormaient  sur 
un  lit  de  mousse,  entre  les  deux  principaux  courans  de  la  cataracte. 
Ces  animaux  sont  sourds,  dit  Hummer;  mais  passons  outre  de  peur 
de  les  réveiller.  La  troisième  cataracte  ressemblait  aux  deux  autres, 
et  n'offrit  au  voyageur  d'autre  incident  nouveau,  qu'une  gracieuse 
famille  d'ibis  endormis,  le  bec  sous  l'aile,  sur  un  petit  rocher  vert  qui 
divisait  les  eaux.  Hummer  rendit  la  liberté  à  ses  oreilles,  et  s'em- 
barqua sur  un  caïque  pour  Dongola. 

Il  disait,  en  voguant  sur  le  fleuve  :  Mon  expédition  aux  trois  cata- 
ractes sera  d'un  grand  secours  pour  la  science.  D'abord,  j'ai  con- 
staté l'existence  des  cataractes;  point  essentiel.  Ensuite,  j'ai  reconnu 
que  le  conseil  que  nous  avions  donné  aux  habitans  avait  été  rigou- 
reusement suivi,  puisque  je  n'ai  rencontré  que  des  ibis  et  des  croco- 
diles sourds.  On  pourrait  seulement  élever  des  objections  contre  la 
hauteur  des  cataractes,  mais  elles  ne  seraient  pas  sérieuses.  Les 
chutes  ont  deux  mille  toises  de  hauteur,  quoiqu'elles  paraissent  hori- 
zontales à  l'observateur  superficiel.  En  physique  et  en  hydrologie, 
on  calcule  la  hauteur  des  chutes  d'eau  d'après  l'élévation  des  mon- 
tagnes où  elles  ont  leur  réservoir.  Or,  les  montagnes  de  la  Lune  étant 
le  berceau  des  cataractes,  ces  cataractes  ont  deux  mille  toises  de 
chute.  Niagara  est  un  nain.  Tout  ce  que  nous  avons  écrit  sur  ce  cha- 
pitre, et  tout  ce  que  Scipion  l'Africain  en  a  rêvé,  se  trouve  conforme 
à  la  vérité.  Maintenant  il  me  reste  à  faire  une  dernière  observation, 
la  plus  importante.  Je  veux  visiter  la  presqu'île  de  Méroë. 

En  arrivant  à  Dongola,  Hummer  était  d'une  belle  maigreur  scien- 
tifique, et  son  guide  ,  qui  était  médecin,  lui  conseilla  de  prendre  un 
peu  de  repos  et  de  boire  du  lait  de  chamelle. 

—  Prendre  du  repos  1  s'écria  l'héroïque  Hummer,  quand  Méroë 
me  tend  les  bras  de  sa  presqu'île ,  quand  je  vois  à  l'horizon  le  ber- 
ceau de  ces  illustres  gymnosophistes  qu'Hérodote  admirait  tant!  A 
chameau  tout  de  suite  et  à  Méroë.  Où  est  Méroë? 

Le  guide  répéta  Méroë  en  regardant  le  sable  et  le  ciel. 

—  Comment!  dit  Hummer  indigné,  tu  te  donnes  pour  guide  et  tu 


REVUE    DE   PARIS.  167 

ne  sais  pas  me  condirre  à  Méroë,  le  berceau  des  gymnosophistes,  où 
Hérodote  a  vécu  trois  ans! 
Le  guide  resta  muet. 

—  Eh  bien!  marchons  toujours...  Comment  appelles-tu  ce  désert? 

—  Le  Sennaar. 

—  C\  st  le  Sennaar,  cela?  En  avant!  Méroë  n'est  pas  loin. 

—  Vous  voulez  traverser  le  Sennaar,  maître? 

—  Et  pourquoi  pas?  Est-ce  que  je  suis  le  premier?  Cambyse  l'a 
bien  traversé ,  à  la  tête  de  quatre  cent  trente-deux  milles  hommes 
d'infanterie  et  de  vingt-sept  mille  chevaux ,  comme  je  l'ai  dit.  Il  est 
vrai  que  tout  cela  fut  asphyxié  là-bas,  de  ce  côté,  dans  un  vallon 
qui  mène  en  Ethiopie;  mais  je  n'ai  rien  à  faire  dans  ce  vallon,  moi; 
il  me  suffit  de  savoir  qu'il  existe... 

—  Il  n'existe  pas,  maître. 

—  Ce  vallon  n'existe  pas? 

—  Non,  maître. 

—  Ah!  tu  veux  mieux  le  savoir  qu'Hérodote!  Cambyse  n'a  pas  été 
étouffé  dans  un  vallon  qui  lie  la  Nubie  à  l'Ethiopie? 

—  Maître,  il  est  possible  que  Cambyse  ait  été  étouffé... 

—  Comment!  Cambyse  n'a  pas  été  étouffé? 

—  Il  l'a  été  si  vous  voulez,  mais  ce  n'est  pas  dans  ce  vallon. 

—  On  a  trouvé  des  ossemens  de  Perses  dans  le  sable;  c'est  un  fait. 

—  On  trouve  des  ossemens  partout  dans  le  désert. 

—  Mais  de  Perses?... 

—  De  Perses,  de  giraffes,  d'autruches,  de  chakals... 

—  C'est  bon,  mon  ami,  c'est  bon;  veux-tu m'accompagner? 

—  Non,  maître. 

—  J'irai  seul  à  Méroë;  je  connais  le  pays  mieux  que  toi.  A^ieu. 
Hummer  prit  ses  instrumens  de  mathématiques  et  reconnut  qu'il 

était  arrivé  au  dix-neuvième  degré  de  latitude  nord  et  au  quarante- 
huitième  de  longitude,  méridien  de  l'île  de  Fer.  Voyageant  la  nuit 
sur  les  étoiles,  dormant  le  jour,  comptant  sur  l'hospitalité  prover- 
biale des  Arabes,  il  traversa  seul  le  désert  de  Sennaar  et  retrouva 
le  Nil. 

—  Bien!  dit  Hummer,  voilà  mon  fleuve,  et  je  tiens  Méroë.  Le  Nil, 
après  avoir  reçu  le  Takaze,  se  replie  sur  lui-même  et  forme  la  pres- 
qu'île de  Méroë.  J'aperçois  une  caravane  qui  va  probablement  à 
Méroë;  il  faut  questionner  le  chef. 

—  Que  la  lumière  du  prophète  soit  avec  vous  et  guide  vos  frères 
dans  le  désert ,  dit  Hummer  au  chef  de  la  caravane.  C'était  un  vieil- 
lard tout  habillé  de  blanc,  la  barbe  et  les  cheveux  compris. 


168  REVUE   DE   PARIS. 

—  Mon  fils  est  égaré  dans  ces  solitudes  par  le  mauvais  esprit  du 
désert? 

—  Je  cherche  Méroë,  berceau  des  gymnosophistes,  et  le  paradis 
terrestre  de  la  Nubie.  Pouvez-vous  étendre  votre  main  vers  Méroë 
pour  me  guider? 

—  Depuis  soixante  ans  ,  mon  fils ,  je  traverse  le  Sennaar,  et  je  n'ai 
jamais  entendu  parler  de  Méroë.  L'an  dernier,  j'ai  vendu  une  Abys- 
sinienne de  ce  nom  à  notre  seigneur  Ibrahim-Bey. 

—  Croyez-vous,  mon  père,  que  le  Nil  se  replie  sur  lui-même  de 
ce  côté? 

—  Il  est  possible  qu'il  se  replie  là-bas,  vers  le  levant.  Ce  n'est  pas 
le  chemin  des  caravanes. 

—  Mon  père,  que  le  prophète  vous  garde  des  embûches  du  cro- 
codile et  vous  donne  de  l'eau  fraîche  au  milieu  du  jour. 

Ilummer  tourna  le  dos  à  la  caravane  en  disant  :  Mais  a-t-on  jamais 
vu  de  pareils  idiots!  En  arrivant  à  Munich,  je  ferai  une  note  fulmi- 
nante contre  ce  peuple  stupide  qui  ne  connaît  pas  son  pays.  Ombre 
d'Hérodote,  guide  mon  chameau! 

Plein  de  confiance  en  cette  invocation ,  il  résolut  de  côtoyer  le  Nil 
jusqu'au  ïakaze.  L'eau  et  les  dattes  fraîches  ne  lui  manquaient  pas, 
cela  lui  suffisait.  Tous  les  matins,  à  l'aube,  il  jetait  un  rapide  coup 
d'œil  sur  le  désert ,  et  suivait  du  regard  le  Nil  éternel  qui  descendait 
des  abîmes  de  l'horizon  en  exhalant  une  brume  grise.  Sur  les  deux 
rives  le  désert  blanc  se  déroulait  à  perte  de  vue,  laissant  à  décou- 
vert, par  intervalles,  quelques  buissons  de  nopals  ou  un  bouquet  de 
palmiers  stériles  et  agonisans.  Le  soleil  ne  se  laissait  entrevoir  qu'à 
travers  une  atmosphère  massive  de  sable  volant,  dont  chaque  grain 
était  une  étincelle;  on  ne  sentait,  on  ne  voyait,  on  n'aspirait  que 
du  feu. 

Hummer,  pour  rafraîchir  sa  tête  brûlante,  avait  recours  à  ses 
monologues  scientifiques,  et  il  se  disait  :  «  La  terre  doit  avoir  subi 
un  cataclysme  depuis  Hérodote,  et  ce  climat  est  bien  changé,  à  coup 
sûr,  car  il  est  prouvé  que  nous  avons  vu  ici  deux  mille  cités,  deux 
mille,  ni  plus,  ni  moins;  Hérodote  les  a  vues,  et  moi  aussi,  par  con- 
séquent. L'Egypte  était  alors,  comme  l'a  dit  Hérodote,  une  longue 
rue  traversée  par  un  ruisseau.  La  rue,  c'étaient  les  deux  mille  villes; 
le  ruisseau,  c'était  ce  Nil.  Certainement,  il  en  reste  bien  encore  de 
ces  villes;  sept  ou  huit,  et  en  ruines,  mais  les  autres,  que  sont-elles 
devenues?  C'est  ici  qu'un  commentaire  est  indispensable;  et  pourtant 
un  écolier  le  ferait.  Ce  qu'elles  sont  devenues ,  ces  villes?  0  voyageur 
frivole,  oses-tu  le  demander?  Les  voilà,  les  voilà,  partout,  devant 


REVUE   DE   PARIS.  169 

toi ,  à  tes  côtés ,  sous  tes  pieds ,  dans  tes  sandales,  dans  tes  cheveux, 
à  tes  paupières!  Ces  villes  étaient  poussière,  comme  nous,  elles 
sont  redevenues  poussière;  le  temps  les  a  pilées  comme  des  grains 
d'orge  dans  un  mortier.  Voyez  donc  combien  il  faut  de  villes  pour 
faire  un  désert  de  sable!  deux  mille.  0  Hérodote,  ta  plume  ne  fut 
jamais  que  le  conducteur  de  la  vérité.  » 

Hummer  promena  ses  regards  mélancoliques  sur  tant  de  villes 
changées  en  sable,  et  il  contemplait,  dans  le  vide,  les  temples,  les 
pyramides,  les  pylônes,  les  galeries  qui  se  dressaient  des  deux  côtés 
du  fleuve,  et  faisaient  au  fleuve  une  bordure  monumentale  de  granit. 
Ce  beau  spectacle  ravissait  Hummer;  il  bondissait  de  joie  sur  son 
chameau.  Cependant  la  chaleur  s'était  élevée  à  son  maximum  homi- 
cide; le  Nil  fumait  comme  une  source  thermale;  le  sable  rayonnait 
d'embrasement,  comme  le  miroir  d'Archimède;  les  ibis  se  rôtissaient 
au  vol  ;  la  cervelle  d'Hummer  était  en  ébullition  dans  le  crâne.  Un 
zéphir  incendiaire  étreignait  le  voyageur;  on  aurait  dit  que  le  soleil 
roulait  en  fusion  dans  l'espace,  ou  que  des  laves  aériennes  descen- 
daient d'un  volcan  du  ciel. 

«  Qu'il  est  doux  !  disait  le  savant,  qu'il  est  doux  de  respirer  à  l'om- 
bre de  ces  sycomores  qui  s'élevaient  jadis,  comme  des  panaches,  sur 
les  temples  de  cette  cité!  Salut,  Crocoditopolis,  ville  superbe  où  le 
saint  reptile  était  adoré  !  tu  n'as  de  rivale ,  parmi  tes  deux  mille 
sœurs ,  que  la  cité  d'Hermès ,  Hermopolis ,  parce  que  la  divine  Her- 
mopolis  a  le  plus  beau  des  portiques,  un  portique  dont  le  plafond  est 
azuré  comme  le  ciel,  et  étoile  d'or  comme  la  nuit.  Les  barbares  te 
nomment  Achmounain,  aujourd'hui,  ô  ville  d'Hermès!  et  toi,  Cro- 
coditopolis, ils  ne  te  nomment  pas  ;  ils  disent  que  le  Nil  a  rongé  la 
dernière  de  tes  assises!  oh!  le  fleuve  sacré  ne  dévore  pas  ses  filles! 
il  les  abreuve,  il  les  caresse,  il  emplit  leurs  mille  cuves  de  porphyre, 
afin  qu'elles  baignent  leurs  beaux  corps,  polis  comme  l'ébène  ou  le 
sein  de  la  vierge  de  Méroë!  Qu'elles  étaient  puissantes  les  mains  du 
peuple  qui  arracha  ces  deux  mille  cités  aux  carrières  de  la  chaîne 
libyque,  et  les  sema,  ainsi  gracieuses  et  fortes,  depuis  Gondar  jus- 
qu'à Memphis!  Je  ne  me  lasse  pas  d'admirer  cette  succession  infinie 
de  temples  si  profondément  enracinés;  ces  pylônes  évasés  sur  leur 
base;  ces  obélisques  prodigués  comme  des  aiguilles  de  femmes  sur  la 
mosaïque  du  gynécée;  ces  colosses,  montagnes  sculptées  sur  place; 
ces  galeries  qui  courent  le  long  du  Nil ,  comme  des  allées  de  palmiers 
où  se  promènent  les  vierges  d'Isis  et  d'Osiris;  ces  pyramides  qui 
présentent  une  face  au  soleil  et  donnent  une  ombre  triple  aux  pèle— 

TOME    XL  VII.        NOVEMBRE.  12 


170  REVUE   DE   PARIS. 

rins  des  caravanes  ;  ces  palais  où  conversent  les  rois  et  les  sages  ;  ces 
hôtelleries  où  s'arrêtent  les  mages  de  l'Orient;  ces  caravansérails  , 
épanouis  aux  portes  des  villes  pour  donner  la  joie  de  l'hospitalité  à 
l'indigent  voyageur!  qui  pourra  dénombrer  tant  de  merveilles?  Quel 
œil  assez  patient  pourra  lire  toute  cette  histoire  symbolique,  écrite 
dans  un  alphabet  mystérieux,  sur  des  pages  de  granit,  arabesque 
inépuisable,  toujours  scellée  du  scarabée  d'azur,  cette  image  de  l'être 
invisible  qui  tient  le  monde  dans  ses  doigts?  Comptez  ces  hiéro- 
glyphes :  vous  compteriez  plutôt  les  atomes  de  sable  qui  font  ce  dé- 
sert, ou  les  gouttes  d'eau  que  le  Nil  tient  en  réserve  dans  les  monts 
abyssins.  » 

Hummer  resta  muet  dans  l'extase  de  la  contemplation.  Ses  yeux 
ne  pouvaient  se  détacher  de  ce  magnifique  spectacle  du  néant  égyp- 
tien. Il  était  alors  par  le  15e  degré  de  latitude  nord,  et  le  55e  de 
longitude.  «  Oh  !  s'écria-t-il,  je  respire,  Méroë!  Le  iNil  fuit  vers  le 
Levant!  A  moi,  Méroë!  » 

Cette  région  nouvelle  était  effrayante  de  solitude;  on  croit  traver- 
ser, avant  tous  les  voyageurs,  une  de  ces  zones  de  l'Afrique  inté- 
rieure, où  jamais  les  pas  d'un  homme  ne  furent  empreints.  Méroë 
n'a  point  de  route  indiquée  par  des  bornes;  il  faut  s'y  rendre  d'in- 
stinct; c'est  une  perle  qu'on  cherche  dans  le  sable  et  l'immensité  : 
un  Allemand  seul  pouvait  la  découvrir. 

A  cinq  heures  du  suir,  le  savant  se  trouvait  en  plein  sable,  comme 
on  se  trouve  en  pleine  mer;  un  horizon  d'un  cercle  parfait  s'étendait 
autour  de  lui,  et  partout,  à  ces  distances  infinies,  où  le  désert  se 
fond  avec  l'azur  foncé  du  ciel,  il  apercevait ,  vers  le  couchant,  les 
bornes  noires  qui  marquent  aux  caravanes  la  route  de  l'Abyssinie. 
Ceite  solitude  était  attristée  de  ce  silence  inoui  qui  ne  régne  que 
dans  le  voisinage  des  nues,  et  qui  frappe  tant  les  voyageurs  d'un 
aérostat.  Hummer  reconnaissait  à  tous  ces  indices  l'approche  de 
Méroë;  son  chameau  donnait  des  signes  de  joie,  comme  s'il  eût 
deviné  le  terme  du  voyage. 

A  mesure  que  le  soleil  descendait  dans  les  nuages  rouges  et  cre- 
vassés de  l'horizon  du  couchant,  tout  le  ciel  se  dégageait,  à  l'orient, 
des  vapeurs  de  la  journée;  l'atmosphère  reprenait  sa  transparence, 
et  permettait  au  regard  de  distinguer  les  objets  dans  un  lointain 
resplendissant  d'une  pureté  sereine.  Hummer  était  comme  le  voya- 
geur qui  succombe  à  la  faim,  et  cherche  dans  l'air  le  clocher  pro- 
videntiel qui  lui  promet  une  hôtellerie;  à  force  d'interroger  l'horizon, 
il  aperçut  une  pointe  sombre  qui  surgissait  des  monticules  de  sable. 


REVUE   DE   PARIS.  171 

Ce  n'était  pas  une  illusion.  La  pointe  se  iit  pyramide;  Hummer  des- 
cendit dans  une  vallée,  et  en  remontant  sur  la  dune  opposée,  il  dis- 
tingua un  amoncellement  de  pyramides  qui  se  détachaient  comme 
sur  un  champ  de  neige.  Le  chameau  aspira  l'air  avec  une  violente 
agitation  de  narines  ,  et  courut  de  toute  la  vitesse  d'un  cheval  arabe. 
Hummer  pleurait  de  joie;  il  assistait  à  la  création  d'un  monde,  comme 
Adam  ;  l'antiquité  se  révélait  à  lui  dans  des  solitudes  inabordables 
et  inconnues.  Méroë,  cette  noble  fille  d'Isis  et  d'Osiris,  abandonnée, 
comme  Ariadne,  avait  retrouvé  un  adorateur.  «Que  de  siècles  se  sont 
écoulés,  disait  Hummer,  depuis  qu'elle  se  livre  ainsi  aux  seules 
caresses  du  soleil!  Personne,  avant  moi,  n'a  osé  soulever  ce  linceul 
funèbre  qui  la  couvre,  le  linceul  du  désert!  »  Et  le  voyageur  se  pen- 
chait comme  un  amant  sur  l'image  adorée ,  et  il  jetait  à  l'air  le  nom 
de  la  ville  sainte.  Le  cri  expirait  sans  échos  dans  la  plaine  immense; 
on  n'entendait  que  le  grand  rsil  qui  parlait  au  désert. 

Quarante  pyramides!  s'écria  Hummer,  et  il  se  précipita  de  son 
chameau  sur  le  sable.  11  baisa  ce  sable  auguste,  il  contempla,  dans 
le  ravissement ,  les  premières  traces  de  ses  pieds ,  qui  ouvraient  enfin 
un  sillon  dans  cet  océan  de  poussière.  Il  s'arrêtait  pour  prêter 
l'oreille  à  un  applaudissement  d'êtres  invisibles,  témoins  surnaturels 
de  son  héroïque  courage  :  quelquefois  il  croyait  entrevoir  l'ombre 
d'Hérodote  assise  et  drapée  d'un  linceul,  au  pied  d'une  pyramide; 
c'était  un  vieux  palmier,  sans  feuilles,  que  le  dernier  simoun  avait 
blanchi  de  sable;  de  pâles  sycomores,  inclinés  et  relevés  par  le  vent, 
lui  apparaissaient  comme  un  groupe  de  gymnosophistes  excités  par 
la  discussion  ,  et  cherchaut  entre  eux  la  sagesse. 

Hummer  s'arrêta  devant  ces  quarante  tombes  gigantesques,  bâties 
en  quinconce,  et  assez  bien  conservées.  Autour  d'elles,  le  sol  était 
jonché  de  ruines  amoncelées  comme  à  Thèbes.  Le  voyageur  cher- 
chait une  place,  pour  s'asseoir  et  contempler  à  l'aise  ces  merveilles, 
lorsqu'en  doublant  l'angle  d'une  pyramide,  il  aperçut  une  berline  à 
quatre  roues,  façon  anglaise.  Robinson,  apercevant  la  trace  d'un 
pied  d'homme  dans  son  île,  fut  moins  épouvanté  que  le  savant 
Hummer  devant  cette  berline.  D'abord,  il  la  considéra  long-temps 
avec  des  yeux  effarés,  puis  il  s'approcha,  sur  la  pointe  des  pieds,  et 
fit  lever  deux  autruches  retranchées  dans  un  buisson  d'aloës. 
Hummer  reconnut  du  premier  coup  que  la  berline  n'était  pas  anti- 
que; il  en  fît  le  tour,  et  il  admira  un  travail  de  carrossier  bien  supé- 
rieur au  génie  industriel  des  gymnosophistes.  Une  plaque  de  cuivre 

12. 


172  REVUE    DE    PARIS. 

incrustée  sous  le  siège,  portait  cette  inscription  :  milne.  edgware 

ROOD.  LONDON. 

Hummer  croisa  ses  mains,  et  les  éleva  au-dessus  de  sa  tête,  comme 
l'adepte  qui  va  pousser  le  cri  de  détresse.  Un  instant,  il  crut  que 
l'ophthalmie  avait  une  seconde  fois  éteint  ses  yeux ,  et  que  ce  qu'il 
voyait  était  le  rêve  d'un  aveugle.  Une  berline  anglaise  à  Méroë! 
disait-il;  Milne  London!  Après  une  longue  pause ,  il  prit  une  déter- 
mination. Marchons  toujours,  dit-il,  peut-être  trouverai-je  les  che- 
vaux. En  effet,  à  vingt  pas  plus  loin,  il  découvrit  deux  beaux  che- 
vaux noirs  qui  mangeaient  l'avoine  dans  une  cuve  antique  de  basalte: 
l'avoine  était  moderne.  Les  chevaux  regardèrent  Hummer,  et  ne 
furent  pas  étonnés. 

«  Est-ce  Hérodote  qui,  touché  de  ma  fatigue,  m'envoie  ce  magni- 
fique présent  ?  dit-il  en  levant  ses  yeux  au  ciel.  Cette  idée  lui  plut ,  et 
il  s'amusait  à  la  caresser,  lorsqu'une  troisième  surprise  le  cloua  sur 
un  piédestal  de  sphinx  qu'il  allait  franchir.  Il  avait  vu  trois  Euro- 
péens élégamment  vêtus  ,  assis  à  l'est  d'une  pyramide.  Deux  de  ces 
messieurs  jouaient  aux  échecs,  le  troisième  lisait  un  journal  pyrami- 
dal. Un  peu  plus  loin,  deux  dames  vêtues  de  blanc  se  promenaient 
sous  leurs  ombrelles;  une  troisième  se  tenait  mélancoliquement  à 
l'écart,  et  brodait  de  la  tapisserie.  Hummer  ne  put  retenir  un  cri 
de  surprise  qui  ricocha  contre  les  quarante  échos  des  pyramides.  A 
ce  cri ,  l'Européen  qui  lisait  le  journal  se  leva  ;  les  deux  autres  restè- 
rent courbés  sur  l'échiquier.  Hummer,  ne  pouvant  plus  garder  l'inco- 
gnito, marcha  courageusement  à  la  suite  de  son  cri,  et  tendit  la  main 
à  l'étranger  qui  s'avançait  aussi  vers  lui,  en  riant. 

—  Je  suis  fâché  de  vous  avoir  dérangé,  dit  Hummer  en  allemand, 
excusez-moi  de  vous  avoir  troublés  dans  votre  solitude. 

On  lui  répondit  en  anglais  et  en  allemand,  que  cette  terre  apparte- 
nait à  tout  le  monde,  et  que  chacun  était  libre  de  s'y  promener. 
Hummer  fut  présenté  aux  joueurs  d'échecs  et  aux  trois  dames;  et 
on  l'invita  à  dîner,  ce  qu'il  accepta  de  verve. 

L'Anglais  du  journal  entama  la  conversation  avec  Hummer,  pour 
adoucir  l'expectative  du  dîner. 

—  Vous  êtes  venu  seul,  ici,  monsieur?  dit  l'Anglais. 

—  Seul ,  avec  mon  chameau. 

—  Vous  faites  un  voyage  scientiûque,  sans  doute? 

—  Oui ,  monsieur  ,-je  visite  ce  pays  pour  achever  mes  commentaires 
sur  Hérodote. 


REVUE   DE   PARIS.  173 

—  Ah  !  j'en  retiens  un  exemplaire,  voici  mon  adresse  :  John  Maw- 
brick,  Régent  Circus ,  à  Londres. 

—  Je  vous  l'enverrai  de  Munich,  vous  pouvez  y  compter.  Est-ce 
un  voyage  scientifique  aussi ,  que  vous  faites  en  famille? 

—  Nous,  c'est  une  promenade  d'agrément;  voilà  déjà  huit  jours 
que  nous  sommes  ici. 

—  A  Méroë? 

—  Vous  appelez  cela  Méroë  ;  nous  avons  nommé  ce  pays  Maw- 
brick-Town. 

—  Y  a-t-il  long-temps  que  vous  avez  quitté  Londres? 

—  Non,  cinq  ans. 

—  Vous  devez  avoir  vu  bien  du  pays ,  en  cinq  ans! 

—  Pas  trop;  nous  arrivons  du  cap  de  Bonne-Espérance,  où  nous 
avons  des  vignobles  ;  il  faut  soigner  ses  propriétés.  Au  retour  du 
Cap,  en  passant  par  Paris,  nous  avons  adopté  une  petite  promenade 
en  Egypte,  pour  amuser  ces  dames,  ma  femme  et  mes  deux  belles- 
sœurs;  vous  voyez  les  trois  frères  Mawbrick.  De  course  en  course» 
nous  avons  poussé  jusqu'ici,  notre  guide  nous  a  promis  un  simoun, 
à  la  nouvelle  lune,  et  nous  l'attendons;  on  ne  peut  pas  quitter  l'Egypte 
sans  avoir  vu  un  simoun. 

—  Vous  avez  raison  ;  avez-vous  rencontré  ici  quelques  traces  de 
la  secte  des  gymnosophistes? 

—  Nous  avons  trouvé  beaucoup  de  momies;  ces  pyramides  en  sont 
pleines. 

—  Des  momies  de  gymnosophistes  ! 

—  Ah  1  elles  ne  sont  pas  signées ,  ce  sont  des  momies  anonymes. 

—  Peut-on  les  emporter? 

—  Vous  en  êtes  le  maître.  Nous  avons  avec  nous,  dans  l'autre 
voiture  de  là-bas  ,  le  fameux  pharmacien  chimiste  du  Sirand ,  Fallon 
White,  qui  fait  une  provision  de  ces  momies  dans  ses  caissons. 

—  Pour  la  galerie  nationale  de  Cliaring-Cross? 

—  Non,  pour  en  faire  des  remèdes  de  famille  ;  ces  momies  mêlées 
à  l'essence  de  rhubarbe  composent^un  digestif  souverain;  c'est  re- 
connu. 

—  Un  digestif  avec  des  momies  !  s'écria  Hummer  en  reculant  de 
trois  pas;  un  digestif  avec  les  cendres  des  gymnosophistes  1  Mais  il 
n'y  a  donc  rien  de  sacré  pour  les  pharmaciens? 

—  Que  voulez-vous?  c'est  la  mode;  White  est  patenté  pour  sa 
découverte;  il  est  déjà  venu  qnatre  fois  ici,  pour  choisir  lui-même 
sa  marchandise;  ses  correspondans  le  trompaient  indignement.  On 


175  REVUE   DE   PARIS. 

lui  expédiait  des  momies  de  janissaires  fabriquées  à  Boulacq,  par  un 
Italien.  Un  chef  de  maison  doit  venir  sur  les  lieux.  De  Londres  à 
cette  pyramide,  il  y  a  un  peu  plus  loin  que  de  Régent- Cm- us  à  Rich- 
mond.  Notre  globe  est  très  petit.  Voulez-vous  que  nous  allions  dîner? 
Le  couvert  est  mis  entre  ces  deux  sphinx. 

Hummer  apportait  au  dîner  une  figure  bouleversée  par  la  sur- 
prise et  l'indignation.  Il  salua  ses  convives  et  s'assit  à  la  place  qu'on 
lui  désigna.  John  Mawbrick  lui  dit  : 

—  Monsieur  Hummer,  vous  excuserez  ces  dames;  elles  font  un 
peu  de  toilette;  elles  étaient  en  négligé  de  voyage. 

Ce  John  était  le  seul  Anglais  causeur  de  la  compagnie;  les  voyages 
l'avaient  francisé.  Ses  deux  frères  méditaient  encore  sur  le  kings- 
gamhit ,  et  avaient  déposé  chacun  deux  pions  sur  leurs  assiettes, 
qu'ils  poussaient  avec  le  couteau.  Deux  domestiques,  en  grand  cos- 
tume d'antichambre,  apportaient  les  plats.  Le  couvert  était  mis  sut- 
une  grande  dalle  de  granit  rose,  posée  aux  angles  sur  quatre  sphinx. 

—  Nous  vous  donnons  un  dîner  sans  façon,  monsieur  Hummer,  dit 
John  Mawbrick  ;  à  la  campagne  comme  à  la  campagne.  Voulez-vous 
commencer  par  ces  filets  de  bœuf  au  madère,  ou  par  ces  suprêmes 
de  chevreuil? 

Hummer  jeta  un  regard  d'effroi  sur  ces  mets  mystérieux,  et  re- 
fusa, malgré  son  appétit  qui  lui  parlait  impérieusement.  Il  croyait 
voir  des  filets  de  gymnosophistes;  il  lui  semblait  qu'Hérodote  lui- 
même  lui  était  offert  en  détail,  sous  le  pseudonyme  de  chevreuil. 

—  Monsieur,  dit-il  à  l'Anglais,  me  permettez-vous  de  vous  de- 
mander d'où  viennent  vos  provisions? 

—  De  Chevet,  Palais-Royal,  à  Paris;  ce  sont  des  conserves  que 
nous  avons  achetées  en  passant.  Cela  dispense,  en  voyage,  des  em- 
barras de  la  cuisine.  Ah!  voici  ces  dames! 

Les  dames  étaient  en  costume  de  gala.  Elles  s'assirent  sur  des 
plians,  ôtèrent  leurs  mitaines,  en  saluant  gracieusement  les  con- 
vives ,  et  se  servirent  du  claret  dans  de  belles  coupes  de  cristal  de 
Bohême. 

—  Et  voici  notre  chimiste,  dit  John  Mawbrick;  toujours  en  retard, 
monsieur  White! 

Le  chimiste  demanda  de  l'eau  pour  une  ablution  de  mains  ;  un  do- 
mestique lui  apporta  une  aiguière  d'argent. 

De  quels  horribles  mystères  sort-il?  murmura  Hummer.  Fallon 
White  était  un  Anglais  de  soixante  ans  ;  sa  figure  était  fraîche,  ré- 


REVUE   DE   PARIS.  175 

gulière  et  commune  ;  il  était  chauve ,  comme  tous  les  pharmaciens  de 
Londres. 

—  Monsieur  White,  dit  John  Mawbrick,  en  lui  servant  du  che- 
vreuil, nous  avons  un  nouveau  convive,  M.  Hummer,  de  Munich ,  qui 
nous  a  fait  l'honneur  d'une  petite  visite. 

Hummer  et  M.  White  se  saluèrent. 

—  Monsieur  vient  ici  par  curiosité?  dit  White. 

—  Oui,  monsieur,  pour  la  science. 

—  Il  n'y  a  pas  grand'  chose  à  voir,  comme  vous  voyez.  Quand  vous 
aurez  passé  devant  ces  quarante  nids  de  chauve-souris ,  vous  dire/, 
bonsoir  à  la  compagnie.  C'est  l'affaire  de  quarante  minutes. 

—  Avez-vous  bien  travaillé  aujourd'hui,  White?  demanda  Maw- 
brick. 

—  J'ai  attaqué  le  second  puits  ;  mais  la  marchandise  y  est  avariée. 
Sur  quarante-huit  sujets  que  j'ai  démaillotés ,  j'en  ai  trouvé  deux 
pour  le  commerce.  J'attaquerai  demain  le  troisième  puits. 

—  L'infâme  !  dit  tout  bas  Hummer. 

—  Il  faut  se  dép'cher  d'exploiter  ces  antiquailles,  poursuivit  le 
pharmacien  ;  les  confrères  arriveront ,  je  ne  veux  leur  laisser  que  le 
rebut.  Je  suis  fort  content  des  deux  sujets  que  j'ai  dépecés  ce  matin; 
ce  devaient  être  des  gens  fort  distingués  de  l'époque  :  ils  étaient  sous 
verre  et  embaumés  avec  de  l'aloès  et  du  bitume  première  qualité. 

—  Sous  verre!  avez-vous  dit,  monsieur?  s'écria  Hummer. 

—  Oui,  sous  verre.  Cela  vous  étonne?  J'en  ai  trouvé  cent  comme 
cela. 

—  Ce  sont  des  gymnosophistes!  Les  gymnosophistes  seuls  étaient 
embaumés  sous  verre.  Ce  sont  des  gymnosopliistes!  ah! 

—  Eh  bien  !  quand  ce  seraient  des  tories? 

—  Avez-vous  trouvé  dans  les  caisses  des  scarabées? 

—  Verts. 

—  Verts!  c'est  cela  :  le  scarabée  sacré!  Il  n'y  en  a  plus  en  Egypte; 
la  seule  Meroë  a  gardé  le  scarabée.  Vous  avez  donc  vu  des  scarabées 
verts? 

—  J'en  ai  mangé  ce  matin. 

—  Shockmg!  s'ccria  mélodieusement  une  des  dames;  ces  messieurs 
n'auraient  donc  pu  trouver,  à  table,  une  autre  conversation? 

Cette  censure  arrêta  le  dialogue.  Le  repas  devint  silencieux. 
Hummer  avait  croisé  les  bras,  et  méditait  profondément.  Au  dessert . 
on  lui  rendit  sa  liberté. 

Après  avoir  donné  ses  soins  à  son  chameau  ,  Hummer  explora  les 
ruines  de  Méroë.  La  nuit  le  surprit  ;  des  abimes  du  désert ,  la  lune  se 


176  REVUE   DE  PARIS. 

leva  large  et  rouge,  et  donna  aux  ruines  une  teinte  désolée.  Le  voya- 
geur sentait  son  cœur  se  serrer  en  voyant ,  à  chaque  pas,  les  traces 
récentes  des  sacrilèges  violations  de  la  tombe. 

—  Quelle  horreur!  disait-il.  Ne  dirait-on  pas  que  la  sainteté  du 
sépulcre  se  prescrit  après  un  temps  convenu  ;  que  ce  qui  est  sacrilège 
après  un  siècle,  est  chose  licite  après  mille  ans?  0  morale!  tu  n'es 
plus  qu'un  nom  !  L'élysée  des  gymnosophistes  est  aujourd'hui  une 
boutique  de  pharmacien  !  Sainte  et  virginale  Méroë,  te  voilà  livrée 
aux  ongles  des  barbares!  Cambyse  est  vaincu  par  les  Anglais!  Quel 
commentaire  je  prépare  sur  ces  profanations! 

Il  se  tut  pour  écouter  des  bruits  mystérieux  qui  passaient  dans 
l'air,  et  crut  entendre  les  ombres  des  gymnosophistes  qui  deman- 
daient vengeance,  et  se  plaignaient  d'entrer,  comme  élémens  apéri- 
tifs, dans  la  composition  pharmaceutique  du  seidlil<-powder. 

John  Mawbrick  sortit  d'une  pyramide  en  robe  de  chambre  de  bro- 
card, et  aborda  gaiement  Hummer. 

—  J'ai  fait  préparer  votre  appartement,  lui  dit-il ,  39,  Pijramide- 
Strcet  y  à  l'entresol.  Je  suis  votre  voisin;  mon  domestique  a  été  cher- 
cher pour  vous  un  lit  de  plume  à  la  barque.  Prenez-vous  du  thé? 

Hummer  flt  un  signe  négatif  plein  de  nonchalance  et  de  mélancolie. 
John  Mawbrick  continua  : 

—  Nous  attendons  ce  soir,  parla  voie  du  Nil,  la  famille  Sappleton, 
qui  a  passé  la  belle  saison  à  Dongola;  une  famille  charmante  !  Elle 
vient  nous  faire  une  petite  visite;  nous  danserons.  Eh!  mon  Dieu!  il 
faut  bien  tuer  le  temps. 

—  Vous  danserez  à  Méroë  !  dit  Hummer  d'une  voix  consternée. 

—  Eh!  pourquoi  pas?  puisque  nous  aurons  huit  dames  et  un  vio- 
lon, et  une  salle  de  bal  charmante  dans  la  pyramide  numéro  7.  J'al- 
lais en  ce  moment  à  la  barque  pour  choisir  quelques  étoffes  de  ten- 
ture dans  notre  magasin  flottant.  Toute  notre  maison  de  Regenl-Circus 
marche  avec  nous,  comme  vous  voyez.  Sans  adieu. 

Hummer  prit  une  résolution  énergique.  Si  je  restais  ici,  dit-il  en 
fermant  les  poings,  je  me  ferais  le  complice  de  ces  épouvantables 
profanations;  mon  chameau  a  pris  du  repos  et  delà  nourriture  pour 
dix  jours;  moi,  je  suis  à  l'épreuve  de  tout;  partons,  fuyons  cette 
Méroë  si  indignement  violée!  Mais  ce  sont  des  démons,  ces  Anglais! 
Ils  s'installent  partout  comme  chez  eux;  ils  numérotent  les  pyramides; 
ils  appellent  Méroë  Mawbrick-town;  ils  se  purgent  avec  des  gymnoso- 
phistes; ils  dansent  sur  des  tombes;  ils  se  moquent  d'Hérodote,  de 
Dieu,  et  de  moi!  Allons  dénoncer  ces  forfaits  à  l'Europe;  allons. 

En  traversant  P ijramide- Street ,  pour  aller  à  son  chameau,  Hum- 


REVUE   DE    PARIS.  177 

mer  aperçut  les  deux  autres  Anglais  qui  faisaient  leur  toilette  de  bal 
devant  une  glace  suspendue  au  cou  d'un  sphinx,  entre  deux  giran- 
doles à  bougies  diaphanes.  Les  dames  prenaient  du  thé  derrière  un 
paravent.  Oh  !  si  le  ciel  de  Méroë  avait  un  seul  tonnerre  dans  son 
arsenal ,  dit  Hummer,  je  le  paierais  de  ma  vie,  pour  le  voir  tomber 
sur  ces  Cambyses  à  gants  blancs!  Cependant,  à  la  faveur  des  ténè- 
bres, il  ramassa  quelques  débris  des  chevreuils  et  des  filets  de  Che- 
vet; pour  rassurer  sa  conscience ,  il  dit:  J'imite  les  Hébreux,  in. 
exitude  Egypte,  de  pnpido  barbaro ;  eux  prirent  les  plats,  moi  les 
viandes;  Dieu  me  pardonnera. 

Il  remonta  sur  son  chameau ,  et  s'enfonça  dans  le  désert  tout  illu- 
miné parla  lune,  ce  doux  soleil  des  voyageurs  en  Egypte. 

Dans  sa  route  faite  sur  le  sable  ou  sur  le  Nil,  Hummer  ferma  les 
yeux  sur  tout  ce  qu'il  voyait;  une  seule  et  constante  pensée  l'absorba, 
le  sacrilège  de  Méroë!  La  nuit,  il  faisait  des  songes  affreux;  il  voyait 
Hérodote  pleurant  sur  un  alambic  de  chimiste,  et  M.  Fallon  White 
dépeçant  un  gymnosophiste,  et  suspendant  les  lambeaux  noircis  aux 
étalages  de  Chevet.  Oh!  comme  il  regretta  d'avoir  été  guéri  de  son 
ophthalmie!  Voilà  donc  à  quoi  servent  les  yeux!  disait-il,  et  il  affron- 
tait le  soleil,  comme  l'aigle,  pour  redevenir  aveugle;  mais  sa  pau- 
pière se  raffermissait. 

Ce  n'est  qu'à  son  départ  d'Alexandrie  qu'il  commença  ses  com- 
mentaires. En  arrivant  à  Gênes ,  il  en  avait  écrit  deux  volumes;  à  la 
douane,  la  police  sarde  les  lui  confisqua,  parce  que  certains  passages 
élevaient  des  doutes  sur  l'infaillibilité  de  la  Bible.  Je  les  écrirai  une 
seconde  fois  à  Munich,  dit-il,  avec  un  nouveau  commentaire  sur  la 
douane  de  Gênes.  Ce  qu'entendant,  deux  sbires  le  conduisirent  en 
prison. 

Après  deux  mois  de  captivité,  il  lui  fut  permis  de  rentrer  en  Alle- 
magne. Arrivé  à  Munich,  il  écrivit  ses  commentaires;  et  l'œuvre  ter- 
minée ,  il  proposa  successivement  son  nouveau  manuscrit  à  tous  les 
éditeurs  de  l'Europe.  Il  reçut  des  lettres  de  tous ,  qui  le  félicitaient 
sur  son  beau  travail,  mais  qui  refusaient  de  l'imprimer,  à  cause 
d'Hérodote,  qui  se  faisait  un  peu  vieux. 

Hummer  a  offert  son  manuscrit  à  la  bibliothèque  de  Munich,  où 
chacun  peut  le  consulter.  C'est  un  ouvrage  qui  prouve,  après  cent 
autres,  que  l'histoire  a  été  écrite  par  des  fabulistes,  et  la  fable  par 
des  historiens. 

MÉRY. 


VOYAGES. 


<-KEMA»E. 


La  plupart  des  étrangers,  et  je  suis  de  ce  nombre,  viennent  ici  avec  la 
ferme  conviction  qu'une  fois  l'Alhambra  vu,  il  n'y  a  plus  rien  à  voir  à  Gre- 
nade. Mais  je  puis  maintenant  leur  attestera  visu  que,  quand  môme  l'Al- 
hambra n'existerait  pas,  Grenade  toute  seule,  avec  sa  vega,  vaudrait  le 
pénible  voyage  que  j'ai  fait  depuis  Malaga  pour  lui  rendre  visite.  Rien  ne 
peut  rendre  le  magique  panorama  que  présente ,  du  haut  de  la  sierra  d'Al- 
bama,  cette  noble  cité,  épanouie,  comme  le  fruit  dont  elle  porte  le  nom, 
sur  le  penchant  de  sa  sierra  vermeille,  et  au  bord  de  ses  deux  rivières, 
dans  cette  riche  et  fraîche  vega  où  elle  s'étale  en  souveraine.  Mais,  vue  de 
près,  Grenade  ne  perd  pas,  comme  la  plupart  de  ces  villes  d'Espagne  et 
d'Italie  si  pittoresques  de  loin,  et  de  près  si  nues  et  si  dégradées,  le  prestigo 
dont  la  distance  l'avait  entourée.  Ajoutons  cependant  que  ,  pour  voir  Gre- 
nade, comme  une  maîtresse,  sous  sa  plus  belle  face,  il  faut  y  entrer  par  h 
route  d'Alhama.  Le  chemin,  après  avoir  serpenté  pendant  près  d'une  lieue 
sous  des  berceaux  de  verdure,  arrive  enfin  aux  portes  de  Grenade  et  aux 
bords  du  Xenil,  à  l'endroit  même  où  le  Darro,  après  avoir  traversé  toute  la 
ville,  vient  mêler  ses  eaux  tributaires  à  celles  du  roi  de  la  vallée. 

Il  est  bien  entendu  toutefois  que ,  quand  on  parle  d'eau  en  Espagne,  c'est 
de  trois  à  quatre  mois  de  l'an  tout  au  plus  qu'il  s'agit.  Cette  année  surtout , 
où  il  n'est  pas  tombé  une  goutte  d  eau  depuis  six  mois,  Darro  et  Xenil, 
vassal  et  suzerain,  sont  à  peu  près  également  à  sec;  le  large  bassin  où  ils  se 
rencontrent,  à  l'entrée  de  la  ville ,  sous  un  pont  qui  est  au  moins  la  moitié 
de  l'année  complètement  inutile ,  est  en  ce  moment ,  comme  toutes  les  rivières 
d'Espagne,  un  lit  de  cailloux  et  de  poussière,  où  se  perd  dans  les  sables  un 

»l)  Voyez  la  livraison  du  12  novembre. 


REVUE  DE   PARIS.  179 

•  maigre  filet  d'eau.  Puis ,  vienne  un  orage ,  et  ce  lit ,  large  peut-être  de  deux 
à  trois  cents  pieds,  ne  l'est  plus  assez  pour  contenir  les  effroyables  masses 
d'eau  que  versent  ces  hautes  parois  de  granit  qui  ceignent  Grenade  de  toutes 
parts.  Lors  de  la  dernière  inondation  du  Darro,  on  était  à  la  nage  dans  les 
rues  de  la  ville  qui  l'avoisinent ,  et  l'eau  s'éleva  dans  quelques  endroits  jus- 
qu'à la  hauteur  du  premier  étage.  D'affreux  malheurs  eurent  lieu  dans  ces 
masures  en  ruine,  où  se  presse  une  population  décharnée,  rongée  de  saleté 
et  de  misère.  Mais  l'Espagnol,  depuis  le  jour  où  il  naît  jusqu'à  celui  où  il 
meurt,  est  tellement  habitué  à  souffrir,  qu'il  accepte  ce  désastre  comme  il 
les  accepte  tous,  comme  il  a  accepté  le  choléra,  qui  a  duré  ici  près  d'un  an  , 
avec  le  fatalisme  de  l'Arabe  et  sa  stoïque  insensibilité,  et  Grenade  n'en  est 
aujourd'hui,  après  tant  de  souffrances,  ni  moins  bruyante,  ni  moins  popu- 
leuse, ni  moins  insouciante  que  par  le  passé. 

Il  est  peu  de  villes  dont  l'entrée  surpasse  en  beauté  celle  de  Grenade  par 
le  côté  où  je  l'ai  abordée.  A  droite  et  à  gauche  «lu  pont  que  vous  traversez 
s'étendent  sur  les  deux  rives  de  magnifiques  promenades,  où  les  arbres, 
cette  fois,  n'ont  pas  l'air,  comme  partout  ailleurs ,  d'avoir  été  plantés  d'une 
main  avare,  car  Grenade  disparaît  sous  les  masses  de  verdure  qui  l'enve- 
loppent tout  entière.  A  l'ombre  de  cette  splendide  alameda,  ornée  de  fon- 
taines imposantes,  au  moins  par  leur  masse  et  par  les  vieilles  sculptures  qui 
les  décorent,  s'étendent  le  long  du  Xenil  de  larges  plates-bandes  d'arbustes 
en  fleur,  où  la  flore  du  midi  étale  sa  riche  végétation;  et,  au  fond  de  V ala- 
meda ,  le  tableau  se  ferme  par  les  croupes  rougeàtres  de  la  sierra  Colorado 
(montagne  Rouge),  sur  laquelle  Grenade  est  couchée  au  milieu  d'un  lit  de 
nopals  aux  larges  raquettes  épineuses. 

Même  après  votre  -entrée  dans  la  ville,  la  promenade  semble  continuer 
encore.  Une  large  avenue,  bordée  de  maisons  et  plantée  de  beaux  arbres, 
conduit  à  la  place  du  Théâtre,  la  seule  de  Grenade  qui  puisse  avoir  quelques 
prétentions,  assez  mal  fondées  encore,  à  former  une  place  régulière;  puis 
vient  un  quai ,  orné  des  deux  côtés  de  maisons  assez  belles  le  long  du  Darro  , 
et  puis  c'est  tout  :  vous  avez  vu  de  Grenade  tout  ce  qu'elle  a  de  passable  eu 
fait  d'habitations  et  de  rues.  Le  reste  n'est  plus  qu'un  ramas  indigeste  de 
maisons  semblables  à  celles  de  nos  vieilles  villes  du  nord,  moitié  bois, 
moitié  briques  ,  et  coupées  en  tous  sens  par  un  labyrinthe  de  ruelles  étroites 
et  tortueuses,  où  l'on  essaierait  en  vain  de  s'orienter,  car  c'est  à  peine  si  on 
aperçoit  le  ciel  du  fond  de  leurs  sales  et  étroites  profondeurs.  Dans  toutes 
ces  rues  circule  une  immense  population,  assez  bien  vêtue,  ma  foi!  et  où 
les  capas  ne  font  pas  faute ,  quoiqu'elles  cachent  sans  doute  bien  des  trous 
et  des  misères.  La  seule  place  dans  l'intérieur  de  la  ville  qui ,  à  défaut  de 
régularité  ,  ait  au  moins  quelque  étendue ,  est  celle  de  la  Capilania-Gcneral . 
vaste  édifice  carré,  de  la  fin  du  xvic  siècle ,  et  d'un  style  corrompu  qui 
lient  le  milieu  entre  la  renaissance  et  le  style  bâtard  qui  lui  succéda. 

Une  fois  qu'on  a  quitté  ces  rues  populeuses  et  sales  qui  forment  comme  le 


180  REVUE  DE  PARIS. 

noyau  de  la  ville  ,  viennent  de  grandes  rues  désertes,  peuplées  de  loin  en 
loin  de  vastes  hôtels,  imposans  au  moins  par  leur  masse  et  par  les  belles 
portes  dans  le  goût  de  la  renaissance  qui  les  décorent  presque  tous.  Or,  dans 
Grenade,  tout  ce  qui  ne  date  pas  des  Maures  date  des  rois  catholiques  et  de 
Charles-Quint.  La  renaissance  règne  ici  en  souveraine,  et  il  n'est  presque 
pas  d'intérieur  de  maison  un  peu  ornée  où  vous  ne  trouviez  quelque  bel 
escalier  à  pilastres  surbaissés,  ou  quelques-uns  de  ces  riches  plafonds  en 
bois  sculpté,  qui  attestent  que  les  flancs  de  la  sierra  Nevada  n'étaient  pas 
naguère  dépouillés  de  forêts  comme  ils  le  sont  aujourd'hui.  Dans  cette  partie 
de  la  ville ,  presque  à  chaque  coin  de  rue ,  vous  rencontrez  un  couvent , 
transformé  tantôt  en  caserne,  tantôt  en  archives,  et  le  plus  souvent  fermé 
comme  une  maison  à  louer  qui  attend  des  habitans.  Grenade,  la  dévote  Gre- 
nade, est  veuve  de  ses  moines  et  de  sa  milice  religieuse,  comme  l'Alhambra 
de  sa  garnison  moresque.  Ces  longues  façades  désertes,  aux  fenêtres  fermées 
et  souvent  dégradées,  ces  murs  qui  s'écroulent  quand  on  ne  les  démolit 
pas,  ces  amas  de  décombres  qui  s'entassent  peu  à  peu  à  la  même  hauteur 
que  les  voûtes  qu'elles  remplacent,  attristent  Grenade,  et  lui  donnent  çà  et 
là  l'aspect  d'une  ville  qui  viendrait  d'échapper  aux  misères  d'un  siège. 

La  fermeture  des  couvens,  cette  grande  et  nécessaire  mesure  qui  s'est 
opérée  en  Espagne  avec  une  si  étrange  facilité,  et  qui  a  prouvé  combien  était 
tombé  le  prestige  de  la  puissance  monastique,  s'est  accomplie  ici  sans  mou- 
vemens  populaires,  et  avec  une  espèce  d'ordre  systématique  qui  a  régné 
dans  le  désordre  même.  Les  dépouilles  des  monastères  de  toute  la  province, 
tableaux,  statues,  livres  et  oruemens  d'église,  ont  été  réunies  dans  le  beau 
couvent  de  San-Domingo.  Mais  au  milieu  de  l'inévitable  anarchie  qui  a 
Tégné  dans  toute  cette  opération,  à  peu  près  tout  ce  qu'il  y  avait  de  pré- 
cieux a  disparu  on  ne  sait  où  ni  comment.  Tous  les  bons  tableaux ,  les  riches 
ornemens  d'autels,  les  livres  de  quelque  valeur,  et  ils  étaient  beaucoup 
moins  communs  qu'on  ne  pense  dans  les  ignares  couvens  de  la  Péninsule, 
ont  passé  dans  des  mains  laïques,  qui  ont  cru  sans  doute  purifier  le  bien  de 
l'église  en  se  l'appropriant.  Grâce  à  un  effroyable  gaspillage  et  à  des  actes 
d'un  brutal  vandalisme  qui  ne  semble  pas  appartenir  à  ce  siècle,  ni  à  un 
peuple  civilisé,  on  a  détruit  encore  plus  qu'on  n'a  volé;  et  le  gouverne- 
ment ,  qui ,  dans  une  sage  pensée,  avait  voulu  réserver  pour  des  temps  meil- 
leurs ces  dépouilles  qu'il  destinait  aux  musées  et  aux  bibliothèques  de  la 
Péninsule,  n'y  trouvera  guère,  si  ces  temps  arrivent  jamais,  qu'un  amas 
poudreux  de  toiles  et  de  livres  rongés  par  les  rats  et  par  la  poussière ,  qui 
n'auront  pas,  après  tout,  fait  perdre  grand  chose  aux  arts  ni  à  la  science. 

J'ai  passé  quelques  heures  ace  couvent  de  San-Domingo,  et  je  ne  sais  pas 
au  monde  de  spectacle  plus  attristant,  plus  nauséabond  que  celui  de  ces 
immenses  et  noirs  corridors  remplis  de  tableaux  entassés  les  uns  sur  les 
autres,  et  tellement  couverts  de  poussière,  que  la  peinture  a  souvent  com- 
plètement disparu  sous  cet  enduit  épais  qui  la  recouvre.  Quelques  mains 


REVUE  DE   PARIS.  181 

pieuses,  des  mains  françaises,  ont  effacé  de  cinq  ou  six  de  ces  têtes  vénéra- 
bles le  masque  poudreux  qui  les  recouvrait;  mais,  hélas!  dans  ces  palimp- 
sestes de  l'art  espagnol,  je  n'ai  guère  aperçu  que  des  croûtes.  Une  esquisse 
deCano,  empreinte  d'une  grandeur  sombre  et  triste,  et  qui  représente  le 
Christ  versant  ses  douleurs  dans  le  sein  de  son  divin  père,  est  le  seul  tableau 
de  valeur  que  j'aie  aperçu  dans  ces  catacombes  pittoresques.  Le  baron 
Taylor  et  son  digne  émule,  M.  Dauzats,  qui  vient  de  recommencer  après 
lui  cette  difficile  mission,  rendue  plus  difficile  encore  par  le  succès  de  la 
première,  ont  dépisté,  avec  leur  flair  merveilleux  d'artistes  et  de  dénicheurs 
de  chefs-d'œuvre ,  ce  trésor  oublié  dans  la  poussière  où  il  gisait;  ils  en  ont 
offert  jusqu'à  500  piastres  (2,500  francs)  sans  pouvoir  l'obtenir,  et  d'ici  à 
quelques  années  cette  valeur  numéraire  (et  celle-là  au  moins  aurait  dû  être 
appréciée)  aura  probablement  disparu,  comme  tant  d'autres,  au  double 
détriment  de  l'art  et  des  finances  de  l'Espagne. 

Les  Espagnols  ont  reproché  amèrement  à  la  France  et  à  M.  Taylor  d'avoir 
profité  des  circonstances  malheureuses  où  elle  se  trouve  pour  venir  la 
dépouiller  de  ses  trésors;  mais,  avec  un  peu  plus  de  bonne  foi  et  un  amour- 
propre  national  mieux  entendu,  l'Espagne  aurait  reconnu  que,  dans  l'impos- 
sibilité où  elle  est  aujourd'hui  de  recueillir  toutes  ces  richesses  qui  s'éparpil- 
lent comme  l'eau  dans  les  mains  qui  les  recueillent,  et  de  donner  à  cette  œuvre 
pieuse  le  temps,  les  soins,  et  surtout  l'argent  nécessaires,  il  était  inévitable 
que,  par  une  voie  ou  par  l'autre,  une  bonne  partie  de  ces  trésors,  enlevés  à 
l'état  par  des  mains  espagnoles ,  passassent  tôt  ou  tard  dans  des  mains  étran- 
gères. Disons  plus  :  au  milieu  du  déplorable  vandalisme  qui  règne  ici  sous 
ce  rapport,  c'était  le  seul  moyen  de  préserver  ces  trésors  d'une  destruction 
inévitable,  et  plus  d'un  chef-d'œuvre  exhumé  de  la  boutique  d'un  brocan- 
teur n'existerait  plus  d'ici  à  dix  ans,  si  la  France  et  l'Angleterre  n'avaient 
un  marché  toujours  ouvert  pour  cette  riche  exportation  du  sol  espagnol. 

Enfin ,  une  considération  qui  n'est  pas  sans  importance,  ce  sont  les  sommes 
énormes  que  ces  deux  pays  ont  versées  dans  la  Péninsule  en  échange  des 
curiosités  de  tous  genres  qu'on  en  exporte  et  qu'on  en  exportera  sans  cesse 
en  dépit  de  toutes  les  prohibitions.  La  dime  de  piastres  que  l'Espagne  a  pré- 
levée sur  la  France  seule  depuis  deux  ans,  ne  peut  manquer  tôt  ou  tard  de 
rentrer  par  divers  canaux  dans  les  coffres  de  l'état.  D'ailleurs  l'Espagne  est 
assez  riche  en  œuvres  d'art  pour  en  prêter  aux  étrangers,  et  cette  inimitable 
collection  de  chefs-d'œuvre  qu'on  appelle  le  musée  de  Madrid,  et  l'Escurial 
avec  la  cathédrale  de  Séville,  ces  deux  autres,  musées  religieux  qui  servent 
de  pendant  au  musée  royal,  suffisent  à  eux  trois  pour  attester  les  inépuisa- 
bles trésors  d'art  et  de  science  que  renferme  la  Péninsule.  Quant  à  la  France, 
c'est  à  elle  d'apprécier  la  munificence  vraiment  royale  qui  a  présidé  à  la  for- 
mation d'un  musée  espagnol  à  Paris  et  comblé  cette  lacune  si  vivement 
sentie  par  tous  les  amis  de  l'art.  Pour  atteindre  ce  noble  but,  aucun  soin, 
aucune  dépense,  n'ont  été  épargnés,  et  il  faut  connaître  comme  moi  les  im- 


J82  REVUE   DE  PARIS. 

menses  difficultés  d'une  pareille  œuvre  pour  savoir  tout  ce  qu'y  ont  mis  de 
science,  de  patience  et  d'habileté,  les  hommes  vraiment  dévoués  auxquels 
elle  était  confiée. 

Après  les  tableaux ,  j'ai  visité  les  livres ,  et  la  visite  n'a  pas  été  moins  affli- 
geante; qu'on  se  figure  une  de  ces  vastes  bibliothèques  de  couvent,  dont  les 
hautes  et  larges  tablettes,  pliant  sous  le  poids  des  bouquins  entassés  dans 
tous  les  sens,  s'élèvent  jusqu'au  plafond  de  cette  immense  salle,  au  grand 
déplaisir  des  araignées  qu'on  a  dérangées,  pour  cette  fois  seulement,  de  leur 
studieuse  retraite.  Mais  ce  n'est  pas  tout  :  comme  l'Escurial  lui-même  n'eut 
pas  suffi  à  recevoir  cette  défroque  plus  ou  moins  littéraire  de  tous  les  cou- 
vens  de  la  province  de  Grenade,  après  avoir  essayé  de  dresser  un  inventaire 
de  cet  héritage  ab  intestat ,  et  d'y  mettre  une  espèce  d'ordre,  la  commis- 
sion nommée  à  cet  effet  semble  y  avoir  renoncé  de  guerre  lasse  :  une 
effroyable  pile  d'in-folios  amoncelés  couvre  le  plancher  jusqu'à  la  hauteur 
de  sept  ou  huit  pieds.  Certes,  la  pile  de  manuscrits  grecs  qu'Omar  est  ac- 
cusé, à  tort,  dit  Gibbon,  d'avoir  fait  brûler  à  Alexandrie,  et  qui  chauffa 
huit  mois  durant  les  bains  de  toute  la  ville,  ne  devait  guère  monter  plus 
haut  que  celle-là;  mais  quand  on  en  aurait  allumé,  tout  un  hiver,  tous  les 
braseros,  et  fait  bouillir  tous  les  pucheros  (  pots-au-feu  )  de  Grenade,  la 
science  ,  je  crois ,  n'y  aurait  pas  perdu  grand'chose. 

J'eus  le  courage  d'entrer  jusqu'aux  genoux  dans  ce  terrain  mouvant  qui 
se  dérobait  sous  moi,  et  d'essayer  de  gravir  cette  montagne  de  science,  dont 
peu  d'hommes  peuvent  se  vanter  d'avoir  atteint  le  faîte;  j'avalai  à  plein  go- 
sier la  docte  poussière  qui  s'en  échappait  ;  je  soulevai,  en  pensant  au  Lutrin 
de  Boileau,  ces  in-folios  épais  aux  reliures  cerclées  de  fer,  qui  eussent  fourni 
des  munitions  à  ses  belliqueux  chanoines  pour  bien  des  escarmouches.  Je 
furetai,  comme  un  rat  d'église  cherchant  sa  provende,  au  milieu  de  ces  sté- 
riles richesses,  qui  laissaient,  hélas!  bien  à  jeun  mon  appétit  d'historien. 
Mais  ce  fut  peine  perdue  ;  l'éternelle  théologie ,  cette  plaie  des  bibliothèques 
qui  m'a  fait  tant  de  fois  maudire  l'invention  de  l'imprimerie,  faisait  presque 
à  elle  seule  les  frais  de  ce  bûcher  tout  préparé  pour  les  flammes  d'unauto- 
da-fé,  qui  peut  seul  eu  faire  bonne  et  prompte  justice.  Pendant  plus  de  deux 
heures ,  je  ne  rencontrai  pas  un  seul  livre  de  quelque  valeur,  pas  un  seul 
qui  méritât  d'être  payé  plus  cher  que  le  poids  auquel  on  les  vendra.  Les 
livres  même  rangés  soi-disant  en  ordre  sur  les  tablettes,  l'étaient  de  ma- 
nière à  ce  que  jamais  deux  volumes  du  même  ouvrage  ne  s'y  trouvassent  à 
côté  l'un  de  l'autre.  Mais,  en  revanche,  j'y  rencontrai  plus  d'éditions  des 
bulles  et  des  décrétales  du  saint  père  que  je  ne  me  rappelle  en  avoir  vu  de 
ma  vie;  des  bibles,  de  quoi  en  fournir  à  la  société  biblique  de  Londres  pour 
toutes  les  tribus  sauvages  des  deux  Amériques,  et  assez  de  sermons  pour 
défrayer  pendant  tout  un  carême  toutes  les  chaires  de  l'Espagne.  Enfin,  au 
bout  de  deux  heures  de  recherches  inutiles,  je  me  décidai  à  lever  le  siège, 
et  à  faire  comme  la  commission  qui,  ayant  reçu  l'ordre  de  classer  ces  livres 


REVDE   DE    PARIS.  183 

et  d'en  dresser  l'inventaire,  a  fait  ce  qu'on  fait  en  Espagne,  n'a  rien  répondu 
et  a  laissé  les  choses  dans  l'état  où  elles  se  trouvaient. 

Sans  doute,  au  milieu  de  ce  fatras  indigeste,  il  se  trouve  quelques-uns  de 
ces  livres  précieux  que  la  poussière  des  cloîtres  a  rongés  pendant  tant  de 
siècles,  et  que  parfumera  peut-être  bientôt  le  poivre  de  l'épicier;  car  tous 
ces  livres,  ou  presque  tous,  seront  vendus  au  poids,  et  je  me  répète  à  moi- 
même,  pour  me  consoler,  que  c'est  à  peu  près  la  seule  valeur  qu'ils  aient.  Le 
gouvernement  espagnol,  par  une  de  ces  bonnes  inspirations  dont  il  faut  lui 
savoir  gré  au  milieu  des  affreuses  circonstances  où  il  se  trouve,  avait  songé 
à  composer,  dans  chaque  province,  une  bibliothèque  et  un  musée  publics 
avec  les  dépouilles  des  couvens;  mais  il  faut  plus  de  prospérité  et  plus  de 
loisirs  à  la  malheureuse  Espagne  pour  que  cette  pensée  pieuse  s'exécute.  En 
attendant,  l'oeuvre  de  gaspillage  et  de  destruction  s'accomplit  partout,  et  des 
milliers  de  livres  ont  déjà  été  vendus  au  poils ,  tandis  que  les  toiles  des 
tableaux  servaient  à  abriter  le  bivouac  ou  à  essayer  les  sabres  des  soldats 
casernes  dans  les  monastères,  comme  les  archives  de  l'Alhambra  ont  servi, 
dit-on  ,  à  faire  des  cartouches  du  temps  de  la  guerre  de  l'indépendance. 

Sortons  enfin  de  toute  cette  crasse  et  de  toute  cette  poussière  scientifique, 
pour  respirer  l'air  pur  et  parfumé  des  coteaux  de  Grenade.  Vous  n'avez 
qu'à  choisir  entre  les  promenades;  de  quelque  côté  que  vous  dirigiez  vos 
pas,  à  peine  êtes-vous  sortis  de  la  ville,  que  vous  vous  trouvez  au  milieu 
des  plus  belles  vues  du  monde,  que  cinq  cents  pas  de  montée  mettent  à 
votre  disposition.  J'ai  essayé  de  toutes  ces  vues,  je  les  ai  toutes  comparées, 
et  il  faudrait  les  décrire  une  à  une  pour  donner  une  idée  de  l'inépuisable 
variété  d'aspects  qu'elles  présentent.  La  plus  vaste  de  toutes,  et  qui  res- 
semble le  plus  à  un  panomara ,  est  celle  de  la  tour  de  la  Vêla,  la  plus  haute 
des  tours  de  l'Alhambra;  de  là ,  vous  planez  à  vol  d'oiseau  sur  toute  la  riche 
wega ,  et  vous  avez  l'avantage  de  plonger  à  la  fois  sur  les  deux  riches  ravins 
du  Xenil  et  du  Darro,  qui,  comme  le  Tage  ,  roule  de  l'or  dans  ses  flots. 
Mais,  en  même  temps,  toute  vue  prise  de  l'Alhambra  a  cet  inconvénient 
que  vous  y  perdez  la  vue  de  l'Alhambra  lui-même,  le  plus  splendide  orne- 
ment de  tous  les  paysages  de  Grenade.  Une  des  meilleures  positions  est 
celle  que  présente,  à  l'extrémité  de  l'Alameda,  derrière  un  joli  pont,  une 
chapelle  isolée,  située  sur  une  hauteur  sur  la  rive  gauche  du  Xenil,  et  mieux 
encore,  une  aire  découverte  ou  plate-forme  à  battre  le  grain  qui  s'élève  un 
peu  plus  haut  et  domine  la  chapelle  elle-même.  Vous  apercevez  de  là,  au 
soleil  couchant,  une  ravissante  silhouette  de  Grenade,  dont  les  cinquante 
clochers  se  découpent  iransparens  sur  un  fond  d'or  et  de  lumière,  taudis 
que  la  fumeuse  vallée  semble  nager  dans  un  brouillard  chaud  et  rosé  qui 
confond  toutes  les  distances  et  adoucit  toutes  les  formes. 

Mais  une  vue  incomparablement  plus  vaste  et  plus  saisissante  est  celle 
qu'on  trouve  sur  l'esplanade  de  los  Martyres,  couvent  situé  à  quelques  cen- 
taines de  pieds  plus  haut  sur  la  rive  droite  ,  à  côté  de  l'Alhambra.  Rien  ne 
peut  rendre  la  magnificence  du  coup  d'œil  qui  se  déroule  de  là  à  vos  yeux, 


184  REVUE  DE  PARIS. 

une  ou  deux  heures  avant  le  coucher  du  soleil.  Alors  ses  rayons  plus  inclinés 
viennent  prendre  par  le  flanc  les  murs  rougeâtres  de  l'Alhambra  et  y  pro- 
duisent des  effets  de  lumière  vraiment  magiques.  Les  torres  vermejas , 
vastes  massifs  de  briqueterie  qui  s'élèvent  à  gauche  de  l'Alhambra  sur  un 
sol  vermeil  comme  eux,  étincellent  comme  embrasés  par  un  vaste  incendie 
qui  semble  courir  le  long  des  remparts  de  l'Alhambra.  La  fabrique  impo- 
sante et  carrée  du  palais  de  Charles-Quint  s'élève  au-dessus  d'eux  avec  ses 
grandes  fenêtres  percées  à  jour,  comme  si  la  flamme  avait  déjà  dévoré  ses 
planchers  et  son  toit;  Grenade  assise  dans  la  plaine,  au  pied  même  de  l'Al- 
hambra, qu'on  dirait  prêt  à  s'écrouler  sur  elle,  s'étale  fraîche  et  reposée  au 
milieu  de  son  lit  de  verdure,  avec  la  pointe  de  ses  clochers  et  les  larges 
assises  de  pierre  de  sa  cathédrale  dorées  par  les  obliques  rayons  qui  passent 
déjà  sur  elle  sans  l'atteindre;  derrière  Grenade  se  déroule  au  loin  vers  l'Oc- 
cident, l'immense  rega,  ceinte  de  deux  côtés  par  de  hautes  et  blondes  col- 
lines qui,  partout  ailleurs  qu'en  Espagne,  s'appelleraient  des  montagnes,  et 
terminée,  à  son  extrémité,  par  une  porte  étroite,  véritable  porte  d'Hespé- 
ric,  par  laquelle  sort  lentement  le  soleil. 

L'ombre  se  répand  peu  à  peu  sur  la  vallée;  l'incendie  s'éteint  sur  l'Al- 
hambra, les  chauds  et  blonds  reflets  du  soir  se  retirent  des  frais  ravins  du 
Xenil,  où  plonge  votre  vue,  et  une  sensation  profonde  de  tristesse  et  de 
froid  semble  descendre  sur  toute  la  nature;  mais  retournez-vous  alors,  et 
vous  verrez  derrière  vous  l'immense  sierra  Nevada,  dont  les  deux  pics,  à 
peine  distincts  du  reste  de  la  chaîne,  s'élèvent  à  l'énorme  hauteur  de  près  de 
onze  mille  pieds,  encore  tout  étincelante  des  dernières  clartés  du  jour  qui 
a  quitté  la  vallée.  Ses  flancs  nus  et  grisâtres,  où,  sur  un  espace  de  dix 
lieues,  vous  n'apercevez  pas  un  arbre,  cachent  alors  leur  nudité  sous  d'ad- 
mirables teintes  rosées  qui  l'enveloppent  tout  entière  depuis  la  moitié  de  sa 
hauteur.  Puis,  l'ombre  monte  pas  à  pas  le  long  de  ses  gigantesques  flancs; 
bientôt  les  deux  pics  de  Velcta  et  de  Mulahacen  conservent  seuls  une  der- 
nière teinte  de  lumière  qui  disparaît  à  son  tour,  et  cesse  de  faire  étinceler 
comme  autant  de  points  blancs  les  faibles  restes  de  neige  que  n'ont  pas  fondus 
les  chaleurs  de  ce  terrible  été. 

Alors  la  nuit  est  venue,  vous  le  croiriez  du  moins;  mais  dans  celte  atmo- 
sphère si  pure  et  si  transparente,  que  les  objets  les  plus  distans  semblent  se 
rapprocher  de  vous,  tant  ils  se  dessinent  avec  une  netteté  merveilleuse,  il 
semble  que  l'air  ait  tellement  été  imbibé  de  lumière,  que  les  ténèbres  de 
la  nuit  aient  peine  à  la  chasser.  Une  demi-heure  après  le  coucher  du  soleil, 
une  sorte  de  reflet  transparent  du  jour  qui  s'est  enfui  remplit  encore  toute 
l'atmosphère.  Le  crépuscule,  qui  cesse  d'exister  entre  les  tropiques ,  se  pro- 
longe en  Andalousie  plus  que  je  ne  l'ai  vu  encore  dans  aucun  pays,  plus  qu'à 
Paris ,  plus  qu'à  NapJes  même.  Ignorant  que  je  suis ,  je  laisse  à  la  science  le 
soin  de  déterminer  les  causes  de  ce  phénomène,  dont  je  jouis  pour  ma  part 
en  attendant  que  d'autres  me  l'expliquent. 

Cette  froide  traduction  sur  le  papier  d'un  des  plus  beaux  paysages  qui 


REVUE   DE   PAIUS.  185 

soient,  je  crois,  sur  la  face  du  globe,  ne  donne  qu'une  idée  bien  imparfaite 
du  panorama  de  los  Martyres ,  où  j'allais  presque  cliaque  soir  voir  coucher 
le  soleil.  Mais,  si  l'on  veut  varier  les  points  de  vue,  et  changer  en  quelque 
sorte  les  coulisses  de  cette  décoration  de  théâtre,  on  peut  monter,  sur  la 
rive  droite  du  Darro ,  à  une  petite  église  isolée,  qu'on  appelle  Santa-Maria, 
et  qui  s'élève  toute  seule  au  sommet  des  vieux  murs  d'enceinte  de  Grenade, 
sur  une  colline  toute  grise  et  toute  désolée.  De  ce  point  élevé,  bien  connu 
des  peintres,  vous  plongez  sur  le  ravin  du  Darro  plus  vert  et  plus  pitto- 
resque encore  que  celui  du  Xenil ,  et  dominé  par  le  vaste  séminaire  des  cha- 
noines, le  seul  couvent  encore  habité  que  j'aie  rencontré  dans  la  Péninsule. 
De  l'autre  coté  du  ravin,  vous  voyez  se  dresser  à  pic  sur  l'abîme  les  hautes 
tours  de  l'Alhambra,  dont  vous  pouvez  mieux  apprécier  de  ce  point  l'im- 
mense étendue,  et  les  frais  ombrages  du  Généralife,  dont  les  blancs  portiques 
ressortent  au  milieu  des  touffes  d'orangers  et  des  noirs  cyprès  qui  l'en- 
tourent. Quelques  notes  fausses  pourtant  se  mêlent  à  cet  harmonieux  con- 
cert :  une  ou  deux  grandes  tours  de  l'Alhambra  et  quelques  bastions  badi- 
geonnés à  neuf  et  passés  à  la  chaux  contrastent  péniblement  avec  les  beaux 
tons  vermeils  de  cette  vénérable  ruine,  et  un  belvédère  tout  neuf  et  coquet- 
tement blanchi  étale  sa  fraîcheur  de  mauvais  goût  et  son  luxe  de  parvenu 
à  côté  des  vieilles  fabriques  du  Généralife.  Mais  ce  sont  là  de  ces  désappoin- 
temens  d'artiste  qu'il  faut  prendre  en  patience,  en  remerciant  encore  les 
moines  et  les  Espagnols  de  nous  avoir  conservé  tant  de  chefs-d'œuvre,  même 
en  les  gâtant. 

Et  puisque  j'en  suis  sur  le  Généralife,  dont  je  n'ai  pas  assez  vanté  le 
charme  agreste  et  les  beautés  toutes  champêtres,  il  est  bon  de  signaler  aux 
artistes  et  aux  amateurs  de  belles  vues,  celle  qu'on  aperçoit  des  fenêtres  de 
l'appartement  où  se  conservent  les  portraits  de  Boabdil,  des  rois  catholiques 
et  des  infans  de  Grenade.  Cette  vue,  toute  différente  des  autres,  est  extrê- 
mement réduite,  car  elle  n'embrasse  qu'une  faible  portion  de  Grenade, 
appelée  l'Albaycin,  et  du  ravin  de  Darro,  avec  une  hauteur  où  s'élèvent 
sept  ou  huit  grandes  fabriques  de  couvens,  toutes  pittoresques  à  l'envi  l'une 
de  l'autre.  Nulle  part  comme  à  cette  place,  la  sierra  de  Elvira,  petite 
montagne  isolée  qui  s'élève  entre  Grenade  et  la  longue  sierra  que  traverse 
la  route  d'Alcala,  ne  se  présente  sous  un  aussi  ravissant  aspect  :  cette  mon- 
tagne entièrement  nue,  mais  admirable  de  forme,  se  compose  de  divers 
mamelons  étages  l'un  au-dessus  de  l'autre,  et  que  le  soleil,  en  descendant 
sur  l'horizon,  sème  de  larges  flaques  d'ombre  qui  ressemblent  à  des  forêts, 
et  de  clairières  de  lumière  qu'on  prendrait  pour  des  moissons.  La  mer- 
veilleuse transparence  de  l'air  ajoute  un  charme  singulier  à  ce  paysage  si 
simple,  si  borné,  et  qu'encadre  aisément  la  bordure  d'une  fenêtre.  Plus 
d'une  fois,  en  le  contemplant ,  j'ai  pensé  à  cette  assertion  si  vraie  de  l'auteur 
des  Martyrs,  «  que  la  lumière  estj l'ame  du  paysage,  et  qu'une  simple 
falaise  nue  du  golfe  de  Naples,  éclairée  par  le  soleil  d'Italie,  est  plus  réclle- 

TOME    XL VII.        NOVEMBRE.  13 


186  REVUE   DE  PARIS. 

ment  pittoresque  que  tous  les  verts  paysages  de  l'Angleterre  et  de  la  Nor- 
mandie, »  et  Dieu  sait  que  ce  qui  est  vrai  à  Naples  l'est  encore  plus  à  Gre- 
nade. 

J'ai  décrit ,  je  crois ,  assez  en  conscience  les  environs  de  Grenade ,  pour 
qu'on  me  pardonne  de  ne  rien  dire  de  l'intérieur  de  la  ville.  Seulement,  les 
deux  rues  principales ,  les  deux  artères  où  circule  toute  la  population  et  tout 
le  commerce  de  Grenade,  la  calle  Mesones  et\a  calle  Zacatin,  ruelles  étroites 
et  tortueuses  composées  de  baraques  en  bois,  hautes  et  étroites,  assez 
semblables  à  celles  qui  peuplent  encore  les  quartiers  marchands  du  vieux 
Paris,  donnent  une  idée  exacte,  mais  fort  peu  attrayante,  de  ce  que  devait 
être  l'intérieur  d'une  ville  arabe.  Ce  peuple  pittoresque,  qui,  malgré  l'étouf- 
fante chaleur,  se  promène  drapé  dans  sa  capa,  ces  faces  brunes  et  animées, 
à  l'œil  et  aux  cheveux  noirs,  au  profil  régulier  de  l'Arabe,  qu'il  ne  faut 
pas  confondre  avec  cet  ignoble  galbe  africain  ou  plutôt  nègre  ,  qui  tient  le 
milieu  entre  l'homme  et  la  béte  ,  figurent  bien  à  coté  de  ces  maisons  toutes 
moresques,  qui  portent  à  chaque  coin  les  traces  de  leur  vénérable  antiquité. 
Le  nombre  de  maisons  arabes  plus  ou  moins  défigurées,  que  l'on  rencontre 
dans  Grenade,  est  réelement  incalculable;  mais  c'est  surtout  le  long  du 
ravin  du  Darro  que  se  trouve,  à  chaque  pas,  l'empreinte  de  la  domination 
moresque:  ici  c'est  une  belle  porte  arabe,  enchâssée  dans  un  mur  moderne, 
avec  son  cintre  élégant  et  ses  fines  arabesques,  alourdies  par  deux  doigts 
de  chaux  dont  on  l'a  soigneusement  recouverte,  ou  bien  deux  étroites  fenê- 
tres jumelles,  séparées  par  une  svelte  colonnette;  plus  loin,  ce  sont  les  rui- 
nes hardies  d'un  pont,  dont  le  cintre,  à  peine  indiqué,  devait  s'élever  de 
cinquante  pieds  au  moins  au-dessus  du  torrent,  et  au-dessus  duquel  se 
dressent  à  pic  les  gigantesques  parois  de  l'Alhambra.  Plus  près  enfin,  c'est 
une  mosquée  arabe,  convertie  en  église,  et  dont  l'intérieur  est  chrétien, 
grâce  aux  lourdes  ciselures  de  bois  doré  qui  en  recouvrent  toutes  les  parois, 
taudis  qu'au  dehors  une  gracieuse  tour  moresque,  enduite,  il  est  vrai,  de 
l'inévitable  chaux,  élale  ses  mosaïques  de  faïence  bleue  et  les  cintres  de 
ses  légères  arcades. 

J'ai  peu  vu  les  monumens  modernes  de  Grenade  :  il  en  est  cependant  quel- 
ques-uns qu'on  peut  voir  encore  après  l'Alhambra.  L'hôpital  des  fous,  im- 
mense édifice  carré ,  plus  semblable  à  une  forteresse  qu'à  un  hôpital,  mérite: 
surtout  une  mention.  Sa  façade,  en  style  de  la  renaissance,  et  surtout  l'ad- 
mirable galerie  couverte  où  l'on  entre  par  la  porte  principale  sous  un  toit 
de  bois  sculpté  de  plus  de  deux  cents  pieds  de  long  ,  sont  d'un  effet  imposant 
et  sévère.  Mais  Dieu  vous  garde  de  visiter  en  détail,  comme  je  l'ai  fait,  l'in- 
térieur de  cet  hospice,  où  règne  la  plus  dégoûtante  malpropreté,  et  où  les 
malheureux  aliénés,  enfermés  dans  des  cages  de  bois  où  l'air  et  la  lumière 
ne  pénètrent  qu'à  peine ,  achèvent  d'y  perdre  le  peu  de  raison  que  le  ciel 
leur  avait  laissée  ,  et ,  gisant  tout  nus  dans  un  coin  dans  unestupide  impassi- 
bilité, finissentpar  tenir  plus  de  la  béte  que  de  l'homme.  J'en  vis  un ,  cou- 
ché sur  quelques  haillons  entassés,  et  qui  paraissait  plus  abattu  que  les 


REVUE   DE   PARIS.  18T 

autres.  Je  demandai  ce  qu'il  avait  :  Oh  a  quello  esta  moriendo  ;  celui-là 
se  meurt ,  me  dit  tranquillement  mon  gardien ,  et  nous  passâmes  à  un  autre. 
La  population  de  Grenade  est  une  population  douce  et  paisible,  dont  le 
caractère  contraste  vivement  avec  les  mœurs  dures  et  féroces  des  Malague- 
nos  (  habitans  de  Malaga  ) ,  qui  jouissent,  dans  toute  l'Espagne,  d'une  assez 
triste  réputation  :  est-elle  méritée?  je  n'en  sais  rien.  Le  seul  grief  que  j'aie 
à  reprocher  à  Malaga  ,  c'est  qu'on  m'y  a  deux  fois  volé  mon  mouchoir,  bien 
qu'une  fois,  grâce  à  l'agilité  de  mes  jambes  et  au  bâton  dont  je  le  menaçais, 
le  voleur  ait  jugé  plus  prudent  de  me  le  restituer.  Mais  ce  n'est  pas  assez 
encore  pour  justifier  le  proverbe  espagnol  :  «  Quand  tu  as  tué  ton  père  et 
violé  ta  mère  ,  va-t-en  à  Malaga.  »  Grenade,  du  reste,  jouit  d'une  réputa- 
tion beaucoup  meilleure ,  et  la  mérite.  Aussi  bien  me  rappelai-je ,  en  regar- 
dant sa  fertile  vega ,  ces  vers  du  Tasse ,  que  j'estropie  sans  doute  en  les  citant  : 

.  .  .  .Pingue  la  terra  e  molle 
Simili  a  se  egli  abitator  produce. 

Et  en  effet,  la  race  favorisée  du  ciel  qui  habite  cet  heureux  coin  de  terre 
semble  molle  et  grasse  comme  le  sol  qu'elle  habite.  Les  crimes  sont  plus 
rares  à  Grenade  que  dans  le  reste  de  l'Andalousie;  les  bullangas  (émeutes 
y  sont  inconnues,  et  les  élections ,  sauf  un  duel  dont  Grenade  parlera  long- 
temps, s'y  sont  passées  avec  une  édifiante  régularité. 

J'ai  compris ,  en  voyant  le  dimanche  ce  peuple  affamé  de  plaisirs  ,  sortir 
en  bourdonnant  de  sa  ruche ,  et  se  répandre  comme  un  essaim  dans  les  rians 
environs  de  sa  cité,  la  vie  molle  et  sensuelle  des  Africains,  qu'amollirent  si 
vite  les  délices  de  l'Andalousie.  Rien  de  plus  gai,  rien  de  plus  bruyant  que 
Grenade  et  ses  alentours  un  jour  de  fête;  rien  de  plus  pittoresque  que  tous 
ces  citadins  bien  vêtus,  bien  repus,  le  dimanche  du  moins  (je  n'en  réponds 
pas  pour  le  reste  de  la  semaine),  et  animant  de  leurs  groupes  joyeux  les 
verts  sentiers  qui  bordent  le  Darro  et  le  Xenil.  Au  milieu  de  cette  sombre 
atmosphère  de  tristesse  qui  enveloppe  l'Espagne  depuis  tant  d'années,  c'est 
quelque  chose  de  si  rare  que  la  gaieté ,  que  Grenade,  avec  ses  habits  de  fête, 
la  joie  au  front  et  le  sourire  sur  les  lèvres,  m'en  parut  cent  fois  plus  pitto- 
resque; et  en  regardant  ce  peuple  insouciant,  qu'on  pourrait  rendre  heu- 
reux à  si  peu  de  frais ,  je  maudis  les  stupides  exigences  du  despotisme ,  qui , 
pendant  trois  siècles,  a  su  rendre  tant  de  dons  inutiles,  et  ruiner  l'Espagne 
en  même  temps  que  l'asservir. 

Je  ne  quitterai  pourtant  pas  Grenade  sans  dire  un  mot  de  sa  somptueuse 
cathédrale,  malheureusement  trop  moderne  pour  que  j'en  puisse  louer  le 
dessin  et  le  style,  mais  qui  n'en  est  pas  moins  d'un  effet  imposant.  La  seule 
chose,  à  vrai  dire,  qui  mérite  d'y  fixer  l'attention,  ce  sont  les  deux  admi- 
rables tombeaux  en  marbre,  dans  le  plus  pur  goût  de  la  renaissance,  dont 
le  gouvernement  fiançais  vient  de  faire  prendre  les  moules,  et  qu'on  verra 
bientôt,  j'espère,  à  notre  Ecole  des  Beaux- Arts,  à  côté  du  clief-d'œuvre  de 
Michel-Ange,  si  dignement  traduit  par  Sigalon.  De  ces  deux  tombeaux, 

13. 


188  REVUE    DE    PARIS. 

l'un,  le  plus  léger  et  le  plus  gracieux,  est  celui  de  Philippe-le-Beau  et  de 
Jeanne-la-Folle ,  la  malheureuse  mère  de  Charles-Quint.  Leurs  deux  statues, 
d'un  admirable  fini,  sont  couchées  sur  le  tombeau  ,  et  l'amoureuse  reine, 
morte  à  la  fois  de  regret  et  de  jalousie ,  a  enfin  fixé  à  côté  d'elle,  sur  son  lit 
de  marbre,  son  infidèle  époux. 

Le  couple  qui  repose  sur  l'autre  tombeau  porte  des  noms  plus  grands  et 
plus  historiques  encore  :  c'est  Ferdinand  d'Aragon,  c'est  Isabelle-la-Grande, 
ce  sont  ces  rois  catholiques,  les  premiers  qui  aient  doté  l'Espagne  de 
ce  qui  lui  manqua  pendant  tant  de  siècles  et  de  ce  qui  lui  manque  encore 
aujourd'hui,  de  l'unité,  sans  laquelle  il  n'y  a  ni  peuple  ni  royauté;  c'est 
Ferdinand  et  Isabelle  ,  les  conquérans  de  Grenade,  les  dévots  souverains 
qui  arrachèrent  du  sol  de  la  Péninsule  le  dernier  rejeton  qui  germât  encore 
sur  la  souche  abattue  de  l'empire  arabe,  et  firent,  pour  la  première  fois, 
peser  l'Espagne  de  tout  le  poids  de  sa  puissante  unité  dans  la  balance  des 
destinées  de  l'Europe.  Sur  son  tombeau,  comme  dans  son  portrait,  que  j'ai 
vu  au  Généralife ,  la  grande  Isabelle ,  je  le  dis  à  regret ,  au  risque  de  désen- 
chanter quelques-unes  de  ces  illusions  dont  on  aime  à  se  bercer,  n'a,  sur  la 
toile  comme  sur  le  marbre,  rien  d'héroïque  ni  de  grand  ;  c'est  une  bonne 
et  ronde  figure  bourgeoise ,  au  teint  frais  comme  une  Biscayenne,  et  dont  la 
vie  routinière  semble  se  partager  tout  doucement  entre  la  messe  et  le  mé- 
nage. Son  bréviaire,  qu'elle  tient  à  la  main,  au  moins  dans  son  portrait, 
semble  l'occuper  beaucoup  plus  que  les  héroïques  pensées  qui  remplirent 
toute  sa  vie.  Quant  à  son  époux,  le  marbre  l'a  flatté  plus  que  la  toile.  Il  y  a 
de  la  force  et  de  la  volonté  dans  le  repos  de  cette  figure ,  puissante  encore  , 
lors  même  qu'elle  est  endormie.  Mais  sur  la  toile,  que  je  soupçonne  plus 
exacte,  le  cauteleux  Aragonais  est  un  personnage  court  et  trapu ,  à  peu  près 
ressemblant  à  notre  compère  Louis  XI,  avec  sa  fausse  bonhomie  et  sa  bour- 
geoise simplicité  de  manières  et  de  costume.  Le  regard  est  décidé  sans  être 
franc,  et  l'épais  sourcil  qui  le  recouvre  le  voile  sans  l'adoucir.  On  reconnaît 
bien  là  l'homme  qui,  par  astuce  plus  que  par  force,  réunit  sous  sa  puis- 
sante main  tous  ces  morceaux  de  royaumes,  et  les  pétrit  pour  en  faire 
l'Espagne.  Est-ce  sa  faute  si ,  plus  tard,  dans  de  plus  faibles  mains ,  la  masse 
incohérente  a  cessé  de  former  un  tout,  sans  pouvoir  jamais  complètement 
ni  se  séparer  ni  se  réunir  ? 

Après  le  tombeau  en  effigie  vient  le  tombeau  réel;  sous  ces  deux  gigan- 
tesques reposoirs  de  marbre,  longs  chacun  d'environ  dix  pieds,  se  trouve 
une  chapelle  souterraine  qui  renferme  les  quatre  cercueils  recouverts  de 
plomb.  Depuis  le  jour  où  ils  y  ont  été  déposés,  aucune  main  profane  ne  les 
a  touchés;  et  cette  royale  poussière,  dans  le  Saint-Denis  de  l'Espagne,  a 
du  moins  traversé  intacte  toutes  les  révolutions  et  tous  les  orages  qui  ont 
passé  sur  ce  malheureux  pays. 

ROSSEEUW  S.UM-HlLAIRE. 

Grenade,  24  septembre. 


Critique  Sxttévaivt. 


WASHINGTON  LEVERT, 

Par  71.  JLéon  Gozlan. 


L'auteur  le  dit  en  termes  exprès  dans  sa  préface  :  ce  qu'il  a  voulu ,  c'est 
constater,  et  combattre,  par  conséquent,  l'influence  croissante  du  scepti- 
cisme. Il  est  inutile  de  remarquer  ici  que  le  mot  scepticisme,  dans  la  bou- 
che de  M.  Léon  Gozlan,  ne  signifie  point  exclusivement,  comme  au  xvme  siè- 
cle, la  raillerie  des  choses  saintes ,  l'incrédulité  religieuse ,  l'impiété.  Depuis 
Voltaire,  le  scepticisme  a  marché  de  conquête  en  conquête;  nul  ne  l'ignore. 
La  religion  une  fois  envahie ,  il  a  fait  successivement  irruption  dans  la  poli- 
tique, dans  la  science,  dans  la  poésie  même;  l'école  de  Byron  est  là  pour 
l'attester.  Nous  ne  songeons  pas  à  nier,  certes,  les  améliorations  positives 
que  l'humanité  doit  aux  premiers  efforts  du  scepticisme.  C'est  par  lui 
qu'ont  été  enfantées  les  idées  révolutionnaires  passées  à  l'état  de  principes 
aujourd'hui.  C'est  lui  qui  a  montré  aux  hommes  les  plus  aveugles  l'ambi- 
tion, sous  les  apparences  menteuses  du  dévouement  et  de  la  miséricorde, 
accroupie  au  pied  des  trônes  et  des  autels.  C'est  lui  qui,  après  avoir  ou- 
vert tour  à  tour  le  manteau  royal  et  la  robe  sacerdotale  pour  laisser  pa- 
raître, au  lieu  du  prétendu  ministre  céleste  et  infaillible,  l'homme  de  chair 
et  d'os,  a  commencé  la  grande  lutte  du  droit  contre  le  privilège  au  cri  de 
Liberté  !  C'est  lui  encore  qui  a  déposé  ,  dans  le  sol  labouré  par  la  bataille, 
ces  germes  féconds  de  réforme  sociale  dont  les  timides  redoutent  déjà  les 
fruits.  Nous  reconnaissons  tout  cela ,  mais  nous  ne  pouvons  nous  dissimuler 
cependant  que,  si  l'on  n'y  met  ordre,  le  scepticisme  finira  par  gâter  lui-même 
son  œuvre.  A  ceux  que  nos  paroles  surprendraient,  nous  demanderions  :  N'y 
a-t-il  pas  des  poisons  qui,  pris  à  de  certaines  doses,  rendent  la  sauté  aux 
malades;  mais,  pris  sans  mesure,  tuent  les  mieux  portans?  Ainsi  fait  le 


190  REVUE   DE  PARIS. 

scepticisme.  Une  rivière  débordée  engraissera  d'abord  le  champ  qu'elle  aura 
couvert;  mais,  si  elle  y  séjourne  trop  long-temps,  n'anéantira-t-elle  pas 
les  espérances  du  laboureur  au  lieu  de  lui  préparer  une  abondante  récolte  ? 
Le  scepticisme  est  comme  la  rivière  dont  il  s'agit.  En  un  mot ,  pour  expri- 
mer notre  pensée  le  plus  clairement  possible,  nous  croyons  qu'il  eu  est  du 
scepticisme  comme  de  ces  épées  à  deux  tranchans  qui,  la  guerre  finie, 
devenant  inutiles,  sinon  dangereuses,  doivent  être  remises  prudemment 
dans  le  fourreau. 

Le  livre  de  M.  Léon  Gozlan  vient  à  l'appui  de  notre  opinion  sur  le  scepti- 
cisme. 

Pour  rendre  sensible ,  palpable,  si  cela  se  peut  dire ,  la  vérité  qu'il  entre- 
prenait de  démontrer,  l'auteur  songea  à  créer  des  personnages  symboliques. 
Mais  auparavant ,  et  afin  de  ne  se  point  trouver  en  contradiction  avec  la 
logique,  il  dut  étudier  patiemment  la  marche  de  l'ennemi  qu'il  allait  com- 
battre. Il  reconnut  que  c'est  au  cœur,  comme  étant  le  siège  des  passions, 
que  vise  d'abord  le  scepticisme;  après  quoi  il  s'adresse  à  l'esprit. 

Le  cœur,  en  effet,  est  bien  plus  facile  à  gagner  que  l'esprit;  plus  maté- 
riel ,  par  conséquent  plus  vulnérable.  L'esprit  raisonne  froidement ,  discute , 
demande  les  preuves.  Le  cœur,  au  contraire ,  n'a  besoin  ni  de  preuves,  ni 
de  raisonnement;  il  suffit  qu'on  l'échauffé,  qu'on  le  remue;  mensonges  ou 
vérités,  peu  lui  importe!  il  obéit  à  ce  qui  lui  plaît.  L'esprit,  vivant  dans  la 
région  des  abstractions  et  des  idées,  regardant  toujours  en  haut  plutôt 
qu'eu  bas ,  ne  s'appuie  jamais  sur  les  faits  et  les  dédaigne.  Le  cœur,  au  con- 
traire, bien  que  recevant  de  l'esprit  le  rayon  lumineux  qui  le  guide,  vit 
d'une  vie  moins  spirituelle  que  réelle  ;  il  est  ouvert  à  toutes  les  impressions 
humaines ,  à  tous  les  sentimens ,  à  toutes  les  émotions.  La  joie  ou  les  larmes  , 
l'amour  ou  la  haine ,  l'indifférence  ou  la  colère ,  voilà  le  cercle  dans  lequel  il 
est  enfermé.  Sans  insister  davantage  sur  la  distance  qui  les  sépare,  disons 
donc  que  l'esprit  pense  et  que  le  cœur  sent.  Ceci  accepté ,  n'est-il  pas  évi- 
dent que  le  cœur,  c'est-à-dire  la  passion ,  est  la  porte  qu'il  faut  ouvrir  pour 
arriver  à  l'esprit,  c'est-à-dire  à  l'intelligence,  et  que  vouloir  procéder  en 
sens  inverse  serait  absurde ,  puisque  la  réflexion  ne  peut  que  suivre  la  sen- 
sation, non  la  précéder. 

S'étant  démontré  à  lui-même ,  mieux  que  nous  ne  venons  de  le  faire  sans 
doute,  la  nécessité  de  la  gradation  psychologique  dont  nous  parlons,  M.  Léon 
Gozlan,  nous  l'avons  dit,  créa  des  personnages  symboliques  au  moyen 
desquels  il  put  faire  agir  et  parler  son  idée.  Washington  Levert,  Socrate 
Leblanc  et  Des  Verriers,  tels  sont  les  trois  principaux  personnages  qu'il  a 
mis  en  scène.  Washington  signifiant  le  cœur,  Socrate  l'esprit,  Des  Verriers 
le  scepticisme,  le  but  que  l'auteur  veut  atteindre  se  dessine  nettement. 

Washington,  fils  du  duc  de  Levert ,  est  placé  dans  les  conditions  sociales 
tes  plus  favorables.  Héritier  d'un  beau  nom  et  d'une  grande  fortune,  entouré , 
dès  l'enfance,  des  soins  les  plus  minutieux  et  les  plus  tendres,  il  arrive  à 


REVUE   DE   PARIS.  191 

vingt  ans  sans  se  douter  qu'il  existe  des  malheureux.  Tout  lui  sourit;  la  vie 
s'offre  à  lui  comme  une  l'été  continuelle.  Il  a  une  famille  qui  l'accable  de 
prévenantes  caresses ,  des  valets  qui  exécutent  ses  ordres ,  de  l'or  pour  satis- 
faire ses  moindres  fantaisies.  Pour  lui,  le  monde  réunit,  à  certaines  heures, 
ses  illustrations  les  plus  diverses,  allume  ses  plus  éblouissans  flambeaux, 
apprête  ses  festins  les  plus  magnifiques.  De  beaux  et  vigoureux  chevaux  lui 
évitent  la  peine  de  marcher.  Veut-il  essayer,  aujourd'hui ,  de  la  vie  séden- 
taire? le  luxe  de  ses  appartenons  n'aura  pas  d'égal;  meubles  antiques  ou 
modernes,  tentures  de  soie,  tapis  de  toutes  sortes,  seront  disposés  pour  em- 
bellir sa  solitude.  Veut-il  du  bruit,  de  la  joie,  de  la  musique?  les  salons 
les  plus  peuplés  lui  sont  ouverts.  Le  choix,  voilà  ce  qui  l'embarrassera 
peut-être.  Quelque  part  qu'il  aille,  il  trouvera  des  mains  empressées,  des 
lèvres  souriantes,  des  regards  amis;  les  fleurs  les  plus  parfumées,  pour  le 
plaisir  de  ses  narines;  les  instrumens  les  plus  mélodieux,  les  voix  les  plus 
vibrantes,  pour  le  plaisir  de  ses  oreilles;  des  cristaux,  des  porcelaines;  des 
femmes,  épouses  ou  jeunes  filles,  étalant  leurs  gorges  et  leurs  épaules,  pour 
le  plaisir  de  ses  yeux.  Si ,  fatigué  de  cette  vie  énervante ,  le  goût  des  voyages 
lui  vient,  il  n'a  qu'à  dire  le  nom  de  la  ville  qui  excite  sa  curiosité  impatiente, 
du  rivage  lointain  où  il  veut  s'asseoir.  Un  seul  nom,  une  seule  parole,  et  sa 
voiture  sera  emportée  avec  la  rapidité  de  l'éclair.  Où  Homère  a  mendié,  il 
pourra  bientôt  savourer  un  cigarre;  où  Dante  a  versé  des  larmes  de  sang, 
soupirer  quelque  romance  amoureuse;  où  Napoléon  a  livré  sa  dernière  ba- 
taille, dresser  un  cheval.  Puis,  quand  il  sera  las  des  belles  campagnes,  des 
larges  horizons,  un  seul  mot  encore,  et  au  bout  de  quelques  heures,  de 
retour  dans  sa  famille,  il  pourra  ,  s'il  le  veut,  aller  danser  à  la  cour.  Les 
princes  lui  adresseront  familièrement  la  parole;  les  grandes  duchesses  le 
regarderont  à  la  dérobée;  le  roi,  vêtu  d'un  habit  noir  comme  un  autre 
homme,  le  touchera  du  coude  en  passant. 

Socrate  Leblanc  n'est  point,  à  beaucoup  près,  dans  une  position  aussi 
brillante.  Fils  d'une  femme  de  mauvaise  vie,  exposé,  le  jour  même  de  sa 
naissance,  aux  Enfans-Trouvés,  il  a  été  plus  tard,  grâce  à  la  bienfaisance 
du  duc  de  Levert,  placé  dans  un  hospice.  Là,  face  à  face  avec  quelques  livres 
de  poésie  et  de  voyages,  sans  parens,  sans  amis,  il  a  grandi  pâle  et  sombre, 
comme  une  fleur  solitaire  entre  les  murailles  d'une  prison.  N'ayant  jamais 
pu  donner  carrière  aux  affectueux  sentimens  que  renfermait  son  ame ,  il  a 
vécu  par  l'esprit.  Bien  souvent,  durant  les  belles  nuits  d'automne,  s'oubliant 
à  sa  petite  croisée  ouverte,  les  yeux  égarés  sur  cet  océan  de  maisons  qu'il  do- 
mine, il  a  senti  son  cœur  plein  d'une  indéfinissable  tristesse;  il  s'en  est  de- 
mandé la  cause,  et  aucune  voix  ne  lui  a  répondu.  Jeune  homme  ou  jeune 
femme,  nul  ne  s'est  trouvé  là  pour  presser  sa  main ,  pour  essuyer  ses  larmes, 
et  Socrate  a  été  emporté  plus  haut  encore,  sur  les  ailes  ardentes  de  la  rêverie. 
Ne  connaissant  rien  de  ce  monde  qui  dort  à  ses  pieds,  il  s'est  fait  d'abord, 
dans  sa  pensée,  un  Paris  magnifique  auquel  il  croit.  Il  a  rêvé,  d'après  les 


192  REVUE   DE    PARIS. 

poètes,  des  femmes  aussi  chastes,  aussi  belles  que  si  elles  descendaient  du  ciel. 
Peu  à  peu,  toute  une  création  idéale  a  jailli  de  son  cerveau.  Science,  mœurs, 
politique,  il  connaît  tout  à  présent;  il  en  sait  plus  que  ses  livres.  Que  le 
monde  est  beau,  imaginé  par  Socrate!  Comme  toutes  les  passions  y  sont 
épurées!  Socrate  n'a  rien  négligé  dans  sa  poétique  fantaisie. Les  maisons  ha- 
bitées par  les  hommes  sont  des  palais  splendides,  les  palais  des  rois  sont  des 
temples.  Mais  aussi,  quels  hommes  et  quels  rois  pour  ces  temples  et  pour 
ces  palais!  Des  demi-dieux  et  des  héros.  Imaginez  les  codes  sublimes  que 
Socrate  donne  à  de  pareils  peuples,  toutes  les  vertus  qu'il  leur  prête,  ce 
qu'il  leur  suppose  de  puissance  et  de  graudeur  !  Plus  il  va,  et  plus,  s'éloignant 
d'une  réalité  qu'il  ignore,  il  s'élance  à  corps  perdu  au  sein  d'une  perfection 
indéfinie.  Aussi  n'a-t-il  bientôt  plus  qu'une  seule  pensée,  un  seul  désir,  con- 
naître enfin  les  merveilles  que  son  esprit  lui  a  révélées. 

Des  Verriers,  oncle  maternel  de  Washington,  a  cinquante  ans.  Comment 
s'est  écoulée  sa  vie  ?  Le  livre  de  M.  Léon  Gozlan  ne  nous  l'apprend  pas; 
mais  le  langage  de  Des  Verriers  ne  permet  guère  d'hésiiation  dans  les  con- 
jectures. Un  homme  ironique  et  railleur  comme  Des  Verriers,  qui  parle  de 
l'expérience  avec  une  froideur  si  mêlée  de  mépris  et  de  colère,  qui  garde, 
pour  le  dévouement  ou  l'ingratitude,  pour  la  lâcheté  ou  le  courage,  pour 
la  vertu  ou  le  crime,  pour  l'opulence  ou  la  misère,  un  même  sourire  à  la 
fois  compatissant  et  dédaigneux,  un  tel  homme  doit  avoir  à  se  plaindre  de 
la  destinée.  Est-ce  l'amour  qui  lui  a  manqué?  est-ce  l'amitié? est-ce  la  puis- 
sance? est-ce  la  gloire?  Des  Verriers  ne  confie  pas  son  secret.  Tout  ce  que 
l'on  peut  dire ,  c'est  que ,  puissance  ou  gloire ,  amitié  ou  amour,  rien  n'ob- 
tient grâce  devant  lui.  Quelle  que  soit  la  blessure  qu'a  reçue  cet  homme,  il 
faut  qu'elle  saigne  encore,  et  qu'elle  soit  inguérissable,  car  sa  vengeance 
ne  s'endort  pas.  Des  Verriers,  cependant,  n'est  pas  misanthrope.  Il  ne  fuit 
pas  le  monde;  il  ne  l'épouvante  même  pas  par  une  humeur  farouche  ou  des 
manières  brutales.  Aimable  et  bon  en  apparence,  il  plaît  aux  jeunes  gens, 
qu'il  n'accable  jamais  d'inutiles  conseils;  il  amuse  les  femmes,  talent  fort 
rare!  sans  leur  parler  d'amour.  A  voir  Des  Verriers,  causant  le  soir,  assis 
entre  une  jeune  fille  et  sa  mère,  si  doux,  si  galant,  si  abondant  en  sail- 
lies spirituelles,  qui  devinerait  l'amertume  cachée  sous  cette  gaieté  char- 
mante comme  une  vase  épaisse  au  fon  d  d'un  ruisseau  ?  qui  penserait  que  cet 
homme  nourrit,  pour  les  interlocuteurs  auxquels  il  s'adresse  avec  une  cour- 
toisie si  exquise,  un  mépris  sans  réserve  et  sans  exception?  Où  il  faut  voir, 
où  il  faut  entendre  Des  Verriers,  pour  le  bien  connaître,  c'est  lorsqu'on 
agite  devant  lui  une  question  de  probité,  de  moralité  ou  de  justice.  Alors 
il  jette  le  masque  de  bonhomie  qu'il  porte  ordinairement  par  une  sorte  de 
convenance,  et  l'on  voit  le  véritable  Des  Verriers.  Son  œil  pétille  d'une  ma- 
lice cruelle;  ses  lèvres  minces  laissent  échapper  des  pensées  gonflées  de  haine, 
qu'il  s'efforce  en  vain  d'affaiblir  par  l'expression.— La  probité?  vertu  de  dupe; 
la  moralité?  mensonge;  la  justice?  assurance  mutuelle  des  gros  coupables 


REVUE   DE   PARIS.  193 

contre  les  petits;  la  société,?  lupanar  où  l'on  se  dévalise  chapeau  bas,  où  l'on 
s'égorge  avec  politesse;  la  religion?  épouvantail  des  imbéciles;  la  loi?  épou- 
vantail  des  peureux.  Malheureusement,  en  matière  d'intérêts,  il  n'y  a  ni 
peureux  ni  imbéciles.  Conclusion  générale  :  au  fond  de  ce  qui  est  bien  comme 
au  fond  de  ce  qui  est  mal ,  se  cache  un  mobile  unique,  plus  ou  moins  apparent, 
l'égoïsme.  Le  tout  est  de  le  savoir  cacher.  —  Telles  sont  les  maximes  que 
professe  Des  Verriers  quand  l'occasion  s'en  présente.  Tel  est  l'homme  placé 
entre  Socrate  et  Washington. 

Cependant,  Washington  court  les  bals  et  les  fêtes.  Ebloui  par  les  divers 
spectacles  qui  fuient  chaque  jour  sous  ses  yeux,  il  trouve  à  peine  le  temps 
de  tout  admirer.  Mis  en  correspondance  avec  Socrate,  par  l'intermédiaire 
du  duc  de  Levert,  Washington  raconte  à  son  ami  inconnu  le  inonde  où  il 
vit,  les  joies  bruyautes  et  multipliées  qu'on  y  goûte;  il  lui  parle  de  mille 
plaisirs  dont  Socrate  ignore  même  le  nom.  Washington  ne  juge  pas,  il  énu- 
mère.  C'est  un  catalogue  qu'il  dresse  à  l'usage  de  Socrate,  voilà  tout.  Où 
Washington  trouverait-il  le  temps  de  réfléchir,  absorbé  qu'il  est  par  la 
jouissance?  Quelques  mois  écoulés  pourtant,  les  lettres  de  Washington 
prennent  un  caractère  plus  sérieux.  Il  a  eu  plusieurs  conversations  avec  son 
oncle ,  et  bien  des  illusions  de  jeune  homme  se  sont  envolées  avec  les  paroles 
de  Des  Verriers.  Déjà  il  oublie  ses  divertissemens  pour  entretenir  Socrate 
des  prisons  et  des  maisons  de  prostitution  que  Paris  compte  par  centaine. 
Il  est  presque  triste.  Un  bouleversement  violent  a  eu  lieu  dans  ses  idées. 
Quant  à  Socrate,  les  dernières  lettres  de  Washington  sont  pour  lui  des 
énigmes  indéchiffrables,  comme  les  premières.  Il  ne  comprenait  rien  à  l'exal- 
tation de  Washington,  au  sujet  des  jouissances  mesquines  que  l'on  goûte 
dans  le  grand  monde;  il  ne  comprend  pas  davantage,  maintenant,  ses  accès 
de  mélancolie.  Washington  s'est  trompé  et  se  trompe  encore ,  pense  Socrate. 
Les  palais  et  les  jardins  qu'il  m'a  décrits  ne  sont  pas  des  demeures  royales; 
les  créatures  singulières  dont  il  m'a  fait  le  portrait  ne  sont  pas  des  femmes; 
il  a  mal  vu  ;  si  le  monde  ressemblait  à  ce  que  dit  Washington ,  ce  n'est  pas 
Dieu  qui  aurait  créé  le  monde.  Et  Socrate,  presque  effrayé,  retourne  bien 
vite  à  ses  rêveries. 

Le  moment  approche  où  la  lutte  à  laquelle  nous  assistons  va  devenir  plus 
active.  Dégoûté  des  satisfactions  incomplètes  que  la  fortune  procure,  blasé 
sur  les  émotions  vulgaires ,  mécontent  de  la  société,  que  Des  Verriers  lui  a 
montrée  sous  son  vrai  jour,  fausse,  lâche,  corrompue,  Washington  médite 
de  réformer  sa  vie.  Il  va  quitter  un  monde  où  toutes  les  facultés  se  flétrissent 
avant  de  s'être  épanouies.  Il  va  chercher  dans  l'amour  pudique  et  solitaire 
l'apaisement  de  cette  soif  ardente  que  les  voluptés  irritent ,  mais  n'étauchent 
pas.  Ce  qu'il  veut  connaître,  ce  dont  il  a  besoin,  ce  n'est  pas  le  plaisir  brutal, 
c'est  la  jouissance  qui  prend  sa  source  dans  la  sympathie;  c'est  l'ivresse  mo- 
rale, pour  ainsi  dire.  La  jeune  lille  qu'il  aime  est  pauvre,  placée  dans  une 
condition  obscure.  Trop  heureuse,  sans  doute,  qu'un  jeune  homme,  noble 


194  REVUE  DE  PARIS. 

et  riche,  se  soit  épris  d'elle,  Alice  ne  trahira  pas  l'attente  de  Washington , 
et  Washington  goûtera  pleinement  les  charmes  d'une  passion  partagée, 
constante,  ignorée. 

Mais,  pendant  que  Washington  aspire  à  une  félicité  parfaite,  Socrate., 
blessé  par  l'expérience  de  son  ami  dans  ses  croyances  chimériques,  cède 
insensiblement  à  une  impulsion  contraire  et  redescend  avec  larmes  l'échelle 
de  ses  illusions.  Retombé  dans  son  incertitude  mortelle,  d'autant  plus  dou- 
loureuse, à  présent,  que  la  réalité  lui  est  apparue  comme  en  un  mauvais 
rêve,  il  écoute  le  cri  de  la  nature  qui  lui  dit  d'aimer.  Baume  salutaire, 
consolation  toute  puissante!  Oui,  mais  quelle  femme  méritera  l'amour  de 
cet  esprit  qui  en  a  créé  de  si  pures  et  de  si  magnifiques?  Où  sont  les  voiles 
flottantes  et  sans  souillures?  où  sont  les  yeux  animés  d'un  rayon  céleste,  les 
paroles  mélodieuses,  les  âmes  transparentes  comme  le  cristal?  Hélas!  la 
première  jeune  fille  qu'aperçoit  Sorrate,  c'est  une  sœur  de  l'hospice  qu'il 
habite.  Elle  est  assez  belle,  assez  douce,  assez  réservée,  pour  captiver  les 
regards  ou  les  cœurs  des  plus  difficiles;  Socrate,  pourtant,  ne  peut  l'aimer. 
En  vain  sœur  Mystique  déploie  toutes  les  grâces  de  sa  personne,  toutes  les 
séductions  d'une  nature  tendre  et  dévouée;  Socrate,  malgré  lui,  reste  in- 
sensible. Il  n'y  a  pas  de  sa  faute.  Il  avait  rêvé  mieux. 

Long-temps  interrompue,  la  correspondance  de  Washington  et  de  So- 
crate recommence.  Washington  se  plaint  de  ce  qu'Alice  ne  l'aime  pas  avec 
ardeur.  Elle  est  froide  ;  c'est  un  marbre  que  les  baisers  les  plus  ardens 
n'échaufferont  jamais.  Durant  les  promenades  qu'ils  font  ensemble,  le  soir, 
à  la  clarté  des  étoiles,  Alice  ne  montre  aucune  émotion  ;  rien  ne  la  surprend, 
rien  ne  la  touche.  Washington  est  le  plus  infortuué  des  hommes,  car  il 
avait  espéré  de  rallumer  son  cœur  à  l'amour  d'Alice,  et  Alice  n'a  pas  d'amour. 
—  Socrate ,  lui ,  se  plaint  aussi ,  mais  c'est  de  ne  pouvoir  répondre  à  l'affec- 
tion profonde  de  la  jeune  ûlle  dont  il  est  aimé.  Mystique  lui  montre  un  atta- 
chement si  désintéressé ,  un  dévouement  si  plein  d'abnégation  et  de  courage, 
qu'il  souffre  de  ne  la  pouvoir  payer  de  retour;  malheureusement  cela  est 
impossible.  Entre  Mystique  et  lui  passe  incessamment  une  ombre  divine,  qui 
fait  prendre  en  pitié  la  beauté  visible  et  saisissable.  Pourquoi  Mystique 
est-elle  une  femme,  quand  c'est  un  ange  seul  que  Socrate  peut  aimer? 

Chacun  de  ces  deux  caractères,  on  le  voit,  reste  fidèle  à  sa  mission 
symbolique.  Ce  que  le  cœur  demande ,  c'est  l'émotion ,  l'exaltation  fiévreuse, 
le  délire;  ce  que  demande  l'esprit,  au  contraire,  c'est  le  calme,  l'extase, 
l'admiration.  Mais  comme  le  cœur,  par  sa  fumée  obscure,  a  troublé  l'esprit 
dans  les  régions  sereines  où  il  était  monté,  l'esprit  punira  le  cœur,  en 
brillant  près  de  lui  d'une  clarté  trop  vive.  Washington  a  désenchanté  So- 
crate,  Socrate  ne  laissera  à  Washington  que  le  désespoir. 

Alice  et  Mystique,  en  effet,  c'est  une  seule  et  même  femme,  que  son 
amour  pour  Socrate  rend  insensible  à  l'amour  de  Washington.  Washington, 
ignorant  quel  est  son  rival,  livré  à  une  douleur  mortelle  par  l'éloignement 


REVUE   DE   PARIS.  195 

d'Alice,  demande  une  dernière  consolation  à  la  débauche.  Décidé  à  noyer 
ses  souffrances  dans  le  vin,  à  étouffer  sous  le  bruit  d'une  orgie  les  cris  de 
son  ame  agonisante,  il  va  passer  la  nuit  chez  des  courtisanes  auxquelles  il 
achète  à  prix  d'or  l'oubli  du  passé.  Il  chante,  il  joue,  il  s'enivre.  Sa  nuit 
s'écoule  dans  les  scènes  du  plus  effronté  cynisme.  Enfin  le  dénouement  ar- 
rive. Washington ,  à  la  suite  de  son  orgie ,  apprenant  qui  lui  a  ravi  le  cœur 
d'Alice,  provoque  Socrate  en  duel  et  le  tue.  Ainsi,  le  scepticisme,  après 
avoir  empoisonné  le  cœur  et  l'esprit  l'un  par  l'autre,  leur  donne  la  débauche 
pour  commun  tombeau. 

Sous  l'impression  d'une  première  lecture,  nous  avions  cru  trouver  que 
l'idée  de  l'auteur  n'était  pas  complète.  Peut-être,  nous  disions-nous, 
M.  Léon  Gozlan  eût-il  dû,  en  face  de  Des  Verriers,  cette  sombre  et  fatale 
figure,  placer  une  figure  calme,  majestueuse  et  rayonnante,  symbole  de  la 
foi.  Il  nous  semblait,  dans  notre  ambitieuse  préoccupation,  que  le  livre 
n'aurait  pu  que  gagner  à  cette  espèce  d'équilibre  établi  entre  deux  influences 
rivales.  Le  duc  de  Levert,  vénérable  utopiste,  philanthrope  naïf,  n'étant  pas 
de  force  contre  Des  Verriers ,  nous  regrettions  sincèrement  de  le  voir  exposé 
sans  pitié  aux  sarcasmes  du  railleur  impitoyable  et  à  la  risée  du  lecteur. 
Quelques  minutes  de  réflexion  ont  suffi  pour  désarmer  notre  critique.  Si 
M.  Léon  Gozlan  s'était  proposé  de  montrer  la  supériorité  de  la  foi  sur  le 
scepticisme,  c'eût  été  une  réelle  maladresse  de  donner  les  avantages  de  la 
perspicacité  et  de  l'éloquence  au  représentant  de  l'idée  qu'il  se  fût  agi  de 
combattre.  Mais  M.  Léon  Gozlan  voulant  simplement  montrer  le  danger 
d'un  scepticisme  exagéré  et  ses  conséquences,  il  ne  pouvait  se  dispenser  de 
pousser  franchement  la  question  à  ses  dernières  limites.  Entraver  volontai- 
rement la  marche  d'un  ennemi  qui  court  de  lui-même  à  l'abîme,  cela  s'ap- 
pelle une  faute.  La  meilleure  tactique  à  suivre  en  pareille  circonstance,  c'est 
de  laisser  la  route  libre;  M.  Léon  Gozlan  l'a  très  bien  compris.  La  plus  cha- 
leureuse argumentation  a-t-elle  jamais  l'autorité  d'un  fait?  Non  certes.  Il 
y  a  quelque  chose  au-dessus  d'une  affirmation,  une  preuve  démonstrative; 
quelque  chose  au-dessus  d'une  preuve,  un  résultat.  Voilà  pourquoi,  loin 
de  blâmer  l'auteur,  nous  le  félicitons  d'avoir  pris  le  scepticisme  dans  ses 
propres  filets,  pour  ainsi  dire,  en  ne  lui  opposant  aucun  obstacle  dont  il  se 
pût  faire  une  excuse  après  sa  défaite.  Cela  est  à  la  fois  habile  et  hardi. 

Au  point  de  vue  plastique,  le  livre  de  M.  Léon  Gozlan  ne  mérite  pas  moins 
d'éloges.  L'auteur  a  triomphé  avec  un  rare  bonheur  des  difficultés  qu'offre 
naturellement  l'exécution  d'une  donnée  sérieuse.  L'action,  dans  Washington 
Levert ,  n'est  pas  sacrifiée,  comme  on  le  pourrait  craindre,  à  la  déclamation 
et  aux  dévelopi>emens.  La  gravité  du  sujet  n'y  absorbe  pas  l'intérêt  drama- 
tique. La  philosophie  et  la  fantaisie  s'y  donnent  la  main. 

J.  Chaudes- Aiguës. 


BULLETIN. 


La  semaine  qui  finit  a  été  noblement  inaugurée  par  les  récompenses  dé- 
cernées aux  braves  de  l'armée  d'Afrique.  C'est  à  peu  de  chose  près  le  seul 
événement  qui  l'ait  remplie,  mais  il  vaut  la  peine  qu'on  s'y  arrête,  et  l'on 
nous  permettra  sans  doute  à  ce  sujet  quelques  observations  qui  n'ont  pas  en- 
core été  faites. 

Le  lieutenant-général  Valée  est  élevé  à  la  dignité  de  maréchal  de  France, 
voilà  ce  que  tout  le  monde  sait ,  ce  que  tout  le  monde  a  accueilli  par  un  ap- 
plaudissement unanime;  mais  l'histoire  de  son  avancement,  depuis  1809, 
non  pas  seulement  depuis  hier,  offre  des  singularités  qui  n'ont  pas  été  assez 
remarquées  et  qui  doivent  l'être;  elle  prouve  quelle  part  immense  le  hasard 
se  réserve  presque  toujours  dans  les  affaires  humaines  et  plus  encore  dans 
la  destinée  des  hommes  de  guerre  :  ils  sont  maîtres  de  leur  conduite,  de 
leur  bravoure,  de  toutes  leurs  ressources  d'esprit  et  de  cœur,  du  sort  des 
armes  bien  souvent  à  force  d'habileté  et  de  courage,  mais  ils  ne  sont  pas 
maîtres  de  leur  propre  fortune,  et  le  succès  de  leur  ambition  personnelle 
se  dérobe  à  toutes  leurs  combinaisons  les  plus  heureuses.  En  1809,  un 
capitaine  d'artillerie  servait,  à  l'armée  d'Aragon,  sous  le  maréchal  duc 
d'Albuféra;  quatre  ans  après,  il  était  général  de  division  dans  son  arme; 
c'était  le  général  Valée.  Un  si  rapide  avancement,  selon  toute  probabilité, 
paraissait  l'avoir  conduit  tout  d'un  coup  aux  dernières  limites  de  sa  car- 
rière d'honneurs  militaires.  Aussi  l'expédition  de  Constantine,  eu  1837, 
le  trouva-t-elle  encore  ce  qu'il  était  en  1813,  lieutenant-général  d'artillerie, 
et  il  ne  pouvait  être  rien  déplus,  sans  un  événement  extraordinaire  et  im- 
prévu qui  vint  effacer  pour  lui  les  règles  établies.  En  effet,  des  réglemens 
militaires,  constamment  respectés  jusqu'ici,  ne  permettent  pas  qu'un  offi- 


REVUE  DE  PARIS.  197 

cier-général  d'une  arme  spéciale  soit  investi  d'un  commandement  en 
chef,  s'il  ne  renonce  à  servir  dans  son  arme.  Or,  chacun  sait  qu'à  moins 
d'avoir  commandé  en  chef,  on  ne  peut  obtenir  le  bâton  de  maréchal.  Lors- 
qu'on fit,  au  ministère  delà  guerre  et  surtout  dans  le  cabinet  du  président 
du  conseil,  les  derniers  et  rapides  préparatifs  de  l'expédition,  le  général 
Valée  fut  choisi  pour  commander  l'artillerie,  précisément  parce  qu'il  n'était 
jamais  sorti  et  ne  voulait  pas  sortir  de  son  arme,  dont  il  est  la  lumière 
et  l'honneur.  Donc,  si  un  boulet  n'était  venu  frapper  de  mort  le  général  en 
chef  comte  deDamrémont,  le  12  octobre,  dans  la  batterie  de  brèche,  et 
donner  à  l'improviste  le  commandement  de  toute  l'armée  au  général  de  l'ar- 
tillerie, le  gouvernement  et  les  chambres  étaient  dans  l'impuissance  de  lui 
trouver  aucune  récompense  militaire  pour  ce  qu'il  avait  fait  jusqu'alors  de 
glorieux  et  d'utile,  dans  cette  opération  presque  entièrement  d'artillerie, 
comme  il  l'a  déclaré  lui-même;  le  comte  Valée  était  déjà  pair  de  Frauce, 
grand'  croix  de  la  Légion-d'Honneur;  son  grade  de  lieutenant-général  était 
pour  lui  le  dernier  échelon  de  la  hiérarchie ,  il  ne  pouvait  monter  plus  haut, 
et  le  gouvernement  môme  d'Alger  n'était  pas  une  distinction  qui  pût  payer 
ses  derniers  services,  puisque  nous  le  voyons  forcé,  par  son  déplorable 
état  de  maladie,  d'y  renoncer  aujourd'hui  et  de  rentrer  en  France. 

Un  seul  jour  lui  a  assuré  la  plus  haute  récompense  à  laquelle  un  officier 
ose  prétendre;  il  est  maréchal,  et  désormais  non  seulement  il  ne  peut  plus 
monter,  mais  nul  ne  peut  monter  plus  haut  que  lui.  Le  hasard  des  batailles 
lui  a  fait  attendre,  pendant  vingt-cinq  ans,  un  prix  qui  n'était  pas  môme 
promis  à  sa  carrière  spéciale;  y  a-t-il  un  plus  intéressant  exemple  des  ca- 
prices de  la  fortune  pour  les  hommes  de  guerre?  Habent  sua  fata.  On 
compte,  depuis  le  commencement  du  siècle,  trois  autres  maréchaux  sortis 
des  armes  spéciales,  pour  devenir  maréchaux  de  France  :  le  duc  deRaguse, 
le  duc  deTrévise,  le  marquis  de  Lauriston;  mais  ils  prirent  en  quelque 
sorte  leurs  précautions  d'avance,  et  acceptèrent  du  service  dans  l'infanterie 
ou  la  cavalerie ,  et  des  commandemens  supérieurs  de  corps  d'armée,  se 
préparant  ainsi  de  longue  main  à  la  plus  haute  dignité  de  l'ordre  militaire. 
On  cite  aussi  deux  généraux,  l'un  du  génie,  l'autre  de  l'artillerie,  les 
généraux  Bertrand  et  Foy,  qui ,  sur  l'invitation  toute-puissante  de  l'em- 
pereur, quittèrent  également  leurs  armes  spéciales,  et  entrèrent  dans  les 
catégories  où  peut  tomber  le  bâton  de  maréchal,  que,  du  reste,  l'empereur 
lui-même  leur  destinait  publiquement;  mais  l'empire  s'écroula  avant  qu'ils 
eussent  reçu  ce  prix  de  leur  sacrifice  et  de  leur  docilité  à  suivre  un  conseil 
que,  d'ordinaire,  on  ne  repoussait  pas.  Il  y  eut  pourtant  le  général  du  génie 
Haxo,  qui,  plus  fidèle  à  son  arme,  sut  résister  à  toutes  les  séductions  des 
paroles  impériales,  et  osa  répondre,  en  faisant  allusion  à  je  ne  sais  quels 
transfuges  des  armes  spéciales  assez  mal  inspirés  :«  Je  pourrais,  il  est  vrai, 
devenir  un  général  d'infanterie  aussi  médiocre  que  certains  de  ma  connais- 
sance. »  Le  lieutenant-général  Haxo  ne  sera  donc  pas  maréchal;  il  a  refusé 
noblement  l'occasion  de  l'être;  le  hasard  seul,  qui  n'est  pas  tous  les  jours 
aussi  favorable ,  pourrait  la  lui  rendre.  Il  a  eu ,  depuis  son  refus  de  changer 
d'armes,  pour  consolation  le  siège  d'Anvers,  et  une  devise  faite  par  M.  Dupin 
aîné,  à  laquelle  personne  n'a  jamais  rien  compris  :  Saxo  ab  Haxo. 

Le  boulet  de  canon  du  12  octobre ,  en  faisant  tomber  dans  les  mains  du 


198  REVUE   DE   PARIS. 

lieutenant-général  Valée  le  commandement  en  chef  et  le  bâton  de  maréchal , 
a  causé  à  la  France  une  grande  perte,  mais  a  permis  de  réaliser  un  grand 
acte  de  justice.  La  perte  n'a  été  que  pour  la  France,  car  quelle  mort  plus 
glorieuse  que  celle  du  général  Damrémont  !  Il  n'y  a  pas  de  bâton  de  maré- 
éclial  qui  vaille  une  mort  pareille  à  celle  de  Turenne!  Mais  pour  le  général 
Valée ,  puisqu'il  n'a  pas  été ,  lui ,  enseveli  dans  son  triomphe,  cette  suprême 
«lignite  militaire  n'est  pas  au-dessus  de  ses  titres  à  la  reconnaissance  du 
pays.  Ce  n'est  pas  seulement  pour  les  nombreux  sièges  auxquels  il  a  pris  part 
dans  le  cours  de  sa  longue  carrière  militaire  qu'il  méritait  le  plus  d'être 
récompensé;  ses  droits,  comme  organisateur,  sont  peut-être  encore  plus 
dignes  d'estime,  quoiqu'on  n'en  ait  pas  dit  un  mot  dans  ces  derniers  temps, 
où  sa  dernière  action  de  guerre  a  dû  rappeler  naturellement  toutes  les 
autres.  En  1829,  il  présidait  le  comité  d'artillerie;  il  en  était  pour  ainsi 
dire  le  grand-maître  :  il  remplissait,  par  le  fait,  les  fonctions  supérieures 
de  cette  charge  ancienne,  dont  le  titre  seul  a  pu  être  supprimé;  on  lui  doit 
d'avoir  réorganisé  à  celte  époque  le  matériel  de  notre  artillerie  selon  les 
progrès  de  la  science  et  de  l'expérience,  et  remplacé  le  système  Gribeauval, 
qui  était  en  usage  dans  l'armée  française  depuis  près  de  soixante  ans.  Des 
changemens  adoptés  sous  la  présidence  de  M.  le  général  Valée,  il  est  ré- 
sulté, pour  l'artillerie,  une  grande  puissance  de  mobilité  dans  ses  évolutions 
en  marche  et  dans  sa  mise  en  batterie  ;  il  en  est  résulté  aussi  une  rapidité  de 
feux  qui  n'avait  jamais  été  égalée,  même  sous  l'empire,  dans  cette  période 
guerrière  où  l'on  avait  bien  pressenti  la  nécessité  de  ces  améliorations  fon- 
damentales, mais  sans  avoir  le  temps  de  les  méditer  et  de  les  accomplir, 
car  on  vivait  trop  vite.  L'artillerie  doit  encore  à  M .  le  comte  Valée  le  germe 
et  les  premiers  développcmens  de  beaucoup  d'autres  idées  déposées  alors 
dans  les  esprits,  et  qui  porteront  leurs  fruits,  chacune  en  son  temps. 

Sur  la  liste  des  promotions,  au  moins  en  expectative  ,  nous  voyons  figurer 
son  aide-de-camp  ,  M.  le  capitaine  Piobert ,  désigné  par  le  roi  pour  la  pre- 
mière place  de  chef  d'escadron  qui  viendra  à  vaquer,  au  tour  du  choix, 
dans  l'artillerie.  Cette  désignation  tardive,  après  vingt  ans  de  service,  n'est 
que  de  la  justice  la  plus  rigoureuse.  M.  Piobert,  une  des  plus  hautes  répu- 
tations scientifiques  de  l'armée,  peut  revendiquer  une  large  part  dans  les 
travaux,  les  études  et  les  essais  qui  ont  précédé  l'adoption  du  système  Valée. 
Il  était,  au  moment  où  son  général  l'invita  à  l'accompagner  en  Afrique, 
professeur  d'artillerie  à  l'école  d'application  de  Metz;  en  même  temps,  il 
dirigeait  les  recherches  de  la  commission  chargée  par  le  ministère  de  cal- 
culer la  force  d'expansion  de  la  poudre,  et  de  suivre  toutes  les  expériences 
qu'embrasse  la  science  de  l'artillerie.  C'est  un  de  ces  hommes  qui  seraient 
aussi  bien  placés  à  l'Institut  qu'au  siège  de  Constantine. 

Dans  les  autres  nominations ,  on  croit  voir  que  le  gouvernement  a  eu  l'ho- 
norable et  féconde  pensée  de  rajeunir  la  tête  de  l'armée.  Elle  eu  a  besoin, 
le  dernier  commandant  en  chef  de  l'expédition  de  Constantine  en  est  une 
preuve  vivante,  lui  qui  était  à  la  veille  de  recevoir  un  bre/et  de  retraite 
pour  ses  soixante-cinq  ans,  et  d'être  enlevé  au  service  de  son  pays  par  une 
législation  impitoyable,  dont  la  plupart  de  nos  généraux  actuels  vont  être 
rapidement  frappés  les  uns  après  les  autres,  chaque  année.  Il  faut  les  rem- 
placer par  d'autres  plus  jeunes,  et  qui  aient  devant  eux  un  long  avenir  de 


REVUE  DE   PARIS.  199 

commandement;  il  faut  introduire  de  même,  autant  qu'on  le  pourra,  la 
jeunesse  dans  tonte  l'échelle  des  grades  supérieurs,  pour  les  bien  remplir 
avec  l'activité  et  l'ardeur  qui  lui  appartiennent.  C'est  ce  qu'on  a  voulu  faire 
par  plusieurs  choix  remarquables,  après  la  victoire  de  Conslantine:  nous 
en  félicitons  le  gouvernement  et  le  pays.  Les  nouveaux  licuienaus-généraux 
Trézel  et  Rullières  sont  encore  dans  la  force  de  l'âge  :  on  en  peut  dire  au- 
tant du  colonel  Bernelle,  fait  maréchal-de-camp.  Les  nouveaux  colonels 
Beaufort  et  Lamoricière  sont  jeunes  ,  ce  dernier  surtout ,  qui  n'a  guère  plus 
de  trente  ans,  et  qui  déjà  s'est  acquis  une  des  plus  belles  réputations  de 
toute  l'armée  française  par  ses  talens ,  son  esprit  et  sa  bravoure.  Il  était 
lieutenant  du  génie  en  1830,  il  a  pris  le  bon  chemin  en  quittant  son  arme 
et  se  jetant  parmi  les  Zouaves,  pour  y  commander  une  compagnie.  Cette 
compagnie  est  devenue  un  bataillon,  puis  un  régiment  qu'on  va  compléter 
et  qui  lui  appartient,  pour  ainsi  dire,  en  propre  :  c'est  son  ouvrage,  c'est  sa 
famille,  c'est  presque  sa  propriété,  comme  étaient  ces  régimens  de  l'an- 
cien régime  qui  portaient  le  nom  de  leur  colonel.  Il  est  permis  de  dire  de 
M.  Lamoricière,  qu'en  se  faisant  Arabe  autant  qu'un  Français  peut  l'être, 
il  a  choisi  la  meilleure  part  et  qu'elle  ne  lui  sera  pas  ôtée;  sa  fortune  mili- 
taire est  désormais  inséparable  de  la  destinée  de  notre  colonie  d'Afrique. 
Les  naturels  du  pays  l'ont  adopté,  lui  ont  donné  même  un  surnom  arabe, 
Sidi- Maboul  (Seigneur  le  Fou) ,  qu'il  faut  prendre  dans  uu  sens  favorable, 
car  c'est  le  cri  de  leur  admiration  pour  son  aveugle  intrépidité. 

Le  lieutenant-colonel  Bedeau ,  de  la  légiou  étrangère  ,  qui  n'est  pas  beau- 
coup plus  âgé  que  M.  Lamoricière,  et  dont  l'avancement  a  été  rapide,  est 
déjà ,  comme  lui ,  chef  de  corps,  dans  toute  l'ardeur  de  l'âge  et  de  l'ambi- 
tion. Il  y  a  aussi,  dans  la  cavalerie,  des  promotions  qui  méritent  d'être  citées. 
Le  colonel  Chabannes,  le  chef  d'escadron  Morris,  sont  de  jeunes  et  brillans 
officiers ,  vieux  seulement  par  les  services  multipliés  qu'ils  ont  déjà  rendus 
dans  notre  armée  africaine.  On  parle  généralement  du  commandant  Morris 
comme  d'un  officier  de  la  plus  graude  distinction,  qui  possède  à  un  très 
haut  degré  toutes  les  connaissances  positives  et  spéciales  de  son  état,  et 
pourra  se  rendre  très  utile  un  jour  à  la  cavalerie  française,  dans  la  direc- 
tion du  dépôt  de  remonte,  s'il  ue  persiste  pas,  comme  il  l'a  fait  jusqu'ici, 
daus  ses  préférences  de  soldat  pour  les  beaux  coups  de  sabre  qu'il  donne  et 
reçoit  en  Afrique. 

Les  récompenses  n'ont  pas  été  marchandées  au  corps  du  génie ,  et  il  est 
vrai  que,  s'il  n'a  pas  eu  de  tranchées  à  ouvrir,  de  grands  travaux  de  siège 
à  exécuter,  il  ne  s'est  guère  épargné  dans  les  dangers  de  l'assaut.  Ou  a  pu 
voir,  dans  les  premiers  bulletins  de  Coustantine  ,  combien  ses  pertes  ont  été 
nombreuses  et  éminentes.  Les  nominations  qu'on  lui  a  accordées  ne  l'ont 
pas  été  moins.  On  compte  dans  les  nouvelles  promotions  de  ce  corps,  si 
digne  de  n'être  jamais  oublié  ,  même  alors  qu'on  ne  l'emploie  pas  comme  il 
doit  l'être,  un  colonel,  un  lieutenant-colonel ,  deux  chefs  de  bataillon,  uu 
sous-lieutenant,  deux  gardes  du  génie;  et,  en  outre,  l'avancement  a  été 
promis,  pour  les  premières  vacances,  au  tour  du  choix,  à  deux  capitaines, 
à  uu  garde  de  première  classe,  enlin  à  un  sergent-major.  C'est  faire  beau- 
coup pour  le  génie,  et  lui  prouver  que  ,  si  le  général  Valée  a  constaté  saus 
périphrases  le  caractère  de  la  prise  de  Conslantine,  celle  opération  entière- 
ment d'artillerie,  il  ii'a  pas  voulu  toutefois  ravir  à  personne  sa  part  légitime. 


200  REVUE  DE   PARIS. 

Le  succès  de  l'expédition  est  une  chose  accomplie ,  c'est  un  grand  fait  sur 
lequel  les  mille  chances  imprévues  des  évènemens  ultérieurs  ne  peuvent 
plus  avoir  aucune  prise.  Une  garnison  suffisante  a  été  laissée  dans  Constan- 
tine  pour  la  défendre;  le  reste  des  troupes  est  rentré  à  Bone,  avec  tout  le 
matériel  de  siège,  ou  s'est  échelonné,  selon  les  conditions  militaires,  dans 
les  camps  de  Guelma,  de  Mjez-Ammar,  et  d'autres  points  intermédiaires; 
tout  ce  mouvement  rétrograde  s'est  opéré  sans  tirer  un  coup  de  fusil,  sans 
perdre  un  homme ,  ni  un  caisson.  De  tels  résultats,  conquis  par  une  habileté 
qui  se  continue  et  surveille  encore  chaque  pas  de  notre  armée ,  long-temps 
après  le  triomphe,  ne  peuvent  manquer,  nous  le  croyons,  d'assurer  une 
grande  force  au  ministère  du  15  avril,  le  jour  où  il  paraitra  devant  les 
chambres. 

Nous  avons  dit,  il  y  a  huit  jours,  quelle  éloquente  justification  la  fuite  de 
don  Carlos  est  venue  apporter,  selon  nous,  au  système  d'immobilité  dans 
lequel  le  gouvernement  s'est  enfermé  vis-à-vis  de  l'Espagne  depuis  la  retraite 
de  M. Thiers.  Ce  n'est  pas  tout  :  les  généraux  constitutionnels,  non  contens 
d'avoir  refoulé  le  prétendant  dans  les  provinces  du  nord,  ont  eutrepris ,  à  ce 
qu'il  paraît,  de  rétablir  la  discipline  dans  l'armée  de  la  reine,  et  déjà  Es- 
partero  a  sévi  utilement ,  à  Miranda ,  contre  ces  soldats  assassins  qui  avaient 
souillé  les  armes  espagnoles  dans  le  sang  de  leurs  chefs.  Pendant  ce  temps-là, 
les  hommes  politiques  du  parti  modéré  travaillent  à  constituer  de  nouveau 
le  gouvernement  de  l'Espagne  selon  leurs  idées,  qui  sont  celles  du  gouver- 
nement français.  Si  tout  cela  réussit  comme  nous  l'espérons,  le  ministère  du 
15  avril  pourra  triompher,  à  plus  d'un  titre,  de  ces  changemens  heureux 
qui  se  trouveront  avoir  donné  gain  de  cause  à  ses  prévisions,  en  restituant 
à  l'Espagne,  sans  le  concours  armé  de  la  France,  un  territoire  presque  af- 
franchi de  l'insurrection,  une  armée  plus  docile  et  plus  forte,  un  pouvoir 
central  plus  sage  et  mieux  obéi. 

Les  choses  n'en  sont  pas  là,  à  vrai  dire;  mais,  à  l'heure  qu'il  est,  elles  y 
tendent,  si  les  apparences  ne  sont  trompeuses.  En  attendant,  s'ouvre  à 
Londres  la  première  session  d'un  parlement  nouveau,  où  la  majorité  ne 
sera  pas  imposante  en  faveur  des  alliés  naturels  de  notre  gouvernement,  les 
whigs,  mais  où  cependant  leur  politique,  prudemment  mêlée  de  sentimens 
conservateurs  et  de  principes  de  reforme,  est  sûre  de  prévaloir  encore,  de 
disputer  au  moins  avec  avantage  le  terrain  sur  lequel  sont  campés  les 
tories.  Ceux-ci  ont  reculé  d'un  pas  dès  le  premier  jour,  et  ont  refusé  le 
combat  pour  la  nomination  de  l'orateur  des  communes,  qui  est  toujours 
l'élu  des  whigs,  le  très  honorable  [most  honourable)  James  Abercromby. 
Si  les  whigs,  sans  réussir  aussi  facilement  dans  toutes  les  autres  questions 
qu'ils  sont  tenus  de  reprendre,  continuent  d'écarter  les  tories  du  pouvoir, 
c'est  assez  pour  notre  gouvernement,  et  une  certaine  accession  de  force  lui 
viendra  encore  de  ce  côté. 

Les  doctrinaires,  voyant  avec  quel  bonheur  toutes  choses  tournent  en 
faveur  du  cabinet  qui  les  a  remplacés,  en  ont  pris  de  l'humeur,  et  ils  l'ex- 
halent dans  leurs  journaux.  Ce  n'est  pas  M.  Guizot  cette  fois  que  nous  accu- 
sons, il  est  plus  calme  dans  son  langage,  il  accepte  et  reconnaît  sa  défaite; 
pour  le  moment,  il  renonce  au  pouvoir  qui  s'éloigne  de  lui,  il  avoue  que 
l'influence  supérieure  dans  les  affaires  publiques  est  allée  tout  entière  au 
cabinet  du  15  avril,  et  seulement,  pour  observer  son  rôle  nécessaire  de 


REVUE  DE  PARIS.  201 

protestant  politique,  il  va  répétant  à  qui  veut  l'entendre  cette  maxime  de 
circonstance  :  «Les  mesures  prises  par  le  gouvernement  ont  été  plus  heu- 
reuses que  prudentes.  » 

Mais  ce  sont,  disons-nous,  les  journaux  de  M.  Guizot  qu'il  faut  écouter, 
et  particulièrement  le  Journal  des  Débats.  Celui-ci  ne  peut  entendre  nom- 
mer, sans  entrer  dans  une  colère  qui  n'est  ni  prudente  ni  heureuse,  les  doc- 
trinaires que  les  électeurs  ont  exclus  de  la  chambre  :  MM.  d'Haubersaert, 
Hervé,  Augustin  Giraud,  Agier,  de  l'Espée,  Duchesne,  La  Réveillère, 
Renouard,  etc.  C'est  nous  qui  faisons  quelquefois,  avec  le  plus  de  plaisir,  nous 
en  convenons ,  litière  de  lous  ces  noms  frappés  de  l'ostracisme  électoral  ;  c'est 
donc  à  nous  surtout  que  s'adresse  la  grande  et  innocente  colère  du  Journal 
des  Débats,  lorsqu'il  prétend  prouver  aux  journaux,  quotidiens  ou  non,  qu'ils 
servent  fort  mal  les  intérêts  du  ministère  actuel  par  leur  lutte  sans  relâche 
avec  les  amis  de  M.  Guizot;  c'est  nous  qu'il  a  en  vue,  d'autant  mieux  qu'il  a 
fait  plier  pour  une  fois  sa  dignité,  dont  nous  connaissons  au  juste  la  mesure, 
jusqu'à  citer  quelque  bout  d'une  de  nos  phrases ,  où  nous  prenions  la  liberté 
de  révoquer  en  doute  le  patriotisme  éprouvé  des  doctrinaires  ;  c'est  donc  à 
nous  de  répondre  à  une  attaque  aussi  directe ,  tout  en  remerciant  du  fond  du 
cœur  nos  confrères,  les  quotidiens,  le  Temps  et  le  Constitutionnel ,  d'avoir 
répondu  déjà  pour  nous  et  en  leur  nom. 

Le  Journal  des  Débats  demande  quel  profit  le  cabinet  du  15  avril  pourrait 
retirer  de  l'exclusion  de  tous  ces  hommes  d'un  dévouement  aussi  éprouvé 
et  aussi  courageux,  les  doctrinaires!  Quel  profit?  nous  allons  le  dire.  Ce 
sera  de  n'avoir  plus  dans  la  chambre ,  pour  en  altérer  l'esprit  et  entraver  les 
mouvemens  du  15  avril,  les  hommes  qui  l'ont  persiflé,  injurié,  déclaré 
peu  viable ,  dès  les  premiers  jours  de  sa  naissance,  et  qui ,  depuis  lors,  le 
voyant  marcher  et  agir,  ont  crié  bien  haut  que  chacun  de  ses  pas  ramenait 
la  France  au  bord  de  l'abîme.  Nous  sommes  heureux  qu'un  certain  nombre 
de  furieux  amis  de  l'ordre  n'aient  pas  été  amnistiés  par  la  France  électorale, 
parce  qu'ils  ont  repoussé  ,  parce  qu'ils  repoussent  encore  l'amnistie ,  ce  gage 
et  ce  signal  d'un  nouveau  système  de  gouvernement;  nous  applaudissons 
surtout  à  leur  défaite,  parce  qu'ils  ont  osé  balbutier  hypocritement  des 
lèvres  ce  symbole,  qui  ne  sera  jamais  compris  par  eux,  ni  accepté. 

Le  Journal  des  Débats  croit  savoir  que  l'on  contrarie  le  ministère  en  ap- 
plaudissant à  l'exclusion  de  ses  premiers  et  plus  ardens  ennemis,  ceux-là 
même  que  nous  avous  nommés.  Y  aurait-il,  comme  il  voudrait  le  laisser  en- 
tendre, une  réconciliation  possible,  ou  déjà  môme  entamée  entre  le  15  avril 
et  ceux  qui  l'ont  tant  combattu  et  offensé?  Est-il  vrai  que  le  cabinet  ne  se 
félicite  nullement  de  la  déroute  électorale  d'une  trentaine  de  ses  anciens 
adversaires,  affiliés  à  la  doctrine?  Le  Journal  des  Débats  ose  dire  qu'il  con- 
naît d'avance,  sur  ce  point,  la  réponse  du  ministère.  Il  faut  croire  que  le 
Journal  des  Débats  s'abuse,  ou  que  quelqu'un  par  le  monde  se  moque  de  lui. 
Il  ne  peut  pas  y  avoir  dans  le  cabinet,  nous  disons  dans  la  partie  influente 
et  vraiment  politique  du  cabinet,  deux  pensées,  une  pensée  manifeste,  que 
nous  connaissons,  que  tout  le  public  connaît,  la  répulsion  des  doctrinaires, 
et  une  autre  pensée  secrète  et  opposée,  à  laquelle  le  Journal  des  Débats  seul 
serait  initié.  Il  n'a  pas  mérité  cette  prédilection,  cette  exclusive  confiance 

TOME    XLVII.       FOVEMBRF.  14 


202  REVUE  DE  PARIS. 

du  ministère  du  15  avril,  il  ne  l'a  pas,  n'en  déplaise  à  ses  insinuations  où 
règne  quelque  fatuité. 

Nous  avons  maintes  fois  signalé  au  cabinet  du  15  avril,  avec  une  vivacité 
et  une  franchise  de  langage  que  d'autres  ont  mal  interprétées,  sur  quels 
bancs,  dans  quelle  couleur  se  trouvent  ses  alliés  naturels;  nous  avons  cité 
récemment  un  nom  d'orateur,  celui  de  M.  Thiers  :  notre  but  était  seule- 
ment de  retenir  le  ministère  au  centre  gauche,  où  est  le  faisceau  de  sa 
future  majorité,  selon  nous.  Si  nous  nous  trompons,  c'est  de  bonne  foi ,  et 
dans  la  plus  défavorable  hypothèse,  il  nous  paraît  démontré  que  le  cabinet 
du  15  avril  n'ira  quêter  aucune  voix  sur  les  bancs  des  doctrinaires;  il  pourra 
incliner  un  peu  plus  à  droite  que  nous  ne  l'aurions  souhaité,  mais  jamais 
jusque-là. 

Que  le  Journal  des  Débats  veuille  bien ,  d'après  cela ,  ne  pas  faire  la  leçon 
à  ceux  qu'il  appelle  des  amis  maladroits  et  peu  sincères  du  gouvernement. 
Nous  avons  des  premiers  salué  l'avènement  du  15  avril  avec  confiance  ;  et  le 
lendemain  même  de  cette  mémorable  harangue  de  M.  Guizot ,  après  laquelle 
le  Journal  des  Débals  et  d'autres  s'écriaient  qu'il  fallait  rendre  son  porte- 
feuille au  chef  des  doctrinaires,  nous  disions,  nous,  sans  être  émus  de  tant 
d'effet  oratoire,  que  ce  beau  discours  ne  prouvait  rien  et  ne  conduirait  à 
rien.  Nous  nous  flattons  donc  de  n'être  pas  si  maladroits  qu'on  l'imagine , 
et,  par-dessus  tout,  d'être  sincères. 

De  quel  droit ,  par  quelle  singulière  fantaisie  le  Jotirnal  des  Débats  préten- 
drait-il aujourd'hui  au  monopole  de  la  sincérité?  Est-ce  qu'il  semble  démon- 
tré à  la  feuille  doctrinaire  qu'on  n'est  pas  un  homme  sincère  et  loyal,  parce 
qu'après  avoir  fait  cause  commune  avec  les  défenseurs  exclusifs  de  l'ordre, 
dans  les  temps  difficiles,  on  s'est  séparé  d'eux,  au  moment  où  ils  se  met- 
taient à  combattre  des  fantômes?  Qui  ne  sait  que, dans  le  pêle-mêle  d'opi- 
nions dont  on  a  été  témoin  après  la  révolution  de  juillet,  bien  des  hommes, 
qui  avaient  désiré,  embrassé  avec  ardeur  cette  révolution,  la  voyant  prête 
à  se  perdre  par  ses  excès,  sont  allés  au  plus  pressé,  comme  ou  dit,  et  ont 
marché  quelque  temps  dans  des  voies  qui  n'étaient  pas  les  leurs ,  pour  pré- 
server, avec  n'importe  quels  auxiliaires,  l'ordre  établi,  la  dynastie,  les  lois? 

Et  à  ces  hommes-là  on  doit  rendre  une  justice  :  c'est  qu'ils  ont  été  les  plus 
désintéressés  dans  le  combat  et  après  la  victoire;  c'est  qu'ils  ont  eu  moins 
peur  que  d'autres,  et  plus  de  foi  énergique  dans  le  succès  définitif  de  la 
lutte.  Mais,  le  danger  passé,  chacun  est  retourné  librement  à  ses  tendances, 
chaque  élément  du  grand  système  de  la  résistance  a  repris  sa  place  en  raison 
de  sa  pesanteur  spécifique.  Les  blancs  sont  restés  blancs;  les  bleus  sont  re- 
devenus bleus. 

Ainsi  a  fait  M.  Thiers,  ainsi  font  aujourd'hui  de  concert  les  membres 
du  cabinet  du  15  avril,  qui  tous  appartiennent  à  la  dernière  de  ces  deux 
grandes  catégories,  entre  lesquelles  se  divise  encore  la  France  après  cin- 
quante ans  de  révolutions.  A  notre  avis,  la  plupart  des  ministres  du  15  avril 
sont,  par  leurs  principes,  par  leurs  antecédens,  par  leurs  vœux,  plus  d'accord 
avec  M. Thiers  que  ne  voudrait  le  faire  croire  le  Journal  des  Débals,  ancien 
ami  peu  sincère  de  M.  Thiers  lui-même.  C'est  pour  cela  que  nous  avons 
prêché  aux  uns  et  aux  autres,  le  Journal  des  Débats  excepté ,  une  alliance 
salutaire  et  sans  conditions  intéressées  :  c'était  faire  preuve  d'une  sincérité 


REVUE  DE  PARIS.  203 

parfaite  envers  tous ,  et  de  la  même  fidélité  toujours  aux  vrais  intérêts 
du  pays. 


—  La  fortune  de  l'Opéra  n'est  pas  de  celles  qu'un  échec  ébranle.  La  Chatte 
a  mal  réussi;  peu  importe.  Duprez  reparaît  dans  la  Muette ,  dans  Guillaume 
Tell  et  les  Huguenots,  et  les  jours  de  fête  recommencent.  Cela  pourrait  durer 
trois  ans  ainsi ,  sans  que  le  public  songeât  à  se  plaindre  de  la  monotonie  du 
répertoire.  Après  tout,  le  plaisir  n'est  pas  seulement  dans  la  variété. 
Qu'est-il  besoin  de  changer,  quand  on  a  des  chefs-d'œuvre  à  entendre 
chaque  soir,  et  quand  on  a  Duprez  pour  les  exécuter?  Ce  goût  de  se  réjouir 
des  mêmes  choses  et  de  se  complaire  dans  la  même  musique  ,  lorsqu'elle  est 
belle  et  dignement  exprimée,  nous  vient  de  l'Italie,  et  ne  fera  que  s'éten- 
dre de  plus  en  plus,  à  mesure  que  le  système  musical  prendra  pied  sur 
notre  première  scène. 

Guillaume  Tell  a  fait  encore  les  honneurs  de  la  semaine.  Décidément,  le 
grand  rôle  de  Duprez  c'est  Arnold,  c'est  là  que  l'enthousiasme  du  public 
l'attend  à  certains  jours  pour  le  fôter  comme  il  le  mérite.  Vendredi,  Duprez 
a  soutenu  presque  à  lui  seul  tout  le  fardeau  du  chef-d'œuvre,  car  si  l'on 
excepte  Levasseur,  qui  ne  parait  guère  qu'au  second  acte,  pour  faire  digne- 
ment sa  partie  dans  le  trio ,  les  autres  rôles  ont  été  bien  cruellement  traités 
par  les  sujets  du  troisième  ordre.  M.  Molinier  doublait  M.  Massol  qui  dou- 
ble M.  Dérivis,  et  M"e  Nau  doublait  Mme  Dorus  qui  double  M"e  Falcon. 
M.  Molinier  gesticule  à  ravir,  roule  des  yeux  terribles,  marche  en  vain- 
queur, et  d'un  bout  à  l'autre  de  son  rôle  abuse  de  la  permission  que  tout 
élève  du  Conservatoire  a  de  chanter  faux.  Quant  à  Mlle  Nau ,  elle  a  démon- 
tré en  chantant  la  partie  de  Mathilde,  que  M.  Duponchel  vient  de  faire  un 
acte  indispensable  d'administration  en  renouvelant  l'engagement  de  Mme  Do- 
rus. M1|e  Nau  possède  une  petite  voix  de  soprano,  qui  minaude  par  moment 
avec  assez  de  gentillesse,  mais  ne  s'étend  jamais  au-delà  du  premier  rayon 
de  l'orchestre  des  musiciens.  M.  Habeneck,  à  qui  seul,  dans  toute  la  salle, 
il  arrive  de  saisir  les  traits  de  Mlle  Nau ,  dit  que  cette  jeune  cantatrice  a  le 
tort  de  s'aventurer,  sans  raison,  dans  toute  sorte  de  vocalisations  ambitieuses 
qu'elle  ne  peut  conclure,  qu'elle  ne  chante  pas  toujours  juste  ,  et  que  du 
reste  elle  est  en  progrès.  En  tout  cela,  M.  Habeneck  est  bien  sûr  d'être  cru 
sur  parole.  S'il  y  a  un  chef-d'œuvre  auquel  un  chanteur  de  la  trempe 
de  Duprez  puisse  tenir  tête  à  lui  seul,  c'est  bien  Guillaume  Tell.  Duprez 
a  marqué,  dans  la  partition,  trois  passages  que  désormais  les  applau- 
dissemens  ont  pour  but,  trois  passages  qui  suffisent  à  l'activité  du  public  : 
la  belle  phrase  du  grand  duo  du  premier  acte  ô  Mathilde,  l'adagio  sublime 
du  trio,  et  surtout  lacavatine  delà  fin.  Qu'importent  les  boutades  de  M.  Mo- 
linier quand  on  a  de  pareils  endroits  pour  s'arrêter  ?  Il  est  à  remarquer  d'ail- 
leurs que  les  belles  représentations  sont  presque  toujours  celles  où  l'en- 
thousiasme du  public  se  concentre  sur  un  point  éclatant,  que  tout  concourt 
à  faire  ressortir.  A  ce  compte,  la  soirée  de  vendredi  peut  passer  pour  la 
plus  intéressante  de  la  saison  qui  vient  de  s'ouvrir. 

On  annonce  pour  demain  Robert-le -Diable.  Ce  chef-d'œuvre  de  Meyer- 
beer  aura  puisé  une  vie  nouvelle  dans  un  repos  bien  nécessaire  après  tant 


204  REVUE  DE  PARIS. 

de  fatigues  glorieuses.  On  s'est  beaucoup  récrié  de  ne  pas  voir  Duprez  s'em- 
parer du  rôle  de  Robert  à  l'occasion  de  cette  reprise.  On  a  tort  :  entre  tous 
les  rôles  du  répertoire ,  Robert  est  un  de  ceux  qui  conviennent  le  moins  à 
Duprez,  comme  on  a  pu  s'en  convaincre  lorsqu'il  a  voulu  l'essayer  aux  fêtes 
de  Versailles.  Une  voix  qui  se  ménage  et  se  réserve  pour  deux  ou  trois  élans 
sublimes  qu'elle  a  dans  la  soirée  ne  saurait  s'accommoder  de  cette  partie, 
toujours  égale ,  toujours  en  scène,  où  la  musique  se  préoccupe  sans  cesse  de 
l'action  dramatique,  qui  veut  être  composée  ,  en  un  mot,  plutôt  que  chantée. 
Lorsque  Meyerbeer  écrivait  Robert-le-Diable,  Nourrit  posait  devant  lui, 
et  nul  mieux  que  Meyerbeer  ne  réussit  à  mettre  en  évidence  toutes  les  qua- 
lités d'un  chanteur.  D'ailleurs,  entre  toutes  les  chances  défavorables  qui 
viendront  embarrasser  la  fortune  de  l'Opéra ,  il  faut  compter  les  chances  qui 
peuvent  survenir  à  Duprez.  Tous  les  chanteurs  sont  égaux  devant  le  froid, 
et  l'hiver  a  des  rigueurs  pour  les  timbres  d'or  et  de  cristal,  tout  comme 
pour  les  gosiers  de  cuivre.  Un  de  ces  jours,  en  sortant  de  la  répétition,  la 
bise  peut  saisir  Duprez  à  la  gorge,  ni  plus  ni  moins  que  s'il  s'appelait 
Moreau-Sainti  ou  Serda.  Confier  le  rôle  de  Robert  à  celui  sur  qui  pèse, 
à  l'heure  qu'il  est,  presque  tout  le  répertoire  musical  de  l'Opéra,  c'était 
s'exposer  à  se  voir,  au  premier  enrouement  de  Duprez,  dans  la  néces- 
sité de  De  pas  ouvrir  les  portes.  Le  génie  de  Meyerbeer  et  le  beau  talent  de 
Levasseur,  qui  ne  s'est  point  départi  de  son  magnifique  rôle  deRertram, 
sont  à  Robert-le-Diable  des  soutiens  assez  forts  pour  qu'on  n'en  souhaite  pas 
d'autres,  si  toutefois  M.  Lafont  veut  bien  modérer  un  peu  les  transports  de 
sa  fougue,  et  respecter  la  mesure  et  l'intonation  plus  qu'il  ne  le  fait  de 
coutume. 

M.  Duponchel  vient  d'engager  un  jeune  gentilhomme  sarde ,  dont  on  a 
pu  entendre  la  voix  éclatante  et  pure  l'hiver  passé,  dans  le  salon  de  Mme  la 
comtesse  M....,  M.  de  Candia.  M.  de  Candia  tiendra  l'emploi  de  Duprez;  de 
la  sorte,  rien  ne  manquera  plus  à  l'ensemble  de  l'Opéra.  Les  ténors  de- 
viennent si  rares  aujourd'hui,  qu'il  faut  les  aller  chercher  dans  les  familles 
de  gentilshommes;  la  voix  de  ténor  finira  par  être  un  signe  de  noblesse.  Ru- 
bini  est  marquis,  M.  de  Candia  au  moins  comte.  N'importe,  il  faut  savoir 
gré  à  M.  Duponchel  de  tous  les  soins  qu'il  prend  pour  assurer  l'avenir  de  la 
musique  à  l'Opéra.  C'est  là  une  sollicitude  généreuse,  et  qui  mérite  bien 
quelque  sympathie  quand  elle  se  rencontre. 


F.  EOMXAIBK. 


M E  DE  VARNHAGEN 


«  Full  mnny  a  gem  of  purest  ray  serene, 
«  The  daik  unfathomed  caves  of  océan  bear; 
«  Full  many  a  flower  is  born  to  blush  unseen, 
«  And  waste  its  sweetness  on  the  désert  air.  » 

(  Elegu  wrilten  in  a  counlnj  church  yard, 
by  Thomas  G  ray.) 

Je  n'ai  jamais  arrêté  ma  pensée  sur  le  spectacle  de  la  nature  sans 
éprouver  un  sentiment  d'effroi  mêlé  d'admiration.  Le  luxe  des  exis- 
tences perdues  plaît  au  régulateur  de  notre  univers.  Que  de  germes 
avortés,  que  de  richesses  inconnues!...  Quelle  dépense  de  spectacle 
sans  spectateurs!..  Que  de  problèmes  insolubles  pour  l'intelligence 
du  soi-disant  roi  de  la  nature!..  En  vain  lui  répète-t-on  que  l'in- 
différence du  créateur  pour  l'individu  ne  s'étend  pas  jusqu'à  la 
race....  Il  y  avait  parmi  les  animaux  des  espèces  qui  ont  disparu 
comme  des  nations  parmi  les  hommes.  Si  la  terrible  influence  du  ha- 
sard s'arrête  quelque  part  sur  la  terre,  c'est  au  bord  de  la  tombe. 
Là  est  écrit  le  mot  de  toutes  les  énigmes  ;  là,  tout  blasphème  reçoit 
sa  réponse. 

La  transformation  de  notre  être  est  si  brusque  et  si  complète,  que 
nous  la  prenons  pour  l'anéantissement  ;  mais  si  la  mort  était  la  ces- 
sation de  la  vie,  ou  ce  qui  me  paraît  synonyme,  la  perte  du  sentiment 
individuel,  l'iniquité,  la  déraison,  seraient  Dieu ,  le  seul  Dieu  du 
moins  avec  lequel  l'esprit  humain  pourrait  communiquer. 

Des  réflexions  analogues  à  celles  que  fait  naître  la  contemplation 
de  la  nature  sont  inspirées  au  philosophe  par  l'étude  des  sociétés. 
Que  de  destinées  manquées,  que  de  force  infructueuse  et  même  sou- 

TOME    XL  VII.       NOVEMBRE.  15 


206  BEVUE  DE  PARIS. 

vent  aussi  pernicieuse  aux  autres  que  nuisible  à  qui  la  possède! 
quelle  amère  ironie  dans  la  répartition  des  dons  les  plus  rares  et  du 
succès,  plus  rarement  encore  proportionné  au  mérite!  que  d'injus- 
tice dans  les  renommées,  que  de  génie  inconnu,  de  médiocrité  illus- 
tre, que  de  talens  avortés,  de  vertu  calomniée,  de  vice  déifié!  Et 
tout  cela  au  profit  de  qui?  Au  profit  de  la  mort.  La  mort  hérite  de 
toutes  les  vérités  perdues  dans  le  désordre  de  la  vie  de  ce  monde, 
elle  recueille,  elle  classe,  comme  des  semences  précieuses,  tous  les 
moyens  négligés,  tous  les  dons  étouffés,  toutes  les  affections  mécon- 
nues, tous  les  mérites  obscurcis,  tous  les  desseins  de  Dieu  trompés 
par  les  démons  de  la  terre;  et  c'est  avec  cette  moisson  de  nobles  dé- 
bris, que  la  mort,  c'est-à-dire  l'esprit  de  vie  par  excellence,  refait 
des  palais  aux  gloires  injuriées,  jette  des  voiles  sur  les  fronts  injus- 
tement couronnés,  entoure  d'auréoles  des  tètes  de  héros  insultés  par 
le  silence  de  la  terre;  en  un  mot,  la  mort,  c'est  la  justice  dégagée  de 
toute  entrave.  La  porte  de  la  tombe  est  la  seule  ouverture  par  la- 
quelle le  saint  jour  de  la  vérité  toute  puissante  pénètre  du  ciel  jus- 
qu'au cœur  de  l'homme. 

Le  7  mai  1833,  il  y  a  quatre  ans  et  demi,  Rachel,  âgée  de  soixante- 
deux  ans,  est  morte  à  Berlin  ,  où  elle  était  née.  Je  l'ai  connue  en  1816. 
C'était  une  femme  aussi  extraordinaire  que  Mme  de  Staël,  par  les  fa- 
cultés de  l'esprit ,  par  l'abondance  des  idées ,  la  lumière  de  l'ame  et 
la  bonté  du  cœur  :  elle  avait  de  plus  que  l'auteur  de  Corinne  le  dédain 
de  l'éloquence;  elle  n'écrivait  pas.  Le  silence  des  esprits  comme  le 
sien  est  une  force.  Avec  plus  de  vanité,  une  personne  aussi  supé- 
rieure aurait  cherché  à  se  faire  un  public  ;  Rachel  n'a  voulu  que  des 
amis.  Elle  parlait  pour  communiquer  la  vie  qui  était  en  elle  ;  jamais 
elle  ne  parlait  pour  être  admirée. 

Je  laisse  aux  esprits  doués  de  plus  de  sagacité  que  je  n'en  ai  à 
décider  si  l'obscurité  dont  elle  n'a  jamais  essayé  de  sortir,  était  la 
conséquence  inévitable  de  l'excès  de  vivacité  qui  l'empêchait  quelque- 
fois de  coordonner  ses  idées  de  manière  à  les  faire  adopter  par  la 
foule,  ou  si  sa  foi,  dans  la  spiritualité  de  l'ame,  lui  montrait  d'un 
coup  d'œil  l'inutilité  de  toutes  les  créations  de  l'art  humain,  où  la 
forme  entre  toujours  pour  beaucoup,  et  la  retenait  volontairement 
dans  le  quiétisme.  La  contemplation  de  la  nature  et  delà  providence 
qui  la  dirige  était  pour  elle  une  jouissance  si  vive,  que  ce  spectacle, 
considéré  du  point  de  vue  élevé  où  elle  était  placée,  suffisait  à  son 
activité.  La  vie,  pour  elle,  était  un  travail  continuel;  mais  elle  n'en  a 
pas  fait  d'autre.  Ses  lectures  même  devenaient  des  conversations; 


REVUE    DE    PARIS.  207 

elle  vivait,  elle  discutait  avec  les  livres  comme  avec  des  personnes. 
L'intensité  de  sa  vie  était  telle  qu'elle  animait  tout  sans  le  vouloir; 
elle  faisait  plus  que  percevoir,  elle  personnifiait  les  idées;  son  intelli- 
gence était  un  monde  où  tout  avait  son  emploi ,  comme  dans  le  monde 
de  Dieu.  Jamais  esprit  plus  productif  ne  fut  moins  connu  delà  foule; 
dans  des  sociétés  dont  les  forces  seraient  autrement  combinées  que 
celles  du  monde  où  nous  vivons,  Rachel  aurait  été  pour  les  nations 
ce  qu'elle  était  pour  un  petit  cercle  d'amis  intimes  :  la  lumière  des 
esprits,  le  guide  des  âmes. 

Ses  lettres,  recueillies  et  publiées  depuis  sa  mort,  n'étaient  point 
des  œuvres  ;  c'étaient  des  éclairs  qui  partaient  de  son  cœur  et  de  son 
brillant  esprit  pour  toucher  le  cœur  de  ses  amis  (1  ).  Pour  elle,  écrire, 
ce  n'était  pas  briguer  la  gloire,  c'était  chercher  un  remède  à  l'absence. 

Il  me  semble  qu'on  peut  la  définir  d'un  mot  :  elle  avait  l'esprit  d'un 
philosophe  avec  le  cœur  d'un  apôtre;  et  malgré  cela  elle  était  enfant 
et  femme  autant  qu'on  peut  l'être.  Son  esprit  pénétrait  dans  les 
obscurités  les  plus  profondes  de  la  nature;  elle  pensait  avec  autant 
de  force  et  plus  de  clarté  que  notre  théosophe  Saint-Martin,  qu'elle 
comprenait  et  admirait,  et  elle  sentait  comme  un  artiste.  Ses  per- 
ceptions étaient  toujours  doubles;  elle  atteignait  aux  vérités  les  plus 
sublimes  par  deux  facultés  qui  s'excluent  chez  les  hommes  ordinai- 
res: par  le  sentiment  et  par  la  réflexion.  Ses  amis  se  demandaient 
d'où  sortaient  les  éclairs  de  génie  qu'elle  lançait  dans  la  conversation. 
Était-ce  le  résultat  de  longues  études?  Était-ce  l'effet  d'inspirations 
soudaines?  C'était  l'intuition  accordée  pour  récompense,  par  le  ciel, 
aux  âmes  vraies;  ces  âmes  martyres  luttent  pour  la  vérité  qu'elles 
pressentent,  souffrent  pour  le  Dieu  qu'elles  aiment,  et  leur  vie  entière 
est  l'école  de  l'éternité. 

Voici  comment  celle-ci  se  rendait  témoignage  à  elle-même ,  dans 
une  lettre  écrite  le  5  novembre  1808.  à  M.  de  Varnhagen  d'Ense, 
qu'elle  épousa  depuis  : 

Berlin,  ce  o  novembre  1808. 

((  Enfin  je  suis  chagrine!  Sais-tu  tout  ce  que  ce  mot  signifie?  Mais 
aussi  quelle  complication!..  Le  temps  même  devient  fou...  Depuis  le 
mois  de  juillet  ( cela  te  paraîtra  risible) ,  l'hiver,  en  convulsion ,  lutte 
contre  l'été.  Voilà  deux  jours  que  je  me  tourmente  pour  savoir  si 
j'écrirai  ou  non;  je  ne  puis  pas  mentir,  surtout  avec  toi,  avec  toi  pour 

(1)  Ce  livre  a  paru  à  Berlin,  en  5  volumes,  sous  le  titre  de  nachel  à  ses  autis.  Il  a  été  pu- 
blié en  allemand  par  Dunker  et  Jlumblot.  Berlin  ,  lt<"  i. 

15. 


208  REVUE   DE   PARIS. 

qui  la  vérité  m'arrive  tout  entière,  et  pourtant  j'ai  de  jolies  choses  à 
t'écrire!..  Oh  !  les  dons  que  je  possède ,  on  ne  les  a  pas  en  vain!..  Tl 
faut  souffrir  pour  eux.  Ma  science  des  choses,  ma  sagacité,  mon  dis- 
cernement: ce  sentiment  de  l'infini  qui  est  en  moi,  le  rapport  intime 
qui  existe  entre  ma  vie  et  la  vie  de  la  nature ,  enfin  le  quelque  peu  de 
conscience  que  j'ai  de  tout  cela  (  et  ce  peu  veut  ici  dire  beaucoup  ), 
cela  coûte  quelque  chose.  Quelle  souffrance,  quelle  inquiétude,  quel 
abandon  pendant  le  développement!...  Quelle  lutte  intérieure  n'ai-je 
pas  à  soutenir?  Je  doute  que  toi-même  tu  en  aies  une  idée.  Et  comme 
mes  entours  sont  dégoûtans,  rabaissans,  impatientans,  offensans, 
insensés,  misérables!  comme  ils  sont  bas!  pourtant  je  ne  puis  leur 
échapper;  et  tant  que  je  ne  le  puis  pas,  ils  me  poursuivent.  Les  éviter 
doucement,  il  n'y  faut  pas  penser;  le  moindre  contact,  le  moindre 
rapport  me  souille,  me  fait  déroger,  et  ce  combat  n'a  pas  de  fin;  il  a 
commencé  avec  moi,  il  durera  tant  que  je  vivrai.  Où  se  terminera- 
t-il?  Cette  conviction  (  non  que  le  combat  est  inévitable,  mais  que  mes 
efforts  sont  sans  but  et  ne  peuvent  cesser  qu'avec  la  perte  de  mes 
facultés  )  me  met  dans  une  rage  qui  approche  de  la  déraison.  Tout  ce 
que  je  rencontre  de  beau,  dans  la  vie,  passe  étranger  devant  moi, 
comme  une  visite ,  et  il  faut  que  je  vive  méconnue  parmi  des  êtres 
indignes.  Ils  usent  et  abusent  de  moi.  Nous  sommes  liés  par  des  rap- 
ports réciproques  :  eux  parce  qu'ils  se  servent  de  moi ,  moi  parce 
qu'une  lutte  corps  à  corps ,  une  lutte  sanglante  ne  me  délivrerait  pas 
d'eux.  Tu  le  vois,  je  suis  hors  de  moi!...  C'est  ce  qu'on  dit  quand  la 
vraie  voix  du  cœur  parle.  Les  sots  et  les  menteurs  se  protègent  entre 
eux;  mais  moi,  point  de  loi,  point  de  proches,  point  d'amis,  rien... 
Et  ce  qu'il  y  a  de  pis,  c'est  que,  vivant  au  milieu  de  l'injustice ,  le 
blâme  m'irrite  comme  une  nouveauté.  Tl  n'y  a  pas  un  seul  de  ceux 
qui  me  condamnent  qui,  dans  sa  propre  opinion,  n'ait  manqué  à 
tout.  Personne  ne  prend  ma  défense;  ils  me  persécutent,  parce  que 
j'ai  toujours  parlé  à  chacun  en  faveur  de  l'autre.  Je  te  fais  grâce  des 
misérables  histoires  qui  m'arrachent  ces  réflexions  pendant  ton 
absence.  Oh!  comme  je  leur  échapperais  par  ta  seule  présence,  par 
la  présence  d'un  ami,  d'une  créature  sympathique! 

«  Les  femmes  que  je  vois  m'anéantissent  :  c'est  un  effet  physique, 
leur  présence  agit  sur  mes  nerfs;  elles  m'abattent  la  pensée,  tant  je 
les  trouve  dénuées  d'énergie;  imprudentes  sans  excuse,  car  c'est 
par  pure  inconséquence;  et  elles  établissent  leur  parallèle  entre  elles 
et  moi  avec  une  sécurité  si  complète,  que  je  n'ai  d'autre  refuge  que 
de  quitter  la  chambre.  Elles  mentent  aussi....  elles  en  ont  si  souvent 


REVUE   DE   PARIS.  200 

besoin  !..  C'est  qu'il  faut  de  l'esprit  pour  dire  la  vérité.  Aussi  le  men- 
songe m'ennuie  comme  une  maladie,  comme  la  bêtise... 

«  L'après-midi,  le  soleil,  caché  depuis  bien  des  jours,  parut  au  mo- 
ment où  je  sortais.  Les  arbres  diaprés  m'attirèrent  plus  loin.  C'était 
comme  un  printemps ,  et  aussi  comme  un  soir  de  janvier,  calme,  pur, 
quand  la  neige,  déjà  battue,  n'est  point  fondante.  Des  saisons  diverses 
avec  le  souvenir  de  tout  ce  qu'on  a  senti  traversaient  ma  pensée; 
toutes  les  promenades  que  j'ai  jamais  faites  avec  leurs  images,  et  les 
innocentes  dispositions  de  mon  cœur,  repassaient  rapidement,  mais 
très  distinctement,  dans  mon  esprit,  et  tout  cela  à  la  fois,  comme  un 
cortège  qu'on  aperçoit  de  loin  tout  entier  d'un  coup  d'œil.  Je  savais 
bien  ce  que  je  sentais  ,  et  pourtant  je  m'étonnais  ;  mon  passé  revivait 
tout  entier;  l'avenir  seul  m'était  fermé...  L'air  doux  favorisait  ma 
vue  :  je  découvris  au  loin  le  jardin  du  Prince  (1) ,  véritable  cimetière; 
j'étais  attirée  là.  Le  jardin  était  déjà  brillant  et  assez  semblable  au 
printemps  avec  ses  promesses  et  l'inquiétude  qu'il  verse  dans  les 
veines;  c'était  comme  s'il  dansait  avec  l'automne  à  l'instar  des  grands 
personnages  qui  se  donnent  des  fêtes  après  les  combats  et  les  guerres. 
J'eus  envie  de  traverser  le  pont;  l'eau  était  limpide,  le  soleil  chaud; 
je  m'acheminai  vers  la  digue.  Là  je  pensai  :  C'est  le  chemin  de  Varn- 
hagen,  et  la  tristesse  me  revint.  Je  continuai  au  grand  soleil;  près 
du  jardin  d'Éphraïm,  il  fallut  revenir  sur  mes  pas;  il  est  trop  soli- 
taire, et  je  ne  pouvais  pourtant  traverser  le  parc  toute  seule.  Je  revis 
encore  ton  chemin,  et  m'en  revins  doucement.  J'avais  alors  le  soleil 
derrière  moi,  et  devant  moi,  un  arbre  magnifique  éclairé  par  lui, 
vert,  touffu;  il  se  trouve  à  l'entrée  du  jardin  d'Ephraïm  ;  je  ne  pus 
résister  au  désir  d'aller  à"cet  arbre;  il  aurait  pu  me  réjouir  le  cœur; 
mais  quand  je  m'approchai,  les  branches  étaient  bien  plus  hautes 
qu'elles  ne  m'avaient  paru.  J'étais  absolument  seule;  un  bour- 
geois vint  à  passer  au  sortir  du  parc,  il  avait  un  bâton  sous  le  bras, 
un  habit  gris,  un  chapeau  à  trois  cornes  :  — Oh!  monsieur,  vous 
êtes  plus  grand  que  moil...  Cet  arbre  a  encore  une  si  belle  verdure, 
ne  pourriez-vous  m'en  cueillir  une  feuille?  —  L'homme ,  avec  beau- 
coup d'intérêt  et  de  soin,  me  choisit  la  plus  verte  et  me  la  donna 
d'un  air  content.  Quand  je  le  quittai  après  l'avoir  remercié,  il  me 
regarda  encore  avec  satisfaction;  il  paraissait  charmé  de  voir  qu'une 
personne  en  douillette,  avec  un  chapeau  et  un'châle,  s'amusât  d'une 

<lj  Le  prince  Louis  de  Prusse  ,  tué  deux  ans  auparavant  dans  la  campagne  d'Iéna. 


210  REVUE   DE   PARIS. 

pareille  chose.  Je  l'ai  mise  dans  l'eau  et  je  te  l'envoie  dans  cette 
lettre.  » 

Quelle  source  de  bonheur  qu'une  disposition  d'ame  si  poétique, 
qu'un  si  profond  sentiment  de  la  nature  uni  à  tant  de  connaissance 
des  hommes  et  des  choses,  à  une  si  grande  puissance  d'analyse;  et 
tout  cela  naturel  comme  l'enfance!  Avec  une  personne  qui  traite 
ainsi  la  vie,  il  n'y  a  jamais  rien  de  petit,  ni  de  vulgaire,  ni  d'impos- 
sible. 

La  lettre  qu'on  vient  de  lire  a  été  choisie  au  hasard  ;  cette  fois  ce 
mot  veut  dire  quelque  chose ,  c'est  -à-dire  l'exacte  vérité;  j'ai  ouvert 
le  premier  tome  de  ce  volumineux  recueil,  et  je  me  suis  mis  à  tra- 
duire la  page  que  j'avais  sous  les  yeux.  Je  n'ai  pu  bien  rendre  la 
poésie  du  style  allemand ,  de  ce  style  des  hommes  dominés  par  le 
cœur,  mais  j'espère  en  avoir  donné  une  idée. 

Je  n'ai  pas  connu  toutes  les  circonstances  de  la  vie  de  Mmc  de  Varn- 
hagcn  ;  mais  je  sais  qu'elle  a  été  une  des  femmes  les  plus  heureuses 
du  monde.  Sa  manière  de  sentir  la  rendait  nécessaire  à  certaines 
âmes,  qui,  dès-lors,  lui  étaient  nécessaires  aussi.  Personne  n'a  été 
plus  aimée.  Que  faut-il  de  plus?  Toutes  les  agitations  des  hommes 
sont  inventées  inutilement  pour  suppléer  cette  source  de  la  félicité 
que  rien  ne  supplée  et  qui  tient  lieu  de  tout.  Quand  l'ame  tarit,  l'es- 
prit travaille  encore ,  mais  sans  fruit  :  voilà  le  secret  de  tous  les 
ennuis  de  la  vie  du  monde;  c'est  un  tourment  que  Rachel  n'a  jamais 
connu ,  et  c'est  le  plus  grand  de  tous ,  car  il  implique  une  sorte  d'hu- 
miliation. Mme  de  Varnhagen,  qui  savait  tout,  répétait  souvent  :  Je 
ne  plains  pas  les  malheurs  dont  on  se  plaint;  le  vrai  malheur  se  voile; 
il  est  honteux! 

Comme  toutes  les  vérités  profondes,  ce  mot  simple  est  capable  de 
faire  pleurer. 

Et  l'on  ne  pouvait  causer  un  quart  d'heure  avec  elle  sans  tirer  de 
ce  foyer  de  lumière  une  foule  d'étincelles.  Le  comique  était  à  sa 
portée  comme  le  plus  haut  degré  du  sublime.  La  preuve  qu'elle  était 
naturelle,  c'est  qu'elle  entendait  le  rire  comme  la  douleur;  elle  le 
prenait  comme  un  moyen  plus  prompt  de  montrer  la  vérité;  tout 
résonnait  en  elle,  et  sa  manière  de  recevoir  les  impressions  que  vous 
vouliez  lui  faire  partager  modifiait  les  vôtres;  on  l'adorait,  d'abord 
parce  qu'elle  avait  des  dons  admirables,  et  puis,  ce  qui  l'emportait 
surtout ,  parce  qu'elle  était  amusante.  Elle  n'était  rien  pour  vous ,  ou 
elle  était  tout,  et  elle  pouvait  être  tout  pour  plusieurs  à  la  fois  sans 


REVUE  DE   PARIS.  211 

exciter  de  jalousie,  tant  sa  noble  nature  l'approchait  de  la  source  de 
toute  vie,  de  toute  clarté.  Quand  on  a  perdu  jeune  une  telle  amie  et 
quelques  autres  qui  lui  ressemblaient,  l'époque  des  souvenirs  re- 
monte si  haut  qu'elle  remplit  plus  de  la  moitié  de  la  vie. 

Quest-ce  que  le  monde  a  su  de  cet  être  extraordinaire  ?  Que  sait-il 
aujourd'hui,  du  moins  en  France,  du  livre  qui  le  fait  connaître?  Un 
article  dans  le  Journal  des  Débats,  racontant  l'amour  de  M.  Gentz 
pour  M"e  Fanny  Elsler,  est,  je  crois,  tout  ce  que  Paris  a  lu  sur  les 
lettres  de  Rachel...  et  le  monde  serait  tout!...  Non,  l'obscurité  d'un 
être  tel  que  Rachel  suffirait  pour  me  prouver  que  la  lumière  du  so- 
leil n'est  pas  la  lumière  de  l'ame. 

Rachel  Levin,  connue  aussi  à  Rerlin  sous  le  nom  de  Rachel  Robert, 
naquit  dans  cette  ville  en  1771.  Son  enfance  fut  une  lutte  prolongée 
entre  une  organisation  dont  la  vigueur  promettait  la  santé,  et  une 
imagination  trop  vive  pour  ne  pas  détruire  l'équilibre.  Cette  lutte 
produisit  une  jeunesse  agitée  par  des  maladies  extraordinaires,  de 
ces  maladies  indéfinissables  qu'on  appelle  nerveuses  parce  qu'elles 
ont  plus  d'ame  que  de  corps.  Mais  cette  jeunesse  douloureuse  fut 
brillante  par  l'esprit,  et  même,  dit-on,  par  l'expression  de  la  figure. 
M"e  Levin,  sans  autre  moyen  d'influence  que  sa  supériorité  person- 
nelle, devint  le  centre  de  la  société  la  plus  spirituelle  et  la  plus  élé- 
gante de  Berlin,  à  une  époque  où  les  hommes  distingués  affluaient 
dans  cette  ville.  Le  mouvement  de  la  pensée  en  Allemagne  étonnait 
alors  le  monde,  et  Berlin  était  le  point  où  celte  vie  de  l'esprit  avait 
le  plus  d'intensité.  La  philosophie  et  la  poésie  se  partageaient  l'exis- 
tence de  cette  nation  qui  se  croyait  à  plaindre,  et  qui  peut  dire  au- 
jourd'hui comme  M"e  Arnould  :  «  C'était  le  bon  temps ,  j'étais  bien 
malheureuse.  »  Mme  de  Yarnhagen,  comme  tous  les  êtres  doués  de 
facultés  supérieures,  était  le  miroir  fidèle  de  ses  contemporains  et  de 
ses  compatriotes.  Apprendre  à  connaître  cette  femme  extraordinaire, 
c'est  étudier  l'Allemagne  et  particulièrement  la  Prusse  à  l'époque  la 
plus  brillante  de  leur  développement  intellectuel  et  la  plus  malheu- 
reuse de  leur  histoire  :  au  commencement  du  siècle. 

Paris  même,  l'ignorant  Paris  de  ce  temps-là,  ignorant  par  orgueil 
et  par  paresse  entendit  parler  du  prince  Louis  de  Prusse.  Ce  prince 
était  de  toutes  les  soirées  de  M"c  Levin.  L'assiduité  du  plus  proche 
parent  du  roi  chez  cette  personne,  à  part  de  toutes  les  autres, 
paraissait  aussi  honorable  pour  lui  que  pour  elle.  Les  grands  qui 
craignent  l'esprit  sont  bien  petits  dans  ce  siècle  et  bien  maladroits; 
ils  font  un  ennemi  d'un  allié. 


212  REVUE   DE   PARIS. 

En  1814,  le  £7  septembre,  Mlle  Levin  épousa  M.  de  Varnhagen 
d'Ense,  plus  jeune  qu'elle  de  douze  ou  quinze  ans;  mais  comme  il 
est  un  des  hommes  les  plus  spirituels  de  l'Allemagne,  leur  union ,  qui 
dura  dix-neuf  ans,  fut  la  plus  heureuse  que  j'aie  vue. 

C'est  lui  qui  a  recueilli  religieusement,  et  non  sans  beaucoup  de 
peine,  les  lettres  de  Rachel,  écrites  à  diverses  personnes  et  disper- 
sées dans  toute  l'Europe.  Ce  livre  ne  fut  tiré  d'abord  qu'à  un  très 
petit  nombre  d'exemplaires.  Le  succès  qu'il  obtint  auprès  d'un  public 
d'élite  a  déterminé  plus  tard  l'éditeur  à  le  publier  avec  de  nombreuses 
et  notables  augmentations. 

Les  souvenirs  de  Rachel,  traduits  un  jour  dans  toutes  les  langues, 
grossiront  le  nombre,  moins  considérable  qu'on  ne  le  pense  peut- 
être,  des  ouvrages  qui  appartiennent  à  la  littérature  européenne. 
Monument  littéraire  élevé  à  l'esprit  d'une  femme  qui  ne  fut  ni  ne  fit 
rien  dans  le  monde,  par  un  mari  dont  la  vie  entière  est  maintenant 
consacrée  à  la  mémoire  de  sa  femme,  ce  livre  honore  la  personne 
qu'il  est  destiné  à  nous  faire  connaître,  plus  que  ne  l'honoreraient  les 
louanges  d'une  foule  d'hommes.  M.  de  Varnhagen  est  connu  pour 
un  homme  de  talent  et  de  mérite;  et  l'attachement  de  ce  seul  homme, 
attachement  qui  survit  à  la  mort,  devient  un  éloge  plus  flatteur  que 
l'enthousiasme  public;  la  foule  est  moins  puissante  qu'elle  ne  le 
croit,  même  sous  le  règne  des  majorités.  Les  masses  ne  jugent 
jamais  d'après  elles,  aussi  leur  suffrage  ne  peut-il  qu'enivrer;  celui  des 
hommes  supérieurs  devrait  seul  flatter. 

Mon  but  n'est  rien  moins  que  d'analyser  ici  un  recueil  de  lettres 
aussi  variées  que  les  phases  de  la  vie  de  celle  qui  les  écrivit;  je  ne 
veux  que  donner  le  désir  de  la  connaître  aux  personnes  qui  savent 
tout  ce  qu'il  y  a  de  supériorité  d'esprit  et  d'ame  hors  de  la  liste  des 
noms  que  le  caprice  du  monde  a  glorifiés. 

Voici  comment  M.  de  Varnhagen  parle  de  Rachel  dans  l'introduc- 
tion qu'il  a  mise  à  la  tète  de  ses  lettres  : 

«  Je  ne  veux  pas  essayer  de  vous  faire  le  portrait  de  ma  bien- 
aimée  Rachel  ;  il  n'est  donné  qu'à  quelques-uns  de  ceux  qui  vécurent 
de  suite  et  long-temps  dans  son  intimité  de  la  bien  connaître  et 
de  l'apprécier.  Ses  lettres  mêmes,  avec  quelque  abondance  que  les 
sources  vives  de  l'esprit  et  de  l'ame  y  coulent,  ne  sont  qu'une  image 
incomplète  de  sa  vie.  Ce  qui  caractérise  cet  être  extraordinaire,  c'est 
précisément  la  création  toujours  renouvelée,  l'inattendu,  la  spon- 
tanéité de  ses  impressions.  C'est  l'ame  sans  cesse  en  action,  et  qui , 
par  cette  activité  même,  donne  à  tout  un  aspect  nouveau,  distribue 


REVUE   DE   PARIS.  213 

l'ombre  et  la  lumière,  enchante,  attire,  réconcilie,  et  tout  cela  à  la 
fois.  Comment  rendre  de  telles  impressions  par  un  récit?  comment 
une  représentation  successive  pourrait-elle  donner  l'idée  de  tant 
d'actions  simultanées?  Je  ne  veux  qu'essayer  de  retracer  en  peu  de 
paroles  le  premier  effet  que  produisit  sur  moi  la  rencontre  de 
MUc  Levin.  » 

il  commence  par  raconter  la  manière  dont  elle  était  jugée  par  les 
personnes  les  plus  distinguées  qu'il  connût ,  et  le  désir  que  ces  juge- 
inens  favorables,  mais  singuliers,  lui  avaient  donné  de  la  connaître; 
enfin  ,  il  la  voit ,  et  voici  comme  il  retrace  la  première  impression  qu  il 
reçut  :  «  D'abord,  je  dois  dire  qu'en  sa  présence  j'éprouvai  un  senti- 
ment tout  nouveau.  Je  crus  retrouver  le  type  primitif  de  l'être  humain; 
je  sentis  qu'une  créature  à  peine  sortie  des  mains  de  Dieu  était  là 
«levant  moi  dans  sa  pureté,  dans  sa  perfection  native.  Partout  l'esprit 
et  le  corps  échangeant  leur  mutuelle  influence;  partout  des  images 
vjaies,  des  cordes  vibrantes,  un  sentiment  immédiat  de  la  nature;  à 
chaque  instant  la  communication  sincère  des  pensées  d'un  esprit  ori- 
ginal et  naïf,  la  révélation  des  sensations  d'un  être  tout  primitif,  être 
grandiose  par  un  mélange  d'innocence  et  de  finesse  prudente,  être 
prompt  en  paroles  comme  en  actions,  car  la  présence  d'esprit  la  plus 
rare,  l'adresse,  la  sagacité,  la  perspicacité  la  plus  extraordinaire,  se 
trouvaient  réunies  en  elle;  et  tout  cela  était  vivifié  par  la  chaleur 
d'une  bonté  toute  pure,  par  un  amour  de  l'humanité  toujours  actif, 
toujours  pratique  et  vrai ,  par  la  participation  la  plus  vive  au  bien  et 
au  mal  d'autrui.  Les  qualités  que  j'avais  trouvées  jusque-là  dissé- 
minées parmi  plusieurs,  je  les  voyais  réunies  dans  un  seul  individu. 
La  compréhension  et  le  trait,  la  profondeur  et  la  franchise,  l'imagi- 
nation et  l'ironie,  liées  ensemble  dans  son  être  comme  dans  un  monde, 
se  manifestaient  par  une  suite  de  petites  circonstances  inattendues  et 
gracieuses,  qui  faisaient  sa  vie,  et  qui,  selon  le  jugement  de  Goethe, 
touchaient  de  près  au  fond  des  choses,  étaient  les  choses  elles-mêmes 
agissant  de  toute  la  puissance  de  la  réalité.  Mais  à  la  force  et  à  la 
grandeur  se  joignaient  toujours  en  elle  la  douceur  et  la  grâce  d'une 
femme,  qui  se  peignaient  surtout  dans  la  charmante  expression  de 
ses  yeux  et  de  sa  bouche,  sans  exclure  la  passion,  ni  l'enthousiasme. 

«  Je  doute  qu'on  se  forme  tout  d'abord  une  idée  juste  de  cet  en- 
semble composé  de  tant  d'élémens  contraires.  Quant  à  moi ,  j'ai  passé 
par  plusieurs  incertitudes,  par  bien  des  erreurs,  avant  de  croire  à 
ce  que  je  pressentais,  jusqu'à  ce  qu'enfin  je  reconnus  pour  toujours, 
que  j'avais  devant  les  yeux  l'être  le  plus  parfait  et  le  plus  extraordi- 


214  REVUE  DE  PARIS. 

naire...  >~ul  préjugé  ne  pouvait  résister  à  son  influence;  sa  présence 
était  lumière  et  vérité;  ses  manières  simples  et  naturelles,  la  clarté 
bienveillante  de  son  esprit,  sa  facilité  à  vivre,  l'absence  de  toute  pré- 
tention, faisaient  le  ton  de  sa  conversation,  même  lorsqu'elle  roulait 
d'abord  sur  des  sujets  de  peu  d'importance  et  elles  excluaient  tout 
parti  pris;  peu  à  peu  le  discours  s'élevait  vers  des  sujets  nouveaux 
qui  naissaient  du  moment  présent,  et  qui,  pour  cela  même,  avaient 
l'intérêt  de  la  réalité,  et  réveillaient  l'attention  des  plus  indifférens  par 
l'attrait  qui  s'attache  à  ce  qui  est  vivant ,  à  ce  qui  est  vrai.  Son  esprit 
donnait  à  ce  qui  est  commun  le  charme  de  l'extraordinaire.  En  sa 
présence ,  je  me  sentis  transporté  dans  un  monde  nouveau  ;  j'étais 
conduit  à  la  sphère  de  la  poésie ,  et  cela  par  ce  qu'on  est  communé- 
ment convenu  d'appeler  anti-poétique;  par  la  réalité  substituée  à 
l'illusion,  la  chose  à  l'apparence;  en  un  mot',  par  la  vérité  dont  Rachel 
avait  le  sens  plus  que  personne.  » 
•     ••••••••••••• 

J'ai  eu  tort  de  citer,  car  je  m'aperçois  que  je  ne  pourrai  rien  dire, 
d'après  moi ,  qui  soit  aussi  juste  que  ce  portrait  tracé  par  M.  de  Varn- 
hagen  lui-même.  Pourtant  j'y  joindrai  mes  propres  souvenirs.  Ce 
qu'on  a  senti  et  vu  a  toujours  l'intérêt  de  la  vérité,  vérité  qui,  par  là 
même  qu'elle  est  relative,  jette  un  jour  nouveau  sur  l'objet  qu'on 
cherche  à  faire  connaître.  Chaque  individu  est  comme  une  facette  de 
prisme,  qui  reflète  le  rayon  de  lumière  en  le  décomposant  à  sa 
manière. 

J'ai  dit  que  ce  n'est  qu'en  1816  que  j'ai  fait  la  connaissance  de 
Mme  de  Varnliagen.  Je  l'avais  rencontrée  à  Vienne,  en  1814,  pendant 
le  congrès;  mais  nous  avions  passé  l'un  à  côté  de  l'autre,  sans  nous  voir, 
au  milieu  de  cette  foule  de  souverains.  Deux  ans  plus  tard,  j'étais  resté 
malade  à  Francfort,  où  ma  mère  vint  passer  l'hiver  pour  me  soigner. 
Des  circonstances  trop  romanesques  et  trop  personnelles  pour  qu'il 
soit  à  propos  de  les  rapporter  ici,  obligèrent  ma  mère  à  se  lier  un 
peu  avec  une  dame  de  Berlin  dont  le  caractère  et  les  manières  ne  lui 
convenaient  nullement.  Cette  dame,  qui  tenait  à  ce  qu'il  y  avait  de 
plus  considérable  en  Prusse,  allait  quitter  Francfort  après  avoir 
rempli  notre  petit  cercle  du  bruit  de  ses  intrigues  d'ambition ,  et  non 
sans  avoir  troublé  notre  vie  par  des  tromperies  dont  les  gens  dénués 
de  cœur  ne  connaissent  jamais  la  portée.  Ces  personnes  paraissent 
perfides,  elles  ne  sont  qu'insensibles;  c'est  assez  pour  les  fuir,  ce 
n'est  pas  assez  pour  les  condamner. 

Ma  mère  fut  obligée  de  subir  une  dernière  entrevue  avec  cette 


REVUE   DE   PARIS.  215 

femme ,  et  c'était  pour  ma  mère  un  sacrifice  dont  l'étendue  ne  peut 
être  appréciée  que  par  les  personnes  qui  savent,  comme  moi,  tout 
ce  qu'il  lui  en  coûtait  pour  faire  céder  un  seul  instant  les  affections 
du  cœur  aux  convenances  sociales. 

Je  la  vis  partir  pour  cette  visite  avec  une  répugnance  qui  m'aurait 
fait  rire,  si  elle  ne  m'avait  affligé. 

—  Vous  êtes  une  sauvage  de  salon ,  lui  disais— je;  plus  vous  voyez 
que  les  gens  du  monde  mentent,  et  plus  vous  devenez  vraie  avec 
eux.  Vous  parlez  un  autre  langage  que  le  leur.  A  quoi  réussirez-vous? 
—  A  rester  toute  ma  vie  comme  je  suis,  répondit  ma  mère  en  sou- 
riant; et  elle  sortit  dans  une  disposition  d'humeur  difficile  à  définir, 
puisqu'elle  paraissait  gaie  et  contrariée  en  même  temps. 

On  voit  que,  dès  le  temps  de  ma  jeunesse,  les  enfans  avaient  pour 
habitude  de  régenter  leurs  parens.  Je  restai  seul,  attendant  avec 
une  anxiété  qui  combattait  mon  impatience  le  récit  que  ma  mère  me 
ferait  à  son  retour.  Je  désirais  vivement  et  je  craignais  presque  autant 
de  savoir  ce  qu'aurait  dit  Mme  de  ***  pour  dernier  adieu. 

Ma  mère  revint  bientôt;  son  visage  était  rayonnant.  — Eh  bien! 
luidis-je.  —  Ah!  tu  ne  sais  pas  ce  que  je  viens  de  faire?  —  Quoi  donc? 
qu'a-t-elle  dit?— Qui?  de  qui  parles-tu?— De  Mme  de  ***.  Vous 
a-t-elle  dit  adieu?  —  Je  n'en  sais  rien  ;  mais  je  viens  de  chez  elle,  où 
j'ai  fait  connaissance  avec  la  personne  la  plus  spirituelle,  la  plus  dis- 
tinguée que  j'aie  rencontrée  depuis  long-temps.  Tu  seras  charmé  de 
la  voir;  je  suis  sûre  qu'elle  te  plaira.  —  Il  faut  qu'elle  me  plaise  beau- 
coup pour  me  faire  oublier  ce  qui  m'afflige.  — Elle  te  fera  oublier 
tout,  te  dis-je. 

Ma  mère  avait  raison  ;  elle  se  connaissait  en  personnes  supé- 
rieures. Nous  fîmes  connaissance  avec  Mme  de  Varnhagen,  et  un 
mois  après,  j'avais  tout  oublié.  J'étais  lié  irrévocablement  sans  être 
amoureux.  Cet  attachement,  aussi  fort  que  désintéressé,  est  tout 
simplement  la  perfection  des  relations  humaines  :  c'est  un  problème 
que  Rachel  seule  pouvait  résoudre  avec  sa  pureté,  sa  vérité  de 
sentiment ,  le  prestige  de  son  esprit ,  la  sublime  compassion  de  son 
ame! A  cette  triste  époque  de  ma  vie,  je  lui  dus  la  résurrec- 
tion de  la  pensée,  tuée  en  moi  par  le  chagrin.  Nous  passions  des 
soirées  délicieuses  à  parcourir  les  riantes  campagnes  des  environs 
de  Francfort,  qui  sont  le  jardin  de  l'Allemagne,  comme  la  Touraine 
est  le  jardin  de  la  France ,  ou  à  causer  chez  ma  mère  et  chez  M",c  de 
Varnhagen.  Le  monde  visible,  le  monde  intérieur,  l'univers  entier  et 
lame  de  l'univers,  tout  était  décrit,  analysé,  compris,  pressenti 


216  REVUE   DE   PARIS. 

dans  ces  longs  entretiens  qui  me  paraissaient  courts.  La  conversa- 
tion de  Mme  de  Yarnhagen  n'était  pas  un  discours  plus  ou  moins 
brillant;  c'était  une  action  intime,  mais  toujours  inattendue,  parce 
qu'elle  était  motivée  par  le  besoin  et  la  disposition  de  la  personne 
qui  causait  avec  elle;  causer  n'est  pas  le  mot,  tout  ce  qu'on  disait 
à  Mme  Yarnhagen  était  une  confession,  volontaire  ou  non.  Sa  ma- 
nière d'entendre  changeait  le  mensonge  même  en  confidence;  jamais 
clarté  si  bienfaisante  ne  pénétra  dans  les  cœurs  souffrans. 

Elle  animait  un  cercle  autant  qu'elle  intéressait  un  ami  en  tête-à- 
tête,  et  cette  double  faculté  est  rare;  son  esprit  suffisait  à  tout,  parce 
que  c'était  mieux  que  de  l'esprit  :  c'était  du  génie  au  service  de  l'in- 
timité et  même  de  la  société;  elle  ne  trouvait  rien  au-dessous  d'elle 
dans  les  petits  évènemens  de  la  journée,  et  rien  n'était  au-dessus 
dans  les  plus  grandes  circonstances  de  la  vie.  Sa  pensée  se  faisait 
toute  à  tous  :  elle  ne  l'économisait  pas  pour  des  livres  ou  pour  des 
intrigues  politiques;  elle  ne  jouait  pas  un  rôle,  ne  calculait  jamais 
un  effet  :  quand  on  n'a  pas  assez  d'esprit  pour  en  perdre,  disait- 
elle,  c'est  qu'on  n'en  a  pas  assez  pour  ce  qu'on  en  veut  faire. 

Le  silence,  si  à  la  mode  chez  nous  parmi  les  personnes  qui  se  posent, 
comme  elles  disent,  à  la  tête  des  supériorités  intellectuelles  de  Tépoque, 
n'était  pas  à  l'usage  de  Rachel  ;  quand  elle  était  triste  ou  souffrante, 
elle  restait  chez  elle  où  elle  ne  recevait  que  les  amis  qui  lui  permet- 
taient de  se  taire;  mais  quand  elle  voyait  des  personnes  du  monde, 
c'était  pour  tâcher  de  leur  être  agréable  :  elle  avait  une  délicatesse 
de  tact  qui  lui  faisait  comprendre  les  devoirs  et  les  plaisirs  de  la 
société,  comme  elle  avait  un  sentiment  inné  du  beau  qui  la  mettait 
en  communication  avec  la  nature  et  avec  l'art. 

Le  ton  dominant  de  la  conversation  à  Berlin  était  alors  l'enthou- 
siasme ,  et  cet  engouement  obligé  dégénérait  assez  souvent  en  affec- 
tation ;  Mme  de  Yarnhagen  n'affectait  rien ,  mais  elle  exprimait  ce 
qu'elle  sentait  avec  plus  de  liberté  que  si  elle  avait  vécu  habituelle- 
ment dans  un  autre  pays.  Cette  confiance  dans  l'intelligence  et  la 
bonne  foi  des  autres  lui  donnait  quelquefois  une  apparence  d'exa- 
gération aux  yeux  des  personnes  médiocres;  mais  cette  injustice  lui 
rendait  ses  amis  plus  chers.  La  juger,  c'était  un  titre  à  son  affection  : 
son  ame  avait  besoin  de  se  montrer,  comme  d'autres  sentent  la  né- 
cessité de  se  cacher,  et  nous  d'sions,  à  propos  de  tout,  qu'il  n'y  a  de 
mal  véritable  que  le  mensonge  :  Point  de  mensonge  sans  bêtise,  ni 
de  sincérité  sans  esprit,  disait-elle  encore.  C'est  juste,  répliquais-je; 
la  vérité  a  toujours  besoin  d'excuse,  le  monde  exige  qu'on  la  défende 


REVUE    DE    PARIS.  217 

contre  lui,  et,  pour  plaider,  il  faut  du  talent.  Mentir,  c'est  fuir 
l'obligation  d'expliquer;  il  y  a  souvent  autant  de  paresse,  c'est-à-dire 
de  bêtise,  que  d'infidélité  dans  le  mensonge. 

En  réfléchissant  plus  tard  à  ce  mot  de  Mme  de  Varnhagen ,  j'ai 
trouvé  que  sa  définition  ne  s'appliquait  pas  à  tous  les  genres  de 
mensonges.  Il  y  a  tel  mensonge  qui  dénote  moins  les  bornes  de 
l'esprit  que  la  misère  de  l'ame.  Un  attachement  vrai  apporterait  tou- 
jours, au  cœur  qui  l'éprouverait,  le  courage  de  le  manifester;  tout 
sentiment  naturel  peut  s'avouer,  l'ambition  même,  l'amour  de  la 
richesse,  comme  moyen  d'influence  légitime,  l'orgueil  du  talent, 
l'amour,  cet  immortel  besoin  de  la  perfection  ;  on  peut  avouer  tout 
cela ,  pourvu  qu'on  l'ait  ;  mais  ce  qu'on  ne  peut  avouer,  c'est  la  pré- 
tention malheureuse  de  l'acquérir.  Alors  on  retombe  dans  ce  que 
Mme  de  Varnhagen  appelait  le  vrai  malheur,  le  malheur  honteux  et 
qui  se  cache;  alors  on  ment.  Mais  on  peut  mentir  ainsi  avec  beau- 
coup d'esprit;  ce  qu'il  faut  pour  être  toujours  franc,  c'est  de  la  force. 
On  ne  ment  jamais  quand  on  sent  fortement. 

Nous  parlions  souvent  de  Goethe  :  il  était  à  cette  époque,  en  Alle- 
magne, l'objet  d'un  culte  fanatique,  et,  parmi  ses  adorateurs,  les 
plus  fiers  étaient  ceux  qui  l'exaltaient  davantage.  Moi ,  étranger,  je 
riais  de  cette  joute  d'esprit  pour  savoir  à  qui  louerait  le  maître  avec 
plus  d'exagération,  et,  tout  en  admirant  le  génie  du  dieu,  je  me 
permettais  quelquefois  d'être  choqué  de  l'insensibilité  de  l'homme. 

Je  reprochais  alors  à  Mmc  de  Varnhagen  de  céder  trop  à  l'engoue- 
ment général  et  d'oublier,  pour  Goethe,  une  de  ses  qualités  distinc- 
tives  ,  l'indépendance.  Elle  me  répondait  qu'elle  n'était  indépendante 
que  du  vulgaire,  mais  que  le  génie  avait  sur  elle  un  pouvoir  absolu. 
On  demandait  un  jour,  chez  elle,  quel  était  le  meilleur  ouvrage  de 
ce  grand  poète;  chacun  nommait  celui  qu'il  préférait,  soit  en  vers, 
soit  en  prose.  A  la  fin ,  Mme  de  Varnhagen  prend  la  parole  et  dit  : 
Le  meilleur  ouvrage  de  Goethe,  ce  n'est  pas  celui  qui  plaît  davan- 
tage à  tel  ou  tel  esprit ,  c'est  celui  qui  nous  fait  comprendre  comment 
il  a  pu  faire  tous  les  autres  ;  voilà  pourquoi  je  crois  que  son  chef- 
d'œuvre  est  le  Tasse.  Elle  a  répété ,  dans  une  de  ses  lettres,  ce  juge- 
ment motivé  d'une  manière  si  frappante;  et  moi,  je  l'ai  d'autant 
mieux  retenu  que  j'avais  entendu  dire  à  Mmc  de  Staël  que,  de  tous 
les  ouvrages  de  Goethe,  le  seul  où  elle  ne  trouvât  rien  à  admirer, 
c'était  le  Tasse.  J'ai  pensé  bien  souvent  à  cette  diversité  de  sentiment 
de  la  part  de  deux  femmes  qui  me  paraissent  égales  l'une  à  l'autre 
par  les  dons  de  la  nature  et  l'intensité  de  la  \'ie  intellectuelle.  Le 


218  REVUE   DE   PARIS. 

grand  mérite  du  Tasse  est  dans  le  développement  du  caractère  prin- 
cipal, indiqué  par  des  nuances  de  style;  et  c'est  ce  que  les  étrangers 
sentent  le  plus  difficilement.  On  s'épouvante  en  voyant  quelle  dis- 
tance les  habitudes,  les  langues,  les  sociétés  peuvent  mettre  entre 
deux  esprits  que  la  nature  et  Dieu  avaient  créés  frères. 

Mme  de  Varnhagen  fit  un  voyage;  pendant  cette  absence,  Goethe 
vint  à  Francfort  où  je  le  vis  pour  la  première  fois.  Voici  comment  je 
rendais  compte  de  cette  rencontre  à  Mme  de  Varnhagen ,  dans  une 
lettre  qu'elle  me  rapporta  quelque  temps  après  en  m'ordonnant  de 
la  garder,  parce  qu'elle  ne  voulait  pas  avoir  chez  elle  ce  qu'elle  ap- 
pelait une  diatribe  contre  le  grand  homme  :  le  lecteur  jugera  de  son 
impartialité  et  de  la  mienne  : 

a  Enfin  j'ai  vu  votre  Goethe  !  et ,  pour  la  première  fois  de  ma  vie , 
j'ai  senti  qu'on  peut  s'arrêter  devant  un  homme  comme  devant  un 
monument,  sans  lui  parler.  J'ai  dû  lui  paraître  bien  ridicule  :  je  le 
contemplais  comme  un  phénomène  de  la  nature.  C'est  votre  faute: 
pourquoi  m'avoir  tant  parlé  de  lui?  Dans  le  premier  moment,  son 
apparition  m'a  inspiré  le  besoin  de  méditer  plus  que  celui  de  cau- 
ser. Il  ne  m'embarrassait  pas,  sa  sphère  est  au-dessus  de  ce  qui 
intimide;  je  ne  crois  pas  que  jamais  un  homme  ait  été  occupé  de  sa 
personne  et  de  l'effet  qu'elle  peut  produire  devant  le  Jupiter  du  Va- 
tican; je  ne  pouvais  pas  non  plus  penser  à  moi  devant  Goethe.  Cet 
homme ,  dont  l'abord  est  différent  de  celui  de  tous  les  hommes  qui' 
j'ai  rencontrés,  me  faisait  l'effet  d'une  solitude;  j'étais  saisi  de  res- 
pect; j'éprouvais  du  bien-être  et  de  la  frayeur,  sans  savoir  pourquoi  ; 
il  me  semblait  que  je  regardais  au  bord  d'un  abîme  d'où  montait  la 
voix  d'un  oracle. 

«  Il  y  a  long-temps  que  vous  n'avez  vu  Guëthe;  il  a  soixante-quatre 
ans;  son  visage  est  encore  superbe;  c'est,  comme  vous  le  dites  ,  la 
tête  de  Jupiter ,  ou  plutôt  d'Homère.  Quand  sa  physionomie  n'est 
point  animée,  elle  exprime  une  noble  tristesse  :  on  croit  voir  un  héros 
de  l'antiquité  écrasé  sous  le  poids  de  notre  misère.  Ce  siècle,  où  le 
burlesque  domine,  lui  pèse;  il  a  dans  le  front  et  dans  le  regard 
quelque  chose  de  profondément  tragique.  Quand  il  s'anime,  il  pétille 
d'esprit;  et  quand  il  se  laisse  aller  à  sourire,  il  est  plein  de  grâce. 
Ce  qui  me  frappe  surtout  dans  ses  traits,  c'est  l'harmonie  de  l'en- 
semble :  je  n'ai  vu  nulle  part  tant  d'accord  uni  à  tant  de  variété;  tous 
les  sentimens  et  toutes  les  pensées  humaines  se  peignent  sur  son 
visage;  sa  physionomie,  pleine  de  vie,  est  le  miroir  du  monde,  et  en 
même  temps  l'expression  d'un  caractère  :  on  y  lit  depuis  Werther 


REVUE    DE    PARIS.  219 

jusqu'à  Faust  et  au  Traité  sur  l'Optique;  c'est  un  esprit  universel; 
la  science  et  la  poésie  habitent  ce  front  qui  contient  tout;  il  semble 
que  c'est  d'après  lui  qu'on  a  dit  :  L'homme  est  l'abrégé  du  monde. 

«  Ses  manières  sont  froides  ;  cependant  on  se  sent  attiré  vers  lui 
comme  vers  un  être  surnaturel;  mais  on  sent  tout  de  suite  qu'on 
n'est  pas  son  semblable.  Quand  il  lève  les  yeux,  on  dirait  qu'il  pleure 
sur  l'humanité;  quand  il  les  fixe  sur  vous  ,  son  regard  vous  pénètre. 
.Mais  cette  perspicacité  vous  fait  du  bien.  Ce  qui  rend  un  homme 
ordinaire  fatigant ,  c'est  qu'il  ne  comprend  jamais  tout-à-fait  un 
autre  homme.  Goethe  comprend  la  nature  ;  comment  ne  compren- 
drait-il pas  un  pauvre  atome  humain?  J'aurais  voulu  m'appro- 
cher  de  lui,  et  lui  dire:  Apprenez-moi  ce  que  je  suis.  Oracle, 
dictez-moi  ce  qui  doit  décider  de  ma  vie,  ce  qui  doit  sortir  de  moi. 

«Quoique  sa  dignité  constante  paraisse  un  peu  raide,  il  a  de  la 
simplicité,  et  on  pourrait  le  croire  naïf:  il  est  pourtant  à  une  dis- 
tance immense  de  la  naïveté  :  en  lui,  tout  est  volonté  et  conscience 
de  sa  volonté.  Si  l'on  disait  à  Goethe  :  «  Pourquoi  êtes-vous  comme 
vous  êtes?  »  au  lieu  de  répondre  :  «  Parce  que  je  suis  moi,  »  il  dirait  : 
«  Parce  que  je  veux  être  moi.  »  Cette  réponse  met  un  espace  infini 
entre  lui  et  la  naïveté;  mais  son  esprit  lui  rend  le  charme  des  hommes 
naïfs.  Seulement  on  ne  peut  se  fier  au  plaisir  qu'on  éprouve  en  cau- 
sant avec  lui.  Qu'on  ne  s'y  trompe  pas ,  il  est  plus  qu'un  homme. 
Rien  de  plus  gracieux  que  sa  manière  de  s'entretenir  avec  les  per- 
sonnes qui  lui  sont  présentées  :  il  a  par  momens  une  ironie  si  fine  et 
si  délicate,  qu'elle  ne  saurait  blesser  ;  il  possède  au  suprême  degré  le 
talent,  ou  plutôt  le  don  d'intéresser  à  ce  qu'il  dit;  sa  personne,  sa 
seule  présence,  son  silence,  portent  à  la  méditation,  et  font  désirer 
ses  paroles;  il  réunit  la  chaleur  au  calme,  il  se  contient  comme  s'il 
avait  peu  de  vie,  et  cependant  il  sent  comme  an  autre  se  passionne; 
c'est  un  homme  supérieur  au  vulgaire  et  supérieur  à  lui-même.  Il 
est  maître  de  lui;  il  est  résigné  à  supporter  les  inconvéniens  de  sa 
destinée;  c'est  le  premier  grand  homme  qui  m'ait  paru  décidé  à 
subir  sans  se  plaindre  les  malheurs  du  génie;  il  est  malheureux , 
parce  qu'il  est  seul;  mais  il  veut  être  seul,  parce  qu'il  a  reconnu 
qu'il  le  faut. 

«  J'ai  dit  qu'on  trouvait  tout  dans  sa  physionomie,  il  y  manque 
pourtant  une  chose,  et  une  chose  nécessaire  :  l'amour.  Je  ne  crois  pas 
qu'il  ait  la  faculté  de  vivre  dans  un  autre  ;  il  a  tout  en  lui,  hors  ce 
qui  fait  qu'on  renonce  à  tout.  La  richesse  de  sa  nature  le  trompe,  elle 
le  confirme  dans  la  personnalité  ;  il  est  seul  en  ce  monde,  et  peut- 


220  REVUE   DE    PARIS. 

être  déjà  se  prépare-t-il  à  rester  seul  dans  l'autre  :  poussé  à  ce  point, 
l'égoïsme  est  un  exil. 

«  C'est  un  phénomène  bien  extraordinaire  qu'un  homme  parvenu 
à  cette  étendue,  à  celte  élévation  dépensée,  sans  reconnaître  le 
christianisme.  C'est  comme  un  naufragé  qui  ne  croirait  qu'à  la 
plage  (1). 

«  C'est  un  malheur  pour  Goethe  que  la  religion  chrétienne  soit  une 
révélation  divine,  il  l'aurait  peut-être  inventée;  mais  comme  il  la 
trouve  arrivée  avant  lui  en  ce  monde,  et  avec  elle  quelques  accessoire  ■. 
qu'il  n'y  aurait  pas  joints  s'il  l'avait  faite;  comme  il  voit  dans  ses 
prêtres  ce  qu'il  n'y  voudrait  pas  voir,  et  qu'il  n'y  voit  pas  ce  qu'il 
voudrait,  il  la  rejette.  Aussi  le  vide  qu'elle  laisse  au  dedans  de  lui 
l'accable;  l'ennui  le  ronge,  il  s'attache  aux  moindres  détails  de 
l'existence ,  il  s'impose  l'étude  et  le  goût  des  petites  choses,  enfin  il  se 
traîne  dans  la  nuit  de  ce  monde  comme  s'il  n'en  était  pas  une  des 
lumières;  et  l'on  est  forcé  de  convenir  que  ce  prodigieux  génie  est 
aussi  étonnant  par  ce  qui  lui  manque  que  par  ce  qu'il  a.  Aussi  mon 
ami  Werner  compare-t-il  la  tête  de  Goethe  à  une  immense  coupole 
sans  lanterne ,  ce  qui  fait  que  le  jour  y  vient  d'en  bas.  » 

L'engouement  aveugle  et  exclusif  de  quelques  esprits  pour  Goethe 
était  tel  en  Allemagne  ,  à  l'époque  où  je  fis  connaissance  avec  Mme  de 
Yarnhagen,  que,  malgré  sa  supériorité,  elle  eut  peine  à  me  par- 
donner ce  jugement,  et  pourtant  elle  pardonnait  beaucoup,  parce 
qu'elle  voyait  loin  et  juste. 

Mme  de  Yarnhagen  avait  sur  le  mariage  des  idées  qui ,  depuis  elle  , 
ont  été  adoptées  par  bien  des  gens,  et  fort  exagérées  dans  l'appli- 
cation. Les  inventeurs  sont  toujours  des  metteurs  en  œuvre  plus 
timides  que  les  imitateurs.  Elle  regardait  cette  institution  comme  trop 
sacrée  pour  être  dégradée  au  service  des  petits  intérêts  du  monde  : 
elle  blâmait  le  mariage  comme  affaire ,  et  trouvait  la  société  absurde 
de  rabaisser  une  loi  divine  au  niveau  des  réglemens  qui  fixent  les 
devoirs  civils  du  citoyen.  Sa  profonde  horreur  pour  l'hypocrisie  lui 
faisait  condamner  même  ce  que  le  monde  appelle  la  bonne  conduite, 
quand  elle  n'est  pas  l'expression  des  bons  sentimens. 

Je  n'ai  jamais  bien  connu  le  fond  de  ses  idées  sur  le  christianisme; 
ce  que  je  sais ,  c'est  qu'elle  aimait  Dieu  et  le  prochain  avec  ferveur  ; 

(1)  Depuis  ce  temps,  Goethe  s'est  rapproché  du  christianisme,  comme  on  peut  s*en  assurer 
dans  l'intéressant  ouvrage  publié  en  allemand  par  Ackermann,  sous  le  titre  de  Coin 
lions  de  Goethe.  On  s'étonr.e  de  voir  que  tant  de  livres  curieux  ne  soient  pas  encore  tra- 
duits en  français. 


REVUE   DE   PARIS.  221 

elle  était  plus  religieuse  que  la  plupart  des  dévots  que  j'ai  rencon- 
trés. J'avais  un  tel  besoin  de  penser  que  j'étais  de  son  avis,  que  je 
me  suis  répété  souvent  en  son  absence  qu'elle  pressentait  une  révo- 
lution religieuse,  dont  la  On  serait  la  régénération  pacifique  et  vo- 
lontaire des  formes  du  christianisme  sous  la  direction  de  l'église 
catholique,  la  seule  qui  eût  l'autorité  nécessaire  pour  conserver 
la  vérité  intacte,  et  pour  la  défendre  jusqu'à  la  fin  des  temps.  Je 
ne  pourrais  pourtant  assurer  que  ce  fût  là  son  espoir;  peut-être 
son  grand  esprit  se  faisait-il  une  idée  plus  libre  des  moyens  adoptés 
par  la  puissance  infinie  pour  se  manifester  à  la  terre;  mais  ce 
que  je  puis  dire,  c'est  que  toutes  les  fois  que  le  regret  et  le  désir 
me  ramenaient  en  pensée  vers  Rachel,  je  me  consolais  en  me  répé- 
tant que  nous  avions  la  même  opinion  sur  la  seule  chose  vraiment 
importante  en  ce  monde.  Cet  accord  avec  un  être  si  supérieur,  ne 
l'eussé-je  que  rêvé,  suffirait  pour  me  tranquilliser  :  c'était  comme 
une  assurance  contre  mes  propres  incertitudes. 

La  moisson  d'idées  fécondes,  d'expressions  soudaines,  originales, 
sublimes,  piquantes,  d'aperçus  neufs  et  surprenans,  qu'on  recueille 
en  lisant  ses  trois  volumes  de  lettres,  montre  ce  qu'aurait  pu  pro- 
duire en  littérature  celle  qui  les  a  écrites,  non  pour  écrire ,  mais  pour 
manifester  et  pour  étendre  sa  bienfaisante  existence. 

Si  je  n'avais  pas  connu  Mme  de  Varnhagen,  je  ne  serais  peut-être 
pas  aussi  persuadé  que  je  le  suis  d'une  vérité  consolante,  c'est  que 
le  vulgaire  juge  les  hommes  sur  ce  qu'ils  ont  fait,  tandis  que  les 
esprits  supérieurs  les  apprécient  d'après  ce  qu'ils  pourraient  faire. 
C'est  ainsi  que  Rachel  jugeait,  et  c'est  ainsi  qu'elle  a  le  droit  de  de- 
mander qu'on  la  juge. 

A.  DE  Ct'STINE. 

Saint-Gralien,  ce  2  novembre  I8Ô7. 


TOME  XLVII.     novembre.  1G 


UN  ACTE 


DANS  UNE  SCÈNE 


—  Il  me  semble  que  votre  oncle  Fernand  s'est  levé  aujourd'hui 
plus  tôt  que  d'habitude.  Serait-il  indisposé? 

—  Je  ne  le  pense  pas;  s'il  était  malade,  il  ne  serait  pas  sorti;  et  je 
ne  vois  pas  ici  sa  canne. 

—  Vous  avez  raison,  Floride,  il  est  sorti  ;  il  a  même  pris  son  thé. 
Ce  beau  temps  l'aura  séduit  ;  il  aura  eu  la  fantaisie  d'aller  faire  un 
tour  de  promenade  sur  le  port.  Boulogne,  il  est  vrai,  a  un  aspect 
délicieux  quand  le  soleil  se  montre. 

—  Jamais,  je  crois,  les  baigneurs  n'ont  été  en  aussi  grand  nombre: 
Londres  se  dépeuple  cette  année. 

—  On  ne  rencontre  partout  que  des  Anglais. 

—  Vous  en  plaindriez-vous? 

—  Moi  !  N'êtes-vous  pas  Anglaise,  Floride?  A  propos,  cette  lettre 
d'Angleterre  est  pour  vous  ;  je  venais  de  la  recevoir  quand  vous  êtes 
entrée. 

—  Je  vous  remercie ,  mon  ami.  C'est  quelque  camarade  de  pension 
qui  m'écrit. 

(  Floride  met  la  lettre  dans  la  poche  de  son  tablier.  ) 
Je  lirai  cela  après  déjeuner. 


REVUE   DE    PARIS.  223 

—  Pourquoi  ne  liriez-vous  pas  cette  lettre  tout  de  suite? 

—  Ne  sais-je  pas  tout  ce  qu'une  amie  peut  dire  à  une  amie?  Au 
reste,  j'aime  à  deviner  sous  leur  enveloppe  tous  ces  petits  secrets  qui 
n'en  sont  pas. 

—  Vous  m'assurez  que  ce  n'est  pas  ma  présence  qui  vous  gène? 

—  Vous  ne  le  pensez  pas,  Lucien.  Ai-je  quelque  mystère  pour 
vous? 

—  Il  n'en  faut  qu'un  pour  commencer,  Floride. 

—  Heureusement  vous  n'êtes  pas  sérieux  en  disant  cela. 

—  Et  si  je  l'étais,  vous  vous  fâcheriez  sans  doute ,  Floride? 

—  Je  rirais  au  contraire. 

—  Vous  auriez  raison.  Se  fâcher  à  propos  de  rien,  d'une  lettre 
écrite  de  Douvres  à  une  amie  de  Boulogne. 

—  Vous  avez  donc  remarqué  que  la  lettre  venait  de  Douvres? 

—  Il  eût  été  difficile  de  ne  pas  le  voir  aux  gros  caractères  rouges 
de  la  poste.  Au  surplus,  mon  coup  d'œil  n'a  pas  été  plus  rapide  que 
le  vôtre ,  qui  a  deviné  sur-le-champ  que  cette  lettre  vous  était  adres- 
sée par  une  amie  de  pension.  Jusqu'ici  les  lettres  n'avaient  guère 
annoncé  sur  leur  enveloppe  que  les  pays  d'où  elles  viennent  ;  vous 
étiez  destinée  à  y  découvrir,  par  une  divination  particulière,  une 
empreinte  infaillible  de  l'amitié. 

—  Mais  ne  reconnaît-on  pas  l'écriture  d'une  amie  entre  mille , 
Lucien? 

—  On  a  ordinairement  deux  ou  trois  cents  amies  dans  un  pen- 
sionnat. Quelle  amitié  particulière  ne  faut-il  pas  avoir  pour  distin- 
guer une  écriture  sur  deux  ou  trois  cents  autres! 

—  Mon  cher  Lucien ,  je  vais  rire ,  vous  devenez  sérieux. 

—  Non,  mais  raisonnable;  car  je  suis  prêt  à  me  fâcher  contre  moi- 
même.  Parce  que  je  reconnais  la  nécessité  ,  pour  la  durée  de  la  pai\ 
domestique,  de  vivre  sans  mystère,  de  tout  se  dire,  de  tout  se 
confier;  parce  qu'il  me  semble  que  rien  n'est  beau  comme  de  voir 
réciproquement  dans  la  profondeur  de  sa  vie  ;  parce  que  mon  senti- 
ment est  qu'avec  cette  franchise,  la  femme  n'a  pas  de  meilleur  ami 
que  son  mari,  qui,  de  son  côté  ,  prévient  souvent  en  lui  des  écarts 
blâmables  en  condamnant  ses  actions  à  la  publicité;  parce  qu';'t 
mes  yeux,  enfin,  cette  confiance  en  ménage  est  le  ciel  sur  la  terre,  ce 
n'était  pas  là  une  raison  pour  vous  obliger  à  inventer  un  fait  en  l'air 
et  à  colorer  d'un  prétexte  spécieux  le  désir  fondé  ou  non  que  vous 
avez  de  ne  lire  celte  lettre  qu'après  le  déjeuner.  Si  vous  vous  êtes 
mal  tirée  du  petit  mensonge,  c'est  ma  faute. 

10, 


224  REVUE  DE   PARIS. 

—  Lucien,  ce  n'était  pas  un  mensonge.  Allez-vous  m'excuser 
maintenant? 

—  Avouez  que  vous  avez  besoin  de  ce  que  vous  êtes  trop  fière 
pour  demander  1 

—  Quoi?  mon  pardon!  parce  que  vous  avez  tort! 

—  Et  certainement  j'ai  tort.  Car,  au  fond ,  que  m'importe,  Floride, 
que  cette  lettre  vous  soit  écrite  par  Louisiana ,  Mathilde,  Geneviève 
ou  Julie?  Quand  même  ce  ne  serait  pas  de  quelque  personne  aussi 
chère  qu'elles  que  vous  tiendriez  cette  preuve  d'attention,  ai-je  eu 
raison  en  vérité  de  tant  vous  tourmenter?  N'êtes-vous  pas  maîtresse 
de  recevoir  des  lettres  de  qui  il  vous  plaît?  J'ai  mes  amis  et  vous 
avez  les  vôtres  ;  nous  les  confondons  sans  doute  dans  une  même 
estime,  mais  puisqu'ils  ne  nous  sont  pas  communs,  et  j'ai  plus  de 
raison  que  vous  de  me  plaindre  de  ce  malheur,  il  serait  mal  de  nous 
partager  des  secrets  que  ces  amis  indivisibles  n'adressent  qu'à  la 
discrétion  de  l'un  de  nous. 

—  Vous  croyez  donc  que  cette  lettre  renferme  un  secret? 

—  Pourquoi  me  demandez-vous  cela,  Floride? 

— Ne  venez-vous  pas  de  supposer  que  je  puis  avoir  des  secrets, 
même  avec  d'autres  qu'une  simple  amie? 

—  Mon  Dieu,  nul  ne  peut  répondre  des  confidences  que  le  premier 
venu  se  croit  en  droit  de  nous  infliger.  Beaucoup  de  jeunes  gens 
abusent  aujourd'hui  de  la  bonté  romanesque  des  femmes  pour  en 
faire  des  complices  de  quelque  intrigue  en  l'air;  et  les  femmes  ne 
détestent  pas,  avouez-le,  cette  condescendance  dont  ils  les  honorent. 
On  les  consulte  comme  amies,  surtout  quand  elles  ont  des  amies. 

—  Je  ne  connais  personne  qui  pût  m'écrire  dans  cette  intention. 

—  Je  ne  parlais  pas  de  vous,  Floride  :  comme  on  vous  blesse  faci- 
lement, en  frappant  au  hasard! 

—  Tant  de  personnes  ne  touchent  le  but  que  de  cette  manière! 

—  Encore  faut-il  avoir  un  but.  Vous  atteindre  d'une  allusion 
même  détournée,  vague,  générale,  n'était  pas  le  mien.  Ne  vous  ai-je 
pas  dit  d'ailleurs  que  je  ne  voyais  aucun  mal  dans  une  intimité  d'es- 
prit entre  un  jeune  homme  et  une  jeune  femme,  même  mariée,  qui, 
par  exemple,  se  seraient  connus  autrefois,  à  l'époque  des  beaux  jours 
de  leur  enfance? 

—  Et  vous  voulez  me  ménager  une  place  dans  votre  théorie, 
n'est-ce  pas?  Qui  aurais-je  connu  autrefois  pour  justifier  cette  tolé- 
rance de  votre  part? 


REVUE   DE    PARIS.  ±2o 

—  Je  craindrais  de  me  tromper  en  vous  nommant  quelqu'un.  C'est 
à  vous  de  prévenir  une  erreur  qui  me  rendrait  peut-être  ridicule. 

—  Vous  tenez  donc  beaucoup  à  me  convaincre  que  cette  lettre 
m'est  écrite  par  un  jeune  homme? 

—  Parmi  les  étrangers  auxquels  votre  oncle ,  M.  Fernand  ,  ouvrait 
ses  salons,  au  nombre  de  ces  réfugiés  espagnols  admis  dans  la 
familiarité  de  votre  intérieur  à  Douvres,  n'y  en  avait-il  pas  un, 
jeune,  beau,  intéressant  par  ses  malheurs  politiques,  déjà  capitaine 
à  vingt-un  ans,  un  peu  poète,  très  sentimental? 

—  M.  le  chevalier  Almoracin  est  absent  depuis  deux  ans,  vous  le 
savez. 

—  Ce  sont  les  absens  qui  écrivent. 

—  Et  il  m'aurait  écrit  de  Douvres? 

—  M.  Almoracin  aimait  beaucoup  cette  ville,  qu'il  préférait  à 
Londres.  Peut-être  après  un  voyage  est-il  de  retour  à  Douvres, 
d'où  il  s'est  empressé  de  vous  écrire  pour  vous  faire  savoir  son 
arrivée.  Voyons,  ai-je  deviné  juste? 

—  Si  je  vous  disais,  oui ,  ne  fût-ce  que  pour  vous  punir? 

—  Me  punir!  Vous  me  supposeriez  jaloux  de  M.  le  chevalier  Almo- 
racin? Aurais-je  perdu  tout  souvenir  du  passé?  Ne  sais-je  pas  que, 
lorsque  je  vous  demandai  en  mariage,  il  y  a  deux  ans,  M.  Fernand, 
votre  oncle,  me  répondit ,  qu'un  de  vos  compatriotes,  c'était  M.  Al- 
moracin ,  s'étant  mis  sur  les  rangs  ainsi  qu'un  Anglais  M.  James 
Tornwall,  il  vous  laissait  la  liberté  de  faire  un  choix  entre  nous  trois, 
M.  James  Tornwall,  M.  Almoracin  et  moi. 

—  Et  ce  ne  fut,  personne  ne  le  sait  mieux  que  vous,  ni  M.  Almo- 
racin, ni  M.  James  Tornwall  que  je  choisis. 

—  Voilà  ce  que  je  pourrais  vous  rappeler,  Floride,  si  vous  m'at- 
tribuiez trop  l'intention  d'être  jaloux  de  M.  Almoracin,  votre  char- 
mant compatriote. 

—  Si  je  vous  l'attribuais  un  peu? 

—  A  toute  autre  femme,  je  répondrais  que  la  supposition  serait 
fort  admissible.  Espagnole,  vous  auriez  pu  préférer  un  instant,  par 
la  séduction  banale  des  contrastes,  un  Français  à  un  Espagnol;  mais 
le  charme  de  cette  singularité  une  fois  épuisé,  vous  vous  seriez  laissé 
entraîner,  sans  blâmer  votre  premier  choix,  à  quelque  intérêt  pour 
le  compatriote  malheureux.  Du  regret  à  l'affection  le  chemin  est 
rapide,  si  rapide,  qu'on  ne  le  parcourt  même  pas.  On  est  arrivé  sans 
être  parti. 


226  REVUE    DE    PARIS. 

—  J'aimerais  donc  le  chevalier  Almoracin,  et  cette  lettre  de  Dou- 
vres est  de  lui? 

—  J'ai  supposé,  il  me  semble,  que  je  parlais  à  une  autre  femme 
que  vous,  Floride. 

—  A  votre  ton ,  je  ne  m'en  suis  pas  aperçue.  Il  y  a  six  mois , 
Lucien,  que  vous  ne  m'eussiez  pas  tenu  un  tel  langage. 

—  Vous  en  eussiez  ri,  il  y  a  six  mois.  Peut-être  même  ne  l'eussiez- 
vous  pas  compris. 

—  Ainsi  votre  persuasion  est  de  m'avoir  blessée  par  une  accusa- 
tion vraie? 

—  Je  serais  le  dernier  à  le  désirer. 

—  Décidément  vous  me  croyez  aimée  de  M.  Almoracin? 

—  Peut-être. 

—  Eje   l'aime  aussi,  n'est-ce  pas? 

—  Comme  vous  me  questionnez?  Suis-je  votre  juge ,  madame? 

—  Xon ,  mais  mon  accusateur. 

—  Si  c'est  un  besoin  chez  vous  de  vous  défendre,  que  puis-je  y 
faire? 

—  Ma  défense,  en  tous  cas,  ne  sera  pas  embarrassante.  Je  m'at- 
lachai  à  ce  jeune  homme  par  la  pitié.  C'était  un  proscrit,  monsieur;  né 
a  Cadix ,  ma  patrie,  il  avait  été  blessé  en  se  battant  contre  les  troupes 
du  roi  Ferdinand  qui  a  ruiné  ma  famille.  Quoique  Anglaise  par  mon 
éducation,  quoique  venue  en  Angleterre  si  jeune,  que  je  ne  sais  plus 
mémo  la  langue  de  mon  pays ,  j'éprouvai  de  l'intérêt  pour  ce  jeune 
homme.  Et  à  qui  n'en  a-t-il  pas  inspiré  d'ailleurs?  M.  James  Torn- 
Avall  ne  l'a-t-il  pas  envoyé  à  la  Havanne,  sur  un  vaisseau  qu'il  lui  a 
donné?  M.  James  Tornwall  comprit  d'abord  tout  ce  qu'il  valait  ;  il  en 
fit  son  ami  ;  il  le  mena  de  Douvres  à  Londres  où  il  le  présenta  à  ses 
sœurs,  mes  deux  bonnes  amies  ,  miss  Dorothea  et  miss  Love.  Toute 
la  haute  société  de  Londres  désira  le  voir.  Partout  ses  belles  qua- 
lités ,  rehaussées  par  le  malheur,  furent  appréciées.  Flatté  de  l'ac- 
cueil que  recevait  son  ami,  M.  James  Tornwall  insista  pour  qu'il  allât 
passer  la  saison  d'hiver  à  son  château,  rendez-vous  des  jeunes  gens 
les  plus  distingués  de  Londres.  Là,  AI.  James  Tornwall  essaya  de  le 
consoler  des  ennuis  de  l'exil  par  des  distractions  de  tout  genre  ;  il 
organisa  des  chasses ,  des  courses  au  clocher,  dont  miss  Love  et 
miss  Dorothea  m'ont  fait  les  plus  séduisantes  descriptions  dans  leurs 
lettres.  M.  James  est  un  admirable  cavalier,  savez-vous?  Il  franchis- 
sait, avec  une  intrépidité  d'aigle,  les  fossés,  les  torrens,  les  haies, 
les  murs,  au  grand  étonnement  de  son  ami,  M.  Almoracin.  En  vérité, 


REVUE   DE   PARIS.  227 

M.  James  Tornwall  est  un  excellent  jeune  homme;  il  s'est  conduit 
comme  un  frère  pour  M.  le  chevalier. 

—  Cette  lettre,  madame,  est  de  M.  James  Tornwall  ! 

—  Votre  jalousie  est  bien  peu  arrêtée. 

—  Vous  vous  trompez,  madame;  M.  le  chevalier  Almoracin,  que 
vous  avez  aimé  peut-être,  n'a  été  pour  moi  qu'un  prétexte  pour 
arriver  à  M.  James  Tornwall,  dont  j'étais  sûr  que  vous  me  par- 
leriez, si  j'amenais  avec  un  peu  d'adresse  la  conversation  sur  lui. 
Votre  amitié  pour  ses  sœurs,  miss  Dorothea  et  miss  Love,  n'a  jamais 
été  qu'un  voile  jeté  sur  votre  penchant  pour  ce  jeune  homme,  d'un 
nom  éblouissant,  d'un  esprit  beaucoup  trop  vanté,  mais  enfin  assez 
remarquable  pour  vous  avoir  captivée,  et  que  vous  auriez  accepté 
pour  mari,  s'il  n'eût  appartenu  à  une  famille  dont  les  opinions  poli- 
tiques, toutes  dévouées  au  torysme,  n'eussent  été  blessées  d'un 
mariage  avec  la  fille  d'un  ancien  membre  des  cortès.  M.  James  Torn- 
wall est  venu,  l'an  passé,  ici  à  l'époque  des  bains;  il  s'est  présenté 
chez  vous  pendant  mon  absence;  il  vous  a  accompagnée  aux  concerts, 
et  trois  fois  sur  le  bateau  à  vapeur  qui  promène  les  baigneurs.  11  se 
rendra  cette  année  à  Boulogne.  Cette  lettre  vous  annonce  son  arrivée. 
Et  voilà  l'amie  de  pension  qui  vous  écrit  de  Douvres  !  Je  n'ai  pas 
besoin  maintenant  de  savoir  le  contenu  de  cette  lettre;  je  le  connais. 
Voulez-vous  que  je  vous  le  dise? 

—  Si  cela  vous  est  agréable,  monsieur. 

—  Ah!  de  l'ironie!  madame. 

—  De  la  pitié  !  monsieur. 

—  Oui ,  je  sais  mot  pour  mot  ce  qu'elle  renferme  :  on  vous  plaint 
à  chaque  ligne  d'avoir  pour  mari  un  homme  qui  vous  néglige,  qui  est 
toujours  en  voyage,  qui  vit  à  Paris  au  milieu  des  plaisirs,  tandis  que 
vous  périssez  d'ennui  ici  près  d'un  vieil  oncle  et  dans  une  ville  dé- 
serte les  trois  quarts  de  l'année.  Vous  savez  pourtant  que  ce  sont 
mes  affaires,  et  non  mes  caprices,  qui  m'éloignent  de  vous. 

—  Ai-je  jamais  prétendu  le  contraire? 

—  Vos  amis  se  chargent  de  le  dire  pour  vous.  Ah!  je  vous  oublie 
dans  votre  solitude;  vous  méritez  qu'on  vous  plaigne.  Vous  éties  née 
pour  un  meilleur  sort.  C'est  un  ami  dévoué,  constant,  d'un  attache- 
ment sans  bornes,  qui  vous  eût  convenu.  Oh!  comme  il  vous  eût 
aimée  celui-là  !  Mais  vous  n'en  avez  pas  voulu  ;  vous  lui  avez  préféré 
un  homme  léger,  indigne  de  son  bonheur. 

—  Il  me  semble  que,  dans  ce  moment,  vous  ne  seriez  pas  loin  de 
justifier  les  fautes  dont  vous  vous  accusez  avec  tant  de  véhémence, 


228  REVUE    DE   PARIS. 

et  cette  accusation  ne  serait  pas  la  partie  la  plus  romanesque  de 
votre  monologue. 

—  Vos  moqueries  cachent  un  trouble  profond,  madame;  mais  le 
masque  n'est  pas  assez  épais. 

—  Moi  troublée!  Dites-moi  plutôt  si  vous  êtes  calme,  vous  ! 

—  Comme  un  juge.  Si  calme,  que  je  vous  dirai  la  fin  de  cette  con- 
fidence, que  j'ai  surprise  au  passage. 

—  Puisque  vous  savez  tant  de  choses,  révélez-moi  le  contenu  des 
lettres  qui  suivront  celle-ci.  Vous  m'épargnerez  l'ennui  des  délais  et 
les  frais  de  poste. 

—  En  effet,  vous  êtes  calme.  Votre  expérience  l'emporte  sur  la 
mienne,  madame.  C'est  une  supériorité  dont  je  ne  serais  pas  flatté ,  à 
votre  place. 

—  Vous  m'avez  promis  la  fin  de  cette  lettre. 

—  La  voici.  On  se  rapprochera  de  Boulogne  pour  essayer  de  vous 
consoler;  on  vous  décidera  à  repasser  en  Angleterre,  où  vous  atten- 
dent vos  bonnes  amies,  miss  Dorothea  et  miss  Love.  Le  prétexte  sera 
votre  santé;  mais  la  cause,  la  véritable  cause,  madame,  ce  sera 
l'amour.  ' 

—  L'amour  !  pour  qui? 

—  Pour  M.  James  Tornwall!  Il  vous  plait,  je  m'en  aperçois,  d'en- 
tendre souvent  ce  nom  sortir  de  ma  bouche?  Oui,  pour  M.  James 
Tornwall  ! 

—  Monsieur,  en  vous  donnant  à  lire  cette  lettre,  je  vous  convain- 
crais peut-être  de  la  fausseté  de  vos  opinions;  mais  ce  serait  une 
faiblesse  dont  je  rougirais  plus  tard  pour  vous,  si  je  consentais  à 
l'avoir.  Vous  n'aurez  point  cette  lettre. 

—  Et  si  je  l'exigeais? 

—  La  voilà  ! 

(Floride  tendant  la  lettre  à  Lucien.  ) 

—  N'exigez  rien,  monsieur;  prenez!  Mais  n'oubliez  pas  qu'après 
l'avoir  lue,  non  pour  vous  punir  d'avoir  surpris  dans  ma  vie  un  secret 
que  je  tenais  à  garder,  mais  pour  vous  flétrir  dans  votre  curiosité  si 
peu  raisonnable,  si  peu  honnête;  n'oubliez  pas  que  l'un  de  nous 
quittera  Boulogne  sur-le-champ;  il  n'y  aura  plus  rien  de  commun 
entre  nous. 

—  Beaucoup  de  femmes  spirituelles  emploient  cette  menace,  qui 
leur  réussit  souvent,  quand  elles  ne  savent  comment  sortir  de  la 
position  difficile  où  vous  êtes. 

—  Je  ne  vous  menace  pas  ;  je  vous  prie  de  lire  cette  lettre. 


REVUE   DE   PARIS.  229 

—  Parlez-vous  sérieusement?  Est-ce  au  prix  d'une  séparation 
éternelle  que  vous  m'accorderez  de  la  lire? 

—  Je  croyais  que  vous  étiez  décidé. 

—  Vous  êtes  toujours  Espagnole. 

—  Et  vous  bien  peu  curieux.  A  votre  place ,  je  n'aurais  pas  tant 
hésité. 

—  Qu'auriez-vous  fait  à  ma  place? 

—  D'abord  je  n'aurais  pas  eu  de  soupçon,  monsieur. 

—  Et  ensuite? 

—  Mais  si  j'en  avais  eu  un ,  j'aurais  fait  sauter  le  cachet  de  cette 
lettre. 

—  Vous  voulez  me  pousser  à  bout,  parce  que  vous  pensez  que, 
plus  je  serai  au  bord  de  l'abîme,  plus  j'hésiterai  à  le  franchir.  C'est 
encore  de  l'esprit.  Qu'il  soit  fait  comme  vous  le  désirez,  madame,  ou 
plutôt  comme  vous  ne  le  désirez  pas.  Donnez-moi  cette  lettre. 

(Floride  prête  à  la  remettre  à  Lucien.) 

—  Adieu,  monsieur!  Je  partirai  pour  Paris  dans  une  heure. 

—  Adieu ,  madame  ! 

(Floride  tout  bas.) 

—  Il  persiste  à  vouloir  la  lire! 

(Lucien  à  part.) 

—  Je  crois  qu'elle  n'est  pas  aussi  résolue  qu'elle  le  fait  paraître. 

—  Vous  ne  la  prenez  donc  pas? 

—  Il  me  semble,  Floride,  que  vous  ne  mettez  pas  beaucoup  de 
bonne  volonté  à  vous  en  dessaisir. 

—  Que  vous  importe  ce  qui  se  passe  en  moi  dans  ce  moment? 

(  Lucien,  à  part.) 

—  Si  c'était  une  comédie  qu'elle  jouât.  La  sensibilité  est  aussi  une 
arme  comme  la  colère.  Oh!  je  ne  puis  plus  reculer  sans  me  mettre 
pour  toujours  à  sa  merci.  (Haut.)  Je  souffre  le  premier,  madame,  de 
la  dureté  de  mon  action ,  mais  je  l'accomplirai ,  puisqu'il  le  faut.  Don- 
nez-moi cette  lettre! 

(Floride  la  retire  avec  vivacité,  et,  après  en  avoir  regardé  attentivement 
la  suscription  ,  elle  se  met  à  rire)  : 

—  Quelle  est,  madame,  la  cause  de  cette  gaieté  si  subite? 

—  Vous  allez  l'apprendre. 

—  Mais  tout  de  suite. 

—  Dans  un  instant;  permettez  que  je  ne  m'étouffe  pas.  Ah!  c'est 
trop  singulier!  Laissez-moi  rire  encore  un  peu. 

—  Vous  voulez  gagner  du  temps  pour  trouver  dans  votre  imagina- 
tion un  moyen  d'échapper  à  une  révélation  terrible. 


230  REVUE    DE   PARIS. 

—  Oui,  terrible!  extraordinairement  terrible!  Quelle  délicieuse 
erreur!  Cela  me  fait  du  bien  de  tant  rire. 

—  Mais  cette  lettre,  madame,  remettez-la-moi! 

—  De  grand  cœur!  Mais  sachez,  monsieur,  que  cette  lettre  ne 
vient  pas  de  Douvres;  elle  y  a  passé,  mais  elle  a  été  jetée  à  la  poste 
à  Canterbury.  A'ous  n'avez  pas  remarqué  ce  second  timbre  rouge  qui 
couvre  la  première  ligne  de  la  suscription. 

—  Cette  lettre  est  écrite  de  Canterbury! 

—  Où  je  ne  connais  personne,  où  je  ne  suis  jamais  allée,  d'où  per- 
sonne n'a  pu  m'écrire. 

—  C'est  étrange! 

—  Voyez  vous-même,  Lucien. 

(Lucien  et  Floride  se  rapprochent  pour  mieux  observer  l'empreinte  des 
timbres  de  la  poste.) 

—  Lucien ,  on  n'est  pas  plus  étourdi  que  nous  ne  l'avons  été,  en 
convenez-vous?  Non-seulement  cette  lettre  ne  vient  pas  de  Douvres, 
mais  elle  ne  m'est  pas  adressée. 

—  Comment  cela? 

—  Derrière  cette  ligne  de  caractères  rouges  je  ne  distingue  qu'un 
M  devant  notre  nom  de  Courberive. 

—  C'est  vrai. 

—  Et  cet  M  isolé  signifie  aussi  bien  monsieur  que  madame  de 
Courberive;  or,  comme  Mme  de  Courberive  n'a  aucune  relation  avec 
Canterbury,  c'est  à  M.  de  Courberive,  très  certainement,  que  la 
lettre  est  adressée.  La  voici;  je  n'ai  aucun  désir  d'en  savoir  le  con- 
tenu, moi. 

(  Flork'e  mot  la  lettre  dans  la  main  de  Lucien.  ) 

—  Oui,  elle  est  pour  moi;  vous  avez  raison,  Floride.  Oubliez,  je 
vous  prie,  tout  ce  qui  m'est  échappé  de  paroles  fâcheuses  en  vous 
demandant  avec  tant  d'importunité  d'être  de  moitié  dans  une  confi- 
dence que  je  n'étais  pas  appelé  à  partager. 

—  Je  ne  me  suis  pas  opposée  un  seul  instant  à  ce  partage.  Ce  n'est 
que  parce  que  vous  apportiez  des  formes  vraiment  trop  despotiques 
dans  votre  désir  que  j'ai  été  blessée  :  mais,  en  principe,  je  recon- 
nais la  nécessité,  pour  la  durée  de  la  paix  domestique,  de  vivre  sans 
mystère,  de  tout  se  dire,  de  tout  se  confier.  Je  pense  comme  vous 
là-dessus. 

—  Que  je  suis  heureux  de  cette  conformité  d'opinion! 

—  Si  vous  vous  y  étiez  pris  d'une  autre  manière,  mon  Dieu!  cela 
n'eût  pas  souffert  là  moindre  résistance.  Il  est  si  beau,  Lucien,  de  voir 


REVUE   DE   PARIS.  231 

réciproquement  dans  les  profondeurs  de  sa  vie  comme  dans  un 
lac  pur! 

—  Sans  doute,  Floride. 

—  Avec  cette  franchise,  la  femme  n'a  pas  de  meilleur  ami  que  son 
mari,  qui,  de  son  côté,  prévient  souvent  chez  lui  des  écarts  blâ- 
mables en  condamnant  ses  actions  à  la  publicité.  C'est  votre  sen- 
timent. 

—  Je  ne  le  nie  pas,  Floride. 

—  La  curiosité,  si  naturelle  en  nous,  n'a  plus  d'alimens  possibles. 
L'imajjination  n'invente  plus  de  faits,  et  surtout  elle  ne  grossit  pas 
ceux  qu'elle  sait  déjà.  La  confiance  en  ménage,  c'est  enfin  le  ciel  sur  la 
terre.  Je  crois,  Lucien,  que  ce  sont  vos  propres  paroles? 

—  Je  ne  les  ai  pas  oubliées.  Attachez- vous  quelque  prix  à  con- 
naître ce  que  renferme  cette  lettre  de  Canterbury,  Floride? 

—  Un  tel  désir  serait  presque  une  vengeance. 

—  Et  les  Anglaises  ne  sont  pas  vindicatives? 

—  J'étais  Espagnole  il  n'y  a  qu'un  instant.  Mais  dites-moi!  Can- 
terbury, est-ce  une  jolie  ville,  Lucien? 

—  Charmante,  quoique  petite. 

—  Vous  l'avez  habitée  pendant  quelque  temps,  je  crois? 

—  Trois  ans. 

—  Dans  trois  ans  on  apprend  beaucoup. 

—  Ce  qu'on  peut  demander  à  une  ville  comme  Canterbury,  c'est  de 
ne  pas  trop  s'y  déplaire. 

—  Vous  vous  y  plaisiez,  j'imagine. 

—  A  cause  de  l'air. 

—  Et  un  peu  à  cause  des  amis  que  vous  y  aviez. 

—  Il  me  semble  que  je  vous  en  ai  parlé  quelquefois? 
— i  Vaguement. 

—  Vous  n'aviez  pas  besoin  de  renseignemens  plus  précis. 

—  Sans  doute.  Vous  y  connaissiez,  si  je  ne  me  trompe... 

— Un  ancien  ingénieur  irlandais  et  un  colonel  de  dragons  qui  vivait 
retiré  dans  son  château  :  eux  seuls  peuvent  prendre  la  peine  de  me 
donner  de  leurs  nouvelles. 

—  Oui,  vous  ne  m'avez  jamais  parlé  que  de  ces  deux  personnes; 
mais  n'étiez-vous  pas  re<;u  dans  une  famille  de  quakers?  Vous  y  étiez 
assez  bien  vu,  a-t-on  dit  à  mon  oncle  Fernand,  quand  il  est  allé 
prendre  des  informations  sur  vous  à  Canterbury. 

—  Une  pauvre  famille,  fort  honnête,  fort  obscure,  vivant  sans 
bruit,  dans  l'humilité,  comme  vivent  en  général  les  quakers.  Vous  ne 


232  REVUE    DE   PARIS. 

les  connaissez  peut-être  pas.  Voulez-vous  que  je  vous  le  dépeigne?... 

—  C'est  inutile.  Je  sais  que  les  filles  élevées  dans  cette  religion  sont 
ordinairement  fort  distinguées,  très  sentimentales  surtout. 

—  On  le  dit. 

—  Miss  Sophia  ne  dément  pas  sans  doute  cette  bonne  opinion  qu'on 
a  des  jeunes  quakeresses;  n'est-ce  pas,  Lucien? 

—  Ah!  vous  avez  entendu  parler  de  miss  Sophia  ! 

—  Beaucoup.  Elle  a  une  fort  jolie  taille. 

—  Oui;  elle  est  plus  grande  que  petite. 

—  Elle  a  le  front  élevé,  des  cheveux  très  noirs. 

—  Oui,  très  noirs. 

—  On  m'a  vanté  son  teint  et  la  douceur  de  ses  yeux.  Vous  les  rap- 
pelez-vous, Lucien? 

—  On  vous  a  dit  vrai,  Floride. 

—  Ses  talens ,  m'a-t-on  assuré,  surpassaient  encore  sa  beauté. 

—  Je  crois  qu'elle  est  musicienne. 

—  Elle  peint  supérieurement  aussi.  A  l'exhibition  de  l'an  passé  à 
Londres,  on  admirait  un  paysage  d'elle.  Vous  l'a-t-elle  montré? 

—  Je  ne  me  souviens  pas,  Floride. 

—  Vous  avez  dû  lire  au  moins  de  ses  vers. 

—  Oui,  quelques-uns,  tournés  avec  assez  de  facilité. 

—  Pleins  de  passion,  Lucien. 

—  Je  m'en  rapporte  à  vous  si  vous  les  avez  lus. 

—  Un  jeune  homme  que  vous  connaissez  particulièrement  l'aima 
avec  exaltation ,  m'a-t-on  dit. 

—  C'est  un  roman. 

—  Lucien,  c'est  une  histoire,  au  contraire.  Miss  Sophia  aima  aussi 
ce  jeune  homme. 

(  Floride  mettant  la  suscription  sous  les  yeux  de  Lucien.  ) 

—  >"e  trouvez-vous  pas  que  cette  écriture  est  d'une  femme? 

—  En  Angleterre  tout  le  monde  écrit  de  la  même  manière,  à  pré- 
sent. 

—  Miss  Sophia  donc... 

—  Comme  vous  en  savez  ! 

—  Est-ce  que  cela  vous  fatigue,  Lucien,  d'en  entendre  parler? 

—  Au  contraire. 

—  Miss  Sophia  fut  jouée  par  ce  jeune  homme  qui  l'abandonna,  qui 
vint  à  Douvres,  où  il  se  maria,  et  miss  Sophia  devint  folle. 

—  Floride!  Floride!  décachetez  cette  lettre  et  lisez-la,  car....  c'est 
un  mensonge  ce  que  vous  dites. 


REVUE   DE    PARIS.  233 

—  Seriez- vous  ce  jeune  homme  qui  a  fait  perdre  la  raison  à  la  qua- 
keresse? Allez  donc  la  lui  rendre! 

—  Mais  assurez-vous  du  moins  que  ce  n'est  pas  elle  qui  m'écrit, 
madame! 

—  Elle  est  donc  vraie  cette  histoire? 

—  Moins  vraie  que  celle  de  M.  le  chevalier  Almoracin  et  de  M.  Ja- 
mes Tornwall. 

—  Voilà  comme  vous  étiez  sincère  quand  vous  disiez  que  j'étais  la 
première  femme  aimée  de  vous  ;  vous  en  tuiez  une  pendant  que  vous 
mentiez  à  l'autre.  Il  y  a  des  abîmes  dans  votre  passé  ;  voici  le  pre- 
mier que  je  sonde;  que  sont  les  autres!  Vous  ne  répondez  plus. 
Suis-je  Anglaise  ou  Espagnole  en  ce  moment;  faut-il  que  je  vous  poi- 
gnarde ou  que  jevous  méprise?  Je  serai  Française,  monsieur,  je  con- 
sentirai à  laisser  dans  l'ombre  votre  passé,  à  la  condition  que  vous 
y  laisserez  le  mien;  nous  étendrons  même  ce  privilège  d'indiffé- 
rence jusque  sur  l'avenir.  Chacun  de  son  côté.  Voulez-vous? 

—  Vous  me  proposez  là  un  pacte  odieux. 

—  Pourquoi  donc? 

—  Une  convention  infâme. 

—  Qui  nous  rendra  heureux  l'un  et  l'autre. 

—  En  nous  faisant  un  éternel  sujet  de  honte  l'un  pour  l'autre. 

—  Tant  de  gens  vivent  ainsi. 

—  Ah  !  vous  ne  savez  pas,  Floride,  ce  qui  se  passe  dans  leur  inté- 
rieur. 

—  Le  nôtre  dans  ce  moment  est-il  déjà  si  digne  d'envie,  Lucien! 

—  Venez  plutôt,  Floride,  tout  près  de  moi;  donnez-moi  votre 
bras;  et  mari  et  femme  qui  s'honorent,  amant  et  amante  qui  s'aiment, 
ami  et  amie  qui  s'entendent,  lisons  ensemble  cette  lettre,  et  pardon- 
nons-nous d'avance  tout  ce  qu'elle  pourra  contenir  à  la  charge  de 
l'un  de  nous. 

—  J'y  consens;  mais  hâtez-vous. 

—  C'est  convenu,  Floride. 

—  Oui,  Lucien. 

(  Floride  prend  la  lettre  ,  la  décachette  et  trouve  que  ce  qu'ils  ont  pris 
pour  la  lettre  même  n'est  qu'une  enveloppe  qui  renfermait  une  autre  lettre. 
Elle  la  voit  tomber  par  terre.  —  Elle  la  ramasse.  ) 

—  Quoi  !  une  autre  lettre  ! 

—  Ce  que  nous  avons  pris  pour  la  lettre  môme,  Floride,  n'était 
qu'un  pli! 


234  REVUE   DE   PARIS. 

(  Floride  lisant  l'adresse.  ) 

.4  monsieur  ou  à  madame  de  Courberive,  pour  remettre  à  monsieur  Fer- 
nand ,  ancien  membre  des  cories,  ex-consul  d'Espagne  à  Bogota. 

—  Ainsi,  Floride,  cette  lettre  n'était  ni  pour  vous  ni  pour  moi! 

—  Ni  pour  moi  ni  pour  vous,  Lucien.  Mais  elle  n'en  a  pas  moins  été 
l'occasion  de  reproches  les  plus  immérités  qu'une  femme  ait  soufferts. 

—  Et  ajoutez  aussi,  Floride,  qu'un  homme  ait  jamais  entendus. 

—  Sur  une  erreur  aussi  déplorable  un  ménage  va  se  rompre. 

—  Puisque  la  lettre  n'était  pas  pour  nous,  Floride,  que  rien  n'ait 
été  dit. 

—  Vos  reproches  ne  se  sont  pas  trompés  d'adresse,  Lucien. 

—  Ni  les  vôtres,  Floride. 

—  Cette  erreur  m'a  dévoilé  le  fond  de  votre  ame. 

—  Je  pourrais  en  dire  autant  contre  vous,  Floride,  mais  je  vous 
avoue  que  mes  soupçons  s'évanouissent  quand  je  songe  à  la  faible 
base  sur  laquelle  reposent  les  vôtres. 

—  Nierez-vous  la  belle  quakeresse? 

—  Non. 

—  Sa  folie? 

—  Pas  davantage. 

—  Nierez-vous  que  vous  en  êtes  la  cause? 

—  Non. 

—  Et  alors  pourquoi  mes  soupçons  seraient-ils  si  mal  fondés? 

—  Voici.  Je  suis  la  cause  de  cette  folie  avec  tout  le  genre  humain. 
Devenue  folle  bien  avant  mon  introduction  dans  sa  famille,  Sophia 
la  quakeresse  a  ce  genre  de  folie,  qu'elle  croit  être  délaissée  par 
tous  les  jeunes  gens  qui  se  marient.  Quand  on  sut  à  Canterbury  que 
j'allais  me  marier  avec  vous,  on  se  dit  comme  à  chaque  mariage  : 
Sophia  à  coup  sûr  perdra  la  raison.  Le  proverbe  vous  fut  répété, 
et  vous  l'accueillîtes  comme  un  fait  qui  m'était  personnel. 

—  En  vérité,  c'est  surprenant  :  si  M.  le  chevalier  Almoracin,  qui 
faisait  un  recueil  de  légendes  anglaises,  n'était  pas  mort  à  la  Ha- 
vanne,  il  n'aurait  pas  manqué  de  s'emparer  de  celle-là. 

—  Quoi  !  M.  Almoracin  est  mort? 

8  —  Et  vous  avez  été  jaloux  d'un  mort! 

—  Et  vous  d'une  folle  ! 

—  Nous  raconterons  tout  cela  cet  hiver  à  Paris,  à  M.  James 
Tornwall  :  il  en  rira  beaucoup;  pourvu  qu'il  ne  se  trouve  pas  aux 
Grandes-Indes  d'où  l'on  ne  peut  plus  l'arracher  depuis  trois  ans. 


REVUE    DE   PARIS.  235 

—  Depuis  trois  ans!  Plaisantez-vous?  M.  Tornwall  n'était-il  pas 
ici,  aux  eaux,  l'an  passé? 

—  Sans  doute. 

—  Ne  vous  a-t-il  pas  accompagnée  sur  le  bateau  à  vapeur  et  aux 
concerts? 

—  Sans  doute,  Lucien. 

—  Floride! 

—  Mais  celui  qui  ne  m'a  pas  quittée  l'an  passé,  c'était  M.  Lewis 
Tornwall,  et  non  M.  James  Tornwall;  c'était  le  frère  de  celui  dont 
vous  êtes  jaloux,  et  non  lui-même.  M.  James  n'a  pas  quitté  les  Indes, 
et  M.  Lewis,  mon  beau  cavalier ,  aura  quatorze  ans  à  Pâques. 

—  Floride,  vous  êtes  une  femme  charmante,  et  je  ne  vous  ai 
jamais  tant  aimée.  Allons  remettre  cette  lettre  à  votre  oncle  Fernand. 

—  Vous  me  ferez  désormais  lire  toutes  les  vôtres;  n'est-ce  pas, 
Lucien  ? 

—  Toutes.  Et  vous,  Floride? 

—  Je  vous  ferai  lire  les  miennes  aussi,  —  mais  après  moi. 

Léon  Gozlan. 


LA 

C03IÉDIE-FRANÇAISE 

ET  LE  TRIBQAL  DE  COMMERCE. 


La  Comédie-Française  a  perdu,  cette  semaine,  le  procès  qu'elle 
soutenait  contre  M.  Victor  Hugo.  A  notre  avis,  il  était  facile  de  pré- 
voir la  condamnation  prononcée  contre  M.  Védel;  car  le  conseil  ju- 
diciaire de  MM.  les  comédiens  ordinaires,  Me  Delangle,  a  défendu 
son  client  avec  une  maladresse  pitoyable.  Il  faut  que  l'étude  de  la 
jurisprudence  soit  un  exercice  bien  dangereux  pour  l'intelligence, 
puisqu'elle  a  fourni  au  bâtonnier  de  l'ordre  des  avocats,  c'est-à-dire 
à  un  homme  dont  tout  le  monde  se  plaît  à  louer  le  talent  et  la  saga- 
cité, le  moyen  d'identifier  le  juste  et  l'injuste,  ou  plutôt  d'invoquer  la 
mauvaise  foi  comme  moyen  de  droit.  Car  si  nous  avons  bien  com- 
pris le  plaidoyer  de  Me  Delangle ,  et  nous  avons  pris  la  peine  de  le 
relire  plusieurs  fois  ,  tant  nous  répugnions  à  croire  qu'une  première 
lecture  ne  nous  avait  pas  trompé,  si  nous  avons  nettement  pénétré 
le  sens  et  la  portée  de  l'argumentation  de  l'honorable  bâtonnier, 
tous  les  moyens  de  défense  de  M.  Védel  et  des  comédiens  qu'il  re- 
présente, se  réduisent  à  cette  seule  pensée  :  ?Sous  avons  signé  succes- 
sivement trois  traités  avec  M.  Victor  Hugo;  mais  notre  dessein  a  tou- 
jours été  de  ne  pas  exécuter  les  engagemens  que  nous  contractions 
avec  l'auteur  d'Hcrnani,  de  Manon  Dclurme  et  àWiujdu.  Ces  traités, 
obligatoires  pour  M.  Victor  Hugo,  étaient  nuls  pour  nous,  et  nous 
n'avons  pas  cru  un  seul  instant  qu'ils  pussent  aucunement  gêner 
notre  conduite  ultérieure.  En  vérité,  nous  avons  peine  à  compren- 


REVUE   DE   PARIS.  237 

dre  comment  un  homme  habitué,  par  sa  profession ,  à  distinguer 
toutes  les  formes  du  droit,  a  pu  développer  devant  un  tribunal,  en 
présence  d'un  public  nombreux,  une  pareille  pensée.  Nous  ne  conce- 
vons pas  qu'un  avocat  prête  le  secours  de  sa  parole  à  la  déloyauté 
qui  s'avoue  hautement.  Si  les  habitudes  du  barreau  permettent  un 
tel  abus  de  la  parole,  si  elles  encouragent  un  pareil  scandale,  nous 
plaignons  sincèrement  les  hommes  qui  consacrent  leur  vie  aux  luttes 
du  barreau.  Mais  nous  sommes  sûr  que  Me  Delangle  compte,  parmi 
ses  confrères,  de  nombreux  censeurs ,  et  quelle  que  soit  la  souplesse 
des  interprétations  auxquelles  se  prête  le  droit  écrit,  il  est  impossi- 
ble qu'il  ne  se  rencontre  pas,  dans  les  rangs  des  stagiaires,  des  intelli- 
gences assez  clairvoyantes  pour  juger  sévèrement  une  défense  exclu- 
sivement fondée  sur  l'aveu  de  la  mauvaise  foi. 

Malheureusement  l'opinion  est  tellement  indulgente,  qu'elle  autorise 
l'avocat  à  plaider  toutes  les  causes,  bonnes  ou  mauvaises.  L'avocat, 
en  défendant,  en  essayant  de  justifier  une  action  qu'il  sait  contraire 
à  toutes  les  notions  du  droit,  ne  fait  que  remplir  les  devoirs  de  sa 
profession.  S'il  en  était  ainsi,  s'il  fallait  accepter  littéralement  cette 
singulière  théorie,  l'idée  même  du  devoir  serait  bientôt  effacée  de  la 
conscience  humaine;  car  le  devoir  qui  ne  prescrirait  pas  le  respect 
de  la  justice,  et  qui  permettrait  de  défendre  une  action  évidemment 
injuste,  se  réduirait  à  rien ,  et  ne  serait  plus  qu'un  mot  vide  de  sens. 

Toutefois,  nous  devons  reconnaître  que  Me  Delangle  n'a  pas  osé 
produire  avec  une  entière  franchise  la  pensée  à  laquelle  se  rattachent 
tous  les  développemens  de  son  plaidoyer.  Quoique  la  mauvaise  foi 
soit  l'unique  moyen  de  justification  invoqué  par  l'avocat  de  M.  Védel, 
cependant  elle  se  cache  sous  un  nom  qui  a  du  moins  le  mérite  de  la 
singularité.  «  La  Comédie-Française,  dit  Me  Delangle,  en  signant  les 
traités  dont  M.  Victor  Hugo  réclame  aujourd'hui  l'exécution  littérale 
et  complète,  a  méconnu  la  limite  des  droits  qui  lui  sont  conférés  par 
l'acte  de  société,  par  le  décret  de  Moscou  et  par  les  ordonnances 
royales  de  la  restauration.  Elle  ne  pouvait  s'engager  sans  l'assenti- 
ment du  commissaire  royal  et  du  conseil  judiciaire  appelé  à  surveiller 
les  intérêts  de  la  société.  Tout  engagement  contracté  par  la  Comédie- 
Française  sans  ce  double  assentiment  est  un  engagement  nul  et  qui 
doit  être  assimilé  aux  signatures  données  par  les  mineurs.  »  L'excuse 
est  plaisante,  et  pourrait  à  bon  droit  passer  pour  un  trait  de  comédie. 
Me  Delangle,  en  déclarant  mineurs  MM.  les  comédiens  ordinaires, 
a-t-il  voulu  présenter  sous  une  forme  satirique  l'opinion  qu'il  a  de 
ces  messieurs?  a-t-il  voulu,  par  cette  singulière  qualification,  ex- 

TOMF.     XLV1I.         NOVEMBRE.  17 


238  REVUE   DE   PARIS. 

primer  publiquement,  mais  avec  toute  la  réserve  que  sa  position  lui 
commande ,  la  déGance  que  lui  inspire  la  sagacité  de  MM.  les  comé- 
diens ordinaires  toutes  les  fois  qu'il  s'agit  d'une  question  sérieuse? 
Nous  ne  pouvons  croire  que  Me  Delangle  se  soit  permis  une  pareille 
épigramme;  nous  sommes  donc  forcé  de  penser  qu'en  cette  occasion 
il  n'a  consulté  que  l'opinion  indulgente  que  nous  blâmions  tout  à 
l'heure,  et  qu'il  a  déclaré  mineurs  MM.  les  comédiens  ordinaires 
parce  que  sa  mémoire  ne  lui  fournissait  pas  d'autre  argument.  Il  espé- 
rait que  la  lettre  de  la  loi,  en  prononçant  la  nullité  des  engagemens 
contractés  par  la  Comédie-Française,  dispenserait  M.Védel  d'exécuter 
les  traités  signés  par  lui  ou  par  ses  prédécesseurs.  Aux  yeux  de  la 
raison,  il  avait  tort,  sans  doute;  mais  peut-être  cette  argumentation 
singulière  eût-elle  obtenu  gain  de  cause  au  Palais-de-Juslice  devant 
un  tribunal  habitué,  comme  Me  Delangle,  à  placer  l'interprétation  du 
droit  écrit  au-dessus  de  l'équité  la  plus  évidente. 

M.  Victor  Hugo  avait  beau  jeu ,  et  nous  ne  pouvons  le  blâmer 
d'avoir  qualifié  sévèrement  la  défense  présentée  par  la  Comédie- 
Française.  Il  a  usé  de  son  droit  et  il  a  bien  fait.  Quand  il  a  traité  de 
dérision  l'appel  fait  à  la  mauvaise  foi,  quand  il  a  vu  dans  l'assimila- 
tion de  la  Comédie-Française  aux  enfans  mineurs  une  insulte  à  la 
raison  publique,  au  bon  sens  du  tribunal,  il  a  répondu  loyalement  à 
une  attaque  déloyale.  Il  est  évident,  en  effet,  que  la  Comédie-Fran- 
çaise, qui  a  recueilli  les  bénéfices  des  traités,  ne  peut  être  admise  à 
décliner  l'exécution  complète  et  littérale  des  engagemens  qu'elle  a 
signés.  Car  un  traité  qui  n'obligerait  qu'une  des  parties  contractantes 
serait  un  traité  absurde,  et  ne  pourrait  être  accepté  par  aucun  tri- 
bunal équitable  et  clairvoyant.  Si  donc  M.  Victor  Hugo  se  fût  ren- 
fermé dans  l'affirmation  et  la  défense  de  son  droit,  s'il  se  fût  borné 
à  mettre  en  regard  la  franchise  de  sa  conduite  et  la  mauvaise  foi  de 
ses  adversaires,  il  ne  mériterait  aucun  reproche,  et  nous  serions  dis- 
posé à  voir  dans  l'auteur  des  Orientales  un  habile  avocat.  M.  Hugo, 
dans  le  plaidoyer  qu'il  a  prononcé  devant  le  tribunal  de  commerce, 
a  rivalisé  d'abondance ,  ou  plutôt  de  prolixité ,  avec  les  plus  vieux 
athlètes  du  barreau  ;  il  a  ramené  vingt  fois  la  même  pensée  sous  vingt 
formes  différentes,  comme  s'il  eût  craint  que  le  tribunal,  distrait  ou 
endormi ,  ne  le  comprit  pas  ou  ne  le  comprît  mal  ;  les  juges  ont  dû  lui 
savoir  gré  de  cette  complaisance,  et  pour  notre  part  nous  lui  pardon- 
nons volontiers  d'avoir  traité  son  auditoire  comme  une  classe  d'éco- 
liers étourdis.  Les  redites  innombrables  qu'il  s'est  permises  ont  mis 
en  évidence  toute  l'étendue  de  son  droit.  Un  avocat  rompu  à  toutes 


REVUE  DE   PARIS.  "239 

les  ruses  verbeuses  du  plaidoyer  par  une  longue  pratique  du  palais 
n'eût  pas  réussi  plus  sûrement.  Mais  M.  Hugo ,  encouragé  par  les  flat- 
teries de  Mc  Delangle,  pénétré  de  la  grandeur  de  son  génie,  s'est  posé 
comme  le  protecteur  et  le  patron  de  la  Comédie-Française.  Au  lieu  de 
circonscrire  sa  défense  dans  la  discussion  des  traités,  il  a  représenté 
les  comédiens  et  les  directeurs  qui  ont  stipulé  en  leur  nom  ,  comme 
une  troupe  de  cliens  qui  assiégeraient  sa  porte  au  lever  du  soleil.  Peu 
s'en  est  fallu  qu'il  ne  se  plaignît  de  son  sommeil  abrégé  par  l'empres- 
sement des  solliciteurs.  Arrivé  à  ce  point  difficile  et  dangereux,  à 
l'éloge  de  lui-même,  M.  Hugo  a  commis  d'innombrables  bévues. 
Quoique  habitué  depuis  plusieurs  années  à  faire  le  panégyrique  de 
son  génie  dans  ses  préfaces  et  dans  ses  odes ,  il  a  compromis  l'exorde 
et  la  narration  de  son  discours  par  une  péroraison  très  maladroite. 
Le  public  se  soucie  très  peu  de  savoir  si  M.  Hugo  protège  ou  ne  pro- 
tège pas  le  Théâtre-Français  ;  il  ne  connaît  de  M.  Hugo  que  ses  pièces* 
et  n'a  pas  le  temps  de  compter  les  visites  faites  à  l'auteur  dllernmri 
et  d'Angelo  par  MM.  ïaylor,  Jouslin  de  Lasalle  ou  Védel.  Tous  ces 
menus  détails  du  ménage  littéraire  n'intéressent  tout  au  plus  que  les 
disciples  du  poète ,  et  sont  de  véritables  hors-d'œuvre  devant  un 
tribunal. 

Tout  en  reconnaissant  que  MM.  les  comédiens  ordinaires,  qui  ont 
signé  successivement  trois  traités  avec  M.  Hugo,  doivent  exécuter  la 
teneur  complète  de  leurs  engagemens,  nous  ne  pouvons  nous  dé- 
fendre d'appeler  l'attention  sur  les  traités  contractés  par  la  Comédie- 
Française  avec  les  écrivains  dramatiques,  et  en  particulier  avec 
M.  Hugo.  Notre  dessein  n'est  pas  de  prendre  parti  contre  l'inviola- 
bilité de  la  propriété  littéraire  au  nom  de  la  dignité  des  lettres.  Quel 
que  soit  notre  respect  pour  la  pensée  humaine  et  pour  toutes  les 
formes  qu'elle  peut  revêtir,  nous  comprenons  très  bien  que  l'intelli- 
gence réclame,  sans  déroger,  le  prix  de  son  travail.  L'industrie  litté- 
raire bien  comprise  se  concilie  facilement  avec  la  dignité  des  lettres. 
Sans  doute  il  vaudrait  mieux  que  les  tribunaux  ne  fussent  jamais 
appelés  à  statuer  sur  des  différends  relatifs  à  la  propriété  littéraire, 
car  chacune  de  ces  contestations  diminue  le  respect  de  la  foule 
pour  les  littérateurs.  Mais,  tout  en  regrettant  que  de  pareils  procès 
s'engagent  devant  les  tribunaux  consulaires,  nous  sommes  loin  d'y 
voir  une  tache  injurieuse  pour  la  littérature.  Toute  propriété,  quelle 
qu'elle  soit,  a  droit  à  la  protection  des  tribunaux,  et  il  serait 
étrange  que  les  œuvres  de  la  pensée  fussent  traitéos  avec  moins  de 

17. 


£40  REVUE   DE   PARIS. 

bienveillance  que  les  œuvres  de  l'industrie  proprement  dite.  Ce  n'est 
donc  pas  le  jugement  du  tribunal  de  commerce  que  nous  blâmons, 
mais  bien  les  traités  signés  par  la  Comédie-Française  avec  les  auteurs 
dramatiques.  Les  engagemens  pris  doivent  être  exécutés;  mais  il  y  a 
lieu  de  discuter  la  valeur  et  l'opportunité  de  ces  engagemens.  Sans 
admettre,  avec  l'avocat  de  M.  Védel,  que  MM.  les  comédiens  ordi- 
naires soient  mineurs  et  inhabiles  à  s'engager,  nous  croyons  sincère- 
ment qu'en  signant  les  trois  traités  à  l'exécution  desquels  ils  viennent 
d'être  condamnés,  ils  ont  fait  une  action  déraisonnable,  et  qu'un 
tuteur  prudent  ne  leur  eût  pas  conseillé  une  pareille  étourderie. 

Les  comédiens  sont  capricieux,  et  les  écrivains  dramatiques  ont 
cent  fois  raison  de  demander  aux  directeurs,  aux  comités  de  lecture, 
aux  comités  administratifs,  des  garanties  positives.  Les  actrices  n'ont 
pas  le  privilège  des  volontés  inexplicables ,  et  les  acteurs  eux-mêmes, 
loin  de  ressembler  aux  autres  hommes ,  ont  des  mouvemens  de  dé- 
fiance et  de  coquetterie  que  les  écrivains  dramatiques  doivent  cher- 
cher à  prévenir.  Ceux  qui  ont  pu  étudier  personnellement  les  comé- 
diens, savent  seuls  jusqu'où  peut  aller  l'instabilité  de  caractère,  et 
comment  de  subites  jalousies  réduisent  à  rien  les  promesses  les  plus 
formelles.  Je  suis  donc  loin  de  blâmer  les  poètes  qui ,  avant  d'aban- 
donner leur  ouvrage  aux  chances  de  la  représentation,  demandent 
des  gages  aux  comédiens.  Il  serait  absurde,  en  effet,  qu'après  avoir 
consacré  une  année  de  sa  vie  à  la  composition  d'une  pièce  de  théâtre, 
l'auteur  fût  obligé  de  subir  les  caprices  des  comédiens,  caprices 
tellement  nombreux,  qu'une  femme  de  vingt  ans,  gâtée  par  sa  mère 
et  par  son  mari,  n'en  pourrait  donner  l'idée.  Quand  la  pièce  est  ac- 
ceptée, jugée  digne  de  la  représentation,  l'auteur  fait  bien  d'exiger 
une  promesse  écrite  qui  détermine  positivement  la  date  de  la  repré- 
sentation ,  ou  qui ,  du  moins,  assigne  une  limite  aux  délais  imprévus; 
car  s'il  ne  prend  cette  précaution,  il  court  le  danger  de  voir  son 
ouvrage  vieillir  dans  les  cartons.  Si  les  comédiens  ont  jugé  la  pièce 
digne  des  honneurs  de  la  scène,  ils  ne  peuvent  refuser  de  s'engager 
à  la  jouer  dans  six  mois,  dans  trois  mois  ou  dans  six  semaines,  selon 
le  nombre  des  pièces  déjà  mises  en  répétition.  Mais  celte  première 
précaution  serait  insuffisante  si  l'auteur,  après  avoir  distribué  les 
rôles  de  sa  pièce ,  ne  s'assurait  contre  les  caprices  et  les  jalousies  qui 
divisent  les  acteurs;  s'il  n'exigeait,  par  exemple,  des  acteurs  qui  ont 
accepté  un  rôle,  la  promesse  de  ne  pas  le  quitter  avant  de  l'avoir 
joué  vingt  fois  au  moins  dans  le  cas  où  la  pièce  réussirait.  Un  direc- 


REVUE   DE   PARIS.  241 

leur  qui  comprendrait  les  véritables  intérêts  de  son  théâtre ,  loin  de 
repousser  une  pareille  condition ,  l'accompagnerait  d'une  clause  pé- 
nale ,  et  condamnerait  à  une  amende  considérable  l'acteur  qui  aban- 
donnerait un  rôle  sans  alléguer  un  motif  valable.  L'acteur,  en  sou- 
scrivant à  cette  condition,  prouverait  sa  loyauté,  et  l'administration 
du  théâtre  n'aurait  jamais  à  regretter  les  concessions  qu'elle  aurait 
faites  à  la  juste  défiance  de  l'auteur.  Quant  aux  émolumens  alloués 
aux  écrivans  dramatiques,  il  n'y  a  pas  lieu  à  les  stipuler  dans  un 
traité,  puisque  ces  émolumens  sont  déterminés  d'avance  par  un 
usage  librement  consenti  de  part  et  d'autre.  Si  donc  la  Comédie- 
Française,  dans  les  traités  qu'elle  signe  avec  les  auteurs,  se  bornait 
à  déterminer  la  date  de  la  première  représentation  et  à  prévenir  par 
une  clause  pénale  l'abandon  des  rôles  distribués,  jamais,  sans  doute, 
les  tribunaux  ne  seraient  appelés  à  se  prononcer  sur  la  validité  de 
ces  engagemens.  Les  poètes,  les  acteurs  et  les  administrations  dra- 
matiques seraient  également  intéressés  à  l'exécution  des  traités,  et 
nous  ne  verrions  pas  la  mauvaise  foi  invoquée  comme  un  moyen  de 
droit.  Mais  si  nous  devons  ajouter  foi  aux  révélations  de  l'audience, 
les  engagemens  contractés  par  la  Comédie-Française  avec  M.  Victor 
Hugo  dépassent  de  beaucoup  les  limites  et  les  conditions  que  nous 
avons  déterminées.  Non-seulement,  en  effet,  la  Comédie-Française 
a  promis  de  représenter  les  ouvrages  de  M.  Hugo  dans  un  délai 
donné,  mais  elle  s'est  obligée  par  écrit  à  les  jouer  un  certain  nombre 
de  fois  dans  l'année  de  la  première  représentation,  et  les  années  sui- 
vantes un  nombre  de  fois  également  déterminé  d'avance.  Or,  il  est 
évident  qu'un  pareil  engagement  est  absurde,  et  peut  devenir  rui- 
neux pour  l'administration  du  théâtre.  M.  Hugo,  en  exigeant  impé- 
rieusement l'accomplissement  de  cette  condition,  ne  fait  qu'user  du 
droit  énoncé  dans  les  traités;  mais  l'administration  ,  en  lui  accordant 
un  pareil  droit,  a  fait  une  promesse  insensée,  car  au  moment  où  elle 
reçoit  une  pièce  de  théâtre  et  s'engage  à  la  jouer,  elle  ne  sait  pas  quel 
sera  l'avis  du  public;  elle  ne  sait  pas  si  l'ouvrage  qu'elle  accueille 
avec  enthousiasme  sera  salué  par  les  applaudissemens  ou  par  les  sif- 
flets. En  promettant  de  la  jouer  quarante  fois  la  première  année  et 
quarante  fois  dans  les  trois  années  qui  suivront,  elle  regarde  comme 
certain  ce  qui  est  encore  très  problématique,  le  succès.  Une  pareille 
promesse  est  d'autant  plus  ridicule,  qu'après  la  première  représen- 
tation d'un  ouvrage  applaudi,  les  intérêts  de  l'auteur,  des  acteurs  et 
de  l'administration  se  confondent  et  s'identifient.  Si  la  pièce  a  réussi, 


242  REVUE   DE   PARIS. 

il  n'est  pas  vraisemblable  que  les  acteurs  refusent  de  la  jouer,  ni 
que  l'administration  refuse  de  la  maintenir  au  répertoire;  car  les 
acteurs  aiment  les  applaudissemens  autant  que  l'auteur  peut  les 
aimer,  et  l'administration  ne  raye  pas  volontiers  de  l'affiche  une 
pièce  qui  appelle  la  foule.  Un  seul  accident  pourrait  arrêter  le  cours 
des  représentations,  l'abandon  d'un  rôle  important;  mais  je  sup- 
pose que  cet  accident  a  été  prévenu  par  une  clause  pénale.  Si  la 
pièce  a  été  sifflée  pendant  les  trois  premières  représentations,  le 
directeur  qui  la  maintient  au  répertoire  agit  manifestement  contre 
les  intérêts  de  l'administration  ,  et  l'auteur  qui,  son  traité  à  la  main, 
exige  que  sa  pièce  soit  sifflée  trois  fois  par  semaine  ou  jouée  devant 
les  banquettes,  compromet,  par  une  puérile  vanité,  le  sort  de  ses 
ouvrages  futurs. 

Le  tribunal  consulaire  présidé  par  M.  Pierrugues  parait  n'avoir 
aperçu  dans  les  traités  signés  par  MM.  Victor  Hugo  et  Jouslin  de 
Lasalle,  et  acceptés  par  M.  Védel,  aucune  des  inconséquences  que 
nous  signalons.  Il  n'a  vu  dans  ces  engagemens  qu'une  stipulation 
commerciale  de  nature  ordinaire,  et  il  a  ordonné  l'exécution  littérale 
de  toutes  les  clauses  revêtues  de  la  double  signature  des  parties,  sans 
prendre  la  peine  de  se  demander  si  ces  clauses  sont  ou  ne  sont  pas 
exécutables.  Il  a  pompeusement  insisté  sur  la  sainte  origine  de  la 
propriété  littéraire,  origine  que  personne  ,  je  crois,  ne  songe  à  con- 
tester ;  il  a  même  cru  nécessaire  de  donner  son  avis  sur  la  valeur  du 
répertoire  tragique  et  comique  de  la  France,  qui,  assurément,  n'avait 
rien  à  voir  dans  un  pareil  débat;  il  s'est  généreusement  prononcé 
pour  la  liberté  illimitée  de  la  poésie  dramatique,  comme  s'il  eût  été 
chargé  d'apprécier  la  doctrine  des  trois  unités;  mais  il  a  oublié  de 
discuter  et  de  résoudre  le  point  le  plus  important,  la  \aleur  des 
traités  pris  en  eux-mêmes,  abstraction  faite  de  toute  considération 
purement  commerciale.  Puisqu'il  est  reconnu  en  jurisprudence  que 
les  conventions  des  parties  font  loi,  le  tribunal  a  eu  raison,  d'après 
le  droit  écrit,  d'ordonner  l'exécution  littérale  des  traités.  Mais  si 
l'exécution  des  traités  est  réellement  impossible,  que  deviendra  le 
jugement  du  tribunal?  Marion  Delormc,  Hernuni,  Aiujelo,  sont  remis 
au  répertoire  par  sentence  consulaire;  mais  si  aucune  de  ces  trois 
pièces  ne  suffit  à  payer  les  dépenses  quotidiennes  du  théâtre ,  si 
l'administration  du  Théâtre-Français,  en  se  conformant  à  la  décision 
consulaire,  court  le  danger  de  perdre  cinq  cents  francs  par  jour, 
après  deux  ou  trois  épreuves  faites ,  sur  chacune  des  pièces  remises 


REVUE  DE   PARIS.  2i3 

judiciairement  au  répertoire,  ne  sera-t-elle  pas  dispensée,  par  les 
statuts  mêmes  de  la  société  qu'elle  régit,  de  poursuivre  l'exécution 
des  traités?  Pour  quiconque  a  étudié  les  réglemens  de  la  Comédie- 
Française  depuis  la  seconde  moitié  du  xvne  siècle  jusqu'à  nos  jours, 
la  réponse  n'est  pas  douteuse.  Dès  qu'une  pièce  ne  couvre  pas  les 
frais  de  la  soirée,  les  comédiens  sont  autorisés  par  les  réglemens  du 
théâtre  à  suspendre  le  cours  des  représentations.  Or,  ces  réglemens 
sont  imprimés ,  et  les  écrivains  dramatiques  ne  peuvent  les  ignorer, 
ou  du  moins  ,  s'ils  ne  les  connaissent  pas ,  ils  n'ont  pas  le  droit  d'ar- 
guer de  leur  ignorance  pour  soutenir  la  validité  d'un  engagement 
contraire  à  ces  réglemens.  Tous  les  traités  particuliers  sont  soumis  à 
l'empire  de  ces  réglemens,  et  les  comédiens,  en  promettant  déjouer 
une  pièce  quarante  fois,  sous  entendent  naturellement  que  cette  pro- 
messe deviendra  nulle ,  si  la  pièce  ne  couvre  pas  les  frais.  Si  la  Co- 
médie-Française, au  lieu  d'invoquer  la  mauvaise  foi  et  de  se  déclarer 
mineure  ,  eût  démontré  que  les  traités  signés  par  MM.  Victor  Hugo 
et  Jouslin  de  Lasalle  ne  sont  exécutoires  que  dans  les  limites  mar- 
quées par  les  réglemens  du  théâtre ,  j'ose  croire  que  M.  Pierrugues , 
malgré  son  respect  pour  l'origine  sacrée  de  la  propriété  littéraire  , 
n'eût  pas  assimilé  les  engagemens  pris  par  l'administration  à  une 
stipulation  commerciale  ordinaire,  et  qu'il  n'eût  ordonné  l'exécution 
des  traités  qu'en  maintenant  les  réserves  exprimées  dans  les  ré- 
glemens. 

Nous  partageons  pleinement  les  doctrines  de  M.  Pierrugues  sur  la 
valeur  du  répertoire  tragique  et  comique  de  la  Fiance,  et  sur  la 
liberté  de  l'invention  dramatique;  nous  pensons,  comme  lui ,  que  tous 
les  systèmes  littéraires  doivent  obtenir  l'honneur  de  se  produire  à 
leurs  risques  et  périls  ;  mais  nous  sommes  loin  de  croire  à  la  longé- 
vité de  Mai  ion  Déforme,  d' Hernani  et  d'Angcfo.  Hernani  et  Marion 
sont  assurément  les  meilleurs  ouvrages  dramatiques  de  M.  Hugo,  et 
dominent  de  bien  haut  te  Roi  s'amuse,  Lucrèce  Burgia,  Marie  Tudor, 
et  surtout  Angcfo.  Toutefois,  il  est  très  douteux  qa  Hernani  et  Mu- 
rion  Déforme  couvrent  les  frais  de  représentation.  L'esprit  le  plus 
bienveillant  ne  peut  méconnaître  le  défaut  capital  de  ces  deux  ou- 
vrages, l'absence  du  naturel.  Les  prodiges  de  versification  n'inté- 
ressent guère  le  public;  le  spectateur  préfère  l'émotion  à  l'étonnc- 
ment.  Or,  Hernani  et  Manon,  quoique  très  supérieurs  aux  autres 
ouvrages  dramatiques  de  M.  Hugo,  émeuvent  rarement.  Les  déve- 
loppemens  lyriques,  les  images  éclatantes  qui  ont  ébloui  la  foule  en 
1830  et  en  183-2,  pourront  très  bien  demeurer  sans  effet  sur  les 


2W  REVUE   DE   PARIS. 

spectateurs  de  1837.  M.  Hugo  et  ses  disciples  ont  le  droit  de  maudire 
l'inconstance  publique,  comme  les  plaideurs  ont  le  droit  de  maudire 
leurs  juges  ;  mais  il  est  malheureusement  vrai  qutlemani  et  Marion, 
dépouillés  aujourd'hui  du  charme  de  la  lutte ,  sont  à  peu  près  oubliés. 
Sera-t-il  donné  aux  acteurs  de  la  Comédie-Française  de  réveiller  les 
inimitiés  et  les  amitiés  qui  ont  inauguré  Hcrnani  et  Marion  Déforme? 
Charles-Quint  et  don  Ruy  de  Silva  réussiront-ils  à  faire  écouter  leurs 
tirades  nombreuses  comme  aux  jours  de  leurs  débuts?  Pour  notre 
part,  nous  ne  l'espérons  pas.  L'excitation  littéraire  qui  a  donné  tant 
d'intérêt  à  la  représentation  de  ces  deux  ouvrages  est  aujourd'hui 
apaisée;  l'Académie  ne  signe  plus  de  pétitions  au  roi  pour  obtenir 
que  le  Théâtre-Français  soit  fermé  à  M.  Hugo  et  à  ses  disciples. 
L'impartialité  que  l'auteur  d'Ilernani  demandait  en  1830  ne  manque 
certainement  à  aucun  de  ses  juges.  Il  n'y  a  pas  un  spectateur,  lettré 
ou  non,  qui  demande  autre  chose  que  l'émotion  et  qui  s'inquiète  du 
nom  et  des  doctrines  de  l'auteur.  Or,  cette  impartialité  pourrait  bien 
s'opposer  à  l'exécution  du  jugement  rendu  par  M.  Pierrugues.  Il  est 
permis  d'accuser  l'injustice  des  sifflets,  mais  que  répondre  au  silence 
et  au  désert? 

Reste  une  dernière  question,  que  M.  Pierrugues  a  résolue  sans 
hésiter,  mais  qui  nous  semble  pouvoir  être  discutée  malgré  le  carac- 
tère affirmatif  de  la  décision  consulaire.  Le  Théâtre-Français,  qui 
reçoit  du  ministère  de  l'intérieur  deux  cent  mille  francs  de  subven- 
tion, a-t-il  le  droit  de  suspendre  les  représentations  d'une  pièce 
écrite  par  un  auteur  contemporain ,  en  alléguant  les  pertes  pécu- 
niaires auxquelles  il  s'exposerait,  s'il  continuait  de  la  jouer?  M.  Pier- 
rugues se  prononce  hardiment  pour  la  négative.  Nous  sommes  d'un 
avis  différent,  et  voici  pourquoi.  La  subvention  nous  semble  destinée 
à  encourager  la  représentation  des  ouvrages  dont  la  valeur  et  la 
beauté  sont  unanimement  reconnues  par  tous  les  juges  compétens, 
mais  qui  cependant,  en  raison  de  leur  âge,  ne  font  pas  recette,  ou 
même  ne  couvrent  pas  les  frais.  Il  est  bon ,  il  est  utile  que  China,  le 
Misanthrope ,  Athalie,  soient  représentés  au  Théâtre-Français,  l'ad- 
ministration dût-elle  perdre  cinq  cents  francs  chaque  fois  qu'elle  re- 
présentera un  de  ces  trois  ouvrages  si  justement  admirés.  C'est  un 
plaisir  et  un  enseignement  dont  le  budget  fait  cadeau  aux  hommes 
lettrés,  ou  plutôt  c'est  un  cadeau  que  la  nation  se  fait  à  elle-même. 
En  échange  des  deux  cent  mille  francs  que  touche  annuellement  la 
Comédie-Française,  le  public  aurait  le  droit  d'exiger  que  l'ancien 
répertoire  fût  représenté  au  moins  cent  vingt  fois  dans  l'espace  de 


REVUE    DE    PARIS.  2i5 

douze  mois;  le  ministère  de  l'intérieur  devrait  imposer  cette  condition 
à  M.  Yédel.  Mais  nous  ne  croyons  pas  que  la  subvention  soit  destinée 
à  faire  les  frais  des  expériences  littéraires  qu'il  pourra  plaire  à 
M.  Hugo  de  tenter  sur  la  scène  française.  M.  Hugo  n"est  pas  encore 
entré  dans  la  postérité  ;  le  mérite  de  ses  ouvrages  n'est  pas  encore 
une  vérité  tellement  démontrée,  que  la  représentation  aHernani  et 
de  Marion  soit  devenue  un  enseignement  pour  la  jeunesse  de  nos 
écoles  et  pour  les  étrangers  qui  visitent  la  France.  Si  M.  Hugo  a  des 
rivaux  redoutables,  c'est  à  lui  de  les  vaincre;  si  plusieurs  écrivains 
contemporains  attirent  à  eux  le  public  qu'il  ne  peut  émouvoir,  c'est 
à  lui  et  non  au  budget  de  triompher  de  l'indifférence.  II  a  eu  des 
beaux  jours  qu'il  a  cru  éternels;  il  a  été  applaudi,  envié,  il  a  été 
proclamé  régénérateur  de  la  scène  française,  et  il  s'est  admiré  lui- 
même  avec  ferveur;  aujourd'hui  tout  est  changé,  l'enthousiasme  s'est 
attiédi,  et  M.  Hugo  n'est  plus  qu'un  homme  dont  personne  ne  mé- 
connaît le  talent,  mais  dont  chacun  s'attribue  le  droit  de  juger  les 
œuvres.  Un  jugement  consulaire  ne  changera  pas  l'opinion  publique. 

G.  P. 


CHANSON  DU  SOIR. 


A  Jleyerbeer. 


Mais  ,  silence!  le  jour  décline; 
Déjà  les  bois  de  la  colline, 
Sous  un  voile  épais  de  bruine, 
Commencent  à  se  dérober  ; 
L'oiseau  s'endort ,  la  fleur  nocturne 
S'éveille,  et  prépare  son  urne 
Pour  les  trésors  qui  vont  tomber  ! 

Une  vapeur  rose  et  fluide 
Enveloppe  la  terre  humide  , 
Et  semble  à  l'œil,  en  descendant , 
La  poussière  d'or  que  secoue 
Le  soleil  qui  plonge  sa  roue 
Dans  l'ornière  de  l'occident. 

La  charrette  revient  couverte 
De  la  plus  belle  moisson  verte 
Que  puisse  donner  le  jardin; 
Et  tandis  que  la  fleur  nouvelle 
File  sa  robe  la  plus  belle, 
Ignorante  de  son  destin, 


REVUE   DE   PARIS.  2V7 

Du  haut  du  chariot  superbe 
Les  épis  verts  et  les  brins  d'herbe, 
Déjà  liés  et  mis  en  gerbe 
Par  l'avide  main  du  faucheur, 
Déplorant  leur  tige  flétrie, 
Pour  derniers  baisers  à  la  vie, 
Jettent  au  vent  de  la  prairie 
Leur  mélancolique  senteur; 

Pauvres  fleurs  dont  le  sort  s'achève! 
Et  sentant  s'épancher  leur  sève 
Goutte  à  goutte  sur  le  chemin, 
En  mourant  se  tournent  encore 
Vers  l'endroit  du  ciel  où  l'aurore 
Se  lèvera  le  lendemain. 

Silence!  la  journée  est  close  : 
Voici  l'heure  où  l'on  se  repose. 
Femmes,  artisans,  écoliers, 
Laissez  là  les  graves  volumes, 
Et  les  marteaux,  et  les  enclumes, 
Et  les  rouets,  et  les  métiers. 

Ecoutez  la  cloche  du  maître 
Qui  sonne  l'heure  de  renaître 
A  la  vie,  à  l'air,  au  ciel  bleu  ; 
Et  celle  de  l'auguste  enceinte 
Oui  sonne  la  prière  sainte. 
Voici  la  fin  du  jour  qui  tinte; 
Louez  Dieu,  frères,  louez  Dieu! 

En  laissant,  pâles  jeunes  filles, 
Travaux  de  quenouille  et  d'aiguilles, 
Où  le  corps  s'incline  en  souffrant; 
En  respirant  l'air  salutaire 
Que  la  Nature,  votre  mère, 
Avec  les  baumes  de  la  terre, 
Fait  pour  rafraîchir  votre  sang. 

Louez  Dieu,  vous,  docteurs  sublimes, 


248  REVUE   DE   PARIS. 

En  sortant  des  sombres  abîmes 
Où  vos  fronts  se  penchent  en  vain, 
Pour  venir  tous,  libres  d'envie, 
Sur  l'aile  de  la  fantaisie 
Contempler  l'horizon  divin, 

En  laissant  parchemin  et  livre, 
En  chantant,  en  vous  sentant  vivre, 
L'ame  heureuse  et  le  corps  dispos. 
Louez  Dieu,  forgerons  robustes, 
En  donnant  des  mesures  justes 
Aux  saintes  heures  du  repos; 

En  quittant  la  maison  des  flammes, 

Pour  aller  retrouver  vos  femmes, 

Qui  béniront  votre  retour; 

En  saluant  l'aïeule  grise, 

Dans  son  fauteuil  de  chêne  assise; 

En  jetant  sur  la  table  mise 

Le  joyeux  salaire  du  jour. 

Louez  Dieu,  globes  de  lumières, 
En  ouvrant  vos  blondes  paupières, 
Entre  le  paradis  et  nous, 
Votre  miroir  pur  et  sonore, 
Où  se  rencontrent,  dans  l'aurore 
D'un  jour  harmonieux  et  doux, 

Les  regards  de  sainte  Marie, 
Qui,  dans  sa  douce  rêverie, 
Du  fond  de  la  sainte  prairie 
Cherche  la  terre  en  souriant, 
Et  ceux  de  sa  chaste  servante , 
Qui,  dans  son  extase  fervente, 
Regarde  le  ciel  en  priant. 

Louez  Dieu,  vapeur  éthérée, 
En  prenant  la  teinte  empourprée 
De  nos  belles  illusions; 
Lis,  en  ouvrant  votre  saint  vase, 


REVUE    DE   PARIS.  24^ 

Et  vous,  lumineuse  topaze, 
En  filant  vos  plus  doux  rayons. 

Louez  Dieu,  fraîches  aubépines, 
En  exhalant  sur  les  collines , 
Dans  le  jardin  et  dans  les  champs, 
Vos  fleurs,  étoiles  de  la  terre, 
Qui  gardent,  au  lieu  de  lumière, 
Les  tièdes  senteurs  du  printemps. 

Gouttes  de  rosée  et  de  flamme, 
Étoiles  du  ciel  et  de  l'ame, 
Chastes  pensers,  rayons  de  feu, 
Hôtes  divins  de  la  nature, 
Chacun  selon  votre  mesure, 
Louez  Dieu,  frères,  louez  Dieu! 

Louez  Dieu,  fleur  immaculée, 
En  parfumant  votre  vallée; 
Louez  Dieu,  milice  étoilée, 
En  reluisant  au  firmament; 
Rosée ,  en  mouillant  chaque  plante , 
Ruisseaux,  en  suivant  votre  pente, 
Et  vous,  jeunes  gens,  en  aimant. 

Henri  Blaze. 


BULLETIN. 


La  vie  politique,  excitée  un  moment  par  les  élections,  s'est  mise  à  som- 
meiller de  nouveau  ;  on  ne  vit  plus,  on  attend  la  chambre.  Pendant  ces  longs 
jours  d'attente,  dont  la  durée  ne  sera  plus  que  de  trois  semaines,  les  ru- 
meurs qui  se  répandent  n'ont  pas  même  la  valeur  de  ces  petits  bruits  aux- 
quels parfois  on  prête  l'oreille  avec  un  singulier  bonheur,  à  la  porte  de  la 
salle  des  conférences.  Il  n'y  a  pas  encore  de  salle  des  conférences,  et  c'est 
une  grande  privation  pour  les  chercheurs  de  nouvelles  ,  car  là  il  se  débite 
d'ordinaire  beaucoup  de  vérités  ,  plus  de  vérités  infailliblement  que  dans  le 
sein  de  la  chambre,  et  quelques-unes  s'en  échappent  pour  circuler  dans  le 
domaine  public.  Mais,  aujourd'hui,  les  conversations,  en  dehors  de  la 
chambre  ,  sur  la  chambre  elle-même,  sur  le  ministère,  sur  les  partis  vieux 
ou  nouveaux ,  ou  qui  cherchent  à  se  rajeunir,  sont  des  entretiens  sans  con- 
séquence :  ce  sont  propos  de  désoeuvrés  qui  ont  pris  la  file  sous  un  péristyle, 
pour  assister  à  l'inauguration  d'une  grande  scène  que  tous  ont  déjà  vue , 
mais  dont  il  s'agit  de  juger  la  transformation  plus  ou  moins  complète;  et 
c'est  là  qu'est  le  mystère.  Chacun  imagine  d'avance,  selon  ses  passions  et 
ses  intérêts,  les  choses  que  l'on  doit  voir  et  s'en  applaudit  ou  s'en  effraie 
à  plaisir,  dans  une  émotion  un  peu  factice;  et  tout  le  monde  a  tant  de  loisir, 
de  curiosité ,  d'imprévoyance  ,  que  chacun  réussit  à  occuper  tout  le  monde , 
un  moment,  de  sa  fantaisie  individuelle.  Mettons-nous  donc,  nous  aussi ,  à 
la  suite  de  toutes  ces  hypothèses  fantastiques,  avec  moins  de  crédulité 
toutefois. 

Voici,  à  notre  connaissance,  ce  qui  a  été  imaginé  de  plus  fabuleux,  et 
l'honneur  en  appartient  à  un  journal  déjà  vieux,  qui,  daus.ces  derniers  temps, 


REVUE   DE    PARIS.  251 

a  subi  tour  à  tour  deux  influences  tant  soit  peu  contradictoires,  et  défendu 
tantôt  la  gauche  constitutionnelle  et  M.  Barrot,  tantôt  le  comité  électoral 
de  .MM.  Laflitte,  Arago,  Cormenin,  Garnicr-Pagès.  Le  centre  gauche, 
qui  n'est  pas  du  tout  un  groupe  fantastique,  comme  les  élections  l'ont  bien 
prouvé,  et  qui  vit  plus  que  jamais  de  sa  propre  vie,  destiné  à  appeler  les  al- 
liances plutôt  qu'à  les  solliciter,  pourrait  avoir  besoin  cependant,  selon  l'hy- 
pothèse du  journal  dont  nous  parlons,  d'aller  demander  du  secours  contre 
les  doctrinaires  et  les  quasi-doctrinaires  jusque  dans  les  rangs  de  l'opposi- 
tion constitutionnelle.  D'abord  c'est  une  hypothèse  que  nous  n'admettons  pas. 
Le  centre  gauche ,  fortifié  comme  il  l'est  par  l'accession  de  trente  ou  qua- 
rante membres  nouveaux,  fortifié  surtout  par  cet  ascendant  moral,  insépa- 
rable d'un  parti  qui  n'a  point  fait  de  pertes,  ira  prendre,  s'il  le  désire,  et 
comme  il  le  doit,  le  reste  de  ses  alliés  nécessaires  dans  l'ancienne  majorité, 
à  laquelle  il  n'est  pas  étranger  lui-même;  il  les  y  choisira  :  cette  précaution 
suffit  à  sa  sécurité.  Nous  entendons  ainsi  cette  résurrection  de  l'ancienne  ma- 
jorité, que  les  doctrinaires  ont  tant  préchée  et  prophétisée  dans  un  autre 
but  ;  telle  que  nous  l'entendons ,  elle  est  possible ,  elle  sera  bonne  et  durable. 
Ce  sera  ,  si  l'on  veut,  l'ancienne  majorité ,  mais  dominée  et  conduite  pour 
!a  première  fois  par  le  centre  gauche  ,  qui  en  sera  l'élément  prépondérant 
et  vital  :  une  semblable  fortune  n'était  pas  encore  échue  décidément  au 
centre  gauche,  qui  avait  toujours  été  jusqu'ici  dirigé  et  absorbé;  on  ne 
pouvait  se  passer  de  lui  dans  les  deux  précédentes  législatures,  pas  plus 
qu'on  ne  pourrait  s'en  passer  aujourd'hui;  mais  il  n'avait  pas  la  prééminence 
qui  lui  est  arrivée  maintenant.  Sur  le  terrain  de  l'ancienne  majorité,  comme 
elle  existait  alors,  c'était  M.  Guizot  qui  était  le  plus  à  son  aise,  on  ne  peut 
le  nier,  quels  que  fussent  les  talens,  la  vive  éloquence  et  l'admirable  sens 
politique  de  ceux  qui  l'accompagnaient.  Désormais  M.  Guizot  ne  peut  plus 
y  trouver  place  :  il  nous  semble  que  ce  n'est  pas  le  moment  de  déserter  une 
force  parlementaire  qui  abandonne  M.  Guizot,  car  elle  peut  en  servir  d'au- 
tres, et  le  ministère  du  15  avril  tout  le  premier,  s'il  sait  la  manier  en  la 
prenant  du  bon  côté. 

Nous  avons  des  premiers  félicité  M.  Barrot  du  courage  qu'il  a  montré, 
quoique  un  peu  tard,  en  se  séparant  de  la  gauche  radicale;  nous  avons 
même,  dans  un  premier  mouvement  de  surprise  et  de  contentement,  dé- 
claré cette  rupture  éclatante  un  des  plus  grands  faits,  à  notre  sens,  de 
l'élection  générale  de  1837.  Nous  saurons  donner  cette  fois ,  à  notre  langage , 
plus  de  réserve,  puisque  M.  Barrot  a  des  amis,  et  aussi  des  ennemis  dégui- 
sés, qui  s'abusent  à  un  degré  incroyable  sur  la  portée  et  les  avantages  im- 
médiats de  sa  résolution  courageuse.  L'idée  ne  nous  est  jamais  venue,  au 
milieu  de  tous  nos  éloges  pour  un  changement  inespéré,  que  M.  Barrot  pût 
devenir,  par  sa  conversion,  et  en  un  seul  jour,  l'allié  d'aucun  de  ceux 
dont  il  s'est  rapproché.  Il  est  bien  vrai  qu'on  connaît  un  repentir  qui  est 
parfois  mis  au-dessus  de  tous  les  titres  d'une  vie  sans  erreurs;  mais  ce 


£52  REVUE   DE   PARIS. 

n'est  pas  ici  le  cas.  M.  Barrot  perdrait  tous  ceux  qui  se  laisseraient  dériver 
vers  l'alliance  qu'on  offre  en  son  nom  :  c'est  ce  que  nous  aurions  dit,  même 
en  le  félicitant,  le  lendemain  de  sa  conversion  imparfaite,  si  nous  avions 
supposé  qu'il  rêvât  déjà  un  traité  de  paix  et  d'union  avec  des  hommes  qui 
l'ont  si  long-temps  combattu.  L'utilité  que  notre  cause  peut  tirer  du  chan- 
gement de  M.  Barrot,  la  voici,  telle  que  nous  l'avons  aperçue  tout  d'abord. 
C'était  avant  les  élections;  nous  avions,  dès  ce  moment-là,  le  ferme  espoir 
que  le  centre  gauche  était  en  voie  de  progrès  dans  l'opinion  des  électeurs, 
et  que  son  influence,  dans  les  affaires,  allait  devenir  prédominante;  mais  cette 
fraction  de  la  chambre  a  quelquefois  suscité,  nous  le  savions,  certaines 
méfiances,  moins  pour  elle-même  que  pour  les  autres  fractions  parlemen- 
taires qui  viennent  après  elle  et  s'enfoncent  plus  ou  moins  vers  la  gauche  : 
un  parti  est  trop  souvent  responsable,  non  pas  seulement  de  ce  qu'il  pense 
et  veut,  mais  aussi  de  ce  que  pense  et  veut  le  parti  qui ,  sans  l'avoisiner  de 
très  près  ,  se  cache  derrière  lui.  La  gauche,  même  celle  qui  avait  suivi  jus- 
qu'alors M.  Barrot,  était  soupçonnée  de  pactiser,  à  son  insu  peut-être,  avec 
des  théories  hostiles  à  l'établissement  monarchique  de  juillet;  elle  s'est 
lavée  de  ce  soupçon;  nous  venons  d'expliquer  comment  le  centre  gauche  lui- 
même,  pour  sou  compte,  a  dû  s'en  applaudir.  Notre  appréciation  du  rôle 
nouveau  embrassé  par  le  chef  de  la  gauche  dynastique,  vraiment  dynasti- 
que enfin ,  est  restée,  jusqu'à  présent,  dans  ces  limites  où  il  ne  s'agit  que  de 
rtous  et  des  nôtres. 

Cela  est  bien  loin  du  rêve  de  ce  journal,  ami  de  M.  Barrot  par  intermit- 
tences, et  qui  suppose,  dans  son  illusion  de  nouveau  converti,  qu'il  se  trou- 
vera quelqu'un  dans  le  centre  gauche  pour  solliciter  l'alliance  du  grand 
orateur  de  la  gauche  constitutionnelle  ,  implorer  son  appui  comme  néces- 
saire et  lui  offrir  des  conditions  avantageuses  entre  lesquelles  il  n'aurait  qu'à 
choisir.  Par  exemple,  on  est  allé  jusqu'à  demander  pour  lui  la  vice-prési- 
dence de  la  chambre.  La  gauche  va  vite  lorsqu'elle  se  met  en  marche  pour  aller 
à  l'assaut  du  pouvoir;  elle  n'allait  pas  plus  vite  lorsqu'elle  s'en  éloignait,  il  y 
a  quelques  années,  par  ses  fautes;  c'est  toujours,  dans  quelque  direction 
qu'elle  se  précipite,  la  même  inexpérience  des  affaires.  M.  Barrot  vice-pré- 
sident de  la  chambre  de  1838!  Y  pense-t-on  sérieusement?  Ce  serait  une 
andidature  au  ministère,  et  le  chef  de  l'opposition  dynastique  n'en  est  pas 
là.  Le  pouvoir  a  un  vestibule  dans  lequel  il  faut  se  maintenir  quelque  temps 
avec  patience,  esprit  de  suite  et  habileté,  si  l'on  veut  pénétrer  plus  loin; 
M.  Barrot  n'est  pas  même  encore  dans  ce  vestibule,  quoi  qu'en  disent  ses 
partisans  enthousiastes  et  ses  rivaux,  qui  le  flattent  pour  l'égarer.  Il  est  vrai 
que  les  mêmes  gens,  qui  ont  eu  cette  heureuse  idée  de  porter  M.  Barrot  à 
la  vice-présidence,  ont  parlé  aussi  de  lui  associer  M.  Thiers  dans  le  même 
honneur.  Ils  iraient  s'asseoir  tous  deux  sous  le  fauteuil  de  M.  Dupin;  les 
noms  de  MM.  Calmon  et  Etienne  compléteraient,  sans  grands  débats  poli- 
tiques, la  liste  des  quatre  vice-présidens.  Voilà,  dans  toute  sa  naïveté,  l'ar- 


REVUE    DE    PARIS.  253 

rangement  qui  a  été  proposé.  C'est  trop  pour  M.  Barrot,car  ce  serait,  nous 
le  répétons,  lui  promettre  une  place  dans  le  gouvernement  de  son  pays  au 
premier  incident  parlementaire;  ce  serait  en  faire,  comme  disaient  les  Ro- 
mains, un  consul  désigne  pour  l'année  suivante.  En  même  temps,  c'est  trop 
peu  de  chose  que  la  vice-présidence  pour  M.  Thiers;  c'est  une  idée  folle  que 
de  la  lui  offrir,  et  s'il  l'acceptait,  on  croirait  qu'il  donne  sa  démission 
d'homme  politique,  autant  qu'il  peut  la  donner.  N'est-ce  pas  à  titre  de  re- 
traite que  d'autres  veulent  faire  de  M.  Guizot  un  président  de  la  chambre? 
Et,  pour  M.  Guizot,  il  s'agirait  du  moins  de  la  présidence  môme,  et  non 
d'une  vice-présidence  partagée  avec  MM.  Etienne  et  Calmon.  Nous  espérons 
bien  que  M.  Thiers  comprend  mieux  sa  position,  et  qu'il  ne  désire,  à  l'heure 
présente,  rien  absolument,  pas  même  la  périlleuse  mission  de  former  lui- 
même  un  nouveau  cabinet  du  -22  février.  On  n'est  pas  plus  sage  et  plus  clair- 
voyant; mais,  pour  Dieu!  qu'on  lui  épargne  d'être  vice-président  de  la 
chambre  et  de  doubler  M.  Dupin,  quand  M.  Dupin  aura  la  fièvre. 

Nous  savons  bien  qu'il  faut  des  capacités  de  quelque  élévation  pour  con- 
duire facilement  et  dignement  les  débats  de  la  chambre,  quand  M.  Dupin 
est  obligé  de  céder  le  fauteuil ,  et  nous  convenons  qu'il  est  donné  tout  au 
plus  à  un  petit  nombre  d'hommes  de  remplir  aussi  bien  que  lui  les  labo- 
rieuses fonctions  de  la  présidence  :  aussi  est-ce  par  ce  motif,  entre  plusieurs 
autres,  qu'on  a  essayé  de  justifier  ces  étranges  candidatures  de  M.  Thiers 
et  de  M.  Barrot  à  la  vice-présidence  de  la  chambre.  Pour  M.  Thiers,  cela  se 
conçoit  :  il  n'y  a  pas  d'esprit  plus  facile,  plus  prompt  à  saisir  les  questions , 
à  les  bien  poser  et  à  les  résoudre  presque  en  les  posant.  Mais  M.  Barrot  est 
loin  de  briller  par  les  mêmes  qualités.  Nous  rendons  l'hommage  qui  est  du 
à  la  gravité  de  ses  habitudes  parlementaires,  à  la  dignité  de  son  langage,  à 
tous  les  dons  enfin  qui  font  de  lui  un  des  plus  beaux  orateurs  dans  les  jours 
solennels.  Malheureusement  il  faudrait  autre  chose  pour  diriger  les  discus- 
sions de  la  chambre  ,  surtout  dans  la  session  d'intérêts  positifs  qui  va  s'ou- 
vrir. M.  Barrot,  chargé  de  suppléer  de  temps  à  autre  M.  Dupin ,  ne  pourrait 
que  déchoir  dans  l'opinion  même  de  son  parti,  et  perdre  beaucoup  de  sa 
réputation  détalent,  si  légitime  sous  tant  d'autres  rapports.  Quoiqu'il  ait 
passé  sa  vie  au  barreau,  il  n'est  pas  propre  à  discuter  les  affaires,  du  moins 
celles  qui  se  traitent  dans  le  cercle  plus  étendu  de  la  politique  :  on  se  sou- 
vient du  brevet  de  pauvre  financier  qu'il  obtint  de  Casimir  Périer  pour  un 
discours  sur  l'amortissement,  et  certes  Casimir  Périer,  qui  se  laissait  aller 
trop  souvent  à  des  préventions  injustes  envers  ses  adversaires,  avait  cent 
fois  raison  ce  jour-là.  Il  est  pourtant  nécessaire,  quand  on  aspire  à  présider 
une  chambre  qui  vote  annuellement  un  budget  et  vingt  autres  lois  de 
finances,  de  travaux  publics,  de  commerce,  il  est  indispensable  de  com- 
prendre au  moins  quelques  mots  de  toutes  ces  questions  compliquées,  et  de 
savoir  descendre  un  moment  des  hauteurs  de  la  théorie  générale  sur  le  gou- 
vernement représentatif. 

TOUR    XLVII.       NOVEMBRE.  18 


2Ô4  REVUE    DE   PARIS. 

Et  puis,  ce  n'est  pas  tout,  M.  Barrot  a  la  vue  très  courte;  on  en  a  la 
preuve  par  ce  lorgnon  phénoménal  dont  il  place  le  point  d'appui  entre  ses 
dents  tant  qu'il  ne  parle  pas.  C'est  un  grave  embarras,  quand  on  n'y  voit 
que  de  très  près,  de  présider  une  chambre  où  les  discussions  se  transportent 
bien  souvent  de  la  tribune  sur  les  bancs  de  l'assemblée,  et  sont  livrées  à 
vingt  orateurs  qui  élèvent  ensemble  leurs  voix  confuses  de  toutes  les  parties 
de  la  salle,  jetant  pêle-mêle  au  président  leurs  objections  et  leurs  amende- 
mens  improvisés.  M.  Barrot,  s'il  est  appelé  un  jour  à  cet  honneur  difficile 
qu'on  ambitionne  trop  tôt  pour  lui,  se  résoudra-t-il  jamais  à  regarder  la 
chambre  à  travers  des  lunettes,  comme  fait  bourgeoisement  M.  Dupin? 
Aura-t-il  le  courage  d'altérer  à  ce  point  les  lignes  régulières  de  sa  figure 
et  la  majesté  de  son  front  olympien  ? 

Pour  ne  rien  dissimuler,  un  seul  des  journaux  amis  de  M.  Barrot  a  eu 
i'idée  de  lui  faire  présider  la  chambre  par  intérim ,  un  seul  a  essayé  de  lui 
inspirer  cette  prétention  peu  sérieuse ,  et  que  nous  n'avons  pu  traiter  sérieu- 
sement jusqu'au  bout.  Une  autre.feuille,  plus  intimement  admise  aux  con- 
fidences de  l'honorable  député,  a  pris  soin  de  réduire  à  de  plus  étroites 
proportions  cette  alliance  présumée  de  la  gauche  convertie  avec  le  centre 
gauche;  elle  semble  avoir  eu  peur  que,  par  trop  de  zèle  pour  rendre  plus 
fort  son  patron  politique,  on  ne  le  compromit  en  le  confondant  avec  des 
hommes  qui  n'ont  pas  ses  principes.  Nous  avons,  quant  à  nous,  pour  le 
moins  autant  de  scrupules,  et  nous  nions  qu'aucune  alliance  soit  possible  et 
que  personne  y  ait  songé.  La  gauche  dynastique,  en  s'amendant,  n'a  pu 
rendre  au  centre  gauche,  nous  l'avons  dit,  qu'un  service  négatif,  celui  de 
ne  pas  lui  nuire  par  un  voisinage  incommode  et  menaçant. 

Il  a  couru  d'autres  bruits,  ces  jours-ci,  et  ils  ne  sont  pas  mieux  fondés. 
On  a  dit,  entre  autres  choses,  que  les  ministres  se  disposaient  à  paraitre 
devant  une  chambre  nouvelle ,  inconnue ,  avec  une  loi  de  dotation  pour  fêter 
sa  bien-venue  et  payer  celle  de  M.  le  duc  de  Nemours,  qui  revient  d'Afri- 
que. C'est  mal  juger  les  ministres,  qui  voudront  sans  doute  faire  comme 
tout  le  monde  ferait  à  leur  place,  dans  les  premiers  momens  d'une  législa- 
ture, étudier  son  esprit,  ses  tendances,  et  se  comporter  selon  les  vœux 
qu'elle  exprimera.  Nul  ministère  jusqu'ici  n'a  montré  plus  de  respect  sincère 
et  profond  pour  les  volontés  parlementaires,  et  M.  Mole  a  mieux  aimé  dis- 
soudre la  dernière  chambre  que  d'être  un  moment  en  désaccord  avec  elle, 
et  d'avoir  à  lutter  contre  ses  vieux  souvenirs  et  ses  penchans  équivoques, 
llenvoyer  une  législature  devant  les  électeurs,  c'est  encore  la  respecter, 
rendre  hommage  à  son  autorité  légitime;  c'est  lui  montrer  qu'on  ne  veut 
rien  lui  enlever  de  vive  force,  ni  par  ruse.  Telle  sera  toujours,  nous  le 
croyons ,  la  conduite  du  ministère  du  13  avril ,  dans  l'affaire  de  la  dotation , 
comme  dans  toutes  les  autres. 

On  est  bien  allé  jusqu'à  dénoncer  à  la  France  je  ne  sais  quel  projet  de 
vice-royauté  africaine,  dont  le  duc  de  Nemours  serait  titulaire,  non  sans 


REVUE   DE  PARIS.  25  5 

dotation  probablement,  car  il  en  faudrait  une  à  plus  forte  raison  pour  sou- 
tenir un  rang  si  élevé,  et  ce  ne  serait  pas  un  très  heureux  moyen  de  dimi- 
nuer les  embarras  du  ministère,  s'il  en  a  ,  pour  cette  loi  de  famille.  Aussitct 
que  l'opposition  a  eu  mis  la  main  sur  une  idée  si  féconde,  elle  a  rappelé  le 
luxe  et  les  dépenses  presque  impériales  du  prince  Eugène,  vice-roi  d'Italie, 
et,  continuant  de  poursuivre  des  fantômes  créés  par  elle-même,  elle  a  mon- 
tré dans  l'avenir  l'Afrique  française  se  révoltant  contre  la  mère-patrie,  avec 
son  vice-roi,  destiné  à  fonder  toute  une  dynastie  chrétienne  de  deys  d'Al- 
ger. Peu  s'en  faut  qu'on  n'ait  prédit  la  renaissance  de  la  piraterie  sous  un 
chef  transfuge  de  la  maison  d'Orléans ,  et  évoqué  l'ombre  de  Barberousse  à 
propos  du  jeune  prince  que  nous  connaissons. 

Laissons  ces  chimères  :  on  a  parlé  d'un  projet  plus  sérieux,  celui  de  la 
conversion  de  la  rente  5  pour  100;  seulement  on  en  a  mal  parlé,  pour  ne  pas 
perdre  l'habitude  de  mêler  toujours  beaucoup  de  faux  avec  un  peu  de  vrai. 
On  a  dit  d'abord  que  le  gouvernement  était  résolu  à  entreprendre  cette 
grande  opération  financière  dès  la  session  prochaine.  Là  dessus  la  rente  u 
baissé;  le  5  pour  100  avait  fermé  à  109  fr.  30  cent,  le  45  novembre,  avant 
que  l'on  eût  donné  quelque  consistance  à  ces  bruits,  qui  se  reproduisent 
d'ailleurs  périodiquement  chaque  année  à  la  même  époque;  il  a  subi  tout  à 
coup  une  dépression  qui  a  été  un  moment  de  plus  de  2  fr.  50  cent.  Ensuite 
on  est  venu  annoncer,  sans  plus  de  mission,  que  le  gouvernement,  ému  lui- 
même  de  cette  panique,  n'osait  plus  penser  à  la  conversion,  comme  si  le 
gouvernement  ne  savait  pas  d'avance  qu'une  pareille  mesure,  une  fois  qu'elle 
sera  décidée  et  irrévocable,  doit  déterminer  une  baisse  encore  plus  pronon- 
cée. La  rente,  sur  la  foi  de  cette  promesse  téméraire,  n'a  pas  encore  repris 
faveur;  elle  est,  à  l'heure  où  nous  écrivons,  au  taux  de  107  fr.  60  cent. 
Tout  le  monde  n'est  donc  pas  encore  rassuré,  et  en  effet  il  n'y  a  pas  lieu  de 
l'être,  avant  que  la  chambre  ait  fait  connaître  ses  dispositions  sur  ce  point. 
IN'ous  croyons  volontiers  que  le  ministère  n'a  pas  mis  la  question  du  rem- 
boursement en  délibération  formelle  dans  le  cabinet,  nous  le  croyons,  puis- 
que les  journaux  officiels  l'ont  dit,  et  nous  comprenons  néanmoins  qu'il  soi  i 
décidé  à  ne  demander,  dans  tous  les  cas ,  qu'une  réduction  d'un  demi  pour 
cent  :  il  n'est  pas  nécessaire  pour  cela  d'une  longue  délibération  en  forme  , 
n'en  déplaise  à  ceux  qui  demandent  malicieusement  par  quel  miracle  uni- 
chose  peut  être  résolue  avant  d'être  discutée. 

Malgré  notre  foi  dans  la  sincérité  des  déclarations  officielles  ,  il  nous  pa- 
rait vraisemblable  que  le  miuistère  sera  entraîné  par  la  chambre  nouvelle 
à  tenter  la  conversion.  Un  très  grand  nombre  de  députés  ont  accepté  l'opi- 
nion impérative  de  leurs  électeurs  à  ce  sujet,  et  ils  n'auraient  pas  été  élus 
s'ils  ne  s'y  étaient  soumis.  Le  ministère  subira  à  son  tour  le  contre-coup  de 
cette  influence  presque  générale;  nous  disons  plus,  il  sera  heureux  de  se 
voir  forcer  la  main ,  pour  avoir,  de  son  côté,  la  puissance  de  surmonter  quel- 
ques obstacles  supérieurs. 

18. 


"2ÔQ  REVUE   DE   PARIS. 

Comment  résisterait-il,  d'ailleurs,  à  la  décevante  tentation  de  terminer 
aussi  celte  affaire  après  tant  d'autres?  Macle  animo  !  S'il  y  réussit,  ce  se- 
ront, dans  l'histoire  du  gouvernement  de  juillet,  d'assez  grands  et  beaux 
souvenirs  que  ceux  du  ministère  auquel  M.  Mole  a  attaché  son  nom. 

Il  est  glorieux  d'accomplir  ce  qui  fut  vainement  essayé ,  il  y  a  quinze  ans, 
par  M.  de  Villèle  dans  toute  sa  puissance,  et  secondé  ,  de  plus,  par  M.  Laf- 
litte,  qui  osait  lui  donner  raison  contre  tout  le  parti  libéral  [chose  étrange 
pour  l'époque  ) ,  et  compromettre,  pour  cette  question  de  finances,  sa  po- 
pularité de  chef  politique.  Ceux  qui  avaient  raison  alors,  M.  de  Villèle  et 
quelques  autres,  échouèrent  contre  deux  puissances  qui  n'avaient  pas  en- 
semble deux  idées  financières ,  l'archevêque  de  Paris ,  qui  fit ,  à  la  chambre 
des  pairs ,  une  homélie  au  nom  de  sesouailles,  dont  les  fonds  étaient,  disait- 
il,  dans  la  rente  5  pour  100  ,  et  le  Journal  des  Débats,  qui  faisait  ces  ar- 
ticles foudroyans  dont  on  se  souvient  encore.  Ces  deux  puissances  ne  sont 
plus  à  craindre.  M.  de  Quélen  n'a  plus  la  parole  que  dans  sa  chaire,  et  le 
Journal  des  Débats  ferait  bien  de  parler  des  rentes  à  l'endroit  de  son  spiri- 
tuel feuilleton  :  cela  pourrait  avoir  autant  d'autorité  que  l'article  sérieux  où 
il  nous  montre,  cette  semaine,  à  défaut  d'autres  argumens,  la  conversion 
mise  à  l'ordre  du  jour,  dans  notre  intérieur,  «  par  les  partis  qui  révent  le 
«  renversement  du  jeune  établissement  de  juillet,  et  au  dehors,  toutes  les 
«  puissances  jalouses  qui  vont  se  croire  bientôt  dispensées  de  tout  égard,  de 
«  tout  ménagement  envers  une  nation  engagée  dans  d'inextricables  embarras 
«  financiers;  enfin  la  lutte  de  principes,  aujourd'hui  suspendue  par  une  trêve 
«  tacite,  prête  à  recommencer  lorsque  nous  ne  pourrons  plus  défendre  les 
«  nôtres  !  » 

Il  n'est  ni  honorable,  ni  prudent,  ni  national  de  remettre  toujours  en 
question  ,  comme  le  fait  le  Journal  des  Débats  quand  il  est  contrarié ,  la  paix 
extérieure,  la  dynastie,  le  jeune  établissement  de  juillet.  Heureusement, 
cette  fantasmagorie  n'épouvante  aujourd'hui  personne.  Pour  le  dire  en 
passant,  elle  aura  autant  de  succès  que  cette  autre  amusante  fantaisie 
du  Journal  des  Débats,  qui  s'en  va  cherchant  dans  le  centre  gauche  une 
eamarilla  et  s'imagine  l'avoir  trouvée.  Lui  qui  devient  de  plus  en  plus  le 
journal  du  château  auquel  il  faisait  si  bien  la  leçon  autrefois,  il  doit  savoir 
où  est  la  véritable  eamarilla ,  et  de  quels  hommes  elle  se  compose.  Au  châ- 
teau, nous  le  savons,  on  pourra  simuler  une  grande  frayeur  pour  la  conver- 
sion des  rentes,  comme  pour  l'amnistie ,  comme  pour  tout  le  système  qu'elle 
a  inauguré  :  sur  l'amnistie  principalement,  le  château  n'est  pas  encore  bien 
revenu  de  sa  surprise,  ni,  par  conséquent ,  le  Journal  des  Débats.  Mais 
qu'importe?  Tout  le  monde ,  dans  cette  querelle  ,  sera  de  l'avis  d'un  homme 
de  beaucoup  d'esprit  et  de  goût,  quelque  peu  intéressé  dans  le  succès  de 
l'amnistie,  qui  nous  disait  :  «  Des  châteaux!  j'en  ai  vu  trois  ou  quatre  qui 
se  sont  renouvelés  successivement;  ils  se  ressemblent  tous!  » 

En  attendant  la  conversion  de  la  rente,  et  pour  le  cas  où  elle  n'aurait  pas 


REVUE    DE   PARIS.  257 

lieu,  il  ne  manquera  pas  de  questions  d'intérêts  matériels  pour  occuper  la 
chambre  et  offrir  un  aliment  sain  à  sa  jeune  activité.  La  commission  des 
chemins  de  fer,  constituée  par  M.  Martin  (du  Nord),  est  au  moment  de 
terminer  ses  travaux,  auxquels  elle  s'est  livrée  sans  relâche  depuis  le  jour 
où  elle  s'est  assemblée.  Elle  a  préparé  plus  d'ouvrage  que  la  chambre  ne 
voudra  en  accepter  et  que  les  ingénieurs  de  France  ne  pourraient  en 
exécuter  d'ici  à  long-temps.  Nous  avons  lu,  au  sujet  de  cette  commission, 
un  reproche  adressé  au  ministre  pour  y  avoir  fait  entrer  tant  de  députés 
et  de  pairs,  et  n'y  avoir  admis  aucun  des  hommes  qui  ont  agité  avec  succès  la 
question  des  travaux  publics.  Quels  sont  ceux-ci?  Qui  veut-on  signaler? 

Hormis  M.  Michel  Chevalier,  qui  sans  doute  n'a  pas  désiré  en  faire  partie, 
nous  ne  voyons  aucun  nom  dont  l'absence  y  ait  pu  être  vivement  regrettée. 
Et  quant  aux  députés  a  qui  sont  utiles  à  la  chambre ,  mais  qu'il  ne  faut  pas 
appeler  à  toutes  choses,  ni  partout ,  en  les  érigeant  en  candidats  universels,  » 
de  quoi  se  plaint- on  ?  Les  chambres  sont-elles  assemblées?  leur  enlève-t-on 
une  partie  du  temps  qui  leur  est  dû?  Non;  il  ne  pouvait  être  défendu  à 
M.  le  ministre  des  travaux  publics  d'ajouter  à  ses  lumières,  dans  une  série 
d'entretiens  familiers,  mais  nourris  de  faits  et  d'idées,  les  lumières 
d'hommes  aussi  distingués  que  MM.  Passy,  d'Argout ,  de  Fréville,  Mounier, 
Mathieu  de  la  Redorte,  Félix  Real.  Aurait-il  fallu  exclure  ,  pour  faire  place 
à  d'autres ,  on  ne  sait  lesquels ,  M.  le  directeur-général  des  ponts  et  chaus- 
sées, qui  lui-même  a  le  malheur  d'être  député,  et,  à  ce  titre,  un  de  ces 
candidats  universels  dont  on  parle?  La  vérité,  nous  la  pouvons  dire,  c'est 
que  M.  Legrand  a  dignement  secondé  le  ministre  des  travaux  publics  dans 
la  mission  qu'ils  avaient  l'un  et  l'autre  de  diriger  la  commission  dans  ses 
recherches ,  et  de  mettre  sous  ses  yeux  tous  les  renseignemens  qui  ont  été 
réclamés  par  elle.  Il  s'est  dit  là  plus  de  choses  peut-être  qu'il  n'en  sera  dit  à 
la  tribune,  et  de  meilleures,  parce  que,  autour  du  tapis  vert,  on  s'éclaire, 
on  se  contredit,  on  se  rétracte,  sans  faux  amour-propre,  sans  autre  but 
que  la  vérité. 

La  session  de  183S,  qui,  avec  tous  ces  travaux  d'intérêt  public,  risque- 
rait néanmoins  d'être  un  peu  trop  matérialisée  ,  recevra  son  caractère 
de  moralité  des  réformes  intéressantes  que  prépare  M.  de  Montalivet  dans 
le  régime  des  prisons.  Une  commission  a  été  nommée  aussi  pour  cet  objet 
et  s'est  déjà  réunie;  les  pairs  et  les  députés  qui  la  composent  sont,  avec  le 
ministre  lui-même  :  MM.  Portalis,  Deeazes,  d'Argout,  Mounier,  Rambu- 
tcau,  Bérengcr  (delà  Drôme),  Vatout,  Cochin,  Legentil.  En  outre,  on  y 
voit  :  MM.  Ardit,  chef  de  bureau  des  prisons  à  l'intérieur;  Blouet,  archi- 
tecte; Victor  Charlicr;  Dclaville  de  Mirmont;  Gabriel  Delesscrt,  préfet  de 
police;  Demetz,  conseiller  à  la  cour  royale;  Dugat,  inspecteur  des  prisons; 
Lesourd,  maître  des  requêtes;  Charles  Lucas;  Macarel,  directeur  de  l'admi- 
nistration départementale  et  communale;  de  Tocqueville;  Tourin,  inspec- 
teur des  prisons. 


258  REVUE  DE   PARIS. 

On  croit  déjà  entrevoir  que  la  commission,  non  contente  d'améliorer 
l'état  actuel  des  choses,  se  prononcera  pour  la  substitution  d'un  système 
complet  à  un  autre.  Aujourd'hui ,  c'est  la  vie  des  prisonniers  en  commua, 
sans  obligation  de  silence,  qui  fait  la  base  de  notre  régime  de  détention;  il 
faut  que  cette  base  soit  radicalement  changée  et  qu'on  introduise  dans  nos 
prisons  le  double  principe  du  silence  absolu  et  de  l'isolement,  au  moins  à 
uu  certain  degré.  C'est,  en  d'autres  termes,  le  régime  pénitentiaire  tel 
qu'il  est  pratiqué  depuis  long-temps  avec  succès  en  Angleterre,  aux  États- 
Unis,  en  Suisse,  dans  d'autres  pays,  pendant  que  nous  délibérons  encore. 

Au  moment  où  notre  société  démocratique,  et  qui  n'est  pas  encore,  par- 
le fait,  aussi  démocratique  qu'on  la  suppose,  cherche  à  s'éclairer  pour  ne 
pas  se  corrompre  et  pour  être  digne  du  pouvoir  qu'elle  a  conquis;  au  mo- 
ment où  elle  tente  de  guérir  même  ces  parties  malades  qu'on  croyait  incu- 
rables, il  y  a  des  gens  qui  n'ont  pour  elle  que  de  sinistres  augures.  Cette 
semaine  ,  M.  Guizot  a  élevé  de  nouveau  sa  voix  clans  quelques  journaux  dé- 
voués, et  repris  cette  leçon  perpétuelle  qu'il  fait  à  la  démocratie  depuis 
sept  ans ,  depuis  que  la  démocratie  lui  a  offert,  en  triomphant  elle-même, 
l'occasion  d'être  ce  qu'il  ne  sera  jamais,  un  homme  vraiment  politique.  Il 
veut  bien  avertir  la  démocratie  encore  une  fois,  une  dernière  fois,  nous 
l'espérons ,  que  «  la  société  ne  consent  point  à  périr;  que ,  quand  elle  se  sent 
profondément  ébranlée,  quand  on  lui  impose  des  conditions  impossibles, 
elle  les  secoue  violemment  et  se  replace  violemment  sur  ses  bases  naturelles, 
n'importe  à  quel  prix.  » 

Nous  nous  permettrons  de  répondre,  au  nom  de  beaucoup  de  lecteurs  de 
M.  Guizot,  que  tout  cela  ennuie  la  société.  Tout  cela  ennuie,  parce  que  ce 
n'est  pas  à  sa  place.  Si  M.  Guizot  a  un  si  grand  besoin  de  régenter  le  monde, 
qu'il  retourne  à  sa  chaire  de  la  Sorbonne,  ne  fût-ce  que  pour  remplacer,  à  la 
satisfaction  du  public,  le  dernier  de  ceux  qui  l'ont  suppléé  lui-même  dans 
ces  derniers  temps.  Mais  il  devrait  maintenant  savoir  que  notre  pays  de  France 
ne  veut  pas  être  gouverné  par  un  homme  en  robe  de  docteur  :  ce  pays  a  tout 
souffert  tour  à  tour,  le  frein  le  plus  dur,  l'éperon ,  la  hache  même  du  licteur 
populaire,  mais  la  férule,  jamais!  M.  Guizot  prend  à  tache  de  démontrer 
chaque  jour  la  vérité  de  ce  mot  un  peu  hardi  d'un  de  ses  anciens  disciples  : 
«  Quand  on  sait  si  bien  l'histoire  ,  on  est  condamné  à  n'y  avoir  jamais  une 
place;  on  ne  sera  jamais  un  personnage  historique-  »  — C'est  là  cependant 
la  maladie  chronique  de  M.  Guizot. 

—  Dimanche  dernier,  la  distribution  des  prix  aux  lauréats  du  Conserva- 
toire a  été  célébrée  avec  un  éclat  inaccoutumé,  sous  la  présidence  du  mi- 
nistre de  l'intérieur.  On  aime  à  voir  le  haut  fonctionnaire  placé  en  tète  du 
protectorat  des  arts  venir  lui-même  donner  à  ces  séances  de  noble  encoura- 
gement une  consécration  officielle.  Aux  yeux  de  l'élève,  le  ministre  repré- 
sente la  France  qui  vient  en  aide  aux  jeunes  artistes,  et  leur  adresse  des 


REVUE   DE   PARIS.  25(i 

paroles  d'espoir  et  des  garanties  pour  l'avenir.  On  ne  saurait  croire  ce 
que  donnent  de  joie  à  ces  élèves  de  pareilles  cérémonies.  M.  de  Montalivet 
l'a  bien  compris;  le  discours  qu'il  a  prononcé  en  cette  occasion  restera  dans 
les  souvenirs  du  Conservatoire  ;  jamais  la  jeunesse  artiste  n'avait  entendu  un 
langage  si  noble,  si  rassurant.  On  voit  que  le  ministre  est  artiste  lui-même, 
et  qu'il  porte  un  intérêt  de  conviction  à  ce  magnifique  établissement  que 
son  père  avait  aussi  protégé  au  temps  de  l'empire. 

M.  de  Montalivet  a  traité,  dans  son  discours,  tontes  les  questions  qui 
agitent  le  domaine  des  artistes,  et  il  n'a  pas  laissé  une  de  ces  questions  sans 
lui  donner  une  solution  satisfaisante  dans  le  plus  prochain  avenir.  D'abord 
il  a  placé  la  musique  assez  liaut  pour  la  dérober  dorénavant  à  certaines 
attaques  isolées  qui  lui  viennent,  à  époque  fixe,  de  quelques  hommes  plus 
parlementaires  que  musiciens.  Certes,  M.  le  ministre  de  l'intérieur  a  digne- 
ment apprécié  notre  époque;  il  sait  que  notre  siècle  est  aussi  artiste  que  poli- 
tique ;  il  a  su  voir  ce  mouvement  prodigieux  de  l'art  qui  peuple  nos  musées 
et  nos  salles  lyriques,  et  qui  retentit  en  Europe,  après  avoir  remué  la 
France.  Sachons  gré  au  ministre  d'avoir  reconnu  que  la  France  dominait 
aujourd'hui  l'Europe  par  les  conquêtes  pacifiques  de  l'art;  oui,  toutes  les 
capitales  sont  nos  tributaires,  tous  les  théâtres  étrangers  s'enrichissent  de 
nos  œuvres,  tous  les  artistes  d'Allemagne  et  d'Italie  viennent  demander  à 
la  France  des  lettres  de  naturalisation.  Voilà  des  faits  qu'il  faut  constater; 
cette  statistique  est,  pour  la  France,  un  titre  de  noblesse;  il  appartenait 
au  ministre  de  l'intérieur  de  recueillir  et  de  proclamer  publiquement  d'aussi 
glorieux  résultats. 

Les  élèves  grands-prix  ont  enfin  entendu  de  la  bouche  d'un  ministre  des 
paroles  d'espoir.  Ces  jeunes  gens,  à  leur  retour  de  Rome,  voyaient  pres- 
que toujours  leurs  talens  dépérir  de  langueur,  faute  d'encouragement 
officiel.  A  peine  si  quelque  heureux  de  l'école,  après  avoir  assiégé  long- 
temps les  avenues  du  théâtre,  parvenait  à  lancer  un  petit  acte ,  qui  ne  révé- 
lait qu'imparfaitement  au  public  un  talent  si  contrarié  dans  ses  débuts.  M.  de 
Montalivet  a  levé  l'interdit  qui  pesait  sur  les  lauréats;  c'est  lui  qui  prend 
leur  avenir  sous  sa  protection,  qui  leur  fera  la  route  facile,  qui  réduira  à 
des  proportions  tolérables  la  durée  d'un  pénible  noviciat.  Ces  promesses 
ont  été  accueillies  avec  des  transports  de  joie,  par  cette  ardente  jeunesse  qui 
ne  demande,  pour  se  produire  au  grand  jour,  qu'un  petit  coin  de  place  au 
loyer  des  élus. 

Le  ministre,  parlant  dans  le  sanctuaire  delà  musique,  ne  pouvait  oublier 
les  noms  et  les  actes  des  maîtres  qui  sont  l'honneur  vivant  du  Conservatoire, 
des  artistes  qui  se  sont  élancés  de  ce  berceau  commun  pour  rayonner  sur 
toutes  nos  grandes  scènes;  la  revue  détaillée  de  ce  personnel  illustre  a  rendu 
à  chacun  selon  ses  œuvres.  M.  de  Montalivet  n'a  oublié  personne,  ni  dans 
les  anciens  qui  ont  ouvert  la  voie  du  progrès,  ni  dans  les  modernes  qui  ont 
I>opularisé  l'art  et  en  ont  fait  le  besoin  de  l'ame.  Une  note  funèbre  a  été 


2G0  REVUE   DE   PARIS. 

jetée  dans  cette  glorification  des  vivans;  M.  le  ministre  a  profondément  ému 
l'auditoire  en  parlant  de  la  mort  récente  du  célèbre  Lesueur,  ce  maître  qui 
a  formé  tant  d'élèves  qui  seront  maîtres  à  leur  tour. 

Nous  avons  assisté  à  beaucoup  de  cérémonies  de  ce  genre ,  et  nous  pouvons 
dire,  sans  crainte  d'être  démenti,  que  jamais  discours  de  solennité  n'a  obtenu 
un  assentiment  aussi  unanime.  Le  ministre  a  été  interrompu  à  diverses  re- 
prises par  des  applaudissemens  nombreux.  Certes,  dans  sa  carrière  politique, 
M.  de  Montalivet  a  reçu  souvent  des  témoignages  flatteurs  de  sympathie, 
mais  il  nous  semblo  que  rien  ne  doit  jamais  lui  avoir  été  aussi  doux  que 
cette  pur.1  et  cbaleureuse  explosion  de  reconnaissance  dans  le  temple  de 
l'art,  que  ces  énergiques  démonstrations  d'une  jeunesse  vouée,  par  sa  noble 
profession,  aux  gloires  musicales  de  la  France,  dans  le  présent  et  l'avenir. 

—  Un  député  de  la  Sarthe,  dit-on,  n'a  pas  été  réélu  pour  un  motif  assez 
singulier.  Quelques  électeurs  ont  porté  contre  lui  une  accusation  unique 
peut-être  dans  l'histoire  de  la  législature.  On  lui  a  reproché  d'avoir  gagné 
200,000  francs  au  trenle-un  du  salon  Benazet.  Le  candidat,  interpellé  sur 
ce  fait,  n'a  pu  se  disculper  qu'en  réduisant  la  somme  à  moitié.  —  Il  est  bien 
vrai ,  a-t-il  dit,  que  j'avais  eu  le  malheur  de  gagner,  par  hasard,  la  fatale 
somme  de  200,000  francs;  mais  j'ai  eu  la  louable  générosité  d'en  perdre 
sur-le-champ  la  moitié  pour  concilier  ce  que  je  devais  à  la  morale  publique 
et  à  mes  intérêts.  Au  reste,  j'ai  voté  contre  la  loi  de  disjonction.  —  Ces  ex- 
cuses n'ont  pas  paru  admissibles.  Le  candidat  a  promis ,  s'il  était  réélu ,  de 
perdre  ,  en  arrivant  à  Paris,  ce  qui  lui  restait  du  gain  malheureux  qui  avait 
compromis  son  élection.  Cette  promesse  n'a  pas  désarmé  le  collège  électoral. 
L'infortuné  ponte  a  perdu  la  partie  au  scrutin ,  et  il  a  eu  la  douleur  de  garder 
ses  100,000  fr. ,  et  d'acheter,  par  désespoir,  une  belle  terre  de  50,000  écus  , 
où  il  s'est  bien  promis  de  laisser  couler  le  reste  de  ses  jours  jusqu'au  1er  jan- 
vier prochain,  époque  de  la  fermeture  officielle  des  jeux  publics. 


Théatues.  — Le  Théâtre-Français  n'a  pas  été  heureux  cette  semaine;  le 
même  soir  il  perdait  son  grand  procès  contre  M.  Victor  Hugo,  et  il  essuyait 
le  furibond  naufrage  d'une  comédie  de  M .  Scribe ,  et  quelle  comédie  !  Cette 
chose  tombée,  et  sifflée  et  mal  jouée ,  s'appelle  les  Indépendans.  Peu  de 
mots  suffisent  pour  vous  donner  une  idée  de  cette  indécente  plaisanterie 
politique.  Un  membre  de  la  nouvelle  chambre  des  députés  arrive  chez 
un  sien  ami,  chef  de  bureau  au  ministère  de  la  guerre,  nommé  d'Hen- 
nebon.  Ce  député  qui  est  de  l'opposition,  ne  parle  que  du  bonheur  d'être 
indépendant.  D'Hennebon  fait  chorus  avec  ses  amis,  et  pendant  ces  trois 


REVUE   DE   PARIS.  261 

longs  actes,  ces  messieurs  s'en  donnent  à  cœur-joie  et  exécutent  la  Mar- 
seillaise en  prose.  En  même  temps  arrive  de  province  une  vieille  fille  qui 
est  indépendante  à  sa  manière,  c'est-à-dire  qu'elle  n'a  jamais  voulu  se 
marier.  Arrive  alors,  derrière  ces  trois  indépendans,  M.  Scribe,  qui  nous 
dit  :  Mais  mes  braves  gens  l'indépendance  n'est  pas  dans  la  nature;  chacun 
dépend  de  tous  et  de  tout  le  monde!  M.  d'Hennebon  dépend  de  son  chef  de 
division,  le  chef  de  division  dépend  du  ministre,  le  ministre  dépend  du  roi, 
le  roi  dépend  des  chambres,  les  chambres  dépendent  des  électeurs,  les 
électeurs  c'est  tout  le  monde;  donc  chacun  dépend  de  tout  le  moude!  Quant 
au  député  de  l'opposition,  il  dépend  des  journaux  de  son  parti,  des  libé- 
raux d'estaminet,  il  dépend  de  Mlle  Amanda  et  de  Mlle  Palmyre,  ses  deux 
maîtresses,  il  dépend  de  M.  Télémaque,  un  bâtard;  il  dépend  de  ses  neveux, 
il  dépend  de  ses  passions,  il  dépend  de  la  gravelle  qu'il  a  dans  la  vessie.  La 
vieille  fille  dépend  de  sa  domestique,  du  cocher  de  fiacre  qui  la  mène, 
de  l'opinion,  de  son  banquier,  de  ses  fermiers;  Mme  d'Hennebon  dépend  de 
M.  d'Hennebon ,  la  petite  d'Hennebon  dépend  de  Mme  d'Hennebon,  etc.,  etc., 
et  tout  ce  raisonnement-là  dure  trois  grands  actes,  et  la  chose  n'est  quelque 
peu  modifiée  que  par  deux  ou  trois  petits  millions  qui  sont  en  jeu  ,  plus, 
vingt-cinq  actions  du  chemin  de  fer,  qui  subissent,  en  vingt-quatre  heures, 
la  baisse  la  plus  extraordinaire.  A  la  fin,  M.  le  député,  qui  veut  épouser  la 
vieille  fille  riche,  est  poliment  éconduit;  la  vieille  fille  riche,  qui  veut 
épouser  un  jeune  colonel  pauvre,  fait  croire  au  jeune  colonel  pauvre, 
qu'elle-même  elle  est  très  pauvre,  et  à  l'aide  de  cette  ruse,  innocente  s'il 
en  fût,  elle  épouse  son  colonel  ;  de  son  côté,  M.  d'Hennebon,  qui  s'est  donné 
la  liberté  d'acheter  des  actions  du  chemin  de  fer,  se  permet  de  les  revendre 
au  pair.  Tout  le  monde  est  content,  mais  tout  ce  monde-là  doit  bien  être 
hors  d'haleine,  et  pour  long-temps ,  d'avoir  couru  sans  les  attrapper  le 
moins  du  monde,  après  toutes  sortes  de  bons  mots,  de  traits,  de  calem- 
bours, d'allusions.  —  A  coup  sur ,  ce  n'est  pas  de  la  sorte  que  M.  Scribe, 
cet  homme  d'esprit,  deviendra  l'Aristophane  politique  de  notre  temps! 

—  La  représentation  au  bénéfice  de  Mlle  Georges  avait  attiré  un  assez  bon 
nombre  de  spectateurs;  mais  cependant  ces  sortes  de  solennités  drama- 
tiques pèchent  d'ordinaire  par  un  excès  de  plaisir  qui  fatiguerait  le  provin- 
cial le  plus  avide  d'émotions.  Toute  la  belle  foule  des  gens  de  talent,  qui 
sont  l'honneur  des  théâtres  de  Paris,  avait  voulu  payer  son  tribut  de  bonne 
volonté  à  M' Ie  Georges,  cette  reine  autrefois  toute-puissante,  et  si  admira- 
blement belle,  des  vastes  royaumes  de  Corneille,  de  Racine  et  de  Vol- 
taire. Mlle  Déjazet,  espiègle  esprit  qui  a  toujours  le  sourire  sur  les  lèvres, 
le  pied  en  l'air  et  le  nez  au  vent ,  a  commencé  le  spectacle ,  et  elle  avait  un 
certain  air  goguenard  qui  voulait  dire  :  —  Rira  bien  qui  fera  rire  la  pre- 
mière, c'est  une  fille  qui  sait  son  métier,  et  que  les  plus  courtes  folies  sont 
les  meilleures.  Après  elle  est  venue  Mme  Damoreau,  la  douce  voix  qui  rou- 


26*2  REVCTE   DE   PARIS. 

coule,  et  elle  a  chanté  avec  un  goût,  avec  une  élégance  incroyable.  Quel 
talent  !  suave,  ingénieux,  modéré,  calme,  et  comme  cette  femme-là  joue  na- 
turellement la  comédie  sans  se  douter  qu'elle  est  comédienne!  La  jolie  petite 
musique  de  M"e  Puget  a  été  fort  bien  écoutée,  et  c'est  justice.  Cette  im- 
mense salle  de  la  Portc-Saint-Martin,  sombre  et  triste,  et  qui  ressemble 
à  une  antre ,  est  très  favorable  à  la  musique.  Enfin  ,  il  était  déjà  dix  heures 
quand  a  commencé  la  véritable  solennité  de  la  soirée  :  Sémiramis  ! 

Na  disons  pas  de  mal  de  Voltaire,  cela  porte  malheur;  mais  cependant, 
quel  ennui,  Sémiramis!  Un  grand  prêtre  ronflant,  un  tyran  subalterne, 
une  petite  princesse  amoureuse,  un  soldat  de  fortune  qui  commet,  à  cette 
cour  assyrienne  ,  toute  sorte  d'impudences ,  une  reine  déjà  vieille  qui 
s'abandonne  à  l'amour  sur  la  foi  d'un  oracle  menteur;  —  sur  le  devant  de  la 
scène,  un  tombeau  qui  parle  à  certains  intervalles,  et  quand  la  reine  n'est 
pas  là ,  enfin  un  parricide  qu'il  était  si  facile  d'éviter.  Voilà  une  tragédie  !  — 
Le  style  en  est  peu  soutenu.  Otez  de  ces  cinq  actes  les  grands  vers  à  effet  que 
jetait  Voltaire  du  haut  de  son  théâtre  à  cette  foule  qui  l'écoutait  bouche 
béante,  et  vous  trouverez  toute  sorte  de  phrases  languissantes,  incom- 
plètes, toute  sorte  de  sentimens  calqués  sur  le  chaste  et  violent  amour  des 
jeunes  gens  de  Racine.  —  Aussi  a-t-il  bien  paru,  avant-hier,  que  Sémiramis 
était  une  tragédie  passée  de  mode,  et  à  laquelle  personne  ne  croyait  plus, 
ni  les  comédiens  qui  la  jouaient,  ni  les  spectateurs  qui  l'écoutaient.  Ligier, 
qui  est  le  dernier  représentant  de  la  tragédie,  se  souvient  trop  qu'il  a  eu 
l'honneur  de  voir  jouer  Talma ,  et  il  l'imite  comme  on  copie  un  tableau  placé 
loin  du  jour. 

Nous  ne  parlerons  pas  de  plusieurs  artistes  qu'on  avait  affublés,  pour  ce 
soir  seulement ,  d'un  manteau  et  d'une  épée,  et  des  vers  de  Voltaire ,  et  qui 
étaient  bien  malheureux  ainsi  chargés  de  tous  ces  oripeaux  menteurs. 

M11*"  Georges  a  paru  enfin!  Vous  vous  rappelez  que  c'est  à  la  dernière 
scène  du  premier  acte  ,  quand  la  reine  éperdue,  tremblante,  bourrelée  de 
remords,  s'en  vient  pour  raconter  à  sa  suivante,  les  premiers  transports  de 
sa  passion  naissante.  Evidemment,  une  pareille  scène  a  été  écrite  pour  faire 
valoir  quelques-unes  de  ces  belles  tragédiennes  dont  le  type  s'est  perdu  au 
théâtre.  MUe  Georges,  qui  a  conservé  ces  traditions  et  qui  ne  les  a  pas  ou- 
bliées au  milieu  de  tout  le  délire  dramatique  de  la  Porte-Saint-Martin,  avait 
appelé,  ce  soir-là,  tous  ses  souvenirs  à  son  aide.  Il  est  impossible  de  mettre 
plus  d'art ,  plus  d'habileté,  plus  d'entraînement  et  d'émotion,  dans  une  scène 
qui  est  tout-à-fait  une  scène  de  parade.  Mais,  hélas!  la  voix  manque  à 
MU*  Georges,  ses  forces  la  trahissent;  il  faut  deviner  avec  grand  soin  ce 
qu'elle  veut  faire,  et  quand  on  la  devine,  on  gémit  tout  bas  de  cette  im- 
puissance funeste.  —  Dans  la  grande  scène  :  Le  vainqueur  est  Arsace!  elle 
a  déployé  une  grandeur  pleine  de  majesté!  Mais,  arrivée  à  la  scène  dernière 
et  quand  elle  sort  du  tombeau,  il  faut  dire  que  Mlle  Georges  s'est  trop  sou- 
venue de  ce  méchant  mélodrame  furibond  et  sanglant  auquel  elle  a  trop  sa- 


REVUE   DE   PARIS.  2G3 

erifié.  Elle  est  morte,  non  pas  comme  doivent  mourir  les  héroïnes  de  Vol- 
taire, bien  et  duement  assassinées  par  un  beau  damas  fraîchement  aiguisé, 
mais  elle  est  morte  comme  si  elle  avait  été  tuée  par  un  méchant  poignard  de 
truand  acheté  sur  le  quai  de  la  Ferraille.  Cette  agonie  était  affreuse  à  force 
de  vérité.  Dans  ces  chefs-d'œuvre  du  vieux  théâtre,  iln'y  ariendevrai, comme 
on  entend  le  vrai  depuis  dix  ans.  Ce  sont  des  poses ,  des  tortures ,  des  râles 
faits  tout  exprès,  dont  on  est  convenu  depuis  le  premier  jour,  et  dont  il  ne 
faut  pas  s'écarter  d'une  lame  de  poignard.  En  résumé,  cette  tragédie  de 
Sèmiramis  a  fort  peu  amusé  le  spectateur  bénévole. 

MIle  Mars  n'a  guère  commencé  sa  comédie  qu'à  minuit,  et  cependant, 
même  à  cette  heure,  on  s'est  fort  bien  aperçu  que  Mlle  Mars  est  une  char- 
mante comédienne,  et  que  ces  petites  personnes  insignifiantes  qu'on  lui  veut 
opposer,  ne  peuvent  lui  être  en  rien  comparées,  et  qu'il  n'y  a  encore,  pour 
jouer  la  comédie,  que  Mlle  Mars. 

Le  froid  matin  étendait,  tout  à  l'entour  du  théâtre,  un  nuage  glace, 
quand  la  toile  s'est  relevée  pour  nous  montrer  la  légère  et  jolie  Fanny 
Elssler  et  sa  sœur.  La  Cachuca  a  commencé,  et  qui  le  croirait  ?  à  deux  heures 
du  matin,  il  y  avait  des  gens  au  parterre  qui  disaient  :  encore!  et  qui  de- 
mandaient tout  simplement  qu'on  leur  jouât  tout  le  Diable  Boiteux. 

—  L'Ane  Mort  et  la  Femme  Guillotinée ,  par  M.  Jules  Janin,  est  un  livre 
populaire  en  France.  Depuis  1827,  ce  petit  livre  a  été  imprimé  bien  souvent, 
et  toujours  l'auteur,  qui  est  pour  lui-même  plein  de  sévérité,  comme  il  l'est 
pour  les  autres ,  a  corrigé  avec  le  plus  grand  soin  ce  premier  né  de  son  ima- 
gination. Une  nouvelle  édition  de  l'Ane  Mort  a  paru  cette  semaine  ,  et  c'est 
la  première  fois  qu'on  l'imprime  iu-8°.  Cette  nouvelle  édition  a  donné  lieu 
à  un  travail  plein  de  conscience  et  d'intérêt.  L'auteur  n'a  rien  retranché  à 
son  livre,  mais  il  l'a  complété.  Partout  cù  le  style  lui  avait  manqué,  où 
l'observation  l'avait  abandonné,  il  est  revenu  lentement  sur  ses  pas,  et 
d'une  main  sûre  il  a  rempli  ces  lacunes,  et  il  les  a  remplies  si  habilement, 
que  même  à  l'esprit  le  plus  exercé,  il  serait  impossible  de  distinguer  les 
pages  nouvelles  du  premier  texte.  Un  livre  ainsi  refait  vaut  bien,  à  notre 
sens,  un  livre  nouveau. 


REVUE  ETRANGERE. 


RUCKBLICKE   A  L"  F    PERSOSEX    USD   ZUSTAESDE. 
SOUVENIRS   DE  VOYAGES   DE   M.   GAXS. 

Parmi  les  nombreux  ouvrages  que  publient  sur  notre  pays  ,  chaque  an- 
née, des  voyageurs  plus  avides  de  distractions  que  d'enseignement,  il  est 
rare  de  rencontrer  une  appréciation  juste  et  complète  de  la  situation  de  la 
France.  Si  l'on  excepte  l'œuvre  spirituelle  de  Henri  Heine,  il  règne  dans  la 
plupart  de  ces  livres  une  déplorable  préoccupation  des  choses  extérieures, 
jointe  à  une  ignorance  à  peu  près  complète  de  leur  signification.  La  descrip- 
tion des  édifices  et  des  spectacles  remplit  des  volumes  où  la  pensée  cherche 
en  vain  un  aliment.  Le  mal  que  nous  indiquons  a  une  cause  bien  connue,  mais 
sur  laquelle  il  est  bon  d'insister.  On  a  considéré  en  effet  trop  long-temps  les 
récits  de  voyages  comme  une  distraction  seulement  propre  à  récréer  les 
imaginations  oisives,  mais  indigne  d'occuper  un  esprit  sérieux.  On  y  a 
presque  toujours  sacrifié  les  idées  à  la  forme  ,  et  le  désir  d'instruire  à  celui 
de  peindre.  Pourtant ,  le  but  principal  du  voyageur  n'est  pas  de  tracer  d'in- 
génieux romans;  sa  tâche  ne  se  borne  pas  môme  à  quelques  paysages  d'une 
exécution  brillante ,  à  la  mise  en  scène  plus  ou  moins  heureuse  de  matériaux 
que  la  vie  extérieure  a  seule  fournis.  S'il  n'a  pas  su  découvrir  la  vie  plus 
pure  que  lui  dérobait  à  peine  ce  voile  transparent,  il  n'a  que  faire  d'entre- 
tenir le  public  de  ses  aventures  insignifiantes  et  de  ses  éblouissemens  de 
touriste;  son  livre,  s'il  en  écrit  un,  sera  nul ,  ou  au  moins  incomplet.  L'or- 
gueil seul  peut  expliquer  la  conception  de  ce  fragment  d'autobiographie; 
un  lecteur  facile  peut  y  trouver  un  délassement,  mais  l'intelligence  n'a  rien 
à  y  voir,  les  ignorans  n'ont  rien  à  y  apprendre. 

Nous  espérions  que  le  livre  où  M.  Gans  raconte  ses  voyages  en  France, 
relèverait  un  genre  qui  ne  doit  qu'à  la  témérité  et  à  l'insouciance  de  quel- 
ques écrivains  le  discrédit  où  il  est  tombé.  L'autobiographie,  en  Alle- 
magne, occupe,  depuis  Goethe  surtout,  une  place  élevée  parmi  les  plus 
sérieuses  conceptions  de  l'art.  Puis,  l'ouvrage  était  signé  d'un  nom  célè- 


REVUE    DE   PARIS.  265 

bre  autre  part  que  dans  les  universités  prussiennes.  Nous  attendions  de 
M.  Gans  une  œuvre  complète  dans  le  vrai  sens  du  mot ,  exacte  sans  minutie, 
profonde  sans  emphase ,  allant  droit  au  but  sans  se  perdre  ni  dans  les  lon- 
gueurs du  récit,  ni  dans  les  détours  du  raisonnement.  Les  détails  n'y  de- 
vaient jamais  dominer  l'ensemble;  la  biographie,  dans  sa  sécheresse,  n'y 
devait  point  usurper  la  place  de  l'observation  et  de  la  philosophie.  En  un  mot, 
nous  ne  considérions  le  livre  de  M.  Gans  que  comme  l'épanchement  néces- 
saire d'une  intelligence  élevée;  nous  n'y  cherchions  point,  comme  dans  la 
plupart  des  relations  de  voyages,  les  frivoles  souvenirs  de  l'homme  du  monde, 
encore  moins  les  récits  insignifians  du  touriste.  M.  Gans  n'a  cependant  pas 
obéi ,  en  publiant  cette  œuvre ,  au  besoin  que  le  penseur  éprouve  de  mettre 
le  public  dans  la  confidence  de  ses  raisonnemens  et  de  ses  prévisions;  il  a 
cédé  à  un  désir  moins  grave.  De  tous  les  salons  qu'il  a  visités,  de  toutes  les 
villes  qu'il  a  parcourues,  il  a  rapporté  une  si  riche  moisson  de  portraits,  de 
bons  mots  et  d'anecdotes,  qu'il  n'a  pu  résister  à  l'envie  de  nous  faire  part  de 
ses  observations  et  de  ses  causeries.  Nous  ne  pouvons  nous  rendre  compte 
autrement  du  plan  et  de  l'exécution  de  son  ouvrage.  Si  M.  Gans  avait  voulu 
faire,  sur  Paris  ou  Bruxelles,  un  livre  complet,  il  est  à  croire  qu'il  s'y  se- 
rait pris  autrement.  La  lecture  la  plus  attentive  ne  nous  a  fait  découvrir, 
dans  ses  souvenirs,  qu'une  amusante  préface ,  le  prologue  d'une  œuvre  qui 
s'écrira  sans  doute ,  et  qui ,  en  attendant,  ne  nous  est  révélée  qu'à  l'état  de 
notes  et  de  narrations  confuses.  Il  est  impossible,  en  effet,  de  croire  que 
M.  Gans  en  reste,  sur  la  France,  à  ces  quelques  pages  écrites  assurément 
avec  une  irréprochable  élégance,  mais  qui  ne  fout  connaître  ni  la  nation, 
ni  l'époque  où  elle  se  révèle  au  voyageur.  Si  toutefois  nous  attendions  en 
vain  le  complément  de  cette  œuvre ,  il  faudrait  croire  que  le  professeur 
berlinois  n'attache  à  ses  souvenirs  de  voyages  qu'une  médiocre  importance, 
ou  qu'il  s'est  imposé  pour  règle,  en  écrivant  ce  livre,  de  ne  pas  dépasser 
les  limites  de  la  biographie.  Dans  le  premier  cas,  l'insuffisance  du  livre  nous 
serait  expliquée  par  la  modestie  de  l'écrivain;  dans  le  second  ,  la  fantaisie 
du  penseur  serait  également  respectable,  et  la  critique  s'interdirait  d'en  re- 
chercher les  motifs. 

Le  livre  de  M.  Gans  n'est  donc  pas  un  ouvrage  sérieux;  c'est  un  récit 
clair  et  facilement  écrit,  semé  çà  et  là  d'observations  fines,  mais  ne  laissant 
jamais  la  pensée  envahir  la  narration,  ni  la  réflexion  occuper  la  place  qui  est 
réservée  aux  détails  biographiques.  Rien  de  philosophique,  on  le  voit,  dans 
sa  conception.  Le  hasard  toutefois  a  bien  servi  l'auteur,  et  le  cadre  des 
observations  sur  la  France  est  aussi  large  qu'on  peut  le  désirer.  M.  Gans 
a  visité  Paris  en  1825,  1830  et  1833;  il  a  vu  les  causes,  et  il  peut  aborder 
avec  confiance  l'appréciation  des  effets.  Ces  trois  époques  sont  parfaitement 
choisies.  La  connaissance  du  passé  devait  le  mener,  par  une  voie  directe  et 
lumineuse,  à  l'interprétation  du  présent.  Nul  doute  qu'un  grand  travail  in- 
térieur n'ait  été  la  conséquence  de  ces  trois  voyages  entrepris  à  des  époques  si 


I>66  REVUE   DE   PARIS. 

différentes;  mais  on  le  sait  déjà  :  ce  n'est  pas  dans  ces  souvenirs  qu'il  en  faut 
chercher  les  traces.  Ce  livre  est  tout  consacré  aux  émotions  extérieures; 
M.  Gans  réserve,  nous  l'espérons,  dans  un  autre  ouvrage ,  une  part  plus  large 
à  la  réflexion  et  à  la  pensée. 

En  1823,  quelques  soirées  suffisent  à  M.  Gans  pour  comprendre  la  France 
de  la  restauration.  Ces  soirées,  il  les  passe  chez  George  Cuvier,  chez  Gérard 
le  peintre,  chez  M.  Dubois,  le  rédacteur  eu  chef  du  Globe.  Dans  leurs  salons, 
le  voyageur  allemand  se  trouve  en  rapports  avec  la  plupart  des  hommes 
distingués  dans  les  sciences  et  la  littérature.  Il  ne  perd  aucune  occasion 
d'observer  et  de  s'instruire;  aussi  ne  lui  reprocherons-nous  pas  de  manquer 
d'exactitude  dans  cette  partie  de  ses  mémoires.  M.  Gans ,  comme  nous  l'ap- 
prend le  titre  de  son  livre,  veut  connaître  à  fond  les  hommes  et  la  situation; 
d  veut  faire  ,  en  penseur  habile  et  clairvoyant ,  la  part  de  l'humanité  et  celle 
des  évènemens;  mais  cette  grande  vue  historique  n'est  malheureusement 
qu'indiquée  :  on  la  devine;  à  certains  endroits,  elle  se  révèle  avec  magnifi- 
cence, mais  le  plus  souvent  les  détails  obscurcissent  l'ensemble  ;  la  fréquen- 
tation des  hommes  laisse  à  peine  au  voyageur  le  temps  d'observer  les  masses 
et  d'étudier  les  évènemens.  Les  récits  de  présentations,  d'entretiens  et  de 
soirées  se  multiplient  et  ne  laissent  aucune  place  aux  observations  sérieuses. 

Ce  caractère  de  narration  légère,  une  fois  reconnu,  ne  se  dément  plus 
dans  le  reste  du  livre.  Les  deux  autres  voyages  en  France  nous  montrent 
M.  Gans  également  vif  et  spirituel  dans  le  récit;  mais  il  reste  toujours  trop 
préoccupé  des  détails,  trop  oublieux  de  l'ensemble.  En  1830,  le  tableau 
est  vaste.  Au  premier  coup  d'œil,  nous  l'avouons,  il  peut  sembler  obscur  et 
confus;  mais  un  instant  de  réflexion  doit  suffire  pour  en  faire  concevoir 
l'ordonnance  et  en  éclairer  tous  les  détails.  La  popularité  est  le  mot  d'une 
immense  énigme,  c'est  la  nouvelle  conquête,  c'est  le  but  nouveau  vers  lequel 
tendent  tous  les  efforts  des  hommes  d'action  et  de  pensée.  M.  Gans  ,  arrivant 
à  Paris  à  cette  époque,  n'a  pu  refuser  son  attention  à  ce  complément  du 
drame.  Pourquoi  nous  le  laisse-t-il  ignorer  dans  son  livre?  Assurément, 
sous  sa  plume  éloquente,  le  Paris  de  1850  se  serait  révélé  sous  de  vives  et 
saisissantes  couleurs.  Placé  comme  il  l'a  été  pour  observer  les  passions  poli- 
tiques et  les  intrigues  des  partis,  M.  Gans  pouvait  aborder  ce  travail  de 
haute  histoire  avec  une  entière  confiance.  Pourquoi  donc  s'est-il  contenté, 
en  1830  comme  en  1825,  de  nous  introduire  dans  quelques  salons  et  de  tracer 
à  la  course  quelques  portraits?  A-t-il  trouvé  la  lâche  de  l'historien  au- 
dessus  de  ses  forces?  Nous  ne  pouvons  le  croire.  L'esprit  de  M.  Gans  est 
trop  élevé  pour  reculer  devant  l'appréciation  lumineuse  des  époques  de 
l'histoire  les  plus  confuses;  nous  ne  savons  d'autre  raison  de  cette  négligence 
apparente  que  celle  que  nous  avons  déjà  dite  :  M.  Gans  a  préféré  pour  cette 
fois  la  narration  frivole  au  raisonnement  laborieux;  les  modèles  qu'il  s'est 
proposés  appartiennent  à  la  France  et  à  l'Angleterre  plutôt  qu'à  sa  stu- 
dieuse patrie. 


REVUE    DE    PAMS.  267 

Si  l'on  se  tient  pour  averti  et  qu'on  ne  demande  plus  à  M.  Gans  l'accom- 
plissement d'une  tâche  élevée  et  sévère,  on  lira  avec  intérêt  les  quelques 
pages  qu'il  a  écrites  sur  le  salon  de  Mrae  Récamier.  Le  tableau  est  cette  fois 
plein  de  vie;  les  personnages  s'y  détachent  avec  énergie  sur  un  fonds  bril- 
lant et  coloré;  le  style  a  du  mouvement  et  de  la  franchise.  M.  Gans  réussit 
à  merveille  dans  ces  rapides  esquisses  de  salons;  le  portrait  de  M.  Guizot, 
dans  un  autre  chapitre,  est  tracé  de  main  de  maître. 

Les  trois  chapitres  sur  la  France  sont  suivis  de  plusieurs  autres  qui  ne 
sont  pas  d'un  moindre  intérêt.  Nous  citerons,  entre  autres,  l'Anniversaire 
de  la  naissance  de  Gœthe ,  et  Une  soirée  entre  Sicycs  et  Merlin.  Mais,  à 
nos  yeux,  ce  travail  de  conteur,  de  touriste,  n'est  pas  celui  que  M.  Gans 
avait  à  remplir,  et  la  critique  pouvait  attendre  de  lui  autre  chose  que  des 
pages  spirituellement  écrites  et  des  miniatures  esquissées  avec  finesse. 

Si  notre  langage  paraît  sévère,  nous  trouverons  dans  le  titre  même  du 
livre  de  M.  Gans  une  réponse  à  ceux  qui  trouveraient  nos  exigences  exces- 
sives. Ce  titre,  nous  l'avons  dit,  n'est  que  l'énoncé  d'une  grande  vue  his- 
torique qui  nous  paraissait  devoir  dominer  tout  l'ouvrage.  Les  souvenirs 
de  M.  Gans  devaient  s'étendre  à  la  fois  aux  personnes  et  aux  choses.  Il 
faut  le  dire  :  plus  la  conception  du  professeur  berlinois  était  grande  et 
élevée,  plus  la  critique  a  droit  d'être  sévère  quant  à  son  exécution. 

Peut-être  a-t-il  suffi  à  M.  Gans  de  formuler  en  tête  de  sou  œuvre  la  règle 
qu'il  devait  suivre.  Peut-être  ayant  prouvé  en  une  ligne  de  titre  qu'il  com- 
prenait sa  tâche  sérieusement  et  philosophiquement,  n'a-t-il  pas  jugé  à 
propos  de  continuer  cette  démonstration  laborieuse  à  toutes  les  pages  du 
livre.  Mais  M-  Gans  ne  peut  l'ignorer  :  il  ne  suffit  pas  de  poser,  au  début 
d'un  ouvrage,  une  pensée  profonde,  un  plan  lumineux,  si  on  veut  mécon- 
naître plus  tard  ce  plan  et  cette  pensée.  La  critique  ne  juge  pas  seulement 
la  conception;  elle  s'adresse  aussi  à  la  mise  en  œuvre  ,  et  elle  ne  tient  pas 
compte  à  l'écrivain  d'une  idée  heureuse  .dont  la  réalisation  n'est  pas  suffi- 
samment large  et  claire. 

Pour  nous  résumer  en  quelques  mots ,  nous  ne  pouvons  refuser  à  ce  livre 
ni  l'intérêt ,  ni  une  remarquable  vivacité  de  style  ;  mais  nous  croyons  que  si 
M.  Gans  s'était  conformé  exactement  à  la  donnée  que  lui  imposait  son  titre , 
il  serait  arrivé  à  produire  une  œuvre  beaucoup  plus  complète,  mieux  ordon- 
née et  plus  consciencieuse.  Il  y  aurait  eu  dès-lors  plus  de  clarté  dans  son 
ouvrage,  et  les  divers  fragmens  qui  le  composent,  auraient  dû  à  l'interven- 
tion d'une  pensée  vivifiante  de  ne  former  qu'un  seul  tout  logique  et  satis- 
faisant. 


F.  BoNNAJBE. 


TABLE  DES  MATIÈRES 


CONTESTES   DANS    LZ    QUA  !'.  ANTE-SETT1EME    VOI.CME 


DE  LA  REVUE  DE  PARIS. 


Etudes  historiques.  —  La  Littérature  des  Esclaves,  par  M.  A.  Gra- 

NIER  DE  CASSAGNAC 3 

Les  Fumées  du  vin,  par  P.  L.  Jacob,  Bibliophile 19 

Historiens  modernes.  —  Al.  Alichelet,  par  AI.  Emile  Socvestre.     .  29 
Des  Travaux  de  la  chambre  des  communes  sur  les  chemins  de  fer, 

pendant  la  session  de  183G,  par  AI.  A.  Guilbert 40 

Bulletin 48 

L'Anneau  d'argent,  par  M.  Charles  de  Bernard 03 

Voyages  — V---Grenade,  par  AI.  Rosseeiw  Saint-Hilaire.     .     .  112 

La  Comédie-Française  et  M.  Victor  Hugo. .  120 

Bulletin' 128 

Le  Cheval  de  Créqui,  par  M. Paul  de  Musset 137 

Explorations  de  Victor  Hummer,  par  M.  AIéuy 158 

Voyages.  —  VI.  —  Grenade,  par  AI.  Rosseeuw  Saint-Hilaire.    .  178 
Critique  littéraire.  —  Washington  Lcvert ,  de  AI.  Léon  Gozlan,  par 

AI.  J.  Chaudes- Aiguës 189 

Bulletin 196 

AIrae  de  Varnhagen,  par  AI.  A.de  Custine 205 

Un  Acte  dans  une  Scène,  par  AI.  Léon  Gozlan 222 

La  Comédie-Française  et  le  Tribunal  de  Commerce,  par  AI.  G.  P..  236 

Chanson  du  soir.  —  A  Meyerbeer,  par  AI.  Henri  Blaze 246 

Bulletin 250 


REVUE 


DE  PARIS. 


XLVIII. 


IMPRIMERIE  DE  H.  FOURNIER  ET  Ce  , 

B.UR   DE   SEtWK,    14   ȣS. 


REVUE 


DE  PARIS. 


*y&ouve6fe  tyeti'e.    —    tS&nnee  S8<3*. 


TOME  QUARANTE- HUITIEME. 


PARIS. 

AU  BUREAU  DE  LA  REVUE  DE  PARIS, 

QUAI    MALAQLAIS,    17. 
1837. 


LE 


PHARE  DE  BELL-ROCK 


The  Caledonia  est  certainement  l'un  des  meilleurs  et  des  plus  rapi- 
des steamers  qui  fassent  le  trajet  de  Londres  à  Edimbourg.  Quarante 
heures  ne  s'étaient  pas  encore  écoulées  depuis  que  nous  avions  quitté 
les  quais  de  Black-Wall,  à  Londres,  et  déjà  nous  avions  descendu  la 
Tamise  et  remonté  la  côte  septentrionale  de  l'Angleterre  dans  toute 
sa  longueur;  nous  avions  vu  passer  tour  à  tour,  devant  nous,  les 
villes  considérables  de  Yarmouth,  Scarboroug,  Newcaslte  etSun- 
derland;  la  côte  de  Berwick,  où  commence  l'Ecosse,  disparaissait  à 
l'horizon,  derrière  nous,  et  nous  nous  trouvions  à  la  hauteur  de  Dun- 
bar,  à  l'entrée  du  Firih  ofForih.  La  journée  touchait  à  sa  fin  ;  le  soleil 
s'abaissait  derrière  les  collines  de  Lammermuir  et  les  crêtes  plus 
lointaines  des  Peniland  hills,  qui  s'élèvent  aux  environs  d'Edimbourg; 
ses  rayons  inclinés  entouraient  d'un  liseret  d'or  la  masse  brune  de 
la  ville  qui  se  profilait  irrégulièrement  sur  les  lignes  vaporeuses  de 
l'horizon,  et  semblait  un  banc  de  rochers  sortant  de  la  mer.  Seule- 
ment quelques-unes  de  ces  longues  cheminées  fumantes  qui  se  dres- 
sent aux  environs  et  du  milieu  de  chaque  ville  anglaise  ou  écossaise, 
nous  rappelaient  brusquement  à  la  réalité  :  ce  que  nous  regardions 
comme  le  travail  de  la  nature  était  l'ouvrage  de  l'homme;  ces  rochers 
étaient  une  ville  dont  la  mer  écumante  battait  les  remparts,  et  que 
dominaient  les  ruines  d'un  antique  château,  la  ville  de  Dunbar. 

Dunbar!  ce  nom  réveille  bien  des  souvenirs,  souvenirs  pareils  à 


6  REVUE   DE   PARIS. 

ceux  qui  ont  toujours  occupé  l'imagination  des  hommes,  souvenirs 
de  gloire,  d'amour  et  de  mort  ! 

Du  temps  que  Marie  régnait  en  Ecosse ,  et  que  l'histoire  de  ce 
royaume  ét.it  un  roman,  Dunbar  fut  le  théâtre  des  scènes  les  plus 
étranges  de  cette  tragique  et  folle  épopée.  Dunbar  vit  les  amours  de 
Marie  et  de  Bothwell ,  leur  règne  d'un  jour,  leur  fuite  et  leur  éter- 
nelle séparation.  Dans  ces  temps-là ,  la  vie  des  hommes  était  comptée 
pour  rien,  et  l'homme,  cependant,  n'avait  guère  qu'une  valeur  ma- 
térielle. Son  énergie  était  toute  physique ,  ses  passions  brutales  et 
positives.  Une  reine  amoureuse  et  légère,  dont  les  sens  étaient  les 
.seuls  conseillers,  ne  semblait  occupée,  au  milieu  des  discussions  reli- 
gieuses qui  agitaient  les  peuples  autour  d'elle ,  qu'à  relever  les  autels 
du  plaisir,  car  le  plaisir  était  son  dieu.  Avoir  et  jouir,  telle  était  la 
devise  de  ses  courtisans  et  des  nobles  écossais  qui  l'entouraient  : 
avoir,  n'importe  à  quel  prix;  jouir,  n'importe  de  quelle  manière;  et 
comme  le  point  d'honneur  chevaleresque,  l'esprit  religieux  ou  la 
galanterie  délicate  ne  tempéraient  pas  la  brutalité  de  leurs  instincts, 
ne  modéraient  pas  la  furie  de  leurs  désirs,  le  viol  et  le  meurtre 
étaient  aussi  communs  dans  ces  temps  de  troubles  et  de  turbulence, 
que  le  sont,  de  nos  jours  de  retenue  hypocrite  et  de  savoir-faire 
habile,  l'intrigue  et  la  corruption.  Quelle  qu'en  fût  l'iniquité,  le 
moyen  qui  réussissait  était  le  moyen  légitime.  Le  sang  coulait  bien 
souvent,  mais  le  succès  effaçait  tout.  Un  assassinat  comme  celui  de 
Rizzio,  l'assassinat  d'un  sujet  dans  les  bras  de  sa  souveraine,  était 
Tegardé  comme  une  chose  toute  naturelle.  Les  plus  grands  dignitaires 
du  royaume  se  réunissaient  alors  pour  concerter  un  meurtre  et  l'exé- 
cuter, comme  aujourd'hui  pour  une  délibération  politique.  C'était  un 
comte  de  Morton,  lord-chancelier  du  royaume,  qui  prenait  la  direction 
d'une  semblable  entreprise,  donnant  le  premier  l'exemple  delà  viola- 
tion des  lois  ,  dont  il  eût  dû  être  le  gardien  le  plus  fidèle;  c'était  un 
lord  Ruthwen,  retenu  depuis  plusieurs  mois  sur  son  lit  de  douleur, 
et  si  faible,  que,  pour  se  rendre  à  l'endroit  du  meurtre,  il  avait  besoin 
de  se  faire  soutenir  par  deux  valets;  c'était  un  sir  Andrew  Ker  de 
Faldonside,  qui  ne  craignait  pas  d'appuyer  le  bout  de  son  pistolet 
sur  le  sein  d'une  jeune  et  belle  reine,  qui,  dans  quelques  semaines, 
allait  devenir  mère  ! 

Mais  le  type  du  crime  énergique  et  sauvage,  c'est  ce  James  Hep- 
bucn,  comte  de  Bothwell,  que  ses  vices  plus  encore  que  son  cou- 
rage placèrent  sur  le  trône  d'Ecosse ,  aux  côtés  de  la  malheureuse 
reine  Marie,  pour  laquelle  tant  de  sang  coula ,  jusqu'au  jour  où»le 


«EVITE   DE   PARIS.  TJ 

sien  se  mêla  à  celui  de  ses  amans ,  de  ses  époux  ou  de  ses 'victimes. 
HerJburn  ,  favori  de  cette  reine  qui  le  fait  servir  à  ses  plaisirs  et  à 
ses  vengeances,  débute  par  l'assassinat  de  Darnley;  l'imprudent 
devait  payer  cher\e  sang  de  Rizzio,  Marie  le  lui  avait  dit!  Bientôt, 
d'esclave  soumis,  Bothwell  songea  devenir  maître,  et,  plus  ambi- 
tieux encore  que  voluptueux,  il  ne  se  contente  pas  de  la  moitié  dU 
lit  de  Marie  ;  il  veut  partager  son  trône.  Son  éloquence,  son  audace 
et  l'énergie  de  son  caractère  le  rendent  maître  absolu  de  l'esprit 
d'une  femme  aussi  faible  que  mobile.  Bothwell  connaît  la  légèreté  de 
Marie,  il  veut  l'attacher  par  des  nœuds  qu'elle  ne  puisse  rompre,  il 
veut  devenir  son  époux,  lui,  l'époux  d'une  autre  femme.  Du  même 
coup  il  se  compromet  et  compromet  la  reine ,  qui  se  prête  à  ses  des- 
seins. Un  jour  Marie  sort  d'Edimbourg  avec  une  suite  peu  nombreuse 
pour  aller  visiter  son  Cls  au  château  de  Stirling.  Bothwell,  accompa- 
gné d'amis  dévoués ,  l'attend  à  Linlithgow,  dissipe  son  escorte  et  se 
rend  maître  de  sa  personne,  donnant ,  à  l'Ecosse,  le  double  scandale 
d'un  enlèvement  et  d'un  adultère  public.  Bothwell  conduit  à  Dunbar 
Marie  sa  complice  plutôt  que  sa  victime.  Son  premier  mariage  est 
rompu,  Marie  lui  confère  le  titre  de  duc  des  îles  Orkneys  (Orcades), 
et  l'épouse.  Les  nobles  écossais  ,  qui  ne  s'étaient  pas  opposés  à  l'élé- 
vation de  Bothwell,  leur  égal,  qui  l'avaient  même  aidé  à  se  placer  sur 
le  trône,  ne  tardent  pas  à  se  soulever  contre  lui,  maintenant  qu'il 
est  leur  maître  et  qu'il  veut  leur  faire  sentir  son  pouvoir.  C'est  en- 
core dans  le  château  de  Dunbar  que  cette  fois  Marie  et  son  époux  se 
réfugient.  Réduits  aux  dernières  extrémités,  ils  sont  contraints  à 
capituler  et  à  se  séparer;  Marie  retourne  à  Edimbourg,  Bothwell  se 
cache  aux  environs  de  Dunbar,  d'où  il  s'embarque  pour  les  Orcades. 
Quelles  durent  être  les  pensées  de  cet  homme,  qui  avait  été  l'amstal 
et  l'époux  d'une  reine,  quand,  seul  et  proscrit,  il  traversait  cette  mer 
que  sillonne  la  proue  de  notre  navire?  Ses  pensées  étaient  toujours 
les  mêmes;  l'ambition  et  l'espoir  de  la  vengeance  se  partageaient  son 
ame  intraitable.  Privé  d'une  royauté,  il  voulait  s'en  créer  une  autre, 
la  royauté  des  mers.  Il  armait  une  flotte,  effrayait  ses  ennemis  et 
relevait  le  courage  de  ses  partisans.  Mais  trop  confiant  dans  la  for- 
tune, le  roi  pirate  se  laissa  surprendre  à  l'ancre.  Cependant  il  s'é- 
chappe encore  et  fuit  vers  le  nord,  recommençant,  à  la  tête  de  quel- 
ques amis  résolus,  les  aventureuses  entreprises  des  Saxons  et  des 
Danois  ses  ancêtres.  Le  sort  le  trahit  une  dernière  fois;  son  vaisseau 
tombe  au  pouvoir  d'une  flottille  norvégienne,  ses  matelots  et  ses 
partisans  sont  pendus  aux  vergues  du  navire,  et  Bothwell,  témoin  de 


8  REVUE   DE   PARIS. 

leur  mort,  s'attend  à  unir  comme  eux;  mais  ceux  qui  l'ont  pris  se 
souviennent  qu'il  a  été  roi  et  l'épargnent.  Bothwell  prisonnier  devient 
fou  et  ne  meurt  qu'après  dix  ans  de  captivité. 

Dunbar,  dans  le  siècle  suivant ,  servit  aussi  de  refuge  à  Cromwell , 
qui,  grâce  à  la  résolution  et  au  fanatisme  de  ses  soldats,  en  sortit, 
lui,  en  vainqueur,  et  non  pas  en  fugitif. 

Mais,  tandis  que  nous  nous  égarons  dans  les  souvenirs  du  passé, 
Dunbar  a  fui  derrière  nous,  et  le  soleil  est  descendu  sous  l'horizon. 
La  nuit  pourtant  n'est  pas  encore  venue.  L'air  est  d'une  admirable 
pureté,  et,  à  travers  ses  couches  transparentes,  nous  apercevons 
devant  nous  les  rives  du  comté  de  Fife,  et,  à  une  distance  plus  rap- 
prochée, Bass-Rock,  qui  s'élève  comme  une  pyramide  tronquée  d'un 
mille  de  circonférence  à  sa  base  et  de  quatre  cents  pieds  de  hauteur. 
Bass-Rock  est  enveloppé  de  myriades  d'oiseaux  de  mer  (presque 
tous  de  l'espèce  nommée  sloan  goose,  l'oie  d'Ecosse),  qui  en  disputent 
la  possession  à  des  milliers  de  lapins  de  garenne.  Ces  oiseaux  et  ces 
lapins  sont  d'un  revenu  très  considérable  pour  le  propriétaire  de 
l'île,  sir  H.  Hamilton,  baronnet  du  comté  de  Nord-Berwick.  Bass- 
Rock  est  inaccessible  de  tous  côtés  ;  on  ne  peut  y  pénétrer  que  par 
une  étroite  ouverture  au  sud-ouest.  Bass-Rock  offre  des  curiosités 
naturelles,  entre  autres  une  galerie  souterraine  qui  traverse  toute 
l'épaisseur  du  rocher  de  l'est  à  l'ouest,  et  qu'on  peut  parcourir  en 
entier  à  la  marée  basse.  Bass-Rock  servit  de  refuge  à  des  brigands 
et  de  prison  aux  covenantaires.  Derrière  Bass-Rock,  un  peu  sur  notre 
droite,  nous  apercevions  les  pâturages  de  l'ile  de  May  comme  une 
ligne  d'émeraude  enchâssée  dans  un  bloc  de  lapis,  car,  à  cette  heure 
du  jour,  la  mer  se  teignait  du  bleu  le  plus  éclatant.  Peu  à  peu  le  soleil 
disparut,  la  nuit  arriva,  les  ténèbres  nous  enveloppèrent,  et  des 
phares  allumés  de  distance  en  distance  nous  indiquèrent  seuls  les 
terres  lointaines  ou  rapprochées.  Nous  marchions  en  droite  ligne  sur 
les  phares  à  foyers  mobiles  de  l'île  de  May,  comme  si  là  eût  été  le 
port.  Toutes  les  lunettes  de  l'équipage  étaient  braquées  de  ce  côté. 
Tout  à  coup  le  cicérone  de  l'équipage,  M.  G.  de  Berwick,  homme  à 
cheveux  gris,  qui  avait  tant  vu  et  qui  aimait  tant  à  raconter,  s'ap- 
procha de  moi,  et,  me  mettant  dans  la  main  une  espèce  de  télescope 
avec  lequel  depuis  un  quart  d'heure  il  sondait  les  profondeurs  de 
l'horizon  : 

—  Regardez  de  ce  côté,  me  dit-il  en  tournant  vers  le  nord  le  gros 
bout  de  sa  lunette,  vous  verrez  un  point  lumineux  comme  une  étoile 
de  troisième  grandeur,  mais  d'un  éclat  plus  vif. 


BEVCE   DE    PARIS.  9 

Je  regardais,  mais  je  ne  voyais  rien. 

—  Regardez  plus  sur  la  droite;  voyez-vous  enfin? 

—  Oui,  j'aperçois  à  une  distance  inflnie  un  petit  point  d'un  rouge 
obscur,  une  sorte  de  nébuleuse. 

—  Là ,  au  nord ,  de  ce  côté. 

—  Oui,  au  nord. 

—  Eh  bien  !  c'est  le  phare  de  Bell-Rnck. 

—  Bell-Rock,  le  Rocher  de  la  Cloche? 

—  Justement.  Ce  phare  est  certainement  un  des  plus  merveilleux 
qui  aient  été  construits  dans  la  Grande-Bretagne. 

—  Mais  d'où  vient  le  nom  de  BtU-Rock? 

—  Si  vous  voulez  me  prêter  un  moment  d'attention,  vous  saurez 
l'histoire  du  phare;  mais  auparavant  je  dois  entrer  dans  quelques 
détails  sur  la  côte  d'Arbroath  qui  l'avoisine,  et  dont  le  rocher  de 
Bell-Rock  fait  en  quelque  sorte  partie. 

L'homme  gris  était  lancé,  je  n'avais  qu'à  écouter.  Je  m'enveloppai 
de  mon  manteau,  je  me  rapprochai  du  narrateur  pour  que  l'air,  que 
nous  fendions  avec  une  vitesse  de  quinze  milles  à  l'heure,  n'emportât 
aucune  de  ses  paroles,  et  je  prêtai  l'oreille. 

—  La  côte  d'Arbroath  ou  Aberbrotock,  où  l'on  voit  les  ruines 
d'une  abbaye  que  fonda  Guillaume-le-Lion,  en  mémoire  du  martyre  de 
Thomas  Becket,  dans  l'année  1178,  est  une  des  plus  singulières 
parties  du  littoral  de  1  Ecosse ,  du  côté  du  nord-est.  Cette  côte  est 
formée  tout  entière  de  rochers  de  grès  rouge  qui  sortent  abrupte- 
ment  du  fond  des  flots  et  s'élèvent  quelquefois  à  une  grande  hau- 
teur. Ces  rochers,  comme  toutes  les  formations  de  grès,  présentent 
des  parties  tendres  et  friables  et  des  parties  plus  solides  et  mieux 
liées.  Les  vagues  furieuses  de  la  mer  du  Nord  ,  qui,  depuis  tant  de 
siècles ,  battent  le  pied  de  ces  rochers ,  ont  miné  les  parties  molles  et 
laissé  intactes  et  debout  les  parties  solides  et  résistantes;  cette  côte, 
rongée  inégalement,  est  doncremp'ie  d'énormes  crevasses  qui  s'al- 
longent fort  avant  dans  les  terres ,  quelquefois  même  sous  les  terres , 
formant  de  longues  galeries  naturelles,  de  monstrueuses  cavernes, 
des  baies  souterraines,  où  viennent  mourir  les  vagues  de  l'Océan 
avec  de  sourds  rnugissemens.  Le  paysan  de  la  côte,  qui  laboure  son 
champ,  quand  la  mer  est  orageuse,  est  étonné  d'entendre  la  tem- 
pête gronder  sous  ses  pieds ,  et,  craignant  de  voir  la  terre  s'entr'ou- 
vrir  et  l'engloutir  avec  ses  chevaux  et  sa  charrue,  laisse  avec  terreur 
son  ouvrage  commencé.  La  plus  vaste  et  la  plus  pittoresque  de  ces 
étranges  cavernes  s'appelle  Gcijlct-Poi.  Monté  sur  un  petit  canot,  le 


JO  REVUE   DE   PARIS. 

voyageur  peut  la  parcourir  dans  toute  son  étendue  et  faire ,  à  la  lueur 
des  torches,  une  longue  navigation  souterraine.  Tantôt  les  rochers, 
s'élevant  à  une  grande  hauteur  au-dessus  de  sa  tête ,  forment  des 
voûtes  bizarres  d'où  pendent  de  grossières  aiguilles,  comme  dans 
les  cryptes  des  cathédrales  gothiques  ;  tantôt  les  rochers  se  rappro- 
chent, la  noire  galerie  se  resserre  et  ne  laisse  qu'une  étroite  ouver- 
ture où  le  canot  a  peine  à  se  glisser.  Tout  à  coup,  après  avoir  long- 
temps navigué  sur  ces  lacs  ténébreux ,  après  avoir  franchi  ces 
lugubres  défilés ,  on  aperçoit  à  travers  une  ouverture  du  rocher, 
le  bleu  étincelant  de  la  voûte  céleste,  et  on  se  trouve  inondé  de  la 
lumière  du  firmament  qui  ruisselle  jusqu'au  fond  de  la  caverne.  Cette 
ouverture,  qui  va  en  s'élargissant,  offre  une  issue  de  deux  cents  pieds 
de  diamètre.  En  quittant  le  bateau  et  en  montant  à  travers  les  rocs 
éboulés  ,  on  arrive  bientôt  à  la  bouche  de  la  caverne,  du  côté  de  la 
terre.  De  ce  point,  on  jouit  de  la  vue  d'un  ravissant  paysage;  l'œil, 
à  la  sortie  de  cette  nuit ,  se  repose  avec  délices  sur  des  pâturages  et 
des  champs  de  blé  qui  s'étendent  de  tous  côtés;  de  jolies  habitations 
s'élèvent  à  peu  de  distance,  et  la  mer  ne  se  montre  plus  qu'à  l'horizon. 
On  raconte  beaucoup  d'aventures  sinistres  de  navires  qui  se  sont 
brisés  sur  ces  rochers,  de  pêcheurs  et  de  matelots  qui  se  sont  perdus 
dans  ces  cavernes;  mais  ces  récits  ne  sont  rien  à  côté  de  ceux  que 
nous  ont  laissés  les  chroniqueurs.  Ce  qu'ils  rapportent  (1)  d'une 
famille  de  cannibales  qui  vécut  dans  ces  cavernes  vers  les  commen- 
cemens  du  xjvc  siècle  passe  toutes  les  bornes  du  terrible  et  du  vrai- 
semblable et  demanderait  des  auditeurs  aussi  naïfs  que  ceux  de  ce 
temps-là;  je  me  dispenserai  de  vous  en  faire  le  récit,  d'abord  pour 
ne  pas  vous  faire  frémir,  puis  pour  ne  pas  trop  nous  écarter  de  Bell- 
Rock... 

—  >i'importe,  n'importe,  dirent  quelques-uns  de  nos  compagnons 
de  voyage  qui  s'étaient  rapprochés  du  narrateur;  nous  aimons  l'hor- 
rible, nous  aimons  l'invraisemblable;  dites,  dites  toujours. 

—  Eh  bien!  voici  mon  histoire  dans  toute  sa  crudité;  mais  souve- 
nez-vous que  vous  l'avez  voulu... 

Dans  l'un  des  hameaux  de  pêcheurs  de  la  côte  d'Arbroath,  à  peu 
de  distance  de  cette  ville ,  vivait  au  commencement  du  xivc  siècle  un 
homme  à  demi  sauvage  dont  les  historiens  de  ce  temps-là  n'ont  pas 
osé  nous  conserver  le  nom.  Cet  homme,  pêcheur  de  son  métier,  était 
d'un  naturel  rude  et  indomptable.  Vers  sa  trentième  année,  il  prit  une 


(l)  Bricf  Description  of  Scotland ,  1655. 


REVUE  DE  PARIS.  11 

femme  dans  un  village  voisin ,  digne  en  tout  point  d'être  sa  compagne: 
son  aspect  farouche ,  son  caractère  violent  et  bizarre ,  en  avaient  fait 
leffroi  du  pays.  Cette  femme ,  disent  les  chroniqueurs,  se  nourrissait 
de  la  chair  palpitante  des  animaux  qu'elle  tuait  de  sa  main,  et  buvait 
leur  sang  tout  chaud;  elle  mangeait  le  poisson  cru  et  broyait  le  blé 
entre  ses  dents.  Naturellement  son  mari  partagea  ses  goûts  dépravés. 
Or,  dans  une  des  famines  qui  désolaient  si  fréquemment  l'Ecosse  en 
ces  temps  reculés,  il  arriva  que  la  chair  palpitante,  le  sang  chaud, 
le  poisson  cru  et  le  blé  mûr  manquèrent.  Le  couple  sauvage  se  trouva 
bientôt  sans  aucun  moyen  d'assouvir  sa  faim.  Le  hareng  même  avait , 
cette  année-là,  oublié  de  faire  sur  la  côte  ses  évolutions  accoutumées; 
le  chien  de  mer  et  les  oiseaux  sauvages  qui  le  poursuivent  avaient 
manqué  également.  Réduits  aux  dernières  extrémités,  les  habitans  de 
la  côte  n'avaient  pour  toute  nourriture  que  les  racines  amères  etlewa- 
rech  que  les  vagues  de  l'océan  rejettent  sur  la  plage.  Chaque  jour 
quelques-uns  d'entre  eux  succombaient  aux  tortures  de  la  faim.  Ceux 
qui  leur  survivaient  se  traînaient  comme  des  spectres,  implorant  la 
mort  et  priant  Dieu  de  mettre  fin  à  leurs  maux.  Seul  le  couple  farouche 
n'invoquait  pas  le  ciel,  mais  le  maudissait.  La  femme  surtout,  qui, 
au  milieu  de  sa  détresse ,  avait  senti  un  nouvel  être  s'agiter  dans  ses 
entrailles,  faisait  chaque  jour  à  son  mari  d'horribles  reproches.  — II 
fallait  qu'un  homme  eût  bien  peu  de  cœur,  lui  disait-elle,  pour  lais- 
ser ainsi  une  malheureuse  femme  périr  d'inanition.  N'y  avait-il  plus 
de  blé  dans  les  granges,  ni  de  bestiaux  dans  les  campagnes,  et  fallait-il 
donc  tant  de  courage  pour  s'en  procurer?  Mais  non,  les  hommes 
étaient  tous  des  lâches,  ils  aimaient  mieux  laisser  mourir  la  mère  et 
avec  elle  l'enfant  qui  devait  bientôt  naître,  que  de  braver  quelques 
dangers  pour  nourrir  l'enfant  et  la  mère  ! 

Ces  reproches  exaspéraient  le  misérable  pêcheur.  Un  soir  que  les 
racines  et  le  warech  avaient  manqué,  il  sort  de  sa  cabane,  et  ren- 
trant, au  bout  de  quelques  heures,  il  jette  sur  une  table  auprès  de 
laquelle  sa  femme  était  assise  ,  un  énorme  quartier  de  chair. 

—  Tu  m'as  demandé  de  la  nourriture,  en  voici ,  lui  dit-il  d'un  air 
sombre. 

Sa  femme  se  jette  sur  celte  chair  qu'elle  dévore,  et  l'homme,  en- 
traîné par  son  exemple,  s'efforce  de  l'imiter,  mais  avec  un  sentiment 
d'horreur  qu'il  a  peine  à  vaincre,  et  qu'il  ne  peut  réussir  à  cacher. 
Il  n'a  pas  avalé  les  premières  bouchées,  que,  saisi  de  dégoût,  il  est 
contraint  de  s'arrêter. 


12  REVUE   DE   PARIS. 

—  Depuis  quand  l'homme  qui  m'a  prise  pour  femme  a-t-il  reculé 
devant  un  bon  repas?  lui  dit-elle  avec  une  amère  ironie. 

—  Depuis  que  ce  bon  repas  a  été  volé  dans  un  cimetière  au  fond 
d'une  tombe. 

—  Je  le  savais;  libre  à  toi,  homme  délicat,  de  t'arrêter  ou  de 
continuer;  mais,  moi,  je  mange  pour  moi  et  pour  mon  enfant. 

Et  elle  achève  l'horrible  repas. 

Tant  que  la  famine  dura,  les  deux  époux ,  comme  deux  vautours, 
se  nourrirent  des  cadavres  des  malheureux  que  chaque  jour  déci- 
mait la  misère.  Ils  s'accoutumèrent  si  bien  à  ces  exécrables  alimens, 
que,  lorsque  le  fléau  eut  cessé  ses  ravages,  ils  ne  purent  prendre 
d'autre  nourriture,  par  un  juste  châtiment  du  ciel  sans  doute.  Affa- 
més quand  les  autres  recommençaient  à  se  trouver  dans  l'abondance, 
et  n'ayant  plus  de  morts  pour  se  nourrir,  ils  s'attaquèrent  aux  vi- 
vans.  Leur  étrange  façon  de  vivre  et  la  disparition  de  quelques  en- 
fans  commençaient  à  éveiller  les  soupçons  de  leurs  voisins ,  quand 
un  jour  ils  quittèrent  le  village  et  disparurent  du  pays  sans  qu'on  sût 
ce  qu'ils  étaient  devenus.  Ils  s'étaient  cachés  dans  les  cavernes  de  la 
côte,  que  nous  avons  décrites  tout  à  l'heure.  Quand  ils  apercevaient 
aux  environs  de  leur  retraite  un  enfant  isolé ,  ils  l'attiraient  dans  leur 
caverne,  le  tuaient  et  le  dévoraient.  Sur  ces  entrefaites,  la  femme 
donna  naissance  à  un  ûls  qui,  nourri  du  lait  d'une  pareille  mère, 
hérita  de  ses  goûts  cruels.  Ces  créatures  dénaturées  vivaient  depuis 
plusieurs  années  dans  leurs  rochers ,  et  avaient  égorgé  beaucoup 
d'innocentes  victimes ,  quand  un  pâtre  découvrit  leur  retraite.  Le 
pays  fut  dans  l'épouvante;  les  hommes  des  hameaux  voisins  se  ras- 
semblèrent pour  chasser  et  prendre  dans  leur  tanière  ces  bêtes  fé- 
roces d'une  nouvelle  espèce.  Mais  tous  leurs  efforts  furent  vains,  ils 
ne  purent  les  atteindre  dans  le  labyrinthe  de  cavernes  où  ils  s'étaient 
réfugiés.  Us  eurent  recours  à  la  ruse  ,  et  un  jour  que  l'enfant  s'était 
aventuré  dans  la  campagne,  à  quelque  distance  des  rochers,  ils  le 
saisirent  et  l'emmenèrent  avec  eux.  La  mère,  qui,  de  derrière  un 
rocher,  avait  vu  l'enlèvement  de  son  enfant,  s'élança  comme  une 
furie  sur  les  hommes  qui  l'entraînaient  pour  l'arracher  de  leurs 
mains ,  et  fut  prise  comme  lui.  L'homme,  resté  seul,  et  traqué  comme 
un  loup,  ne  tarda  pas  non  plus  à  tomber  au  pouvoir  des  paysans. 
On  les  conduisit  tous  trois  dans  la  ville  voisine,  où  un  bûcher  avait 
été  dressé  par  toutes  les  mères.  On  y  attacha  ces  misérables;  et, 
tandis  que  les  flammes  dévoraient  leurs  corps,  qui  se  tordaient  sur 


REVUE   DE   PARIS.  13 

le  brasier,  les  imprécations  du  peuple  accompagnaient  leurs  ame« 
maudites  que  le  démon  emportait  dans  les  enfers. 

—  Voilà  une  digne  un  pour  une  famille  d'ogres,  la  dernière,  je 
crois,  qui  ait  paru  dans  le  pays,  nous  dit  l'homme  gris  en  achevant 
son  histoire.  L'habitation  qu'on  leur  a  donnée  était  aussi  bien  digne 
de  pareils  hôtes  ;  l'aspect  de  la  côte  est  effrayant  en  effet,  et  l'on 
conçoit  aisément  que  la  vue  de  ces  lieux  sombres  et  désolés  ait 
échauffé  l'imagination  des  chroniqueurs,  presque  tous  un  peu  poètes, 
et  qu'ils  aient  choisi  un  pareil  site  pour  théâtre  des  drames  horribles, 
dont  ils  aimaient  à  illustrer  leurs  récits.  De  tous  côtés,  de  longues 
roches  d'un  grès  rouge-noirâtre,  et  qu'on  dirait  arrosées  de  sang, 
pendent  sur  les  flots  comme  de  monstrueuses  gargouilles,  se  dressent 
dans  les  airs  comme  des  obélisques  tronqués,  des  tours  démantelées, 
ou  comme  les  aiguilles  de  cathédrales  en  ruines.  Beaucoup  de  points  de 
la  côte,  des  châteaux  et  même  des  bourgades  ont  ajouté  à  leur  nom  une 
épithète  qu'ils  empruntent  à  la  couleur  rouge  de  ces  rochers;  les  caps 
s'appellent  Red-Head  (tête  rouge  ) ,  les  châteaux  Red-Castle  (château 
rouge  ) ,  etc.  Le  sable  des  plages  voisines  est  rouge  comme  du  ciment 
de  brique ,  et  quand  les  vagues  de  la  mer  sont  agitées ,  elles  se  tei- 
gnent de  cette  couleur  rouge  des  sables  sur  lesquels  elles  roulent,  et 
semblent  des  vagues  de  sang. 

Cette  formation  de  grès  rouge  s'étend  à  une  grande  distance  du 
rivage,  et  forme  en  entier  l'énorme  massif  de  l'écueil  de  Bell-Rock  (le 
Rocher  de  la  Cloche),  dont  je  vous  ai  promis  l'histoire.  Bell-Rock  est 
situé  à  douze  milles  au  moins  de  la  côte,  en  face  de  la  ville  d'Ar- 
broath.  C'est  l'extrémité  du  prolongement  sous-marin  des  promon- 
toires de  Carlingheugh  et  de  Red-Head.  À  la  marée  basse ,  tout  cet 
écueil ,  qui  ressemble  assez  aux  rochers  du  Calvados  en  France ,  se 
montre  à  fleur  d'eau  sur  un  espace  de  quatre  cents  pieds  de  longueur 
et  de  deux  cents  pieds  de  largeur.  H  est  revêtu  presque  en  entier 
d'une  couche  de  plantes  marines  d'un  vert  olive  et  de  coquillages  de 
toute  espèce.  C'est  là  que  par  un  temps  calme  le  phoque  vient  dormir 
au  soleil,  là  que  le  gannet,  la  mouette  ou  l'oie  au  col  blanc  [white 
fronted  goosc)  se  reposent  d'un  long  vol,  ou  guettent  leur  proie. 
Quand  la  marée  est  haute,  les  plantes  noirâtres  qui  flottent  à  la  sur- 
face des  eaux  indiquent  seules  la  présence  du  rocher;  et  pour  peu 
que  la  tempête  soulève  la  mer  qui  l'entoure,  couvert  par  les  hautes 
vagues,  il  devient  entièrement  invisible.  Aussi,  pendant  une  longue 
.suite  d'années ,  Bell-Rock  fut-il  l'épouvante  des  matelots  qui  fré- 
quentaient ces  parages.  C'était  sur  cet  écueil,  difficile  à  reconnaître, 


14  REVUE   DE   PARIS. 

qu'au  moment  d'entrer  au  port,  leurs  navires  ou  leurs  barques 
échouaient  sans  aucun  espoir  de  sauvetage.  Les  lames  énormes  qui , 
du  fond  de  la  mer  du  Nord,  viennent  se  briser  sur  Bell-Rock,  le 
premier  obstacle  qu'elles  rencontrent  de  ce  côté ,  avaient  bientôt  mis 
en  pièces  les  bâtimens  les  plus  solides.  Bien  des  navires  s'étaient 
perdus,  bien  des  victimes  avaient  déjà  succombé,  quand  un  abbé 
d'Arbroath,  il  y  a  déjà  plusieurs  siècles  de  cela,  eut  l'heureuse  idée 
d'attacher  une  bouée  au  rocher,  et  de  placer  une  cloche  sur  cette 
bouée.  Quand  la  mer  était  calme  et  le  rocher  visible,  la  cloche  se 
taisait  ;  quand  la  mer  était  orageuse  et  que  les  vagues  cachaient  le 
rocher,  la  cloche,  que  leurs  secousses  mettaient  en  mouvement,  son- 
nait avec  d'autant  plus  de  force  que  la  tempête  était  plus  violente  ;  et 
ce  tintement  continuel ,  se  mêlant  au  mugissement  des  flots,  avertis- 
sait les  matelots  de  la  présence  du  danger.  Si  le  bruit  d'une  cloche 
apporté  par  le  souffle  des  vents  furieux  venait  à  frapper  leur  oreille  : 
«  Bell-Rock  est  là!  »  s'écriaient-ils;  et  tournant  le  gouvernail,  ils 
fuyaient  au  plus  vite.  La  tradition  rapporte  qu'un  fameux  pirate,  qui 
s'appelait  Ralph,  fut  autrefois  victime  de  sa  propre  méchanceté. 
Ayant  enlevé  cette  cloche  pour  jouer  un  tour  à  l'abbé  d'Arbroath  et 
aux  marins  qui  fréquentaient  ces  parages ,  son  navire,  dans  une  vio- 
lente tempête,  fut  poussé  sur  le  rocher,  et  s'y  brisa. 

—  Vous  parlez  de  l'abbé  d'Aberbrotock  et  de  Ralph  le  pirate , 
s'écria  un  jeune  peintre  d'Aberdeen,  qui  nous  écoutait  et  qui  citait 
Burns  à  tout  propos.  Ah  !  bij  God  !  il  faut  que  je  vous  récite  la  ballade 
qui  fut  autrefois  composée  à  ce  sujet.  C'est  l'histoire  envers  de  Ralph 
et  de  la  cloche  de  l'abbé  (1).  Cette  ballade  n'est  pas  de  Burns,  mais 
elle  n'en  est  pas  moins  une  des  plus  intéressantes  ballades  d'Ecosse; 
Southey,  qui  s'y  connaît,  quoi  qu'en  dise  Byron,  l'a  galamment  esca- 
motée. Elle  figure  dans  ses  œuvres,  remise  à  neuf,  c'est-à-dire  un 
peu  décolorée.  Mais  voici  la  vieille  ballade... 

—  Et  Bell-Rock?  s'écria  l'homme  gris,  que  ces  interruptions  impa- 
tientaient; je  ne  pourrai  donc  jamais  arriver  à  l'histoire  du  phare  de 
Bell-Rock? 

—  Voyons  la  ballade... 

—  Oui,  oui,  la  ballade,  la  ballade! 

Il  y  avait  unanimité  dans  le  groupe  des  auditeurs  qui  s'était  grossi  ; 
l'homme  gris  se  résigna  et  laissa  pour  un  moment  la  parole  à  l'ar- 
tiste. Celui-ci,  prenant  un  air  tant  soit  peu  dramatique,  les  bras 

(l)  Uricf  Description  ofScotlcmd ,  by  1.  M. ,  1033. 


REVUE  DE   PARIS.  15 

eroisés  sur  la  poitrine,  l'œil  levé  au  ciel,  récita  les  strophes  suivantes 
avec  le  ton  légèrement  emphatique  qui  convenait  au  sujet,  et  que 
prennent  volontiers  les  Anglais  dans  le  speech  : 

h  C'était  par  une  des  plus  belles  journées  de  printemps;  un  vaisseau  à  la 
voilure  brune  roulait  doucement  sur  les  flots,  vis-à-vis  la  côte  d'Aberbro- 
tock (Arbroath);  tout  était  immobile  dans  les  airs,  tout  était  calme  sur 
l'Océan  ;  le  bâtiment  était  aussi  tranquille  que  peut  l'être  un  navire  sur  les 
vagues  inconstantes;  pas  un  souffle  de  vent  n'agitait  ses  voiles,  sa  quille  dor- 
mait sur  l'Océan. 

«  Que  regardent  ces  hommes,  à  la  figure  sinistre,  qui  sont  debout  sur  le 
pont  du  navire!  Leurs  yeux  sont  attachés  sur  le  roc  d'Inchcape  (Bell-Rock) . 
Us  suivent  d'un  regard  sombre  les  vagues  qui  courent  l'une  après  l'autre 
sur  la  roche ,  sans  faire  entendre  aucun  bruit,  sans  laisser  en  passant  un  seul 
flocon  d'écume,  tant  leur  mouvement  est  doux,  tant  elles  s'élèvent  et  s'abais- 
sent mollement.  Elles  ne  font  pas  même  rendre  un  son  à  la  cloche  attachée 
sur  le  roc. 

«C'est  l'abbé  d'Aberbrotock  qui  a  fixé  cette  cloche  sur  une  bouée  qu'une 
chaîne  retient  au  rocher.  La  bouée  bondit  pendant  la  tempête,  la  cloche 
sonne;  son  tintement  retentit  au  loin  comme  un  avertissement  du  ciel  et 
domine  le  bruit  des  vagues  mugissantes;  quand  le  rocher  est  couvert  par 
les  lames  écumeuses,  les  matelots  entendent  le  son  de  la  cloche,  ils  savent 
que  la  fatale  roche  est  voisine,  et,  en  tournant  le  gouvernail  d'un  autre 
côté,  ils  bénissent  l'abbé  d'Aberbrotock. 

«  Le  soleil  dans  tout  son  éclat  riait  au  milieu  des  cieux.  Tout  semblait 
calme,  tout  semblait  heureux  dans  cette  resplendissante  journée.  Les  oiseaux 
de  mer,  le  gannet,  l'eider-duck  et  la  mouette  tourbillonnaient  dans  les  airs 
en  longues  spirales,  ou  décrivaient  d'immenses  cercles  au-dessus  des  vagues, 
épiant  le  poisson  qui  s'aventure  à  la  surface  des  eaux;  quand  ils  avaient  saisi 
leur  proie,  ils  remontaient  vers  les  cieux  en  poussant  de  longs  cris  pleins 
d'une  joie  sauvage. 

«  —  Quel  est  ce  point  noir  que  l'on  aperçoit  de  ce  côté  sur  le  vert  de 
l'Océan?  dit  sir  Ralph  le  pirate  en  se  promenant  sur  le  pont  de  son  navire, 
car  ce  navire  est  celui  de  sir  Ralph.  —  C'est  la  bouée  sur  laquelle  est  atta- 
chée la  cloche  d'Inchcape,  répond  un  des  matelots.  —  Ah!  c'est  la  cloche  de 
l'abbé  d'Aberbrotock,  repreud  sir  Ralph ,  dont  l'œil  est  toujours  fixé  sur  le 
point  noir;  béni  soit  donc  l'abbé  d'Aberbrotock! 

«  Le  front  de  sir  Ralph, si  sombre  d'habitude,  est  bien  joyeux;  sir  Ralph 
siffle  gaiement  un  air,  sir  Ralph  fredonne  une  chansonnette;  qu'a  donc  sir 
Ralph  pour  que  son  cœur  soit  plein  de  cette  exubérante  gaieté?  Sir  Ralph 
sentirait-il  les  douces  iufluences,  le  pouvoir  vivifiant  d'une  belle  journée  de 
printemps?  Sir  Ralph  est  joyeux  !...  Malheur!  malheur!  car  la  pensée  d'un 
crime  à  commettre  peut  seule  exalter  la  joie  du  piraic. 


16  REVUE  DE  PARIS. 

«  Son  œil  est  toujours  attaché  sur  la  cloche  flottante  d'Inchcape.  Tout  à 
coup  il  se  tourne  vers  ses  matelots,  et  interrompant  sa  chanson  :  —  Holà  ! 
camarades,  préparez  le  canot  et  conduisez-moi  lestement  à  la  bouée  du 
rocher!  Holà!  vite  !  je  veux  jouer  un  tour  de  ma  façon  au  bon  abbé  d'Aber- 
brotock. 

«  Le  canot  est  descendu;  trois  matelots  vigoureux  tiennent  les  rames;  la 
barque  vole  sans  laisser  une  trace  de  son  passage  sur  les  flots.  On  dirait  que 
Satan  la  pousse,  tant  sa  course  est  rapide  et  fantastique.  Mais  la  voilà  qui 
s'arrête;  que  fait  sir  Ralph?  Pourquoi  se  penche-t-il  ainsi  en  dehors  du 
canot,  en  tenant  à  la  main  son  long  poignard  dont  la  lame  est  si  tranchante? 
Damnation  sur  lui  !  Il  vient  de  couper  la  corde  qui  attachait  la  cloche  sur  la 
bouée  d'Inchcape. 

«  La  cloche  tombe  au  fond  de  l'eau  en  rendant  un  bourdonnement  sourd 
et  lugubre.  L'écume  et  de  larges  bulles  d'air  s'élèvent  en  tournoyant  du  fond 
de  la  mer  et  bouillonnent  autour  du  canot.  —  Ah!  ah!  s'écrie  sir  Ralph 
avec  un  ricanement  farouche,  je  ne  crois  pas  que  les  navires  qui  arrive- 
ront les  premiers  sur  le  roc  d'Inchcape  bénissent,  cette  fois,  l'abbé  d'Aber- 
brotock. 

a  Le  lendemain  sir  Ralph  avait  fait  voile  pour  de  lointaines  contrées.  Pen- 
dant bien  des  jours,  le  pirate  écume  la  mer,  et  s'enrichit  des  dépouilles  des 
navires  qu'il  rencontre  dans  ses  courses.  Chacun  de  ses  matelots  a  de  l'or 
plus  qu'il  n'espérait  jamais  en  avoir;  l'entrepont  du  bâtiment  est  plein  d'un 
butin  précieux.  Ils  n'ont  plus  qu'à  jouir  des  trésors  qu'ils  ont  amassés,  ils 
ramènent  leur  navire  vers  l'Ecosse,  leur  patrie. 

«  Déjà  le  mousse  placé  au  haut  du  mût  a  crié  terre  ,  quand  tout  à  coup 
une  brume  épaisse  obscurcit  le  ciel;  le  soleil  semble  s'éteindre  sur  la  voûte 
du  firmament.  Le  vent  se  lève ,  souffle  avec  fureur,  et  pendant  tout  le  jour 
la  tempête  mugit  sur  l'Océan;  le  vaisseau  erre  à  l'aventure,  ballotté  par 
les  vagues.  Vers  le  soir,  la  bourrasque  s'apaise ,  et  le  calme  commence  à 
renaître. 

«Sir  Ralph  le  pirate  est  inquiet.  Il  se  tient  sur  le  pont;  il  se  promène 
brusquement  de  la  proue  à  la  poupe  du  navire;  de  temps  à  autre,  il  plonge 
de  longs  regards  dans  la  nuit;  mais  l'obscurité  est  si  grande,  qu'on  ne  pour- 
rait voir  la  terre,  fut-elle  à  dix  palmes  du  bâtiment.  Le  ciel  même  semble 
«teint;  pas  une  étoile  ne  brille  sur  sa  voûte  noire.  — Bah!  dit  Ralph,  bientôt 
il  fera  plus  clair,  car  si  je  ne  me  trompe,  voici  de  ce  coté,  sur  les  flots,  les 
lueurs  vagues  de  la  lune  qui  se  lève. 

«  —  Saints  du  paradis  !  s'écria  le  pilote ,  non ,  non ,  ce  n'est  pas  la  lune  qui 
se  lève;  ce  sont  des  brisans!..  Écoutez  le  bruit  des  lames!  Cette  lueur  blan- 
châtre, c'est  l'écume  qui  les  couronne.  A  mon  avis,  nous  devons  être  bien 
près  du  rivage.  —  Tu  crois,  dit  sir  Ralph.  —  J'en  suis  certain. —  Quelle  est 
,donc  celte  cote  inhospitalière?..  — Je  ne  sais,  et  je  donnerais  deux  fois  ma 
part  de  butin  pour  que  nous  puissions  entendre  la  cloche  d'Inchcape. 


REVUE    DE    PARIS.  17 

«  —  La  cloclie  d'Inclicape!...  elle  a  sonné  son  dernier  carillon,  répond  le 
pirate  en  s'efforçant  de  sourire.  — Écoutez!  écoutez!  dit  le  pilote,  quel 
tumulte!  la  mer  est  affreuse  de  ce  côté!  — Virons  de  bord!  s'écrie  sir 
Ralph  d'une  voix  tonnante.  —  J'ai  beau  faire,  capitaine ,  quoique  le  vent  soit 
tombé,  le  vaisseau  n'obéit  plus,  le  courant  nous  pousse  avec  fureur  du  côté 
des  brisans;  nous  touchons  !... 

«  Le  pilote  n'a  pas  achevé,  que  le  vaisseau  heurte  le  rocher  avec  un  reten- 
tissement terrible.  Le  mât  tombe,  la  coque  s'entr'ouvre,  les  vagues  gron- 
dantes se  précipitent  à  fond  décale.  —  O  Christ,  c'est  le  rocher  d'Inchcape! 
—  Sir  Ralph  le  pirate  arrache  ses  cheveux,  tord  ses  bras  et  se  maudit  lui- 
même  dans  les  angoisses  du  désespoir.  Cependant  la  coque  du  navire  se 
remplit ,  le  vaisseau  se  balance  lourdement ,  puis  tout  à  coup  il  se  penche  et 
disparait  sous  les  flots. 

«  Ce  fut  là  un  bien  redoutable  moment ,  un  moment  d'autant  plus  ter- 
rible, qu'on  dit  que  pendant  qu'il  descendait  dans  ces  profondeurs  de  l'abîme 
et  qu'il  se  débattait  au  milieu  des  vagues  qui  l'étouffaient,  le  pirate  en- 
tendit un  son  effrayant,  un  son  pareil  à  celui  que  rendrait  la  cloche  d'Inch- 
cape que  le  diable  secouerait  au  fond  de  la  mer,  et  qui  tinterait  le  glas  de 
la  mort!  » 

L'artiste  s'arrêta  en  nous  faisant  remarquer  l'harmonie  imitative 
de  ces  derniers  vers  de  la  ballade  : 

But  even  in  his  dying  fear 
One  dreadful  sound  could  the  rover  hear 
A  sound  as  if,  xvith  the  Inchcape  bell 
The  devil  below  was  ringing  his  knell. 

11  avait  à  peine  cessé  de  parler,  que  l'homme  gris,  reprenant  brus- 
quement le  01  de  son  discours  : 

—  La  ballade  que  l'on  vous  a  racontée  aura  été  bonne  à  quelque 
chose,  nous  dit-il;  elle  vous  aura  fait  connaître  que  le  rocher  appelé 
aujourd'hui  Bell-Rock  ,  s'appelait  Inchcape  avant  que  l'abbé  d'Ar- 
broath  ou  Abcrbrotock  y  eût  attaché  sa  cloche.  Depuis  l'aventure  de 
Ralph  le  pirate,  soit  négligence,  soit  impossibilité  de  le  faire,  la 
cloche  ne  fut  jamais  replacée  sur  le  rocher;  nombre  de  navires  s'y 
perdirent ,  nombre  de  matelots  s'y  noyèrent  comme  Ralph ,  et  allèrent 
le  rejoindre  dans  les  enfers.  Bell-Rock  était  la  terreur  des  marins  qui 
fréquentent  les  parages  de  la  mer  du  Nord,  entre  Edimbourg  et  les 
Orcades.  Sa  funeste  renommée  suffisait  seule  pour  écarter  bien  des 
navires  de  la  côte  nord-est  de  l'Kcosse.  On  songea  long-temps  à  porter 
remède  à  un  état  de  choses  si  préjudiciable  au  commerce  et  à  la  na- 
vigation ,  et  si  nuisible  aux  relations  de  port  à  port  ;  mais  long-temps 

TOME  XLVII1.     DtctawsE.  2 


18  REVUE   DE   PARIS. 

on  regarda  comme  impraticables  tous  les  plans  qui  furent  proposés. 
La  violence  extraordinaire  de  la  mer  semblait  opposer  un  obstacle 
insurmontable  à  la  construction  d'un  fanal.  Gomment,  d'ailleurs,  en 
établir  les  fondations  d'une  manière  solide  sur  cette  roche  inégale, 
minée  par  les  eaux  et  sillonnée  de  lézardes  et  de  crevasses  profondes, 
comme  tout  le  banc  de  grès  rouge  qui  forme  la  côte?  Cependant,  au 
commencement  de  1800,  à  la  suite  de  nombreux  sinistres,  et  sur  les 
réclamations  de  tous  les  marins  de  la  côte,  le  gouvernement  prit  sé- 
rieusement en  considération  plusieurs  plans  qui  lui  furentsoumis.il 
chargea  même  l'ingénieur  de  la  marine  Stevenson  d'étudier  avec  soin 
le  rocher,  et  de  voir  s'il  était  possible  d'y  élever  un  phare  semblable 
à  celui  d'Eddystone,  construit  par  Smeaton  dans  le  détroit  de  Ply- 
mouth.  Vers  le  milieu  de  l'été,  au  moment  des  plus  basses  marées 
[nep-ùde) ,  Stevenson  se  rendit  sur  le  roc  avec  quelques  ouvriers.  Il 
trouva  le  massif  de  Bell-Rock  couvert  de  ferremens  rouilles  et  de 
débris  de  navires  de  toute  espèce.  Ce  triste  spectacle,  loin  de  le 
décourager,  augmenta  son  ardeur,  et  lui  fit  chercher  dans  son  génie 
inventif  le  moyen  de  remédier  à  de  si  grands  désastres  et  de  rendre  à 
son  pays  un  inappréciable  service.  Stevenson  étudia  donc  le  récif  avec 
soin  ;  il  eut  bientôt  trouvé  une  espèce  de  plate-forme  où  le  rocher, 
plus  élevé,  moins  inégal  et  moins  crevassé  qu'ailleurs,  permettait 
d'asseoir  les  fondemens  du  fanal.  De  retour  auprès  des  commissaires 
qui  l'avaient  envoyé ,  il  présenta  ses  plans  et  ses  devis.  Il  garantissait 
le  succès;  mais  l'énormité  des  dépenses  effraya  le  parlement,  qui 
rejeta  le  premier  bill  qui  lui  fut  proposé  à  ce  sujet.  Stevenson,  en 
effet,  ne  demandait  pas  moins  de  45,000  livres  sterling  pour  élever 
un  édifice  qui  pût  braver  les  tempêtes  de  l'Océan.  Six  années  s'écou- 
lèrent encore  depuis  les  premières  études  que  Stevenson  avait  faites 
sur  le  rocher  avant  que  son  projet  fût  de  nouveau  présenté  au  par- 
lement. Cette  fois  il  fut  accueilli.  Aussitôt  que  le  vote  favorable  fut 
connu  et  qu'une  partie  des  fonds  fut  rassemblée,  Stevenson  se  mit  à 
l'œuvre.  II  choisit  les  ouvriers  les  plus  habiles  et  les  plus  courageux 
deSaint-Andrews,  de  Dundee,  d'Arbroath  et  des  ports  voisins,  et  ne 
les  engagea  que  sousla  condition  de  rester  un  mois  entier  sur  le  ro- 
cher de  Bell-Rock  sans  retourner  à  terre.  Pendant  tout  ce  temps,  ils 
n'auront  pour  demeure  qu'une  sorte  de  ponton  solidement  ancré  à 
la  roche  et  garni  de  lanternes.  Stevenson  trouva  des  hommes  résolus 
à  braver  ces  fatigues  et  ces  dangers. 

Il  était  du  reste  le  premier  à  leur  donner  l'exemple  de  la  patience 
et  du  courage.  Bientôt  les  travaux  préliminaires  furent  en  pleine 


REVUE    DE   PARIS.  19 

activité.  Quand  la  mer  se  fut  retirée,  on  déblaya  le  rocher  des  débris 
et  des  plantes  marines  qui  le  couvraient,  et  l'on  traça  la  ligne  des  fon- 
dations que  l'on  ébaucha  sur  la  plate-forme,  à  l'endroit  où  le  grès 
était  plus  compacte  et  plus  solide.  Mais  les  instans  que  l'on  put  donner 
au  travail  furent  courts,  la  mer  ne  tarda  pas  à  revenir  et  à  couvrir 
le  rocher;  alors  les  courageux  travailleurs,  prisonniers  volontaires 
sur  leur  ponton  ,  surent  employer  utilement  ces  momens  d'une  oisi- 
veté forcée.  La  pêche,  la  chasse  des  oiseaux  de  mer,  la  lecture  en 
commun  et  des  cours  de  calcul ,  de  mathématiques  et  de  mécanique 
usuelle,  auxquels  présidait  Stevenson  lui-même,  vinrent  se  partager 
ces  heures  de  repos  que  trop  souvent  aussi  venait  troubler  la  tem- 
pête. S'ils  communiquaient  avec  la  côte,  ce  n'était  que  rarement  et  à 
l'aide  de  petites  embarcations. 

Les  travaux  avaient  été  commencés  dans  la  plus  belle  saison  de 
l'année,  et  néanmoins  plus  d'une  fois  le  ponton  qui  servait  d'asile 
aux  travailleurs ,  faillit  être  enlevé  par  de  terribles  coups  de  mer.  On 
eût  dit  qu'une  lutte  opiniâtre  s'était  engagée  entre  ces  hommes 
et  l'Océan,  et  que  l'Océan  ne  se  calmerait  qu'après  avoir  vaincu. 
Cependant,  vers  le  milieu  daoùt,  les  travaux  préliminaires  étaient 
achevés  en  partie.  Mais,  à  cette  époque  de  l'année,  les  marées  devien- 
nent plus  fortes  et  l'Océan  plus  orageux  ;  le  danger  était  plus  grand  ; 
le  ponton  pouvait  d'un  jour  à  l'autre  chasser  sur  ses  ancres  et  se 
briser  sur  le  rocher.  Stevenson  le  savait  et  cherchait  le  moyen  de 
prévenir  un  pareil  malheur,  quand  un  jour  l'événement  que  l'on 
redoutait  arriva;  les  ancres  du  ponton  furent  brisées,  trente-deux 
hommes  étaient  à  bord  et  n'avaient  pour  se  sauver  que  deux  petits 
canots  qui  en  pouvaient  contenir  vingt  au  plus.  Ces  hommes,  dévoués 
à  la  mort,  auxquels  Stevenson  avait  peine  à  rendre  l'énergie  néces- 
saire pour  essayer  du  moins  de  lutter  contre  le  péril,  regardaient 
avec  une  muette  stupeur  les  vagues  de  la  mer  montante  qui  se  dé- 
chaînaient contre  la  coque  du  bâtiment  et  menaçaient  de  la  mettre  en 
pièces ,  quand  heureusement  le  vent  tomba,  la  mer  se  calma,  et  une 
barque  qui  venait  de  la  côte,  arrivant  sur  ces  entrefaites,  aida  les 
travailleurs  à  relever  leur  ponton.  Mais  dès-lors  Stevenson  songea 
à  procurer,  sur  le  rocher  même,  un  refuge  à  ses  travailleurs,  dans 
le  cas  où  le  navire  viendrait  à  dériver  encore  une  fois.  Dans  ce  but , 
il  flt  choix,  dans  les  chantiers  d'Arbroath,  où  se  préparaient  tous 
les  matériaux  nécessaires  à  la  construction  du  fanal,  de  six  poutres 
de  cinquante  pieds  de  longueur  chacune.  Des  arcs-boutans  en  bois, 
réunis  entre  eux  par  d'énormes  ferremens ,  soutenaient  ces  poutres 

2. 


20  REVUE  DE   PARIS. 

inclinées,  dont  un  des  bouts  était  enfoncé  dans  le  roc,  où  des  coins 
de  fer  et  de  bois  le  retenaient.  Derrière  cette  espèce  d'estacade  qui 
laissât  peu  de  prise  aux  vagues  de  la  mer,  Stevenson  fit  construire 
une  sorte  de  hangard  à  demi  flottant,  dans  le  genre  des  corps  de 
garde  placés  aux  extrémités  des  jetées  mobiles ,  dans  les  ports  de 
mer.  Réfugiés  sur  cette  construction,  les  travailleurs  échappaient 
au  danger  d'être  emportés  par  les  vagues  de  la  mer,  pendant  les 
tempêtes  de  l'été,  mais  en  temps  d'équinoxe  ou  dans  les  hautes  ma- 
rées de  l'hiver,  l'estacade  pouvait  êire  facilement  renversée.  Aussi 
les  travaux  cessaient  ils  vers  le  milieu  de  l'automne.  A  la  fin  de  la 
première  saison  de  travail ,  le  rocher  était  prêt  à  recevoir  les  fonda- 
tions de  la  tour  au  haut  de  laquelle  le  fanal  devait  être  placé.  Les 
fissures  étaient  comblées  par  une  solide  maçonnerie,  et  les  tranchées 
que  devaient  remplir  les  assises  souterraines  étaient  profondément 
creusées  dans  la  roche.  Les  travaux  cessèrent  donc  avant  l'hiver, 
mais  le  temps  qui  s'écoula  dans  cet  intervalle  ne  fut  pas  entièrement 
perdu.  Stevenson  fit  préparer,  dans  le  port  d'Arbroath,  les  maté- 
riaux nécessaires  à  la  construction  de  la  tour.  Les  pierres  furent 
taillées,  et  chacune  d'elles  porta  son  numéro  de  placement.  De  grosses 
barques,  destinées  à  leur  transport  et  garnies  de  tonneaux  pour  les 
empêcher  de  sombrer,  furent  réunies  dans  les  ports  du  voisinage. 

Aussitôt  que  l'état  de  la  mer  le  permit,  Stevenson  et  ses  ouvriers 
retournèrent  au  rocher.  On  établit  des  chemins  à  rainures  de  fer, 
sur  lesquelles  des  wagons  conduisaient  les  pierres,  taillées  et  numé- 
rotées ,  du  point  où  on  les  débarquait  à  la  plateforme  sur  laquelle  les 
fondations  étaient  tracées.  Les  matériaux  étant  prêts  et  transportés, 
le  10  juillet  1808,  on  posa  la  première  pierre.  Dans  les  jours  qui  sui- 
virent, plusieurs  rangs  de  larges  assises  sortirent  rapidement  de 
terre.  Ces  assises  étaient  formées  de  blocs  de  granit  à  leur  revête- 
ment et  de  grès  à  l'intérieur;  ces  blocs  étaient  joints  entre  eux  à 
queue  d'aronde  et  liés  par  d'énormes  barres  de  fer  et  de  bronze,  de 
façon  à  ce  qu'elles  ne  formassent  qu'une  seule  masse  compacte  d'une 
solidité  à  toute  épreuve.  Ces  assises  de  la  base  avaient  huit  pieds 
d'épaisseur  au  niveau  du  sol,  et  cette  épaisseur  diminuait  en  propor- 
tion de  l'élévation  de  l'édifice  et  ne  devait  être  que  de  18  pouces  à 
son  couronnement. 

La  tour  s'élevait  déjà  bien  au-dessus  du  niveau  des  plus  fortes 
mers,  quand,  cette  année  1808,  l'automne  arriva  et  obligea  les  ou- 
vriers à  suspendre  encore  une  fois  leur  travail.  Sur  toute  la  côte 
nord-est  de  l'Ecosse,  de  Dunbar  aux  Orcades,  et  dans  tous  les 


REVUE   DE   PARIS.  21 

grands  ports  de  l'Angleterre,  l'entreprise  de  Stevenson  excitait  un 
puissant  intérêt.  On  savait  que  les  premières  et  les  plus  grandes  diffi- 
cultés étaient  vaincues.  Aussi  à  leur  retour  à  Dundee,  à  Saint- 
Andrews  et  à  Arbroath,  Stevenson  et  ses  ouvriers  furent-ils  reçus 
avec  un  véritable  enthousiasme.  Les  marins  et  les  commerçans  de  ces 
villes  les  accueillirent  avec  de  vives  acclamations  et  les  fêtèrent  tour 
à  tour.  C'était  de  leur  part  reconnaissance  et  bon  sens.  L'année  sui- 
vante (1809) ,  les  travaux  furent  repris  avec  une  nouvelle  ardeur; 
au  commencement  de  l'automne,  au  moment  de  quitter  une  troisième 
fois  le  rocher  et  l'ouvrage,  déjà  fort  avancé,  vingt-deux  assises 
étaient  posées.  La  maçonnerie  ne  fut  cependant  terminée  qu'à  la  fin 
de  la  saison  qui  suivit.  Les  gardes  du  fanal  ne  prirent  possession  de 
la  tour  que  dans  le  courant  de  décembre;  enfin,  le  10  février  de 
l'année  1811,  l'appareil  pour  l'éclairage  fut  achevé,  et  ce  jour-là, 
pour  la  première  fois,  des  feux  brillèrent  au  haut  de  la  tour. 

Le  phare  de  Bell-Rock  est  un  des  plus  magnifiques  ouvrages  de  ce 
genre.  II  a  cent  huit  pieds  de  hauteur  et  quarante  pieds  de  diamètre 
à  la  base.  Les  murs  du  léger  édifice,  épais  de  huit  pieds  au  niveau 
de  l'eau,  n'ont  pas  plus  d'un  pied  et  demi  au  sommet,  près  delà 
corniche.  Un  paratonnerre  surmonte  la  coupole  de  la  tour.  Un  esca- 
lier de  bronze,  souvent  couvert  par  les  vagues,  mène  de  la  plate- 
forme du  rocher  à  la  porte  de  l'escalier  intérieur.  Les  étages  infé- 
rieurs de  l'édifice  sont  habités  par  les  gardiens.  Une  belle  salle 
voûtée,  qui  contient  une  bibliothèque,  des  cartes  de  géographie  et 
quelques  instrumens  de  mathématiques,  a  été  destinée  au  logement 
des  curieux  qui  viennent  visiter  les  travaux  du  phare,  et  que  sou- 
vent la  mer  condamne  à  une  réclusion  forcée. 

Quand,  à  la  marée  haute,  on  passe  aux  environs  du  massif  de  Bell- 
Rock  ,  que  la  mer  recouvre  tout  entier,  et  que  du  sein  des  flots  on 
voit  s'élancer  vers  le  ciel  la  légère  et  audacieuse  colonne,  on  a  peine 
à  s'expliquer  par  quel  prodige  sa  base  de  granit  se  trouve  si  solide- 
ment assise  sur  l'abîme  toujours  mobile  et  toujours  grondant,  et  on 
se  demande  à  quelle  profondeur  s'enfoncent  les  profondes  racines  dq 
l'édifice.  Puis,  livrant  carrière  à  l'imagination,  on  se  figure  que  l'on 
navigue  sur  les  ruines  d'une  ville  qu'un  déluge  aurait  submergée  la 
veille,  et  dont  un  seul  monument  resté  debout,  une  tour  svelte  et 
élancée,  comme  le  campanile  de  Saint-Marc,  ou  une  colonne  triom- 
phale, indiquerait  l'emplacement.  Mais  si  la  tempête  gronde,  si 
l'Océan  en  fureur  pousse  contre  la  base  du  phare  ses  vagues  mon- 
strueuses, qui,  glissant  le  long  des  murailles,  viennent  attacher 


22  REVUE   DE   PARIS. 

leurs  blanches  guirlandes  d'écume  à  la  moitié  de  sa  hauteur,  ou  qui 
s'y  brisent  en  se  repliant  avec  le  retentissement  du  tonnerre,  on 
admire,  en  voyant  ces  masses  puissantes  que  fend  la  base  de  granit, 
comment  un  édifice  si  frêle  en  apparence  peut  résister  à  de  si  terri- 
bles assauts.  L'étonnement  s'accroît  encore  si,  par  quelque  ouragan 
de  l'équinoxe,  on  se  trouve  emprisonné  entre  les  murailles  de  la 
tour  de  Bell-Rock. 

Durant  ces  effroyables  coups  de  mer,  les  solides  assises  de  gra- 
nit de  la  tour  semblent  mobiles  et  tremblantes  ;  l'édiGce  frémit  de  la 
base  au  sommet,  qui  semble  vaciller  dans  les  airs.  Chacune  des  dé- 
tonnations  des  énormes  vagues  qui  viennent  se  briser  contre  les 
murailles,  avec  le  bruit  du  canon,  le  fait  vibrer  comme  un  tube 
de  verre  fragile,  et  cependant  aucun  des  objets  que  renferment  les 
différons  étages  n'est  déplacé  par  ces  secousses  qui  agissent  sur 
l'édifice  entier,  comme  sur  un  corps  élastique  qui  plierait  et  se  relè- 
verait tout  d'une  pièce,  mais  dont  aucune  des  parties  ne  se  disjoindrait. 

Les  gardiens  du  phare,  situé  à  douze  milles  de  la  côte  ,  communi- 
quent peu  avec  la  terre,  à  laquelle  leur  demeure  n'appartient  pas 
plus  que  le  navire  n'appartient  au  rivage.  Mais  leur  navire,  à  eux, 
est  toujours  au  port,  et  solidement  ancré  au  milieu  de  l'océan,  dont 
il  brave  les  tempêtes.  Au  haut  de  son  gréement  de  granit,  brille, 
dans  les  nuits  d'orage,  l'étoile  du  salut,  étoile  flamboyante  qu'allume 
chaque  soir  une  main  vigilante,  et  dont  les  navigateurs  fuient  avec 
terreur  les  redoutables  clartés,  comme  ils  fuyaient  autrefois  le  re- 
tentissement funèbre  de  la  cloche  des  moines  d'Arbroath!  Ces  feux  , 
brillant  dans  la  nuit,  parlent  à  leurs  yeux  comme  autrefois  les  sons 
de  la  cloche  parlaient  à  leurs  oreilles:  ils  leur  disent  que  de  ce  côté 
le  naufrage  et  la  mort  les  attendent. 

Depuis  que  le  phare  de  Bell-Rock  a  été  construit,  aucun  navire 
ne  s'est  perdu  sur  ce  rocher,  autrefois  si  redouté.  C'est  là  l'intérêt 
produit  par  les  45,000  livres  sterling  qu'il  a  coûté  à  bâtir.  Cet  inté- 
rêt en  vaut  bien  un  autre. 

—  Les  phares  de  l'île  de  May  que  vous  voyez  briller  tous  deux,  là- 
bas,  à  un  mille  de  nous,  sont  plus  utiles  encore,  nous  dit  le  capitaine 
du  Calcilonia,  qui  s'était  rapproché  de  nous  et  qui  prenait  part  à  la 
conversation,  car  ils  se  trouvent  sur  le  chemin  d'Edimbourg  dont  ils 
sont  la  clé,  et  si  la  brume,  qui  vient  de  terre,  s'épaissit,  s'ils  nous 
refusent  leur  lumière,  nous  serons  obligés  de  jeter  l'ancre  à  l'entrée 
du  Fortk'  et  nous  ne  pourrons  mouiller  cette  nuit  au  pied  de  la  jetée 
deLeith. 


REVUE   DE   PARIS.  23 

Le  capitaine  n'avait  pas  encore  achevé ,  que  le  vent  du  nord-est 
se  leva,  refoulant  les  brouillards  vers  la  terre.  Nous  passions  dans 
ce  moment  à  demi-portée  de  canon  du  phare  de  l'île  de  May;  deux 
heures  ne  s'étaient  pas  écoulées,  que  les  matelots  du  navire  laissaient 
tomber  l'ancre;  nous  étions  arrivés  à  Leith. 

Au  moment  où  l'ancre  tomba ,  une  heure  du  matin  sonnait  aux 
horloges  de  Leith.  Il  n'y  avait  pas  à  songer  à  débarquer  à  cette  heure; 
tout  Leith  dormait,  car  à  Leith  on  est  régulier  comme  à  Edimbourg, 
et  d'ailleurs  comment,  dans  l'entrepont  du  navire,  démêler  son  ba- 
gage de  celui  de  cent  autres  passagers?  Un  grand  silence,  interrompu 
seulement  par  la  voix  monotone  des  gardiens  de  nuit,  régnait  sur  la 
ville  ;  ces  voix  répétaient  l'heure  que  sonnaient  tour  à  tour  les  hor- 
loges, et  dans  l'éloignement  semblaient  se  répondre  l'une  à  l'autre. 
Leith  à  cette  heure  présentait  l'aspect  d'une  grande  ville  ;  de  longs 
cordons  de  lumière,  formés  par  l'éclairage  au  gaz,  s'alongeaient 
dans  diverses  directions.  On  eût  dit  les  grandes  rues  de  Londres,  Re- 
Hcnt-Streei,  Oxford- Sircct,  Porilancl-Place.  C'étaient  les  rues  de  Leith, 
assez  courtes  du  reste,  mais  aboutissant  à  de  belles  avenues  qui  s'é- 
tendent jusqu'à  Edimbourg,  ou  New-Haven,  et  sont  éclairées  au  gaz. 
La  route  qui  joint  Leith  à  Edimbourg,  le  Pyrée  moderne  à  la  moderne 
Athènes,  était  surtout  étincelante  de  lumière.  Les  phares  de  la  ville, 
les  lanternes  des  bâtimens  des  docks,  près  de  nous  et  dans  le  lointain , 
les  lumières  d'Edimbourg  complétaient  l'illumination.  La  nuit  était 
froide  ;  après  quelques  instans  donnés  à  la  curiosité ,  voyant  qu'on 
ne  débarquerait  que  le  lendemain  au  point  du  jour,  je  traversai  les 
salons  du  navire  et  redescendis  dans  les  cabines  où  dormait  toute 
la  compagnie.  Je  m'étendis  dans  mon  cadre,  et,  doucementbercépar 
le  balancement  du  navire,  je  ne  tardai  pas  à  m'endormir.  La  nuit  était 
profonde  encore  quand  je  fus  éveillé  par  la  voix  de  mes  compagnons. 
—  A  touel?  criait  l'un,  et  le  steward  apportait  une  serviette.  —  Warm 
iraier  !  disait  l'autre ,  et  on  apportait  une  bouilloire.  Quelle  heure 
était- il  donc?  et  pourquoi  tout  ce  mouvement?  Je  pressai  le  bouton 
de  ma  montre  ;  six  heures  et  demie  sonnèrent.  Je  me  frottais  les 
yeux.  Ktait-il  possible?  six  heures  et  demie  du  matin  !  A  Londres 
à  six  heures  et  demie  il  faisait  grand  jour,  ici  les  ténèbres  étaient 
épaisses,  et  il  était  impossible  de  [s'habiller  sans  lumières.  C'est 
qu'en  moins  de  cinquante  heures  nous  avions  franchi  une  demi-dou- 
zaine des  degrés  qui  nous  séparent  du  pôle;  au  commencement  de  fé- 
vrier, nous  retrouvions  les  longues  nuits  du  commencement  de  jan- 
vier. Malgré  la  demi-obscurité  de  la  chambre  des  passagers,  mal 


24  REVUE    DE   PARIS. 

éclairée  par  les  lampes  de  nuit,  toute  la  compagnie  fut  bientôt  sur 
pied.  Nous  montâmes  sur  le  pont  que  les  vagues  lueurs  du  matin  com- 
mençaient à  éclairer.  Les  poulies  jouaient  vigoureusement  dans  les 
entreponts,  remontant  les  marchandises  et  les  bagages  des  passagers 
qu'on  y  avait  déposés.  L'opération  fut  longue;  il  fallait  démêler  sa 
propriété  de  la  propriété  de  cent  autres  compagnons  de  route.  Une 
heure  s'écoula  avant  que  nous  pussions  quitter  le  bâtiment;  le  jour 
était  enfin  arrivé.  En  ce  moment ,  de  petits  bateaux  que  la  vapeur 
faisait  mouvoir,  se  détachèrent  du  rivage,  et  tournant  autour  de 
notre  steamer,  vinrent  se  ranger  à  droite  et  à  gauche.  Les  dimensions 
naines,  l'agilité  de  ces  bateaux,  l'empressement  qu'ils  mettaient  à 
nous  accoster,  formaient  un  amusant  spectacle.  On  eût  dit  les  enfans 
de  notre  grand  navire  qui  venaient  le  fêter  à  son  arrivée.  Passagers, 
bagages,  marchandises,  furent  lestement  descendus  sur  les  petits 
steamers.  Les  petites  machines  jouèrent,  leurs  petites  ailes  battirent 
la  vague,  et  quelques  instans  après  nous  touchions  la  jetée  de  balsate 
de  Leith.  Le  vapeur  employée  à  conduire  jusqu'à  des  canots  nous 
avait  mis  en  goût;  arrivés  à  la  jetée,  nous  nous  attendions  à  trouver 
quelque  nouvelle  machine  à  vapeur  qui  nous  enlèverait,  passagers  et 
bagages,  pour  nous  déposer  dans  des  vaggons  dontle  vol  rapide  nous 
eût  portés  en  quelques  instans  au  centre  de  la  métropole  écossaise. 
Mais  il  n'en  fut  rien.  Leith,  que  ses  illuminations  au  gaz  faisaient 
paraître  si  vivante  la  nuit,  était  morte  le  matin.  Quelques  portefaix 
en  guenilles  se  montraient  seuls  dans  les  rues  presque  désertes.  Ils 
s'emparèrent  de  nos  bagages  qu'ils  déposèrent  dans  de  mauvais 
fiacres  pareils  à  ceux  qui  roulaient,  il  y  a  une  quinzaine  d'années, 
dans  les  rues  de  Paris,  c'est-à-dire  tout  délabrés,  sans  glaces,  d'une 
abominable  saleté,  et  traînés  par  des  espèces  de  poneys  de  réforme. 
In  de  ces  brillans  équipages  me  conduisit  plus  lestement  que  je  ne 
l'espérais  (car  de  Leith  à  Edimbourg  il  faut  toujours  monter)  dans 
Queen-Street ,  où  je  devais  trouver  un  gîte.  J'avais  négligé  Leith  que 
je  comptais  revoir  un  autre  jour. 

Frédéeuc  Mercey. 


LES 

DEUX  SŒURS.1 


Il  y  avait  trois  ans  passés  que  la  tristesse  et  l'ennui  avaient  con- 
duit Bussy  aux  eaux  de  Bagnères  de  Bigorre.  Jeune,  il  avait  aimé; 
jeune,  il  avait  souffert;  frappé  au  matin  de  la  vie  dans  ses  croyances 
les  plus  chères,  son  cœur  ne  s'était  point  relevé,  et  sa  jeunesse 
morne  et  désœuvrée  touchait  déjà  presque  à  son  déclin.  La  société 
des  eaux  était  nombreuse  et  brillante  :  Bussy  s'y  montra  comme  par- 
tout, réservé,  silencieux,  et  d'une  gravité  un  peu  théâtrale.  Quel- 
ques personnes  qui ,  l'année  précédente,  l'avaient  rencontré  aux 
bains  de  Lucques  et  qui  le  retrouvèrent  aux  Pyrénées,  le  surnom- 
maient Tristan  le  voyageur.  11  était  beau  d'ailleurs  et  sa  tristesse  allait 
bien  à  sa  beauté;  son  regard  était  fier,  mais  on  devinait  aisément  que 
l'amour  devait  en  adoucir  l'expression  impérieuse  et  sévère.  Ses 
lèvres  minces ,  qui  ne  souriaient  jamais ,  semblaient  un  arc  au  repos. 
Son  visage  était  pâle  :  les  femmes  lisaient  quelque  chose  de  fatal  sur 
son  front  dévasté. 

Parmi  celles  qui  se  disputaient  la  royauté  des  eaux,  plusieurs 
étaient  parées  de  charmes,  d'esprit  et  de  grâce;  mais  toutes  abdi- 
quèrent leurs  prétentions  aux  pieds  de  Mme  de  Belnave,  et  le  sceptre 
échut  à  la  seule  d'entre  elles  qui  ne  l'eût  point  sollicité.  Jeune,  belle, 
d'une  beauté  que  relevait  encore  un  air  de  souffrance  rêveuse,  Ma- 
rianna  apparut  à  Bagnères  comme  une  de  ces  créations  qu'enfante 

(1)  Ce  fragment  est  tiré  d'un  roman  que  M.  Jules  Sandeau  publiera  dans  les  premiers  jours 
de  février  1838,  sous  le  titre  de  Harianna,  chez  Henri  Dupuis,  rue  de  la  Monnaie,  11.  Ce 
nouvel  ouvrage,  supérieur  à  Madame  de  Sommerville  par  l'invention  et  par  le  style ,  nou6 
parait  appelé  à  un  succès  vraiment  littéraire. 


26  REVUE   DE   PARIS. 

seul  le  génie  des  poètes.  C'était  une  de  ces  âmes  qui  ne  doivent  rien 
au  monde  qui  ne  les  connaît  pas.  Elevée  aux  champs  qu'elle  déser- 
tait pour  la  première  fois,  ses  manières  offraient  un  singulier  mé- 
lange de  hardiesse  et  de  timidité  :  parfois  même  elles  affectaient  je 
ne  sais  quelle  brusquerie  pétulante  qui  venait  d'une  secrète  inquiétude 
et  d'une  ardeur  inoccupée.  Familière  et  presque  virile,  son  intimité 
était  d'un  facile  accès  ;  mais  sa  Gère  chasteté  et  son  instinctive  no- 
blesse mêlaient  au  laisser -aller  de  toute  sa  personne  des  airs  de 
vierge  et  de  duchesse  qui  contrastaient  d'une  façon  étrange  avec  son 
mépris  des  convenances  et  son  ignorance  du  monde  ;  et  si  nulle  ne 
savait  mieux  qu'elle  encourager  la  sympathie,  elle  savait  mieux  que 
toute  autre  commander  un  saint  respect.  Tout  révélait  en  elle  une 
nature  luxuriante  qui  s'agitait  impatiemment  sous  le  poids  de  ses 
richesses  inactives.  On  eût  dit  que  la  vie  circulait  frémissante  entre 
les  boucles  de  son  épaisse  et  noire  chevelure.  On  sentait  comme  un 
feu  caché  sous  cette  peau  brune,  fine  et  transparente.  Sa  taille  était 
frêle,  mais  soutenue  par  une  svelte  et  gracieuse  audace.  Son  front 
net  et  pur  disait  bien  que  les  orages  et  la  passion  n'avaient  point 
grondé  sur  cette  noble  tête;  mais  l'expression  de  sec  yeux,  brûlante, 
fatiguée,  maladive,  accusait  des  luttes  intérieures,  terribles,  inces- 
santes, inavouées. 

M.  de  Belnave  accompagnait  sa  femme.  C'était  un  homme  de  dis- 
tinction, d'un  abord  froid,  d'une  gravité  simple,  un  véritable  gen- 
tilhomme. Son  maintien  était  austère,  ses  traits  réguliers,  son  élé- 
gance compassée;  son  aspect,  ses  gestes,  son  langage  exhalaient  un 
parfum  d'aristocratie  native  que  n'avaient  pu  altérer  le  commerce  ni 
l'industrie.  Il  paraissait  se  ployer  avec  une  indulgence  paternelle  au 
caractère  de  Marianna,  et  la  chevaleresque  conflance  qu'il  mettait  en 
elle  honorait  également  l'un  et  l'autre  époux. 

M.  de  Belnave  était  propriétaire  des  forges  de  Blanforl ,  qu'il 
exploitait  avec  son  associé,  M.  Valtone.  M.  Valtone  avait  épousé  la 
sœur  de  Marianna ,  et  les  deux  ménages  vivaient  sous  le  même  toit , 
unis  par  le  double  lien  des  affections  et  des  intérêts.  Bien  que  d'une 
nature  moins  élevée  que  celle  de  M.  de  Belnave,  M.  Valtone  était 
d'une  haute  probité,  d'une  intelligence  active  et  rompue  aux  affaires, 
d'un  dévouement  à  toute  épreuve.  D'ailleurs  une  vieille  affection  liait 
ces  deux  hommes,  et  les  avait  faits  frères  bien  avant  le  mariage. 
Amis  d'enfance,  ils  avaient  grandi  côte  à  côte;  appuyés  l'un  sur 
l'autre,  ils  avaient  traversé  la  vie.  se  chauffant  au  même  soleil,  s'abri- 
tant  sous  le  même  manteau.  Pauvres,  le  travail  les  avait  enrichis; 


REVUE   DE   PARIS.  27 

après  des  années  laborieuses,  tous  deux  s'étaient  assis  dans  le  même 
bonheur.  Inaccessibles  aux  passions  de  l'oisive  jeunesse,  étrangers 
aux  calculs  d'une  ambition  peu  scrupuleuse,  ils  étaient  arrivés  au 
grand  jour,  tête  haute  et  par  le  droit  chemin.  C'est  que  la  fortune 
n'avait  pas  été  le  seul  but  de  leurs  communs  efforts  :  c'est  que  leur 
amitié  n'était  pas  une  de  ces  liaisons  complaisantes  qui  ne  vivent  que 
de  concessions  mutuelles.  Rigide  et  sévère,  elle  les  avait  faits  riches 
et  meilleurs.  Heureux,  on  les  vit  aussi  peu  embarrassés  de  leurs 
richesses  qu'ils  l'avaient  été  de  leur  pauvreté.  Us  répandirent  autour 
d'eux  l'aisance  et  le  bien-être  :  ils  employèrent  les  bras  inoccupés; 
Blanfort  prit  une  face  nouvelle.  Puis,  lorsqu'ils  eurent  assuré  le  pré- 
sent et  qu'ils  se  crurent  maîtres  de  l'avenir,  autant  que  chacun  ici-bas 
peut  se  croire  maître  du  lendemain,  ils  se  tournèrent  vers  le  ma- 
riage ,  l'envisageant  comme  un  devoir  propre  à  sanctifier  leurs  pro- 
spérités. Plus  âgé  que  M.  de  Belnave,  M.Valtone  se  maria  le  premier, 
et,  trois  ans  plus  tard,  M.  de  Belnave  épousa  la  belle-sœur  de  son 
associé.  Noëmi  et  Marianna  de  Vieilleville  appartenaient  à  l'une  des 
meilleures  familles  de  la  Creuse.  Elevées  à  la  campagne ,  sous  l'œil 
vigilant  de  leur  grand'  mère,  toutes  deux  étaient  nobles  et  belles,  et 
bien  que  leur  fortune  ne  répondît  pas  à  celle  des  deux  amis,  ceux-ci, 
en  les  épousant,  ne  songèrent  point  qu'ils  sacrifiaient  leur  intérêt  à 
leur  inclination ,  tant  ces  deux  filles  charmantes  leur  apportaient  de 
grâce,  d'esprit  et  de  tendresse. 

Les  premières  années  de  cette  double  union  avaient  été  fécondes 
en  beaux  jours.  Blanfort  est  un  joli  village  du  Berry  :  de  rustiques  ha- 
bitations semées  au  pied  d'une  colline,  entre  Argenton  et  Le  Blanc, 
se  mirent  dans  l'eau  de  la  Creuse,  qui  arrose  cette  partie  du  dépar- 
tement de  l'Indre  avant  de  se  jeter  dans  la  Vienne.  Les  forges  s'éten- 
dent sur  la  rive  opposée  et  donnent  au  paysage  un  aspect  animé,  pit- 
toresque et  presque  sauvage.  Sur  la  même  rive,  plus  avant  dans  les 
terres,  une  maison  de  construction  élégante  et  moderne  se  cache 
derrière  des  massifs  de  chênes,  d'ormes  et  de  trembles,  dont  le 
feuillage  amortit  le  bruit  étourdissant  des  cyclopes.  C'est  là  que  les 
deux  ménages  avaient  établi  leur  bonheur.  Mais,  à  leur  insu,  ce 
bonheur  était  déjà  bien  ébranlé ,  à  l'époque  où  M.  de  Belnave  avait 
accompagné  Marianna  aux  eaux  de  Bagnères  de  Bigorre. 

M.  de  Belnave  et  son  ami  étaient  deux  natures  inhabiles  aux  pué- 
rilités de  l'amour.  Trempés  de  bonne  heure  dans  la  réalité,  habitués 
à  traduire  leurs  sentimens  par  leurs  actions,  leur  tendresse,  rigide 
et  concise,  manquait  d'expansion  et  de  charmes.  Le  travail  les  avait 


28  REVUE   DE    PARIS. 

préservés  de  ces  désirs  sans  but,  de  ces  aspirations  tumultueuses 
qui  tourmentent  la  jeunesse  oisive.  Chez  eux  ,  la  passion  avait  revêtu 
les  formes  austères  du  devoir.  Ils  n'étaient  ni  rêveurs,  ni  poètes. 
L'aspect  d'un  beau  paysage  ne  les  jetait  pas  dans  de  ravissantes 
extases.  Le  bruit  des  forges  de  Blanfort  était  plus  doux  à  leurs 
oreilles  que  le  murmure  des  brises  printanières,  et  leurs  regards 
souriaient  plus  complaisamment  au  rouge  éclat  de  leurs  fourneaux 
qu'aux  rayons  argentés  de  la  lune,  glissant  le  soir  à  travers  les  aulnes. 
Mais  ils  aimaient  leurs  femmes  d'une  affection  vraie  et  profonde,  et 
jamais  l'humeur,  le  caprice  ou  l'ennui  n'altéraient  leur  immuable 
bonté.  Leur  amour  ne  se  perdait  jamais  dans  les  régions  éthérées; 
mais  Noëmi  et  Marianna  pouvaient  le  trouver  à  toute  heure  dans  le 
milieu  calme  et  serein  où  il  était  acclimaté. 

Noëmi  s'était  pliée  sans  efforts  apparens  aux  exigences  de  la  vie 
conjugale.  Sa  jeunesse  avait  été  religieuse,  occupée;  et,  soit  que  ses 
rêves  n'allassent  pas  au-delà  de  son  horizon ,  soit  qu'elle  les  retînt 
prisonniers  dans  son  sein  et  que  Dieu  eût  mis  en  elle  une  de  ces  âmes 
résignées  qui  ne  se  confient  point  à  la  terre,  soit  enfin  qu'elle  fût 
née  pour  cette  condition  silencieuse  et  bornée  qui  s'appelle  la  vie 
domestique  ,  toujours  est-il  que  sa  chaste  beauté  avait  su  conserver 
l'éclatante  blancheur  du  lis,  ses  yeux  l'azur  du  ciel,  ses  lèvres  le 
sourire  des  anges ,  et  que  son  bonheur  semblait  suffire  à  la  modestie 
de  son  ambition. 

Il  n'en  fut  pas  ainsi  de  sa  sœur.  Le  silence  des  champs,  l'étude, 
la  rêverie,  la  lecture,  avaient  développé,  dans  Marianna,  plus  de 
force  que  de  tendresse,  plus  de  curiosité  que  de  sensibilité  vraie. 
Elle  n'avait  vécu  jusqu'alors  que  dans  le  monde  des  chimères.  Seule, 
au  bord  de  la  Creuse,  sur  le  flanc  des  coteaux,  le  long  des  haies 
verdoyantes,  elle  s'était  arrangé  d'avance  une  existence  héroïque, 
toute  remplie  de  beaux  dévouemens  et  de  sublimes  sacrifices.  Elle 
avait  entrevu  des  luttes,  des  combats,  des  amours  traversés,  des 
félicités  tourmentées.  Avant  d'avoir  joui ,  elle  avait  tout  épuisé;  elle 
avait  traduit  l'avenir  en  poème.  Lorsqu'il  lui  fallut  descendre  de  cet 
empyrée  dans  l'atmosphère  tempérée  de  Blanfort,  celte  ame  dut  se 
sentir  pénétrée  d'un  froid  mortel.  L'affectueuse  bonté  de  M.  de  Bel- 
nave  ne  ressemblait  en  rien  aux  passions  orageuses  que  Marianna 
avait  entendues  gronder  dans  ses  songes.  M.  de  Belnave  lui-même, 
malgré  la  distinction  de  ses  manières ,  ne  pouvait  guère  être  comparé 
aux  figures  poétiques  qui  avaient  visité  la  solitude  de  cette  enfant. 
Toutefois,  le  changement  de  lieu  et  de  position,  la  joie  de  retrouver 


REVUE    DE   PARIS.  29 

Noëmi,  l'espèce  de  solennité  qui  entoure  les  premiers  mois  du  ma- 
riage, les  soins  affectueux  de  M.  de  Belnave,  les  prévenances  frater- 
nelles de  M.  Valtone,  l'activité  qui  régnait  à  Blanfort ,  le  bruit  des 
forges,  le  mouvement  de  l'industrie,  tous  ces  accidens  d'une  vie 
nouvelle  aplanirent  pour  Marianna  le  rude  passage  des  rêves  à  la 
réalité.  D'ailleurs  ,  les  premiers  transports  de  M.  de  Belnave  se  mon- 
trèrent chaleureux,  sinon  exaltés.  Vivement  épris  de  sa  jeune  et 
belle  épouse,  on  le  vit  se  livrer  presque  exclusivement  aux  préoc- 
cupations de  son  bonheur,  et  la  première  année  de  cette  union ,  sans 
réaliser  toutes  les  espérances  de  Marianna,  donna  cependant  une 
ample  moisson  d'heureux  jours.  Mais  comme  la  vie  ne  saurait  se 
passer  à  parler  d'amour,  M.  de  Belnave  reprit  bientôt  ses  habitudes 
froides  et  laborieuses,  et,  s'autorisant  de  la  sincérité  de  son  affection 
pour  se  dispenser  du  soin  de  la  manifester,  il  laissa  Marianna  se 
dévorer  en  silence.  Les  sources  de  tendresse  étaient  toujours  en  lui; 
mais,  au  lieu  de  s'épancher,  les  eaux  dormaient  dans  le  creux  du 
rocher. 

M.  de  Belnave  fut  coupable.  L'amour,  comme  la  divinité  du  sein  de 
laquelle  il  émane,  demande  un  culte  extérieur.  Si  les  amans  font  à  la 
passion  la  part  trop  large  et  trop  belle,  les  maris  la  lui  mesurent 
avec  une  parcimonie  sordide.  C'est  là  ce  qui  les  perd  tous.  La  paresse 
et  la  vanité  encouragent  leur  froideur  et  bercent  leur  indifférence. 
Ils  présument  tellement  de  leurs  charmes,  qu'ils  ne  songent  pas  même 
à  les  faire  valoir.  Avoir  leur  aveugle  confiance,  il  semble  qu'ils  aient 
constitué  leurs  femmes  en  majorats  et  qu'elles  soient  inaliénables. 
Que  peuvent  cependant  ces  créatures  négligées  ,  qui  ont  vingt-quatre 
heures  par  jour  à  donner  aux  pensées  d'amour?  que  peuvent-elles 
contre  la  séduction  qui  s'offre  à  elles  parée  de  tous  les  artifices  du 
cœur,  de  toutes  les  grâces  du  langage?  Bésistent-elles?  Les  maris 
n'en  savent  gré  qu'à  leur  mérite,  et  ne  pardonneraient  pas  au  triomphe 
d'avoir  coûté  de  sérieux  efforts.  Qu'elles  succombent,  ils  se  révoltent 
et  s'indignent.  Il  a  fallu  un  rival  de  chair  et  d'os  pour  éveiller  leur 
jalousie  et  fouetter  leur  ame  engourdie.  Eh!  malheureux!  vous 
ignorez  que  ce  rival  n'a  fait  que  succéder  à  mille  autres ,  tous  plus 
jeunes,  tous  plus  aimés.  Ces  rivaux  mystérieux  étaient  les  fantômes 
évoqués  par  la  tristesse  et  l'ennui.  Que  de  fois  vos  femmes  n'ont-clles 
pas  senti,  durant  les  longs  jours  d'abandon,  leurs  lèvres  pâlir  et 
trembler  sous  des  baisers  rêvés  qui  n'étaient  pas  les  vôtres  !  Que  de 
fois  n'ont-ell<*s  pas  pressé  sur  leur  sein  de  brûlantes  images  qui  ne 
vous  ressemblaient  pas  1  Pourquoi  donc  étiez-vous  si  tranquilles 


•10  REVUE   BE    PARIS. 

alors  ?  Ou  vous  soupçonniez  ces  infidélités  de  la  pensée,  et  dans  votre 
sécurité  vous  n'étiez  que  des  fous  ;  ou  vous  imaginiez  que  vos  épouses 
délaissées  ne  peuplaient  leurs  heures  solitaires  que  de  votre  souvenir 
adoré,  et  dans  votre  présomption  vous  n'étiez  que  des  sots. 

M.  de  Belnave  était  tout  simplement  ce  que  nous  pourrions  appeler 
un  cœurmuet,  une  ame  silencieuse.  L'extrême  exaltation  deM  .rianna 
aurait  suffi  pour  le  compléter.  Le  temps  seul  pouvait  corriger  ces 
deux  natures  et  fondre  dans  un  rapport  égal  leurs  défauts  et  leurs 
qualités.  Mais  les  âmes  enthousiastes  ne  savent  pas  attendre.  Marianna 
s'exagéra  la  froideur  de  son  mari.  Abandonnée  à  elle-même,  son 
imagination,  un  instant  assoupie,  se  réveilla  plus  vive  et  plus  fou- 
gueuse; son  cœur,  qui  ne  trouvait  plus  d'alimens,  se  consuma.  Au 
lieu  d'apprendre  à  jouir  des  biens  qu'elle  avait  sous  la  main ,  elle 
s'étudia  à  les  méconnaître.  Le  bonheur  était  près  d'elle,  elle  s'épuisa 
à  le  chercher  dans  les  espaces  imaginaires.  Qui  n'eût  cru  à  la  félicité 
de  cette  femme?  Elle  seule  n'y  croyait  pas.  Le  calme  plat  de  ses  jours 
pesait  sur  elle  comme  un  manteau  de  plomb.  Elle  sentait  en  elle-même 
une  énergie  à  soulever  les  montagnes,  et  elle  étouffait  dans  le  cercle 
étroit  de  ses  devoirs.  Entourée  de  toutes  les  joies  du  luxe  et  du 
bien-être ,  elle  eût  donné  tous  ces  trésors  pour  une  vie  pauvre,  mais 
aventureuse  et  libre.  Cette  enfant  demandait  la  liberté,  et  n'avait 
jamais  connu  la  servitude;  mais  elle  avait  besoin  d'outrager  sa  des- 
tinée, tant  son  ame  ennuyée  était  avide  de  douleur.  Fatiguée  du  re- 
pos, elle  eût  voulu  remuer  à  tout  prix  les  eaux  dormantes  de  sa  vie. 
L'inaltérable  bonté  de  M.  de  Belnave  l'irritait.  Peut-être  eût-elle 
préféré  un  mari  brutal  et  jaloux;  véritablement  malheureuse,  elle  se 
serait  trouvée  moins  misérable. 

C'était  à  Noëmi  que  Marianna  confiait  ses  ennuis,  ses  tristesses, 
son  cœur  agité,  et  ses  vagues  inquiétudes,  ses  aspirations  brûlantes. 
M"e  Valtone  l'écoutait  d'un  air  doux  et  mélancolique;  puis,  par  de 
tendres  conseils,  par  des  paroles  toutes  pleines  d'une  sagesse  indul- 
gente et  bonne  ,  elle  essayait  de  réprimer  les  écarts  de  cette  imagi- 
nation; elle  s'efforçait  de  la  ramener  au  sentiment  de  son  bonheur, 
à  une  appréciation  plus  juste  et  plus  sensée  des  choses  d'ici-bas.  Sa 
voix  était  grave,  ses  discours  prudens  et  maternels  :  car  Noëmi 
comptait  quelques  années  de  plus  que  M""  de  Belnave,  et  son  âge, 
autant  que  sa  raison  précoce,  lui  donnait  sur  sa  sœur  une  autorité 
de  mère.  Parfois  cette  raison  parvenait  à  contenir  les  élans  de  Ma- 
rianna; parfois  aussi  la  sérénité  de  Noëmi,  la  sainteté  de  ses  exem- 
ples, la  modestie  de  ses  désirs,  exerçaient  d'heureuses  influences,  et 


REVUE  DE   PARIS.  31 

la  paix  semblait  rentrer  dans  cette  ame  tourmentée.  Mais  ce  n'était 
qu'un  calme  passager  que  troublaient  bientôt  de  nouveaux  orages. 
C'était  alors  que  Mme  Yaltone  osait  se  montrer  plus  sévère  ;  mais  ses 
enseignemens  ne  trouvaient  plus  qu'un  esprit  rebelle ,  et  Marianna 
croyait  justifier  ses  douleurs  en  les  déclarant  incomprises. 

M.  de  Belnave,  qui  aimait  sérieusement  sa  femme,  était  loin  de 
soupçonner  tant  de  luttes  et  tant  de  misères  ;  pour  M.  Valtone ,  il  en 
était  plus  loin  encore.  Le  travail  absorbait  exclusivement  ces  deux 
hommes  et  ne  leur  laissait  guère  le  loisir  de  fouiller  les  abîmes  du  cœur. 

Plusieurs  années  s'écoulèrent  ainsi,  sans  apporter  aucune  modifi- 
cation bien  remarquable  dans  la  situation  des  deux  ménages.  C'étaient 
toujours  le  même  calme  et  la  même  uniformité,  le  même  ciel  et  les 
mêmes  ombrages.  M.  de  Belnave  et  son  associé  avaient  achevé  de  se 
pétrifier  dans  la  réalité.  Ils  s'étaient  habitués  à  regarder  leurs  femmes 
comme  des  meubles  propres  et  luisans  qui  faisaient  honneur  à  leur 
maison,  et  qui  n'exigeaient  aucun  frais  d'entretien.  Noëmi  tenait  le 
sceptre  domestique  avec  une  fermeté  qui  n'excluait  en  elle  aucun 
charme.  Pour  Marianna ,  elle  posait  dans  la  petite  colonie  comme  une 
oeuvre  d'art,  comme  une  belle  inutilité.  Le  dessin,  le  piano,  la  lec- 
ture des  romans  modernes,  les  courses  à  cheval ,  les  promenades 
solitaires,  remplissaient  ses  journées  oisives.  Elle  avait  su  conserver 
d'ailleurs  une  humeur  douce,  un  caractère  égal,  et  M.  de  Belnave 
n'imaginait  pas  que  sa  femme  pût  ne  pas  être  heureuse.  Oui ,  sans 
doute,  elle  était  heureuse!  mais  elle  mourait  d'ennui. 

Un  soir,  Marianna  se  croyait  seule  dans  sa  chambre.  Accoudée  sur 
l'appui  de  sa  fenêtre  ouverte,  elle  contemplait  le  soleil  qui  descendait 
derrière  les  coteaux  couronnés  de  pampres.  La  nature,  fatiguée  de 
parfums,  de  chaleur  et  de  vie,  semblait  se  reposer  des  voluptés  du 
jour.  Bientôt  les  brises  de  la  nuit  se  levèrent  :  le  feuillage,  ranimé 
par  leurs  fraîches  haleines ,  frissonna;  les  rainettes  chantèrent  sur  le 
bord  des  étangs,  et  les  notes  du  rossignol  éclatèrent  à  de  longs  in- 
tervalles. L'air  était  chargé  d'enivrantes  senteurs.  On  entendait  au 
loin  le  bruit  des  écluses,  les  aboiemens  des  chiens,  et  ces  mille  ru- 
meurs pleines  de  mélancolie  et  de  mystère  qui  s'élèvent  des  champs 
endormis.  La  lune  reposait  sur  les  prairies  qu'elle  inondait  de  sa 
blanche  lumière;  les  étoiles  étincelaient  au  ciel  ;  la  rivière  se  dérou- 
lait, comme  un  ruban  d'argent,  à  travers  les  plaines  murmurantes. 
Nuits  fatales  aux  cœurs  solitaires!  Marianna  pressa  sa  poitrine  avoc 
désespoir,  comme  pour  y  refouler  d'inutiles  désirs;  puis,  se  jetant 
sur  son  lit ,  elle  fondit  en  larmes. 


32  REVUE  DE  PARIS. 

Ce  spectacle  fut  nouveau  pour  M.  de  Belnave  qui  venait  d'entrer 
dans  la  chambre  de  sa  femme.  11  lui  prit  la  main,  et  d'une  voix  affec- 
tueuse : 

—  Tu  pleures,  lui  dit-il;  qu'as-tu? 

—  Rien ,  répondit-elle  en  essuyant  ses  yeux. 

Il  insista,  mais  vainement.  Sa  sollicitude  alarmée  s'adressa  à  Noëmi. 
Mme  Valtone  répondit  timidement  que  Marianna  s'ennuyait  peut-être. 
Le  lendemain  ,  M.  de  Belnave  offrit  à  sa  femme  le  choix  des  distrac- 
tions, et,  huit  jours  après,  une  chaise  de  poste  les  emportait  tous 
deux  au  pied  des  Pyrénées. 

George  et  Marianna  se  rencontrèrent  à  Bagnères.  Ces  deux  ennuis 
devaient  se  comprendre  l'un  l'autre  :  ils  se  comprirent.  Marianna  vit 
bientôt  apparaître  les  rives  enchantées  qu'elle  n'avait  jusqu'alors 
entrevues  que  dans  ses  songes.  La  poésie  des  lieux ,  la  majesté  des 
monts,  l'entraînement  d'une  société  nouvelle,  les  hommages  qui 
s'attachaient  à  ses  pas,  les  fêtes  brillantes,  les  excursions  aventu- 
reuses, qu'autorise  la  vie  des  eaux,  toujours  indépendante  et  libre, 
tout  concourut  à  l'égarer  et  à  la  perdre.  Ses  vœux  inexaucés  trou- 
vèrent dans  Bussy  des  sympathies  intelligentes.  Ses  pensées  les  plus 
mystérieuses,  ses  plus  confuses  espérances  lui  furent  traduites  dans 
un  langage  passionné.  George  lui  formula  son  cœur;  puis  il  pleura 
sur  elle.  Elle  était  une  de  ces  âmes  d'élite  qui  portent  la  peine  de  leur 
haute  origine,  un  ange  solitaire  perdu  parmi  les  hommes,  une  exilée 
du  ciel  qui  se  souvient  de  la  patrie  absente.  Puis,  après  s'être  em- 
paré des  tristesses  de  Marianna  et  lui  en  avoir  fait  les  honneurs,  il 
raconta  les  siennes.  Il  chanta  les  douleurs  de  ses  jeunes  années  : 
amour  méconnu,  conûance  trahie,  liaison  brisée!  Il  étala  des  plaies 
encore  saignantes  et  pleura  sur  lui-même.  Il  exagéra  ses  regrets  avec 
art;  il  exploita  les  malheurs  d'une  vieille  passion  au  profit  d'une  pas- 
sion nouvelle.  Mme  de  Belnave  écoulait  Bussy  avec  ce  curieux  intérêt 
qui  s'attache  au  voyageur  revenu  des  contrées  lointaines;  et  c'était 
dans  l'atmosphère  embrasée  des  bals,  plus  souvent  dans  les  vallées 
chauffées  aux  rayons  du  midi,  au  bruit  des  cascades  mugissantes, 
c'était  sous  le  soleil  de  l'amoureuse  Espagne,  que  George  et  Ma- 
Tianna,  détachés,  comme  à  leur  insu,  des  caravanes  qui  visitaient 
les  monts,  s'abandonnaient  follement  aux  dangers  de  ces  confidences  ! 
Impatiente  d'apprendre  et  de  connaître,  Marianna  enviait  l'expérience 
de  Bussy;  lassé  de  tout,  George,  de  son  côté,  enviait  à  Marianna 
son  heureuse  ignorance.  Mme  de  Belnave  était  aitérée  des  eaux  amères 
de  la  vie;  il  fallait  à  George  de  pures  et  fraîches  ondes  où  son  cœur 


REVUE   DE    PARIS.  33 

pùl  se  régénérer.  L'un  avait  la  science  et  l'autre  la  jeunesse.  Il  n'était 
pas  bien  difficile  de  prévoir  que  ces  deux  natures  chercheraient  à  se 
compléter  par  l'échange  de  leurs  trésors,  et  finiraient  par  s'absorber 
dans  un  même  amour.  Mmc  de  Belnave  aima,  et  Bussy  crut  aimer. 
Comme  lui,  qui  n'a  pris  ses  regains  pour  l'espoir  d'une  moisson  nou- 
velle? Hélas!  nous  sommes  tous  ainsi.  Nous  ne  renonçons  point  do- 
cilement aux  illusions  qui  vont  nous  échapper.  Avant  de  se  glacer  et 
de  s'endormir  du  repos  éternel,  le  cœur  se  révolte  et  se  débat  long- 
temps sous  la  main  de  fer  qui  l'opprime.  Il  essaie  encore  ses  forces 
expirantes,  et  presque  toujours  il  entraîne  avec  lui  dans  la  tombe  le 
jeune  cœur  qui  n'a  pu  le  sauver. 

Cependant,  que  faisait  M.  de  Belnave?  Il  favorisait  de  la  meilleure 
grâce  du  monde  un  bonheur  qui  n'était  pas  le  sien.  Bussy,  bien  qu'il 
ne  procédât  ni  de  don  Juan  ni  de  Lovelace,  possédait  toutefois  les 
premiers  éiémens  de  la  séduction.  Il  débuta  fort  habilement  par 
capter  l'amitié  de  M.  de  Belnave  :  ruse  assez  commune  aux  amans, 
qu'on  flétrirait  du  nom  de  lâche  perfidie,  s'il  s'agissait  de  dérober 
un  secret  d'industrie  à  quelque  commerçant,  mais  qui  devient  une 
gentillesse  dès  qu'il  s'agit  seulement  de  tromper  un  mari  et  de  lui 
voler  sa  femme.  Le  manuel  de  l'adultère  diffère,  sur  plusieurs  points, 
de  celui  des  honnêtes  gens. 

Hâtons-nous  de  dire  que  le  bonheur  de  Bussy  se  réduisit  aux  effu- 
sions du  sentiment.  Ce  n'est  pas  que  George  fût  homme  à  se  con- 
tenter de  joies  purement  extatiques;  mais  il  y  avait  dans  Marianna 
une  chasteté  sauvage  qui  dominait  sans  efforts  toutes  les  phases  de 
la  passion.  Pareil  à  la  flamme  du  bois  d'aloës,  qui  ne  donne  point 
de  fumée,  l'amour  brûlait  dans  ce  cœur  sans  en  ternir  l'éclat,  sans 
en  altérer  la  pureté.  Marianna  ne  soupçonnait  même  pas  que  cet 
amour  pût  être  criminel,  et  elle  s'abandonnait  sans  crainte  aux 
charmes  d'une  liaison  qui  devait  la  perdre  plus  tard.  Mais  il  en  est 
toujours  ainsi  :  les  brises  du  rivage  sont  douces  et  parfumées;  la 
vague  déferle  mollement  sur  la  plage;  la  mer  chatoie  sous  l'azur  du 
ciel.  Nous  partons,  nous  nous  aventurons  gaiement  sur  ces  ondes 
unies  comme  une  glace.  Comment  prévoir  que  le  vent,  qui  joue  dans 
nos  voiles,  nous  brisera  contre  les  récifs,  et  que  le  (lot  qui  nous  ca- 
resse doit  nous  jeter  un  jour,  tout  meurtris,  sur  la  grève? 

La  saison  des  bains  expirait.  M.  de  Belnave  aurait  failli  à  sa  des- 
tinée, s  il  n'eût  engagé  Bussy  à  venir  passer  l'automne  à  Blanfort. 
Il  lui  offrit  l'hospitalité  avec  insistance.  George  s'était  donné  pour 
un  amant  passionné  de  la  métallurgie.  A  l'entendre,  la  célébrité  des 

TOME   XLVIII.      ni<:EMni\E.  3 


34  REVUE    DE    PARIS. 

forges  de  Blanfort  était  allée  jusqu'à  lui.  Il  avait  un  oncle  maître  de 
forges  dans  le  Jura,  et  il  était  curieux  de  comparer  le  minerai  du 
Berry  à  celui  de  la  France-Comté;  curieux  surtout,  ajoutait-il,  de 
cultiver  la  connaissance  d'un  homme  aussi  distingué  que  l'était  M.  de 
Belnave.  Il  devait  rester  encore  quelques  semaines  dans  les  Pyré- 
nées; mais,  en  retournant  à  Paris,  il  serait  heureux  de  se  détourner 
de  sa  route  pour  recueillir  sur  son  passage  les  bénéfices  d'une  hos- 
pitalité qui  lui  était  offerte  avec  tant  de  grâce.  Marianna  en  ressentit 
moins  de  joie  que  de  tristesse.  Elle  comprit  que  Bussy  se  jouait  de 
M.  de  Belnave,  et  son  cœur  fut  blessé  dans  la  dignité  de  son  époux. 
Cette  dignité,  qui  l'avait  compromise?  Qui  avait  autorisé  Bussy  à  la 
méconnaître?  Elle  fit  un  retour  sur  elle-même  et  se  reconnut  cou- 
pable. Mais  pour  cette  ame  avide  d'émotions  de  tout  genre,  le  re- 
mords naissant  assaisonnait  les  jouissances,  et,  en  les  troublant,  les 
lui  faisait  plus  chères. 

Les  deux  époux  partirent.  Tout  avait  pris  pour  Marianna  une  face 
nouvelle.  Les  beautés  de  la  route ,  qu'elle  avait  à  peine  remarquées 
en  allant  de  Blanfort  à  Bagnères,  la  plongèrent,  au  retour,  dans  un 
muet  enchantement.  Il  lui  semblait  que  la  terre  venait  de  fleurir,  que 
le  ciel  s'était  paré  d'un  éclat  plus  doux,  et  que  les  bois ,  les  champs 
et  les  coteaux  avaient,  pour  la  voir  passer,  revêtu  leurs  habits  de 
fête.  Quel  changement  s'était  opéré  dans  son  existence?  Qu'attendait- 
elle  de  l'avenir?  où  allaient  ses  espérances?  Elle  l'ignorait  elle-même. 
Elle  vivait  dans  l'heure  présente.  Elle  se  disait  bien  que  la  fin  de 
l'automne  amènerait  George  à  Blanfort  :  mais  quand  même  cette 
joie  n'eût  pas  été  promise  à  son  espoir,  sa  félicité  n'en  aurait  été  ni 
moins  complète  ni  moins  enivrante.  Elle  aimait,  elle  était  aimée;  ces 
deux  mots  résumaient  tout  pour  elle.  Elle  voyait  Bussy,  elle  enten- 
dait sa  voix,  et  tout  son  être  s'abîmait  dans  un  sentiment  de  béati- 
tude, large  et  profond  comme  le  ciel. 

Après  avoir  traversé  les  champs  de  la  Vienne  et  brûlé  le  pavé  de 
la  petite  ville  du  Blanc,  la  chaise  de  poste  côtoya  le  cours  de  la 
Creuse.  Bientôt  le  bruit  des  marteaux,  retentissant  sur  les  enclumes, 
troubla  le  silence  de  l'air,  et  les  maisons  groupées  au  pied  de  la  col- 
line apparurent  tapies  dans  la  verdure,  comme  des  nids  d'oiseaux 
dans  un  buisson.  C'était  Blanfort.  La  voiture  s'arrêta,  et  Marianna 
tomba  dans  les  bras  de  sa  sœur.  Elle  l'embrassa  avec  effusion;  tout 
ce  qu'elle  aimait  lui  était  devenu  plus  cher.  Les  eaux  de  la  rivière  lui 
parurent  plus  limpides,  ses  prés  plus  verts,  sa  maison  plus  riante. 
Elle  visita  avec  des  transports  d'enfant  tous  les  lieux  où  elle  avait 


REVUE   DE  PARIS.  35 

semé  tant  d'ennuis  dévorans,  tant  de  sombres  tristesses.  Il  y  avait  en. 
elle  une  plénitude  de  délices  qui  débordait  sur  toute  chose.  Elle  se 
senta;t  si  heureuse,  qu'elle  croyait  communiquer  à  chaque  objet  des 
parcelles  de  son  bonheur;  car,  dans  nos  grandes  joies,  comme  dans 
nos  grandes  douleurs,  nous  imaginons  toujours  que  la  nature  sym- 
pathise avec  les  dispositions  de  notre  ame.  Tristes,  tout  pleure  avec 
nos  larmes  :  le  ruisseau  se  plaint  aux  cailloux  de  son  lit  ;  la  bise  gémit 
et  sanglotte,  les  saules  se  penchent  éplorés  sur  le  rivage.  Joyeux, 
tout  s'égaie  avec  nous  :  le  ruisseau  gazouille,  le  ciel  regarde  la  terre 
avec  amour,  et  les  saules  livrent  aux  baisers  du  vent  leur  feuillage 
pâle  de  volupté. 

Il  eût  été  bien  facile  à  M.  de  Belnave  d'exploiter  à  son  profit  ce 
retour  de  Marianna  à  la  vie  et  à  la  jeunesse;  en  donnant  à  sa  ten- 
dresse plus  d'expansion ,  de  chaleur  et  de  grâce,  il  eût  bien  aisément, 
sans  doute,  ramené  cette  flamme  égarée  au  foyer  du  devoir.  Mais  il 
ne  soupçonnait  rien ,  ne  prévoyait  rien.  A  peine  de  retour  à  Blanfort, 
il  ne  s'occupa  qu'à  réparer  le  temps  qu'il  avait  perdu  à  Bagnères,  et 
Marianna  ne  fut  pas  plus  distraite  dans  son  bonheur  qu'elle  ne  l'avait 
été  dans  sa  tristesse.  Mme  de  Belnave  n'était  pas  indifférente  à  son 
mari;  loin  de  là!  M.  de  Belnave  aimait  sa  femme,  et  l'aimait  certai- 
nement beaucoup.  Si  Marianna  l'eût  exigé,  il  l'aurait  conduite  au 
pied  du  Caucase  tout  aussi  bien  qu'au  pied  des  Pyrénées.  Mais  il 
ignorait,  hélas  !  qu'il  n'en  est  pas  de  l'amour  comme  du  courage;  que 
l'amour  qui  ne  cherche  point  à  se  faire  valoir,  c'est-à-dire  qui  n'est 
ni  fanfaron,  ni  menteur,  ni  bavard,  est,  en  général,  quelque  chose 
de  fort  insignifiant  et  d'assez  maussade,  et  qu'une  tirade  poétique, 
un  regard  fatal,  un  soupir  étouffé,  ont  presque  toujours  disputé 
victorieusement  les  cœurs  féminins,  — je  parle  des  plus  sages,  des 
plus  prudens  et  des  plus  rebelles,  —  au  dévouement  sans  ostentation 
d'une  paisible  et  bourgeoise  affection. 

Le  changement  opéré  dans  Marianna  n'échappa  point  à  M""'  Val- 
tone,  qui  l'observa  d'abord  avec  joie,  mais  qui,  plus  clairvoyante 
que  M.  de  Belnave,  en  soupçonna  bientôt  la  véritable  cause.  Dans  le 
récit  détaillé  que  Marianna  fit  à  sa  sœur  de  son  si' jour  à  Bagnères, 
de  ses  plaisirs,  de  ses  excursions,  George  Bussy  se  trouva  toujours 
sur  le  premier  plan,  et  ce  nom  de  Bussy  revint  si  souvent  dans  les 
discours  de  Marianna,  qu'il  finit  par  éveiller  dans  l'esprit  de  Nocmi 
une  vague  inquiétude.  Celte  inquiétude  se  changea  presque  en  un 
sentiment  d'effroi,  quand  Noëmi  apprit  que  cet  étranger  était  attendu 
à  Blanfort.  Toutefois  elle  ne  sollicita  point  les  confidences  de  sa  sœur; 

3. 


36  REVUE   DE   PARIS. 

ces  confidences  l'auraient  obligée  peut-être  à  dispenser  le  blâme  ou 
le  conseil,  et  elle  savait  combien  cette  nature  était  ombrageuse  et 
jalouse  de  sa  fière  liberté  ;  elle  savait  qu'en  lui  signalant  le  danger, 
elle  éveillerait  dans  ce  cœur  plus  d'audace  que  de  prudence.  Elle 
résolut  d'étudier  le  mal  avec,  circonspection,  de  veiller  sur  Marianna 
à  l'insu  d'elle-même  et  de  la  couvrir  d'une  mystérieuse  égide,  se 
promettant  d'avoir  recours  à  des  moyens  plus  efficaces,  si  le  danger 
devenait  trop  imminent. 

Une  lettre  de  George  annonça  son  arrivée  à  Blanfort.  Au  jour  in- 
diqué, M.  de  Belnave  alla  lui-même  au  Blanc  pour  accueillir  le  voya- 
geur. On  touchait  alors  à  la  fin  de  septembre;  la  saison  était  belle, 
les  coteaux  commençaient  à  se  parer  des  mille  teintes  de  l'automne. 
Durant  le  court  trajet  de  la  ville  au  village,  George  acheva  de  con- 
quérir les  bonnes  grâces  de  M.  de  Belnave.  11  admira  le  pays,  moins 
en  artiste  qu'en  agronome.  Il  s'extasia  moins  sur  la  beauté  des  sites 
que  sur  l'entretien  des  prairies.  Il  professa  pour  les  travaux  et  pour 
les  plaisirs  de  la  vie  champêtre  une  chaleureuse  sympathie.  11  dis- 
serta longuement  sur  J'importalion  et  sur  l'exportation  des  fers.  l\ 
sut  découvrir  le  filon  des  opinions  politiques  de  son  hôte  et  l'exploiter 
avec  un  art  merveilleux.  Enfin ,  il  parla  sur  tout  avec  une  gravité 
qui  plut  singulièrement  à  M.  de  Belnave,  et  quoique  Bussy  fût  bien 
près  de  franchir  le  seuil  qui  sépare  la  jeunesse  de  la  \irililé,  l'hon- 
nête maître  de  forges  s'étonna  de  trouver  dans  un  homme  si  jeune 
un  jugement%i  mûr,  dans  un  enfant  du  siècle  une  raison  si  désinté- 
ressée. Tout  en  causant ,  ils  arrivèrent  à  Blanfort.  Marianna,  Noëmi 
et  M.  Valtone  les  attendaient  sur  le  bord  de  la  route.  Marianna  tres- 
saillit, et  tout  son  cœur  passa  sur  sa  figure.  M.  Valtone  accueillit 
l'étranger  avec  une  cordiale  politesse.  Mais,  chose  étrange!  à  peine 
George  et  Noëmi  se  furent-ils  envisagés  l'un  l'autre  qu'ils  se  devi- 
nèrent. Noëmi  comprit  que  son  instinct  ne  l'avait  pas  trompée,  et  que 
c'était  bien  là  l'ange  du  mal  qui  poursuivait  la  perte  d'une  ame;  et, 
de  son  côté,  en  voyant  celte  blanche  créature,  au  front  calme  et 
limpide,  au  port  grave,  au  maintien  céleste,  en  la  voyant  près  de  sa 
sœur,  qu'elle  semblait  envelopper  d'invisibles  ailes,  George  comprit 
que  c'était  là  l'ange  gardien  qui  devait  lui  disputer  sa  proie.  Dès  les 
premiers  instans,  il  s'établit  entre  ces  deux  êtres  une  lutte  secrète, 
et  le  premier  regard  qu'ils  échangèrent  fut  comme  un  regard  de  défi . 

Bussy  avait  compté  sur  de  faciles  joies;  il  essuya  des  déceptions 
de  tout  genre.  Venu  à  Blanfort  avec  la  pieuse  intention  de  continuer 
le  grand  œuvre  qu'il  avait  entamé  à  Bagnères ,  il  vit  échouer  tous 


REVUE   DE   PARIS.  37 

ses  projets  :  arrivé  le  cœur  plein  d'espoir,  il  partit  la  rage  dans  le 
cœur.  En  voici  la  cause  : 

J'ai  dit  que,  durant  le  trajet  du  Blanc  à  Blanfort,  George,  qui  s'était 
donné  déjà  pour  un  grand  métallurgiste,  avait  eu  l'imprudence  de 
professer  un  vif  amour  pour  les  travaux  rustiques  et  pour  les  plaisirs 
champêtres.  M.  de  Belnave  le  présenta  donc  à  son  associé  comme  un 
amant  des  métaux ,  de  l'agriculture  et  de  la  chasse.  M.  Valtone  était 
précisément  un  agronome  fanatique,  et  de  plus  un  véritable  des- 
cendant de  Nemrod.  De  son  côté,  M.  de  Belnave  était  passionné 
pour  son  industrie.  Tous  deux,  chacun  dans  sa  spécialité,  cherchè- 
rent à  rendre  le  séjour  de  Blanfort  agréable  à  leur  hôte,  et  tous 
deux  firent  si  bien  qu'ils  réussirent  à  le  lui  rendre  insupportable,  et 
que  George,  qui  avait  commencé  par  se  railler  tout  bas  de  la  con- 
fiance de  ces  vertueux  maris,  se  crut  parfois  le  jouet  d'une  mystifi- 
cation infernale.  Si  M.  de  Belnave  ne  lui  fit  pas  grâce  d'une  barre  de 
fer,  son  ami  se  montra  plus  impitoyable  encore.  Chaque  matin , 
George  vit  entrer  dans  sa  chambre,  avec  le  premier  rayon  du  jour, 
M.  Valtone,  le  terrible  M.  Valtone,  qui,  entouré  d'une  meute  de 
chiens,  armé  de  pied  en  cap,  les  guêtres  de  cuir  aux  jambes,  le 
carnier  au  dos,  le  fusil  au  bras,  apparaissait  comme  une  ombre 
vengeresse,  l'arrachait  au  sommeil  et  le  traînait  à  travers  champs, 
les  pieds  dans  la  rosée,  la  tête  dans  les  brumes  de  l'automne.  L'in- 
fortuné suivait  ce  rude  compagnon  en  le  donnant  au  diable.  Il  n'avait 
de  sa  vie  brûlé  de  poudre  qu'au  tir.  Les  perdreaux  passaient  sans 
danger  à  travers  son  plomb  inoffensif,  les  cailles  lui  riaient  au  nez, 
les  lièvres  lui  faisaient  la  grimace.  Il  rentrait  à  Blanfort,  léger  de 
gibier,  mais  lourd  de  fatigue.  M.  de  Belnave  le  guettait  au  retour  et 
le  menait  aux  forges.  M.  Valtone  le  reprenait  pour  lui  faire  visiter 
ses  métairies,  ses  champs,  son  jardin  anglais  et  ses  prairies  artifi- 
cielles. Si  George  parvenait  à  échapper  aux  persécutions  de  ses 
hôtes,  Noëmi  le  harcelait  plus  cruellement  encore.  Elle  était  tou- 
jours auprès  de  Marianna,  toujours  grave,  vigilante  et  maternelle. 
Fidèle  à  son  rôle  d'homme  dégoûté  de  la  vie  et  revenu  de  toutes  cho- 
ses, Bussy  cherchait-il  à  se  posera  la  manière  des  héros  dcByron, 
et  à  s'envelopper  d'un  éclat  sombre  et  poétique,  Noëmi  le  raillait 
avec  un  esprit  fin  et  le  ramenait  bientôt  à  ses  proportions  naturelles. 
Frappait-il  de  mépris  toute  foi  et  toute  croyance,  affectait-il  un 
scepticisme  amer,  INoëmi  le  défendait  intrépidement  contre  lui-même, 
assurant  qu'elle  le  tenait  pour  un  aimable  et  honnête  jeune  homme 
■qui  ne  se  calomniait  sans  doute  que  pour  prévenir  la  médisance. 


38  REVCE  DE   PARIS. 

Parlait-il  de  l'ennui  qui  pesait  sur  ses  jours,  Noëmi  lui  conseillait  le 
travail;  de  son  existence  achevée,  Noëmi  lui  prouvait  qu'il  commen- 
çait à  peine  la  vie  ;  de  ses  malheurs,  elle  convenait  qu'il  était  bien 
malheureux  en  effet  —  à  la  chasse  surtout,  ajoutait-elle  —  mais  elle 
lui  démontrait  qu'au  milieu  de  ses  désastres,  il  devait  encore  remer- 
cier la  destinée  qui  avait  bien  voulu  lui  laisser  une  santé  robuste 
pour  les  supporter,  une  fortune  indépendante  pour  se  distraire,  et 
toutes  les  apparences  du  bonheur  pour  cacher  tant  de  calamités.  Elle 
lui  prenait  toutes  ses  phrases,  les  perçait  avec  une  aiguille  d'or,  et 
après  en  avoir  chassé  le  vent,  les  lui  rendait  aussi  plates  que  les 
lambeaux  d'un  ballon  crevé.  Elle  le  traduisait  en  prose;  elle  le  for- 
çait à  descendre  des  régions  sublimes  où  il  se  réfugiait,  et  à  marcher, 
comme  un  simple  mortel,  sur  notre  misérable  planète.  Vainement 
cherchait-il  à  regagner  les  nuages  :  la  raison  de  Noëmi  l'atteignait 
bientôt  dans  son  vol ,  et  rien  n'était  plus  plaisant  que  de  le  voir  alors 
retomber  lourdement  sur  le  sol  de  la  réalité.  C'était  surtout  sur  le 
terrain  de  ses  malheurs  que  Mme  Valtone  aimait  à  le  poursuivre.  Les 
malheurs  de  M.  Bussy  étaient  passés  en  proverbe  à  Blanfort,  et  lors- 
que le  soir,  durant  la  veillée,  au  coin  des  feux  clairs  de  l'automne,' 
ou  dans  les  sentiers  effeuillés,  Noëmi  disait  gravement  :  —  Monsieur 
Bussy,  contez-nous  donc  un  de  ces  malheurs  que  vous  contez  si  bien, 
Mme  de  Belnave  elle-même  ne  pouvait  s'empêcher  de  sourire.  Enfin, 
Noëmi  manœuvra  de  telle  sorte,  qu'en  moins  de  quinze  jours  elle 
dépouilla  George  de  ses  grands  airs,  de  son  manteau  couleur  de 
muraille,  de  sa  bonne  dague  de  Tolède,  et  qu'il  ne  resta  plus  de 
Bussy  qu'un  garçon  bien  portant ,  digne  en  tout  point  6e  faire  partie 
du  jury  et  de  la  garde  nationale,  et  beaucoup  meilleur  au  fond  qu'il 
ne  le  prétendait  lui-même. 

Je  ne  pense  pas  qu'il  y  ait  au  monde  une  position  plus  critique  que 
celle  de  l'homme  qui  se  sent  dépoétisé  sous  les  yeux  de  la  femme  qu'il 
aime.  George  accepta  en  homme  d'esprit  les  railleries  de  Mme  Val- 
tone; mais  il  en  saisit  le  véritable  sens,  et,  en  homme  d'esprit,  il 
comprit  vaillamment  qu'il  jouait  le  rôle  d'un  sot.  Au  bout  de  trois 
semaines,  il  prétexta  des  affaires  qui  le  rappelaient  impérieusement 
à  Paris.  Il  avait  vu  toutes  ses  batteries  enclouées,  toutes  ses  pièces 
d'or  changées  en  cuivre.  La  place  n'était  plus  tenable.  il  partit,  mais 
altéré  de  vengeance.  Près  de  s'éloigner,  il  jeta  à  Noëmi  un  regard 
fler  et  dédaigneux,  auquel  elle  ne  répondit  que  par  un  calme  sourire. 
Comme  les  anges,  elle  triomphait  sans  orgueil.  Aussitôt  que  George 
eut  disparu,  au  détour  du  sentier,  Mœe  Valtone,  par  un  mouvement 


REVUE   DE   PARIS.  39 

spontané,  attira  Marianna  sur  sa  poitrine,  et  l'y  tint  long-temps  em- 
brassée. Elle  ne  savait  pas  qu'elle  venait  de  perdre  sa  sœur  en 
croyant  la  sauver. 

Mme  de  Belnave  n'avait  pas  entrevu  bien  nettement  pourquoi  Noëmi 
s'était  attachée  à  déprécier  Bussy;  mais  elle  avait  souffert  dans 
l'amour-propre  de  l'homme  qu'elle  aimait,  et,  pour  le  venger,  elle  se 
crut  obligée  de  lui  faire  dans  son  cœur  une  part  plus  large  et  plus 
belle.  D'ailleurs,  sous  la  froide  raison  de  Noëmi ,  George  avait  grandi 
aux  yeux  de  Marianna;  comme  elle ,  il  était  incompris,  comme  elle, 
méconnu,  et  Mme  Valtone  n'avait  réussi  qu'à  mettre  un  lien  de  plus 
entre  ces  deux  âmes.  Dans  sa  sagesse  inexpérimentée,  elle  ignorait 
combien  la  passion  est  subtile  et  glisse  aisément  entre  les  doigts  qui  es- 
saient de  la  comprimer  ;  combien  surtout  elle  est  ingénieuse  à  s'encou- 
rager elle-même,  à  se  caresser  avec  les  verges  destinées  à  la  corriger. 

Si,  d'un  côté,  Noëmi  avait,  à  son  insu,  aggravé  le  mal  au  lieu  de 
le  guérir,  de  l'autre,  elle  avait  merveilleusement  disposé  Bussy  à  en 
proGter.  George  était  parti  de  Blanfort  comme  un  sanglier  blessé. 
Aigri  par  le  dépit,  irrité  ,  ar  les  obstacles,  son  amour,  en  s'exaspé- 
rant,  était  devenu  passion  mauvaise.  De  retour  à  Paris,  il  promit  à 
son  orgueil  une  satisfaction  éclatante;  il  jura  d'immoler  Marianna 
moins  à  sa  tendresse  qu'à  sa  vengeance,  et  de  changer  en  larmes  de 
désespoir  le  calme  sourire  qu'il  avait  emporté,  comme  un  dernier 
trait,  à  son  cœur  saignant.  La  veille  de  son  départ,  il  avait  trouvé 
le  moyen  d  entretenir  Marianna  en  secret.  Il  s'était  plaint  douce- 
ment, et  pourtant  avec  quelque  amertume,  et  Mme  de  Belnave,  moins 
par  entraînement  que  par  un  sentiment  de  générosité  —  elle  crut  du 
moins  qu'il  en  était  ainsi  —  avait  livré  aux  baisers  de  George  son 
front,  ses  joues  brûlantes  et  ses  cheveux  frémissans.  Etaient-ils  des- 
tinés à  se  revoir  un  jour?  Ce  jour,  ils  n'osaient  le  prévoir;  mais  ils 
devaient  s'aimer  d'un  amour  éternel  et  tromper,  par  des  lettres  fré- 
quentes, les  ennuis  de  la  séparation.  Avant  de  s'éloigner,  Bussy 
n'avait  pas  oublié  d'indisposer,  par  d'habiles  insinuations,  Marianna 
contre  Noëmi  ;  de  lui  présenter  sa  sœur  comme  une  nature  sans  élé- 
vation et  sans  poésie,  complètement  incapable  de  sympathiser  avec 
les  âmes  d'élite.  Il  avait  classé  charitablement  MM.  de  Belnave  et 
Valtone  dans  le  règne  minéral  et  fini  par  s'apitoyer  sur  Marianna, 
qu'il  voyait  s'étioler  et  mourir  dans  cette  atmosphère  sans  soleil. 

Les  lettres  de  George  ne  se  firent  pas  attendre.  Grâce  aux  rela- 
tions nombreuses  que  Marianna  avait  formées  à  Bagnères  et  qu'elle 
entretenait  par  une  correspondance  active,  ces  lettres  purent  arriver 


40  REVUE   DE   PARIS. 

à  Blanfort  sans  éveiller  aucun  soupçon;  elles  arrivèrent  empoison- 
nées et  brûlâmes  comme  la  tunique  de  Nessus.  Ce  n'est  pas  que  le 
cœur  de  Bussy  fût  un  foyer  bien  ardent  ;  mais  ce  profond  ennui  cher- 
chait à  se  distraire  en  jouant  la  passion  et  parvenait  parfois  à  se 
tromper  lui-même.  D'ailleurs,  cette  liaison,  loin  de  se  présenter 
sous  un  aspect  vulgaire,  réunissait  toutes  les  conditions  que  recher- 
chent avidement  les  âmes  fatiguées ,  et  George  y  trouvait  mille 
charmes  de  pureté,  d'innocence  qui  le  reportaient  délicieusement 
aux  jours,  déjà  si  loin,  de  sa  jeunesse.  Pour  Marianna,  cette  cor- 
respondance devint  toute  sa  vie,  elle  y  jeta  tous  les  trésors  d'expan- 
sion que  n'avait  pas  su  exploiter  M.  de  Belnave;  elle  s'y  déchargea 
des  flots  de  vie  qui  l'avaient  si  long-temps  oppressée;  tout  son  être 
s'y  épanouit  en  fleurs  de  tendresse,  de  passion  et  de  grâce.  Cet 
échange  d'idées  et  de  sentimens  absorba  son  activité,  peupla  sa  soli- 
tude et  répandit  sur  son  existence  une  solennité  mystérieuse.  Lors- 
qu'après  la  veillée  tout  reposait  à  Blanfort  et  qu'on  n'entendait  plus 
que  le  murmure  de  l'onde  qui  se  mêlait  aux  longs  soupirs  du  vent, 
elle  s'enfermait  dans  sa  chambre,  et  là,  pareille  à  ces  fleurs  étoilées 
qui  se  ferment  à  la  lumière  et  ne  s'ouvrent  qu'aux  baisers  du  soir, 
seule,  à  la  lueur  de  la  lampe,  astre  cher  aux  amans,  elle  commen- 
çait sa  journée  :  c'était  l'heure  de  son  réveil,  l'heure  à  laquelle  le 
soleil  paraissait  sur  son  horizon.  Alors  il  se  faisait  en  elle  comme  une 
matinée  de  printemps.  Toutes  ses  joies  s'éveillaient  et  battaient  des 
ailes;  toutes  ses  pensées  de  bonheur  et  d'amour  gazouillaient  dans 
son  cœur  comme  une  couvée  de  fauvettes!  0  nuit,  plus  belle  que  le 
jour!  les  âmes  rêveuses  qu'étouffe  l'atmosphère  où  s'agitent  les 
hommes,  aiment  à  vivre  dans  ton  ombre!  Ton  haleine  est  pure  et  n'a 
point  passé  sur  les  paroles  de  la  terre;  tes  astres  sont  doux  et  bien- 
veillans;  tu  endors  les  puissans,  et  tu  livres  le  monde  aux  nobles 
âmes  qu'il  opprime.  Tu  es  le  jour  des  amans  et  des  poètes;  ils  se 
lèvent  avec  tes  étoiles  et  disparaissent  comme  elles  aux  premiers 
rayons  de  l'aube.  Tu  vois  parfois,  sur  les  gazons  baignés  de  tes 
molles  clartés ,  tandis  que  les  cités  reposent,  de  blancs  fantômes 
accourir  et  former  des  danses  légères;  mais  dès  que  l'aurore  a  fait 
pâlir  les  diamans  de  ton  front,  ces  enfans  de  l'air,  poussant  un  cri 
d'effroi ,  se  dispersent  et  s'évanouissent ,  comme  des  flocons  de 
brume  aux  premiers  feux  qui  empourprent  l'orient.  Ces  fantômes  ne 
sont-ils  pas  des  âmes  froissées  par  les  tristes  réalités  que  le  soleil 
éclaire;  des  âmes  que  le  jour  offense,  et  qui  t'attendent  pour,  vivre 
et  pour  aimer  ! 


REVUE   DE   PARIS.  41 

Ainsi,  madame  de  Belnave  s'était  créé  une  double  existence  :  le 
jour,  calme  et  sereine,  d'une  humeur  égale  et  facile,  elle  se  prêtait 
volontiers  aux  allures  bourgeoises  de  Blanfort;  la  nuit,  retirée  dans 
sa  chambre,  elle  s'enfermait  avec  son  amour,  et  la  vraie  vie  commen- 
çait pour  elle.  Que  de  fois  les  lueurs  du  matin  la  surprirent  écrivant 
encore,  ou  plongée  dans  de  délicieuses  extases.  A  peine  remarquées  à 
Blanfort,  ces  longues  veilles  n'étonnaient  personne,  et  si  M.  de  Bel- 
nave songeait  à  s'en  plaindre,  c'était  seulement  par  sollicitude  pour 
la  santé  de  cette  enfant.  Au  reste,  ces  façons  d'agir  n'étaient  point 
nouvelles,  Marianna  les  avait  depuis  long-temps  adoptées;  seule- 
ment, les  nuits  qu'elle  consumait  autrefois  dans  l'étude,  espérant 
mater  le  cœur  par  l'esprit,  n'étaient  plus  remplies  que  par  sa  cor- 
respondance avec  George.  L'imagination  s'égare  aisément  dans  ces 
muets  entretiens  et  la  passion  y  trouve  des  séductions  d'autant  plus 
dangereuses,  qu'elle  dispose  à  son  gré  de  la  réalité  et  que  l'éloi- 
gnement  ne  lui  permet  pas  d'en  toucher  les  aspérités  ni  d'en  aper- 
cevoir les  ombres.  L'amour  de  Mme  de  Belnave  s'exalta  en  se  racon- 
tant; sa  plume  fut  comme  une  baguette  magique  sous  laquelle  elle 
vit  éclore  une  radieuse  image,  parée  de  toutes  les  perfections  que  les 
femmes  prodiguent  aux  héros  de  leurs  songes.  Elle  s'enivra  de  sa 
création ,  à  laquelle  chaque  nuit  ajouta  quelque  nouvel  attrait,  quel- 
que grâce  nouvelle.  Chacune  de  ses  lettres  fut  une  perle  qu'elle  dé- 
tacha de  son  ame  pour  en  parer  le  front  de  son  amant.  Bientôt  l'être 
qu'elle  aimait  n'exista  plus  que  dans  sa  tête.  George  ne  fut  plus  pour 
elle  qu'un  prétexte  piurle  déploiement  de  ses  facultés,  un  canevas 
pour  les  broderies  de  sa  pensée ,  un  thème  pour  les  divines  mélodies 
qui  chantaient  en  elle.  Elle  se  fit,  à  son  insu  ,  l'artiste  de  son  bon- 
heur; elle  crut  s'éprendre  de  George,  et  ne  s'éprit  que  de  son  œuvre. 
Joyaux  dignes  d'enrichir  la  cassette  d'un  roi,  ses  lettres  furent  tour 
à  tour  l'expression  brûlante  de  son  cœur  et  le  récit  détaillé  de  ses 
jours;  elle  se  récita  tout  entière.  Tout  ce  qui  sentait,  pensait  et  res- 
pirait en  elle,  gravita  vers  Bussy,  comme  le  feu  du  ciel  remonte  vers 
sa  source,  comme  les  parfums  de  la  terre  s'élèvent  vers  le  soleil. 
Quant  aux  lettres  de  George ,  elles  ressemblaient  à  ces  épîtres  amou- 
reuses qui  font  que  la  femme  qui  les  reçoit  prond  Werther  en  sou- 
verain mépris  et  Saint-Preux  en  pitié  profonde.  Il  n'est  pas  une  femme 
qui  n'ait  la  prétention  d'être  ou  d'avoir  été  plus  éloquemment  aimée 
que  ne  le  furent  Charlotte  et  Julie.  George  savait,  au  besoin,  dé- 
vider des  périodes,  semer  les  métaphores  dans  le  style  comme  les 
bleuets  dans  les  sillons.  Tout  ce  brocart  n'était,  à  vrai  dire,  que 


42  REVUE  DE  PARIS. 

tapisserie  de  brocatelle,  dont  le  parfilage  auraifdonné  moins  d'ar- 
gent que  de  soie  et  moins  de  soie  que  de  coton.  Mais  Mm("  de  Belnave 
était  trop  enivrée  pour  ne  pas  se  méprendre  aisément  sur  la  qualité, 
et  Noëmi,  qui  aurait  pu  réduire  tout  ceci  à  sa  juste  valeur,  n'était 
pas  invitée  à  donner  son  avis. 

Ainsi ,  le  temps  fuyait  emportant  Marianna  sur  les  ailes  de  la  pas- 
sion, et  promenant  madame  Valtone  dans  les  sentiers  vulgaires  de 
la  vie  domestique.  Depuis  le  départ  de  Bussy,  il  s'était  établi  entre 
les  deux  sœurs  un  sentiment  de  gêne  et  de  contrainte  qui,  d'abord 
presque  imperceptible,  avait  fini  par  grandir  et  peser  sur  leur  inti- 
mité. Le  souvenir  de  Bussy  avait  élevé  entre  elles  comme  un  mur  de 
glace  ,  et,  bien  qu'il  ne  fût  jamais  question  de  cet  homme  dans  leurs 
discours,  Marianna  comprenait  vaguement  qu'elle  était  devinée, 
iVoëmi,  qu'elle  était  importune.  D'ailleurs,  Mme  de  Belnave,  qui  ne 
pardonnait  pas  à  sa  sœur  le  calme  et  le  bonheur  dont  celle-ci  sem- 
blait jouir,  éprouvait  auprès  d'elle  ces  mouvemens  de  malaise  et  d'hu- 
meur qu'éprouvent  les  gens  qui  ne  font  rien  auprès  de  ceux  qui  tra- 
vaillent. Pour  M.  de  Belnave,  il  n'imaginait  pas  qu'il  put  y  avoir 
quelque  chose  de  changé  dans  son  ménage.  Il  aimait  sa  femme  et  se 
trouvait  suffisamment  aimé.  Heureux,  il  la  croyait  heureuse,  et  tous 
deux  vivaient  dans  un  parfait  équilibre  d'estime  et  d'affection  réci- 
proques; car  Marianna  aimait  son  mari.  Les  premiers  jours  de  son 
bonheur  n'avaient  pas  été  sans  remords  ;  mais  comme  M.  de  Belnave 
ne  s'était  jamais  inquiété  de  réclamer,  pour  son  propre  compte,  la 
part  qu'elle  faisait  à  Bussy,  elle  avait  Cni  par  jouir  paisiblement  d'un 
amour  qui  ne  dépouillait  personne,  et  qui  lui  semblait  n'apporter 
aucun  préjudice  réel  aux  félicités  conjugales. 

L'hiver  avait  passé  ;  les  bois  reverdissaient  au  souffle  du  prin- 
temps ;  toutes  les  joies  s'éveillaient  et  chantaient  sous  le  ciel  ;  les 
brises,  parfumées  de  violettes  et  d'aubépines,  couraient  le  long  des 
traînes  ;  les  oiseaux  se  poursuivaient  dans  les  haies  ;  les  insectes 
bruissaient  dans  les  sillons;  tout  n'était  que  parfum,  harmonie, 
amour,  espérance.  Malheur  alors  au  cœur  qui  ne  peut  plus  aimer! 
C'est  au  milieu  de  ces  ilôts  de  sève  et  de  vie  qui  débordent  de  toutes 
parts ,  que  les  âmes  flétries  avant  le  temps  se  reploient  douloureu- 
sement sur  elles-mêmes.  L'éclat  des  beaux  jours  ne  fait  qu'irriter 
leur  impuissance  ;  le  luxe  des  champs  et  des  bois  insulte  à  leur  sté- 
rilité, et,  sous  l'azur  des  cieux,  leurs  ruines  se  revêtent  d'un  aspect 
plus  morne  et  plus  sombre.  A  la  riante  et  belle  jeunesse,  les  forêts 
aux  vertes  senteurs,  les  sentiers  mystérieux ,  les  gazons  embaumés, 


REVUE   DE   PARIS.  43 

les  prairies  étoilées  de  fleurs!  Mais  à  tous,  que  l'orage  a  brisés  et 
qui  n'êtes  plus  qu'un  débris  de  vous-mêmes,  à  vous,  tristes  enfans, 
des  jours  plus  graves  et  plus  austères ,  qui  ne  vous  sollicitent  point 
au  bonheur  et  ne  demandent  rien  à  votre  indigence;  à  vous  l'au- 
tomne aux  splendeurs  voilées,  au  soleil  mourant,  aux  rameaux  dé- 
pouillés !  Alors ,  du  moins ,  tout  pleure  autour  de  vous ,  comme  vous, 
tout  décline,  tout  pâlit,  tout  s'efface,  et,  comme  en  votre  cœur  les 
souvenirs  flétris,  les  feuilles  desséchées,  emportées  par  le  vent,  se 
plaignent  tristement  dans  la  plaine. 

Il  y  avait  bien  long-temps  que  Marianna  n'avait  assisté,  sans  une 
excitation  secrète  et  maladive,  au  retour  de  la  belle  saison.  Ce 
n'était  pas  l'impuissance  des  âmes  dévastées  qui  jadis  s'irritait  en 
elle,  mais  au  contraire  une  exubérance  de  vie  qui  s'indignait  de  se 
sentir  comprimée,  lorsque  la  sève  coulait  autour  d'elle  à  pleins  bords, 
que  les  bourgeons  éclataient,  que  les  plantes  germaient,  et  que 
toute  la  terre,  joyeuse  et  rajeunie,  s'épanouissait  au  soleil.  Alors  elle 
s'agitait  sans  but ,  elle  pleurait  sans  comprendre  la  cause  de  ses 
larmes ,  elle  cherchait  les  champs  avec  ardeur  et  les  fuyait  avec  co- 
lère; et,  lorsqu'en  traversant  les  prairies,  elle  voyait  deux  fleurs 
fraîchement  entr'ouvertes  qui  se  balançaient  dans  un  même  rayon 
de  lumière,  elle  passait  sombre  et  rêveuse  et  se  demandait  pourquoi 
Dieu  l'avait  faite  moins  heureuse  que  l'ancolie  ou  que  la  germandrée. 
Cette  fois,  aussi  jeune,  aussi  belle  que  le  printemps,  elle  le  salua  des 
mille  joyeux  cris  de  son  ame.  Elle  pleura ,  mais  de  volupté ,  et 
Mme  Yaltone,  étonnée  de  la  voir  sereine  comme  le  ciel,  vive  et  lé- 
gère comme  l'oiseau ,  épanouie  comme  les  plantes ,  l'observait  parfois 
avec  inquiétude,  et  se  demandait  si  tout  ce  bonheur  était  bien  la 
conquête  de  la  résignation. 

Ce  fut  à  cette  époque  que  M.  de  Belnave  se  vit  appelé  à  Paris  par 
les  intérêts  de  sa  maison.  La  révolution  de  Juillet  venait  de  frapper 
le  commerce  dans  toutes  ses  branches;  les  fortunes  les  plus  solides 
chancelaient  ;  la  défiance  était  partout  et  l'argent  nulle  part.  M.  de 
Belnave  avait  à  Paris  une  sœur  qui  l'avait  prié  plus  d'une  fois  de  lui 
amener  Marianna,  et,  de  son  côté,  Marianna  avait  manifesté  souvent 
le  désir  de  voir  Paris,  qu'elle  ne  connaissait  pas.  L'occasion  était 
belle ,  il  en  profita.  Il  proposa  à  sa  femme  le  voyage  de  la  capitale  : 
elle  accepta  et  partit  avec  joie. 

ÎS'oëmi ,  en  la  voyant  partir,  sentit  son  cœur  triste  jusqu'à  la  mort. 

Jules  Sandeau. 


L'IRLANDE. 


m. 

lies  Annales  et  les  Ruines. 


Les  manuscrits.  —  Anglo-Irlandais  et  Milésiens-Irlandais.  —  Massacres  de  Mullamust.  — 

Poésies  des  bardes.  —  Les  O'By rne.  —  Le  comte  de  Cork.  —  Cromwell.  —  Act  of 

Seulement.  —  O'Brian-Na-Murtha.  —  Les  Stuarts,  —Guillaume  III. 

—  Les  statuts  irlandais. 

Pour  étudier  l'Irlande,  pour  bien  savoir  ce  qu'elle  a  été  et  ce  qu'elle 
a  souffert,  on  ne  peut  guère  consulter  que  les  traditions  de  cités  ou  de  clans; 
on  n'a  que  quelques  manuscrits  mystérieusement  enfouis  dans  les  cartons  de 
sociétés  savantes,  des  actes  authentiques  mêlés  à  des  papiers  d'anciennes  fa- 
milles, ou  bien  des  récits  venus  de  voix  austères,  et  que  le  ciel,  ami  des 
voyageurs,  jette  parfois  sur  les  hasards  de  la  route.  Quant  aux  livres,  il 
en  est  peu  qui  aient  osé  ou  pu  tout  dire,  et  de  ceux-ci  encore  les  exem- 
plaires sont  plus  que  rares.  On  peut  même  dire  que  depuis  Henri  II,  l'Ir- 
lande n'a  pas  d'histoire,  pas  d'autre  du  moins  que  celle  où  les  faits  princi- 
paux, surtout  ceux  qui  intéressent  la  métropole,  sont  entassés,  sans  aucune 
des  particularités  qui  leur  donneraient  le  mouvement  et  la  couleur,  et  leur 
imprimeraient  un  irrécusable  caractère  de  vérité. 

Il  en  sera  ainsi  jusqu'à  ce  que  les  archives  anglo-normandes  de  Dublin  et 
les  papiers  d'état  de  Londres  soient  unis  et  combinés  avec  les  archives  irlan- 
daises éparses  en  Irlande,  et,  ce  qui  est  pire,  en  tout  pays.  Tel  écrivain 
aurait  pu  colliger  un  peu  celles-ci ,  à  grands  frais  de  patience  et  de  temps, 
qui  ne  pourra  t  obtenir  accès  aux  Records  of  the  Pale.  Pour  qui  a  une  idée 
de  l'orgueilleuse  nationalité  et  de  la  cauteleuse  politique  de  l'Angleterre, 
fort  peu  soucieuse  que  les  secrets  de  ses  conquêtes  et  de  i,a  domination 
soient  mis  au  jour,  il  peut  être  certain  que  cet  état  de  choses  ne  changera 
pas.  L'Irlande  d'ailleurs  est  privée  d'une  source  de  renseignemens  encore 
plus  féconde.  Aux  époques  diverses  des  destructions  de  ses  monastères,  qui 


REVUE   DE   PARIS.  45 

étaient,  comme  tous  les  monastères  de  l'Europe  catholique,  des  réceptacles 
sacrés  de  chroniques  nationales,  de  nombreuses  archives  furent  détruites, 
beaucoup  d'autres  furent  emportées  par  les  religieux  et  les  prêtres  fuyant  en 
exil,  et  depuis,  ce  qui  restait  s'en  alla  en  grande  partie  avec  les  proscrits 
des  xvne  et  xvme  siècles,  dans  les  diverses  contrées  où  ils  se  réfugièrent. 

Peut-être  cette  absence  d'une  histoire  complète,  celte  dispersion  prolongée 
des  annales  de  l'Irlande,  est-elle  aussi  le  fait  de  l'apathie  nationale.  Aucun 
des  hommes  qui ,  par  leur  fortune  ou  leur  talent ,  auraient  pu  travailler  uti- 
lement à  rassembler  le  plus  possible  de  ces  restes  précieux,  n'a  donné  un 
exemple  qui  aurait  peut-être  trouvé  des  imitateurs,  et  enfanté  un  noble 
esprit  d'association.  Passe  encore  pour  les  annales:  je  conçois  jusqu'à  un 
certain  point  que  les  difficultés  que  présentait  la  recherche  de  ces  manuscrits 
dispersés  aient  effrayé  plus  d'une  for  tune,  plus  d'un  courage  ;  et  cependant , 
dafis  un  pays  qui,  malgré  sa  pauvreté  ,  au  moyen  de  souscriptions  à  un 
penny,  parvient  à  faire  au  libérateur  une  rente  annuelle  de  près  de  cent 
mille  écus ,  on  pourrait  s'étonner  que  nul  n'ait  songé  à  une  souscription 
semblable  pour  rassembler  les  fragmens  épars  de  l'édifice  de  sa  nationalité. 
Je  conçois  aussi  que,  durant  tant  de  siècles  d'oppression,  la  force,  le  temps 
et  le  courage  aient  mauqué  à  beaucoup  d'hommes  pour  une  œuvre  qui  est 
toute  de  calme  et  de  méditations ,  et  que,  troublés  par  le  souvenir  du  projet 
avorté  des  moines  de  Donneghall,  aux  premiers  jours  du  xvnc  siècle,  ils 
aient  reculé  devant  les  obstacles  politiques,  nés  de  la  division  de  l'Irlande  en 
deux  peuples,  dont  le  dominant  déprécie  et  cherche  à  détruire  le  plus  qu'il 
peut  une  langue  et  une  nationalité  qu'il  regarde  comme  anti-anglaises  et  anti- 
protestantes.  Mais  aujourd'hui  que  Daniel  O'Connell  croit  et  dit  avoir  con- 
fondu, en  Irlande,  dans  un  seul  sentiment  de  liberté  et  de  patriotisme,  bien 
des  dissidences  religieuses  et  politiques,  la  vieille  et  la  jeune  Irlande ,  la  race 
des  Anglais  conquéranset  les  fils  des  Irlandais  conquis,  comment  se  fait-il 
qu'aucun  des  hommes  dont  les  noms  rappellent  l'origine  milésieune  dans 
toute  sa  pureté,  n'ait  songé  du  moins  à  rassembler,  à  mettre  en  corps  d'ou- 
vrage, tout  ce  qui  reste  de  la  poésie  d'Erin?  Il  n'y  aurait  pourtant  ni 
grands  frais  à  exposer,  ni  longs  voyages  à  entreprendre  pour  cela.  Il  n'est 
pas  besoin  de  sortir  de  l'Irlande.  Il  suffit  de  la  parcourir,  de  s'arrêter  de 
temps  en  temps  pour  écouter  au  seuil  des  cabanes,  s'asseoir  autour  des 
feux  que  les  pêcheurs  allument  sur  les  grèves,  et  lire  quelques  feuilles  vo- 
lantes tenues  en  dévoie  révérence  parmi  les  livres  de  quelques  érudits  pa- 
triotes de  Munster  ou  de  Dublin,  et  l'on  parviendrait  ainsi  à  reconstruire 
l'édifice  poétique  auquel ,  durant  trois  mille  ans,  ont  travaillé  les  enfans  de 
Milcsius.  Certes,  ce  serait  un  noble  et  patriotique  exemple  à  suivre,  que  celui 
qui  a  été  donné  au  dernier  siècle  par  Owen-  Jones,  le  Thames  streel  furrier, 
ou,  selon  son  titre  bien  mérité ,  le  Cambrian  Mwcenas  de  la  principauté  de 
Galles.  Cet  excellent  homme,  dont  la  vie  fut  consacrée  à  la  conservation 
des  trésors  littéraires  de  son  pays,  fonda,  en  1774,  la  société  Gwyncddigion, 
et  rassembla,  imprima  et  publia,  à  ses  frais,  avec  une  persévérance  aussi 


46  RENTE   DE   PARIS. 

ardente  qu'opiniâtre,  son  Archceologie  af  Wales,  noble  monument  de  littéra- 
ture cymrique.  Il  employa  son  temps  et  sa  fortune  à  recueillir  tous  les  anciens 
manuscrits  relatifs  à  l'histoire,  à  la  poésie,  aux  antiquités  du  pays  de  Galles, 
et  de  plus  il  forma  une  collection  de  cent  volumes  in-4°  de  poésies  welches, 
publiées  il  y  a  quelques  années  par  la  société  Cymrodorion. 

On  m'a  dit  toutefois  qu'en  1823  un  projet  de  recherches  et  de  recouvre- 
ment des  annales  d'Irlande  fut  soumis  à  la  Commission  des  archives  fondée 
à  Dublin.  Des  requêtes  devaient  être  adressées  aux  ministres  des  affaires 
étrangères  des  dilférens  royaumes  de  l'Europe,  afin  que  tous  les  chefs  d'uni- 
versités et  de  collèges,  les  supérieurs  de  monastères,  les  libraires,  les  con- 
servateurs de  bibliothèques  publiques  ou  privées,  les  savans,  les  artistes,  les 
hommes  lettrés  fussent  invités  à  transmettre  les  noms  et  le  catalogue  de  tout 
ancien  document  irlandais  en  leur  possession ,  ou  dont  l'existence  leur  serait 
connue.  On  avait  même  poussé  le  soin  jusqu'à  désigner  quelques-uns  de  ces 
documens  d'après  les  traces  qui  en  étaient  restées  en  Irlande,  avec  l'in- 
dication des  lieux  où  l'on  supposait  que  les  recherches  devaient  être  les 
plus  fructueuses.  Certes,  l'occasion  était  favorable;  le  monde  et  la  sainte 
alliance  des  rois  de  l'Europe  étaient  en  paix  générale  et  en  fraternelle  har- 
monie ;  du  Danemark  à  l'Espagne,  il  n'est  pas  un  homme  de  talent  et  de 
cœur  qui  n'eut  dignement  répondu  à  cet  appel  de  la  nationalité  irlandaise. 
Mais,  outre  qu'une  certaine  portion  des  détenteurs  actuels  de  l'Irlande,  la 
plus  riche  et  la  plus  influente,  s'arrangerait  peu  de  tous  ces  trésors  histori- 
ques, l'Angleterre  elle-même  a  intérêt  à  ce  que  la  dispersion  et  l'oubli 
pèsent  éternellement  sur  des  manuscrits  dont  les  pages  accusatrices  peu- 
vent jeter  un  jour  si  hideux  sur  sa  domination ,  et  appeler  sur  les  héritiers 
dévoués  et  triomphans  des  races  de  ses  colonistes,  avec  la  connaissance  de 
leurs  procédés  colonisateurs,  la  haine  et  le  mépris  de  l'avenir.  L'Angleterre 
se  souvenait  de  la  réponse  que  fit  à  Elisabeth  un  des  conseillers  de  cette 
reine,  qui,  par  je  ne  sais  quelle  étrange  anomalie,  voulait  envoyer  quérir 
en  Danemark  d'anciennes  archives  de  cette  Irlande  qu'elle  anéantissait. — 
Eh!  majesté,  lui  fut-il  dit,  mieux  vaut  travailler  à  détruire  ce  qui  reste  des 
preuves  de  son  ancienne  indépendance  que  s'occuper  à  en  trouver  de  nou- 
velles !  Il  n'en  reste  que  trop. 

Or,  en  1S23,  fit  pouvait,  je  vous  le  demande,  l'Irlande  catholique,  l'Ir- 
lande baffouée,  n'existant  plus  comme  nation  que  sur  les  cartes  géographi- 
ques, contre  l'Irlande  protestante  et  riche,  flanquée  de  l'Angleterre,  qui  a 
des  ambassadeurs  dans  toutes  les  cours,  des  lords  voyageurs  sur  toutes  les 
routes  et  des  vaisseaux  sur  toutes  les  mers?  La  nationalité  de  l'Irlande  en 
fut  donc  pour  son  projet.  Toutefois,  l'Angleterre  a  eu  beau  opprimer  l'Ir- 
lande et  s'efforcer  d'y  établir  le  protestantisme;  moi,  qui  ne  suis  qu'un 
étranger,  traversant  au  pas  de  course  quelques  coins  de  cette  terre  mal- 
heureuse, j'ai  vu  qu'il  restait  en  effet  assez  de  ces  pages,  souvent  inache- 
vées, sur  lesquelles  le  sang  du  chroniqueur,  interrompu  par  le  coup  de 
mort ,  est  tombé  comme  le  sceau  de  la  vérité  au  moment  où  la  victime  allait 


REVUE   DE   PARIS.  47 

paraître  devant  Dieu;  j'ai  recueilli ,  parmi  les  derniers  nés  des  races  milé- 
siennes,  assez  de  traditions,  tombées  des  châteaux  crénelés  et  des  riches  ma- 
noirs dans  leur  pauvre  cabane  ouverte  à  tous  les  vents,  pour  savoir  aujour- 
d'hui combien  était  sainte  et  prophétique  la  voix  de  la  jeune  et  belle  Irlan- 
daise qui  s'écriait  dans  son  patriotique  enthousiasme  :  «  Vienne  donc  le  jour 
de  l'indépendance!  et  de  chaque  famille,  de  chaque  chaumière,  sortiront 
des  trésors  d'accusations  et  d'anathèmes!  Alors  les  noms  de  tous  les  bour- 
reaux seront  mis  en  regard  des  noms  de  toutes  les  victimes,  et  les  man- 
teaux spoliateurs,  brodés  d'or,  seront  jetés  en  face  des  haillons  spoliés!  » 

Croyez-moi  (et,  quand  il  s'agit  de  l'Irlande,  il  n'est  nul  besoin  de  faire 
profession  de  radicalisme  pour  cela,  il  suffit  d'aimer  sa  propre  patrie  et  de 
se  demander  ce  qu'on  ferait  si ,  par  impossible,  elle  devenait  aussi  malheu- 
reuse), croyez-moi  donc  :  il  est  bien  temps  que  cette  justice  arrive ,  et  elle 
arrivera!  L'Europe,  un  jour,  aura  honte  de  s'être  si  long-temps  laissée 
prendre  d'admiration  et  d'imitation  pour  une  aristocratie  orgueilleuse  qui 
vante  à  tout  propos  sa  noblesse  d'hier  et  ses  vastes  domaines,  usurpés  avec 
leurs  anciens  noms.  Elle  saura  surtout  ce  qu'il  faut  croire  au  juste  des 
principes  conservateurs  de  ces  tories  d'Irlande,  colonistes  anglais  ,  qui  ont 
toujours  à  vous  montrer,  imprimés  sur  vélin,  dans  quelque  histoire  géné- 
rale ou  privée,  les  panégyriques  des  vertus  religieuses,  politiques  et  so- 
ciales dont  leurs  pères  firent  preuve  sous  le  règne  pacificateur  d'Elisabeth, 
ta  reine  vierge!  sous  le  protectorat  puritain  de  Cromwcll,  ou  durant  les 
rigueurs  dynastiques  de  la  maison  d'Orange.  Elle  appréciera  la  nature  des 
vertus  qui  méritèrent  les  titres,  pensions,  donations,  dont  ces  tories  sont 
aujourd'hui  les  héritiers;  toutes  choses  qui  les  ont  rendus  les  possesseurs 
d'acres  de  terre  par  centaines  de  mille,  de  comtés  tout  entiers,  de  royaumes 
dans  un  royaume ,  avec  des  villes,  des  lacs ,  des  chaînes  de  montagnes ,  des 
bras  de  mer,  et  qui  ont  fait,  de  toute  une  nation  riche  et  indépendante,  des 
serfs  expulsables  à  volonté,  condamnables  à  n'avoir  ni  travail ,  ni  pain,  ni 
asile. 

En  effet,  la  terre,  en  Irlande,  n'appartient  pas  aux  Irlandais;  la  pro- 
priété en  a  été,  par  confiscation,  dévolue  à  des  aventuriers  anglais.  Les 
Irlandais,  eux,  n'y  sont  plus,  sauf  de  bien  rares  exceptions,  soufferts  qu'à 
titre  de  tenanciers.  Les  enfans  spoliés  sont  valets  et  fermiers  dans  les  mai- 
sons et  sur  les  terres  où  jadis  les  pères  étaient  maîtres  et  possesseurs.  Aussi 
la  population  de  l'Irlande  est-elle  coupée  en  deux  portions  bien  distinctes, 
opposées  de  langage  en  quelques  lieux,  de  vues,  d'intérêts  et  de  religion 
partout;  ennemis  irréconciliables  durant  dessiècles,  et  qui  le  seront  toujours. 
L'une  est  formée  par  les  Anglo-Irlandais ,  l'autre  par  les  Milcsicns-lr- 
landais,  la  nation  spoliatrice  et  conquérante  et  la  nation  dépouillée  et  vain- 
cue; pour  tout  dire,  les  protestans  et  les  catholiques;  la  première  ayant 
pour  la  seconde  un  mépris  cruel,  que  celle-ci  lui  rend  en  haine  profonde; 
l'antique  et  moins  apparente  division  du  vieux  royaume  de  France  en  Gau- 


k8  REVUE   DE   PARIS. 

lois  et  Francs;  la  lutte  qui,  après  quatorze  siècles  de  chances  diverses  ,  a 
été  close  par  le  formidable  niveau  révolutionnaire  de  89.  Mais  que  cette  lutte 
serait  bien  autrement  terrible  ici  !  A  travers  les  six  siècles  de  la  domination 
anglaise  ,  le  sang  des  deux  races  ne  s'est  point  mêlé  ;  le  peuple  même  d'Israël 
n'obéit  pas  mieux  à  la  loi  du  Seigneur,  qui  défendait  de  contracter  alliance 
avec  les  femmes  des  nations  étrangères.  Aussi  l'Anglo-Irlandais  et  le  Milé- 
lésien-Irlandais  ont-ils  conservé  le  type  de  leur  origine ,  rcconnaissable 
môme  à  la  couleur,  aux  traits  du  visage.  Les  intérêts  n'ont  pas  plus  été  mêlés 
que  le  sang;  le  premier  a  gardé  ses  usurpations,  le  second  ses  misères, 
et  l'origine  îles  propriétés  ne  s'est  pas  plus  perdue  que  celle  des  races.  Après 
le  combat  (dont  Dieu  garde  l'Irlande  !),  chaque  famille  dépouillée,  sans 
qu'il  fût  besoin  de  consulter  les  actes  des  tabellions.ou  les  cadastres  d'autre- 
fois, s'en  irait  reprendre  la  possession  de  ses  biens.  En  Irlande,  quelques 
subversions  qu'ait  subies  le  sol ,  chaque  habitant  voit  encore,  mentalement, 
!a  place  où  était  la  borne,  le  buisson  qui  séparaient  chaque  héritage  au  mo- 
ment où  le  seing  royal  le  confisqua  et  le  réunit  à  d'autres  pour  en  faire  un 
seul  héritage ,  vaste  ,  immense  ,  digne  d'être  une  munificence  de  la  couronne. 

A  ces  deux  grandes  divisions  de  la  population  irlandaise,  il  faut  ajouter 
deux  subdivisions,  quoique  moins  apparentes  à  cette  heure,  peut-être  :  celle 
des  Anglo-Irlandais  calhoUqtics ,  et  celle  des  MUcsiens-Irlandais  protes- 
tons. La  première  fit  long-temps  cause  commune  avec  les  intérêts  nationaux 
du  pays;  mais  elle  passa  franchement  du  côté  de  l'Angleterre,  le  jour  où 
l'Angleterre  lui  pardonna  sa  religion  en  faveur  de  son  origine.  La  seconde, 
par  intérêt  de  fortune  et  de  religion,  fit  taire  les  intérêts  de  la  nationa- 
lité, et  cet  abandou  lui  fut  payé  avec  les  terres  prises  sur  ceux  qui  leur 
restaient  fidèles.  Ces  deux  classes  et  celle  des  Anglo-Irlandais  protestans 
ont  toujours  oublié  leurs  dissidences  religieuses,  pour  se  réunir  et  travailler 
ensemble  à  la  ruine  de  l'Irlande. 

C'est  de  cette  sacrilège  alliance  qu'en  1573 ,  et  la  seizième  année  du  long 
règne  d'Elisabeth,  sortit  une  exécrable  trahison,  un  crime  atroce, dont  j'ai 
trouvé  partout  le  souvenir  en  Irlande,  et,  dans  la  contrée  qui  en  fut  le  théâtre, 
le  ressentiment  qui  perpétuera  sans  fin  la  haine  pour  l'Angleterre  :  les  mas- 
sacres de  Mullamast.  Ils  eurent  lieu  sur  le  territoire  de  Leix,  érigé  peu  de 
temps  après  en  comté,  sous  le  nom  de  Qneeris  County  (Comté  de  la  Reine). 
Ce  nom,  qui  pouvait  passer  comme  une  flatterie,  est  resté  et  restera  comme 
une  flétrissure.  Ce  fut  bien,  en  effet,  le  comté  de  la  reine,  le  comté  de 
prédilection  et  bien  selon  le  cœur  de  la  reine ,  que  celui  où ,  de  par  la  reine , 
les  Kildare,  les  Wingfield,  les  Cosby,  les  Sidney,  et  tous  les  Fitz  possibles, 
leurs  bâtards,  égorgeurs  cupides,  entassèrent  ruines  sur  ruines,  cadavres 
sur  cadavres,  assurés  d'avoir  servi  par  une  telle  conduite  des  goûts  long- 
temps épiés  et  bien  conuus. 

Cependant ,  fouillez  les  histoires  imprimées ,  anglaises  ou  irlandaises,  vous 
ne  trouverez  rien  sur  cette  boucherie  de  Mullamast,  horrible  guet-apens, 


REVUE   DE   PARIS.  49 

dont  Méhémet-Àli ,  sans  le  savoir,  je  pense,  a  été  le  plagiaire  contre  les 
Mamelouks.  A  peine  trouve-t-on  une  mention  et  quelquefois  une  fausse 
dale  dans  les  anciennes  histoires  d'Angleterre. 

Ce  que  j'ai  appris  sflr  Mullamast,  je  l'ai  lu  dans  le  manuscrit  du  Milésien 
Garret-Byrne,  d'où  mon  gentilhomme  du  rail-way  et  sa  belle  et  patriotique 
fille  avaient  déjà  extrait  pour  moi  le  récit  traditionnel  du  meurtre  et  de  la 
spoliation  de  Fergus  O'Kelly,  tué  par  le  comte  Kildare.  Je  traduis  : 

«  En  l'an  1705,  vivait  un  vieux  gentilhomme  du  nom  de  Cullen,  demeu- 
rant dans  le  comté  de  Kildare.  Il  eut  plusieurs  conversations  avec  un  Dwyer 
et  un  Dowling,  qui  étaient  à  Mullamast,  lorsque  cet  horrible  massacre  fut 
commis,  dans  la  seizième  année  du  règne  d'Elisabeth,  anno  Domini  1573. 
Ces  vieillards  lui  dirent  souvent  que  le  plan  avait  été  conçu  et  exécuté 
par  des  familles  protestantes  et  catholiques,  parmi  lesquelles  figuraient 
les  Bowens,  les  Kartpoles,  les  Hovendcns ,  les  Dempsies  comme  catho- 
liques. Ils  dirent  ensuite  que  ce  furent  particulièrement  ces  familles  qui 
attirèrent  à  Mullamast  les  victimes  sans  défiance,  sous  prétexte  de  former 
une  ligue  offensive  et  défensive  contre  l'ennemi  commun;  que  les  personnes 
massacrées  étaient  des  sept  clans  du  territoire  de  Leix,  c'est-à-dire  les 
O' Mores,  les  O'Kellys,  les  O'Lalors,  les  Devoys,  les  Mac-Evoys,  les  O'Do- 
rans ,  et  les  O'Dowlings ,  et  que  les  mesures  prises  pour  leur  destruction 
furent  tellement  efficaces,  que  sur  la  multitude  qui  entra  dans  le  fort,  un  des 
fils  d'O'More  fut  le  seul  qui  échappa  au  massacre. 

«  Ceci  fait  allusion  à  une  tradition  du  pays  qui  rapporte  que  beaucoup 
d'autres  personnes,  dont  les  noms  figuraient  sur  la  liste  des  victimes,  échap- 
pèrent à  leur  sort,  au  moyen  d'un  Harry  Lawlor,  qui,  en  approchant  du 
fort  avec  plusieurs  de  ses  compagnons,  leur  fit  observer  en  plaisantant 
qu'il  voyait  beaucoup  de  monde  entrer,  mais  qu'il  n'en  voyait  point  sortir. 
Ses  soupçons  étant  ainsi  éveillés,  il  obtint  de  ses  amis  qu'ils  resteraient  en 
arrière  et  qu'il  entrerait  seul,  les  engageant  à  prendre  la  fuite,  s'il  tardait 
à  revenir,  car  ils  pourraient  alors  être  certains  qu'il  y  avait  là-dessous 
quelque  trahison.  Cet  homme  intrépide  n'eut  pas  plus  tôt  mis  le  pied  dans  le 
fort,  qu'il  aperçut  les  cadavres  sanglans  de  ses  amis,  gisant  çà  et  là  sur  les 
dalles.  Il  tira  aussitôt  son  épée  et  se  fit  jour  hardiment  à  travers  la  foule  des 
assassins,  jusqu'à  ses  compagnons,  qu'il  conduisit  sains  et  saufs  à  Dysart, 
près  de  Maryborough  ,  et  loin  de  tout  danger.  » 

Le  marbre  et  le  bronze  ont  fastueusement  perpétué  le  souvenir  d'actions 
moins  nobles  et  moins  courageuses  que  celle  de  Harry  Lawlor.  Mais  le 
pauvre  Harry  était  Irlandais;  son  nom  resta  dans  l'oubli.  Puissé-je  l'en  tirer 
avec  celui  des  bourreaux  anglais  de  Mullamast,  auxquels  la  reine  Elisabeth  , 
comme  don  de  joyeux  avènement,  quand  elle  prit  l'investiture  du  Quccn's- 
Counly,  octroya,  selon  son  usage,  des  titres  et  des  honneurs  avec  les  terres 
et  les  propriétés  des  victimes! 

Depuis  Dcrmotli  Mac  Morrough  qui,  vers  la  fin  du  douzième  siècle,  appela 
les  Anglo-Normands  à  son  aide,  jusqu'au  colonel  Henri  Lultrcll,qui,  en  169a, 

TOME    XLVIII.       DECEMBRE.  4 


50  REVUE  DE   PARIS. 

vendit  aux  forces  du  roi  Guillaume  le  passage  vers  Limerik  (1),  jusqu'au 
lâche  et  vil  Donaugh,  qui,  après  l'insurrection  de  179S,  livra  à  la  police  an- 
glaise du  Munster  les  deux  frères  Maccarth y-More  (2);  durant  six  siècles, 
enfin ,  c'est  de  cette  alliance  qui  conçut  et  exécuta  le  massacre  de  Mullamast, 
c'est  de  ces  deux  classes  réunies,  les  colonistes  et  les  renégats,  que  sont  sortis 
tous  ces  misérables  traîtres  qui,  se  constituant  les  agens  provocateurs,  les 
espions,  les  dénonciateurs,  les  huniers  de  l'Irlande,  ont  fait  avorter  les  plus 
hardies,  les  plus  nobles  tentatives  enfantées  par  le  désespoir  et  le  courage 
de  leurs  compatriotes ,  pour  secouer  le  joug.  C'est  par  eux  que  l'Angleterre 
a  pu  appliquer  à  l'Irlande  la  maxime  :  diviser  pour  régner.  Ce  sont  eux 
qui,  par  leur  vénalité  et  leurs  trahisons,  ont  donné  lieu  à  cet  adage  flétris- 
sant que  l'Angleterre  cloue  au  front  du  peuple  d'Irlande  :  Put  anlrishman 
on  Ihe  spil,  and  you  icill  find  another  lo  turn  him  (  mettez  un  Irlandais  à  la 
broche,  et  vous  en  trouverez  un  autre  pour  la  tourner).  L'adage  aurait  bien 
du  ajouter  que  le  tourneur  est  ordinairement  l'Irlandais  devenu  protestant 
ou  le'fils  du  coloniste  anglais...  Mais,  en  bonne  conscience,  est-ce  bien  là  le 
véritable  peuple  d'Irlande? 

De  tout  cela  est  née  l'inexorable  fidélité  des  souvenirs  dont  je  vous  parlais 
tout  à  l'heure ,  et  qui  ne  peut  pas  plus  se  perdre  en  Irlande  que  ne  pourra  s'y 
effacer  la  ligne  de  démarcation  qui  sépare  la  race  anglaise  de  la  race  milésienne 
pure.  L'émancipation  n'a  pas  apporté  grand  changement  à  cet  état  de  choses, 
parce  qu'elle  eut  surtout  en  vue  des  droits  politiques ,  ou  de  vanité ,  auxquels 
ne  participent  guère  les  classes  pauvres  des  Milésiens  du  pays;  et  il  y  avait 
long-temps  que  pour  les  autres,  les  relations  sociales  et  la  fortune  avaient  fait 
tomber  en  désuétude  les  sévérités  tracassières  des  lois  anglaises,  et  les  ré- 
glemens  stupides  et  humilians  du  parlement  d'Irlande.  Aussi,  malgré  l'éman- 
cipation, malgré  le  projet,  né,  dit-on,  dans  la  tête  de  lord  Melbourne, 
et  fort  prôné  par  O'Connell,  de  faire  aujourd'hui  autant  de  baronnets  des 

(i)  Ce  malheureux,  qui  causa,  par  sa  trahison,  la  déportation,  la  ruine  et  la  mort  de 
nombreuses  familles,  coupables  seulement  de  vouloir  rester  irlandaises  et  catholiques,  vécut 
exécré  et  méprisé  de  tous  jusqu'en  Tannée  1717.  On  m'a  montré  à  Dublin,  dans  Stafford- 
Street,  la  place  où  il  fut  tué  d'un  coup  de  feu  dans  sa  chaise  à  porteur.  Voici  l'épitaphe- 
épigramme  qui  lui  fut  faite: 

Si  le  ciel  est  satisfait  lorsque  les  mortels  cessent  de  pécher, 

Si  l'enfer  est  joyeux  de  recevoir  chez  lui  un  scélérat, 

Si  la  terre  est  bien  aise  d'ensevelir  un  traître , 

Tout  doit  être  content:  Luttrell  est  maintenant  dans  la  tombe. 

(2)  A  Killarney,  dans  le  comté  de  Kerry,  les  bateliers  des  lacs  m'ont  raconté  la  fin  héroïque 
de  ces  deux  beaux  et  braves  jeunes  hommes  qui  avaient  levé  un  clan  pour  combattre  les 
Anglais.  Sur  la  vieille  route  de  Kenmare,  qu'il  surplombe,  j'ai  gravi  le  rocher  presque  inac- 
cessible, le  Robert 's-Cave,  situé  dans  la  propriété  de  M.  Daniel  Cronin,  qui  voulut  bien  m'y 
conduire,  et  d'où  ces  deux  proscrits  se  rendirent  long-temps  redoutables  aux  hmuers  d'in- 
surgés. Le  misérable  qui  les  livra  vit  encore,  isolé,  haï,  nu,  le  plus  pauvre  parmi  les  plus 
pauvres,  mendiant  et  n'obtenant  rien  que  des  étrangers  qui  visitent  Killarney,  où  il  vit,  et 
qui  ne  le  connaissent  pas. 


REVUE  DE   PARIS.  51 

esquives  catholiques  envoyés  au  parlement,  et  de  quelques  possesseurs  de 
vingt  mille  livres  sterling  de  rentes,  le  peuple  irlandais,  le  peuple  milésien 
des  tenanciers  pris  à  bail  ou  à  gages ,  ne  se  trouve  guère  plus  confortable- 
ment traité  que  par  le  passé.  Aussi  fut-il  possible, —  ce  dont  je  doute,  du 
reste,  —  que  dans  un  bel  accès  d'humeur  conciliatrice,  les  sociétés  savantes 
et  les  familles  jetassent  au  feu  les  manuscrits  et  les  actes  qui  rappellent  les 
persécutions  et  les  rapines  des  colonistes  anglais;  fùt-il  possible  que  la  portion 
milésienne  qui  va  être  réennoblie ,  et  toute  la  génération  actuelle  des  Anglo- 
Irlandais,  consentissent  à  se  donner  mutuellement  le  baiser  fraternel  du  bon 
abbé  Lamourette,  il  resterait  encore,  pour  perpétuer  la  division  des  races 
et  les  souvenirs  des  oppressions  et  des  misères,  les  chants  et  les  poèmes  des 
bardes  de  l'Irlande  dans  la  vieille  langue  nationale.  Ceux-là,  on  ne  peut  ni 
les  détruire,  ni  les  jeter  au  feu,  ni  les  tacher  d'encre  ou  de  sang;  car  c'est 
avec  ces  chants  que  les  femmes  et  les  enfans,  dans  les  cabanes,  bercent  les 
nouveau-nés;  car  ce  sont  ces  poèmes,  de  deux  mille  vers  souvent,  dont  les 
pâtres  et  les  pêcheurs  vous  récitent  des  fragmens  sublimes  sur  les  monta- 
gnes et  sur  les  flots  ;  car  ces  chants  et  ces  poèmes ,  qui  ont  traversé  toutes  les 
persécutions,  se  perpétuent  des  pères  aux  enfans,  comme  dans  des  généra- 
tions de  rapsodes.  Depuis  Henri  II  jusqu'à  la  maison  d'Orange,  il  n'est  pas 
une  destruction  de  clan,  pas  une  confiscation,  pas  un  incendie,  pas  un 
assassinat,  pas  une  trahison  que  les  bardes  d'Irlande  n'aient  flétrie  en  vers 
brûlans  ,  année  par  année,  et  dont,  avec  eux ,  ne  se  perpétue  le  commen- 
taire où  vivent  les  noms  des  victimes  et  des  bourreaux  leurs  héritiers!  Ces 
récits  accusateurs,  la  génération  actuelle  peut  aller  les  clouer,  comme  à  un 
poteau ,  sur  les  écussons  et  sur  les  terres  des  détenteurs  de  l'Irlande  !  Elh' 
aime  à  les  redire  ,  car  ils  sont  sa  vengeance  et  son  orgueil  ;  car  il  n'est  pas, 
en  vérité,  de  langue  vivante  ou  morte  qui  puisse,  par  exemple,  montrer  un 
hymne  plus  étincelant  de  poésie  et  de  patriotisme,  où  respire  plus  cette  foi 
ardente  qui  rend  les  choses  saintes,  que  l'ode  adressée  aux  Milésiens  vers  la 
fin  du  règne  d'Elisabeth.  Je  la  donne  ici ,  parce  que  le  commentaire  qui  la 
suit  résume  et  confirme  tout  ce  que  je  viens  de  dire  sur  l'aristocratie  anglo- 
irlandaise;  elle  est  d'ailleurs  un  des  plus  beaux  spécimens  de  la  vieille 
langue  de  l'Irlande  et  de  son  antique  poésie. 

ODE   AUX   MILÉSIENS. 

o  Dieu  vous  protège,  défenseurs  du  Gaël!  Puissent  vos  ennemis  ne  jamais 
triompher  !  puissiez-vous  ne  jamais  quitter  honteusement  le  champ  de  ba- 
taille ! 

«  Généreux  enfans  !  sous  vos  armes  éclatantes ,  réveillez-vous  aux  cris  des 
alarmes  et  de  la  gloire;  combattez  pour  les  vertes  montagnes  et  pour  les 
bords  fleuris  des  fleuves  de  votre  Ile! 

«  Pour  venger  et  pour  sauver  l'Irlande,  vous  devez  braver  tous  les  périls 
de  la  guerre  !  Sortez  de  ce  sommeil  court ,  mais  profond ,  qui  vous  retenait 
sur  vos  cimes  ardues,  au  milieu  des  neiges  et  des  orages! 

'*. 


52  REVUE   DE   PARIS. 

«  Que  tardez-vous?  Arrachez  aux  mains  spoliatrices  de  l'étranger  ia  terre 
de  vos  aïeux!  Oubliez-vous  donc  et  ses  champs  émaiilés  de  fleurs,  et  ses 
palais,  et  ses  tours  superbes? 

«  Ce  n'est  point  par  défaut  de  cœur  et  d'énergie  que  nous  servons  les  étran- 
gers gorgés  de  nos  dépouilles!  Oh  !  non!  Plût  à  Dieu  que  ,  tous  unis  ,  nous 
fussions  déterminés  à  rester  tous  debout  ou  à  tomber  ensemble! 

«  O  amertume  de  mon  cœur!  proscrits  et  dispersés,  nos  princes  et  nos 
chefs  sont  errans  sur  la  terre  natale,  à  travers  de  sombres  vallées  et  des  fo- 
rêts sauvages,  traqués  comme  des  loups,  et  chassés  comme  des  bandits! 

«  Tandis  qu'une  horde  féroce  et  sans  remords  régne  sur  nos  plaines  riantes, 
et  que  ses  armées  vindicatives  nous  enveloppent  et  nous  ravissent  le  repos 
durant  nos  longues  nuits! 

«  Non  !  jusqu'à  ce  que  vous  les  ayez  écrasés  dans  le  sang ,  nul  rayon  de  joie 
ne  pénétrera  plus  au  fond  de  mon  ame.  Bataillons  empourprés  si  brillans 
sous  les  armes  ,  vos  dangers  font  mes  terreurs  ! 

«  Car  leur  sauvage  haine  ne  sera  assouvie  que  lorsqu'ils  nous  auront  tous 
extirpés,  branche  et  racine!  Dieu  vous  guide  et  vous  garde  nuit  et  jour,  et 
surtout  à  l'heure  du  combat! 

a  Eu  avant,  montagnards,  en  avant!  le  ciel  est  avec  vous.  Soyez  fiers  de 
verser  votre  sang  pour  votre  patrie.  Ils  doivent  espérer  le  laurier  du  vain- 
queur, ceux  qui  ont  pour  cri  de  veille  :  La  liberté  ou  la  mort!  » 

Quoique  adressée,  en  apparence,  aux  IMilésieus  en  général,  cette  ode  fut 
principalement  composée  par  Augus  O'Daly  pour  le  clan  des  O'Byrne  de 
Ranelagh,  du  comiéde  YVichlow,  descendans  de  Brondubh,  le  roi  victorieux 
du  Linster  au  W  siècle.  Elle  est  conservée,  par  la  respectable  famille  de 
Cabintuly,  reste  de  cette  ancienne  maison,  dans  un  manuscrit  qui  a  pour 
titre  :  Book  of  Uijmc,  et  qui  renferme  des  poèmes  pleins  de  feu  en  l'hon- 
neur du  célèbre  Fcàgh-Mac-Hugh ,  le  chef  héroïque  et  chevaleresque 
de  ce  clan  formidable,  sous  le  règne  d'Elisabeth.  Suivant  l'usage  antique 
des  familles  princières  d'Irlande  qui ,  ainsi  que  les  princes  arabes  ,  avaient 
à  leur  suite  un  poète  pour  écrire  leur  histoire,  Angus  O'Daly  faisait  partie 
de  la  maison  de  Feagh-Mac-Hugh ,  et  le  barde  était  digne  de  ce  héros  sans 
peur  (dauntless  hero  )  et  de  ses  cagle-bands  (  bandes  d'aigle  ) ,  comme  on 
les  appelle  encore  dans  le  Wichlow.  Ce  chef  de  clan,  qui  était  un  fléau  ter- 
rible pour  les  colonistes  anglais,  fut  tué  en  1598,  dans  une  bataille  contre 
ses  ennemis  héréditaires,  commandés  par  le  lord  député  Rossell.  Avec 
Feagh-Mac-Hugh,  tomba  le  redouté  pouvoir  des  O'Uyrne,  de  ces  guérillas 
des  montagnes  d'Irlande  qui ,  pendant  des  siècles,  menacèrent  les  colonistes 
de  l'Angleterre,  et  portèrent  souvent  la  dévastation  et  la  mort  jusque  sous 
les  murs  de  Dublin ,  l'ancienne  capitale  du  Linster.  Les  colonistes  usèrent, 
envers  le  clan  déchu,  de  représailles  telles  que,  dans  la  Vie  d'Ormond ,  par 
Carte,  cet  écrivain,  tout  Anglais  qu'il  était,  n'a  pu  s'empêcher  dédire  que 
«  la  destruction  et  la  spoliation  des  O'Byrne  offraient  des  scènes  d'iniquité 
et  de  barbarie  qu'on  chercherait  en  vain  dans  toute  autre  histoire  ou  dans 


REVUE    DE   PARIS.  53 

tout  autre  pays.  »  Les  anciennes  possessions  de  ce  clan  furent  données  aux 
Brabazons  Wingfields,  depuis  long-temps  ralliés  (car  on  trouve  un  William 
Brabazon ,  lord  trésorier  et  lord  grand-justicier  d'Irlande ,  sous  Henri  VIII) , 
et  à  de  nouvelles  familles  anglaises  dont  les  desceudans  font  aujourd'hui 
partie  de  la  riche  et  puissante  aristocratie  d'Irlande...  A  l'exception  des 
Cabintuly  peut-être,  les  descendans  des  O'Byrne  sont  tombés  au  dernier 
degré  d'abaissement  et  de  misère ,  et  je  les  ai  vus  tendre  la  main  ! 

Les  poésies  des  bardes  ne  sont  que  les  échos  des  plaintes  des  victimes  :  on 
peut  les  repousser  comme  empreintes  d'une  trop  légitime  partialité;  —  mais 
lisez  ce  qui  vient  d'être  mis  sous  mes  yeux  dans  le  château  de  Dublin ,  à 
deux  pas  du  lord  lieutenant,  qui  certes  s'en  doutait  peu  ,  au  moment  même 
où  je  venais  d'écrire  les  pages  qui  précèdent,  alors  que  je  croyais  bien  n'avoir 
pour  moi  que  la  poétique  autorité  des  bardes,  contre  l'origine  des  titres 
nobiliaires  et  des  domaines  immenses  de  l'aristocratie  de  ce  malheureux 
royaume. 

«  Il  est  impossible  de  défendre  les  actes  de  colonisation  {seulement)  :  sept 
millions  huit  cents  mille  acres  de  terre  ont  été  distribués ,  sous  l'autorité  de 
cet  acte  (1) ,  à  une  bande  d'aventuriers  anglais  civils  et  militaires ,  et  a  l'exclu- 
sion presque  totale  des  anciens  habitans  de  l'Ile.  Un  grand  nombre  parmi 
eux  étaient  demeurés  étrangers  à  la  révolte ,  et  pourtant  ils  furent  dépouillés 
de  leur  héritage.  Une  nouvelle  colonie  (composée  de  toutes  les  diverses 
sectes  qui  infestaient  alors  l'Angleterre,  indêpendans,  anabaptistes,  scccdcrs, 
brownisls,  sociniens ,  millcnariens  et  dissidens  de  toute  sorte,  dont  beau- 
coup étaient  infectés  du  levain  de  la  démocratie)  se  répandit  en  Irlande  et 
fut  mise  en  possession  de  l'héritage  de  ces  habitans.  Et  je  parle  des  hommes 
avec  un  très  grand  respect  personnel ,  quand  je  dis  qu'une  portion  très  con- 
sidérable de  l'opulence  et  du  pouvoir  du  royaume  d'Irlande  se  centralise 
aujourd'hui  parmi  les  descendans  de  cette  bande  d'aventuriers  anglais. 
Toute  l'île  fut  confisquée,  à  l'exception  des  propriétés  de  cinq  ou  six  an- 
ciennes familles  de  sang  anglais.  Une  portion  considérable  fut  séquestrée 
deux  et  trois  fois,  dans  le  cours  d'un  siècle;  ainsi  donc,  la  situation  de  l'Ir- 
lande est  sans  pareille  dans  l'histoire  du  monde.  » 

Ce  que  vous  venez  de  lire  n'est  point  l'œuvre  d'un  proscrit ,  frappé  dans 
sa  personne,  dans  sa  famille,  dans  ses  biens;  ce  n'est  pas  non  plus  l'œuvre 
d'un  mécontent  qui  se  venge  du  refus  d'un  titre  et  d'un  sourire  de  cour,  ou 
qui,  par  le  patriotisme  du  fils,  veut  racheter  les  longues  trahisons  des 
pères;  ce  n'est  pas  non  plus  une  lettre  écrite  en  confidence  à  quelque  ami  et 
livrée  par  surprise  à  la  publicité,  c'est  un  document  historique  autant  que 
document  puisse  l'être.  Il  émane  d'un  Irlandais,  il  est  vrai,  mais  de  l'un 
de  ces  Irlandais  dont  les  pères  ont  trahi  et  vendu  l'Irlande  à  l'Angleterre, 
et  qui  ont  eu  leur  part  dans  ses  dépouilles.  C'est  l'œuvre  d'un  Irlandais  de 
ce  clan  des  Gibbon,  dont  l'auteur  de  l'Ode  aux  Milésicns,  le  barde  des 

(l)  Ce  fut  l'ouvrage  de  C'roaiwell. 


5i  REVUE    DE    PARIS. 

O'Byrne  disait,  en  1600,  dans  une  de  ses  épigrammes  :  «  Il  n'est  point  de 
haine  si  invétérée  que  le  temps  n'affaiblisse  et  ne  parvienne  à  éteindre;  mais 
la  merci  du  ciel  vint-elle  à  luire  sur  le  clan  des  Fitz-Gibbon ,  leurs  cœurs  de 
boue  infecte  et  envenimée  s'exciteraient  encore,  même  sous  les  rayons  de 
la  grâce,  à  de  nouveaux  crimes  contre  l'Irlande.  » 

J'en  suis  certainement  bien  fâché  pour  l'aristocratie  et  messieurs  les  lords 
d'Irlande,  et  principalement  pour  les  durs  et  implacables  descendans  de 
Tristam  Bereffort,  l'obscur  marchand  de  Londres;  mais  cette  accablante 
dénonciation  de  la  légitimité  de  leurs  titres  de  possession,  et  de  l'antiquité 
et  delà  pureté  de  leur  noblesse,  est  littéralement  extraite  et  très  fidèlement 
traduite  du  rapport  fait,  écrit  et  lu,  en  pleine  chambre  des  lords  d'Irlande, 
dans  l'année  1800,  par  le  comte  de  Clare,  chancelier  d'Irlande  (un  Fitz- 
Gibbon),  qui  fut  toujours  un  ami  zélé  de  la  domination  anglaise.  Il  fit  ce 
rapport  lorsqu'il  provoquait  et  appuyait  de  toutes  ses  forces,  en  plein  par- 
lement irlandais,  le  eill  de  l'union*  ;  de  son  rapport,  il  concluait  très 
logiquement  que,  puisque  toute  l'Irlande,  à  peu  d'exceptions  près,  était 
possédée  par  des  naturels  Anglais,  l'Irlande  n'avait  pas  besoin  de  former 
un  royaume  à  part,  se  gouvernant  et  s'administrant  par  des  lois  ou  desrégle- 
mens  autres  que  les  lois  et  réglemens  de  l'Angleterre.  Mais  ce  qu'il  ne  voyait 
pas,  c'est  que  cette  logique  de  preuves  accumulées  dans  un  intérêt  d'anni- 
hilation politique,  était  un  aveu  tout  providentiel,  tenu  en  réserve  pour 
l'avenir  de  l'Irlande;  un  moyen  dont  Dieu  se  servait  pour  arracher  enfin 
aux  spoliateurs  eux-mêmes  le  cri  de  justice  que  les  nations  feraient  éclater 
un  jour  sur  eux  comme  la  foudre. 

C'est  donc  un  fait  bien  constant,  et  que  l'on  peut ,  que  l'on  doit  proclamer 
tout  haut  aujourd'hui,  par  cela  même  qu'il  est  constant:  il  est  peu  de  dé- 
tenteurs de  la  terre  d'Irlande,  dont  les  droits  de  propriété  ne  soient  égaux  à 
ceux  que  le  comte  de  Kildare  tint  de  la  reine  Elisabeth  sur  les  propriétés 
de  Fergus-O'Kelly;  — à  ceux  que,  delà  même  reine,  tint  presque  sur  tout  le 
Qucen's-County,  Francis  Cosby; —  à  ceux  que  les  Brabazons-Wingfields  et 
quelques  autres  eurent  sur  les  possessions  des  O'Byrne  de  Ranelagh;  —  à 
ceux  enfin  que  pouvait  faire  valoir  sur  le  comté  de  Cork  Richard  Boyle , 
qrcat  cari  of  Cork ,  qui ,  dans  son  testament,  légua  le  mon  astère  supprimé  de 
Casllchjon,  à  la  fille  Barrymore  pour  acheter  ses  gant*  e'  ses  épingles! 

Afin  de  m'édifier  sur  la  véracité  des  écrivains  et  historiens  anglais,  à 
l'égard  de  l'Irlande ,  et  en  ce  qui  concerne  les  vertus  et  les  titres  des  eolo- 
nistes ,  il  m'a  été  donné  à  lire,  bien  et  duement  imprimé,  un  très  pompeux 
panégyrique  de  ce  grand  comte  de  Cork,  qui,  d'obscur  aventurier  anglais, 
était  devenu  l'homme  le  plus  puissant  de  l'Irlande.  Je  ne  pourrais  vous  dire 
quels  sentimens  de  dégoût  et  d'indignation  j'éprouvai  à  cette  lecture,  car 
j'avais  alors  sous  les  yeux  la  proposition  atroce  que  faisait  à  Warwick  ce  hoary 
monster  (monstre  grison),  comme  je  l'ai  entendu  appeler  encore,  après  deux 
siècles,  par  les  pécheurs  du  petit  port  d'Youg-IIall;  pacificateur  exécrable 
qui  rêvait,  non  pas  la  destruction  d'un  seul  clan,  d'un  seul  district,  ainsi 


REVUE   DE    PARIS.  OO 

que  le  prince  d'Orange  l'opéra  plus  tard  à  Glenco,  mais  l'extermination  de 
tout  un  peuple. 

«  Pour  en  revenir  à  l'Irlande,  où  est  ma  fortune,  où  j'ai  mangé  la 

plus  grande  portion  de  mon  pain  durant  cinquante-qualre  années  (1),  écrivait 
Richard  Boyle,  le  25  février  1641,  et  dont  j'ai  fait  ma  principale  étude, 
pour  bien  comprendre  son  royaume  et  son  peuple  dans  leur  propre  essence 
et  nature,  je  supplie  votre  seigneurie  d'ajouter  foi  à  cette  vérité  :  —  qu'il 
n'en  est  pas  beaucoup,  je  peux  même  dire  peu  ou  point  du  tout,  de  ceux  qui 
sont  nés  en  Irlande  et  qui  appartiennent  à  la  religion  romaine,  qui  ne  l'assis- 
tent publiquement  de  leurs  actions,  ou  du  moins,  en  secret,  de  leurs  vœux; 
car  cette  rébellion  les  a  tous  infestés  (2),  et  sa  contagion  s'est  répandue  dans 
tout  le  royaume.  Comme  le  poison  est  partout,  sa  majesté  et  le  parlement 
trouvent  dans  cette  trahison  une  excellente  occasion  d'arracher  du  royaume 
le  parti  papiste  desnaturels,  et  d'y  planter  (planl)  des  protestans  anglais;  car 
tant  que  les  protestans  et  les  papistes,  anglais  et  irlandais,  vivront  ici  mêlés 
les  uns  aux  autres,  nous  ne  pourrons  avoir  jamais  une  paix  stable.  Sa  majesté 
même  peut  aujourd'hui  sanctionner  en  toute  justice  la  confiscation  de  leurs 
terres,  et  aura  ainsi  assez  de  place  pour  transporter  dans  ce  royaume  de 
nouveaux  colons  qui  lui  rapporteront  un  revenu  considérable,  et  assureront  le 
royaume  à  la  couronne  d'Angleterre  (ce  qui  ne  sera  jamais  tant  que  les  papistes 
irlandais  auront  ici  un  petit  coin  de  terre  en  propriété,  tant  même  qu'on 
souffrira  qu'ils  y  vivent).  Il  n'y  a  que  deux  cent  mille  papistes  irlandais 
dans  la  rébellion  actuelle ,  et  c'est ,  je  crois ,  leur  plus  petit  nombre  ;  il  ne 
faut  donc  pas  que  l'œuvre  d'une  seconde  conquête  s'opère  lentement  et 
avec  parcimonie,  mais  rondement  (  rondly),  et  avec  une  bonne  quantité  de 
munitions  de  toute  sorte  pour  pousser  une  guerre.  J'assure  votre  seigneurie 
qu'il  sera  d'un  comfort  infini  (infinit  comfort)  pour  nous  tous  bons  sujets 
qu'il  plaise  à  sa  gracieuse  majesté  de  déclarer  traîtres  les  rebelles,  leurs 
adhérens  et  leurs  auxiliaires  ,  et  qu'il  lui  plaise  aussi ,  avec  la  sanction  du 
parlement,  de  faire  passer  un  bill  qui  les  accuse  de  haute  trahison  et  con- 
fisque leurs  terres  et  leurs  propriétés  au  profit  de  la  couronne.  Cela  les  dé- 
couragerait et  disposerait  les  Anglais  à  servir  bravement  contre  eux  par 
l'espoir  d'être  mis  au  lieu  et  place  de  ceux  qu'ils  tueraient  ou  détruiraient.  Si 
votre  seigneurie  jugeait  convenable  de  communiquer  ce  projet ,  tout  informe 
qu'il  soit,  à  M.  Pym,  M.  Hampdcu,  M.  Strowde,  ou  tout  autre  membre 
puissant  et  actif  de  la  chambre  des  communes;  et  si  votre  seigneurie  elle- 
même  le  goûtait,  je  serais  bien  aise,  si  j'en  étais  requis,  de  réduire  mes 
conceptions  à  l'état  d'une  déclaration  plus  nettement  formulée  et  d'une  mé- 
thode plus  exacte.» 

Une  main  amie  a  bien  voulu,  avec  quelques  autres  documens,  dérober 


'i)  And  wherein  I  hâve  eaten  the  mosl  part  of  my  bread  for  thèse  lost  51  years. 
[2)  Le  soulèvement  de  l'Irlande  en  lCit  ;  réaction  légitime  contre  les  tyrannies  des  colo- 
nistes  anglais  depuis  le  règne  d'Elisabeth. 


56  REVUE   DE   PARIS. 

pour  moi  une  copie  de  cette  lettre  si  froidement  atroce ,  dont  l'original 
m'avait  été,  en  grand  mystère,  montré  dans  la  bibliothèque  de  l'académie 
irlandaise  de  Dublin,  où  il  est  conservé  en  assez  nombreuse  compagnie 
d'autographes  de  même  nature. 

Quelques  descendans  de  colonistes,  plaidant  pour  leurs  foyers  et  leurs 
aïeux  peut-être,  l'excusent  en  disant  que  son  projet  ne  fut  point  exécuté  par 
l'Angleterre.  Eh  !  la  faute  en  fut,  non  certes  pas  à  lui,  mais  bien  à  la  gra- 
cieuse majesté,  assez  malheureuse  pour  que  l'un  de  ses  serviteurs  la  crut 
capable  de  profiter  des  confiscations  qu'elle  pouvait  ordonner  d'un  trait  de 
plume,  pour  le  plus  grand  corn  fort  de  ses  bons  sujets.  Le  roi  Charles  Ier,  en 
effet,  avait  alors  assez  à  faire  de  défendre  sa  couronne  d'Angleterre  sur  la- 
quelle les  communes  portaient  la  main  sans  trop  de  façons;  Pym ,  Hampden, 
Strowde,  et  les  autres  membres  actifs  du  parlement,  trouvaient  déjà  que 
cette  couronne  toute  seule  était  assez  lourde  à  manier. 

Non,  sans  doute,  ce  projet  infernal  ne  fut  point  alors  exécuté  dans  toute 
son  extension  par  l'Angleterre,  mais  il  le  fut  en  partie  par  les  colonistes;  il 
activa  en  Irlande  les  justices  du  lord.  Le  très  célèbre  Parsons,  le  Laubar- 
demont  de  ce  pays,  fit  tout  ce  qui  était  en  lui  pour  se  conformer  aux  inten- 
tions de  la  lettre  :  «  Je  suis  de  votre  opinion ,  mon  cher  comte ,  »  -  écrivait-il 
de  Dublin,  le  20  juin  1643,  à  l'instigateur  d'Youg-Hall,  ayant  passé  à  agir 
les  deux  années  que  peut-être  il  avait  passé  sans  lui  répondre;  —  «je  pense 
qu'une  extermination  générale  peut  seule  amener  une  paix  durable.  Je  vous 
prie  de  n'en  épargner  aucun  et  de  signaler  tous  ceux  qui  ont  des  titres  ou 
des  biens.  Nous  avons  agi  de  la  sorte  ici,  à  l'égard  de  quelques  milliers, 
et  nous  en  avons  expédié  quelques-uns  (1).  » 

Du  manoir  d'Youg-Hall  et  des  saules  de  Parsons  (2) ,  le  projet  passa  dans 
les  livres,  et  de  là  dans  l'esprit  du  peuple  anglais.  Durant  neuf  années  l'An- 
gleterre poussa  contre  l'Irlande  son  delenda  Carlhago!  Durant  neuf  années, 
en  attendant  l'heure  de  l'exécution  ,  l'Angleterre,  comme  si  elle  n'avait  pas 
eu  assez  du  sang  et  de  la  boue  que  se  jetaient  les  partis  qui  se  la  disputaient, 
se  prit  à  lire  et  à  répéter  les  gentillesses  du  poème  d'Hudibras.  De  l'esprit 
du  peuple,  des  livres  et  des  poèmes,  le  projet  monta  au  cabinet  anglais,  où 
il  se  formula  en  une  proposition  de  repeupler  l'Irlande  avec  des  juifs,  ce 
qui  échoua  pour  des  raisons  purement  mercantiles  :  à  tout  cela,  il  faut 
ajouter  cet  atroce  et  insensé  pamphlet  sans  titre  et  sans  nom  d'auteur,  et 
dont,  malgré  ses  nombreuses  éditions,  il  n'existe  peut-être  pas  dix  exem- 


(1)  Cet  autographe  est  conservé  aussi  dans  les  archives  de  l'Académie  irlandaise  de  Dublin 
avec  celui  du  comte  de  Cork.  Le  texte,  en  vieil  angiais,  mérite  d'être  cité  :  «  I  am  of  jour 
mind,  my  dear  earl ,  that  a  thorow  destruction  must  be  made,  before  we  can  settle  upon 
a  sale  peace.  I  pray  you,  spare  none,  but  indict  ail  of  queality,  or  estate.  Wehavedone  so 
hereabout  to  many  thousands,  and  hâve  already  executed  some.  » 

(2)  C'était  la  mode  des  colonistes  du  temps,  qui  suivaient  en  cela  l'ancienne  coutume 
d'Irlande.  On  y  pendait  avec  une  branche  de  saule.  Seulement,  au  lieu  d'une  branche,  les 
colonistes ,  vu  le  nombre,  employaient  l'arbre  entier. 


REVUE    DE   PARIS.  57 

plaires  dans  le  monde,  car  vint  un  temps  où  celui  qui  en  avait  fait  un  instru- 
ment de  popularité  eut  un  intérêt  d'élévation  à  le  faire  disparaître.  Il  fut 
publié  à  Londres,  en  16i7,  sous  l'inspiration  de  Cromwell,  qui  en  revit  au 
moins  les  épreuves;  car  il  y  règne  cette  phraséologie  triviale,  de  mauvais 
goût,  mystique,  contournée,  pénible,  toute  bourrée  de  grosses  et  sottes  in- 
jures, de  textes  tordus,  de  citations  mal  digérées  de  l'Ecriture,  et  de  ces 
répétitions  monotones  et  sourdes  qui  constituaient  l'éloquence  du  protecteur. 

«Ces  Irlandais, disait  ce  livre,  entre  au  très  aménités,  ces  Irlandais,  ancienne- 
ment appelés  mangeurs  d'hommes  (man  ealers) ,  ont  cette  tradition  parmi 
eux,  que  lorsque  le  diable  montra  au  Christ  tous  les  royaumes  de  la  terre  et 
leur  gloire,  il  ne  voulut  point  lui  montrer  l'Irlande,  et  se  la  réserva  pour 
lui-même.  Ce  qui  est  probable,  ajoutent-ils,  parce  que  le  vieux  renard  pré- 
voyait qu'elle  éclipserait  tous  les  autres  royaumes. 

«  Il  l'a  gardée  depuis ,  car  il  jugea  prudent  de  s'en  faire  un  bnggard  pour 
lui-même,  et  pour  tous  les  noirs  esprits  employés  par  lui  sur  cet  hémisphère 
à  rendre  au  pape,  son  fils  et  son  héritier,  le  service  pour  lequel  Louis  XI 
gardait  auprès  de  lui  son  barbier  Olivier,  et  qui  les  rend  si  altérés  de  sang. 
Ils  sont  la  lie  de  l'humanité,  la  vermine  qui  grouille  et  rampe  sur  la  queue 
des  bêtes.  J'imagine  que  Rome  elle-même  n'en  a  point  honte...» 

Depuis  les  premières  éditions  écoulées  du  pamphlet  puritain,  Cromwell 
avait  grandi.  La  couronne  d'Angleterre  et  la  tête  de  Charles  Ier  étaient 
tombées  ensemble;  et  Cromwell  avait  ramassé  l'une  et  l'autre  :  la  première 
pour  la  montrer  au  peuple,  en  criant  :  «  Voilà  la  tète  d'un  traître!  »  et  la 
seconde,  pour  en  avoir  un  jour  les  droits  sans  en  sentir  les  étreintes.  Quand 
il  s'en  vit  le  maître  prochain,  il  voulut  lui  rendre  le  joyau  qui  s'en  était 
détaché.  Alors  il  se  souvint  du  projet  enfanté  par  le  comte  de  Cork,  dont  il 
disait  :  «  Je  déclare  que,  s'il  s'était  trouvé  dans  chaque  province  d'Irlande  un 
comte  de  Cork,  il  n'y  aurait  pas  eu  de  rébellion  en  16414  »  Cromwell  aurait 
pu  ajouter:  «  Parce  qu'il  n'y  serait  resté  ni  voix  pour  se  plaindre,  ni  bras 
pour  agir.  »  Mais  Cromwell  se  sentait  de  force  à  être  à  lui  seul  tous  les 
comtes  de  Cork  dont  il  regrettait  l'absence. 

Un  jour  donc  parut  la  dixième  édition  du  pamphlet  avec  le  supplément 
de  la  péroraison  qui  avait  clos  la  veille  une  de  ses  plus  fougueuses  harangues 
contre  les  Irlandais. 

«  Je  demande,  sur  mes  mains  et  sur  mes  genoux,  que  l'expédition  soit 
entreprise  contre  eux,  tandis  que  les  coeurs  brûlent  du  désir  de  la  vengeance, 
et  que  les  mains  sont  avides  de  sang.  Je  ne  crains  point  de  dire  à  tous  ceux 
qui  me  liront  :  Heureux  celui  qui  les  récompensera  comme  ils  le  méritent, 
et  maudit  soil  celui  qui  mettra  de  la  négligence  à  exécuter  celle  œuvre  du 
Seigneur!  Maudit  soit  celui  qui  retirera  son  sabre  du  sang!  Oui,  maudit 
soil  celui  gui  n'abreuvera  point  son  épéc  du  sang  irlandais,  qui  ne  leur  paiera 
pas  au  centuple  leur  trahison  infernale  contre  l'Angleterre  ,  qui  n'entassera 
pas  mort  sur  mort,  et  ne  fera  point  de  leur  pays  un  repaire  pour  les  dra- 
gons et  un  élounement  pour  les  nations  !  Que  l'œil  qui  exprimera  de  la  pitié 


58  REVUE    DE    PARIS. 

pour  eux  réclame  en  vain  de  la  pilié  pour  lui-même  !  Que  la  main  qui  les 
épargnera  ne  soit  point  épargnée!  Enfin,  maudit  soit  celui  qui  n'appellera 
pas  sur  eux  toutes  les  malédictions  !  » 

La  main  qui  avait  conduit  la  plume  qui  formula  de  semblables  vœux  tenait 
aussi  l'épée  qui  les  pouvait  accomplir.  Peu  de  temps  après  ce  manifeste  de 
sang  et  de  destruction,  Cromwell  débarqua  en  Irlande  avec  dix  mille 
bomrnes éprouvés,  dont  les  cœurs  brûlaient  du  désir  de  la  vengeance,  dont 
les  mains  étaient  avides  de  sang ,  comme  il  les  voulait  enfin. 

La  besogne  du  sabre  fut  digne  de  celle  de  la  plume.  Puis  quand  le  sabre 
n'eut  plus  à  frapper  que  dans  le  vide,  la  plume  reprit  son  office;  seulement 
le  pamphlétaire,  de  soldat  était  devenu  législateur,  et  le  législateur  com- 
pléta l'œuvre  du  soldat  et  du  pamphlétaire. 

Cromwell  publia  son  act-of-setllemcnt ,  l'acte  trop  mémorable  décoloni- 
sation dont  le  lord-chancelier  comte  Clare  n'osait  plus  défendre  la  pensée  et 
les  résultats,  en  1800,  dans  le  parlement  irlandais  en  face  même  des  nobles 
héritiers  des  bandes  d'aventuriers  qui  en  avaient  eu  les  bénéfices.  Par  cet 
acte,  tout  ce  qui  avait  échappé  au  sabre  dont  le  protecteur  et  ses  myrmidons, 
comme  on  les  appelle  ici ,  tenaient  la  poignée,  et  dont  les  Anglo-Irlandais  , 
protestans  ou  catholiques,  dirigeaient  la  pointe  et  le  tranchant;  tout  ce  qui, 
de  l'aveu  même  du  chancelier,  n'avait  pas  pris  part  à  la  rébellion ,  fut  épar- 
pillé dans  les  îles  des  Indes  orientales,  et  vendu  comme  un  troupeau  de  bétail. 

Ces  boucheries  de  chair  humaine  ,  ces  déportations  ,  ces  immenses  soli- 
tudes creusées  au  sein  des  plus  nobles,  des  plus  courageuses  familles,  et 
dans  les  plus  beaux  domaines,  sont  encore,  à  défaut  d'histoire  écrite  et 
détaillée,  racontées  par  les  chants  des  bardes.  Mais,  dans  ces  chants,  il 
n'y  a  plus  d'appels  à  la  guerre,  car  il  ne  reste  plus  personne  pour  la  faire; 
il  n'y  a  plus  d'invocations  qui  montent  vers  Dieu  pour  appeler  sa  foudre, 
car  il  ne  reste  plus  une  seule  bouche  pour  maudire.  Tout  est  mort,  tout  se 
soumet  ou  s'exile.  De  même  qu'au  temps  de  la  profanation  du  temple  de 
Jérusalem  par  les  soldats  de  Rome,  on  avait  entendu,  dans  tout  Israël, 
la  voix  des  anges  gardiens  crier  du  milieu  des  ombres  de  la  nuit  :  «  Par- 
tons d'ici  !  »  de  même,  dans  toute  l'Ile  des  Saints,  subjuguée  plus  encore 
par  la  cabale  du  clergé  protestant  et  par  la  trahison  que  par  les  armes  de 
Cromwell,  on  entendit  un  cri  semblable  poussé  par  les  braves  qu'on  avait 
trahis,  et  par  leurs  chefs  abandonnés,  qui  jusqu'alors  avaient  été  les  anges 
gardiens  de  leur  terre  natale. 

Ce  fut  à  l'occasion  du  départ  de  l'un  de  ces  chefs,  John  O'Dwyer,  qui 
commandait  dans  le  Watriford  et  le  Typperary,  en  1651,  et  qui  s'embar- 
qua pour  l'Espagne  avec  cinq  cents  de  ses  compagnons  d'armes,  que  fut  com- 
posée une  chanson,  très  populaire  encore  dans  ces  comtés,  et  que  je  donne 
ici  pour  ce  motif;  j'eu  ai ,  d'ailleurs,  pris  l'engagement  avec  le  paddy  qui 
me  l'a  donnée.  J'ai  entendu  chanter  cet  hymne  de  douleur,  et  l'air  m'en  a 
paru  un  modèle  de  mélodie  plaintive,  un  précieux  reste  de  l'ancienne  mu- 
sique irlandaise,  alors  que  les  bardes  étaient  à  la  fois  musiciens  et  poètes. 


REVUE   DE    PARIS.  59 

JOHN   O'DWYER   OF   THE   GLEN. 

a  L'aurore  m'avait  trouvé  joyeux;  le  sommeil  m'avait  rendu  des  forces; 
au-dessus  de  ma  tête  j'entendais  le  doux  chant  des  oiseaux,  qui  ne  semblaient 
plus  vivre  que  pour  les  jeux  et  les  amours.  La  corne  des  pâtres  prolongeait 
ses  sons  rauques  dans  la  campagne...  Le  renard  se  sauvait  en  rampant,  et 
dans  les  alentours  chaque  femme  se  lamentait  sur  les  oies  qu'emportait  ce 
larron  (1). 

«  Ecoutez  les  cris  de  l'ennemi  !  Les  bois  tombent  vite  ,  et  le  sol  dévasté  est 
tout  chargé  de  désolation  et  d'horreur. 

«  La  confiscation  et  la  guerre  pèsent  comme  une  malédiction  sur  la  nation 
tombée.  La  tristesse  et  le  deuil  couvrent  de  leurs  ténèbres  cette  terre  perdue. 
Les  vents  glacés  soufflent  sur  nous;  la  mort  plane  au-dessus  de  nos  têtes;  la 
paix  et  l'espérance  ne  sont  plus  faites  pour  notre  race. 

«  Ecoutez  les  cris  de  l'ennemi  !  Les  bois  tombent  vite ,  et  la  désolation  et 
l'horreur  étreignent  nos  rivages  ensanglantés. 

«  Où  est  ma  chèvre  pour  me  réjouir?  Hélas!  elle  ne  folâtre  plus  mainte- 
nant à  mes  côtés  !  Mes  amis?....  Ils  ne  peuvent  plus  m'entendre.  Autour  de 
moi  je  ne  vois  que  l'étranger.  Les  nobles  ,  au  cœur  si  haut  et  si  bon  ,  ont  fui 
de  leurs  manoirs,  chassés  par  une  vile  et  basse  soldatesque. 

«  Écoutez  les  cris  de  l'ennemi  !  Les  bois  tombent  vite  ,  et  la  désolation  et 
l'horreur  s'épaississent  sur  notre  île. 

«  Oh!  pourquoi  la  mort  n'est-elle  point  venue  me  plonger  dans  la  nuit  de 
la  tombe  avant  que  les  objets  qui  m'entourent  m'aient  apparu  si  doux  et  si 
chers!  Lieux  autrefois  si  rians,  jeunes  filles  si  tendrement  chéries,  amis 
dont  je  suis  séparé ,  recueillez  celte  larme  d'adieu. 

or  Ecoutez  les  cris  de  l'ennemi  !  Les  bois  tombent  vite,  et  je  suis  poursuivi 
par  des  scènes  d'horreur  et  de  désolation.  » 

La  bande  d'aventuriers  et  de  sectaires,  venue  à  la  suite  de  Cromwell, 
trouva  sans  doute  que  YAcl  of  Seulement  n'entassait  pas  assez  de  rigueurs 
sur  l'Irlande;  on  ressuscita,  pour  les  accroître,  celles  qu'avait  inventées  le 
génie  persécuteur  de  la  reine  Elisabeth. 

Les  commissaires  de  Dublin  ,  dans  l'année  1652,  publièrent  une  procla- 
mation signée  Charles  Fleetwod  ,  Edmond  Ludlow  et  John  Joncs,  imprimée 
par  William  RIadin,  et  qui  ne  sera  pas  oubliée  de  long-temps  en  Irlande, 
car  j'en  ai  vu  bien  des  exemplaires,  surtout  dans  les  familles  milésiennes  du 
sud;  et  plus  d'un  a  été  transmis  et  sera  transmis  encore  de  race  en  race , 
avec  ce  mot  significatif  du  placard  des  électeurs  réformistes  de  Limerik  : 
Hf.member!  Par  cette  proclamation,  sans  précautions  ni  ambages,  bru- 
tale comme  un  manifeste  turc,  l'acte  d'Elisabeth  était  remis  en  vigueur; 
et  par  cet  acte,  dont  l'exécution  était  strictement  ordonnée,  tout  prêtre 

(i)  Ces  femmes  sont,  je  oense,  la  personnification  de  l'Irlande  pleurant  sur  ses  exilés,  qui 
vtalent  appelés,  par  les  Anglais  :  wild-qeese  (  oies  sauvages  ),  parce  que ,  comme  ces  oiseaux , 
ils  se  rassemblaient  en  troupes  et  faisaient  leurs  émigrations  annuelles  vers  de  lointains  pays. 


60  REVUE   DE   PARIS. 

romain  ,  par  cela  seul  qu'il  était  prêtre  ,  était  regardé  comme  coupable  de 
rébellion,  et,  sans  plus  ample  informé,  condamné  à  être  pendu  jusqu'à  ce 
qu'il  fût  à  moitié  mort,  car  alors  il  avait  la  tête  tranchée.  Son  corps  était 
coupé  en  quartiers;  ses  entrailles  étaient  arrachées  et  brûlées,  et  sa  tête, 
fixée  sur  une  pique  de  fev,  était  exposée  en  pleine  place  publique.  C'est  dans 
ce  temps  que  ces  bourreaux,  appelés  commissaires,  payaient  cinq  livres 
sterling  la  tète  d'un  prêtre  ou  celle  d'un  barde. 

Ceux  qui  tuaient  les  pasteurs  voulurent  confisquer  ce  qui  restait  du  trou- 
peau dispersé,  et  le  poussèrent  avec  violence  dans  le  bercail  nouveau  où  ils 
voulaient  le  parquer  pour  toujours.  Une  application  et  une  extension  nou- 
velles furent  données  à  l'acte  de  1563,  par  lequel  le  lord  de  justice  Sussex 
forçait ,  sous  peine  de  fortes  amendes ,  sous  peine  de  n'avoir  ni  pain  ni  asile  , 
les  Irlandais  catholiques  à  fréquenter  les  églises  et  à  suivre  les  rites  de  la 
religion  protestante;  et  il  n'y  a  pas  un  siècle  certainement  qu'il  en  était  en- 
core ainsi.  J'ai  vu,  dans  le  Munster,  des  vieillards  qui  avaient  assisté  dans 
leur  jeunesse  à  la  célébration  de  l'office  divin  parmi  des  ruines  de  mo- 
nastère, dans  des  souterrains,  au  fond  de  solitaires  et  sombres  vallées; 
quelques-uns  même  de  ceux-là  ont  ici  fait  sentinelle  sur  des  hauteurs  pour 
donner  le  signal  de  l'arrivée  du  prêtre...  et  surtout  de  celle  des  chasseurs  de 
messe  (tnass huniers),  limiers  colonistes  enrégimentés  par  l'appât  des  cinq 
livres  sterling. 

Dans  l'année  1827  encore ,  beaucoup  de  riches  propriétaires  d'églises, 
seigneurs  à  clocher  (  high  church  landlords),  persécutèrent  leurs  pauvres 
tenanciers,  parce  qu'ils  n'envoyaient  pas  leurs  enfans  aux  écoles  et  aux  églises 
protestantes. 

Entre  autres  mesures  adoptées  pour  éloigner  les  Irlandais  du  gouverne- 
ment anglais ,  cette  pieuse  sollicitude  pour  le  salut  de  leurs  âmes  ne  manqua 
jamais  son  effet. 

—  Que  voulez-vous?  monsieur,  me  disait  un  spirituel  Irlandais  de  Cork; 
nos  ancêtres  n'eurent  pas  la  liberté  d'aller  au  ciel  par  le  chemin  qu'ils  avaient 
choisi.  La  reine  Elisabeth  se  déclara  souveraine  des  âmes  des  Irlandais, 
aussi  bien  que  de  leurs  corps,  et  la  captivité,  la  mort  du  galant  et  brave 
Brian-Na-Murtha-O'Rourke,  prince  de  Briffney,  en  1592,  prouve  que  la 
reine  vierge,  bien  qu'elle  eût  alors  la  soixantaine,  ne  poussait  pas  toujours 
les  âmes  dans  les  voies  de  l'orthodoxie,  et  destinait  les  corps  à  différens 
usages. 

—  Comment!  et  le  comte  d'Essex? 

—  D'Essex  fut  le  successeur  immédiat  de  Na-Murtha.  Oh!  ceci  encore 
n'est  pas  plus  que  Mullamast  dans  l'histoire  imprimée  d'Elisabeth  Mais  nous 
avons,  nous ,  une  histoire  d'Irlande  faite  peu  à  peu ,  dans  chaque  siècle,  sous 
chaque  règne,  par  des  contemporains  des  époques  diverses  de  notre  exis- 
tence malheureuse.  Les  feuillets  en  sont  encore  épars,  mais  un  jour  ils  se 
réuniront  comme  par  enchantement,  et  formeront  un  monument  d'airain 
contre  lequel  se  briseront  l'orgueil  et  l'hypocrisie  de  l'Angleterre. 


REVUE   DE    PARIS.  61 

Disant  cela,  mon  interlocuteur,  M.  William  R***,  membre  de  deux  ou 
trois  sociétés  savantes  du  pays,  frère  d'un  député  réformiste  au  parlement, 
grand  fureteur  de  vieux  manuscrits,  et  ami  d'O'Connell ,  me  présenta  un 
fort  volume  in-quarto  rempli  de  pages  à  la  main ,  et  qu'il  a  écrites  lui-même 

—  Ceci,  me  dit-il,  est  la  copie  d'une  histoire  inédite  d'Irlande  faite  en 
1636.  Pour  la  partie  que  je  vais  lire,  vous  pourriez  vérifier  l'original  dans 
la  bibliothèque  de  l'Académie  irlandaise  à  Dublin,  dont  je  suis  membre, 
en  commençant  à  la  page  452.  J'ajoute  ceci  seulement  pour  vous  expliquer 
comment  j'ai  pu  me  procurer  cette  copie.  C'est  là  un  genre  de  précaution 
que  les  Irlandais  patriotes  et  lettrés  prennent  assez  volontiers,  pour  le  cas 
où  l'Angleterre  aurait  envie  de  détruire  le  peu  qui  reste  de  nos  annales. 
Après  quoi ,  il  lut  : 

«  Brian ,  surnommé  Na-Murtha  (1) ,  fut  un  des  adversaires  les  plus  puis- 
sans  et  les  plus  déterminés  des  Anglais  sous  le  règne  d'Elisabeth.  Sa  vie  fut 
une  série  continuelle  de  combats,  qui  ont  inspiré  bien  des  chants  à  nos 
bardes,  et  dont  le  plus  beau  est  celui  que  John,  fils  de  Torna-O'Mulconry 
de  Ardchvill  dans  Thomond,  lauréat  d'Irlande,  composa  lorsque  Brian- 
Na-Mnrtha  fut  s;dué  chef  de  son  clan,  à  la  mort  de  son  frère  Hugh,  en 
1566(2).  Na-Muitha  fut  enfin  réduit  à  chercher  un  refuge  à  la  cour  de 
Jacques  VI  d'Ecosse.  Ce  prince  déloyal ,  quoiqu'il  eut  secrètement  fomenté 
les  troubles  d'Irlande,  livra  le  malheureux  exilé  à  ses  ennemis.  Ce  fut  peu 
de  temps  après  la  décapitation  de  Marie,  sa  mère,  que  Jacques  envoya  son 
hôte  prisonnier  à  celle  qui  venait  de  tuer  cette  reine  infortunée. 

«  Mais  Elisabeth  ,  frappée  du  noble  courage  et  surtout  de  la  beauté  de  son 
captif,  lui  fit  donner  un  appartement  dans  son  propre  palais,  et  exprima  à 
son  conseil  de  muets  le  désir  de  le  questionner  elle-même  sur  les  affaires 
d'Irlande.» 

—  L'examen  dura  quelques  mois,  me  dit  M.  Villiam  R***,  interrompant 
sa  lecture.  Ici  arrivent  les  particularités  des  relations  qui  ont  existé  entre 
la  reine  et  son  prisonn:er;  la  tradition  en  a  transmis  quelques-unes;  les  au- 
tres sont  venues  de  quelques  lettres  môme  de  Na-Murtha...  Nous  les  passe- 
rons si  vous  voulez  bien.  Vous  les  aurez  plus  tard.  Elles  sont  un  peu  vives, 
et  des  femmes  nous  écoutent,  ajouta-t-il  à  demi-voix.  Il  tourna  une  vingtaine 
de  feuillets  et  reprit  sa  lecture. 

«Peu  de  temps  après,  le  comte  d'Essex  étant  revenu  des  guerres  d'Espa- 
gne jeune  ,  beau  et  victorieux ,  la  royale  inquisitrice  ,  sachant  que  les  morts 
ne  parlent  plus,  mit  son  prisonnier  en  jugement.  Cela  eut  lieu  en  1592.  Il 
futjutfé  à  We8  train  ter-Hall.  Les  charges  dirigées  contre  lui  étaient  : 

((  1°  D'avoir  excité  à  la  rébellion  Alexander  Mac-Connel  et  d'autres; 

«  2°  D'avoir,  au  mépris  de  la  majesté  royale,  traîné  le  portrait  d'Elisa- 


(1)  Mot  irlandais  qui  signifie  le  bnulcvarl. 

(2)  Celle  ode,  qui  renferme  en  effet  de  grandes  beautés ,  fait  partie  de  la  collection  poé- 
tique que  je  rapporte  d'Irlande. 


62  REVUE   DE    PARIS. 

beth  à  la  queue  de  son  cheval ,  et  de  l'avoir  ensuite  outrageusement  e  mé- 
chamment lacéré; 

«  3°  D'avoir  incendié  plusieurs  maisons  que  sa  majesté  avait  données  à  de 
bons  et  fidèles  Anglais  pour  payer  leurs  loyaux  services  en  Irlande,  etc.,  etc. 

«  Cet  acte  d'accusation  lui  ayant  été  lu  par  un  interprète,  car  il  ne  com- 
prenait point  l'anglais,  il  dit  qu'il  ne  se  soumettrait  pas  au  jugement  de  douze 
hommes,  et  qu'«7  ne  ferait  de  réponse  qu'à  la  reine  si  elle  venait  elle-même 
l'interroger.  Le  lord  haut-justicier  lui  répliqua,  toujours  par  l'organe  de  l'in- 
terprète, que,  soit  qu'il  se  soumit  ou  non  au  jugement  des  douze  jurés,  il 
n'en  serait  pas  moins  jugé  selon  la  loi.  A  quoi  il  répondit  :  S'il  faut  qu'il  en 
soit  ainsi ,  je  ne  puis  m'y  opposer. 

«  Ayant  été  condamné  à  mort ,  il  fut  bientôt  après  transféré  à  Tyburn, 
pour  y  être  exécuté  comme  traître;  ce  qui  ne  parut  exciter  en  lui  ni  émo- 
tion ni  repentir;  il  accahlait  de  mépris,  au  contraire,  l'archevêque  deCaishill 
Miler  Magrath),  qui  l'assistait  à  ses  derniers  momens,  parce  que,  disait-il, 
cet  evéque  apostat  avait  rompu  son  vœu  de  franciscain  pour  se  faire  pro- 
testant. » 

—  Ici  finit  la  portion  du  manuscrit  qui  regarde  Na-Murtha,  me  dit  M,  Wil- 
liam R***;  mais  j'ai  intercallé  quelques  pages,  puisées  dans  quelques  œuvres 
inédites  et  plus  récentes.  On  y  trouve,  entre  autres  anecdotes  sur  ce  chef 
irlandais  ,  celle  qui  est  racontée  par  sir  Richard  Cox  ,  qui  l'a  empruntée  à 
Philip  O'Sullivau. 

«Comme  on  lui  demandait  pourquoi  il  ne  fléchissait  pas  le  genou  devant 
lareibe,  il  répondit  qu'il  n'avait  point  coutume  de  se  prosterner.  —  Eh 
quoi!  reprit  en  le  raillant,  à  cause  sans  doute  de  son  catholicisme,  un  lord 
protestant  d'Angleterre,  pas  même  devant  les  images  des  saints?— Oh! 
répliqua  O'Rourke  avec  l'étrange  et  méprisant  sourire  d'un  homme  qui 
sait  ce  qu'il  est,  il  y  a  une  grande  différence  entre  les  images  des  saints  et 
'.  Otre  reine. 

«  Sa  tète  fut  placée  au  bout  d'une  pique,  au  haut  de  la  tour  située  au- 
tiefo;s  sur  le  pont  de  Londres,  continua  M.  William  R***  en  refermant  son 
livre,  et  elle  fut  une  des  rcorum  lœsœ  mujcslatis  capita,  dont  Ilentzer  dit 
avoir  compté  plus  de  trente  en  1598  :  L'Ura  triginta  nos  mtmeravimus- 

«  Les  londoners  tressaillirent  de  joie  à  sa  mort.  Bacon  lui-même,  philo- 
sophe et  chancelier,  celui  dont  notre  compatriote  Goldsmith,  le  renégat 
irlandais,  dit  dans  son  Abrégé  de  l'histoire  d'Angleterre  :  «  Il  est  celui  des 
hommes  qui  ont  le  plus  de  droit  à  nos  respects;  »  comme  il  avait  déjà  l'ail  un 
savant ,  un  brave ,  un  soldat  philosophe  ,  de  AValter  Raleigh  ,  l'infâme  favori 
d'Elisabeth,  qui  exécuta,  en  Irlande,  avec  ses  bandits  appelés  les  entrepre- 
neurs des  funérailles  du  Munster  {the  underlakers  of  Munster),  le  plan  d'ex- 
termination conçu  par  cette  reine;  Bacon,  enfin,  oublia  un  instant  sa  gra- 
vité de  magistrat  et  de  penseur,  pour  faire  le  plaisant  :  «  O'Rouike,  dit-il 
dans  ses  Essais,  adressa  une  pétition  à  la  reine,  afin  qu'il  lui  fût  accordé  la 
faveur  d'être  pendu  arec  une  branche  de  saule  ,  suivant  la  coutume  de  son 


REVUE    DE    PARIS.  63 

pays...  Faveur  qui  lui  fut  sans  doute  octroyée  gracieusement  et  sur  l'heure.» 

—  Certes,  reprit  mon  narrateur,  je  ne  suis  point  pour  la  peine  du  talion, 
mais,  en  vérité,  c'est  au  monde  qu'il  appartient  de  décider  lequel  des  deux, 
ou  de  l'Irlandais  brave,  lâchement  vendu,  après  avoir  combattu  pour  sa  pa- 
trie, ou  du  juge  corrompu,  du  ministre  aveugle  des  déportemens  d'une  reine 
cruelle ,  méritait  le  mieux  la  branche  de  saule.  Je  doute,  pour  ma  part,  que 
la  pétition  dont  parle  Bacon  ait  été  envoyée;  elle  prouverait,  dans  tous  les 
cas,  qu'O'Rourke  se  reposait  sur  d'anciennes  paroles  d'Elisabeth  ;  ce  ne 
fut  peut-être  qu'un  moyen  de  lui  faire  savoir  sa  condamnation.  Mais  O'Rourke, 
plein  de  simplicité  et  de  bonne  foi,  n'avait  pas  songé  à  se  faire  donner  un 
double  de  l'anneau  sauveur.  Dix  années  plus  tard,  cet  anneau  fut  inutile 
au  trop  confiant  comte  d'Essex,  qui  recueillit  ainsi  le  double  héritage 
d'0"Rourke  :  «  les  étreintes  du  bourreau  après  celles  de  la  reine!  » 

Cette  prétention  à  la  souveraineté  sur  les  corps  et  sur  les  amcs  fut  en- 
suite strictement  maintenue  par  le  sabre  et  les  lois.  Au  commencement  du 
règne  de  Jacques  Ier  (  le  Jacques  VI  d'Ecosse),  le  principal  grief  reproché 
à  un  Irlandais  réfractaire  de  Cork  fut  qu'il  avait  fait  serment  de  ne  vouloir 
être  gouverné  que  par  un  roi  qui  lui  donnerait  la  liberté  de  conscience. 

L'Irlande  ne  fut  pas  mieux  traitée  par  les  Stuarts,  par  ceux-là  même 
pour  lesquels  elle  a  tant  combattu  et  tant  souffert. 

Jacques  Ier  se  vengea  sur  elle  de  toutes  les  feintes  terreurs  que  lui  avait 
faites  la  conspiration  des  poudres,  cette  atrocité  prétendue  catholique,  avec 
laquelle  les  protestans  ont  dupé  l'Europe  depuis  deux  siècles,  et  qui  aujour- 
d'hui n'est  plus  que  la  combinaison  infernale  arrangée  par  Cecil,  le  secré- 
taire-d'état de  Jacques  Pr,  pour  donner  à  son  maître  la  double  occasion  de 
faire  preuve  d'habileté  et  de  sang-froid ,  et  de  dépouiller  les  catholiques  des 
débris  de  leur  fortune,  que  les  mignons  du  Valois  de  l'Angleterre  atten- 
daient dans  la  ruelle  royale. 

Charles  1er...  mais,  ici,  je  dois  laisser  encore  parler  les  bardes  de  l'Irlande. 
L'entière  et  longue  série  des  misères  accumulées  sur  cette  terre  désolée, 
depuis  le  règne  de  Henri  VIII  jusqu'à  Cromwell,  est  racontée  dans  un  très 
beau  poème  de  quatre  cents  vers,  composé  en  1050,  et  qui  a  pour  titre: 
La  Vision  romaine.  L'auteur  est  demeuré  inconnu.  Pendant  si  long-temps 
les  cinq  livres  sterling  ont  été  promises  et  données  pour  la  tête  d'un  barde, 
que  celui-ci ,  non  pour  lui,  mais  pour  sa  famille  peut-être,  aura  dû  mourir 
avec  son  secret.  Le  poète  se  suppose  à  Rome,  sur  la  tombe  de  deux  enfans  du 
Gaël  exilés,  le  célèbre  Hugh  O'Niall ,  comte  de  Tyronne,  l'Annibal  irlan- 
dais, dont  les  triomphes  empoisonnèrent  les  dernières  années  d'Elisabeth, 
et  Rory  O'Donnell,  comte  de  Tyrconnell,  deux  nobles  et  braves  races  d'Ir- 
lande. Leurs  immenses  richesses  causèrent  leur  ruine,  à  laquelle  ,  secondé 
par  un  certain  Lawrence  et  le  lord  Delvin,  travailla  le  très  habile  agent 
provocateur  de  Jacques  VI  d'Ecosse,  Cecil,  inventeur  de  la  conspiration 
des  poudres ,  quand  son  maître  fut  devenu  Jacques  1er  d'Angleterre.  Sur  ces 
deux  illustres  tombes,  une  vision  céleste,  une  jeune  vierge,  l'Irlande,  appa- 


64  REVUE   DE   PARIS. 

rait  au  barde,  accablée  par  les  souvenirs.  La  rayonnante  jeune  fille  adresse 
à  Dieu  une  sublime  prière ,  dans  laquelle ,  ainsi  que  dans  les  dénombremens 
homériques,  elle  désigne  toutes  les  antiques  races  et  tous  les  grands  noms 
de  l'Irlande,  tous  les  martyrs  de  la  foi  et  de  la  liberté;  puis  elle  se  lamente 
sur  les  divisions  et  sur  les  trahisons  qui  ont  amené  leur  chute,  et  abaissé 
leur  patrie. 

Ce  poème  entier  est  en  ma  possession;  je  regrette  de  n'en  pouvoir  ciler 
ici  qu'un  fragment. 

«  Pardonne-moi,  ô  mon  Dieu  !  d'oser  sonder  ta  volonté  puissante! 

«  Dis,  oh!  dis-moi,  pourquoi  Erin  uleure?  Quel  crime  te  rend  sourd  à 
ses  infortunes?...  Ta  foi  est  donc  impuissante,  puisqu'Erin  se  sent  mourir? 
Et  cependant,  depuis  le  jour  où  ton  pieux  apôtre  apporta  ton  saint  nom  à  l'île 
d'Eolga ,  quoique  les  drapeaux  étrangers  lussent  déployés  sur  nos  demeures, 
quoique  le  soleil  devint  sombre,  les  mondes  ilottaus  qui  dérobent  la  splen- 
deur du  jour  ne  voilèrent  jamais  ta  gloire;  toujours  ses  rayons  resplendis- 
sans  ont  illuminé  nos  cœurs,  qui,  sur  les  ailes  séraphiques  de  la  foi,  s'élan- 
çaient vers  toi,  jour  éternel  d'un  éternel  printemps. 

«  Mon  Dieu!  oh!  mon  Dieu!  quand  l'esprit  de  foi  se  courbe  humblement 
devant  ta  face,  des  tyrans  impitoyables,  seuls,  ne  courberont-ils  pas  la  tête, 
ne  fléchiront-ils  pas  le  genou?  Protégeras-tu  encore  les  hordes  perfides  de 
l'Angleterre,  dont  les  lèvres  impies  profanent  ton  saiut  nom?  Ses  cœurs  re- 
belles ont  méprisé  la  loi  de  ton  église.  Sa  rage  s'est  déchaînée  contre  cette 
épouse  immaculée  du  Christ.  Ils  exaltent  leurs  hérésies  et  ils  exècrent  ta  foi 
divine,  ô  mon  divin  sauveur! 

«  Qu'ai-je  besoin  de  le  dire ,  puissance  auguste?  Ne  sais-tu  pas  que  Henri 
l'apostat  sacrifie  sa  reine  sans  tache  aux  beautés  plus  fraîches  d'Anna?  Tu 
as  maudit  ce  déserteur  de  ton  culte. 

«  Ai-je  besoin  de  nommer  celle  dont  la  honte  héréditaire  s'accrut  encore 
de  la  flamme  lascive  que  tous  pouvaient  ahumer,  et  que  nul  n'osait  espérer 
d'éteindre.  Oublierons-nous  jamais  Elisabeth?  —  Oh!  jamais!  Toujours  elle 
vivra  comme  un  venin  dans  le  cœur  d'Héber.  Sous  son  règne,  l'île  fut  ra- 
vagée; ni  le  sexe  pi  l'âge  ne  purent  trouver  d'abri  contre  son  fanatisme 
tant  qu'il  resta  une  goutte  de  sang  à  verser.  Marie  tomba  pour  clore  sa 
longue  histoire,  mais  non  la  liste  des  cruautés  de  son  règne  impiioyable. 

«  Sa  couronne  passa  au  front  de  Jacques,  et  la  terre  de  Phélim  peut  dire 
si  le  sceptre  du  tyran  alla  bien  à  sa  main.  L'immense  chaîne  qu'il  jeta  sur 
l'Irlande,  les  nobles  dépouillés  par  une  race  étrangère,  et  ton  saint  nom 
profané  par  des  rites  sacrilèges,  ne  l'ont  que  trop  appris. 

«  Son  fils  hérita  de  toutes  ses  souillures  et  de  tous  ses  crimes.  Il  appartient 
à  Leith-Mouth  et  à  Leith-Ceim  de  dire  avec  quelle  religion  il  conserva  les 
traditions  paternelles.  Par  lui,  ils  furent  sp  >hés  de  leurs  richesses,  de  leur 
rang,  de  leurs  droits  soutenus  de  père  en  fils,  de  leurs  armes  et  de  toutes 
les  récompenses  glorieuses  qu'ils  avaient  obtenues.  Par  lui,  ils  furent  chassés 


REVUE   DE    PARIS.  C5 

des  églises  où  ils  se  prosternaient  devant  toi  •  par  lui,  le  langage  que  tu  leur 
donnas  et  dans  lequel  s'exhalaient  de  leurs  âmes,  au  pied  de  tes  autels,  des 
hymnes  et  des  concerts  de  louanges,  fut  condamné  à  céder  la  place  au  plus 
dur  des  jargons...  Érin,  dans  l'amertume  de  son  cœur,  appela  toutes  les  ma- 
lédictions du  ciel  sur  le  despote ,  et  Charles  n'eut  point  de  sortilège  pour 
garantir  sa  tête  du  coup  qui  vint  le  frapper.  La  justice  de  Dieu  et  des  hommes 
fit  enfin  entendre  sa  voix;  les  mignons  faux  et  rusés  du  pâle  tyran  violèrent 
leurs  vains  sermens  de  fidélité,  et  la  hache  vint  acquitter  sur  le  billot  la 
dette  des  droits  violés  de  l'homme.  » 

Le  plaisir  de  citer  les  beautés  du  poème  m'entraînerait  trop  loin,  car  le 
barde  entre  dans  les  détails  de  la  rébellion  de  1641 ,  une  des  luttes  les  plus 
chevaleresques  et  les  plus  saintes,  que  jamais  nation  ait  soutenues  pour  son 
indépendance.  C'est  là  que  figurent  les  plus  grands  noms  de  l'Irlande,  dont 
quelques-uns  depuis  ont  été  chers  à  la  France,  car  ils  ont  pris  leur  part 
dans  ses  travaux  et  dans  sa  gloire. 

Charles  II  n'accrut  point  les  désolations  de  l'Irlande,  il  est  vrai,  ce  qui, 
après  Cronrwell,  eût  été  difficile;  mais  il  ne  fit  rien  pour  les  réparer,  lui, 
qui  aurait  cependant  dû  se  souvenir  que  les  misères  des  Irlandais  leur  ve- 
naient de  la  diversion  que,  par  leur  révolte,  ils  avaient  espéré  faire  aux 
projets  envahissans  et  ambitieux  des  communes  contre  son  père.  Pour  ne 
pas  être  accusé  de  prendre  intérêt  au  sort  de  l'Irlande,  il  garda  pour  lui, 
dans  le  Kilkenny,  une  grande  quantité  de  terres  dont  la  confiscation  venait 
d'être  déclarée  injuste,  et  dont  cependant  les  anciens  propriétaires  vivaient 
misérablement,  pleins  de  confiance,  sans  doute,  dans  la  justice  de  leur  bon 
roi,  dont  ils  avaient  tant  de  fois  invoqué  le  retour! 

«  Sa  majesté  (est-il  dit  dans  une  lettre,  en  forme  de  note  écrite  au  lord 
lieutenant  d'Irlande),  sa  majesté  Charles  II  a  pris  connaissance  des  noms 
rudes  et  barbares  dont  sont  appelés  beaucoup  de  lieux,  villes  et  cités  de  son 
royaume  d'Irlande;  lesquels  noms  ont  occasionné  un  grand  dommage  à  plu- 
sieurs de  ses  bons  sujets,  et  dont  l'usage  est  fort  incommode  [verxj  trouble 
some)  et  retarde  beaucoup  la  réforme  de  ce  pays;  pour  remédier  à  cela, 
sa  majesté  désire  et  au  besoin  ordonne  que  le  lord-lieutenant  et  son  conseil, 
en  passant  ou  délivrant  toutes  lettres  patentes  à  l'avenir,  y  inscrivent  des 
noms  nouveaux  et  convenables  (ncio  and  proper)  plus  en  harmonie  avec  la 
langue  anglaise,  à  la  place  des  anciens,  pourvûtes  les  villes,  terres,  ou 
autres  lieux  de  ce  royaume,  qui  seront  accordés  par  lettres  patentes,  et  ces 
noms  nouveaux  seront  désormais  les  seuls  en  usage.  » 

Charles  Ns'éprit  là  d'une  singulière  sollicitude  pour  les  oreilles  endom- 
magées de  ses  bons  sujets  d'Angleterre.  En  rappelant  un  peu  ses  souvenirs, 
il  aurait  bien  vu  cependant  que  ces  noms  rudes  et  barbares  des  villes  et 
autres  lieux  d'Irlande  n'avaient  nullement  effrayé  la  délicatesse  du  tympan 
de  la  bande  qui,  après  avoir  poussé  le  roi  son  père  ù  l'échafaud,  vint  à  la 
suite  de  Cromwell  s'emparer  des  terres  de  ce  royaume,  dont  elle  conserva 
amoureusement  les  titres  et  les  noms  pour  s'ennoblir. 

TOME    XLVI1I.       DÉCEMBRE,  :» 


G6  REVUE   DE   PARIS. 

Jacques  II  ne  fut  pas  roi  assez  long-temps,  peut-être,  pour  avoir  pu 
rendre  et  donner  à  l'Irlande  tout  ce  qu'elle  espérait,  tout  ce  qu'avait  mé- 
rité son  noble  et  courageux  dévouement  aux  Stuarts.  Je  ne  sais;  mais 
l'exclamation,  épargnez  mes  sujets!  que  ce  prince  poussa  sur  la  montagne 
de  Dunmore ,  au  moment  où  les  Anglais  commençaient  à  plier  devant  l'armée 
irlandaise  qui  se  battait  pour  lui,  m'a  toujours  fait  penser  que,  redevenu 
roi,  Jacques  aurait  oublié  llrlande  et  serait  retourné  à  ses  instinctives  pré- 
dilections pour  l'Angleterre. 

Les  Stuarts  ont  ainsi  consommé  la  ruine  de  l'Irlande.  La  haine  des  pre- 
miers y  continua  l'œuvre  d'Elisabeth ,  augmentée  de  la  sanglante  et  rapace 
besogne  des  bandes  de  Cromwell;  et  l'amour  qu'elle  portait  aux  derniers 
nés  de  cette  race  l'acheva.  Mais  c'est  la  domination  de  la  maison  d'Orange 
qui  a  mis  le  peuple  d'Irlande  dans  le  degré  d'abaissement,  de  démoralisa- 
tion ,  de  prostration  morale  et  physique,  d'où,  depuis  dix  ans,  la  voix  puis- 
sante d'O'Connell  le  fait  sortir  à  peine. 

Les  premières  années  du  règne  de  Guillaume  épuisèrent  ce  qu'il  restait 
de  sang  chaud  et  guerroyant  dans  la  vieille  Erin.  La  violation  de  la  capitu- 
lation de  Limerick  sera  pour  ce  roi ,  et  pour  l'honneur  des  armes  et  de  la 
politique  de  l'Angleterre,  une  tache  ineffaçable,  comme  elle  est  pour  l'Ir- 
lande un  éternel  sujet  de  désaffection,  de  plaintes  violentes  et  légitimes; 
un  souvenir  vivace  qui  domine  même  le  ressentiment  déjà  si  profond  des 
massacres  de  Mullamast  et  du  carnage  de  Drogheda,  ou  de  l'extermination 
de  Glencoe  en  Ecosse. 

Quand  il  n'y  eut  plus  de  ce  sang  belliqueux  à  répandre,  le  parlement 
irlandais  du  xvme  siècle,  par  sa  législature  avilissante,  fit,  sur  l'intelli- 
gence, sur  la  dignité  humaine  en  Irlande,  les  mêmes  ravages  que  l'épée, 
depuis  Henri  II,  avait  faits  sur  les  propriétés  et  dans  les  familles.  Ainsi  les 
corps  qui  avaient  échappé  à  l'épée  devenaient,  grâce  à  lui,  une  enveloppe 
vide  :  l'ame  en  fut  chassée. 

Lorsqu'on  a  le  courage  de  lire  les  Statuts  irlandais,  un  livre  imprimé, 
on  est  tellement  effrayé  de  la  similitude  des  lois  féroces  et  stupides  portées 
contre  les  catholiques  par  le  parlement  irlandais  du  siècle  dernier,  et  dont 
une  grande  portion  florissait  il  n'y  a  pas  vingt  ans  encore,  avec  celles  im- 
posées aux  chrétiens  de  Jérusalem  par  le  calife  Omar,  en  637,  que  je  suis, 
pour  ma  part,  tenté  de  croire  que  cette  noble  corporation  de  fils  de  colo- 
nistes  se  fit  donner  uue  copie  des  lois  musulmanes,  et  qu'elle  les  publia  en 
y  changeant  tout  simplement  les  noms  de  mahométans  et  de  chrétiens  en 
ceux  de  protestans  et  de  catholiques,  à  peu  près,  je  pense,  comme  Héraut 
de  Séchelles  aurait  accommodé,  en  l'an  u,  à  la  constitution  de  la  France, 
les  lois  de  Minos,  s'il  les  avait  trouvées  à  la  Bibliothèque  nationale. 

Voici  quelques  preuves  assez  curieuses  : 

lo  Les  chrétiens  (  en  Irlande,  les  catholiques  )  ne  construiront  pas  de  nou- 
velles églises;  et  les  musulmans  (  en  Irlande,  les  protestans)  seront  admis 
dans  celles  déjà  existantes,  quand  il  leur  plaira  d'y  entrer. 


REVUE  DE  PARIS.  07 

Omar  avait  ajouté  :  Les  chrétiens  seront  protégés  en  ce  qui  touche  leurs 
lois  et  leur  fortune.  Leurs  églises  existantes  ne  seront  point  détruites,  et  nul 
autre  qu'eux  n'aura  le  droit  d'y  être  admis. 

Le  parlement  irlandais  biffa  cette  concession,  et  les  églises  catholiques 
devinrent  des  temples  protestans  ou  furent  détruites. 

2°  Ils  n'empêcheront  point  leurs  enfans  ou  leurs  amis  de  professer  Yisla- 
misme (en Irlande,  le  protestantisme)  ou  de  lire  leKoran  (en Irlande,  la  Bible). 

J'ai  déjà  dit  ce  qu'en  1827  faisaient  beaucoup  de  seigneurs  à  clocher  contre 
leurs  tenanciers  catholiques.  Je  dois  ajouter  que  le  lord  Beresford,  il  n'y  a 
pas  un  mois,  a  fait  pis  encore  dans  ses  terres  de  Kilmacthomas;  pour  cause 
de  rébellion  à  la  doctrine  protestante,  soixante-quatorze  personnes,  appar- 
nant  à  treize  familles,  ont  été  chassées  de  leurs  misérables  huttes,  lui  pré- 
sent et  ordonnant. 

Pour  ce  qui  est  de  la  lecture ,  les  catholiques  irlandais  en  furent  privés  par 
des  actes  multipliés  contre  les  maîtres  d'école,  dits  papistes;  toute  éduca- 
tion leur  fut  refusée. 

3°  Ils  n'élèveront  point  de  croix  sur  leurs  églises  (  en  Irlande,  chapelles). 
Ils  sonueront  leurs  cloches  sans  les  mettre  en  branle. 

Les  croix  élevées  sur  les  chapelles  catholiques  (  car  les  catholiques  n'ont 
que  des  chapelles  en  Irlande  )  ont  été  mainte  et  mainte  fois  détruites,  selon 
les  statuts  du  parlement.  Quant  au  tintement  ou  au  son  des  cloches  en  branle, 
l'un  et  l'autre  furent  défendus  à  une  époque  très  reculée  et  demeurèrent 
tout-à-fait  inconnus  jusqu'à  une  autre  fort  récente;  aussi  le  retour  du  son 
des  cloches  et  de  la  messe  chantée  tient-il  toujours  une  grande  place  dans 
les  espérances  dont  ces  bardes  ont  bercé  leur  malheureuse  patrie. 

4°  Ils  ne  porteront  point  le  costume  des  Arabes  (  en  Irlande,  des  Anglais), 
ne  se  serviront  point  de  selles  en  montant  à  cheval... 

Le  costume  des  plus  basses  classes,  en  Irlande,  est  devenu  proverbial  à 
cause  de  son  aspect  misérable,  et  je  vous  en  ai  déjà  fait  une  peinture  qui, 
quelque  hideuse  qu'elle  soit,  reste  encore  au-dessous  du  vrai. 

Nul  catholique  ne  pouvait  monter  un  cheval  qui  valût  plus  de  cinq  livres , 
ou  bien,  en  donnant  les  cinq  livres,  le  premier  protestant  qui  passait  avait 
le  droit  de  s'en  emparer.  Quant  à  la  selle,  c'était  un  luxe  si  rare,  que  le  par- 
lement en  regarda  la  prohibition  comme  inutile. 

5°  Ils  auront  le  plus  profond  respect  pour  les  musulmans  (en  Irlande,  les 
protestans),  et  hébergeront  tout  étranger  gratis  pendant  trois  jours. 

Pour  ce  qui  est  du  respect  des  catholiques  envers  lesproteslans  en  géné- 
ral, voici  ce  qui  avait  lieu  à  Galwai,  une  ville  de  l'ouest  :  la  grande  majo- 
rité des  habitans  y  fut  toujours  catholique,  et  cependant,  en  entrant  dans  la 
maison  à" exchange ,  ils  se  tenaient  debout  et  découverts,  tandis  que  les  pro- 
testans restaient  assis  et  gardaient  le  chapeau  sur  leur  tète.  Ces  sept  ou  huit 
magots  qui  se  faisaient  ainsi  honorer,  se  disaient  la  personnification  vivante 
of  the  glorious  constitution,  pour  laquelle  est  exigée  cette  déférence.  Cela 
était  encore  ainsi  vers  la  fin  du  règne  de  George  IV. 

5 


68  '  REVUE  DE  PARIS. 

La  dernière  partie  de  l'article  musulman  n'avait  nul  besoin  d'être  appli- 
quée à  l'Irlande.  Il  ne  fut  jamais  nécessaire  d'y  ordonner  l'hospitalité.  Mais 
la  tyrannie  exercée  à  cet  égard  contre  les  catholiques  à  qui  l'on  permettait 
de  demeurer  dans  les  villes  de  corporations  (corporate  towns)  est  digne  de 
remarque.  Ils  étaient  forcés  exclusivement  de  nourrir  et  loger  les  militaires 
gratis,  car  les  promesses  d'indemnité  qui  leur  étaient  faites  ne  se  réalisèrent 
jamais. 

6°  Ils  ne  vendront  ni  vins  ni  liqueurs  spiritueuses. 

Pas  un  catholique,  en  effet,  n'obtenait  uue  licence  de  taverne. 

7°  Ils  paieront  une  taxe  de  capitation  (en  Irlande,  capilation  lax  :  l'iden- 
tité est  parfaite!  )  et  deviendront  sujets  du  calife  (en  Irlande,  de  l'Angle- 
terre). 

Le  reste  des  statuts  irlandais  n'a  plus  rien  de  commun  avec  les  lois  d'Omar, 
parla  raison  que  celles-ci  furent  trop  douces  et  point  assez  avilissantes  pour 
l'Irlande.  Le  parlement  cessa  d'être  plagiaire  pour  inventer  et  pour  vaincre 
le  successeur  de  Mahomet. 

Les  espérances  que,  pour  l'annihilation  complète  de  la  nationalité  irlan- 
daise, l'Angleterre  fonda  sur  la  cruelle  efficacité  des  lois  du  parlement  d'Ir- 
lande, furent  telles  que  déjà,  vers  la  fin  du  siècle  dernier,  Lawrence  écri- 
vait que  l'Irlande  pouvait  être  appelée  l'Angleterre  occidentale. 

Eh  bien!  non,  elle  n'est  pas  une  Angleterre  occidentale!  Pour  moi,  qui 
viens  de  la  parcourir;  pour  moi,  qui  ai  parlé  avec  ses  plus  pauvres  comme 
avec  ses  plus  riches  habitans;  pour  moi,  qui  ai  eu  le  rare  bonheur  de  la 
pouvoir  un  peu  étudier  dans  son  passé  et  dans  les  causes  de  sa  situation 
actuelle;  pour  moi,  qui  ai  trouvé  partout  les  ressentimens  vivans  contre 
tout  ce  qui  a  été  fait  pour  lui  confisquer  ses  biens,  lui  tuer  ses  plus  nobles 
familles,  lui  perdre  son  vieux  langage,  et  persécuter  son  antique  foi  catho- 
lique; ressentimens  que  l'émancipation  n'a  pu  détruire  encore  depuis  dix 
ans;  ressentimens  que  les  pacificateurs  mis  par  O'Connell  dans  chaque  pa- 
roisse peuvent  contenir  à  peine;  pour  moi,  l'Irlande  n'est  qu'un  membre 
paralysé  du  royaume-uni.  Mais  qu'on  y  songe,  il  y  reste  encore  assez  de 
nerf  pour  qu'en  un  jour  de  colère  ou  de  désespoir,  ce  membre  puisse  faire 
une  profonde  blessure  au  corps  qui  devait  le  protéger. 

Puisse  la  jeune  reine  d'Angleterre,  en  qui  j'ai  vu  O'Connell  et  de  bons  Irlan- 
dais mettre  leur  confiance  et  l'espoir  d'un  avenir  meilleur  pour  leur  pays,  se 
souvenir  qu'il  n'est  pas  un  des  rois ,  une  des  reines  qui ,  avant  elle,  ont  porté 
la  couronne  des  trois  royaumes,  qui  n'ait  pu,  en  se  frappant  le  sein  devant 
Dieu,  se  dire  ce  qu'à  propos  de  l'Irlande,  Elisabeth,  effrayée,  cria  dans  un 
de  ces  momens  où  le  remords  fait  remonter  à  la  gorge  le  sang  versé  : 

—  Ah!  combien  j'ai  raison  de  craindre  qu'on  ne  me  dise  ce  que  Bato 
disait  à  Tibère  :  C'est  vous,  c'est  vous  qui  êtes  coupable!  vous,  qui  avez 
confié  vos  brebis,  non  à  des  bergers,  mais  à  des  loups  ! 

C,  Feiîilmde. 


BULLETIN. 


Dans  les  nouvelles  qui  nous  viennent  d'Afrique,  il  y  a  du  bon  et  du  mau- 
vais. Les  unes  et  les  autres  méritent  d'attirer  au  plus  haut  degré  notre  atten- 
tion, avant  tout  autre  sujet.  Parlons  d'abord  de  ce  qui  nous  arrive  d'heureux. 
Cela  pourra  bien  paraître  moins  important  au  premier  coup  d'œil,  car  les 
choses  heureuses  tiennent  toujours,  dans  les  préoccupations  publiques,  beau- 
coup moins  de  place  que  les  évènemcns  fâcheux.  C'est  à  la  fois  une  injustice 
et  une  faiblesse  que  nous  ne  voulons  pas  partager. 

Maintenant  qu'il  s'agit  de  recueillir  les  fruits  de  notre  dernière  conquête 
et  d'en  régulariser  la  possession  avec  sagesse  et  fermeté,  dans  les  limites  qui 
seront  fixées  par  le  vote  des  chambres,  il  n'est  personne  qui  n'ait  reconnu 
tout  d'abord  combien  il  serait  utile  que  celui-là  même  auquel  la  France 
doit  la  prise  de  Constantine  acceptât  cette  mission  difficile.  Tout  le  monde, 
dans  ces  derniers  temps,  avait  été  douloureusement  affecté  en  apprenant 
que  les  forces  physiques  du  maréchal  Valée  ne  répondaient  plus  à  l'acti- 
vité de  son  ame,  et  que,  malgré  son  zèle  pour  le  service  du  roi,  il  allait 
être  obligé  de  revenir,  sur  le  sol  natal,  prendre  un  peu  de  repos  bien 
mérité,  et  jouir  de  son  triomphe,  sans  le  compléter  par  la  pacifique  orga- 
nisation du  pays  conquis.  Sentira-t-on  aujourd'hui,  comme  on  le  doit,  l'avan- 
tage qu'on  aura  de  le  conserver  encore  quelque  temps  à  la  tête  du  gouver- 
nement d'Alger?  Sa  santé  s'affermit  de  jour  en  jour,  et  il  consent  à  achever 
son  ouvrage;  il  remplacera  le  général  Damrémont  dans  l'administration  de 
notre  colonie  africaine,  comme  il  l'a  remplacé  sous  les  murs  de  Constantine, 
et  dans  cette  nouvelle  situation,  il  n'aura  pas  moins  de  succès,  nous  l'es- 
pérons. 

Le  ministère  ne  sera  pas  le  dernier  à  se  réjouir  de  cette  preuve  d'un  dé- 
vouement qui  ne  s'épuise  pas  :  cela  ferme  la  porte,  en  effet,  à  toutes  les 
candidatures  plus  ou  moins  légitimes,  mais  trop  empressées,  qui  déjà  sor- 
taient de  dessous  terre  et  remplissaient  toutes  les  avenues  du  pouvoir;  c'est 
un  bonheur  sur  lequel  le  ministère  n'osait  plus  compter,  et  il  va  y  gagner 
doublement;  il  n'aura  pas  l'embarras  d'un  nouveau  choix,  et  il  gardera  le 
maréchal  Valée.  L'intérêt  public,  qui  passe  avant  les  convenances  ministé- 


70  REVUE  DE  PARIS. 

rielles,  est  ici  d'accord  avec  elles,  heureusement.  Quel  homme  est  mieux 
placé  que  le  nouveau  maréchal  pour  contenir,  sans  autres  combats,  les  po- 
pulations qu'il  vient  de  soumettre  ?  Quel  administrateur  plus  puissant  trou- 
verait-on aujourd'hui ,  pour  étendre  sur  toute  la  régence  le  système  complet 
d'occupation  qu'il  est  temps  enfin  d'adopter  et  qui  doit  être  un  des  résultats 
inévitables  de  la  session  prochaine?  L'auréole  de  la  victoire  brille  sur  son 
front,  et  l'on  sait  quel  prestige  exerce  un  général  victorieux  sur  des  peu- 
plades barbares,  qui  adorent  la  force  et  la  fatalité.  Jamais  il  n'y  eut  un 
moment  plus  opportun,  ni  un  gouverneur  plus  capable  de  se  faire  respecter 
des  populations  indigènes  :  il  faut  savoir  tirer  parti  et  de  ces  circonstances  et 
de  cet  homme  lui-même,  si  l'on  veut  donner  une  organisation  définitive  à 
notre  établissement  d'Afrique.  Le  ministère  du  13  avril  ne  manquera  pas  à  son 
devoir,  il  ne  se  tiendra  pas  quitte  envers  la  France  par  un  Te  Deum  à  Ver- 
sailles et  un  Requiem  aux  Invalides.  On  dit  qu'il  se  prépare  à  présenter  aux 
chambres  un  plan  général  qui  doit  faire  loi  pour  ses  successeurs  et  restreindre 
le  domaine  de  l'imprévu  dans  les  affaires  d'Alger  à  l'avenir.  Il  ne  déguisera 
rien  au  parlement,  ni  la  grandeur  des  projets  qu'il  voudrait  lui  faire  ad- 
mettre, ni  l'étendue  des  dépenses  qui  seront  la  conditiou  nécessaire  du  succès 
dans  cette  voie  nouvelle.  Pour  la  première  fois  peut-être,  la  vérité  sera  ex- 
primée sans  réserve ,  parce  qu'il  sera  possible  aussi  pour  la  première  fois  de 
la  dire  ,  sans  faire  la  partie  trop  belle  aux  économes  dispensateurs  du  bud- 
get; leurs  objections  sont  moins  redoutables,  après  un  si  beau  fait  d'armes, 
le  plus  populaire  de  nos  guerres  d'Afrique  et  le  plus  fécond,  si  l'on  sait 
vouloir. 

Nous  ignorons  ce  que  sera  le  plan  du  ministère ,  nous  pouvons  dire  seu- 
lement quels  conseils  il  n'écoutera  pas.  Ainsi ,  dans  le  premier  moment  d'en- 
thousiasme, il  s'est  rencontré  des  gens  qui  lui  ont  demandé  d'établir  à 
Constantine  le  siège  du  gouvernement  de  l'Algérie.  Ce  n'est  pas  nous  qui 
refuserons  de  reconnaître  toute  l'importance  réelle  de  Constantine;  c'est 
le  passage  des  caravanes  qui  mettent  l'Afrique  centrale  en  communica- 
tion avec  Tunis,  Tripoli,  l'Egypte  et  les  régions  de  l'Asie  voisines  de 
l'Afrique;  c'est  le  chef-lieu  du  beylick  le  plus  riche,  le  plus  fertile,  habité 
par  les  tribus  les  plus  paisibles,  les  plus  industrieuse»  et  les  mieux  civili- 
sées ;  c'est  la  capitale  de  la  province  où  les  Français ,  à  une  époque  déjà  an- 
cienne ,  formèrent  leurs  premiers  établissemens  pour  la  péclie  du  corail  et  le 
commerce.  Mais  tout  cela  ne  suffit  pas.  Alger  n'en  est  pas  moins  la  ville 
sainte  pour  tous  les  musulmans  de  la  régence;  Alger  est  notre  première 
conquête,  le  premier  témoignage  de  notre  force,  depuis  que  nous  sommes 
allés  eu  Afrique ,  non  plus  comme  des  marchands  empruntant  des  comptoirs 
sur  la  côte,  mais  avec  une  flotte  et  une  armée  pour  venger  une  injure.  Il  ne 
nous  est  pas  permis  de  choisir  une  autre  capitale.  Et  d'ailleurs  Alger  est  au 
centre  de  la  domination  que  nous  devons  conserver  en  Afrique  :  c'est  de  là 
surtout  que  nous  surveillerons  l'ouest ,  où  sont  désormais,  depuis  la  déroute 
d'Achmet-Bey  à  l'est,  les  seuls  dangers  qui  puissent  être  suscités  contre 
nous.  Abandonner  Alger,  ou  bien  s'y  tenir  seulement  caché  comme  dans 
une  position  secondaire,  ce  serait  déclarer  qu'on  abandonne  les  provinces 
d'Oran  et  de  Tittery  à  la  souveraineté  absolue  d'Abd-el-Kader.  A  Dieu  ne 
plaise  que  le  gouvernement  français  donne  au  seul  adversaire  de  quelque 
valeur  qui  lui  reste  en  Afrique  une  pareille  espérance  !  Loin  delà,  toute 


REVUE  DE   PARIS.  71 

la  pensée  du  cabiuet  que  préside  M.  Mole  va  se  reporter  vers  la  région  occi- 
dentale de  la  régence,  et  y  constituer  un  énergique  système  de  défensive  et 
d'offensive  au  besoin  ,  qui  puisse  maintenir,  par  la  crainte,  la  fidélité  d'Abd- 
el-Kader,  dont  le  courage  a  su  jusqu'ici ,  avec  plus  d'intelligence  que  le  bey 
de  Constantine  ,  éviter  une  lutte  décisive  et  une  destruction  imminente.  On 
va  plus  que  jamais  avoir  les  yeux  ouverts  sur  toutes  les  manœuvres  qui 
pourraient  se  tramer  dans  le  bcySick  d'Oran  ;  ce  n'est  donc  pas  le  moment 
qu'on  choisira  pour  reculer  vers  l'est  la  capitale  de  notre  colonie  africaine; 
on  n'ira  pas  transporter  à  Constantine  notre  quartier-général  pour  mieux 
observer  les  tentatives  d'indépendance,  qui  désormais,  si  elles  sont  à  craindre 
encore,  viendront  d'une  autre  extrémité. 

Voilà  les  vues  prévoyantes,  les  augures  favorables  qui  promettent  une 
ère  nouvelle  de  prospérité  à  l'Afrique  française.  Mais  dans  une  des  régences 
barbaresques,  la  plus  voisine  pourtant  de  notre  conquête  la  plus  récente, 
on  n'a  pas  encore  appris  à  nous  respecter  comme  nous  devons  l'être;  une 
avanie  a  été  faite  à  notre  consul  à  Tunis,  elle  exige  réparation.  C'est  là  ce 
que  nous  appelions,  en  commençant,  une  mauvaise  nouvelle  venue  d'Afri- 
que; on  voit  déjà  qu'elle  peut  bien  n'être  pas  trop  mauvaise,  selon  que  le 
ministère  saura  prendre  cette  affaire.  Nous  ne  doutons  pas  de  sa  vigueur  à 
agir,  quand  les  faits  lui  seront  exactement  connus.  Les  voici  tels  qu'on  peut 
déjà  les  établir,  et  ils  ont  été  un  peu  altérés  dans  les  correspondances  de 
commerce.  —  Un  Arabe,  poursuivi  par  la  justice  tunisienne,  était  parvenu 
à  se  réfugier  dans  l'hôtel  du  consulat  français.  Personne  n'ignore  que  les 
maisons  des  consuls,  en  Orient,  sont,  inviolables  et  sacrées  comme  lieux  de 
refuge,  et  que  l'immunité  est  accordée  aux  coupables  qui  s'y  retirent,  tant 
que  ces  ageus  diplomatiques,  après  négociation  et  en  toute  liberté,  ne  con- 
sentant pas  à  les  livrer  à  la  vindicte  des  lois.  Dans  cette  occasion,  notre 
consul  à  Tunis  s'étant  refusé  à  l'extradition  qu'on  lui  demandait,  on  n'a  pas 
pris  le  temps  et  la  peine  de  changer  sa  résolution ,  ni  de  fléchir  son  refus; 
sa  demeure  a  été  forcée.  Il  a  opposé  quelque  résistance;  il  a  été  maltraité 
lui-même.  Aussitôt  il  a  réclamé  satisfaction;  mais  il  ne  l'a  pas  obtenue. 
L'effervescence  publique  semblait  vouloir  venger  sur  lui  la  défaite  des 
Turcs  à  Constantine.  La  conduite  du  consul  a  été  courageuse  et  digne,  celle 
du  contre-amiral  Lalamle  a  été  pleine  de  fermeté;  ma>s  l'un  et  l'autre  ont 
besoin  d'instructions  nouvelles  pour  aller  aussi  loin  que  l'exigera  l'honneur 
de  la  France.  Grâce  à  Dieu,  ceci  n'aura  pas  les  suites  du  fameux  coup 
d'éventail  de  Hussein;  on  n'est  pas  tous  les  jours  aussi  chevaleresque,  et 
d'ailleurs  ce  serait  tout-à-fait  inutile  aujourd'hui.  Il  suffit  qu'un  seul  nid 
de  pirates  soit  détruit  pour  que,  dans  tous  les  autres,  une  simple  démon- 
stration de  force  serve  de  leçon  aux  ennemis  de  la  France.  Personne ,  dans 
ces  limites  où  nous  saurons  nous  contenir  de  nous-mêmes ,  n'a  le  droit 
d'empêcher  que  nous  tirions  d'une  offense  reçue  la  réparation  que  nons 
avons  seuls  le  droit  d'apprécier  à  notre  point  de  vue  français.  Toute  ven- 
geance qui  aurait  l'air  de  cacher  sous  un  prétexte  de  point  d'honneur  quel- 
ques desseins  ambitieux,  rencontrerait,  cette  fois,  des  obstacles  sérieux  en 
Europe,  et  surtout  en  Angleterre.  Mais  laver  un  affront  public,  c'est  notre 
droit,  c'est  le  droit  des  gens  reconnu  par  toute  l'Europe.  Nos  intérêts  de 
puissance  en  recevront,  à  vrai  dire,  une  heureuse  impulsion,  mais  ce  sera 
dans  l'Algérie  même ,  qui  nous  appartient.  La  satisfaction  réclamée  de  Tunis 


72  REVUE   DE  PARIS. 

aura  un  heureux  retentissement  dans  toute  la  régence  qui  est  à  nous;  il  y  a 
entre  ces  deux  régions  une  correspondance ,  pour  ainsi  dire,  sympathique  , 
qu'on  ne  saurait  nier,  et  c'est  le  contre-coup  de  la  prise  de  Conslantine, 
n'en  doutons  pas,  qui,  après  un  moment  de  terreur,  a  provoqué  la  violation 
de  notre  maison  consulaire  à  Tunis.  La  terreur  n'a  donc  pas  été  assez  forte, 
à  ce  qu'il  parait.  Il  faut  qu'elle  atteigne  à  Tunis  un  niveau  salutaire,  sur- 
tout pour  qu'il  en  rejaillisse  quelque  chose  même  sur  Alger.  La  question 
ainsi  posée,  l'Angleterre  n'a  rien  à  y  voir,  et  nous  savons  qu'elle  acceptera, 
sans  se  plaindre,  tout  ce  que  nous  croirons  nécessaire  d'entreprendre  pour 
notre  sécurité  dans  cette  partie  de  l'Afrique,  reconnue  française.  Ce  qu'il 
s'agit  de  poursuivre  à  Tunis,  c'est  toujours,  on  peut  le  dire,  l'intérêt  de  con- 
servation de  la  colonie  algérienne ,  et  de  plus  l'honneur  français  y  est  mêlé, 
ce  qui  ne  gâte  rien,  et  assure  encore  mieux  le  respect  de  toutes  les  démar- 
ches légitimes  que  notre  dignité  nous  conseillera. 

Le  nom  de  la  France  reprend  faveur  dans  les  affaires  d'un  autre  pays,  sur 
le  rivage  opposé  de  la  Méditerranée.  L'Espagne  constitutionnelle  prépare  le 
triomphe  d'une  politique  dont  le  gouvernement  français  lui-même  lui  eût 
indiqué  les  bases  et  offert  le  modèle,  s'il  ne  s'était  pas  tenu,  depuis  la  ré- 
volution de  la  Granja,  un  peu  trop  à  l'écart  de  toutes  les  combinaisons  par- 
lementaires et  ministérielles  qui  se  succédaient  à  Madrid.  Même  après  la 
démonstration  militaire  d'Espartero,  le  cabinet  des  Tuileries,  si  ennemi  de 
toute  intervention  dans  la  Péninsule,  comme  chacun  sait,  a  hésité  encore  à 
intervenir  par  ses  avis  officieux;  il  a  cru  devoir  attendre  le  résultat  des 
élections  qui  viennent  d'assurer  gain  de  cause  aux  modérés,  et  enfin  il  s'est 
décidé  à  donner  signe  de  vie  en  Espagne,  à  la  suite  de  tous  ces  évènemens 
heureux  qui  sont  appelés  sans  doute  à  y  changer  l'état  des  choses.  Mainte- 
nant, notre  ambassadeur  à  Madrid  a  reçu  licence  d'exposer  les  vœux,  les 
intentions  amicales  et  les  conseils  encore  assez  réservés  du  gouvernement 
qu'il  représente.  Nous  nous, en  rapportons  à  M.  Mole,  dès  qu'il  lui  est  pos- 
sible d'agir  et  que  l'interdit  est  levé  de  ce  côté,  pour  faire  reprendre  à 
notre  diplomatie  toute  l'influence  qui  est  dans  son  rôle  et  dans  l'intérêt  delà 
France.  Déjà,  nous  le  savons,  la  voix  de  notre  ambassadeur  est  sérieusement 
écoutée  à  l'Escurial  :  le  cabinet  espagnol  en  aura  peut-être  besoin,  non  plus 
seulement  pour  fortifier  son  courage  de  résistance  contre  les  factions  anar- 
chiques ,  mais,  qui  sait?  popr  rendre  sa  modération  respectable  même  au 
parti  qu'on  nomme  modère.  Il  y  a  dans  ce  parti  des  hommes  qui ,  par  un 
reste  d'affection  pour  le  statut  royal,  leur  dernier  drapeau  avant  l'exil, 
pourront  bien  se  laisser  aller  aisément  à  une  dangereuse  et  fausse  manière 
d'appliquer  la  constitution  nouvelle,  si  même  ils  s'y  soumettent  sans  arrière- 
pensée.  Voilà  ce  qu'il  faut  empêcher;  la  cause  de  l'ordre  n'aurait  rien  à  ga- 
gner aux  efforts  obstinés  qu'on  pourrait  tenter  pour  rétablir,  sous  une  ap- 
parence menteuse,  un  régime  caduc,  dont  la  ruine  a  été  l'œuvre  rapide 
d'une  seule  journée  d'auarchie  militaire.  Un  tel  régime  n'avait  point  de 
racines  dans  le  pays  où  il  était  implanté;  il  fut  honoré  naguère  de  l'appui 
des  hommes  les  plus  intelligens  et  les  plus  éloquens,  vrais  amis  de  l'ordre 
et  d'une  sage  liberté;  mais  aujourd'hui  l'anarchie,  le  désordre,  seraient  du 
côté  de  ceux  qui  aspireraient  à  restaurer  franchement  ou  sous  des  voiles 
hypocrites  le  régime  du  statut  royal.  Il  faudra  dire  aussi  au  parti  modéré 
que  la  discipline  militaire  se  raffermit  par  quelques  exemples  rigoureux , 


REVUE   DE  PARIS.  T3 

éclatans,  mais  non  pas  en  poursuivant  le  crime  partout  où  il  a  été  commis 
dans  les  jours  de  démence  populaire  :  la  pitié  passerait  bien  vite  dans  le 
parti  des  coupables,  si  l'on  allait  trop  loin  dans  la  réaction  Les  exécutions 
de  Miranda,  de  Pampelune  ont  versé  assez  de  sang  espagnol;  Escalera, 
Saarstield  sont  vengés;  nous  croyons  que  la  tombe  du  vieux  et  stoïque  Que- 
sada  n'invoque  pas  une  expiation  particulière,  et  plaise  à  Dieu  que,  malgré 
toutes  les  paroles  de  vengeance  qui  bourdonnent  autour  de  nous,  même  à 
Paris  (  et  les  ressentimens  doivent  être  bien  plus  vifs  en  Espagne  ),  Espartero 
dédaigne  de  reproduire  à  Madrid  ce  qu'il  a  fait  à  Pampelune  et  à  Miranda! 
Sans  avoir  été  le  héros  d'un  18  brumaire,  il  a  rempli  un  assez  grand  et  noble 
rôle  pour  mériter  qu'on  ne  fasse  pas  de  lui  le  Tristan  des  modérés. 

Revenons  à  nos  affaires  intérieures;  elles  ne  sauraient,  il  est  vrai,  nous 
occuper  encore  d'une  manière  exclusive;  il  y  a  là  tant  de  solutions  indé- 
cises et  qui  ne  seront  données  qu'après  la  réunion  des  chambres.  Ce  jour 
approche;  les  députés  arrivent  déjà  en  assez  grand  nombre,  ils  viennent  se 
presser  autour  de  ceux  qui  n'abandonnent  jamais  Paris.  Deux  fois,  cette 
semaine,  les  salons  ministériels  ont  été  ouverts,  et  quelques-uns  ont  été 
remplis  comme  ils  le  seraient  aux  mois  de  janvier  et  de  février,  quand  le 
parlement  est  au  complet,  et  les  débats  législatifs  dans  toute  leur  ardeur.  Le 
salon  du  miuistère  de  l'intérieur  est  celui  où  débarquent  tout  d'abord  les 
nouveaux  venus,  et  l'on  conçoit  en  effet  que  les  amis  du  gouvernement, 
après  avoir  réussi  dans  la  lutte  électorale,  se  donnent  là  rendez-vous  pour 
se  reconnaître,  se  compter,  et  saluer  d'un  mot  amical  une  influence  qui  du 
moins  ne  leur  a  pas  été  contraire  :  les  députés  y  affluaient,  et  pourtant  ils 
n'y  étaient  pas  encore  en  majorité;  le  nombre  des  autres  visiteurs  l'em- 
portait de  beaucoup  sur  eux.  Aux  affaires  étrangères ,  la  foule  était  immense 
mardi  dernier,  et  les  plus  sincères  amis  de  M.  le  président  du  conseil  doivent 
lui  souhaiter  seulement  que  ce  soit  là  un  indice  de  la  majorité  qui  lui  est 
réservée.  Cela  n'empêche  pas  qu'un  journal  du  soir  n'ait  déclaré,  le  lende- 
main, que  la  première  soirée  de  l'hôtel  des  Capucines  s'était  passée  de  la 
façon  la  plus  monotone,  dans  une  effrayante  solitude.  Nous  nous  rappelons, 
à  ce  propos,  qu'un  soir  de  l'hiver  dernier  un  journal  s'amusa  à  représenter 
à  ses  lecteurs  le  salon  des  affaires  étrangères  comme  une  espèce  de  salle  de 
malades  où  de  rares  visiteurs,  silencieux  et  tristes  de  l'influenza  qui  régnait 
alors,  buvaient  presque  en  famille  une  tisane  préparée  contre  la  cholérine 
par  le  docteur  Koreff ,  ce  même  docteur  Koreff  qui  depuis  a  soigné  d'autres 
maladies  avec  tant  de  mystère.  La  curiosité  nous  vint  de  rechercher  le 
degré  d'exactitude  de  cette  histoire,  uue  de  celles  que,  par  habitude,  nous 
n'avons  pas  souvent  l'occasion  de  vérifier  par  nous-mêmes;  on  nous  apprit 
que,  ce  soir  même,  le  prince  royal  et  M.  de  Talleyrand,  qui  ne  se  prodigue 
pas,  avaient  fait  une  longue  pause  dans  les  salons  de  la  présidence  du  con- 
seil, où  l'affluence  était  considérable,  et  il  nous  fut  facile  de  comprendre 
que,  si  l'on  refusait  à  l'hôte  qui  recevait  cette  fois  M.  de  Talleyrand,  le 
pouvoir  d'attirer  chez  lui  la  foule  des  visiteurs  en  temps  d'iijluenza,  il  fal- 
lait au  moins  ne  pas  contester  ce  privilège  à  M.  de  Talleyrand  lui-même, 
cet  homme  qui  a  vu  tant  de  choses  et  taut  d'hommes,  et  qui  reste  presque 
invisible.  D'après  cela,  croyez  donc  ceux  qui  écoutent  aux  portes,  et  à 
quelles  portes! 

Il  importe  peu,  au  demeurant,  de  savoir  combien  de  gens  sont  allés, 


74  KEVUE  1>E   PARIS. 

en  une  soirée,  traverser  les  hôtels  du  ministère.  Ce  qui  importe,  avant 
tout,  c'est  de  connaître  les  amis  qu'il  adopte  et  qui  l'adopteront.  On  cite 
quelques  noms  qui  ont  une  valeur  connue,  un  sens  assez  clair  par  eux- 
mêmes,  et  qu'il  veut  désigner  aux  préférences  de  la  chambre  pour  ses  prin- 
cipales dignités  électives.  MM.  Passy  et  Calmon  seront  portés  par  le  minis- 
tère a  la  vice-présidence,  le  centre  gauche  aura  sa  bonne  part,  comme  on 
voit,  dans  les  attentions  du  15  avril;  mais  ce  n'est  pas  tout,  on  songera  à 
le  ménager,  même  dans  ce  qu'on  ne  pourra  pas  lui  donner  aussi  directement, 
et  ainsi  les  deux  autres  vice-présidens  seront  choisis,  si  les  indications  du 
ministère  sont  suivies  jusqu'au  bout,  dans  les  rangs  du  centre  purement  mi- 
nistériel, qui  n'a  aucun  engagement  avec  le  centre  droit.  Le  cabinet  du 
15  avril  est  unanime  pour  exclure  les  doctrinaires  de  toute  candidature  à 
la  vice-présidence;  quant  à  la  présidence  même,  il  n'en  faut  plus  parler, 
et  c'est  une  folie  insigne  à  ceux  qui  prétendent  y  porter  M.  Guizot,  une 
folie  dont  il  n'est  pas  complice,  nous  l'espérons,  et  qui  s'arrêtera  aux  pre- 
mières phases,  malgré  la  tendance  qu'ont  toutes  les  maladies  à  passer  à  l'état 
chronique,  quand  c'est  un  doctrinaire  qui  en  est  atteint. 

Le  centre  gauche  n'est  donc  pas  et  ne  peut  pas  être  en  guerre  avec  le 
ministère  du  15  avril;  nous  sommes  fâchés  d'avoir  à  contredire  toutes  les 
inductions  à  perte  de  vue  qu'on  avait  voulu  tirer,  ces  jours  derniers,  de 
quelques  révocations  nécessaires  parmi  les  délégués  directs  de  l'autorité 
ministérielle  dans  les  départemens.  Le  préfet  des  Hautes-Pyrénés,  M.  Ségur- 
d'Aguesseau,  et  le  sous-préfet  de  Libourne,  M.  Desvarannes,  ont  eu  l'hon- 
neur, cette  semaine,  d'être  classés  un  moment  au  nombre  de  ces  victimes 
du  pouvoir,  que  la  presse  opposante  prend  de  temps  à  autre  sons  sa  pro- 
tection désintéressée;  surtout  on  a  voulu  inquiéter  le  centre  gauche  et  lui 
montrer  ces  actes  de  rigueur  administrative  comme  une  hostilité  directe, 
une  espèce  de  dénonciation  d'armistice  adressée  à  M.  Thiers  lui-même, qui 
a  été  nommé ,  en  effet ,  à  Libourne,  pendant  que  M.  Desvarannes  en  était 
le  sous-préfet.  ÎS'i  M.  Thiers,  ni  le  centre  gauche,  n'en  croiront  un  mot;  voici 
la  vérité  sur  ces  deux  affaires  de  Libourne  et  de  Tarbes,  qu'on  a  étrange- 
ment défigurées. 

Le  préfet  des  Hautes-Pyrénées  a  eu  la  singulière  fantaisie  de  croire  qu'il 
y  avait  en  lui  deux  personnes  tout-à-fait  distinctes  ,  le  préfet  et  l'électeur, 
mais  tellement  distinctes,  que  chacune  d'elles  pouvait  agir  publiquement,  à 
la  clarté  du  jour,  avec  activité,  dans  deux  directions  opposées.  Comme  pré- 
fet ,  il  avait  recommandé  officiellement,  par  écrit,  au  collège  de  Bagnères, 
M.  Gauthier  d'Hauteserve,  député  sortant,  dont  le  ministère  avouait  et  pro- 
tégeait la  candidature.  Ce  devoir  administratif  une  fois  rempli,  M.  Ségur- 
d'Aguesseau,  se  dépouillant  de  son  caractère  de  préfet,  a  fait  une  circulaire 
en  son  nom  personnel,  et  en  faveur  du  général  Munck  d'Uzer,  et  l'a  signée: 
Sègur-d'Aguesscau,  électeur.  Notez,  en  passant,  que  ce  titre  d'élecieur  lui 
est  contesté  pour  le  collège  où  il  a  voté,  et  qu'on  lui  reproche,  non  pas  de  la 
mauvaise  foi  (  on  a  trop  d'estime  pour  son  caractère  honorable),  mais  une 
grave  erreur  sur  la  quotité  du  cens  qu'il  croyait  payer  dans  l'arrondissement 
de  Bagnères.  Au  reste,  pour  cette  élection,  on  a  plus  écouté  le  préfet  qu< 
l'électeur,  et  M.  Gauthier  d'Hauteserve  a  été  nommé.  Certes,  s'il  pouvait 
s'élever  à  ce  sujet  quelque  plainte  contre  le  ministère,  ce  ne  serait  pas  du 
centre  gauche  qu'elle  partirait,  et  ce  n'est  pas  là  un  choix  de  centre  droit  : 


REVUE  DE   PARIS.  ^ 

M.  Gauthier  d'Hauteserve  a  voté  contre  la  loi  de  disjonction  et  même, 
dit-on,  contre  les  lois  de  septembre.  C'est  au  point  qu'il  n'eût  pas  été  peut- 
être  le  candidat  du  15  avril,  si  le  ministère  du  15  avril  ne  s'était  fait  une  loi 
d'honneur  de  soutenir,  dans  les  dernières  élections,  tous  ceux  qui,  malgré 
la  divergence  des  antécédens  et  des  origines,  l'avaient  appuyé  à  son  début. 
Ce  ne  sont  pas  tous  les  griefs  ministériels  contre  M.  Ségur-d'Aguesseau. 
À  Tarbes  même,  dans  le  chef-lieu  de  sa  préfecture,  il  a  ouvertement  agi 
contre  M.  Dintrans,  député  sortant,  candidat  du  ministère,  et  contribué 
à  le  faire  remplacer  par  M.  Laporte,  avocat-général.  Celui-ci  est  du  centre 
gauche;  mais  qu'importe  la  couleur?  La  subordination  administrative  violée 
avec  une  étonnante  franchise,  voilà  tout  ce  qui  pouvait  toucher  M.  de  Mon- 
talivet.  Ici  se  présentait  une  apparence  de  difficulté  qui  s'est  trouvée  ne  pas 
être  une  difficulté  réelle  :  M.  Ségur-d'Aguesseau  est  le  neveu  de  M.  Mole. 
Mais  M.  Mole  n'a  pas  hésité  un  moment,  il  a  insisté  lui-même  pour  le  rap- 
pel du  préfet  de  Tarbes. 

Quant  au  sous-préfet  de  Libourne ,  c'est  à  peu  près  la  même  histoire.  Il  a 
méconnu  les  instructions  du  préfet  de  Bordeaux,  M.  de  Preissac,  et  du  mi- 
nistère, qui  appuyait  la  candidature  de  M.  Martell ,  député  sortant.  Cette 
indocilité  du  sous-préfet  était  déjà  flagrante,  nous  devons  le  dire,  long- 
temps avant  que  personne  eût  songé,  dans  le  collège  de  Libourne,  à  proposer 
M.Thiers  pour  candidat.  Le  sous-préfet,  moins  soumis  à  l'administration 
supérieure  qu'à  une  haute  influence  qui  règne  presque  souverainement, 
comme  on  sait,  dans  cet  arrondissement  électoral,  par  des  bienfaits  et  de 
grands  souvenirs;  le  sons- préfet  avait  repoussé,  dès  l'origine,  M.  Martell, 
que  repoussait  aussi  un  duc  et  pair,  connu  de  père  en  iils  à  Libourne.  Il 
avait  offert,  lui,  ou  son  illustre  patron,  la  candidature  de  ce  collège,  d'abord 
à  M.  Jay,  puis  à  M.  de  Champlàtreux. 

Ce  fut  seulement  après  tous  ces  essais  de  candidatures  avortées  à  Libourne, 
mais  toutes  contraires  aux  instructions  ministérielles,  qu'on  songea  à  la  can- 
didature de  M.  Thiers.  Le  ministère,  en  frappant  le  sous-préfet  de  Libourne, 
n'a  voulu  témoigner  aucun  déplaisir  de  l'élection  de  M.  Thiers,  il  n'a  eu 
d'autre  but  que  de  punir,  en  le  déplaçant,  un  sous-préfet  insubordonné. 
On  a  beau  faire,  on  ne  brouillera  pas  si  facilement  le  centre  gauche  avec  le 
ministère  du  15  avril  ;  ils  ont  plus  d'intérêts  communs  qu'eux-mêmes  ne 
l'imaginent  peut-être.  Quand  nous  entendons  crier  partout  .-«Voici  l'histoire 
de  la  grande  querelle  entre  le  ministère  et  le  centre  gauche  !  »  nous  croyons 
volontiers  que  ce  sont  des  gens  qui,  à  force  de  proclamer  un  fait  comme 
accompli,  espèrent  le  rendre  possible  et  nécessaire.  C'est  une  raison  pour 
nous  de  ne  pas  mêler  nos  voix  aux  leurs  et  de  chercher  avec  bienveillance 
si  les  plus  fâcheux  récits  ne  s'accommodent  pas  d'une  interprétation  favo- 
rable. 

Le  ministère  du  15  avril  parait  se  reposer  avec  sécurité  sur  les  disposi- 
tions pacifiques  de  la  chambre  ;  il  lui  prépare  des  travaux  et  ne  sort  presque 
plus  des  commissions  choisies  pour  élaborer  les  questions  diverses  qui  seront 
agitées  à  la  tribune.  Il  y  a  la  commission  des  chemins  de  fer  qui  achève,  en 
ce  moment,  ses  recherches;  il  y  a  la  commission  du  régime  pénitentiaire 
qui  commence  les  siennes;  il  y  a  la  commission  pour  remédier  aux  abus  des 
sociétés  de  commerce  par  actions,  et  nous  croyons  que  celle-ci  aura  bien 


'6  REVU£   UE  PARIS. 

fie  la  peiue,  nous  ne  disons  pas  à  terminer  ses  travaux  (car  on  s'arrête  où 
l'on  veut),  mais  à  conclure,  ce  qui  est  plus  difficile. 

Les  commissions,  en  général ,  qu'il  faut  voir  de  près,  sont  de  singulières 
choses;  elles  valent  ce  que  les  fait  valoir  celui  qui  les  préside;  une  influence 
élevée  qui  les  domine,  par  un  moyen  ou  par  un  autre,  c'est  tout  pour  elles 
et  pour  leur  succès.  Voilà  pourquoi  nous  espérons  quelque  bien  de  la  com- 
mission pour  le  régime  pénitentiaire. 

Mais  quand  nous  voyons  surgir  tant  de  commissions  nouvelles,  ne  serait-il 
pas  possible  de  nous  dire  ce  qu'a  produit,  en  dernière  aualyse,  une  commis- 
sion de  l'an  dernier,  nommée  par  M.  Guizot  pour  chercher  un  remède  à  la 
contrefaçon  des  livres  français  eu  Belgique?  Elle  a  produit,  nous  le  savons, 
un  rapport,  qui  signalait  quelques  expédiens;  mais  le  rapport  lui-même, 
qu'a-t-il  produit?  Il  serait  digne  de  M.  de  Salvandy  de  reprendre  toute 
cette  affaire  avec  l'activité  qu'on  lui  connaît  et  d'en  tirer  enfin  une  conclu- 
sion avantageuse  à  la  France. 


—  Mardi  "dernier,  M.  Laffitle  a  donné  une  grande  soirée  dans  son  hôtel; 
c'était  comme  aux  beaux  jours  du  célèbre  banquier  avant  1830.  Un  nombre 
considérable  d'invités  remplissait  les  salons:  on  y  remarquait  M.  de  Ram- 
buteau.  M.  Laffitle  a  fait  les  honneurs  de  sa  fête  en  homme  tout-à-fait 
réconcilié  avec  le  siècle.  Il  a  été  gracieux  et  affable  à  tous.  Les  acteurs  du 
Vaudeville  ont  joué  deux  pièces;  Arnal  a  été  fort  applaudi.  On  s'empres- 
sait avec  une  curiosité  bien  naturelle  auprès  du  prince  de  la  Moskowa ,  qui 
arrivait  de  Constantine,  et  qui  répondait  à  toutes  les  questions  qu'on  lui 
adressait  de  toutes  parts  sur  notre  glorieuse  expédition. 

—  On  s'entretient  toujours  de  Constantine  dans  les  salons  qui  commencent 
à  s'ouvrir.  De  nouveaux  détails  arrivent  avec  les  jeunes  officiers  de  l'expé- 
dition. Les  dames  s'intéressent  beaucoup  à  la  belle  Aicha  et  aux  trois  cents 
femmes  d'Achmet-Bey.  Nous  devons  à  des  récits  particuliers  quelques  cir- 
constances que  les  journaux  n'ont  point  encore  publiées.  Il  est  maintenant 
bien  reconnu  que  la  belle  Aîcha  est  d'une  beauté  fort  commune,  et  qu'elle 
n'a  produit  qu'une  assez  faible  sensation.  Il  a  été  tenu  conseil  pour  décider 
du  sort  des  autres  femmes  du  sérail;  on  ne  pouvait ,  sans  inhumanité,  les 
envoyer  à  Achmet.  Il  a  donc  fallu  les  garder  à  Constantine.  Voici  la  déter- 
mination qui  a  été  prise;  elle  ne  trouvera  que  des  approbateurs.  Le  sérail 
en  masse  a  été  livré  au  muphti  par  ordre  du  général  en  chef;  les  femmes  du 
bey  ont  été  ainsi  placées  sous  la  sauve-garde  de  la  religion.  Le  muphti  a 
trouvé  un  biais  assez  ingénieux  pour  se  délivrer  des  trois  cents  femmes  qui 
lui  étaient  confiées;  il  les  a  réparties  entre  les  plus  riches  habitans  de  Con- 
stantine. Les  uns,  toujours  tremblans  au  seul  nom  d'Achmet,  malgré  sa 
défaite ,  et  croyant  que  son  retour  était  dans  les  probabilités  de  l'avenir, 
ont  enfermé  les  femmes  qui  leur  sont  échues  dans  le  coin  le  plus  retiré  de 
leurs  maisons ,  et  les  environnent  de  vénération  ,  comme  ils  feraient  pour 
les  houris  du  prophète  lui-même.  Mais  les  autres  dépositaires ,  qui  regardent 
la  puissance  d'Achmet  comme  à  jamais  abattue,  et  qui  jugent  son  retour 
impossible,  se  sont  approprié  audacieusement  les  esclaves  de  leur  doux 


REVUE  DE   PARIS.  77 

seigneur.  Ceux-là  ne  croient  pas  à  l'abandon  de  l'Algérie;  ils  ont  confiance 
en  notre  victoire  et  en  nous. 

—  Demain  ,  la  Faculté  des  Lettres  ouvre  ses  cours.  Le  programme  est 
publié  ;  il  y  a  de  beaux  noms  de  professeurs  qui  sont  des  garanties  anciennes 
Jicquises  à  l'instruction  publique  :  il  y  a  aussi  quelques  noms  obscurs  et  quel- 
ques désignations  qui  nous  ont  paru  problématiques ,  et  que  nous  ne  com- 
prenons pas.  Qu'on  nous  permette  une  réflexion  à  ce  sujet. 

Nous  lisons  dans  le  programme ,  histoire  ancienne  ,  et  nous  sommes 
amenés  à  conclure  que  le  professeur  chargé  de  ce  cours  s'occupera  des  Grecs 
des  Romains,  des  Assyriens,  des  Perses,  des  Mèdes,  des  Babyloniens,  de  tout 
ce  qui  est  antique  en  un  mot;  point  du  tout,  cette  histoire  ancienne,  que 
M.  Lacretelle  professera  ,  commence  en  1700  et  finit  en  1SO0 ,  c'est  l'histoire 
du  xvme  siècle  ,  la  plus  moderne  des  antiquités ,  sans  contredit. 

Par  contrecoup,  et  pour  rétablir  l'équilibre,  on  nous  annonce  I'histoire 
moderne,  professée  par.M.  Lenormant.  Or,  cette  histoire  moderne,  dit  le  pro- 
gramme ,  continuera  d'exposer  les  origines  de  la  civilisation  grecque ,  et  spé- 
cialement l'histoire  des  Phéniciens.  Les  Phéniciens  !  grand  Dieu  !  M.  Lenor- 
mant les  classe  dans  les  modernes,  comme  M.  Lacretelle  classe  Crébillon  et 
Voltaire  dans  les  antiques!  Qui  nous  donnera  le  mot  de  cette  énigme  sans 
mot?  Mais  en  admettant  contradictoirement  avec  M.  Lenormant  que  les 
Phéniciens  soient  antiques,  ce  qui  est  probable,  sera-ce  un  écrivain  de  la 
force  de  M.  Lenormant  qui  tirera  du  néant  les  sombres  et  fabuleuses  tradi- 
tions qu'Euthymènes  et  Pythéas  ont  apportées  sur  leurs  aventureuses  tri- 
rèmes? Où  sont  les  élémens  que  doit  mettre  eu  œuvre  M.  Lenormant  pour 
reconstruire  ce  monde  nébuleux  et  inaccessible  aux  explorations,  comme  la 
Tauride  et  Barca?  Que  nous  dira  M.  Lenormant  sur  les  Phéniciens,  à  moins 
qu'il  nous  parle  de  la  Pnénicie  moderne  et  des  Echelles  du  Levant?  C'est 
M.  Guizot,trop  grand  seigneur  aujourd'hui  pour  nous  parler  des  Phéniciens 
quLa  imposé  M.  Lenormant  à  la  Sorbonne,  comme  son  suppléant.  Avec 
M.  Guizot,  nous  aurions,  sans  doute  obtenu,  sur  nos  bancs  d'écoliers,  quel- 
ques révélations  de  penseur  antique,  avec  le  suppléant  nous  n'aurons  que 
du  moderne,  renouvelé  du  Télèmaque  de  Fénelon. 

Il  faut  espérer  que  M.  de  Salvandy,  qui  s'est  dévoué  aux  innovations  utiles 
réformera  modestement  et  sans  bruit  l'œuvre  du  fier  réformateur  doctri- 
naire. Espérons  que  M.  de  Salvandy  rendra  le  xvm  siècle  aux  modernes  et 
les  Phéniciens  à  l'antiquité.  M.  Guizot,  l'historien,  est  habile  à  se  tromper 
de  siècle  :  il  avait  essayé  de  naturaliser  l'anachronisme  à  la  Sorbonne,  comme 
dans  la  société. 


Théâtres.  —  La  veine  bouffe  reprend  aux  Italiens ,  le  Mariage  secret  et  le 
Barbier  dans  la  môme  quinzaine!  Le  chef-d'œuvre  de  Cimarosa  a  main- 
tenant son  rang  dans  le  répertoire,  et  s'y  maintiendra  tant  que  Lablache 
sera  là  pour  rendre  l'excellente  figure  du  bonhomme  Geronimo.  On  n'a  pas 
plus  de  verve  comique  et  de  joyeuse  humeur;  sa  voix,  qui  n'aime  guère 
comme  on  sait,  les  mouvemens  agiles  et  précipités,  se  complaît  dans  cette 
musique  sereine  et  mélodieuse,  et  trouve  dans  le  finale  du  premier  acte  son 
plus  bel  effet  de  puissance  et  de  sonorité.  La  musique  de  Cimarosa  con- 
vient à  Lablache;  ces  deux  Napolitains  s'entendent  à  ravir  :  la  mélodie  heu- 


78  REVUE  DE  PARIS. 

reuse  du  grand  maître  semble  faite  pour  s'épanouir  sur  la  face  enluminée 
et  rayonnante  du  grand  chanteur.  Quel  chef-d'œuvre  que  celui-là!  Au  mi- 
lieu des  extravagances  où  certains  esprits  malavisés  voudraient  entrafuer 
l'art,  cette  musique  vous  apparaît  comme  un  rayon  de  soleil;  on  voit  clair 
dans  cette  mélodie,  tant  elle  a  de  transparence  et  de  limpidité;  c'est  un  dia- 
mant de  la  plus  belle  eau.  On  dit  que  l'empereur  Joseph  II,  après  avoir  en- 
tendu le  Malrimonio  pour  la  première  fois,  voulut  l'entendre  immédiate- 
ment une  seconde  et  fit  recommencer  la  pièce  sur-le-champ.  En  vérité, 
pour  un  empereur,  ce  n'était  pas  si  mal  juger,  et  voilà  un  bis  qui  me  semble 
le  plus  bel  éloge  qui  se  puisse  faire  du  chef-d'œuvre  de  Cimarosa.  Le  mé- 
rite singulier  de  cette  musique,  c'est  de  ne  lasser  jamais;  cela  coule  avec  la 
fraîcheur  et  la  limpidité  d'une  fontaine;  on  l'entendrait  toujours.  Là,  rien 
qui  vous  inquiète  ou  vous  chagrine,  jamais  de  trouble  ou  de  confusion;  l'or- 
chestre ne  parle  pas  plus  haut  qu'il  ne  convient,  et  la  voix  ne  cesse  de  planer 
au-dessus,  calme,  pure,  mélodieuse.  Quand  on  sort,  on  en  fredonne  les 
motifs  avec  joie,  on  se  sent  l'ame  libre  et  le  corps  dispos;  on  pense  à  sa 
maîtresse,  à  la  belle  nuit,  à  tous  les  plaisirs  de  la  vie;  qu'on  dise  ensuite 
que  les  Italiens  ne  sont  pas  les  seuls  qui  aient  compris  le  véritable  but  de 
la  musique.  —  Rubini  chante  l'adagio  sublime  de  Pria  che  spunti  avec  un 
charme  délicieux,  une  admirable  expression;  seulement,  vers  la  fin,  il  a 
tort  de  prodiguer  les  ornemens  outre  mesure,  et  de  telle  sorte  qu'il  semble 
oublier  Cimarosa  pour  Donizelti  ou  tout  autre.  Le  rôle  de  Carolina  est  une 
des  parties  les  plus  difficiles  du  répertoire.  Il  faut  qu'une  prima  donna  soit 
bien  sûre  d'elle-même  pour  s'aventurer  dans  cette  musique,  qui  se  main- 
tient presque  toujours  aux  plus  hautes  régions  de  la  voix  de  soprano.  En- 
suite, le  rôle  de  Carolina,  conçu  dans  le  système  de  Mozart,  exige  des  qua- 
lités de  sentiment  et  d'expression  qui  deviennent  de  plus  en  plus  rares  chez 
les  chanteurs  de  la  nouvelle  école  italienne.  La  Persiani  s'est  tirée  avec  hon- 
neur de  ce  pas,  et  n'a  point  menti  aux  brillantes  espérances  qu'elle  avait 
données  pour  la  saison,  aux  deux  dernières  soirées  de  la  Sonnambula.  Quant 
à  Mme  Albertazzi,  qui  joue  Fidalma  (le  rôle  que  la  Malibran  prit  un  jour 
dans  une  de  ses  plus  charmantes  boutades),  elle  porte  un  bonnet  à  nœuds 
roses,  qui  sied  fort  à  son  joli  minois  chilfonné  ,  et  s'abstient  de  ces  grosses 
notes  de  contralto  qu'elle  affectait  d'une  si  curieuse  façon  dans  Sémiramide, 
ce  qui  ne  veut  pas  dire  qu'elle  chante  plus  juste  pour  cela.  Du  Mariage 
secret  au  Barbier  de Scville ,  il  y  a  loin,  aussi  loin  que  de  Molière  à  Beau- 
marchais; et  cependant,  comme  on  accueille  avec  transport  la  joyeuse  mu- 
sique de  Rossini!  comme  l'admiration  et  les  bravos  s'éveillent  autour  d'elle 
chaque  fois  qu'elle  se  produit  sur  la  scène!  comme  on  lui  fait  plus  defétes 
qu'au  chef-d'œuvre  de  Cimarosa!  C'est  que  nous  sommes  en  France,  où  la 
corde  de  l'esprit  vibre  plus  que  celle  du  cœur,  où  la  gaieté  piquante,  incisive 
et  relevée  d'un  grain  d'ironie,  l'emportera  toujours  sur  le  sentiment  naïf  et 
tendre,  le  sourire  maliu  sur  le  sourire  idéal,  l'esprit  réel  sur  la  divine  fan- 
taisie. Et  de  l'esprit,  il  y  en  a  tant  de  bon  aloi  dans  cette  étonnante  musique 
du  Barbier  Tamburini,  dans  Figaro,  est  d'une  verve  à  ne  pas  vous  laisser  un 
moment  de  répit;  il  court,  il  saute,  il  roule;  il  mène  les  airs  et  les  finales  un 
train  de  poste.  Qu'on  se  souvienne  de  la  Malibran  dans  Rosine.  C'est  la  Mali- 
bran  qui  fut  la  première  à  donner  à  ce  rôle  son  véritable  caractère  de  pétu- 
lance et  de  légèreté.  Que  de  coquetterie  elle  mettait  dans  ses  entretiens  avec 


REVUE  DE  PARIS.  79 

Figaro! que  de  malice  dans  ses  querelles  avec  son  vieux  tuteur!  quel  lutin 
charmant  elle  avait  fait  de  cette  fille  maussade,  que  les  autres  cantatrices 
avaient  représentée  jusque-là  en  ingénue  d'opéra-comique  !  La  Grisi  n'est  pas 
fort  à  son  aise  dans  ce  rôle;  les  airs  de  comédie  ne  lui  vont  pas,  comme  on  sait. 
Il  faut  à  la  Grisi  des  émotions  puissantes  et  de  grands  gestes,  Anna  Bolena  et 
Semiramide.  Dans  tout  ce  qui  touche  l'esprit  et  la  finesse,  il  est  impossible 
d'être  plus  gauche  et  plus  emprunté.  Depuis  quelque  temps,  sa  voix  perd 
chaque  jour  quelque  chose  de  cette  agilité  cristalline  qui  en  faisait  le 
charme  le  plus  doux;  ainsi,  il  lui  arrive  à  tout  moment,  dans  les  variations 
du  second  acte  surtout,  de  trébucher  au  milieu  d'une  gamme  chromatique. 
D'où  vient  cela?  Est-ce  à  l'exubérante  santé  qui  s'épanouit  autour  d'elle 
qu'il  faut  attribuer  cette  paresse  de  sa  voix? 

Rien  de  nouveau  à  l'Opéra  ;  toujours  Dnprez  dans  Guillaume  Tell,  dans 
les  Huguenots ,  dans  la  Juive-  Et  toujours  aussi  l'affluence  et  l'enthousiasme 
du  public.  Mais  de  quoi  Mlle  Fitz-James  ne  s'avise-t-elle  pas?  voilà  qu'elle 
joue  à  présent  la  Bayadère ,  tout  comme  elle  a  joué  la  Révolte  au  sérail. 
Mlle  Fitz-James  a  juré  de  nous  faire  croire,  à  tous,  qu'elle  remplaçait  Ta- 
glioni,  pourvu  que  cette  gageure  ridicule  n'aille  pas  jusqu'à  la  Sylphide. 
Vendredi,  Duprez  a  chanté  la  Juive  avec  cette  voix  prodigieuse  qui  réussit 
à  donner  des  semblans  de  génie  aux  choses  les  plus  vulgaires  et  les  plus 
médiocres.  Mme  Stoltz  l'a  dignement  secondé.  Depuis  que  MIle  Falcon  a  cessé 
de  chanter,  c'est  sur  Mme  Stoltz  que  pèse  tout  le  fardeau  du  répertoire,  car 
on  ne  peut  guère  tenir  compte  des  gentils  fredons  de  \\ne  Nau,  qui  gazouille 
comme  il  lui  plaît,  à  certains  jours  où  la  salle  est  vide.  Il  est  temps  que 
MmeStoltzse  dégage  de  cette  inquiétude  nerveuse  qui  la  prend  si  tôt  qu'elle 
entre  en  scène  et  nuit  de  la  plus  déplorable  manière  à  son  intonation.  Celte 
voix,  d'un  timbre  d'or,  peut  s'élever  aux  effets  dramatiques  les  plus  beaux 
pourvu  que  le  travail  et  la  confiance  lui  viennent  en  aide. 

—  Le  Gymnase-Dramatique  a  emprunté  à  M.  Alfred  de  Vigny  un  de  ses 
plus  jolis  chapitres  pour  en  faire  un  vaudeville  en  deux  actes.  C'est  l'his- 
toire de  cette  petite  fille  nommée  Pierrette,  à  qui  la  reine  de  France,  Marie- 
Antoinette,  emprunte  un  habit  de  laitière,  et  qui  gagne  sa  dot  en  chan- 
tant, une  seule  fois,  sur  le  théâtre  de  Versailles  dans  un  opéra  de  Michel 
Sedaine.  Vous  pouvez  penser  ce  que  peut  être  devenu  l'esprit  si  plein  de 
finesse  et  de  grâce  de  M.  de  Vigny  à  être  ainsi  coupé  en  rimes  et  couplets. 

—  Bernard  Léon,  qui  faisait  sa  rentrée  au  Gymnase,  est  tout  bouffi  d'une 
grosse  gaieté  qui  lui  va  bien.  Une  jolie  petite  fille  bien  faite  et  bien  agréable 
à  voir  et  à  entendre  a  joué  le  rôle  de  Pierrette;  elle  s'appelle  Mlle  Augusta; 

—  mais  comme  elle  a  été  très  applaudie,  elle  n'aura  pas  d'engagement. 

De  son  côté,  le  Palais-Royal  a  emprunté  à  la  Revue  de  Paris  un  char- 
mant petit  conte  de  M.  Eugène  Guinot,  dont  nos  lecteurs  doivent  se  sou- 
venir. Ce  conte  est  intitulé  :  Suzanne.  M"e  Déjazet  remplit  le  rôle  de  Su- 
zanne; elle  est  aussi  éloquente  avec  le  geste  qu'avec  la  parole.  Le  croirait- 
on?  elle  n'a  que  dix-sept  ans  dans  celte  pièce,  et  elle  fait  si  bien  qu'elle  prête 
à  l'illusion.  La  pièce,  qui  est  de  M.  Eugène  Guinot  et  de  M.  Melesville,  a 
complètement  réussi.  Levassor,  Alcide  Tousez,  Leménil,  n'ont  pas  nui  à  la 
gaieté  de  cette  très  spirituelle  fiction. 


80  REVUE   DE   PARIS. 

—  La  semaine  a  été  couronnée  par  un  gros  mélodrame  du  bas  empire  et 
du  théâtre  de  Y  Ambigu-Comique. Le  héros  du  mélodrame  s'appelle  Longue- 
Epèe.  Ce  Longue-Epée  est  un  soldat  de  fortune,  comme  Gennaro,  comme 
Ruridan,  qui  se  trouve,  à  la  fin  de  la  pièce,  un  fils  de  roi.  Longue-Epée 
arrive  à  Gonstantinople  au  moment  où  Constantinople  va  changer  de  maître. 
Le  nouvel  empereur  d'Orient,  Andronic,  est  une  espèce  de  tartufe  cou- 
ronné qui  a  fait  égorger  en  douceur  Alexis  Comnène,  le  fils  de  l'empereur, 
qui  veut  tuer  la  comtesse  de  Montfort,  sans  qu'on  s'en  doute,  et  qui  veut 
déshonorer  l'empereur  de  Constantinople  sans  qu'on  le  sache.  Pour  toutes 
ces  choses,  Andronic  a  besoin  de  Longue-Epée  et  il  le  fait  premier  mi- 
nistre. Cependant,  un  vieux  bonhomme  nommé  Michel,  qui  prend  Longue- 
Epée  pour  un  prêtre,  lui  veut  faire  sa  confession,  et  il  lui  raconte  comment 
il  a  tué  le  prince  Alexis,  le  fils  de  l'empereur.  Or,  Alexis,  le  fils  de  l'em- 
pereur, c'est  Longue-Epée  !  donc  la  comtesse  de  Montfort  est  sa  mère!  donc 
c'est  à  lui  à  épouser  la  princesse  de  Constantinople  !  donc  Andronic  est  un 
tyran  exécrable!  Ce  mélodrame,  qui  a  cinq  actes  et  cinq  actes  fort  longs, 
se  termine  par  la  complète  confusion  et  par  la  mort  du  tyran  Andronic. 

—  La  belle  édition  des  Fables  de  La  Fontaine ,  illustrée  par  Grandville, 
est  arrivée  au  terme  de  sa  publication.  Les  difficultés  à  vaincre  pour  con- 
server aux  animaux  du  fabuliste  les  formes  et  les  allures  que  la  nature  leur 
a  données,  tout  en  indiquant ,  par  des  situations  et  des  attributs  empruntés 
à  l'humanité ,  leur  analogie  avec  notre  espèce,  exigeaient  un  crayon  exercé 
à  ce  genre  d'observation  que  Grandville  a  si  constamment  étudié  et  si  habi- 
lement rendu.  Les  120  grands  sujets  qui  ornent  ces  deux  volumes  forment 
autant  de  petits  tableaux  remarquables  par  l'originalité  de  leur  compo- 
sition. La  gravure  des  vignettes  et  l'impression  du  texte  accompagnent 
dignement  l'œuvre  du  dessinateur,  et  font  de  ce  livre  un  des  produits  les 
plus  marquans  de  la  typographie  (I). 

—  Le  nouveau  roman  de  M.  Bulwer,  Ernest  Mallravers ,  paraît  demain  à 
la  librairie  de  Fournier.  Le  même  éditeur  annonce  les  Flavy,  nouvel  onvrage 
de  Mme  de  Bavr,  qui  est  promis  pour  le  10  décembre. 

(ij  2  vol.  in-8°.  —  H.  Fournier  aîné,  rue  de  Seine,  1C. 


F.  BOXNAIRR. 


JERVAS 


IiE    BIOGRAPHE. 


L'autre  jour,  en  remontant  le  quai  de  Conti,  de  l'Institut  au  Pont- 
Neuf,  je  marquais  mon  passage  par  de  studieuses  stations  devant 
les  vieux  livres  étalés  sur  le  dos  des  parapets.  Cet  innocent  plaisir 
est  celui  de  bien  des  gens  qui ,  comme  moi ,  se  bercent  du  doux  espoir 
de  lire  un  soir  d'hiver,  auprès  de  leur  foyer,  tous  les  livres  qu'ils 
sont  tentés  d'acheter  sur  la  foi  d'un  titre  piquant  ou  de  toute  autre 
séduction  dont  les  bibliophiles  seuls  connaissent  le  vrai  prix.  Les 
bibliophiles  et  moi  nous  trompons.  Acheter  n'est  pas  lire.  Une  fois  en 
notre  possession,  ces  livres  si  ardemment  désirés  tombent  de  leur 
propre  poids  dans  l'armoire  de  l'oubli  et  pour  toujours.  Si  les  poètes 
anciens  ont  fait  de  l'oubli  un  fleuve,  c'est  qu'ils  ne  connaissaient  pas 
les  armoires. 

J'avais  déjà  passé  en  revue  deux  ou  trois  rayons  ténébreux  d'his- 
toire romaine,  sans  oser  dégager  le  moindre  volume  de  son  purga- 
toire, quand  je  ne  sais  quel  sentiment  de  faible  curiosité  me  fit  sortir 
paresseusement  la  main  de  la  poche,  tirer  mon  gant,  et  porter  mes 
doigts  sur  une  mince  brochure  d'un  gris  de  lézard,  jetée  là  comme 
un  petit  poisson  au  milieu  de  la  mêlée  d'une  grande  pèche.  J'écartai 
les  premières  pages  et  je  lus  un  titre  anglais.  Que  vaut  ceci?  deman- 
dai-je  au  marchand,  qui  ne  se  dérangea  même  pas  pour  traiter  avec- 
moi  d'une  si  mesquine  affaire.  — Huit  sous,  me  répondit-il  avec 

TOME    XLVI1I.       DÉCEMBRE.  6 


82  REVUE   DE   PARIS. 

dédain.  —  Voilà,  lui  dis-je.  Il  murmura  en  ricanant  :  — C'est  huit 
fois  plus  que  cela  ne  vaut. 

Puisque  je  dois  prendre  le  thé  ce  soir  chez  M.  Templeson,  je  lui 
montrerai  mon  empiète,  me  dis-je,  en  relisant  avec  un  doute  naïf, 
sur  le  sens  réel  qu'il  présentait,  le  titre  de  la  brochure  :  List  of 
Coveni-Garden  Ladics,  conlaining  ihc  historiés,  and  some  curious  anec- 
dotes ofthe  most  celebraicd  ladies  noiu  on  the  town,  or  in  keeping  and 
also  of  many  of  their  kcepcrs.  «  Liste  des  Dames  de  Covent-Garden, 
contenant  l'histoire  des  plus  célèbres  ladies  maintenant  en  circulation 
ou  en  puissance  de  protecteurs;  celle  de  plusieurs  de  ces  protec- 
teurs; le  tout  suivi  de  quelques  anecdotes  curieuses.  » 

Ainsi  que  je  me  l'étais  promis ,  je  ne  manquai  pas  de  me  rendre 
dans  la  soirée  auprès  de  M.  Templeson,  qui  vit  depuis  de  longues 
années  retiré  au  fond  du  Marais,  et  tout  au  haut  d'une  vieille  maison 
de  la  rue  Saintonge,  maison  branlante,  façonnée  en  colimaçon,  bardée 
d'une  rampe  en  bois.  Comme  M.  Templeson  ne  sort  qu'une  ou  deux 
fois  par  an  pour  aller  entendre,  au  temple  de  la  rue  des  Billettes, 
quelque  fameux  prédicateur  de  sa  nation,  je  montai  tout  d'un  trait  à 
son  troisième  étage ,  sans  m'informer  s'il  était  ou  non  chez  lui.  — 
Ne  vous  dérangez  pas,  c'est  moi,  votre  ami!  lui  criai-je  en  traver- 
sant dans  l'obscurité  les  deux  pièces  qui  précèdent  son  cabinet, 
charmant  petit  appartement  meublé  avec  l'égoïsme  d'un  vieux  céli- 
bataire, revêtu  d'un  double  tapis  élastique,  étoffé  si  adroitement  aux 
encognures,  ouatté  à  toutes  les  fentes  avec  tant  de  sollicitude  que  le 
bruit  du  dehors,  quand  il  y  parvient,  s'y  résout  en  un  bourdonne- 
ment cotonneux,  et  que  le  jour  n'y  passe  par  aucune  de  ces  altéra- 
tions affligeantes  auxquelles  les  personnes  nerveuses  attribuent  avec 
raison  leurs  heures  de  tristesse  et  de  mélancolie. 

—  J'aurais  presque  parié  que  vous  viendriez  me  voir,  dit-il  en  me 
tendant  sa  belle  main  blanche  de  vieillard.  J'ai  mis  deux  pincées  de 
thé  de  plus  dans  ma  théière. 

—  Du  thé  vert? 

—  Rassurez-vous,  trembleur;  du  thé  noir  et  du  meilleur,  de  ma 
vieille  provision.  Nous  avons  encore  quelques  amis  dans  la  compagnie 
des  Indes ,  si  nous  n'en  sommes  plus  actionnaire.  Vous  permettez 
que  je  termine  ma  lecture. 

—  Je  vous  en  prie,  monsieur  Templeson. 

Tandis  que  M.  Templeson  achevait  de  lire  un  chapitre  de  la  Bible, 
j'eus  le  loisir  et  la  joie  de  remarquer  que  rien,  depuis  un  an,  n'avait 
été  dérangé  dans  sa  jolie  retraite.  11  n'y  avait  de  plus  qu'un  meuble 


REVUE   DE   PARIS.  83 

d'hiver,  caché  dans  son  fourreau  le  mois  précédent.  C'était  le  beau 
paravent  de  laque  qu'il  avait  rapporté  autrefois  de  Canton  avec  les 
admirables  colifichets  de  ses  cheminées.  Autour  de  lui  était  rassem- 
blée la  collection  de  ces  objets  d'une  frivolité  ruineuse  qu'aiment 
tant  les  gens  du  monde  blasés.  Le  marbre  de  son  secrétaire  était 
chargé  de  délicieuses  monstruosités  ramassées  dans  les  comptoirs  de 
la  Chine,  grimaces  candides  qui  font  rire  à  force  d'être  terribles. 
Dans  un  coin  s'élevait  un  énorme  parasol  d'une  transparence  d'écaillé, 
trop  grand  pour  être  porté  par  un  seul  individu,  trop  petit  pour 
mettre  à  couvert  tout  un  quartier.  Quoiqu'il  eût  conservé  ses  riches 
zones  de  pourpre  et  d'orangé,  il  semblait,  tant  il  était  sec  et  raccorni, 
devoir  tomber  en  poussière  au  moindre  effort  tenté  pour  l'ouvrir. 
Fo-Hi  s'en  était  assurément  servi  le  jour  de  son  couronnement.  De 
beaux  coquillages  roses,  évidés  en  fuseaux;  d'autres,  plissés  avec  la 
coquetterie  d'une  manchette  hollandaise;  d'autres  d'un  prix  excessif, 
à  cause  de  leur  rang  élevé  dans  les  classifications  conchyliologiques, 
se  voyaient  sur  des  étagères  soigneusement  entretenues,  non  par  les 
mains  dangereuses  des  domestiques,  mais  par  celles  d'un  maître, 
amoureux  à  la  fois  de  ces  richesses  et  instruit  de  leur  valeur.  On 
sentait  encore  que  là  ces  porcelaines  contournées,  ces  vases  bleuâtres 
d'une  dimension  cyclopéenne,  terminés  en  bec  de  grue,  ces  sièges 
d'ivoire,  chefs-d'œuvre  de  patience  et  d'adresse,  étaient  le  témoi- 
gnage d'une  vie  voyageuse  et  d'une  nature  particulière  de  fortune. 
C'étaient  autant  d'échantillons  d'existence.  Il  est  probable  que 
M.  Templeson  n'aurait  pas  pu  dire  comment  il  s'était  procuré,  selon 
les  positions  diverses  où  il  s'était  trouvé ,  tant  de  riches  petits  tré- 
sors, pas  plus  que  nous  ne  pourrions  dire,  au  bout  d'un  certain 
temps,  comment  et  pourquoi  nous  avons  deux  montres,  l'une  qui  ne 
va  jamais,  l'autre  qui  va  quelquefois,  tel  tableau  de  maître,  telle  pen- 
dule surmontée  d'un  coq  en  cuivre  doré.  Il  arrive  un  moment  dans 
la  vie,  pour  peu  qu'elle  se  prolonge,  où  le  mobilier  c'est  nous,  ce  que 
nous  avons  été,  et  tout  ce  que  nous  avons  pu  être.  Nous  appellerions 
volontiers  cousins  et  cousines  nos  fauteuils  et  nos  pincettes. 

—  Maintenant  je  suis  tout  à  vous,  mon  ami.  Voulez-vous  que  nous 
prenions  d'abord  une  bonne  tasse  de  thé? 

—  Comme  il  vous  plaira,  monsieur  Templeson;  et  si  vous  man- 
quez ensuite  de  feu  pour  faire  chauffer  l'eau,  je  vous  prie  d'user  de 
ce  vieux  livre  que  voilà,  comme  vous  feriez  d'un  nouveau. 

—  Montrez-moi  donc  cette  perle.  Un  livre  anglais!  et  où  avez-vous 
péché  cela? 

6. 


81  REVUE   DE   PARIS. 

—  Sur  les  quais. 

—  Voyons  mieux  le  titre. 

Après  l'avoir  attentivement  lu,  M.  Templeson  se  mit  à  rire  avec 
tant  d'abandon  et  de  continuité,  que  je  craignis  que  ses  pieds,  en 
se  détendant  sous  l'hilarité,  n'allassent  renverser  la  théière,  les 
tasses  japonnaises  et  les  pyramides  de  pain  beurré.  Ce  rire  cessa 
tout  à  coup  chez  lui,  et  je  vis  sa  figure  passer  de  la  gaieté  à  la  tris- 
tesse, de  la  tristesse  à  la  douleur,  de  la  douleur  à  l'attendrissement. 
II  se  leva. 

—  Vous  avez  cru,  me  dit-il  en  me  remettant  un  livre  qu'il  était  allé 
prendre  au  fond  d'un  coffre  d'ébène  recouvert  d'un  tapis  à  franges 
d'argent,  que  vous  étiez  l'unique  possesseur  de  cet  étrange  ouvrage, 
vous  vous  êtes  trompé  :  voici  le  pareil.  C'est  l'exemplaire  d'une  autre 
édition  seulement  ;  une  édition  ravissante ,  comme  vous  voyez  ;  une 
édition  diamant.  Pope,  mon  divin  poète,  et  Shakspeare  n'ont  jamais 
été  si  splendidement  illustrés.  Est-ce  vrai? 

—  Très  vrai,  monsieur  Templeson.  Mais  vous  m'avez  prêté  un 
■orgueil  de  bibliophile  que  je  n'ai  pas  eu  un  seul  instant  dans  cette 
occasion.  Je  n'ai  pas  cru  acheter  un  exemplaire  rare,  unique. 

—  Vous  auriez  pu  avoir  cette  vanité  en  tout  cas,  car  si  l'édition  à 
laquelle  mon  exemplaire  appartient  n'est  pas  rare,  l'édition  du  vôtre 
l'est  beaucoup,  et  si  je  ne  craignais  de  vous  faire  faire  un  marché 
de  dupe,  je  vous  proposerais  d'échanger  votre  mauvaise  brochure 
contre  mon  bel  exemplaire,  qui  m'a  coûté  deux  cents  francs. 

—  Il  n'y  aura  aucun  échange  entre  nous,  monsieur  Templeson. 
Faites  une  chose  qui  me  sera  agréable  :  acceptez  mon  exemplaire. 

—  Ne  vous  repentirez-vous  pas? 

Je  mis  la  brochure  sur  les  genoux  de  M.  Templeson,  qui  me  dit  : 
—  Je  vous  dois  un  cadeau  à  mon  tour;  mais  prenons  le  thé. 

M.  Templeson  posa  sur  le  manteau  de  la  cheminée  sa  tasse  qu'il 
n'avait  qu'à  demi  vidée,  et  il  me  dit  : 

—  L'auteur  de  votre  brochure  et  de  mon  livre  fut,  pendant  ma 
jeunesse,  au  nombre  de  mes  amis;  il  se  nommait  Jervas.  Son  père 
mourut  à  la  Guyane  anglaise,  où  il  avait  été,  pendant  dix-sept  ans  , 
à  la  tête  d'une  compagnie  pour  la  pêche  des  perles.  Je  n'ai  jamais 
connu  sa  mère,  qui  descendait,  disait-on,  d'une  exrellente  famille  du 
Westmoreland.  Jervas  était  encore  au  collège  avec  moi,  son  aîné  de 
quelques  années,  lorsqu'il  perdit  son  père  et  sa  mère,  qui  ne  lui  lais- 
sèrent, en  mourant,  qu'un  mince  revenu  de  trois  mille  francs.  Afin 
de  fatiguer  le  moins  possible  votre  attention ,  je  réduis  ici  en  monnaie 


REVUE   DE   PARIS.  85 

française  le  chiffre  de  la  fortune  de  mon  ami.  J'en  userai  ainsi,  dans 
le  cours  de  cette  histoire,  chaque  fois  qu'il  sera  question  d'argent. 
Mais  vous  laissez  refroidir  votre  thé,  et  je  ne  sais  rien  de  plus 
détestable  que  du  thé  froid. 

—  Vous  disiez  que  Jervas  était  au  collège  avec  vous. 

— C'était  un  assez  bon  écolier;  mais  il  n'y  avait  pas  de  caractère  plus 
irrésolu  que  le  sien.  Dans  les  petits  comités  d'hiver  où  se  réunissaient 
tous  les  écoliers  et  où  ils  ne  se  faisaient  pas  faute  de  colorer  de  pourpre 
leur  avenir,  se  promettant  les  uns  d'être  capitaines  de  guerre  et  de 
battre  à  outrance  les  Français,  les  autres  d'ajouter  leurs  noms  à 
ceux  de  Forster  et  de  Van  Diemen  en  récompense  de  quelque  décou- 
verte hardie  au-delà  du  cercle  polaire ,  ceux-ci  de  s'enrichir  dans  le 
commerce  d'épiceries  àïonkin  ou  à  Macao,  ceux-là  de  s'illustrer  par 
la  science  des  nombres,  comme  Newton,  dont  le  buste  décorait  notre 
salle;  dans  ces  petits  conciliabules,  et  parmi  tous  ces  grands  hommes 
futurs,  Jervas  était  le  seul  qui  n'osait  pas  voir  si  clairement  à  travers 
les  ténèbres  de  son  avenir.  Sa  tête  pensive  et  fort  belle  n'était  émue 
par  aucune  de  ces  vanités  fougueuses  allumées  autour  de  lui.  S'il  eût 
été  poète,  j'aurais  expliqué  son  indifférence  par  la  lenteur  d'idées  qui 
caractérise  d'ordinaire  ceux  dont  la  rêverie  domine  les  facultés.  Jervas 
aimait  assez  la  poésie,  mais  en  jeune  homme,  plutôt  par  l'entraînement 
de  l'âge  que  par  vocation.  Au  reste,  je  n'ai  jamais  lu  de  lui  la  moindre 
pièce  de  vers,  et  pourtant  ce  ne  sont  pas  les  occasions  de  rimer  qui 
manquent  dans  nos  universités.  Plus  tard,  quand  j'ai  eu  occasion  de 
revenir  sur  le  passé  de  cet  homme  que  ses  malheurs  m'ont  forcé 
d'étudier  comme  une  singularité,  j'ai  supposé,  avec  quelque  raison, 
qu'une  doctrine  métaphysique  avait  déterminé  en  lui  ce  caractère 
d'apathie.  Oui,  en  recueillant  à  distance  les  souvenirs  de  mes  con- 
versations avec  lui ,  je  me  suis  démontré  que  Jervas  était  fataliste  par 
conviction ,  et  cette  conviction  s'était  raffermie  en  lui  de  tout  ce  qu'il 
avait  appris  sur  sa  famille.  Son  aïeul,  son  père,  presque  tous  ses 
parens  avaient  été  heureux  ou  malheureux  soudainement,  sans  le 
concours  logique  des  évènemens,  ce  qui  arrive  à  beaucoup  de  per- 
sonnes, mais  ce  que  peu  remarquent.  Jervas  avait  été  conduit  sans 
doute  à  considérer  comme  un  privilège  accordé  à  sa  famille  ce  fait 
providentiel,  sous  la  protection  duquel  il  avait  mis  son  inaction  mu- 
sulmane. J'ai  d'autant  plus  lieu  de  croire  qu'il  pensait  ainsi,  qu'on 
philosophie  il  soutint  avec  ardeur  une  thèse  où  il  essayait  de  prouver 
que  l'abnégation  des  Orientaux  était  la  plus  raisonnable  des  croyan- 
ces. J'ai  eu  tort,  je  m'en  aperçois  un  peu  tard,  d'avoir  tant  insisté  sur 


86  REVUE   DE   PARIS. 

les  causes  plus  ou  moins  probables  des  opinions  de  mon  ami,  qui, 
avec  une  tout  autre  manière  de  voir,  aurait  pu  subir  pareillement  les 
accidens  dont  sa  vie  fut  semée.  Cependant,  pour  me  faire  pardonner 
ma  prolixité,  je  dois  dire  que,  si  le  fatalisme  ne  fut  pas  la  source 
immédiate  de  ses  malheurs,  il  lui  servit  du  moins  à  les  lui  faire  sup- 
porter pendant  de  longues  années. 

Quand  Jervas  fut  sorti  de  l'université ,  il  voulut  goûter  de  tous  les 
plaisirs  qu'offre  Londres,  qui  est  la  capitale  des  plaisirs,  après  Paris, 
où  Jervas  n'alla  jamais.  Sa  fortune  fut  rudement  entamée.  L'intérêt  et 
le  principal  furent  dévorés  en  peu  de  mois;  les  propriétés  furent  con- 
verties en  guinées,  les  guinées  en  shellings,  les  shellings  en  misère; 
il  ne  lui  resta  bientôt  plus  que  sa  fraîche  figure  de  provincial,  sa  taille 
de  demoiselle  et  un  immense  désir  de  renouveler  les  jouissances  qu'il 
n'avait  goûtées  encore  que  du  bout  des  lèvres.  Que  faire?  se  de- 
manda-t-il.  Du  commerce?  Mais  je  n'ai  pas  une  once  de  marchandise 
à  vendre  ou  à  troquer.  De  la  science?  Mais  je  sais  de  physique  et  de 
mathématiques  tout  juste  ce  qu'on  en  apprend  dans  les  universités. 
De  la  poésie?  On  n'en  lit  plus.  Pourtant  il  faut  vivre  :  j'ai  à  payer 
mon  aubergiste,  homme  intraitable;  mon  tailleur,  persécuteur  in- 
fâme; mon  bottier,  muet  terrible  qui  m'attend  tous  les  matins  à  ma 
porte.  Je  dois  à  tout  le  monde.  En  récapitulant  ainsi  ses  misères, 
Jervas  passa  par  hasard  ou  par  la  force  de  l'habitude,  dans  une 
des  rues  populeuses  et  assez  mal  famées  qui  avoisinent  Covent-Gar- 
den  :  ces  rues  étaient  presque  exclusivement  occupées  alors  par 
les  actrices  du  fameux  théâtre  de  ce  nom.  Une  superbe  femme  qui 
était  à  la  croisée ,  l'ayant  reconnu  pour  un  joyeux  compagnon  de  l'an 
passé,  lui  sourit  comme  font  les  anges;  Jervas  lui  sourit;  une  plus 
telle  femme  encore  lui  jeta  une  rose  blanche  de  ses  cheveux;  Jervas 
prit  la  rose  blanche  comme  il  avait  pris  le  sourire  ;  plus  loin  une 
autre  femme,  blonde  comme  la  lune  à  son  premier  quartier,  lui 
adressa  deux  vers  de  Pope,  sur  sa  chevelure;  Jervas  répondit  au 
compliment;  enfin  d'un  bout  de  la  rue  à  l'autre  bout,  Jervas  fut 
assailli  d'une  pluie  de  jolies  choses,  de  fins  sourires,  de  fleurs  expres- 
sives; il  était  enivré  comme  une  bayadère  qui  a  long-temps  dansé 
devant  des  spectateurs  électrisés.  Malheureusement  pour  Jervas,  il 
eut  la  ridicule  pensée  de  revenir  sur  ses  pas  et  de  se  montrer  de 
nouveau  à  ces  dames  ,  qui  avaient  perdu  leur  temps  et  leurs  frais  de 
coquetterie  à  rencontre  d'un  homme  qui  n'avait  pas  un  penny  sur  lui. 
En  le  revoyant  passer,  la  danseuse,  qui  lui  avait  lancé  un  compli- 
ment, le  railla  sur  son  habit,  lui  demandant  si  le  modèle  en  avait  été 


REVUE  DE   PARIS.  87 

conservé  dans  l'arche;  la  choriste,  qui  lui  avait  envoyé  une  rose  blan- 
che, lui  fit  un  geste  de  mépris;  la  soubrette,  dont  le  sourire  d'ange 
l'avait  ravi,  le  gratifia  d'une  grimace  semblable  à  celle  que  ferait  un 
buveur  qui  avalerait  un  verre  d'eau,  croyant  boire  un  verre  de  Cham- 
pagne ;  il  n'était  pas  de  croisée,  de  balcon  doré,  de  lucarne  si  élevée, 
d'où  ne  partît ,  contre  lui ,  un  mot  blessant ,  une  remarque  injurieuse 
sur  sa  chaussure,  sa  coiffure  et  sur  quelque  pièce  de  son  costume. 
Il  avait  beau  doubler,  tripler  le  pas,  il  entendait  toujours  retentir  à 
ses  oreilles  :  Va-t-en,  échappé  de  collège!  Va  te  faire  habiller,  petit 
saint  Jean!  Quel  est  ton  fournisseur  de  poudre?  Marquis,  donne-moi 
l'adresse  de  ton  coiffeur! 

Enfin  l'infortuné  Jervas  gagna  sa  pauvre  demeure,  la  honte  dans 
le  cœur,  la  faim  dans  l'estomac,  la  rage  dans  le  cerveau;  si  un  poi- 
gnard lui  fût  tombé  sous  la  main,  il  se  serait  tué;  il  ne  trouva  qu'une 
plume  à  sa  portée.  Il  la  plongea  dans  l'écritoire,  la  suspendit  un 
instant  sur  un  cahier  de  papier  blanc,  et  après  s'être  frappé  le  front 
avec  violence,  il  s'écria  en  la  laissant  tomber  :  Je  serai  vengé! 

—  Mettons  encore  une  bûche  au  feu  et  renouvelons  le  thé.  Voulez- 
vous? 

—  Soit,  monsieur  Templeson.  Mais  j'ai  hâte  de  savoir  comment  se 
vengea  votre  ami  Jervas. 

—  Il  connaissait  parfaitement  chacune  de  ces  femmes  dont  il  venait 
d'éprouver  les  sanglantes  moqueries;  il  savait  l'origine  de  leurs  écarts, 
la  cause  qui  les  avait  chassées  du  foyer  honnête  de  leurs  familles, 
pour  suivre  le  chemin  tortueux  de  perdition ,  pour  se  faire  actrices  au 
pandémonium  de  Covent-Garden  ;  il  savait  par  quels  échelons  elles 
étaient  descendues  d'une  passion  extravagante,  mais  désintéressée,  à 
une  passion  moins  excusable ,  et  de  là  à  une  intrigue  nouée  par  l'or; 
il  avait  tenu  un  compte  fidèle  des  glissades  innocentes,  des  pas  té- 
méraires, des  affections  criminelles  ;  c'était  son  érudition,  elle  était 
complète.  Il  possédait  en  outre  l'âge  exact ,  l'âge  rigoureux ,  de  toutes 
ces  femmes,  leur  temps  de  service  sous  les  drapeaux  du  plaisir  ;  mieux 
que  leurs  peintres,  mieux  que  leurs  amans  ,  il  pouvait  indiscrètement 
révéler  les  taches  cachées  dans  l'éclat  de  leurs  beautés  et  par  quel 
art  consommé  elles  dissimulaient  ces  défauts;  une  hanche  hasardée, 
une  épaule  inégale,  une  jambe  de  proportions  ingrates,  une  main 
déparant  un  beau  bras,  quelques  constellations  de  roussure  sur  un 
satin  charmant,  un  pied  trop  peu  voûté  pour  être  risqué  sur  un  car- 
reau de  velours,  un  œil  trompant  par  sa  vivacité  sur  ses  dimensions 
réelles,  une  haleine  plus  virginale  à  midi  que  le  soir  après  le  bal; 


88  REVUE  DE  PARIS. 

une  voix  retenue  captive  derrière  des  lèvres  amoureuses,  de  peur  de 
rompre  le  charme  inspiré  par  la  bouche  ;  un  esprit  trop  nu  pour  as- 
sortir un  beau  corps  ;  une  origine  trop  basse  pour  se  faire  pardonner 
tant  de  pierreries  aux  cheveux,  et  pas  assez  de  cheveux  pour  sup- 
porter tant  de  pierreries.  Oui,  Jervas  savait  sur  ces  femmes  tout  ce 
qu'en  savaient  isolément  leurs  couturières,  leurs  coiffeurs,  leurs 
amans,  leurs  médecins,  leurs  fournisseurs  et  toute  leur  mystérieuse 
domesticité. 

Que  fit  Jervas?  Avec  cette  plume  que  le  hasard  avait  livrée  à  sa 
colère  et  à  sa  faim,  il  se  mit  à  écrire ,  rue  par  rue,  maison  par  maison, 
étage  par  étage,  appartement  par  appartement,  alcôve  par  alcôve, 
l'histoire  patiente,  scandaleuse,  analytique,  détaillée,  étrange,  de 
chacune  de  ces  actrices  de  Covent-Garden,  dont  il  avait  été  si  bien 
traité  tant  qu'il  avait  eu  de  l'argent,  et  si  ignominieusement  vilipendé 
quand  il  était  arrivé  au  dernier  sou  de  son  patrimoine. 

Il  écrivit  toute  la  nuit  sans  trêve  ni  repos.  Exaltée  par  le  déses- 
poir, sa  mémoire  ne  le  trahit  pas  une  seule  fois  dans  toutes  les 
évocations  de  quartiers,  de  places,  de  numéros,  dont  il  eut  besoin 
pour  marquer  son  livre  au  coin  de  l'histoire.  Il  eut  une  autre 
idée:  Je  suis  bien  bon,  se  dit -il,  de  ne  condamner  au  poteau 
que  des  femmes  qui  y  sont  déjà  ou  à  peu  près  ;  il  en  est  d'au- 
tres, et  en  aussi  grand  nombre,  et  en  plus  grand  nombre  même, 
qui  figureraient  merveilleusement  dans  mon  cadre.  Haine  à  toutes! 
s'écria-t-il  ;  que  toutes  y  soient,  et  les  demi-vertus  et  les  quarts  de 
vertu  ,  et  toutes  les  fractions  de  vertu  !  Mon  livre  sera  parfait  :  ce 
sera  le  plus  beau  livre  des  livres.  Londres  en  rira ,  Londres  en  fré- 
mira :  arrachons  tous  les  voiles  !  Et  quel  service  je  rendrai  aux 
mœurs,  aux  familles,  au  monde!  Emporté  par  ce  chaleureux  mou- 
vement, Jervas  entremêla  à  ses  biographies  de  femmes  notoirement 
dignes  d'être  décriées,  les  biographies  de  celles  dont  la  moralité 
n'était  pas  suspecte  au  même  titre.  Il  comprit  que  plus  il  donnerait 
à  de  simples  doutes  le  caractère  d'une  certitude,  et  plus  il  attirerait 
sur  son  livre  l'infaillible  intérêt  de  la  curiosité.  Jervas  parcourut 
comme  un  cheval  indompté  tout  le  cercle  des  accusations,  s'arrê- 
tant  à  peine  aux  limites.  En  un  instant  son  livre  s'éleva  à  l'ef- 
frayante hauteur  d'une  satire  sociale.  La  hache  et  le  flambeau  à  la 
main ,  il  pénétra  dans  chaque  ménage  pour  le  détruire  et  l'incendier. 
Quand  le  jour  vint ,  son  livre  infernal  était  presque  fini.  Pâle ,  effaré, 
mourant  de  faim ,  il  frappa  à  la  porte  d'un  libraire,  qui ,  en  flairant 
seulement  la  marchandise,  en  devina  la  haute  et  friande  qualité.— 


REVUE   DE   PARIS.  89 

C'est  de  l'or  ou  Botany-Bay  !  dit-il  à  l'auteur.  —  Que  ce  soit  l'un  et 
l'autre,  mais  que  j'aie  de  l'or  avant  tout!  —  Vous  en  aurez  beau- 
coup; en  voilà  un  peu  pour  vous  faire  patienter.  Bemontez-vous  le 
corps,  et  reposez-vous  l'esprit.  Il  faut  dix  jours  pour  imprimer  votre 
livre.  Dans  dix  jours,  revenez,  nous  réglerons. 

Au  bout  de  dix  jours,  quand  Jervas  se  montra  de  nouveau  à  la 
boutique  du  libraire ,  celui-ci  lui  dit  en  lui  serrant  la  main  :  —  Je 
suis  effrayé  de  notre  succès  !  votre  livre  a  été  vendu  en  vingt-quatre 
heures!  —  Quinze  cents  exemplaires!  —  Je  mets  sous  presse  la  se- 
conde édition.  Combien  voulez-vous  d'argent?  Jervas  croyait  rêver. 
Il  demanda  une  somme  énorme.  Le  libraire  la  doubla.  Décidément 
Jervas  se  crut  un  grand  écrivain,  un  Juvénal,  un  poète  fameux,  un 
philosophe  incomparable.  La  vérité  est  que  son  livre  est  écrit  avec 
un  balai  :  on  n'y  trouve  ni  style  ,  ni  goût,  ni  pudeur  ;  mais  si  quand 
on  dit  du  mal  de  quelqu'un ,  on  a  toujours  de  l'esprit,  quand  on  médit 
de  tout  le  monde,  on  a  nécessairement  du  génie. 

Le  retentissement  de  ce  livre  fut  immense.  Tout  le  monde  courut 
boire  une  gorgée  à  cette  fontaine  de  scandale.  Les  victimes  de  Jervas 
en  furent  malades ,  plusieurs  en  devinrent  folles,  beaucoup  en  mou- 
rurent. C'était  là,  j'espère,  réussir.  Le  bonheur  suit  la  gloire.  Jervas 
reprit  son  ancienne  vie  de  dissipations.  Chevaux,  dîners,  fêtes,  il 
ne  se  fit  faute  de  rien.  Il  crut  plus  que  jamais  à  la  fatalité;  car,  malgré 
l'orgueil  de  son  succès ,  il  lui  répugnait  de  croire  qu'il  le  devait  uni- 
quement au  mérite  de  son  livre. 

Il  était  au  milieu  de  son  triomphe,  quand  j'arrivai  à  Londres,  après 
un  voyage  en  Chine  où  je  n'avais  pas  été  aussi  favorisé  que  lui  par 
la  fortune.  Ma  pauvreté  ne  m'éloigna  pas  de  son  souvenir.  Son  bon 
cœur  lui  rappela  le  camarade  de  classe ,  l'ami  de  ses  heures  de  ré- 
création. Il  courut  à  bord  du  navire  sur  lequel  j'avais  fait  la  traver- 
sée, prit  mes  malles,  les  emporta  chez  lui,  me  força  de  le  suivre,  et 
malgré  ma  résistance,  je  fus  logé  dans  sa  maison  et  je  m'assis  cha- 
que jour  à  sa  table.  Que  d'amis  il  avait  alors!  Comme  ils  lui  trou- 
vaient de  l'esprit,  de  l'élégance,  de  la  noblesse.  La  littérature,  à  les 
entendre,  n'était  pour  lui  qu'un  pont  qui  le  conduirait  aux  distinc- 
tions politiques.  Tous  les  grands  hommes  d'état  commencent  pres- 
que toujours  par  déposer  les  gages  de  leur  supériorité  dans  quel- 
que livre  fameux.  Jervas  avais  suivi  d'instinct  leur  exemple. 

— Tes  amis  sont  charmans,  lui  dis-je  un  jour,  et  je  serais  le  dernier 
à  douter  du  mérite  qu'ils  louent  en  toi  ;  mais  permets-moi  de  te  de- 
mander seulement  le  nom  de  l'ouvrage  qui  t'attire  tant  de  compli- 


90  REVUE   DE   PARIS. 

mens  de  leur  part.  Mon  ignorance  ne  te  blessera  pas.  Je  reviens  de 
la  Chine  où  Milton  et  Pope  ne  sont  pas  encore  connus.  Ajoute  même 
à  cette  complaisance,  pour  en  unir  avec  ma  curiosité,  celle  de  m'ap- 
prendre  d'où  t'est  venue  cette  rosée  de  prospérité  qui  a  fécondé  tant 
d'amis  autour  de  toi. 

— Écoute,  me  répondit  Jervas,  la  source  de  mon  bonheur  la  voici. 

Il  me  montra  la  fameuse  brochure,  et  il  me  raconta  la  cause  qui  la 
lui  avait  inspirée,  les  résultats  de  publicité  quelle  avait  eus,  ceux 
qu'elle  ne  manquerait  pas  de  produire  encore.  Étranger  au  mouve- 
ment des  livres,  à  ce  que  vous  appelez  aujourd'hui  les  effets  de  la 
presse,  je  ne  pouvais  qu'admirer  ce  que  me  disait  Jervas,  sans 
approuver  cependant  le  fond  ni  la  forme  de  son  livre.  J'étais  étonné, 
mais  ma  surprise  n'était  pas  de  l'édification.  Cette  surprise  fut  en- 
core plus  grande  quand  il  m'ouvrit  un  buffet  chargé  de  vaisselle 
plate,  de  services  en  vermeil,  de  couverts  d'argent  ciselés  par  les 
meilleurs  ouvriers  de  Londres,  de  timbales  niellées,  et  d'une  foule 
d'objets  de  prix.  Jervas  se  hâta  de  me  dire  en  souriant  : 

—  Tu  ne  supposes  pas  que  ces  cadeaux  proviennent  de  la  généro- 
sité de  ceux  qui  ont  une  page  dans  mes  biographies.  L'humanité  n'est 
pas  encore  assez  parfaite  pour  récompenser  qui  la  dévoile  et  la  cor- 
rige. Ces  vases  et  ces  coupes  m'ont  été  envoyés  par  ceux  qui  ont 
peur  de  tomber  un  jour  dans  mon  filet.  Sous  le  prétexte  honorable 
de  m'encourager  dans  ma  tâche,  ils  s'assurent  de  ma  discrétion. 
Cette  soupière,  gravée  à  Paris ,  m'a  été  donnée  par  un  lord  qui  est 
marié  secrètement  avec  une  danseuse  du  dernier  ordre.  Le  lord  m'a 
envoyé  la  soupière,  la  danseuse  les  douze  couverts  qui  accompa- 
gnent la  soupière.  Ce  surtout  magnifique  te  représente  un  adultère; 
ces  candélabres,  un  inceste.  Je  suis  meublé  de  scandales. 

—  Quel  métier!  quel  métier!  m'écriai-je,  quel  métier,  Jervas,  tu 
fais  là  ! 

— Le  plus  honorable  de  tous ,  le  plus  utile  aux  mœurs ,  me  répon- 
dit-il. En  obligeant  ces  gens-là  à  acheter  si  cher  mon  silence,  je  dé- 
courage ceux  qui  seraient  tentés  de  les  imiter.  Depuis  l'apparition  de 
ma  brochure,  on  s'observe  avec  effroi.  Dans  six  mois  je  veux  que 
l'adultère  coûte  cinquante  mille  francs  à  Londres. 

Malgré  le  vernis  moral  dont  mon  ami  Jervas  décorait  sa  nouvelle 
profession ,  je  ne  jugeai  pas  prudent  de  demeurer  plus  long-temps 
avec  lui.  D'ailleurs  je  m'ennuyais  en  Angleterre;  mon  esprit  actif 
s'accommodait  mal  de  la  vie  désœuvrée  de  Londres.  J'étais  jeune, 


REVUE   DE   PARIS.  9f 

j'avais  besoin  de  faire  ma  fortune;  je  m'embarquai  de  nouveau  pour 
Canton,  laissant  Jervas  sous  le  charme  de  son  étoile. 

Au  moment  de  mon  départ,  on  mettait  sous  presse  la  huitième  édi- 
tion de  son  hvre. 

Prenons-en  ensemble  une  idée,  mon  ami,  afln  de  ne  rien  ignorer 
de  l'histoire  de  cet  homme,  et  surtout  pour  nous  expliquer  les  évè- 
nemens  qui  en  signalèrent  le  cours. 

Comme  vous  le  voyez ,  Jervas  a  divisé  son  livre  par  chapitres, 
ayant  soin  d'écrire  en  tête  de  chacun  l'adresse  de  ses  victimes.  S'il 
n'a  pas  mis  toutes  les  lettres  de  leurs  noms,  il  en  a  si  peu  retranché, 
que  les  suppressions  sont  dérisoires.  Ainsi  qui  ne  lirait  pas  miss 
Thompson  dans  le  même  nom  ainsi  orthographié  : 

Miss  Th-mps-n ,  19 ,  Berner s-Street. 

«  Cette  dame  s'est  montrée  l'été  dernier  à  Brighton  ;  elle  a  chanté 
avec  grand  succès  sur  le  théâtre  de  cette  ville.  Elle  a  un  corps  impo- 
sant, —  commandincj  figure.  — Son  teint  est  beau,  mais  marqué  de 
roussures;  elle  a  une  jolie  petite  bouche,  de  belles  dents  et  un  nez 
aquilin  charmant;  ses  cheveux  sont  presque  bruns.  Seulement  elle 
est  trop  grasse  et  sa  poitrine  excède  toute  dimension.  Elle  s'habille 
très  élégamment ,  et  consomme  un  grand  luxe  de  queues  traînantes , 
répétant  cet  adage ,  qu'elle  tient  de  ses  protecteurs  pris  dans  la  ma- 
rine :  que  le  vaisseau  muni  de  bonnes  voiles  arrive  toujours  à  bon 
port.» 

«  She  dresses  very  elegantly,  and  always  wears  a  great  profil- 
er sion  of  lappets ,  always  repeating  the  adage  she  learned  from  her 
«  boatswain  keepers,  that  the  ship,  with  good  sails,  will  always 
«  reach  a  good  port.  » 

—  Jusqu'ici,  à  la  rigueur,  je  ne  vois  guère  d'outragé  que  la  langue 
anglaise,  m'écriai-je. 

—  Continuons,  me  dit  M.  Templcson. 

Uarricl  B-rn-bij ,  Liille-Caslle-Streel,  Oxford-Market. 

«  Elle  a  un  beau  teint,  une  taille  charmante  ;  et ,  quoiqu'elle  n'ait 
encore  que  vingt-deux  ans,  il  y  en  a  déjà  six  qu'elle  s'est  vouée  au 
culte  de  Vénus.  » 

—  Ceci  devient  plus  explicite.  Était-ce  une  de  celles  que  Jervas 
avait  vues  dans  le  voisinage  de  Covent-Garden? 

—  Du  tout;  et  nous  entrons,  vous  semblcz  le  deviner,  dans  l'odieuse 
supercherie  de  Jervas.  Il  donne  ici  la  figure,  l'adresse  et  la  biogra- 


92  BEVUE  DE  PARIS. 

phie  d'une  actrice ,  qui  n'était  peut-être  qu'excessivement  compro- 
mise par  sa  légèreté.  Il  faut  en  dire  autant  de  celle-ci,  que  n'oublia 
pas  non  plus  notre  biographe. 

Mistriss  Sm-tli ,  7,  Burleigli-Row,  near  Porlman-Square. 

a  Son  mari  est  employé  à  la  Banque,  où  il  est  depuis  dix  heures  du 
matin  jusqu'à  trois.  Pendant  ces  cinq  heures  d'absence,  mistriss 
Sm-th  reçoit  les  hommages  de  deux  officiers,  l'un  de  la  marine  royale , 
l'autre  employé  dans  le  service  de  terre.  Comme  ils  appartiennent  à 
deux  armes  qui  se  jalousent,  elle  a  soin  de  ne  pas  les  faire  trouver 
ensemble. 

—  Et  ensuite  : 

Miss  Arnold,  Cliurcli-Strcct,  17. 

«  C'est  une  charmante  actrice;  elle  chante  bien,  mais  elle  médit 
encore  mieux.  Pourquoi  n'a-t-elle  pas  les  cheveux  aussi  longs  que  la 
langue?  » 

Miss  Baudij,  Manjbonc-Sireel. 

«  La  danseuse  d'Angleterre  la  plus  naïve  dans  ses  propos.  C'est 
elle  qui  dit  un  jour  en  plein  foyer  de  théâtre  :  «  Ce  que  c'est  que  les 
«  préjugés!  on  se  lave  les  mains,  jamais  les  pieds.  » 

Miss  Gilbert  Clément' s-Lane. 

«  Qui  est  restée  pendant  quinze  jours  absente  du  théâtre  de  Co- 
vent-Garden  par  suite  dn  malheur  dont  elle  fut  frappée.  Un  voleur 
s'étant  introduit  chez  elle  pendant  la  nuit,  lui  vola,  devinez  quoi?  Son 
talent?  Non.  Son  amant?  Non.  Son  râtelier!  » 

Mistriss  Clifton ,  King-Sireet. 

a  Un  astre  !  une  planète  !  Mais  comme  toutes  les  planètes ,  mistress 
Clifton  a  ses  constellations  ;  ce  soleil  de  Covent-Garden  a  d'innom- 
brables taches  sur  les  épaules.  » 

Miss  Kendall,  Harl-Slreet ,  i. 

«  Les  plus  jolies  jambes  que  jamais  chanteuse  ait  laissé  voir.  Qu'il 
est  fâcheux  que  ces  charmantes  jambes  montent  trois  ou  quatre  fois 
plus  haut  que  la  voix  de  miss  Kendall  !  » 

—  J'avoue,  dis-je  en  interrompant  M.  Templeson,  que  toutes  ces 
reines  de  théâtre  devaient  étrangement  souffrir  de  se  voir  ainsi  mettre 
à  nu  aux  yeux  du  public. 


REVUE  DE  PARIS.  93T 

—  La  moins  blessée  ne  fut  pas,  poursuivit  M.  Templeson,  miss  Per- 
dita,  ainsi  nommée  de  son  vrai  nom  ou  de  son  nom  de  coulisse. 
C'était  une  délicieuse  créature,  il  m'en  souvient.  Elle  avait  à  peine 
dix-huit  ans  quand  elle  parut  sur  le  théâtre  de  Covent-Garden,  qui 
fut  émerveillé  de  tant  de  jeunesse  jointe  à  tant  de  beauté.  Ce  qui  ne 
contribua  pas  peu  à  la  mettre  en  vogue ,  c'est  le  voile  mystérieux  jeté 
sur  sa  vie.  On  ne  savait  d'où  elle  venait,  quel  était  son  pays,  quels 
étaient  ses  parens.  Personne  ne  l'accompagnait  au  théâtre,  personne 
ne  la  ramenait  chez  elle.  On  broda  de  l'or  sur  cette  toile  obscure. 
Perdita  fut  une  fille  d'un  prince  royal;  on  lui  donnait  une  duchesse 
pour  mère.  Jugez  si  la  curiosité  fut  éveillée  1  Chaque  jour  on  inven- 
tait une  histoire  ou  un  roman  pour  augmenter  l'attrait  répandu  au- 
tour d'elle.  Des  princes  lui  avaient  offert  leur  main  qu'elle  avait  refusée 
parce  qu'elle  avait  le  projet  de  se  vouer  entièrement  à  la  religion  dès 
qu'elle  aurait  atteint  l'âge  de  dix-neuf  ans.  Perdita  se  plaisait  au 
milieu  de  ces  propos  enivrans.  Un  maladroit  vint  briser  cette  glace 
diaphane,  sans  autre  but  que  celui  d'ajouter  une  page  de  plus  à  de 
scandaleuses  révélations.  Ce  maladroit  fut  Jervas. 

Tenez,  lisez  avec  moi  ce  qu'il  écrivit  sur  Perdita. 

«Perdita,  ton  nuage  d'encens  s'est  évanoui;  ta  divinité  est  re- 
montée au  ciel  avec  la  ceinture  de  Vénus ,  le  voile  de  Diane  et  tous 
les  attributs  de  la  mythologie.  Perdita,  tu  n'es  qu'une  obscure  mor- 
telle; ton  père  n'était  ni  Jupiter,  ni  Énée,  il  n'était  pas  même  duc; 
c'était  tout  simplement  un  garde  de  nuit  de  Dublin,  et  le  watchman 
avait  pour  femme  une  marchande  de  poisson.  Comme  nous  ne  vou- 
lons pas  laisser  croire  que  tu  es  logée  dans  l'Olympe,  où  tes  flatteurs 
t'ont  souvent  placée,  nous  dirons  que  tu  as  un  logis  plus  que  modeste 
à  Newman-Street,  en  attendant  mieux.  » 

Vous  comprenez  de  quelle  douleur  fut  saisie  Perdita,  quand  elle 
sut  ce  que  Jervas  avait  publié  d'elle  dans  sa  lut  of  Covent-Garden 
ladies;  Perdita,  qu'il  n'avait  jamais  vue!  Elle  en  fut  dangereusement 
malade.  La  pitié  publique  essaya  de  la  consoler,  mais  la  pitié  du 
monde  est  peut-être  plus  redoutable  encore  que  son  ironie.  Perdita 
reparut  au  théâtre,  mais  dépouillée  de  son  auréole.  Elle  tomba  au 
rang  des  actrices  ordinaires  de  Covent-Garden.  Sa  chute  fut  le 
signal  d'une  nouvelle  existence  pour  elle;  elle  eut  des  amans,  elle 
en  eut  beaucoup ,  et  dès  ce  moment  sa  vie  se  confondit  avec  celle 
de  tant  d'autres  femmes  de  sa  profession.  La  goutte  d'eau  avait  d'a- 
bord été  une  perle;  la  perle  redevint  une  gouite  d'eau. 

N'ayant  pas  signé  de  son  véritable  nom  sa  trop  fameuse  brochurCi 


94  REVUE   DE   PARIS. 

Jervas  jouit  pendant  plus  de  six  mois  des  avantages  précieux  de 
l'anonyme.  Du  fond  de  la  boutique  de  son  libraire,  il  entendait  tenir 
les  propos  les  plus  étranges  sur  celui  qu'on  présumait  en  être  l'au- 
teur. C'était  un  comédien  qui ,  pour  se  venger  d'avoir  échoué  à  Co- 
vent-Garden,  avait  écrit  tant  d'odieuses  pages  contre  ses  camarades. 
C'était  une  puissante  lady  dont  l'amant  avait  été  enlevé  par  une  dan- 
seuse ;  le  théâtre  entier  expiait  la  faute  de  la  danseuse  coupable;  on 
nommait  la  lady,  on  désignait  la  danseuse;  rien  n'était  plus  avéré; 
rien,  jusqu'au  jour  où  un  fat,  entrant  dans  la  boutique  du  libraire, 
s'écriait  :  —  Marchand  !  demain,  je  t'apporterai  des  nouvelles  de  ton 
auteur  favori;  si  tu  tiens  à  éditer  sa  peau,  tu  l'auras,  sur  mon  aine! 
Je  lui  ferai  l'honneur  de  le  tuer  demain  avant  midi.  Je  daigne  nu 
battre  avec  lui  ;  nous  l'avons  enfin  découvert.  J'écrirai  sa  biogra- 
phie, et  tu  la  mettras  en  tête  de  ses  œuvres  complètes.  Il  se  nomme 
James  Crown  ;  c'est  un  petit ,  maigre  et  noir  ;  il  était  écrivain  à  bord 
d'un  vaisseau  de  la  marine  royale  ;  son  père  est  à  Newgate  ;  sa  mère 
fit,  l'an  passé,  un  voyage  d'agrément  à  Botany-Bay.  Assez  sur  son 
compte.  Marchand  !  vends-moi  douze  exemplaires  de  la  dernière 
édition  de  son  livre.  Le  libraire  souriait ,  échangeait  les  douze  exem- 
plaires contre  de  belles  guinées,  et  il  courait  ensuite  prendre  les 
mains  du  glorieux  Jervas.  Une  autre  fois,  c'était  un  journal  des  co- 
médiens qui  contenait  le  récit  circonstancié  de  la  fin  tragique  de  l'au- 
teur de  la  List  of  Covent-Garden  ladics.  «  Hier,  vers  onze  heures  de 
la  nuit,  au  moment  où  de  riches  équipages  couraient  vers  le  palai> 
du  duc  de  Sommerset,  tout  illuminé  pour  le  bal,  l'infâme  follicu- 
laire ,  dont  le  nom  ne  s'écrit  pas ,  était  précipité  du  haut  du  pont  de 
Londres  dans  la  Tamise  par  de  courageuses  mains.  Justice  est  faite  !  » 
Jervas  était  régulièrement  tué  en  duel  ou  assassiné  une  fois  par 
semaine. 

Quand  on  sut  qu'il  était  l'auteur  de  ce  livre  si  souvent  attribué  à 
d'autres,  il  arriva  qu'il  fut  beaucoup  moins  menacé  qu'auparavant , 
soit  qu'on  lui  attribuât  une  bravoure  dont  il  était  loin,  sans  être  lâche 
pourtant,  soit  qu'il  fallût  de  toute  nécessité  s'avouer  le  protecteur 
d'une  de  ces  belles  outragées  en  prenant  en  main  leur  défense.  Les 
rangs  des  champions  s'éclaircirent. 
Enfin  on  savait  son  nom,  sa  demeure,  sa  position. 
.  Un  matin  qu'il  songeait  sur  son  oreiller  à  la  perspective  dorée 
qui  s'ouvrait  devant  lui  et  au  bout  de  laquelle  son  regard  intérieur 
découvrait  des  mondes  de  félicité  et  des  éditions  sans  fin  de  son 
livre,  on  cogna  à  sa  porte  tout  discrètement,  et  on  demanda  d'une 


REVUE  DE  PARIS.  95 

voix  douce  si  M.  Jervas  voulait  être  assez  complaisant  pour  ouvrir  à 
un  domestique  de  milady  Jackson. 

Jervas  sauta  à  bas  du  lit,  s'habilla  à  la  hâte  et  courut  ouvrir  à  un 
petit  domestique  noir  qui  lui  remit  en  s'inclinant  un  billet  armorié 
comme  l'écusson  des  trois  royaumes.  Après  en  avoir  pris  connais- 
sance, non  sans  rougir  de  fierté  et  de  contentement,  il  dit  au  petit 
noir  : 

—  Veuillez  dire  à  milady  Jackson,  votre  noble  maîtresse,  que  je 
serai  chez  elle  dans  une  heure. 

Le  page  noir  s'inclina  de  nouveau  et  partit. 

Que  peut  me  vouloir  une  si  grande  dame?  se  demandait  Jervas, 
en  endossant  son  plus  bel  habit,  en  se  couvrant  de  son  linge  le  plus 
fin,  en  allant  acheter  des  gants  blancs  chez  le  parfumeur  voisin.  Je 
pressens  quelque  radieuse  surprise;  je  suis  en  trop  beau  chemin  de 
prospérité  pour  craindre  de  me  tromper.  Il  y  a  du  bonheur  dans 
l'air.  Bonne  chance ,  Jervas  ! 

Un  cabriolet  de  place  le  descendit  à  la  porte  d'un  hôtel  situé  à  l'ex- 
trémité de  Londres ,  dans  un  quartier  d'une  tranquillité  somptueuse. 
L'impression  de  respect  qui  frappa  Jervas  en  traversant  une  cour  de 
marbre  noir  rabattit  la  fumée  de  vanité  qui  l'aurait  peut-être  com- 
promis devant  la  reine  de  ce  palais.  De  chambre  en  chambre,  il  se 
sentit  graduellement  plus  disposé  au  respect;  enfin,  quand  il  fut  in- 
troduit dans  l'appartement  où  on  le  pria  d'attendre  et  de  s'asseoir, 
il  avait  complètement  changé  d'avis  sur  la  cause  probable  de  l'invi- 
tation qu'il  avait  reçue.  Toute  idée  de  galanterie  s'évanouit  dans  son 
esprit,  quand  il  fut  en  présence  d'immenses  tableaux  de  Rubens, 
représentant  des  descentes  de  croix,  et  qu'il  se  vit  dominé  par  un 
plafond  de  Philippe  de  Champagne ,  qui  figurait  une  assomption  de  la 
Vierge ,  portée  par  des  anges.  Pour  achever  la  transformation  de 
ses  idées,  il  découvrit,  quelques  pas  plus  loin,  un  bénitier  d'ar- 
gent massif  et  une  bibliothèque  toute  composée  d'ouvrages  de  re- 
ligion. Il  se  serait  presque  agenouillé,  quand  il  vit  venir  vers  lui 
une  jeune  et  grande  dame,  vêtue  de  noir,  marchant  à  petits  pas, 
et  dont  le  visage,  d'une  blancheur  céleste,  était  caché  par  un  voile 
sombre. 

—  Monsieur  Jervas ,  dit-elle  à  mon  ami ,  en  soulevant  son  voile  et 
en  le  faisant  asseoir  près  d'elle,  vous  avez  écrit  un  livre  dont  l'An- 
gleterre vertueuse  vous  aura  une  éternelle  reconnaissance. 

—  Milady... 

—  Un  livre  hardi  peut-être  par  le  choix  du  sujet,  mais  qui  fera 


96  REVUE  DE   PARIS. 

plus  de  bien  aux  bonnes  mœurs  que  les  sermons  de  tous  nos  évêques. 

—  Milady... 

—  Vous  avez  arraché  le  masque  au  vice,  et  vous  en  avez  montré 
la  laideur.  Quel  beau  livre  que  le  vôtre!  Aussi  l'ai-je  fait  relier  en  or 
et  monter  en  pierres  fines. 

—  Milady,  je  suis  plus  fier  que  le  roi  d'Angleterre  s'il  venait  de 
conquérir  la  France. 

—  Avez -vous  arrêté  quelque  projet  d'existence?  demanda  lady 
«Jackson  avec  un  ton  de  douceur  qui  faisait  pardonner  l'indiscrétion 
de  la  demande. 

—  Aucun,  milady. 

—  Arous  n'avez  pas  de  goût  pour  les  armes? 

—  Fort  peu,  je  vous  l'avoue. 

—  Vous  préférez  la  carrière  studieuse  des  lettres ,  je  le  vois ,  et 
d'ailleurs  un  succès  décide;  celui  que  vous  avez  obtenu  vous  impose 
1  obligation  d'écrire. 

—  Si  tout  le  monde  avait  votre  indulgence ,  milady,  j'hésiterais 
moins  à  suivre  votre  conseil. 

—  J'espère,  continua  lady  Jackson,  que  vous  apporterez,  dans  le 
noble  exercice  de  cette  profession,  la  décence  et  l'honnêteté  du  sage, 
du  moraliste  et  du  philosophe.  On  attend  beaucoup  de  vous. 

—  Vous  avez  une  trop  haute  opinion  de  mon  talent,  milady. 

—  Je  présume,  poursuivit  lady  Jackson,  que  vous  avez  en  têle 
quelque  grand  ouvrage  sur  lequel  vous  comptez  beaucoup,  un  poème 
dans  le  goût  de  celui  de  Milton,  par  exemple;  vous  avez  le  front 
religieux ,  poétique. 

—  Je  n'ai  point  tant  de  vanité,  répliqua  Jervas  qui  n'en  avait 
jamais  eu  tant  dans  sa  vie. 

—  J'ai  besoin  de  vous  mettre  vite  au  courant,  monsieur  Jervas, 
du  motif  qui  m'a  inspiré  la  résolution  un  peu  hardie  de  vous  faire 
venir  chez  moi,  si  je  ne  veux  pas  vous  laisser  croire  que  ce  que  je 
vous  ai  dit  jusqu'ici  ne  m'est  pas  dicté  par  une  stérile  admiration  pour 
votre  beau  talent.  Ecoutez-moi,  monsieur  Jervas  :  — Il  est  d'usage 
dans  notre  illustre  famille  que  nous  ayons  toujours  à  notre  charge 
un  écrivain  célèbre  qui  nous  dédie  ses  livres.  Voulez-vous  être  cet 
écrivain?  Vos  honoraires  seront  de  dix  mille  livres  par  an.  Ce  sera  à 
vous  de  mériter  cet  emploi  s'il  vous  convient  de  le  remplir  auprès  de 
nous. 

—  Votre  proposition  me  comble  d'honneur  et  de  joie,  milady;  mais 
quel  livre  vous  dédierai-je? 


REVUE   DE   PARIS.  97 

—  J'y  ai  déjà  pensé.  Parmi  mes  aïeules  il  est  une  sainte  peu  connue, 
qu'on  nommait  Nancy.  Mon  grand  désir  serait  que  vous  fissiez  res- 
sortir dans  votre  beau  style  les  mérites  innombrables  de  cette  sainte; 
je  vous  fournirai  tous  les  détails  de  sa  pieuse  vie;  venez  chaque  jour 
ici,  je  faciliterai  votre  travail;  ma  voiture  est  à  vos  ordres;  elle  sera 
à  votre  porte  quand  vous  le  désirerez.  Gela  vous  convient-il,  mon- 
sieur Jervas? 

Jervas  était  porté  au  troisième  ciel.  Il  promit  d'écrire  la  vie  de 
sainte  Nancy  et  s'engagea  à  la  dédier  à  milady  Jackson,  dont  il  prit 
congé  en  lui  baisant  respectueusement  la  main. 

La  renommée  avait  pris  Jervas  sous  son  aile  :  son  livre ,  dont  la 
forme  était  réellement  alors  une  étrange  nouveauté,  avait  mis  en  feu 
toute  la  haute  société  de  Londres.  Les  uns,  comme  je  vous  l'ai  déjà 
dit,  voulaient  faire  une  pension  viagère  à  l'auteur,  les  autres  l'assas- 
siner aux  premières  brumes  d'hiver;  les  moins  irrités  parlaient  de 
le  bâtonner  en  pleine  rue.  Ceux  dont  Jervas  avait  le  plus  à  craindre 
étaient  les  protecteurs  immédiats  de  toutes  ces  femmes  de  théâtre, 
immolées  par  lui.  Jusqu'ici  cependant,  ces  vengeances  sourdes  ne 
s'étaient  manifestées  que  par  les  menaces  anonymes  dont  il  a  déjà  été 
question;  lady  Jackson  l'engageait  beaucoup  à  les  mépriser.  Son 
livre  se  vendait  toujours  par  centaines  d'exemplaires. 

Il  avait  déjà  touché  une  assez  forte  somme  de  sa  généreuse  pro- 
tectrice ,  et  son  Histoire  de  sainte  Nancy  était  achevée. 

Quand  ce  merveilleux  livre  fut  imprimé,  milady  Jackson,  pour 
honorer  son  historien,  donna,  à  son  intention,  une  fête  long-temps 
méditée.  C'était  pendant  la  dernière  semaine  du  carnaval.  On  n'était 
reçu  que  déguisé  et  masqué  :  on  souperait  à  minuit.  Jervas  seul  et 
milady  Jackson  avaient  le  visage  découvert.  Toutefois  milady  était 
costumée  en  vestale  et  Jervas  en  moine,  travestissemens  tout-à-fait 
dans  les  goûts  mystiques  de  la  maîtresse  de  la  maison.  Quand  Jervas 
entra  dans  le  salon,  chaque  invité  alla  le  saluer  et  le  complimenter; 
tous  les  regards  étaient  pour  lui.  On  dansa  ensuite;  on  prit  des  ra- 
fraîchissemens,  c'est-à-dire  des  liqueurs  brûlantes,  du  rum  et  du 
genièvre  sous  toutes  les  formes.  La  réunion  s'échauffait.  Parfois 
Jervas  croyait  entendre  des  rires  ironiques  courir  autour  de  sa  robe 
de  moine.  La  liberté  du  bal  autorise  ces  délicieuses  impertinences. 
Il  fut  entraîné  cependant  par  un  joli  petit  domino  gris-perle,  qui  lui 
dit  tout  bas  :  Chevalier  Jervas,  méfiez-vous!  vous  êtes  perdu.  Voyez, 
on  ferme  les  portes;  entendez-vous  celle  de  la  rue  qu'on  verrouille? 

TOME  XLVIII.       DÉCEMBRE.  7 


98  REVUE   DE   PARIS. 

Vous  êtes  pris  au  piège,  chevalier  Jervas.  Je  ne  vous  en  dis  pas  davan- 
tage; on  nous  observe. 

Jervas  pâlit;  il  ne  put  pas  douter  du  terrible  avertissement  du  do- 
mino gris-perle;  il  pâlit  davantage  quand  ,  vers  minuit,  la  moitié  des 
masques  tombèrent,  et  qu'il  crut  reconnaître  dans  tous  ces  visages 
découverts  les  femmes  dont  il  avait  écrit  les  épouvantables  biogra- 
phies; redoutables  euménides  accompagnées  de  leurs  amans,  des  her- 
cules dont  le  bras  d'un  seul  aurait  suffi  pour  l'envoyer  au  plafond  , 
parmi  les  anges  de  l'assomption  de  Philippe  de  Champagne.  Il  fut 
sans  voix  pour  répondre  à  lady  Jackson,  quand  celle-ci,  en  passant , 
lui  demanda  :  Comment  vous  trouvez-vous,  chevalier  Jervas? 

Le  domino  gris-perle  revint  une  seconde  fois  auprès  de  Jervas  et 
lui  dit  :  Au  milieu  du  souper  je  me  lèverai  pour  aller  prendre  l'air 
sur  le  balcon.  Vous  me  suivrez,  entendez-vous?  Si  vous  ne  m'obéissez 
pas,  vous  êtes  perdu. 

—  Vous  êtes  mon  ange  sauveur,  lui  répondit  Jervas  en  répandant 
des  larmes  d'effroi.  Ces  gens-là  veulent  donc  m'assassiner. 

—  Oui. 

—  Ils  ne  craignent  donc  pas  la  justice? 
— Ils  sont  au-dessus  de  la  justice. 

—  Mais  qui  êtes-vous,  madame,  pour  me  porter  tant  d'intérêt? 

—  Une  femme  dont  vous  avez  mis,  en  toutes  lettres,  le  nom  du  mari 
dans  votre  livre;  par  vous  j'ai  su  son  infâme  conduite,  et  j'ai  connu 
la  femme  qui  m'a  ravi  son  cœur.  Elle  est  ici,  je  me  vengerai  d'elle; 
il  est  ici,  je  me  vengerai  de  lui.  N'oubliez  pas  le  balcon.  Le  moment 
fatal  approche. 

Jervas  ne  s'était  pas  trompé.  Ces  femmes  étaient  toutes  ses  vic- 
times; celles  dont  il  avait  révélé  les  hanches  inégales,  les  yeux  impar- 
faits, les  pieds  trop  gras,  les  bras  trop  maigres,  la  vie  licencieuse, 
dont  il  avait  donné  l'adresse  à  l'Europe.  Et  comme  il  envisageait  avec 
terreur  leurs  amans!  Des  hommes  de  six  pieds  qui  avaient  des  yeux 
noirs  de  charbon,  des  mains  de  fer!  —  Ils  me  tueront  dix  fois  au 
moins,  pensait-il. 

A  table  !  à  table  !  crièrent  les  domestiques.  Jervas  n'avait  pas  faim  ; 
il  s'assit  pourtant.  Toute  l'assemblée  était  démasquée.  Lady  Jackson 
était  assise  en  face  de  Jervas. 

A  la  fin  du  premier  service,  elle  prit  ainsi  la  parole: 

—  Mesdames,  cette  fêle  est  donnée  en  l'honneur  de  mon  poète,  et 
voici  le  livre  qu'il  m'a  dédié:  Vie  mirac  ulcmc  de  sainte  Nancy.  Sainte 


REVUE   DE   PARIS.  99 

Nancy,  c'est  moi,  actrice  de  Covent-Garden,  votre  maîtresse,  milord 
duc;  la  vôtre  autrefois  aussi,  colonel;  la  vôtre  autrefois  aussi,  ami- 
ral des  flottes  britanniques  ;  pour  cinq  mille  livres,  mon  poète  a  fait 
de  moi  une  sainte ,  car  je  m'appelle  Nancy  ! 

L'infernale  plaisanterie  de  Nancy,  l'actrice  de  Covent-Garden,  bou- 
leversa Jervas  bien  moins  encore  que  les  titres  qu'elle  donna  aux 
figures  de  scélérats  qui  ornaient  la  table.  Ces  brigands  décorés  du 
titre  de  duc  et  d'amiral  glacèrent  Jervas,  dont  les  regards  ne  quit- 
taient pas  le  domino  gris  perle,  fort  peu  empressé  de  se  lever  de  table 
pour  aller  au  balcon. 

Le  signal  de  l'attaque  avait  été  donné:  Mesdames,  à  votre  tour, 
s'écria  Nancy,  remerciez  aussi  votre  historien. 

Jervas  se  jeta  sur  un  énorme  couteau  à  découper,  voulant  au 
moins  se  venger  avant  de  mourir.  Un  des  ducs  qui  étaient  auprès  de 
lui,  un  homme  terrible,  aux  cheveux  rouges,  un  bœuf  par  les  épaules, 
cassa  le  couteau  dans  sa  main  comme  on  le  ferait  d'une  aiguille  à 
tricoter  et  lui  dit  :  Monsieur,  les  pièces  froides  ne  sont  pas  encore 
servies  ;  que  prétendez-vous  faire  de  ce  couteau  ! 

Jervas  baissa  la  tête  et  se  résigna  à  mourir  sans  vengeance. 

—  Relève  la  tête,  beau  moine,  vint  lui  dire  une  jeune  femme,  en 
lui  donnant  un  léger  coup  sous  le  menton.  Je  suis  miss  Arnold.  Tu 
as  dit  de  moi  que  j'avais  la  langue  plus  longue  que  les  cheveux. 
Yois  mes  cheveux.  —  Et  miss  Arnold  laissa  tomber  sa  belle  cheve- 
lure sur  les  mains  de  l'effrayé  Jervas.  —  Es-tu  convaincu  de  ton 
mensonge? 

—  Oui,  répondit  Jervas,  qui  dans  ce  moment  aurait  trouvé  à  un 
chauve  la  crinière  d'un  lion. 

—  Je  suis  miss  Baudy,  moi,  vint  lui  dire  une  autre  femme;  tu  as 
prétendu  que  j'avais  dit  un  jour  en  plein  foyer  de  théâtre  :  Ce  que 
c'est  que  le  préjugé  !  on  se  lave  les  mains,  jamais  les  pieds.  Mflords 
et  miladies,  voilà  mon  pied. 

—  C'est  de  l'albâtre  !  crièrent  toutes  ces  dames.  Que  Jervas  le 
baise  ! 

—  Belle  vengeance!  répondirent  les  hommes. 

Jervas  baisa  le  pied  et  jeta  les  yeux  sur  le  domino  gris-perle , 
comme  pour  lui  dire  :  Comment  tout  ceci  finira-t-il? 

—  Je  suis  miss  Gilbert,  moi;  tu  as  dit  que  mes  dents  étaient 
fausses  :  vois!  Et  ce  démon  de  femme  prit  une  pièce  d'or,  la  mordit 
si  fort  qu'elle  la  faussa;  elle  jeta  ensuite  la  pièce  au  visage  de  Jervas, 
en  lui  disant  :  C'est  pour  toi,  biographe. 

7. 


JOO  REVUE   DE   PARIS. 

—  Moi,  je  suis  mistress  Clifton;  pour  te  prouver  que  mes  épaules 
ne  sont  tachées  par  aucune  roussure,  comme  tu  l'as  faussement  pré- 
tendu, regarde  si  jamais  tes  maîtresses  t'en  ont  offert  d'aussi  blanches 
et  d'aussi  pures.  Regarde! 

Mistress  Clifton  jeta  sa  mantille  en  l'air  et  laissa  voir  ses  épaules 
nues  à  toute  la  compagnie ,  qui  battit  des  mains. 

—  Moi,  je  suis  miss  Kendall,  logée  Hart-Street,  n°  4.  Tu  as  osé 
écrire  que  mes  jambes  montaient  plus  haut  lorsque  je  me  rendais 
chez  moi  que  ma  voix  lorsque  je  chantais  à  Covent-Garden.  Vous 
savez  tous  que  je  suis  logée  au  second  étage  ,  dans  l'un  des  plus  élé- 
gans  appartenons  de  Londres,  et  que  ma  voix  atteint  sans  effort  les 
notes  les  plus  élevées.  Ecoute,  chevalier  Jervas!  Et  miss  Kendall  se 
mit  à  chanter  un  morceau  d'un  grand  opéra  avec  une  supériorité  de 
voix  dont  le  chevalier  Jervas  fut  épouvanté.  Il  crut  entendre  les  sau- 
vages du  Canada  hurlant  autour  de  lui  son  chant  de  mort. 

On  ne  fit  grâce  au  pauvre  Jervas  d'aucune  réfutation  en  règle. 
Après  les  pieds,  les  jambes,  les  épaules,  dont  il  avait  médit,  vinrent 
une  foule  d'autres  pièces  de  conviction  à  charge  contre  lui.  Qu'au- 
rait-il  dit  pour  sa  défense?  L'accusation  était  finie;  les  débats  étaient 
clos;  restait  le  jugement.  On  allait  le  prononcer  séance  tenante,  quand 
le  domino  gris  feignit  de  se  trouver  mal  à  cause  de  la  trop  grande 
chaleur  de  la  pièce;  il  se  leva  et  pria  le  chevalier  Jervas  de  l'accom- 
pager  sur  le  balcon.  Jervas  suivit  le  domino  gris. 

—  Vous  n'avez  pas  de  temps  à  perdre,  dit  à  Jervas  le  domino  gris; 
il  va  vous  arriver  mal.  Il  n'y  a  qu'un  moyen  de  vous  arracher  d'ici, 
de  vous  sauver  de  leurs  mains. 

—  Et  quel  est  ce  moyen  ?  Oh  !  mon  Dieu  !  parlez  ! 

—  Ce  moyen,  c'est  la  fuite. 

—  Fuir!  et  comment?  Me  précipiter  du  haut  de  ce  balcon  dans  la 
rue?  Je  serai  écrasé. 

—  Prenez  ce  domino  gris,  et  donnez-moi  votre  habit  de  moine; 
pas  d'explication.  —  Bien.  Maintenant  prenez  mon  masque.  —  Bien. 
Vous  allez  traverser  la  salle;  on  vous  prendra  pour  moi.  Vous  sor- 
tirez ;  mais  une  fois  dans  la  rue,  n'allez  pas  chez  vous.  Des  hommes 
vous  attendent  au  coin  de  votre  rue  pour  vous  poignarder.  Allez  tout 
droit  à  Grafton-Street;  voilà  la  clé  de  mon  appartement;  entrez-y; 
couchez-vous  ;  tirez  les  rideaux  de  l'alcôve  et  attendez -moi.  Avant  le 
jour,  j'irai  vous  trouver.  Partez  1 

En  traversant  la  salle,  Jervas  croyait  à  chaque  pas  être  reconnu; 
quand  il  fut  à  la  porte,  il  entendit  porter  cette  sentence  contre  lui  : 


REVUE   DE   PARIS.  101 

Arrêt  qui  condamne  le  chevalier  Jervas  à  être  pendu  dans  un  mois,  pour 
avoir  diffamé  les  plus  jolies ,  les  plus  belles,  les  plus  aimables  femmes  de 
Londres. 

Allons!  se  dit  Jervas,  quand  il  respira  l'air  libre  de  la  nuit  en 
pleine  rue;  allons,  tout  ceci  n'était  qu'une  plaisanterie.  La  fin  le 
prouve.  Une  jeune  femme ,  jolie  sans  doute ,  me  lis  re  la  clé  de  son 
appartement,  où  elle  va  se  rendre,  tandis  que  de  jeunes  fous  me 
condamnent  à  être  pendu  dans  un  mois.  C'est  une  délicieuse  mystifi- 
cation de  carnaval,  poussée  un  peu  loin,  c'est  vrai  ;  mais,  après  tout , 
je  n'ai  pas  trop  le  droit  de  m'en  plaindre  du  moment  où  je  reconnais 
que  les  terreurs  que  j'ai  ressenties  étaient  toutes  imaginaires.  Je  suis 
quitte  à  bon  marché  des  mille  vengeances  dont  on  me  menaçait.  Je  n'ai 
plus  rien  à  craindre;  bien  joué!  de  leur  part.  Admirablement  joué  ! 
Ne  songeons  plus  qu'à  la  précieuse  aventure  qui  est  venue  se  jeter  à 
travers  la  fête.  Cette  femme  qui  affecte  de  me  sauver  d'un  danger  que 
je  ne  courais  pas,  son  dévouement,  son  charmant  costume  qu'elle  me 
prête,  sa  parole  tremblante  en  me  disant  adieu!  Cette  clé!  Jervas! 
Jervas!  crois  à  la  fatalité  comme  ton  père.  Et  comment  n'y  aurais-je 
pas  foi?  J'imagine  aller  chez  une  femme  dévote,  c'est  chez  une  actrice 
de  Covent-Garden  que  je  me  trouve;  et  au  moment  d'être  tué,  une 
jolie  femme  me  donne  un  rendez-vous  chez  elle.  Je  n'ai  pas  cessé  une 
minute  d'être  heureux.  Courons  à  Grafton-Street. 

Arrivé  à  Grafton-Street,  Jervas  pénétra  dans  une  maison  de  belle 
apparence,  et  fut  conduit  par  un  domestique  jusqu'à  la  porte  de 
l'appartement  dont  il  avait  la  clé.  Tout  semblait  attendre  l'heureux 
Jervas;  le  fauteuil  à  bras  près  de  la  cheminée;  le  thé,  les  pantoufles , 
et  la  lampe  de  nuit  sur  un  guéridon  de  granit.  La  chambre  était  celle 
d'une  actrice;  des  bustes  antiques  blanchissaient  sous  des  rideaux 
roses  au  fond  de  niches  creusées  dans  le  velours  de  la  tapisserie; 
une  glace  colossale  occupait  tout  le  mur  du  fond,  et  à  hauteur  de 
regard  se  déroulait  une  bande  de  tableaux  représentant  les  grandes 
actrices  de  l'Angleterre  et  de  la  France,  dans  le  costume  de  leurs 
principaux  rôles. 

—  C'est  cela,  dit  Jervas;  je  ne  me  suis  pas  trompé,  mon  gracieux 
domino  gris  est  aussi  une  actrice  de  Covent-Garden  dont  je  n'aurai 
pas  parlé  dans  ma  biographie. 

Après  quelques  autres  réflexions  un  peu  mêlées  de  trouble  cepen- 
dant, car  on  ne  se  remet  pas  tout  de  suite  de  la  secousse  qu'il  avait 
reçue,  Jervas  se  déshabilla,  ploya  délicatement  ses  habits  qu'il  posa 
sur  un  fauteuil,  accrocha  sa  petite  épée  près  du  lit  et  se  coucha. 


102  REVUE    DE    PARIS. 

Jervas  aimait  le  mystère  comme  tous  les  jeunes  gens;  il  se  plaisait  à 
croire  qu'une  fée  avait  dressé  pour  lui  cet  immense  lit  à  colonnes 
dorées ,  lac  de  toile  et  de  satin  ,  où  il  ne  manquait  plus  qu'un  cygne. 

En  attendant  le  cygne,  Jervas  savourait  la  douce  élasticité  de 
l'édredon  qui  effleurait  ses  genoux;  il  fermait  amoureusement  ses 
yeux  à  la  lueur  de  la  lampe  dont  il  avait  adouci  le  rayonnement 
blanc,  rose  et  doré,  car  tout  était  rose  et  doré  autour  de  lui.  Des 
flèches  d'or,  des  tentures  roses;  des  sofas  d'or,  des  oreillers  roses; 
des  portes  d'or,  un  tapis  rose.  J'attends  l'aurore,  murmurait-il  sur 
son  char  d'or.  Il  sommeillait  déjà  :  il  rêvait  rose,  il  était  couronné  de 
roses,  il  buvait  de  l'or  dans  des  coupes  transparentes. 

Tout  à  coup  Jervas  étend  les  bras  et  sent  un  corps  froid  sous  sa 
main.  Serait-elle  déjà  venue?  s'écria-t-il  en  se  levant  à  demi;  est-ce 
vous?  Pas  de  réponse.  II  touche  encore;  même  sensation  de  froid.  Il 
se  lève,  hausse  la  mèche  de  la  lampe,  et  retourne  au  lit.  Et  que  voit-il 
du  côté  de  la  ruelle?  Une  jeune  femme!  Il  appelle.  —  Rien.  —  Il  la 
pousse.  — Rien. — Il  la  soulève.  —  Elle  ploie,  s'affaisse,  et  tombe  en 
deux  doubles  sur  son  bras.  C'est  une  femme  morte  !  Grand  Dieu  !  une 
femme  assassinée;  elle  a  une  blessure  près  du  cœur! 

Il  se  jette  sur  ses  habits,  les  revêt  avec  une  peine  infinie,  tant  il 
tremble;  il  veut  appeler,  la  voix  lui  manque;  il  veut  sortir,  il  ne  sait 
plus  par  où.  Et  ce  cadavre  dans  ce  lit! 

Enfin  il  a  repris  le  domino,  le  masque,  son  épée;  il  saisit  la  lampe, 
ouvre  brutalement  la  porte,  et  il  pousse  sur  l'escalier  un  cri  affreux 
qui  va  retentir  dans  les  profondeurs  des  cours  et  de  la  rue.  Il  descend 
toutes  les  marches  en  chancelant ,  agitant  la  lampe,  accrochant  son 
épée;  il  arrive  à  la  porte  de  la  rue.  Là  il  est  arrêté  par  les  troupes 
de  nuit,  qui  reculent  un  instant  d'effroi  à  l'aspect  d'un  homme  bou- 
leversé par  la  terreur,  armé,  masqué  et  cherchant  à  fuir.  C'est  un 
meurtrier  !  s'écrie-t-on  ,  c'est  un  assassin  !  On  s'en  empare,  on  monte 
dans  l'appartement  qu'il  a  quitté,  on  trouve  un  cadavre,  la  blessure 
indique  le  genre  de  mort.  Jervas  est  précipité  clans  un  cachot,  et  un 
procès  criminel  de  plus  va  s'instruire  aux  assises. 

Le  malheureux  Jervas  n'avait  aucun  témoignage  à  présenter  pour 
prouver  qu'il  était  innocent  du  crime  dont  on  l'accusait.  Une  femme 
est  trouvée  poignardée  au  cœur  dans  un  lit ,  dans  ce  lit  il  y  a  un 
homme;  cet  homme  est  forcément  le  meurtrier.  Quel  roman  n'aurait- 
il  pas  eu  besoin  de  bâtir,  s'il  avait  essayé  de  se  défendre  en  racon- 
tant la  longue  suite  d'évènemens  par  lesquels  il  était  passé  pour 
lombeT  sur  le  dernier,  le  plus  tragique  de  tous?  ïl  n'aurait  pas  été 


REVUE   DE   PARIS.  103 

cru.  D'ailleurs,  quelle  garantie  morale  aurait-il  offerte,  lui  qu'on 
avait  arrêté  dans  une  maison  extraordinairement  équivoque  aux  yeux 
de  la  loi?  Il  essaya  cependant  de  convaincre  son  avocat  qu'il  avait 
été  engagé  à  aller  à  un  bal  dans  tel  quartier  de  Londres,  et  que  là 
il  avait  été  bafoué,  menacé,  enfin  mis  à  la  porte.  Il  désigna  la  rue, 
la  maison.  L'avocat  alla  aux  enquêtes,  et  il  apprit  que  cette  maison 
appartenait  à  un  riche  lord  écossais ,  retiré  dans  ses  terres.  L'hôtel 
était  presque  toujours  vide.  Jervas  avait  rêvé,  à  coup  sûr,  le  bal,  les 
scènes  qui  s'y  étaient  passées,  son  rendez-vous  avec  le  domino  gris- 
perle  dans  la  petite  maison  de  Grafton-Street.  Il  n'y  avait  de  vrai  que 
son  arrestation  dans  cette  maison  fatale.  —  Mais  comment  y  suis-je 
entré?  demandait  à  ses  juges  l'infortuné  Jervas  avec  le  peu  de  sang- 
froid  qui  lui  restait  encore.  —  C'est  à  vous  de  le  dire,  et  non  à  nous , 
répondaient  les  juges.  —  Mais  je  suis  un  honnête  homme  !  s'écriait 
Jervas.  —  Les  juges  lui  répondaient  :  —  On  est  honnête  homme  jus- 
qu'au moment  où  l'on  cesse  de  l'être.  Prouvez-nous  que  vous  n'avez 
pas  cessé  de  l'être;  nous  ne  demandons  pas  mieux.  —  Puisqu'on  ne 
me  croit  pas,  dit  Jervas,  qu'on  fasse  paraître  devant  moi  telles  ou 
telles  actrices  de  Covent-Garden  ;  je  les  confondrai. 

—  Accusé  Jervas,  lui  répondit  le  président,  votre  demande  est 
illusoire;  ou  ces  actrices  jureront  qu'elles  ne  vous  ont  pas  vu  le  soir 
de  l'assassinat,  et  alors  vous  en  serez  pour  les  avoir  dérangées  in- 
utilement, ou  bien  elles  conviendront  qu'elles  se  rappellent  vous 
avoir  remarqué  dans  leur  compagnie;  et,  dans  ce  dernier  cas ,  vous 
n'en  tirerez  pas  pour  conclusion  que  vous  n'avez  pas  tué  la  femme 
avec  laquelle  vous  étiez  couché  dans  la  maison  de  Grafton-Street. 
Quel  avantage  retirerez- vous  de  cette  déclaration?  Accusé  Jervas, 
rentrez  plutôt  dans  votre  conscience,  épurez-la  par  le  repentir,  et  dis- 
posez-vous à  une  belle  mort. 

Le  président  débita  encore  une  foule  de  phrases  aussi  belles,  et 
l'on  passa  ensuite  aux  voix.  A  l'unanimité,  Jervas  fut  condamné  à 
être  pendu  le  lendemain  à  onze  heures.  Ce  qui  désolait  le  triste  Jervas 
autant  que  l'idée  de  la  mort,  c'était  de  penser  à  la  ponctuelle  réali- 
sation de  la  menace  qui  lui  avait  été  faite  au  bal ,  quand  il  avait  été 
sur  le  point  d'en  sortir. 

—  Ou  mes  juges  étaient  de  ce  bal,  se  disait-il,  ou  celui  qui  m'a  prédit 
mon  genre  de  mort  au  milieu  de  cette  horrible  fête|était  la  voix  de  la 
fatalité.  Quoi  qu'il  en  soit,  ajoutait-il  mentalement,  c'est  toujours  cette 
maudite  histoire  que  j'ai  écrite,  qui  m'a  valu  [cela.  Voilà  donc  où 
conduisent  les  biographies I  Comme  les  femmes  savent  se  [venger! 


104  REVUE    DE   PARIS. 

Être  pendu  pour  avoir  écrit  qu'elles  avaient  la  peau  éraillée,  le  pied 
trop  dodu,  les  doigts  trop  maigres.  Mon  livre  a  eu  pourtant  un  bien 
beau  succès.  Triste  chose  que  la  littérature!  On  ne  réussit  presque 
jamais;  réussissez  une  fois  entre  mille,  on  vous  pend. 

Dès  neuf  heures ,  les  rues  qui  aboutissent  à  la  place  d'exécution 
étaient  pleines  de  curieux,  avides  de  voir  lancer  un  homme  dans 
l'éternité;  et  que  d'histoires  on  imaginait!  La  femme  assassinée  était 
tantôt  la  sœur  du  coupable,  tantôt  sa  cousine;  de  plus  hardis  di- 
saient qu'elle  était  sa  mère.  Vous  savez  tout  ce  que  le  peuple  invente 
au  pied  d'une  potence. 

Enfin  le  condamné  sortit  de  sa  prison  et  s'achemina  vers  le  lieu  du 
supplice.  Il  n'était  qu'à  quelques  pas  del'échafaud,  lorsqu'une  femme 
dont  le  visage  était  voilé,  s'approcha  de  lui  et  lui  dit  :  «  Demandez  à 
voir  le  roi,  dites  que  vous  avez  à  lui  faire  une  révélation  dont  sa  vie 
dépend.  »  Cette  femme  se  perdit  dans  la  foule.  Jervas  répéta  au 
bourreau  ce  qu'on  venait  de  lui  conseiller,  et  le  bourreau  n'osa  pren- 
dre sur  lui  de  passer  outre.  L'homme  de  loi  chargé  d'enregistrer  le 
fait  de  l'exécution,  hésita  un  instant;  il  se  décida  enfin  à  conduire 
Jervas  devant  sa  majesté. 

Comme  Jervas  pénétrait  dans  la  salle  du  trône,  que  vit-il,  à  son 
prodigieux  étonnement?  l'homme  aux  cheveux  rouges  qui  lui  avait 
cassé,  dans  la  main,  le  couteau  avec  lequel  il  avait  cherché  à  se  dé- 
fendre pendant  le  repas  du  bal,  et  qui  se  faisait  si  insolemment  appeler 
milord-duc  par  toutes  les  actrices  de  Covent-Garden.  Cet  homme 
était  splendidement  vêtu  ;  il  avait  le  manteau ,  l'ordre  de  la  Jarretière 
et  tous  les  insignes  portés  par  les  plus  intimes  alliés  du  roi  d'An- 
gleterre. Ce  prince  alla  vers  le  roi,  lui  parla  en  souriant,  et  revint 
ensuite  vers  Jervas.  Il  frappa  sur  l'épaule  du  condamné,  et  lui  dit  : 

—  Le  roi  vous  fait  grâce ,  monsieur  Jervas  ;  vous  êtes  libre. 

Après  les  secousses  qu'il  avait  éprouvées,  Jervas  résolut  de  se 
retirer  du  monde,  et  surtout  de  ne  plus  écrire  une  ligne  contre  qui 
que  ce  fût.  Cette  opinion  sensée  fut  raffermie  en  lui  par  les  conseils 
d'une  personne  que  le  hasard  lui  avait  donnée  d'abord  pour  voisine 
de  campagne,  car  Jervas  avait  quitté  la  ville,  et  que  l'effet  du  voisi- 
nage ne  tarda  pas  à  accréditer  auprès  de  lui  à  d'autres  titres.  Cette 
charmante  voisine  se  nommait  Nicholson.  Pieuse,  ayant  des  goûts 
tranquilles,  adorant  les  scènes  champêtres,  elle  prit  un  heureux  as- 
cendant sur  le  cœur  si  agité  de  Jervas.  Sa  présence,  sa  conversa- 
tion, ses  avis  dictés  par  la  sagesse  lui  furent  bientôt  indispensables. 
Le  calme  était  plus  doux  auprès  d'elle,  l'air  plus  pur,  l'eau  du  lac 


REVUE    DE   PARIS.  105 

plus  belle  à  contempler.  Us  s'aimèrent.  On  aime  si  vite  quand  on  a  été 
malheureux! 

—  Mon  ami,  lui  dit-elle  un  jour,  je  ne  serai  contente  que  lorsque 
le  souvenir  de  tous  vos  maux  se  sera  complètement  effacé  sous  l'ac- 
tion du  temps.  Ce  sera  long,  car,  tant  que  votre  livre  aura  du  succès 
dans  le  monde,  on  parlera  de  vous.  —  Que  faire  à  cela?  demanda 
Jervas.  —  Pourquoi  ne  tenteriez-vous  pas  de  détruire  cet  éternel 
témoin  de  votre  faute?  —  Que  voulez-vous  dire?  miss  Nicholson.  — 
N'existe-t-il  aucun  moyen  de  reprendre  tous  les  exemplaires  de  ce 
livre  des  mains  de  ceux  qui  les  ont?  Songez-y!  Comme  vous  vivriez 
en  paix  ensuite!  On  vous  ignorerait;  rien  ne  vous  rappellerait  à  la 
mémoire  de  tant  de  gens  dont  le  suffrage  a  failli  vous  coûter  la  vie. 
La  tâche  est  rude,  difficile,  mais  elle  n'est  pas  impossible;  essayez  : 
oui,  essayez,  mon  ami,  faites  cela  pour  moi.  Si  vous  m'aimez,  Jervas, 
ne  me  dites  pas  non. 

L'indomptable  amour-propre  d'auteur  fut  durement  froissé  dans 
Jervas  quand  il  s'entendit  proposer  de  s'annuler  ainsi.  Il  lutta  avec 
cette  proposition  tant  qu'il  put;  mais  celle  qui  la  faisait  était  si  jolie, 
si  persuasive,  elle  avait  si  bien  promis  d'être  sa  femme,  qu'il  étouffa 
son  orgueil,  déploya  tout  son  courage,  et  entreprit  d'aller  à  la  quête 
de  son  livre. 

Avec  raison  il  s'adressa  d'abord  à  son  libraire;  les  libraires  ont 
pendant  dix  ans,  on  le  sait,  du  livre  qu'ils  ont  épuisé.  Celui-ci  ne 
se  fit  pas  prier.  Il  céda  pour  quelques  mille  francs  les  ballots  qu'il 
avait  en  magasin.  Riche  de  cette  conquête ,  Jervas  retourna  auprès 
de  miss  Nicholson,  qui  lui  dit,  en  se  laissant  embrasser  :  —  Vous 
voyez,  mon  ami,  que  la  Providence  seconde  mes  bonnes  intentions. 
Hâtons-nous  de  rayer  de  la  terre  ces  exécrables  accusateurs  de 
votre  vie  passée;  brûlons  ces  livres.  Jervas  comprimait  ses  sanglots; 
chaque  exemplaire  consumé  lui  arrachait  une  larme.  —  Est-ce  ainsi 
que  devaient  s'épuiser  les  dernières  éditions  de  mon  livre?  —  Mais 
les  beaux  yeux  de  miss  Nicholson  rencontraient  les  siens ,  et  il  se 
calmait. 

—  Ne  laissons  pas  notre  œuvre  en  chemin,  mon  ami.  Faites  an- 
noncer dans  les  journaux  que  ,  pour  chaque  exemplaire  qu'on  rap- 
portera à  votre  libraire,  il  sera  donné  une  somme  double  de  celle 
qu'aura  coûtée  primitivement  votre  livre. 

Jervas  obéit  encore,  et  les  exemplaires  plurent  chez  le  libraire,  qui 
disait  à  Jervas  :  —  Vous  machinez  quelque  affaire  d'or.  Envoyez- 


106  REVUE  DE   PARIS. 

vous  votre  livre  en  Perse,  où  il  est  demandé?  —  Ne  vous  occupez 
pas  de  mes  projets,  répondait  Jervas;  vous  les  saurez  plus  tard. 

Au  bout  de  six  mois  de  peines  assez  grandes ,  Jervas  réunit  et 
brûla  huit  éditions  de  sa  biographie,  à  cent  exemplaires  près  cepen- 
dant. Mais  quelles  douleurs  pour  ravoir  ces  cent  derniers  exem- 
plaires! ils  étaient  chez  des  princes,  ou  avaient  passé  la  Manche. 
Jervas  corrompait  à  force  d'or  les  domestiques  des  princes,  écrivait 
en  France,  en  Allemagne,  partout.  Miracle  unique!  il  les  eut,  ces 
exemplaires,  à  douze  près! 

—  Et  vous  en  avez  un  !  ou  plutôt  j'en  ai  un,  s'écria  M.  Templeson , 
en  élevant  l'exemplaire  que  j'avais  acheté  sur  le  quai  de  l'Institut. 
Comprenez-vous  maintenant  le  prix  de  cet  exemplaire? 

—  Je  ne  suis  que  plus  heureux  de  vous  l'avoir  cédé;  mais  il  est 
tard,  excellent  monsieur  Templeson,  permettez-moi  de  me  retirer  : 
je  prévois  la  fin  de  cette  histoire;  Jervas  se  maria  avec  miss  Kichol- 
son;  ils  n'eurent  pas  d'enfans  et  vécurent  heureux. 

—  Asseyez-vous,  mon  ami,  je  ne  vous  raconte  pas  un  roman; 
vous  n'avez  pas  prévu  la  fin  de  cette  histoire.  Vous  savez  que  je  ne 
dors  que  le  jour;  mettez  cette  bûche  au  feu,  fumez  si  cela  vous  est 
agréable,  voilà  des  cigarres  de  Manille;  quant  à  moi,  je  vais  me 
verser  une  troisième  ou  une  quatrième  tasse  de  thé,  et  achever  un 
récit  que  je  ne  redirai  plus  de  ma  vie,  j'ai  lieu  de  le  croire. 

Vous  n'avez  deviné  juste  qu'une  seule  chose,  reprit  M.  Temple- 
son, enveloppé  de  la  fumée  du  délicieux  cigarre  qu'il  m'avait  donné 
et  de  la  chaude  atmosphère  de  sa  tonique  boisson,  c'est  que  Jervas 
se  maria  avec  miss  Nicholson. 

Un  soir  d'hiver  qu'ils  étaient  assis  près  du  feu,  la  femme  dit  au 
mari  :  Maintenant  que  nous  voilà  mariés,  je  suis  sûre  que  vous  n'iriez 
pas  même  à  Londres  retirer  un  des  douze  exemplaires  égarés  de 
votre  livre. 

—  Laissons  ce  sujet,  répondit  Jervas,  et  ne  doutez  jamais  de  mon 
dévouement  pour  vous. 

—  Vous  avez  tort,  pourtant,  de  ne  plus  songer  à  ces  douze  exem- 
plaires ;  avec  un  seul  de  ces  exemplaires ,  un  ennemi  peut  faire  une 
réimpression  malgré  vous. 

—  Ne  prévoyons  pas  ce  malheur  ;  aujourd'hui  d'ailleurs  le  sujet 
est  épuisé;  la  curiosité  est  tarie;  la  plupart  des  femmes  dont  j'ai  parlé 
dans  mon  livre,  ne  sont  plus  en  Angleterre;  beaucoup  ont  quitté  le 
théâtre,  quelques-unes  sont  mortes.  Ma  biographie  est  un  livre  mort. 


REVUE   DE   PARIS.  107 

—  Sans  doute;  mais  parmi  ces  femmes,  Jervas,  s'il  en  était  une 
que  vous  eussiez  plus  outragée  que  toutes  les  autres,  que  vous  eus- 
siez entraînée  par  vos  diffamations  à  changer  sa  vie  pure  en  une  vie 
débauchée;  si  cette  femme  ressentait  au  cœur  l'outrage  comme  au 
moment  où  il  fut  lancé;  si  elle  avait  à  redouter  que  ce  livre  ne  re- 
parût un  jour  pour  lui  rappeler  tous  ses  malheurs! 

—  Cette  supposition  est  trop  romanesque,  mon  amie,  pour  être 
combattue.  Eh  bien!  si  elle  existait,  cette  femme,  j'irais  tout  simple- 
ment lui  demander  pardon,  et  lui  offrir  de  déclarer  publiquement 
que  j'ai  menti.  Je  lui  donnerais  l'occasion  d'une  belle  vengeance. 

—  Je  suis  Perdita,  et  ma  vengeance  est  plus  terrible;  tu  m'as  dés- 
honorée, Jervas;  je  t'ai  laissé  faire;  je  me  suis  tue;  au  bal  c'est  moi 
qui  t'ai  parlé ,  qui  t'ai  donné  mon  costume,  la  clé  d'un  appartement; 
et  c'est  moi,  qui  avais  mis  d'avance  dans  le  lit  où  tu  t'es  couché,  un 
cadavre,  qu'un  de  mes  amans,  étudiant  en  médecine,  était  allé  me 
chercher  dans  un  amphitéâtre.  Cela  ne  m'a  pas  suffi.  Après  avoir  été 
la  maîtresse  de  qui  m'a  voulu,  j'ai  voulu  à  mon  tour  être  ta  femme; 
et  me  voilà  ta  femme,  je  suis  ta  femme,  Perdita  Jervas!  Qu'as-tu  à 
répondre? 

Jervas  ne  répondit  rien;  il  était  devenu  fou. 

Le  lendemain  on  le  conduisit  à  Bedlam.  C'est  à  Bedlam  qu'il  a  tra- 
vaillé pendant  dix  ans  à  l'édition  nouvelle  de  sa  Lisl  of  Cotent-Gardon 
Ladies.  Dans  sa  folie,  il  résolut  de  revenir  sur  sa  première  détermi- 
nation ,  qui  avait  été ,  comme  vous  l'avez  vu,  de  retirer  un  à  un  de  la 
circulation  tous  les  exemplaires  de  son  livre:  il  sacrifia,  au  con- 
traire, tout  ce  qu'il  possédait,  à  la  publication  de  cette  édition  nou- 
velle, qui  est  un  chef-d'œuvre  de  la  typographie  et  de  la  gravure 
anglaises.  Tous  les  portraits  sont  extrêmement  ressemblans;  mais  je 
le  répète,  l'exemplaire  que  je  vous  montre,  malgré  sa  rare  beauté,  ne 
vaut  pas  pour  moi  cette  brochure  grise.  Je  vous  ai  raconté  pourquoi. 

LÉON   GOZLAN. 


VOYAGES. 


('OIU)OIF, 


-29  septembre  18jT. 

C'est  un  bien  triste  et  bien  pénible  voyage  que  celui  de  Grenade  à  Cor- 
doue  par  les  arides  sierras  d'Alcalà  et  de  Baena.  Sauf  quelques  chênes  verts 
épars  de  loin  en  loin ,  comme  pour  témoigner  de  la  fertilité  de  ce  sol ,  auquel 
il  ne  manque  que  des  bras ,  vous  ne  rencontrez  pas,  pendant  les  trois  longs 
jours  qu'il  faut  passer  à  dos  de  mulet ,  un  seul  de  ces  massifs  de  verdure  qui 
réjouissent  l'œil  à  chaque  pas  dans  les  environs  de  Grenade,  et  eu  font  comme 
un  immense  jardin  qui  se  continue  pendant  plusieurs  lieues.  Quelques  tristes 
villages,  quelques  squelettes  décharnés  de  villes  passées  à  l'état  de  fossile  , 
et  perchés  au  sommet  d'une  roche  escarpée  et  nue  ,  qui  les  fait  ressembler 
à  un  nid  de  vautours  ,  voilà  tout  ce  qu'on  trouve  dans  cette  fabuleuse  Bé- 
tique ,  tant  vantée  par  ce  bon  Fénelon ,  qui  sans  doute  n'y  avait  pas  voyagé. 
Cependant  les  deux  petites  villes  d'Alcalà-la-Real  et  Baena,  où  se  fait  la 
couchée ,  méritent  une  mention  un  peu  plus  honorable.  Il  est  bien  entendu 
que  je  ne  parle  pas  des  auberges,  misérables  posadas  ,  destinées  seulement , 
comme  l'indique  leur  nom,  à  faire  reposer  les  voyageurs,  et  où  l'on  est 
obligé  d'acheter  en  ville  jusqu'au  pain  qu'on  veut  manger. 

Quant  à  la  nourriture,  voici  d'ordinaire  comment  la  chose  se  pratique. 
Si,  par  une  haute  imprudence,  vous  n'avez  pas  chargé  Varriero  de  sus- 
pendre à  l'arçou  de  sa  selle  quelques  pauvres  poulets,  les  pattes  liées  et  la 
tête  pendante,  vous  courez  grand  risque  de  compromettre  votre  souper, 
le  repas  le  plus  important  et  le  moins  aventuré  de  toute  la  journée;  car  de 
déjeuner  et  de  diner,  il  n'en  est  pas  question,  du  moment  où,  les  grandes 


REVUE   DE   PARIS.  100 

chaleurs  une  fois  passées,  la  journée  de  voyage  s'accomplit  tout  d'une 
traite.  Alors  il  faut  se  contenter  d'un  morceau  mangé  chemin  faisant,  la 
table  mise  sur  le  bât  du  mulet ,  ou  tout  au  plus  au  coin  de  quelque  claire 
fontaine.  Quant  au  souper,  si  vous  n'en  apportez  pas  avec  vous  les  premiers 
rudimens,  vous  avez  quelque  chance,  dans  les  posadas  des  villes  bien  en- 
tendu ,  de  rencontrer  du  jambon ,  des  poules  et  des  œufs,  et  vous  êtes  à  peu 
près  sûr  de  trouver  dans  la  boutique  voisine  du  pain  et  du  vin,  qu'il  faut 
acheter,  car  le posadero  n'en  vend  pas.  L'huile  seule  ne  manque  jamais;  les 
lampes,  grâce  au  ciel,  ne  font  pas  faute  dans  les  auberges  espagnoles,  et  la 
recherche  y  est  poussée  si  loin,  qu'on  n'y  brûle  jamais  que  la  môme  huile 
d'olives  que  l'on  mange. 

Si  donc,  comme  le  veut  la  Cuisinière  bourgeoise ,  pour  faire  une  poule 
au  riz,  vous  êtes  parvenu  à  trouver  une  poule,  le  malheureux  bipède  qui 
venait  tout  à  l'heure  becqueter  les  miettes  de  votre  pain,  est  à  l'instant  saisi 
et  sacrifié;  l'huile  fume  déjà  dans  la  poêle  stridente,  et  répand  ses  parfums 
dans  la  vaste  salle  basse ,  qui ,  selon  l'invariable  usage  de  l'Espagne  ,  sert  à 
la  fois  de  chambre  commune  aux  voyageurs ,  de  cuisine  ,  de  salle  à  manger, 
de  vestibule  aux  mulets,  de  dortoir  aux  muletiers  et  de  réfectoire  à  tout  le 
monde.  Après  une  heure  d'attente,  généralement  assez  désagréable  pour 
des  estomacs  aiguisés  par  dix  ou  douze  heures  de  marche,  la  poêle  fumante, 
pleine  jusqu'aux  bords,  et  où  nagent  dans  une  couche  épaisse  de  riz  les 
membres  disjoints  du  malheureux  volatile,  est  déposée  sur  une  table  basse, 
au  milieu  d'un  morceau  de  bois  creusé ,  disposé  à  cet  effet ,  et  les  voyageurs  , 
l'arriero  en  chef  et  ses  pages,  s'asseyent  autour  de  la  table,  pêle-mêle  et  sans 
distinction  d'étiquette.  Si  Yarricro  sait  vivre  ,  il  offre  poliment  à  chacun  des 
voyageurs  le  manche  d'une  cuillère  de  bois  ,  et  pour  peu  qu'il  y  ait  quelques 
assiettes  dans  l'auberge ,  on  a  quelque  chance  de  préserver  de  tout  contact 
plus  ou  moins  fâcheux  la  portion  du  souper  qu'on  se  réserve. 

Mais  le  luxe  des  assiettes  ne  se  trouve  que  dans  les  auberges  de  première 
classe,  et  pour  un  petit  nombre  de  voyageurs  privilégiés,  de  ceux,  par 
exemple,  qui  poussent  la  recherche  jusqu'à  demander  un  lit  et  des  draps. 
Mais,  généralement,  il  n'y  faut  pas  compter  dans  les  routes  de  traverse  où 
passent  les  muletiers;  alors  il  faut  bien  s'armer  de  courage,  et  plonger  à 
tour  de  rôle  ,  avec  une  stoïque  résignation,  sa  cuillère  dans  la  gamelle,  où 
puisent  tour  à  tour  les  convives.  11  y  a  là,  je  suis  forcé  d'en  convenir,  un 
mauvais  moment  à  passer,  et  un  spectateur  de  sang-froid  et  rassasié  s'amu- 
serait sans  doute  beaucoup  du  comique  coup  d'oeil  d'inquiétude  que  l'on  jette 
en  dessous  sur  toutes  ces  bouches  affamées,  sur  tous  ces  mentons  rasés  du 
dimanche  ,  qui  viennent  plonger  à  la  même  auge  que  vous.  Mais  la  nécessité 
et  l'appétit  aidant,  vous  surmontez  bravement  ce  moment  d'humaine  fai- 
blesse, qu'il  faut  biensc  garder  de  laisser  paraître,  de  peur  d'offenser  vos 
voisins.  Vous  choisissez  artistement  dans  la  montagne  de  riz  amoncelée  de- 
vant vous,  comme  un  pilau   oriental,  une  place  où  les  cuillères  rivales 


110  REVUE  DE  PARIS. 

n'aient  pas  encore  pénétré;  vous  isolez  sur  votre  pain  la  portion  du  bipède 
(jue  vous  vous  réservez  ,  et,  jusqu'à  ce  que  la  grosse  faim  soit  apaisée,  la 
chose  se  passe  mieux  que  vous  ne  l'aviez  espéré  d'abord.  L'outre  de  vin 
généreux ,  que  le  muletier  vous  offre  galamment  le  premier,  mais  qui ,  mal- 
heureusement, doit  faire  plus  d'un  tour,  circule  à  la  ronde,  et  répand  la 
gaieté  parmi  les  convives.  Alors,  si,  en  homme  prudent,  vous  vous  êtes 
hâté  de  vous  rassasier,  vous  retirez  tout  doucement  votre  cuillère  de  la 
circulation,  et  vous  jouissez  à  votre  aise,  en  digérant  au  moins  tout  seul, 
de  la  conversation  et  du  spectacle  pittoresque  qu'offre  cette  vaste  salle  peu- 
plée de  groupes  de  muletiers  endormis  sur  les  couvertures  et  le  bât  de  leurs 
mulets,  et  éclairée  par  les  reflets  rougeâtres  du  foyer. 

Après  le  diner  vient  le  dessert,  qui  se  compose  en  tout  et  pour  tout  d'une 
salade  gargantuesque,  verte  comme  l'herbe  des  champs,  et  nageant  dans 
une  immense  terrine  au  milieu  de  quelques  litres  d'eau,  sur  lesquels 
flottent  quelques  îlots  d'une  huile  épaisse  et  verdatre.  Les  doigts  alors, 
comme  en  Orient,  remplacent  les  fourchettes,  et  quand  toute  la  verdure  a 
disparu,  la  terrine,  que  deux  mains  ont  peine  à  soulever,  passe  de  bouche 
en  bouche ,  et  le  liquide  oléagineux  est  absorbé  jusqu'à  la  dernière  goutte , 
et  rafraîchit,  comme  le  plus  délicieux  breuvage  ,  ces  estomacs  échauffés  par 
le  vin,  l'ail  et  les  pimens.  Il  est  inutile  d'ajouter  que  j'abandonnais  d'ordi- 
naire ma  part  de  cette  dernière  libation,  quand,  après  quelques  momens  de 
réflexion  et  de  sang-froid  ,  toujours  dangereux  en  pareil  cas,  mon  courage 
était  passé  avec  mon  appétit. 

Après  le  souper  vient  l'affaire  non  moins  importante  du  coucher.  Quand 
vous  avez  fait  déposer  vos  effets  dans  une  chambre  dont  vous  mettez  la  clé 
dans  votre  poche,  par  suite  de  cette  défiance  qui,  eu  Espagne,  n'offense 
personne ,  parce  que  tout  le  monde  la  partage ,  vous  vous  informez  soigneu- 
sement s'il  y  a  un  lit  dans  la  maison  ;  en  cas  de  négative,  ce  qui  est  le  plus 
ordinaire  ,  vous  vous  assurez  d'un  matelas,  grossi  des  dépouilles  des  vola- 
tiles immolés,  sur  l'autel  graisseux  du  foyer,  à  l'appétit  des  voyageurs.  Ledit 
matelas  est  transporté  dans  votre  chambre  et  jeté  dans  un  coin,  vu  que 
généralement  le  plancher,  affaissé  vers  le  milieu  de  la  salle,  forme  une  espèce 
de  conque  où  votre  matelas  s'enfoncerait  tout  entier.  Tandis  que  vous  re- 
gardez avec  une  double  inquiétude  ce  plancher  qui  menace  de  vous  des- 
cendre tout  couché  à  l'écurie ,  et  le  plafond ,  qui  répète  avec  une  effrayante 
convexité  la  concavité  du  plancher,  de  manière  à  ce  que  votre  couche  soit 
en  quelque  sorte  suspendue  entre  deux  abîmes,  on  parvient  quelquefois, 
sur  vos  instances  réitérées,  à  vous  procurer  une  paire  de  draps  à  peu  près 
blancs,  vu  que  très  peu  de  voyageurs  en  usent ,  car  les  gens  comme  il  faut , 
la  aenle  fina,  portent  d'ordinaire  leur  lit  avec  eux.  Quant  à  la  couverture, 
par  un  accord  tacite  entre  l'hôte  et  les  voyageurs,  la  capa  (manteau),  que 
personne ,  pas  même  le  mendiant ,  n'oublie  en  voyage ,  en  tient  lieu  ,  s'il  fait 
froid.  Puis  la  porte  se  referme  sur  vous;  vous  assurez  contre  l'air  frais  de 


REVUE  DE   PARIS.  111 

la  nuit  le  morceau  de  bois  carré  qui  tient  lieu  à  la  fois  de  volet,  de  vitre  et 
de  fenêtres,  et,  pour  échapper  à  l'isolement  d'un  pareil  gîte,  vous  vous 
couchez  d'ordinaire  l'estomac  encore  imbibé,  comme  vos  draps,  comme  la 
chambre,  comme  la  posada  tout  entière,  de  cette  vapeur  d'huile  chaude, 
qui  parfume  toute  l'Espagne,  depuis  le  palais  du  roi  jusqu'à  la  hutte  du 
mendiant;  ensuite  vous  vous  hâtez  de  dormir,  d'abord  parce  qu'il  faut 
s'éveiller  le  lendemain  tempran ilo ,  comme  dit  le  muletier,  un  peu  de  bonne 
heure,  c'est-à-dire  deux  heures  avant  le  jour,  et  puis  parce  que,  quand  on 
dort  vite  et  ferme ,  on  ne  s'aperçoit  pas  si  l'on  est  couché  seul ,  et  que,  dans 
une  posada  bien  réglée,  il  faut  que  tout  le  monde  soupe  à  son  tour. 

Telle  est,  sans  la  moindre  exagération,  j'en  atteste  tous  ceux  qui  ont 
traversé  l'Espagne  avant  moi ,  la  façon  la  plus  habituelle  de  voyager  dans 
la  Péninsule ,  et  la  chère  et  le  gîte  qu'on  y  rencontre  dans  des  villes  de  cinq 
à  dix  mille  âmes,  comme  Alhama,  Baena,  Alcalà  et  beaucoup  d'autres. 
Mais  ce  qu'on  ne  peut  pas  dépeindre  avec  des  paroles ,  c'est  le  flegme  et 
l'impassibilité  de  l'hôte,  qui  n'apparaît  guère,  comme  le  Deus  in  machina 
du  drame ,  que  pour  vous  faire  régler  votre  compte  ,  et  qui  réside  d'ordi- 
naire dans  les  régions  subterranéennes  de  l'écurie,  occupé  des  bétes ,  comme 
sa  femme  l'est  des  gens.  C'est  le  sang-froid  de  l'hôtesse ,  en  face  de  tous  ces 
soupeurs  qui  lui  arrivent,  ne  se  dérangeant  pour  aucun,  fût-il  grand  d'Es- 
pagne, et  assignant  à  chacun  son  tour  de  réfection  dans  une  des  deux  uni- 
ques poêles  qui  constituent  la  batterie  de  cuisine.  Quant  au  compte  de  l'au- 
bergiste ,  il  dépasse  rarement ,  pour  toute  cette  chère  somptueuse ,  la  somme 
de  10  à  12  réaux  (  50  sous  à  3  franes  ),  y  compris  la  tasse  de  chocolat  obligée , 
qui  sert  de  coup  d'étrier  le  matin. 

Après  trois  longs  jours  de  voyage  sur  des  montagnes  pelées  comme  la 
guêtre  d'un  arriero ,  au  milieu  des  bourrasques  de  vent  et  de  pluie  qui 
signalent  l'époque  de  l'équinoxe,  j'arrivai  enfin  à  Cordoue,  le  soir,  sans 
avoir  pu  même  entrevoir  la  Sierra  Morena ,  perdue  au  milieu  des  brouil- 
lards. Le  lendemain,  de  grand  matin,  mon  premier  pèlerinage,  en  voya- 
geur dévot  aux  reliques,  fut  pour  la  cathédrale;  malheureusement  le  ciel 
était  sombre,  et  promettait  de  la  pluie,  chose  inconnue  à  Cordoue  depuis 
six  mois.  Après  avoir  erré  assez  long-temps  dans  les  rues  tortueuses  de 
la  ville,  sur  le  plus  exécrable  pavé  où  je  me  sois  jamais  brisé  les  pieds,  j'ar- 
rivai enfin  à  une  rue  un  peu  moins  étroite  que  les  autres,  et  flanquée  d'un 
long  mur  crénelé,  revêtu  d'une  superbe  couleur  jaune  qui  lui  donnait  l'air 
d'un  immense  pigeonnier  repeint  à  neuf.  Mais  aux  portes  et  aux  fenêtres 
moresques ,  que  les  rhabilleurs  modernes  n'avaient  pas  pu  tout-à-fait  gâter, 
je  reconnus  bientôt  cette  mosquée  fameuse  que  le  christianisme  a  sauvée 
en  la  transformant  en  église,  et  qui  ressemble  beaucoup  moins  du  dehors 
à  une  église  qu'à  une  forteresse. 

J'entrai  par  une  porte  latérale,  car  ce  qui  manque  aux  mosquée  arabes , 
si  j'en  puis  juger  du  moins  par  celle  de  Cordoue,  c'est  une  porte  principale 


112  REVUE   DE   PARIS. 

comme  celle  que  commande,  dans  nos  églises  chrétiennes,  la  structure  même 
de  l'édifice.  Le  premier  coup  d'œil  me  frappa  vivement ,  par  son  étrangetô 
autant  que  par  sa  grandeur;  on  n'a  qu'à  se  représenter  un  immense  carré 
à  peu  près  régulier,  de  quatre  cent  vingt  pieds  dans  un  sens  et  quatre  cent 
quarante  dans  l'autre,  planté  en  quinconce  de  sveltes  colonnettes  de  mar- 
bre d'une  dizaine  de  pieds  de  hauteur,  et  surmontées  de  deux  arcs  super- 
posés l'un  à  l'autre.  Du  nord  au  midi,  les  colonnes  sont  plus  rapprochées, 
puisqu'on  en  compte  trente-six  sur  une  ligne,  dans  toute  la  largeur  de  la 
mosquée ,  car  je  ne  puis  me  décider  à  lui  donner  le  nom  d'église ,  et  que 
dans  le  sens  opposé  on  n'en  compte  que  dix-sept.  Mais  hâtons-nous  d'en  finir 
avec  ces  froids  détails  de  statistique  architecturale  qui  sont  à  un  bel  édifice 
ce  qu'esta  un  tableau  la  mesure  de  son  cadre  et  qui  en  donnent  à  peu  près 
une  idée  aussi  exacte.  Certes ,  ce  n'est  pas  avec  des  chiffres  que  je  traduirai 
la  profonde  impression  qu'a  faite  sur  moi  cette  mosquée,  durable  monu- 
ment de  la  grandeur  de  cette  forte  et  vivace  dynastie  des  Ommyades,  quia 
passé  à  Cordoue  sans  y  laisser  d'autre  trace.  Rien  ne  peut  rendre  le  magi- 
que effet  de  cette  forêt  de  colonnes  (  on  en  comptait  naguère  huit  cent  cin- 
quante), à  travers  lesquelles  l'œil  se  joue  comme  la  lumière  en  plongeant 
dans  leurs  profondeurs,  à  peine  éclairées  par  quelques  portes  lointaines  et 
quelques  étroites  fenêtres  pratiquées  çà  et  là  dans  les  petites  coupoles  qui 
la  surmontent.  Mais  combien  le  coup  d'œil  devait  être  plus  magique  encore 
quand  ,  d'un  bout  à  l'autre  de  cette  vaste  enceinte  ,  rien  n'arrêtait  le  regard 
qui  se  promenait  à  l'aise  sous  ces  sveltes  palmiers  de  marbre,  dont  les 
volutes,  semblables  au  chapiteau  d'une  colonne  corinthienne  que  le  sculpteur 
aurait  oublié  d'achever,  épanouissent  leur  gracieux  feuillage;  quand  au  lieu 
de  ce  triste  mur  qui,  du  côté  du  Palio  de  las  Naranjas  (la  cour  des  oran- 
gers) ôte  à  la  mosquée  l'air  et  la  lumière,  l'œil  rencontrait,  à  travers  d'élé- 
gantes arcades,  l'ombre  éternelle  de  ces  vieux  orangers,  contemporains 
d'Abdérame,  et  qui  dureront  peut-être  plus  long-temps  que  l'édifice  même 
auquel  ils  prêtent  leur  ombre. 

Malheureusement,  le  christianisme,  en  appropriant  à  son  culte  cette  splen- 
dide  demeure  du  dieu  de  Mahomet,  n'a  cru  pouvoir  la  laver  de  toutes  ses 
souillures  qu'en  construisant,  par  une  des  plus  bizarres  conceptions  que  le 
cerveau  d'un  artiste  ait  pu  enfanter,  une  église  chrétienne  au  centre  môme 
de  la  mosquée  arabe.  Et  qu'on  n'aille  pas  croire  qu'il  s'agit  ici  d'une  de 
ces  misérables  petites  chapelles  qu'on  trouve  à  Rome ,  jetées  comme  une 
tache  sur  les  plus  beaux  édifices  antiques  :  non,  il  s'agit  d'une  véritable 
église,  d'une  cathédrale  tout  entière,  élevant  ses  voûtes  gigantesques  au- 
dessus  des  voûtes  surbaissées  de  la  mosquée  musulmane.  Ce  hors-d'œuvre 
architectural,  perdu  comme  un  accessoire  au  milieu  de  l'immense  édifice 
qui  l'enferme,  est  placé  juste  au  centre  de  la  mosquée,  de  manière  à  fer- 
mer passage  de  tous  côtés  à  l'air  et  au  regard;  plus  d'une  centaine  de  co- 
lonnes ont  été  enlevées  pour  faire  place  au  Dieu  des  chrétiens,  comme  si  la 


REVUE   DE    PARIS.  If 3 

pensée  avait  besoin,  pour  s'élever  vers  lui,  de  plus  d'air  et  d'espace.  A  en 
juger  par  le  style  de  l'église  chrétienne,  dont  je  parlerai  tout  à  l'heure  plus 
en  détail,  le  sacrilège  date  des  premiers  temps  de  la  renaissance  ou  du 
commencement  du  xvie  siècle. 

Ce  n'est  pas  tout  :  entre  le  palio  extérieur  et  l'église  chrétienne,  s'élève 
une  charmante  chapelle  ou  tribune  moresque,  connue  sous  le  nom  de  Capilla 
de  los  rcyes  moros ,  et  que  les  architectes  arabes,  par  un  bizarre  caprice, 
avaient  enfermée  au  milieu  de  la  mosquée  même,  sans  doute  pour  que  les 
khalifes  pussent  y  faire  leurs  dévotions,  sans  être  dérangés  par  la  foule.  Le? 
architectes  chrétiens,  renchérissant  sur  le  caprice  de  l'architecte  arabe, 
ont  flanqué  la  chapelle  moresque  de  deux  chapelles  chrétiennes  ,  qui ,  unies 
avec  elle,  forment  comme  une  seconde  église,  toujours  dans  l'enceinte  de  la 
même  mosquée,  et  au  détriment  de  l'admirable  coup  d'oeil  qu'elle  dut  na- 
guère offrir.  Enfin,  çà  et  là,  dans  quelques  entre-deux  de  colonnes,  vous 
voyez  s'élever  de  lourds  autels  flanques  d'épais  massifs  de  maçonnerie,  ou 
de  sculptures  de  la  renaissance,  sans  autre  but  apparent  que  d'intercepter  un 
peu  plus  l'air  et  la  lumière. 

Et  cependant,  malgré  tous  ces  défauts,  c'est  encore  un  noble  et  bel  édi- 
fice que  la  mosquée  de  Cordoue,  telle  qu'elle  existe  aujourd'hui.  Elle  suffit 
pour  donner  une  idée  de  la  puissance  et  de  l'étendue  de  ce  glorieux  empire 
desOmmyades,  qui  n'aura  pas  péri  tout  entier,  tant  que  subsistera  la 
mezquila  de  Cordoue.  Il  faut  avoir  vu  l'Alhambra  de  Grenade  avec  la  grâce 
coquette  et  la  minutieuse  élégance  de  ses  mesquines  proportions,  et  se  per- 
dre ensuite  dans  cette  mosquée  colossale,  où  tiennent  à  l'aise  deux  églises 
chrétiennes,  pour  comparer  ensemble  les  deux  empires  et  avoir  la  mesure 
de  leur  étendue  et  de  leur  puissance. 

La  Mezquita  de  Cordoue,  dessinée  sur  le  plan  de  la  fameuse  mosquée  de 
Damas,  fut  commencée  par  Abdérame  ou  plutôt  Abd-el-Rahman  Ier,  vers 
la  lin  du  VIIIe  siècle,  et  il  ne  fallut  pas  moins  de  trois  règnes,  trois  de  ces 
grands  et  beaux  règnes  des  monarques  ommyades,  pour  mener  à  fin  l'œu- 
vre gigantesque  qui  se  transmettait  de  père  en  fils  avec  le  trône,  dans  cette 
pieuse  dynastie.  Abdérame,  à  qui  appartient  la  gloire  de  l'avoir  entreprise 
le  premier,  se  fit  une  loi  d'y  travailler  chaque  jour  une  heure  de  ses  propres 
mains,  et  y  consacra  des  sommes  énormes  sans  pouvoir  l'achever.  Plus 
heureux  que  lui,  son  petit-fils  la  vit  terminer,  et  quand  le  bruit  de  sa  ma- 
gnificence se  fut  une  fois  répandue  dans  le  Magreb  (  le  nord  de  l'Afrique  ) 
et  dans  la  Péninsule,  les  pèlerins  de  l'Occident  affluèrent  bientôt  dans  cette 
somptueuse  demeure  du  dieu  de  Mahomet,  comme  ceux  de  l'Orient  dans 
la  Kaubuk  de  la  Mecque.  Huit  cents  lampes  d'argent  brûlèrent  jour  et  nuit 
entre  ces  colonnes  qu'éclaire  à  peine  aujourd'hui  un  jour  sombre  et  dou- 
teux, et  les  cloches  de  la  cité  sainte  de  Santiago  de  Composlelle ,  conquises 
par  un  des  khalifes,  furent  plus  tard  suspendues  à  ses  voûtes,  renversées  en 
guise  de  lampes,  bizarre  trophée  que  Cordoue  conserva  jusqu'au  jour  où 
Jehovah  hérita  des  dépouilles  du  dieu  de  l'Islam. 

TOUS  XLV1I1.     utcïMiiRE.  8 


114  REVUE   DE   PARIS. 

Mais  à  côté  de  la  grandeur  était  l'élégance  chez  ce  peuple  privilégié  qui 
sut  unir  à  la  gloire  des  conquêtes  tout  l'éclat  des  arts  de  la  paix.  Quand  la 
domination  de  l'Islam,  en  passant  sur  la  face  du  monde,  n'y  aurait  laissé 
d'autre  trace  que  la  mosquée  de  Cordoue  et  l'admirable  chapelle  mo- 
resque dite  Zancarron  où  se  conservait  le  Coran,  c'en  serait  assez  pour 
donner  la  mesure  de  cette  civilisation  à  la  fois  grandiose  et  raffinée,  et  de 
cette  architecture  où ,  comme  chez  l'architecture  gothique  sa  sœur,  le  fini 
des  détails  ne  diminue  en  rien  la  grandeur  de  l'ensemble.  Certes,  je  ne 
rétracte  rien  des  éloges  que  j'ai  donnés  à  l'Alhambra,  cette  délicieuse 
miniature  d'un  palais  de  fées,  à  peine  assez  grande  pour  que  la  reine 
ïitando  put  y  tenir  sa  cour  et  s'y  faire  voiturer  dans  sa  conque  de  fleurs; 
mais  quiconque  n'a  pas  vu  la  chapelle  de  Zancarron  à  Cordoue,  ne  peut  se 
figurer  à  quel  degré  d'élégance  et  de  richesse  fut  porté ,  chez  ce  peuple 
sensuel,  l'art  de  la  décoration  intérieure  et  de  l'architecture  ornementale. 

J'ai  maudit  les  barbares  qui ,  pour  réparer  les  gerçures  que  le  temps  avait 
semées  sur  les  fraîches  peintures  de  l'Alhambra,  y  ont  passé  une  couche 
de  chaux,  dont  l'enveloppe  uuiforme  alourdit  ses  légères  arabesques. 
Mais  j'ignore  par  quel  heureux  privilège  la  chapelle  de  Zancarron  a  échappé 
à  cette  profanation  :  ses  admirables  couleurs,  exhumées  d'hier  pour  ainsi 
dire,  ont  conservé  toute  leur  fraîcheur,  à  l'abri  des  injures  de  l'air,  et 
de  celles  des  Vandales  qui  détruisent  et  des  Vandales  qui  réparent.  La 
porte  et  le  toit  surtout  sont  deux  morceaux  achevés  ,  deux  chefs-d'œuvre 
de  richesse  et  de  grâce  qui  nous  révèlent  à  eux  seuls  l'Orient  tout  entier. 
Aucune  description  ne  peut  donner  une  idée  de  la  somptueuse  bizarrerie  de 
ce  toit,  en  bois  de  cèdre  incrusté  de  dorures,  dont  les  arcades  hardies  s'en- 
trelacent d'un  coin  à  l'autre  de  la  voûte,  au-dessus  d'un  rang  de  larges 
fenêtres  au  cintre  rentrant,  et  où  un  demi-jour  voilé  passe  à  peiue  à  travers 
un  élégant  grillage  de  bois  de  cèdre. 

Au-dessus  des  arcades  et  au  sommet  de  la  voûte  s'élève  une  étroite  cou- 
pole du  même  bois,  tout  incrustée  d'étoiles  d'or,  comme  si  ces  peuples  de 
l'Orient,  habitués  à  vivre  en  plein  air,  sub  dio,  avaient  toujours  besoin  de- 
voir ou  de  rêver  au-dessus  de  leurs  tètes  ,  dans  leurs  temples  comme  dans 
leurs  palais,  la  voûte  étoilée  des  cieux.  Au-dessous  des  fenêtres  règne,  au 
fond  de  la  chapelle,  une  fausse  galerie  figurée  par  huit  colonuettes,  sur- 
montées du  trèlle  arabe;  et  au-dessous  d'elles  enfin  se  trouve  la  porte, 
chef-d'œuvre  inoui  de  proportion,  de  grâce  et  de  simplicité  dans  la  richesse 
même.  Le  cintre  qui  la  couronne  est  divisé  en  larges  panneaux  de  mosaïque, 
composée  de  petits  morceaux  de  cristal,  assemblés  avec  un  soin  et  un  art 
infini ,  et  où  serpentent  de  gracieuses  arabesques  de  fleurs  telles  que  Pom- 
péia  et  Hereulanum  n'en  ont  jamais  possédé.  Puis,  autour  de  ce  cintre  , 
sur  trois  côtés  coupés  à  angles  droits,  se  dresse  une  gigantesque  inscription 
arabe,  en  lettres  de  cristal  doré  du  plus  merveilleux  effet.  Le  soleil,  par 
malheur,  ne  donne  jamais  dans  cette  chapelle;  mais,  lorsque  ses  rayons 
obliques  viennent  le  soir  s'alonger  sous  les  grêles  colonnes,  leur  reflet,  glis- 


REVUE   DE   PARIS.  115 

sant  sur  les  marbres  de  la  mosquée  ,  fait  étineeler  de  mille  feux  les  paillettes 
de  cristal  de  cette  radieuse  mosaïque  qui  semble  alors  toute  semée  de  pier- 
reries. De  magiques  jeux  de  lumière  illuminent  cette  sombre  chapelle,  où 
le  dieu  de  Mahomet  semble  avoir  rallumé  son  autel  éteint;  alors  l'imagi- 
nation, fascinée  par  tous  ces  prestiges,  voyage,  comme  sur  le  manteau  du 
prophète,  à  travers  le  temps  et  l'espace,  et  vous  reporte  aux  temps  qui  ne 
sont  plus;  et  quand  l'effronté  mendiant  espagnol  vient  vous  tirer  par  le 
bras  pour  vous  demander  la  bcndite  limosna  ,  vous  vous  retournez  involon- 
tairement pour  chercher  à  côté  de  vous  la  face  brunie  et  le  turban  blanc  du 
muezzin  qui  vient  vous  rappeler,  fidèle  croyant  que  vous  êtes,  que  l'heure 
est  venue  pour  la  prière. 

La  porte  que  je  viens  de  décrire  donne  entrée  dans  une  petite  niche  octo- 
gone de  marbre  blanc  de  quinze  pieds  de  diamètre  environ,  et  du  plus  beau 
travail.  Mon  guide  ,  cicérone  assez  intelligent,  ma  foi,  pour  un  sacristain, 
eut  soin  de  me  faire  remarquer  que,  tout  autour  de  cette  niche,  le  marbre 
était  usé  par  les  pieds  des  fidèles  croyans  qui  en  faisaient  le  tour,  tandis  que 
d'autres,  agenouillés  au  milieu,  y  faisaient  leurs  oraisons.  11  est  probable 
que  ce  lieu  saint ,  beaucoup  plus  richement  orné  que  le  reste  de  la  mosquée, 
était  le  sanctus  sanctorum,  où  les  juifs  eussent  placé  l'arche  sainte,  les  chré- 
tiens le  tabernacle,  et  où  les  musulmans  ,  mieux  inspirés  ,  ne  plaçaient  que 
la  pensée  de  Dieu,  plus  intime  en  quelque  sorte  et  plus  rapprochée.  Du 
moins  je  n'y  ai  pas  aperçu  de  niche  en  marbre  pour  y  déposer  le  Coran, 
comme  dans  la  petite  mosquée  de  l'Alhambra.  Au-dessus  des  vastes  plaques 
de  marbre  blanc  qui  revêtent  les  murs  du  sanctuaire  s'élèvent  de  délicates 
colonnettes,  surmontées  de  l'inévitable  trèfle.  Quant  à  la  vonte,elle  est  oc- 
cupée tout  entière  par  une  conque  de  marbre  blanc  d'une  seule  pièce,  taillée 
en  coquille,  et  de  quinze  pieds  de  diamètre  environ  sur  trois  de  profondeur, 
pièce  unique  peut-être  au  monde  par  sa  grandeur,  sa  simplicité,  et  la  beauté 
«le  son  travail. 

Comme  il  faut  en  finir  avec  toutes  ces  descriptions,  de  peur  d'avoir  l'air  de 
vouloir  refaire  les  Mille  et  une  Nuits,  je  passe  sous  silence  les  deux  chapelles 
voisines,  moresques  également,  et  dont  la  simplicité  sévère  fait  ressortir  la 
richesse  de  leur  éblouissante  voisine.  L'une  d'elles  cependant  contient  une 
porte  plus  riche  encore  peut-être  et  plus  variée  de  dessins  que  celle  du  sanc- 
tuaire. Quant  à  l'autre  chapelle,  dite  des  Rois  maures,  qui  se  trouve  perdue 
dans  une  des  nefs  de  l'église ,  j'ai  eu  le  ^malheur  de  la  voir  après  celle  que 
je  viens  de  décrire  ,  et  la  couche  de  chaux  dont  on  l'a  revêtue  comme  l'Al- 
hambra la  fait  paraître  bien  froide  et  bien  pâle  à  coté  des  vives  couleurs  de 
l'autre. 

Si  l'église  chrétienne  se  trouvait  autre  part  qu'au  milieu  de  cette  élégante 
mosquée  qu'elle  écrase ,  je  n'aurais  réellement  d'autres  reproches  à  lui  faire 
que  le  luxe  de  ciselures  et  d'ornemens  semi-gothiques,  semi-renaissance, 
qui  surchargent  les  murailles  et  le  toit.  Les  lourdes  sculptures  de  bois  doré 

8. 


ilG  REVUE    DE   PARIS. 

qui  déparent  la  plupart  des  églises  espagnoles  sont  heureusement  bannies  de 
celle-ci.  L'autel ,  composé  de  deux  hauts  étages  de  colonn:  s  de  marbre  gris- 
rouge,  sans  être  d'un  goût  bien  irréprochable,  ne  manque  pourtant  ni  de 
grandeur  ni  de  simplicité.  Mais  le  plus  hel  ornement  de  cette  mosquée  chré- 
tienne ,  intercalée  dans  la  mosquée  arabe ,  c'est  le  chœur,  à  peu  près  bâti  sur 
le  dessin  et  dans  les  proportions  de  la  chapelle  Sixline,  et  revêtu  tout  entier, 
jusqu'à  une  hauteur  de  quinze  pieds,  de  riches  sculptures  en  acajou  massif. 
Bien  que  ces  sculptures  datent  du  dernier  siècle  ,  et  ne  soient  pas  ,  par  con- 
séquent ,  du  goût  le  plus  pur,  l'effet  de  ces  sombres  boiseries,  noircies  par 
les  siècles  et  usées  par  toutes  ces  générations  de  chanoines,  dont  la  vie  s'est 
passée  sur  ces  stalles ,  est  réellement  magique.  Le  soleil ,  en  passant  par  les 
hautes  fenêtres  qui  laissent  entrer  le  jour  à  pleins  flots  dansce  large  vaisseau, 
fait  étineeler  le  lustre  qu'ont  laissé  les  ans  sur  ces  luisantes  boiseries,  et  semble 
animer  les  milliers  de  personnages  et  de  fantastiques  arabesques  qu'a  in- 
ventés l'imagination  de  l'artiste  ;  car  un  seul  artiste  a  fait  tout  cela ,  et  cette 
œuvre  de  patience  et  de  talent,  sinon  de  génie  ,  n'a  pas  duré  moins  de  douze 
ans,  ainsi  que  vous  pouvez  le  lire  sur  la  tombe  du  sculpteur,  qui  repose  là 
sous  le  marbre  à  quelques  pas  de  son  ouvrage.  Le  siège  de  l'évêque,  trop 
surchargé  de  sculptures  ,  occupe  le  fond  du  chœur,  et  les  personnages  qui  le 
surmontents'élèvent  jusqu'à  une  liauteurde  plus  de  trente  pieds. Enfin  deux 
beaux  buffets  d'orgues,  écrasés,  il  est  vrai ,  sous  le  poids  des  dorures  et  des 
enjoli  venions  modernes,  complètent  l'ensemble  de  ce  magnifique  chœur,  qui, 
même  à  côté  de  la  Mexquita  de  Cordoue,  mérite  de  partager  l'attention  du 
Yoyageur. 

Pour  se  faire  une  idée  des  richesses  que  renferme  cette  cathédrale  fa- 
meuse ,  il  faut  entrer  dans  la  sacristie,  et  voir  le  trésor  où  se  conservent  les 
ciboires,  les  ostensoirs,  les  croix,  et  surtout  le  reliquaire  fameux  que  je 
croyais  offert  par  un  roi,  et  que  le  chapitre  de  Cordoue  fit  construire  à  ses 
dépens  pour  enfermer  le  très  saint-  Ce  reliquaire ,  haut  de  quatre  pieds ,  et 
tout  en  argent  ou  en  vermeil,  enrichi  de  magnifiques  émeraudes,  est  bien 
plus  riclie  encore  par  le  travail  que  par  la  matière.  OEuvre  du  \\ e  ou 
XVIe  siècle,  c'est  la  transition  du  gothique  fleuri  à  la  renaissance,  et  ses 
gracieux  pendentifs,  ses  exquises  ciselures,  ses  arabesques  découpées  à 
jour,  sont  d'un  fini  et  d'une  délicatesse  achevés;  quelques-unes  des  lourdes 
croix,  hautes  de  six  pieds,  qu'on  y  conserve  pour  les  jours  solennels,  datent 
de  la  môme  époque,  et  sont  également  du  plus  beau  travail.  A  la  vue  de  ces 
immenses  richesses,  entassées  dans  des  armoires,  ma  première  question 
fut  de  demander  comment  Gomez  et  los  faciosos ,  qui  ont  si  rudement  traite 
Cordoue,  les  avaient  épargnées.  Mais  à  un  sourire  aigre-doux,  qui  fut  toute 
la  réponse  du  sacristain,  je  vis  que  ma  question  était  au  moins  indiscrète, 
et  que  le  seîior  Gomez  avait  trop  d'amis  sur  les  bancs  des  chapitres  pour 
leur  avoir  fait  payer  les  frais  de  sa  visite. 

Après  la  fameuse  Mezquila  ,  il  ne  reste  plus  rien  à  voir  à  Cordoue,  et  les 


REVUE  DE  PARIS.  117 

trois  jours  que  j'y  passai  m'auraient  semblé  bien  longs,  sans  sa  catbédrale 
et  quelques  promenades  sur  les  ricbes  coteaux  qui  l'entourent.  L'antique 
capitale  desOrnmyades  est,  hélas!  bien  déchue  de  sa  splendeur  première, 
et  n'était  cette  somptueuse  Mezquila  qui  vous  parle  de  jours  meilleurs,  on 
aurait  peine  à  croire  que  cette  vieille  ville,  badigeonnée  à  neuf,  aux  rues 
tortueuses,  aux  pavés  mal  joints ,  qui  ont  l'air  d'un  lit  de  torrent  à  sec,  est 
cette  Cordobah  tant  vantée  par  les  historiens  et  par  les  poètes ,  qui ,  dans  son 
enceinte  de  dix  lieues  de  longueur,  renfermait,  dit-on,  dix  mille  rues, 
quatre-vingt  mille  palais,  neuf  cents  bains  publics,  deux  cent  mille  mai- 
sons, et  commandait  à  douze  mille  villages  renfermés  dans  le  seul  bassin  du 
Guadalquivir. 

Aujourd'hui,  hélas!  la  triste  Cordoue ,  vassale  elle-même  de  Séville,ne 
commande  plus  en  reine  à  la  riche  vallée  dont  elle  occupe  le  centre.  Pen- 
dant des  lieues  entières,  aucun  village  ne  s'élève  autour  d'elle;  son  enceinte 
dépeuplée  est  encore  trop  vaste  pour  la  maigre  population  qu'elle  renferme. 
L'herbe  croit  dans  ses  rues,  comme  sous  les  portiques  de  ses  couvons  dé- 
vastés. De  loin  en  loin  seulement,  quelques  palmiers  solitaires  élèvent  au- 
dessus  de  ses  toits  leur  panache  grisâtre.  Un  d'eux,  le  plus  beau  de  tous, 
placé  au  centre  de  la  ville  et  haut  de  soixante  pieds,  me  rappela  ce  palmier 
qu'Abdérame  Ier,  qui,  même  sur  un  trône,  se  souvenait  encore  de  sa  patrie, 
planta,  de  ses  propres  mains,  sur  les  rives  du  Guadalquivir,  pour  lui  rap- 
peler les  rives  de  PEuphrate.  Peut-être  ce  palmier  fameux,  le  premier  qui 
ait  crû  sous  le  ciel  de  l'Espagne,  est-il  le  même  que  celui  dont  j'ai  tant  de 
fois  admiré  le  tronc  robuste  et  élancé  et  le  port  majestueux;  peut-être  la 
cour  étroite  qui  l'environne  s'éîève-t-elle  sur  les  ruines  de  ces  magnifiques 
jardins  d'Azarah,  où  ce  roi  magnanime  se  reposait  des  fatigues  d'un  trône 
sans  cesse  assailli  parla  révolte.  Peut-être  enfin  est-ce  sous  son  ombrage  qu'il 
composa  ces  vers  touchans,  où  respire  une  grâce  si  mélancolique,  et  un  si 
profond  sentiment  de  l'instabilité  des  choses  humaines  (1). 

J'ai  cherché  dans  le  fertile  désert  qui  environne  Cordoue  des  traces  de 
son  étendue  et  de  sa  splendeur  passées  ;  mais  la  charrue  a  passé  tant  de  fois 
sur  ces  ruines  fécondes,  qu'elle  a  tout  nivelé  et  tout  effacé.  Des  couvens, 
seule  splendeur  de  la  Cordoue  moderne,  se  sont  élevés  avec  les  matériaux 
des  édifices  arabes,  comme  les  palais  de  Rome  avec  les  débris  du  Colysée. 
Dans  l'enceinte  même  de  la  ville,  auprès  d'un  vilain  pont  moderne ,  on 
voit  encore  les  piles  d'un  vieux  pont  arabe  situé  un  peu  plus  bas;  une  foule 
de  maisons  et  d'églises  trahissent  leur  origine  orientale  par  leurs  élégantes 
colonnettcs,  et  les  mosaïques  de  faïence  bleue  qui  les  revêtent.  Mais  une 
profonde  tristesse  vous  serre  Pâme  en  errant  dans  ces  rues  désertes  qui  ont 
Pair  des  avenues  d'un  cimetière,  comme  Cordoue  elle-même  a  Pair  d'un  vaste 
tombeau;  on  croit  sentir  une  odeur  de  sépulture  jusque  dans  Pair  qu'on  y 

(l   Voyez  Histoire  d'Espagne,  tom.  II,  pièces  justificative- 


118  REVUE   DE   PARIS. 

respire.  Rien  surtout  n'est  plus  triste  qu'une  promenade  autour  de  ses 
vieilles  murailles  semi-arabes,  semi-gothiques,  au  milieu  de  la  campagne 
poudreuse,  plantée  çà  et  là  de  quelques  maigres  oliviers,  ou  d'arbres  étiolés 
dont  le  feuillage  jauni  accuse  cette  longue  sécheresse  de  près  d'un  an  qui 
vient  de  désoler  toute  l'Espagne. 

Mais  à  mesure  que  vous  montez  en  vous  éloignant  de  Cordoue ,  à  mesure 
que  se  développe  devant  vous  l'admirable  sierra  dont  vous  gravissez  les 
premiers  échelons,  le  paysage  change  d'aspect,  et  s'empreint  d'une  beauté 
champêtre  et  grandiose  à  la  fois.  Cordoue,  qui  vous  semblait  si  triste  tout  à 
l'heure,  se  pare  du  charme  de  la  distance,  etvs'étale  comme  une  reine  sur 
son  coussin  de  verdure.  La  vaste  enceinte  crénelée  de  sa  Mezquita  la  do- 
mine de  toutes  parts,  dominée  elle-même  parles  hautes  voûtes  de  la  cathé- 
drale chrétienne,  qui  semble  bâtie  sur  le  toit  de  la  mosquée  musulmane; 
les  tours  du  vieux  château  moresque,  où  fut  plus  tard  l'inquisition,  se 
dressent  an  bord  du  Guadalquivir,  qu'on  aperçoit  çà  et  là,  par  quelques 
rares  échappées,  roulant  ses  eaux  jaunâtres  dans  son  lit  profondément  en- 
caissé; plus  vous  montez,  et  plus  le  riche  bassin  qu'il  arrose  s'étend  sous  vos 
yeux  avec  l'immense  horizon  qui  se  déroule  à  perte  de  vue.  La  rive  gauche 
du  Guadalquivir,  longue  et  fertile  lisière  de  collines  qui ,  pendant  trois  mois 
de  l'année,  se  couvre  de  moissons,  et  qui,  le  reste  du  temps,  ressemble  à 
une  lande  sablonneuse  où  l'œil  ne  rencontre  ni  un  arbre  ni  une  maison, 
forme  un  frappant  contraste  avec  la  fraîche  végétation  de  la  rive  où  Cordoue 
est  assise. 

Mais  la  plus  belle  portion  du  paysage,  c'est  ce  long  rempart  de  près  de 
trente  lieues  de  long  que  forme  la  sierra  Morcna,  ou  chaîne  noire,  ainsi 
nommée  de  la  noire  et  vivace  végétation  d'arbustes  qui  la  couvre  tout  en- 
tière, et  lui  donne  un  aspect  si  gai  et  si  différent  des  tristes  sierras  de  la 
Péninsule.  A  deux  lieues  à  l'entour  de  Cordoue,  ce  luxe  de  végétation,  inoui 
en  Espagne,  sauf  à  Grenade,  ressort  plus  vivement  encore  par  le  contraste 
d'une  foule  de  petits  casins  éclatans  de  blancheur,  et  perdus,  comme  des 
nids  sous  le  feuillage,  au  milieu  de  la  noire  verdure  des  orangers.  A  une 
certaine  hauteur  les  oliviers  cessent,  et  les  orangers  commencent;  d'immenses 
jardins,  ou  plutôt  de  véritables  bois  de  cet  arbre  poétique,  remplissent 
chacun  des  ravins  où  coule  une  des  mille  sources  qui  s'échappent  des  flancs 
de  la  sierra  Morcna.  Un  seul  de  ces  jardins  des  Hespérides  donne,  m'a- 
t-on  dit,  année  moyenne,  quatre  cent  mille  oranges;  et  si  l'on  parvenait, 
comme  on  en  parle  depuis  long-temps,  à  rendre  le  Guadalquivir  navigable, 
ou,  ce  qui  me  paraît  beaucoup  plus  facile,  à  creuser  à  coté  de  son  lit  un 
canal  qui  conserverait  pour  l'été  le  trop  plein  des  eaux  de  l'hiver,  les  fruits 
seuls  de  ces  vergers  seraient  pour  Cordoue  une  source  d'inépuisable  pros- 
périté. 

J'entrai  dans  un  de  ces  casins  avec  son  propriétaire  qui  m'accompagnait 
dans  ma  course,  et  là  je  fus  frappé  bien  à  l'improviste  d'une  de  ces  scènes 


REVUE  DE   PARIS.  119 

de  poésie  familière  qu'on  rencontre  à  chaque  pas  eu  Italie,  et  qu'eût  aimée 
le  pinceau  de  l'infortuné  Robert.  Au  pied  d'une  jolie  ferme  ,  abritée  par  une 
vigne  épaisse,  et  au  sein  de  la  délicieuse  fraîcheur  que  répandait  son  om- 
brage, une  belle  et  brune  jeune  fille  de  dix-huit  ans  était  assise,  la  tête 
courbée  sur  les  genoux  de  sa  mère  ,  tandis  que  celle-ci ,  d'une  main  exercée, 
assemblait  les  tresses  de  sa  longue  et  luisante  chevelure.  La  jeune  fille,  en 
entendant  du  bruit ,  jeta  de  côté ,  par-dessous  le  bras  de  sa  mère,  un  regard 
furtif,  voilé  par  de  longs  cils  soyeux  qui  nous  cachaient  presque  entière- 
ment ses  yeux;  elle  nous  aperçut  et  voulut  se  relever;  mais,  craignant  de 
déranger  ce  groupe  délicieux,  nous  priâmes  la  mère  de  continuer,  comme 
on  prierait,  daDS  un  salon  où  l'on  entre  à  l'improviste,  la  chanteuse  qu'on 
dérange  de  continuer  son  morceau.  Ce  ne  fut  que  quand  la  mère,  femme  au 
maintien  grave  et  digne  ,  comme  celui  d'une  matrone  romaine  ,  eut  achevé 
son  œuvre  de  patience,  que  la  jeune  fille,  relevant  du  giron  maternel  sa 
tête  toute  rouge  de  honte  et  d'une  innocente  coquetterie,  nous  montra  en 
souriant  uue  de  ces  ravissantes  figures  de  jeune  fille  que  reproduit  si  bien 
le  pinceau  de  Murillo. 

Dans  ce  bizarre  et  démocratique  pays,  où  les  rangs  sont  si  peu  distincts, 
et  où  le  paysan  traite  d'égal  à  égal  avec  son  seigneur,  je  ne  me  rappelle  pas 
avoir  vu  une  tête  de  jeune  fille  aussi  suave,  aussi  calme,  aussi  éloignée 
de  cette  grâce  un  peu  miuaudière  qui  caractérise  la  beauté  espagnole.  Et 
pourtant ,  c'était  la  beauté  du  midi ,  dans  tout  le  luxe  de  sa  végétation,  dans 
toute  l'énergie  de  sa  sève;  un  léger  duvet  brun  serpentait  sur  sa  joue  et  sur 
ses  bras  nus,  et  jetait  sur  la  mate  blancheur  de  sa  peau  des  reflets  ondoyans 
et  soyeux;  il  y  avait  dans  tout  son  maintien  tant  de  grâce  sans  effort,  tant 
de  charme  sans  apprêt,  que  bien  des  dames  de  la  cité  auraient  pu  venir 
apprendre  de  cette  naïve  aldcana  à  se  tenir  dans  un  salon  devant  des  étran- 
gers. Nous  causâmes  avec  elle,  et  le  charme  ne  diminua  pas.  Le  maître  du 
verger  m'apprit,  du  reste,  que  de  pareilles  rencontres  n'étaient  pas  rares 
dans  la  sierra,  où  le  sang  est  incomparablement  plus  beau  que  dans  la 
plaine.  Les  mœurs  aussi  y  sont  plus  douces,  plus  pures,  et  la  race  d'hommes, 
comme  il  arrive  souvent,  meilleure  à  la  fois  et  plus  belle. 

Ainsi,  lorsque  Gomez  ,  dans  cette  hardie  et  singulière  campagne  qu'il  fit 
à  travers  l'Andalousie,  et  qu'il  n'aurait  pu  faire  dans  aucun  autre  pays  que 
l'Espagne,  passa  par  Cordoue ,  où  l'attendait  une  riche  proie,  il  n'eut  pas 
de  peine  à  ameuter  contre  les  libérales  de  Cordoue,  la  populace  de  la  ville 
et  de  la  vctja,  alliée  naturelle  de  tous  ceux  qui  la  convieront  à  piller;  mais 
il  ne  trouva  pas  une  recrue  dans  la  sierra,  où  son  armée  de  maraudeurs 
n'osa  pas  s'aventurer;  et  lorsqu'après  avoir  levé  sur  la  ville  une  énorme  con- 
tribution, répartie  sur  les  plus  riches  familles  qu'il  avait  emmenées  en  otage, 
dans  le  fort,  il  se  retira  traînant  après  lui,  outre  d'immenses  richesses, 
toutes  les  armes,  tous  les  chevaux  de  la  ville,  et  deux  mille  gardes  natio- 
naux prisonniers,  le  peuple  de  la  campagne  infligea  à  ces  malheureux,  dans 


120  REVUE   DE    PARIS. 

leur  longue  et  pénible  marche,  toute  sorte  de  mauvais  traitemens.  Plusieurs 
succombèrent  sous  des  fatigues  inusitées  pour  eux,  et  sous  les  coups  du 
peuple  ou  de  leurs  gardians;  mais  tous  ceux  qui  purent  s'échapper  ou  que 
Gomez  relâcha  plus  tard,  trouvèrent  dans  la  sierra  un  asile  et  des  soins 
vraiment  touchans,  et  furent  reconduits  jusque  chez  eux ,  comme  des  brebis 
égarées  que  le  pasteur,  au  besoin,  eût  portées  sur  ses  épaules. 

J'ignore  jusqu'à  quel  point  il  serait  prudent  de  se  promener  seul  et  sans 
armes  dans  la  vega,  à  une  lieue  de  Cordoue;  mais  j'ai  rôdé  toute -une  ma- 
tinée dans  les  bois  de  pins  qui  couvrent  la  sierra,  sans  autre  défense  qu'un 
léger  bâton,  en  dépit  des  prudentes  recommandations  de  mes  amis  de  Cor- 
doue; partout  j'ai  causé  avec  les  paysans,  au  lieu  d'avoir  l'air  de  les  éviter, 
et  je  n'ai  trouvé  dans  aucun  coin  de  la  France  ou  de  la  Suisse  plus  d'obli- 
geance et  de  cordialité.  Enfin,  quelques  figures  de  jeunes  filles,  qui,  sans 
valoir  celle  de  la  jolie  fermière  de  las  Saritas ,  appartenaient  pourtant  au 
même  type,  ont  achevé  de  me  prouver  qu'on  n'avait  pas  eu  tort  de  me 
vanter  la  beauté  du  sang  de  la  sierra. 

Une  charmante  promenade  dans  les  environs  de  Cordoue,  ce  sont  les 
Ermilas,  délicieux  enclos  d'oliviers,  d'orangers  et  de  cyprès,  semé  de  petits 
ermitages  blancs,  perchés  comme  autant  de  nids,  au  sommet  d'une  de  ces 
petites  hauteurs  à  peine  distinctes  l'une  de  l'autre,  dont  se  compose,  sur  une 
étendue  de  près  de  trente  lieues,  la  sierra  Morena.  D'un  point  de  cet  en- 
clos, qu'on  appelle  le  mirador  de  l'obispo  (  le  belvéder  de  l'évêque),  et  où 
l'on  voit  un  beau  siège  épiscopal  en  marbre,  on  jouit  d'une  admirable  vue 
sur  la  vega  de  Cordoue,  et  sur  la  riche  enceinte  des  monts  qui  l'enserrent. 
On  peut  de  là  embrasser  d'un  regard  toute  la  longue  et  sinueusechaine  depuis 
les  ravins  du  Despena  perros  presque  jusqu'à  Séville,  que  la  sierra,  en  s'in- 
elinant  vers  l'ouest ,  laisse  bien  loin  sur  sa  gauche.  En  face  de  vous,  Cordoue, 
presque  sous  vos  pieds,  étend  sa  longue  et  étroite  enceinte  que  domine  la 
Giralda  naine  de  sa  mosquée,  copie  avortée  de  la  Giralda  de  Séville.  De 
l'autre  côté  du  Guadalquivir,  je  pouvais ,  de  ce  point  élevé,  refaire  en  quel- 
que sorte  tout  le  chemin  que  je  venais  de  suivre ,  depuis  les  grises  et  tristes 
sierras  d'Alcalà  et  de  Baena  jusqu'à  la  lointaine  sierra  Xevada ,  distante  de 
près  de  quarante  lieues,  et  dont  je  distinguais  parfaitement  les  coupoles 
arrondies.  La  transparence  de  l'air  et  le  bleu  noir  du  ciel  ajoutaient  un 
charme  inoui  à  ce  paysage,  trop  vaste  peut-être  pour  être  bien  pittoresque 
dans  le  vrai  sens  du  mot,  mais  qui  n'en  devient  que  plus  imposant  et  plus 
grandiose. 

D'ailleurs  le  cadre  à  travers  lequel  je  le  regardais  ajoutait  encore  à  la  beauté 
de  la  scène  :  rien  de  plus  frais,  déplus  riant,  que  cet  enclos  bénit  que  ses  hôtes 
semblaient  avoir  quitté  d'hier.  Les  ermitages,  composés  chacun  de  trois  ou 
quatre  petites  pièces  bien  propres,  et  d'un  étroit  jardin,  donnaient,  rien 
(pi'à  les  voir,  envie  de  se  faire  ermite,  au  moins  pour  quelques  mois,  et  de 
vivre  là  tout  seul,  au  milieu  de  cette  nature  si  riante,  si  cultivée  et  si  sau- 


KEVUE   DE   PARIS.  121 

vage  à  la  fois.  L'œil,  fatigué  de  l'immensité  de  la  plaine,  plongeait  avec 
volupté  dans  ces  frais  ravins,  pleins  d'ombre  et  de  silence  ,  et  où  des  bois  de 
jeunes  pins  ,  qui  s'étendaient  à  perte  de  vue  ,  remplaçaient  les  oliviers  de  la 
plaine  et  les  orangers  de  la  colline.  Le  dirai-je?  En  voyant  ces  ermitages 
déserts,  je  me  pris  à  regretter  qu'on  en  eût  dérangé  les  hôtes,  au  nombre 
de  douze,  je  crois,  pauvres  vieillards  qu'on  aurait  bien  pu  y  laisser  mourir 
tranquilles,  et  qui  nourrissaient  de  leur  superflu  tous  les  pauvres  des  envi- 
rons. Du  reste,  je  trouvai  mon  regret  partagé  par  tous  les  montagnards, 
et  même  par  beaucoup  de  personnes  de  la  ville,  qui ,  tout  en  approuvant  la 
fermeture  des  couvens  ,  auraient  voulu  qu'on  exceptât  de  cette  proscription 
générale  ces  pauvres  et  inoffensifs  ermites,  aimés  de  tout  le  pays,  à  cause 
du  bien  qu'ils  y  faisaient. 

La  fermeture  des  couvens,  en  Espagne  ,  et  le  partage  de  leurs  biens,  sont 
une  de  ces  grandes  mesures  qui  scellent  une  révolution,  et  lui  rattachent  le 
peuple  par  le  plus  puissant  de  tous  les  liens,  c'est-à-dire  par  l'intérêt.  Mais 
de  graves  abus,  de  criantes  injustices  se  sont  mêlés  à  cette  mesure  néces- 
saire :  le  plus  grave  de  ces  abus,  c'est  la  déplorable  incurie  avec  laquelle 
sont  administrées  ces  propriétés  nationales,  que  j'ai  trouvées  partout  dans 
le  plus  triste  état  d'abandon  et  de  dépérissement.  On  m'a  assuré  que  dans  la 
province  seule  de  Grenade,  les  frais  de  gestion  et  les  traitemens  des  admi- 
nistrateurs montaient  à  la  somme  énorme  de  250,000  réaux  par  mois  (plus 
de  60,000  francs),  somme  que  les  revenus  de  ces  immenses  propriétés 
étaient  bien  loin  d'atteindre. 

Ce  n'est  pas  tout  :  les  malheureux  qu'on  a  ainsi  expulsés  de  leur  domicile 
et  dépouillés  de  tout  ce  qu'ils  possédaient,  s'ils  cessaient  d'être  des  moines, 
restaient  encore  des  citoyens  et  des  hommes.  A  ce  titre,  on  leur  devait  donc 
au  moins  une  subsistance  et  un  asile  assurés,  en  échange  des  richesses  qu'où 
leur  enlevait.  Eh  bien  !  sait-on  à  combien  se  monte  le  solde  qu'on  leur  a 
assigné  ?  A  cinq  réaux  ,  et  pour  quelques-uns  ,  à  trois  réaux  par  jour  (  25 
et  15  sous  )  ;  et  encore  ce  misérable  solde  ne  leur  est-il  pas  plus  payé  que  ne 
le  sont  en  Espagne  tous  les  traitemens  que  l'employé  ne  perçoit  pas  lui- 
même,  comme  ceux  des  douanes  et  des  octrois.  A  chaque  instant,  dans  les 
villes  d'Espagne,  vous  rencontrez  dans  la  rue  d'anciens  moines,  d'anciennes 
religieuses  qui  tendent  la  main  pour  vous  demander  l'aumône;  la  plupart 
d'entre  eux,  sans  ressource  aucune,  et  déshabitués  du  travail,  meurent 
littéralement  de  faim  ,  et  le  gouvernement,  par  pudeur  du  moins,  si  ce  n'est 
par  humanité,  devrait  songer  à  améliorer  leur  déplorable  position. 

Voici,  selon  moi,  comment,  dans  l'intérêt  de  l'équité  comme  dans  celui 
de  la  fortune  nationale,  cette  grande  mesure  aurait  dû  être  exécutée.  Et 
d'abord,  il  est  bon  de  savoir  que,  depuis  la  réouverture  des  couvens,  fer- 
més sous  le  règne  de  la  constitution  de  1823,  le  nombre  des  habitans  de  ces 
magnifiques  demeures  était  infiniment  réduit  :  les  plus  vastes  couvens  de  la 
Péninsule  ne  renfermaient  souvent  que  dix  à  douze  moines,  et  bien  peu  de 


REVUE   DE   PARIS. 

novices  se  présentaient  pour  les  remplacer,  car  dès-lors  la  révolution  était 
faite  dans  les  mœurs  avant  de  l'être  dans  les  lois.  Mais,  si  peu  nombreux 
qu'ils  fussent,  ces  débris  des  ordres  monastiques,  mus  par  le  sentiment  de 
la  propriété,  plus  vivace  encore  peut-être  chez  les  associations  que  chez  les 
individus,  faisaient  valoir  avec  soin  et  intelligence  leurs  vastes  propriétés 
rurales.  Il  eût  donc  été  facile,  tout  en  aliénant  la  partie  de  ces  domaines 
qui  pouvait  le  plus  aisément  trouver  des  acquéreurs,  de  conGer  la  gestion 
du  reste  à  ceux  qui  en  avaient  été  si  long-temps  propriétaires,  en  leur  attri- 
buant jusqu'à  leur  mort  la  jouissance  de  l'usufruit,  sauf  une  redevance  qui 
eût  augmenté  sans  cesse  à  mesure  qu'eût  diminué  le  nombre  des  ayant- 
part.  Il  eût  suffi  d'interdire  toute  réception  de  novices  pour  être  assuré, 
qu'au  bout  de  vingt  à  trente  ans,  tout  vestige  de  l'institution  eût  complète- 
ment disparu ,  et  ces  propriétés  améliorées  par  une  sage  gestion  et  tenues 
en  quelque  sorte  en  fermage  par  les  propriétaires  eux-mêmes,  eussent  peu 
à  peu  toutes  fait  retour  dans  les  mains  du  gouvernement. 

Qu'cst-il  arrivé,  au  contraire?  C'est  que  la  portion  de  ces  domaines, 
qu'ont  achetée  des  particuliers ,  s'est  vendue  à  vil  prix ,  comme  je  le  tiens  à 
Cordoue  de  ceux-là  même  qui  les  ont  achetés.  Le  reste,  entre  les  mains 
de  curateurs  infidèles  ou  négligens ,  demeure  pour  ainsi  dire  en  jachère  ;  le 
paysan,  qui  naguère,  quand  il  n'avait  pas  de  pain,  en  trouvait  à  la  porte  de 
ces  couvens,  gagne  misérablement,  en  louant  son  travail,  sa  journée  de 
12  à  15  sous,  et  quelquefois  beaucoup  moins,  et  meurt  de  faim  à  côté  des 
immenses  propriétés  que  viennent  encore  d'agrandir  les  dépouilles  des  mo- 
nastères. Tel  est  le  déplorable  état  de  choses  que  la  révolution  espagnole 
pouvait  et  devait  changer  et  qu'elle  a  laissé  subsister.  Il  en  résulte  que 
l'homme  du  peuple,  véritable  paria  condamné  à  mourir  de  faim,  comme 
le  paysan  lombard,  sur  le  plus  riche  territoire  du  monde,  ne  tient  par 
aucune  racine  au  sol,  ni  par  aucun  intérêt  à  l'ordre  public.  Sans  regretter 
ce  qui  n'est  plus,  il  n'a  aucune  affection  pour  ce  qui  existe.  Il  est  à  qui 
voudra  l'acheter  et  surtout  le  nourrir,  et,  s'il  ne  se  jette  pas,  avec  tout 
l'emportement  de  son  caractère,  dans  la  chanceuse  carrière  des  révolutions, 
c'est  que  toutes  celles  qu'il  a  subies  lui  ont  si  peu  profilé,  que,  comme 
l'une  de  la  fable,  il  ne  voit  pas  clairement  ce  qu'il  gagnerait  à  changer  de  bât. 

Rosseelw-Saint-Hilaire. 


LES 


JURANDES  MODERNES.1 


C'est  sous  Philippe-Auguste  qu'éclata  le  plus  grand  mouvement 
municipal  du  moyen-âge.  Alors  finissait  la  gestation  que  la  féodalité 
avait  faite  des  races  esclaves. 

Ce  fut  aussi  sous  Philippe-Auguste  que  se  formèrent  les  jurandes, 
ces  sœurs  jumelles  des  communes.  Déblayons,  pour  bien  comprendre 
leur  histoire,  quelques  faits  qui  encombrent  leur  abord. 

Quand  l'invasion  se  présenta  sur  les  bords  du  Rhin,  toute  la  Gaule 
était  arrivée  au  régime  de  la  commune.  Le  territoire  se  divisait  en 
cent  quinze  cités ,  lesquelles  avaient  pour  chefs-lieux  cent  quinze  villes 
municipales  gouvernées  par  cent  quinze  hôtels-de-ville.  L'effort  des 
Barbares  porta  tout  entier  sur  les  villes;  en  effet,  là  étaient  les  insti- 
tutions, là  était  la  vie.  Toutes  les  villes  furent  prises ,  beaucoup  furent 
ruinées. 

L'abbé  Dubos,  Montesquieu,  M.  de  Savigny,  et  quelques  autres, 
ont  fait  des  travaux  plus  ou  moins  curieux  pour  savoir  jusqu'à  quel 
point  les  Barbares  détruisirent  le  gouvernement  romain  dans  la 

(1)  L'article  qu'on  va  lire  est  eMrait  d'un  livre  de  M.  Granier  de  Cassasnac,  qui  doii 
paraître  cette  semaine  chez  l'éditeur  Desrez,  rue  Saint-George,  lt ,  sous  le  titre  de  :  His- 
toire des  classes  ouvrières  cl  des  classes  bourgeoises.  Ce  livre  est  de  nature  à  attirer  l'at- 
tention du  public  par  la  nouveauté  des  questions  qu'il  traite,  et  par  l'inattendu  des  solu- 
tions qu'il  propose.  Nous  l'examinerons  dès  qu'il  aura  paru.. 


124-  REVUE   DE   PARIS. 

Gaule.  A  notre  avis,  tous  ces  historiens  se  sont  trompés,  parce  qu'ils 
ont  posé  la  question  sur  une  base  fausse.  En  effet,  par  le  gouverne- 
ment de  la  Gaule  sous  les  Romains,  ces  historiens  ont  entendu  quel- 
que chose  qui  n'était  qu'une  partie,  qu'une  faible  partie  de  ce  gou- 
vernement. Ils  ont  entendu  l'action  qu'exerçait,  au  nom  des  empe- 
reurs, le  préfet  du  prétoire  du  diocèse  des  Gaules,  par  l'intermé- 
diaire de  son  vicaire,  de  ses  dix-sept  gouverneurs,  de  ses  cent  quinze 
comtes,  et  de  ses  quatre  trésoriers  généraux  pour  les  finances  de 
la  province.  Or,  nous  le  répétons,  l'action  de  tous  ces  officiers  ne 
constituait  qu'une  partie  du  gouvernement,  une  partie  accessoire; 
ils  liaient  la  Gaule  à  Rome  ou  à  Constantinople,  voilà  tout;  mais  ils  ne 
la  gouvernaient  pas. 

Ce  qui  gouvernait  la  Gaule ,  c'étaient  les  conseils  municipaux,  les 
curies.  En  effet,  les  quatre  trésoriers  généraux  recevaientles impôts; 
mais  qui  les  levait  et  qui  en  répondait?  les  conseillers  municipaux, 
les  curiales.  Les  dix-sept  gouverneurs  commandaient  les  troupes; 
mais  qui  les  mettait  sur  pied  et  qui  les  payait?  les  curiales.  Les 
comtes  présidaient  les  tribunaux;  mais  qui  les  composait,  qui  en 
étudiait  les  causes  et  qui  en  formulait  les  jugemens?  les  curiales.  Le 
gouvernement  réel  de  la  Gaule,  sous  les  Romains,  résidait  donc  en- 
tièrement dans  les  municipalités;  les  comtes,  les  gouverneurs,  les 
trésoriers  généraux,  le  préfet  du  prétoire,  ne  faisaient  que  rapporter 
les  résultats  de  ce  gouvernement  à  l'empereur,  et  timbrer  en  quelque 
sorte  la  province  à  ses  armes. 

Alors  la  question  de  savoir  si  les  Barbares  ont  détruit  le  gouver- 
nement romain  dans  la  Gaule  se  réduit  à  celle-ci  :  les  Barbares  ont-ils 
détruit  les  municipalités? 

Tosée  en  ces  termes,  la  question  cesse  d'en  être  une;  oui,  les 
Barbares  ont  détruit  le  gouvernement  romain  dans  la  Gaule,  car  ils 
ont  détruit  la  colonne  qui  portait  cet  édifice,  l'ame  qui  animait  ce 
corps.  Qu'importe  après  cela  que  les  empereurs  aient  aftecté  de  ne 
pas  savoir  que  la  Gaule  n'était  plus  sous  la  domination  romaine,  et 
qu'Anastase  ait  conféré  à  Clovis  les  pouvoirs  de  préfet  du  prétoire, 
et  lui  ait  envoyé  la  robe  de  patrice?Cela  prouve-t-il  que  cette  dignité 
eût  une  valeur  réelle  dans  une  province  où  les  véritables  soutiens 
du  gouvernement  avaient  péri,  où  les  municipalités,  c'est-à-dire  le 
pouvoiqui  répondait  de  l'impôt,  qui  fournissait  les  troupes,  qui 
rendait  la  justice,  avaient  été  dispersées?  Qu'aurait  fait  de  la  Gaule 
J'empereur  Anastase  lui-même,  sans  impôts,  sans  soldats  et  sans 
tribunal? 


REVUE    DE   PARIS.  125 

Oui,  les  Barbares  de  l'invasion  détruisirent  le  gouvernement  ro- 
main dans  la  Gaule,  parce  qu'ils  y  détruisirent  les  municipalités.  Or, 
il  résulte  de  ceci  pour  les  jurandes  modernes  deux  conséquences  que 
nous  allons  déduire,  et  qui  nous  ouvriront  leur  histoire. 

Premièrement,  en  détruisant  les  municipalités,  les  Barbares  dé- 
truisirent les  jurandes ,  car  jurande  et  municipalité  sont ,  dans  l'his- 
toire ancienne  et  dans  l'histoire  moderne,  deux  faits  qui  ne  se  sépa- 
rent jamais.  En  ruinant  Spire,  Worms,  Strasbourg,  Beims,  Amiens, 
Arras,  Tournay,  la  cité  des  Montas  et  toutes  les  villes  des  deux 
Aquitaines,  de  la  Novempopulanie,  de  la  Lyonnaise  et  de  la  Nar- 
bonnaise,  que  pouvaient  faire  les  jurandes  qui  avaient  leurs  sièges 
dans  ces  villes,  si  ce  n'est  se  disperser  et  périr?  D'ailleurs,  qu'avaient 
à  faire  de  ces  associations  industrielles  et  sédentaires  des  peuples 
nomades,  vivant  presque  sous  la  tente,  et  composés  exclusivement 
de  deux  espèces  d'hommes,  les  nobles  et  les  esclaves,  sans  les 
hommes  de  race  affranchie,  qui  formaient  précisément  les  jurandes 
du  monde  romain? 

Secondement,  en  détruisant  les  jurandes  avec  les  municipalités,  les 
Barbares  les  détruisirent  de  la  même  manière,  c'est-à-dire  imparfaite- 
ment et  graduellement.  Les  Francs,  les  Bourguignons  ,  les  Saxons , 
les  Visigoths ,  ne  mirent  et  n'eurent  jamais  l'idée  de  mettre  de  la 
logique  dans  leur  destruction;  ils  se  jetèrent  brutalement,  en  sol- 
dats, à  travers  la  civilisation  gallo-romaine,  et  ce  qui  put  s'en  sauver, 
se  sauva.  Ainsi  quelques  villes,  principalement  celles  qui  se  trou- 
vaient être  en  même  temps  que  capitales  de  cité,  capitales  de  diocèse, 
réussirent,  par  l'influence  de  l'évêque  et  par  le  respect  qu'obtenait 
l'Église,  à  conserver  quelques  débris  de  leur  gouvernement  muni- 
cipal. Lorsque  l'édit  de  Moulins  retira  aux  municipalités  du  royaume 
la  juridiction  en  matière  civile,  les  hôtels-de-ville  de  Beims,  de  Tou- 
louse, de  Boulogne  et  d'Angoulême  résistèrent,  en  alléguant  et  en 
prouvant  qu'ils  avaient  cette  juridiction  depuis  les  Bomains.  C'est 
pour  cela  que  M.  Baynouard  et  M.  de  Savigny  ont  relevé  un  grand 
nombre  de  titres  établissant  que  les  municipalités  n'avaient  pas  péri 
d'une  manière  absolue,  dans  la  Gaule,  par  suite  de  l'invasion. 

Eh  bienl  c'est  encore  pour  les  mêmes  motifs  qu'on  trouve,  pen- 
dant le  moyen-âge,  bien  long-temps  avant  l'établissement  connu  des 
jurandes,  des  traces  de  corporations  mystérieuses,  que  l'historien  ne 
sait  à  quoi  rattacher.  Ce  sont  quelques  enfans  perdus  du  vaste  sys- 
tème des  jurandes  romaines,  que  les  Barbares  de  l'invasion  n'ont 
pas  aperçus  dans  leur  coin,  et  qui  y  ont  vécu  d'une  vie  pauvre  et 


126  REVUE    DE    PARIS. 

maladive,  privés  d'air  et  de  soleil ,  c'est-à-dire  privés  d'affranchisse- 
mens  pour  s* alimenter,  semblables  à  ces  municipalités  tronquées  et 
invalides,  plus  mortes  que  vivantes ,  qu'il  faut  longuement  et  minu- 
tieusement chercher  dans  les  chartes  de  la  première  et  de  la  seconde 
Tace,  et  dont  on  a  besoin  de  savoir  l'histoire,  la  chute  et  les  mal- 
heurs, pour  reconnaître  en  elles  ce  qu'Aulu-Gelle  appelait  «  de  pe- 
tites Romes  faites  à  l'image  de  la  grande.  » 

Il  y  a  donc  dans  l'histoire  du  moyen-âge  deux  espèces  de  jurandes , 
comme  il  y  a  deux  espèces  de  communes  ;  ce  sont  d'abord  les  ju- 
randes romaines  qui  finissent,  et  dont  on  trouve  par-ci  par-là  les 
tronçons;  ce  sont  ensuite  les  jurandes  françaises,  qui  naissent,  ou 
plutôt  qui  se  développent  sous  Philippe-Auguste,  et  qui  s'organisent 
à  partir  de  saint  Louis. 

Ainsi  les  débris  des  jurandes  romaines  se  reconnaissent ,  entre 
autres  titres ,  à  un  capitulaire  de  Dagobert  II,  de  l'année  630,  con- 
cernant l'organisation  des  boulangers;  à  un  autre  capitulaire  de 
Charlemagne,  de  l'année  800,  et  portant  que  la  corporation  des  bou- 
langers doit  être  tenue  au  complet  dans  les  provinces  ;  à  un  passage 
de  l'édit  de  Pistes,  de  l'année  864,  concernant  le  corps  des  orfèvres  ; 
enfin ,  à  ce  que  Ducange  rapporte  sur  le  rcx  arcariorum ,  le  rcx  ar- 
balcslariorum  ,  le  rex  merceriurum ,  le  rcx  alatariorum,  le  rcx  jug  lato- 
rum  y  et  le  rex  mïnutcllorum.  En  outre ,  la  corporation  moderne  des 
boulangers  de  Paris  paraît  avoir  été  greffée  sur  l'ancienne  corpora- 
tion romaine,  car  elle  était  sujette  à  un  droit  de  hauban  ,  consistant 
en  un  muid  de  vin  payé  par  an  au  roi ,  et  ce  droit  se  trouve  men- 
tionné dans  le  capitulaire  de  Dagobert  II ,  de  l'année  630,  et  dans 
un  capitulaire  de  Charlemagne,  de  l'année  803. 

Les  jurandes  se  développaient  toujours  parallèlement  avec  les  com- 
munes; elles  étaient  deux  associations  de  même  origine,  de  même 
nature,  presque  de  même  but.  C'est  donc  dans  les  villes  qu'il  faut 
chercher  les  jurandes,  c'est-à-dire  là  où  les  races  affranchies  se 
réunissent  en  communes.  Or,  quoique  la  plupart  des  communes  diffè- 
rent entre  elles  par  quelque  article  de  leur  organisation  intérieure, 
et  que  les  jurandes  de  chaque  ville ,  faites  au  point  de  vue  des  per- 
sonnes et  des  choses  de  cette  ville ,  offrent  toujours  quelque  chose 
de  propre  et  d'individuel,  cependant  les  unes  et  les  autres  de  ces 
deux  espèces  d'associations  étaient  jetées  dans  un  moule  à  peu  près 
uniforme ,  et  l'on  peut  dire  qu'il  suffit  de  savoir  une  commune  et 
une  jurande  pour  savoir  toutes  les  communes  et  toutes  les  jurandes. 
Nous  allons  donc  nous  borner  à  exposer  en  détail  l'organisation  des 


REVUE  DE   PARIS.  127 

jurandes  qui  se  formèrent  dans  la  commune  de  Paris,  ce  qui  ne  lais- 
sera pas  que  d'être  au  fond  l'exposé  de  toutes  les  jurandes  mo- 
dernes. 

C'est  de  l'année  1*258,  sous  le  règne  de  saint  Louis,  que  date  le 
premier  titre  écrit  et  officiel  sur  les  jurandes  de  Paris.  C'est  l'ordon- 
nance d'Etienne  Boileau ,  garde  de  la  prévôté,  connue  sous  le  nom 
de  registre  des  métiers  et  marchandises.  Pour  bien  faire  com- 
prendre la  situation  de  ces  jurandes  par  rapport  au  gouvernement, 
il  nous  faut  dire  quelques  mots  des  divers  pouvoirs  qui  régissaient 
la  ville  de  Paris  au  moyen-âge. 

Paris  avait  une  commune,  c'est-à-dire  le  droit  de  se  gouverner 
lui-même.  Le  siège  de  ce  gouvernement,  c'était  l'Hôtel-dc-VilIc  ,  qui 
portait  primitivement  le  nom  de  Parloir  aux  Bourgeois.  Les  habitans 
de  Paris  se  divisaient,  comme  en  toute  ville  communale,  en  bourgeois 
et  en  manans;  les  bourgeois  étaient  ceux  qui  étaient  inscrits  au  rôle 
municipal,  et  qui  jouissaient  du  droit  de  commune;  les  manans 
étaient  ceux  qui  avaient  leur  domicile  dans  la  ville,  sans  participer 
a  ses  privilèges. 

Le  gouvernement  de  la  ville  résidait  dans  le  conseil  municipal,  et 
il  avait  pour  chef  suprême  un  magistrat  qui  ne  portait  pas  le  nom  de 
maire,  comme  dans  la  plupart  des  communes,  mais  celui  de  prévôt 
des  marchands.  Voici  la  raison  historique  de  cette  spécialité  de  déno- 
mination. 

11  y  avait  à  Paris,  du  temps  de  Tibère,  un  comptoir  romain  appar- 
tenant à  la  corporation  générale  des  bateliers  de  l'empire.  Ces  bate- 
liers faisaient  le  commerce  de  la  rivière,  et  ce  furent  leurs  statuts  qui 
servirent  de  base  à  la  charte  coutumière  de  la  commune  de  Paris,  car 
cette  charte  ne  fut  écrite  qu'en  1411.  Du  reste,  en  1170,  Louis-le- 
•leunc,  en  parlant  de  la  coutume  de  Paris ,  l'appelait  antique.  La  com- 
mune de  Paris  eut  donc  cela  de  spécial  dès  son  origine,  qu'elle  fut 
une  association,  une  commune  de  marchands,  ce  qui  fit  donner  à 
son  premier  magistrat  le  nom  de  prévôt  des  marchands,  au  lieu  du 
nom  de  maire,  qui  était  plus  habituel. 

Cependant  la  ville  de  Paris  ne  renfermait  pas  seulement  la  sei- 
gneurie de  la  commune ,  elle  renfermait  encore  la  seigneurie  du  roi. 
La  seigneurie  du  roi  était  du  titre  de  vicomte,  et  elle  était  sous  la 
garde  d'un  lieutenant  du  roi,  qui  portait  le  nom  de  prévôt  de  Paris. 
Il  ne  faut  donc  pas  confondre  le  prévôt  des  marchands  avec  le 
prévôt  de  Paris;  le  premier  était  un  magistrat  municipal,  le  second 


128  REVUE   LE    PARIS. 

était  un  officier  du  roi,  et,  par  conséquent,  leurs  juridictions  étaient 
parfaitement  distinctes  et  séparées. 

Etienne  Boileau,  qui  rédigea,  en  1258,  les  statuts  des  jurandes, 
était  prévôt  de  Paris;  c'est-à-dire  que  les  jurandes  reçurent  leur 
institution  du  pouvoir  royal,  à  l'imitation  des  jurandes  romaines,  à 
partir  du  règne  de  Trajan. 

Lorsque  Etienne  Boileau  rédigea  les  statuts  des  jurandes,  elles 
existaient  déjà  depuis  fort  long-temps.  Philippe -Auguste  est  cité  en 
plusieurs  endroits  du  Registre,  notamment  au  titre  premier,  comme 
ayant  réglé  les  métiers.  L'ordonnance  prévùtale  de  l'année  1258  ne 
créa  donc  pas  les  jurandes;  elle  les  coordonna  seulement  par  rapport 
au  pouvoir  royal,  et  le  principal  de  l'œuvre  d'Etienne  Boileau  con- 
sista à  réunir  dans  un  seul  corps  les  coutumes  particulières  à  chaque 
métier,  dont  la  plupart  n'avaient  probablement  jamais  été  écrites. 

Le  Registre  des  métiers  contient  les  statuts  de  cent  professions 
industrielles;  leur  seul  énoncé  constitue  une  sorte  de  sommaire  de 
l'industrie  française  au  xni'  siècle. 

Si  l'on  voulait,  avant  d'aller  plus  loin,  chercher  quels  points  de 
ressemblance  les  jurandes  françaises  pouvaient  avoir  avec  les  ju- 
randes romaines,  il  faudrait  les  considérer  par  rapport  au  chef  de 
l'état,  par  rapport  aux  personnes  qui  en  faisaient  partie,  et  par  rap- 
port à  elles-mêmes. 

Considérées  par  rapport  au  chef  de  l'état,  les  jurandes  françaises 
se  divisent,  au  xme  siècle,  en  deux  catégories.  La  première  com- 
prend celles  qui  avaient  besoin  d'autorisation,  la  seconde  celles  qui 
n'étaient  tenues  qu'à  se  conlormer  aux  coutumes  de  la  profession. 
Les  jurandes  romaines  ne  se  trouvèrent  jamais  dans  une  condition 
analogue,  car  nous  avons  vu  qu'elles  furent  toutes  libres  en  se  con- 
formant aux  lois,  jusqu'à  Trajan,  et  qu'à  partir  de  ce  prince,  elles 
furent  toutes  soumises  à  l'autorisation  préalable.  Du  reste ,  cette 
division  des  jurandes  semble  avoir  été  fort  arbitraire,  ou  du  moins 
il  semble  impossible  d'en  trouver  aujourd'hui  les  raisons  théoriques, 
s'il  en  existe.  Ainsi,  tantùt  il  y  a  des  professions  d'une  grande  im- 
portance qui  sont  libres,  comme  celle  d'orfèvre,  et  des  professions 
d'une  importance  médiocre  qui  ont  besoin  d'être  autorisées,  comme 
celle  de  maréchal;  tantôt,  au  contraire,  il  y  a  des  professions  de- 
grande  conséquence  qui  ont  besoin  de  l'autorisation  royale ,  comme 
celle  de  boulanger,  et  d'autres  de  moindre  conséquence  qui  ne  sont 
soumises  qu'aux  coutumes  du  métier,  comme  celle  de  cordier.  Nous 


REVUE   LE    PARIS.  129 

n'avons  remarqué  qu'une  seule  espèce  de  jurandes  qui  soient  tou- 
jours soumises  à  l'autorisation  ;  ce  sont  celles  qui  constituent  presque 
des  fonctions  publiques ,  comme  la  profession  de  crieur,  de  mesu- 
reur de  blé,  de  jaugeur. 

La  situation  des  métiers  ou  professions  libres  était  fort  simple; 
celui  qui  voulait  y  entrer  le  pouvait,  en  remplissant  trois  conditions  : 
la  première,  de  savoir  le  métier;  la  seconde,  d'avoir  le  capital  néces- 
saire [s'il  a  de  quoi,  comme  dit  le  Registre  );  la  troisième,  de  se  sou- 
mettre aux  coutumes  qui  régissaient  la  jurande.  Moyennant  ces  trois 
conditions,  les  métiers  n'avaient  donc  pas  de  limites  dans  leur 
nombre. 

Les  professions  autorisées  étaient  de  deux  sortes,  celles  qui  obte- 
naient l'autorisation  du  prévôt  de  Paris,  et  celles  qui  l'obtenaient  du 
prévôt  des  marchands,  c'est-à-dire  celles  qui  dépendaient  de  l'au- 
torité royale  et  celles  qui  dépendaient  de  l'autorité  municipale.  Ces 
dernières  se  bornaient  à  trois,  qui  étaient  celle  de  mesureur  de  blé, 
celle  de  crieur  et  celle  de  jaugeur. 

Naturellement,  la  nécessité,  pour  de  certaines  professions,  d'être 
autorisées,  en  limitait,  ou  tout  au  moins  en  restreignait  le  nombre, 
ce  qui  les  élevait  à  la  condition  de  charges  héréditaires  et  aliénables 
à  prix  d'argent,  pourvu  toutefois  que  l'héritier  ou  l'acquéreur  rem- 
plît les  conditions  du  métier.  Ceci  est  expressément  consigné  dans 
plusieurs  titres  du  Registre,  notamment  dans  le  titre  L,  relatif  aux 
tisserands  de  drap. 

Tour  obtenir  d'être  autorisé  à  embrasser  une  profession,  il  fallait, 
selon  la  nature  de  cette  profession,  présenter  requête  ou  au  prévôt 
des  marchands,  à  l'IIôtel-de-Ville,  ou  au  prévôt  de  Paris,  au  Châtelet. 
Alors  on  payait  un  droit  en  argent ,  on  était  examiné  par  les  gardes 
du  métier,  et,  si  l'on  était  admis,  on  était  installé  après  avoir  prêté 
serment. 

Considérées  par  rapport  aux  personnes  qui  en  faisaient  partie,  les 
jurandes  françaises  avaient  encore  moins  de  ressemblance  avec  les 
jurandes  romaines.  A  partir  de  Constantin,  celles-ci  avaient  formé 
une  espèce  de  corps  nécessaire,  imprimant  un  caractère  indélébile,  et 
tous  ceux  qui  y  étaient  une  fois  entrés  n'en  pouvaient  plus  sortir,  ni 
eux,  ni  les  leurs,  ni  leurs  personnes,  ni  leurs  biens.  Aucun  principe 
semblable  ne  se  remarquait  dans  les  jurandes  françaises.  Les  mem- 
bres qui  y  entraient  en  pouvaient  toujours  sortir,  et  quoique  chaque 
profession  possédât  un  fonds  commun  et  une  caisse  générale ,  le 
patrimoine  des  associés  demeurait  complètement  libre  et  invariable- 


130  REVUE   DE   PARIS. 

ment  distinct.  Ce  caractère  particulier  aux  jurandes  du  moyen-âge, 
de  laisser  toute  liberté  de  retraite  à  leurs  membres,  ne  tient  pas 
même  à  ce  qu'elles  n'étaient  pas  liées,  comme  les  jurandes  romaines, 
au  système  administratif  du  royaume,  car  saint  Louis  et  ses  succes- 
seurs se  servirent  des  corporations  pour  lever  les  impôts;  mais  r'a 
été  le  propre  des  diverses  institutions  des  anciens,  entachées  d'un 
esprit  de  fatalité  ou  de  solidarité  absolue,  de  s'en  dépouiller  en 
entrant  dans  les  temps  modernes.  On  en  peut  citer,  pour  exemples 
mémorables,  les  jurandes  et  les  curies. 

Il  y  a  pourtant  une  exception  à  faire  dans  ce  que  nous  avons  dit 
sur  la  liberté  de  retraite  que  possédaient  les  membres  des  corpora- 
tions; des  faits  irrécusables  établissent  que  les  bouchers  ne  pouvaient 
pas  quitter  leur  jurande.  En  1260,  la  grande  boucherie  de  Paris 
appartenait  à  douze  familles,  lesquelles  se  trouvèrent  réduites  à 
trois,  au  bout  de  quatre  cents  années,  en  16(30.  On  comprend  sans 
peine  comment  les  extinctions  avaient  enrichi  les  survivans.  Or,  vers 
le  milieu  du  xve  siècle,  les  bouchers  voulurent  se  retirer  de  la  cor- 
poration, ou  du  moins  louer  leurs  étaux  à  d'autres;  alors  intervint 
un  arrêt  du  parlement,  du  2  avril  1465,  qui  les  força  d'occuper  leurs 
étaux  en  personne.  Un  siècle  plus  tard,  sur  de  nouvelles  instances, 
cette  décision  fut  conflrmée  par  un  autre  arrêt  du  parlement,  du  i 
mars  de  l'année  1557. 

Il  ne  faudrait  pas  néanmoins  s'exagérer  la  valeur  de  ce  fait,  tout 
réel  qu'il  soit,  dans  l'histoire  générale  des  jurandes.  Il  est  certain 
qu'il  constitue  une  véritable  exception.  D'ailleurs  ,  il  est  nécessaire 
d'ajouter  que  cette  exception  n'est  que  relative  à  l'époque  où  elle  se 
manifeste;  car,  sous  la  première  et  même  sous  la  seconde  race,  il 
existait  encore  quelques  jurandes  romaines ,  lesquelles  étaient  régies 
par  les  principes  du  droit  romain.  Un  capitulaire  de  Charlemagne, 
sous  la  date  de  l'année  800,  ordonnait  aux  juges  de  province  de 
tenir  la  main  à  ce  que  les  boulangers  fussent  toujours  au  complet.  Le 
principe  de  solidarité  absolue  qui  pèse  encore  sur  les  bouchers  au 
xve  siècle,  n'est  donc,  comme  nous  disions,  étrange  que  pour  son 
époque,  et  il  prouve  seulement  que  les  traditions  romaines  ont  pé- 
nétré plus  avant  qu'on  ne  le  croit  à  travers  quelques  spécialités  de 
notre  histoire. 

On  trouve  dans  les  jurandes  modernes  un  élément  qui  manque 
totalement  aux  jurandes  antiques,  et  qui  veut  être  traité  à  part;  ce 
sont  les  apprentis. 

Les  jurandes  antiques  n'avaient  pas  d'apprentis,  par  la  raison  bien 


REVtJE    DE   PARIS.  131 

simple  que  les  ouvriers  qu'elles  employaient  étaient  des  esclaves. 
De  là,  l'absence  complète,  dans  le  droit  romain,  de  réglemens  sur 
l'apprentissage,  sur  le  chef-d'œuvre  et  sur  l'admission  dans  la  maî- 
trise. 

Les  jurandes  modernes ,  au  moins  à  partir  de  l'ordonnance  prévo- 
tale  de  1258,  qui  est  leur  première  charte  d'organisation,  n'ont  ja- 
mais employé  que  des  ouvriers  libres  ;  aussi  bien  les  esclaves  com- 
mençaient-ils à  devenir  rares  à  cette  époque. 

Les  apprentis  se  divisaient  en  deux  classes,  les  fils  de  maîtres  et 
les  étrangers.  Il  y  avait  entre  ces  deux  espèces  d'apprentis  cette  dif- 
férence profonde,  que  le  nombre  des  premiers  était  illimité,  et  que 
le  nombre  des  derniers  était  limité.  Ajoutons  que  les  01s  de  maîtres 
qui  n'étaient  pas  enfans  légitimes,  ou  nés  de  loijal  mariage,  comme  dit 
le  registre  des  métiers,  étaient  de  tout  point  assimilés  aux  étrangers. 

C'est  une  part  fort  importante  des  lois  intérieures  des  jurandes  que 
celle  qui  règle  la  condition  du  travail  des  apprentis ,  et  on  le  conçoit 
sans  peine,  quand  on  se  dit  que  l'apprentissage  était  l'école  des  maî- 
tres, et  que  nul  n'arrivait  au  premier  rang  sans  avoir  franchi  régu- 
lièrement tous  les  degrés  de  la  hiérarchie.  Il  paraît,  sans  pouvoir 
trouver  la  raison  de  ce  fait,  que  les  maîtrises  se  divisaient  comme  en 
deux  catégories  par  rapport  aux  apprentis,  les  unes  en  admettant  un 
nombre  indéûni,  les  autres  en  admettant  un  nombre  très  borné.  Pour 
tomber  dans  l'exemple,  la  profession  de  drapier  et  de  crépinier  en 
soie,  de  batteur  d'or  et  d'argent  en  feuilles,  de  patenôtrier  d'ambre 
ou  de  corail,  étaient  de  celles  qui  n'admettaient  qu'un  nombre  res- 
treint d'apprentis;  celles  de  batteur  d'or  et  d'argent  en  fils,  de  bat 
teur  d'étain,  de  haubergier,  étaient  de  celles  qui  en  admettaient;! 
volonté.  Dans  les  professions  où  le  nombre  des  apprentis  était  borné, 
les  maîtres  n'en  pouvaient  ordinairement  prendre  qu'un ,  assez  sou- 
vent deux  ,  quelquefois,  mais  rarement,  trois.  Les  fileuses  de  soie  à 
grands  fuseaux  étaient  dans  ce  dernier  cas  ;  les  orfèvres  n'avaient 
qu'un  apprenti;  les  couteliers  en  avaient  deux. 

En  général,  il  y  avait  deux  conditions  auxquelles  devaient  se 
soumettre  tous  les  apprentis;  ils  s'engageaient  à  servir  le  maître  pen- 
dant un  temps  fixe,  et  ils  lui  payaient  pour  l'apprentissage  une  cer- 
taine somme  d'argent. 

Un  apprenti  orfèvre  entrant  en  métier  devait  y  demeurer  dix  ans; 
un  apprenti  cordier,  quatre  ans;  un  apprenti  coutelier,  six  ans  ;  un 
apprenti  boîtier,  sept  ans;  un  apprenti  bouclier,  huit  ans.  Le  salaire 
payé  pour  l'apprentissage  variait  aussi;  l'apprenti  boîtier  payait  vingt 

9. 


132  REVUE   DE    PARIS. 

sous  parisis;  l'apprenti  patenôtrier  payait  trente  sous;  l'apprenti  dra- 
pier en  suie  payait  six  livres  parisis.  Presque  toujours,  l'apprenti 
était  libre  de  supprimer  le  salaire  en  augmentant  le  temps  de  service. 
Ainsi,  un  apprenti  drapier  en  soie  ne  payait  rien,  s'il  voulait  servir 
huit  ans  au  lieu  de  six,  l'apprenti  boîtier,  s'il  voulait  servir  huit  ans 
au  lieu  de  sept. 

Le  contrat  d'apprentissage  était  d'un  droit  si  étroit  et  si  rigoureux 
pour  l'apprenti,  que  non  seulement  il  ne  pouvait  pas  quitter  le  métier 
avant  l'expiration  du  service,  mais  encore  que  le  maître  pouvait  le 
rendre  à  un  autre  maître ,  pour  le  nombre  d'années  qui  lui  restaient  à 
servir.  Néanmoins  la  faculté  de  vendre  un  apprenti  était  précisée  et 
limitée  à  de  certains  cas  extrêmes,  comme  une  maladie  de  langueur 
du  maître,  sa  sortie  du  métier,  son  extrême  pauvreté,  ou  son  dé- 
part pour  des  pays  d'outre-mer.  L'apprenti  pouvait,  de  son  côté, 
se  racheter  à  prix  d'argent;  mais  s'il  se  rachetait  avant  l'expiration 
de  son  temps  légal  de  service,  il  n'était  pas  apte  à  recevoir  la  maî- 
trise. Si  le  maître  ouvrier  mourait,  sa  veuve  conservait  le  privilège 
de  la  maîtrise  et  gardait  l'apprenti.  Si  le  maître  n'avait  pas  d'héritiers 
qui  conservassent  sa  maîtrise,  l'apprenti  devait  se  pourvoir  devant 
les  gardes  du  métier  auquel  il  appartenait,  afin  d'avoir  un  nouveau 
maître,  et  les  gardes  en  déféraient  au  prévôt  de  Paris,  qui  faisait 
immédiatement  droit  à  la  requête. 

Lorsque  le  temps  de  leur  service  légal  était  fini,  les  apprentis  qui 
voulaient  devenir  maîtres,  faisaient  chef-d'œuvre  devant  les  gardes 
du  métier,  présentaient  requête  au  prévôt  de  Paris  ou  au  prévôt  des 
marchands  afin  d'obtenir  la  maîtrise,  en  payaient  le  droit,  et  s'éta- 
blissaient. 11  arrivait  souvent  que  les  apprentis  n'aspiraient  pas  pré- 
cisément à  la  maîtrise,  qui  entraînait  toujours  un  établissement,  et 
qui  nécessitait  une  certaine  mise  de  fonds;  alors,  une  fois  leur  ser- 
vice fini,  ils  passaient  à  l'état  de  ce  qu'on  appelait  au  xme  siècle  : 
r allez- ou  sergans;  c'étaient  des  ouvriers  libres,  allant  d'atelier  en  ate- 
lier, ou  de  ville  en  ville,  travaillant  chez  les  maîtres  pour  un  salaire. 
Dans  le  titre  II  du  Registre  des  métiers,  relatif  aux  orfèvres,  il  est 
parlé  de  ces  ouvriers,  qui  «  sachent  gaingner  cent  sols  l'an  et  leurs 
dépens  de  boire  et  de  mangier.  »  En  général,  les  maîtres  pouvaient 
î  rendre  des  sergans  ou  râliez-  autant  qu'ils  en  voulaient. 

Enfin,  il  faut  considérer  les  jurandes  françaises  en  elles-mêmes, 
c'est-à-dire  au  point  de  vue  de  leur  organisation  administrative. 

Xous  avons  déjà  dit  que  le  nombre  des  membres  des  corporations 
n'était  pas  fixé.  Ce  nombre  dépendait  des  nécessités  publiques,  et  il 


REVUE   DE   PARIS.  133 

allait  en  s'augmentant  ou  en  diminuant,  selon  la  pente  des  mœurs 
et  la  tendance  de  l'industrie.  Au  commencement  du  xvic  siècle,  la 
corporation  des  changeurs,  réduite  à  cinq  ou  six  chefs  de  famille,  se 
trouva  si  pauvre,  qu'elle  déclara  ne  pouvoir  faire  la  dépense  des 
robes  de  soie  qu'elle  devait  mettre  à  l'entrée  de  Marie  d'Angleterre, 
deuxième  femme  de  Louis  XII,  tandis  que,  soixante  ans  plus  tard, 
les  merciers  formaient  deux  mille  cinq  cents  familles,  et  que  Henri  If 
ayant  passé,  en  1557,  une  revue  générale  des  gens  de  pied  de 
Paris,  il  trouva  sous  les  armes  un  corps  de  trois  mille  merciers  par- 
faitement équipé. 

Quelque  étendue  ou  quelque  restreinte  qu'elle  fût,  toute  corpora- 
tion, considérée  en  elle-même,  avait  deux  points  de  vue;  le  point  de 
vue  administratif  et  le  point  de  vue  religieux. 

Ce  n'est  pas  une  nouveauté,  dans  l'histoire  des  jurandes,  que 
l'invocation  de  tel  ou  de  tel  saint  personnage  sous  lequel  se  plaçait 
toute  corporation  du  moyen-âge;  chez  les  païens,  les  marchands 
invoquaient  spécialement  Mercure,  les  mariniers  Neptune,  les  labou- 
reurs Cérès  et  Triptolème;  au  moyen-âge,  les  drapiers  invoquaient 
Notre-Dame,  les  épiciers  saint  Nicolas ,  les  merciers  saint  Louis,  les 
pelletiers  le  Saint-Sacrement,  les  bonnetiers  saint  Fiacre,  et  les  or- 
fèvres saint  Éloi. 

Chaque  corporation  avait  donc  deux  aspects,  l'un  religieux,  l'autre 
administratif,  et  deux  centres,  une  église  et  un  bureau.  Dans  l'église 
se  faisaient  les  cérémonies  et  les  prières  de  la  corporation;  dans  le 
bureau  se  discutaient  ses  intérêts  communs  et  ses  affaires  générales. 
Pour  reprendre  par  ordre  les  six  corps  de  Paris,  les  drapiers  avaient 
leur  confrairie  au  maître-autel  de  Saint-Pierre-des-Arcis,  et  leur 
communauté  dans  la  rue  des  Déchargeurs,  en  une  maison  dite  les  Car- 
neaux,  laquelle  appartenait,  en  1527,  à  Jean-le-Bossu ,  archidiacre 
de  Josas;  les  épiciers  avaient  leur  confrérie  aux  Grands-Augusiins, 
les  merciers  au  Saint-Sépulcre,  les  pelletiers  aux  Carmes  des  Billcttes, 
les  bonnetiers  à  l'église  Saint-Jacques-de-la-Boucherie,  les  orfèvres 
à  une  chapelle  de  la  rue  des  Deux-Portes  ;  et  quant  à  leurs  bureaux, 
les  épiciers  avaient  le  leur  au  cloître  Sainte-Opportune,  les  merciers 
dans  la  rue  Quincampoix,  les  bonnetiers  au  cloître  Saint-Jacques,  et 
les  orfèvres  rue  des  Deux-Portes. 

Les  jurandes  françaises  avaient,  comme  les  jurandes  romaines, 
une  administration  générale.  Pour  bien  en  comprendre  le  mécanisme, 
ilestnécessaireque  nous  fassions  au  préalable  une  courte  digression. 

Entre  le  xme  et  le  xvir  siècles,  il  s'opéra  dans  les  jurandes  une 


134  REVUE   DE    PARIS. 

espèce  de  mouvement  de  concentration ,  qui  consista  à  grouper  un 
certain  nombre  d'entre  elles,  sous  le  nom  de  Métiers,  autour  d'une 
jurande  maîtresse,  sous  le  nom  de  Corps.  Du  temps  de  saint  Louis, 
il  n'y  avait  donc  que  les  Métiers;  du  temps  de  Louis  XII,  il  y  avait 
les  Corps  et  Métiers. 

L'administration  primitive  des  Métiers  était  bien  moins  fixe  et  bien 
moins  régulière  que  ne  le  fut  par  la  suite  l'administration  des  Corjys. 
Il  n'est  pas  douteux  que  les  métiers  n'eussent  chacun  une  caisse,  la- 
quelle porte,  dans  les  registres,  le  nom  de  «  Boite  de  la  conflarrie;  » 
il  résulte  du  reste  d'une  donation  de  vingt-quatre  maisons,  faite  par 
Philippe-Auguste,  au  commencement  de  son  règne,  en  faveur  des 
drapiers,  et  d'une  autre  de  dix-huit  maisons,  faite  en  faveur  des 
pelletiers,  que  ces  deux  corporations,  et  probablement  toutes  les 
autres,  avaient  de  certains  intérêts  matériels  en  commun.  Les  admi- 
nistrateurs des  intérêts  généraux  de  chaque  jurande  variaient  entre 
eux  pour  le  nombre,  pour  le  mode  d'élection,  et  pour  la  durée  de 
leur  temps  d'exercice. 

Ces  administrateurs  portaient  le  nom  de  Prudhommes  ou  de  Gardes. 
La  plupart  des  métiers  en  avaient  deux;  tels  étaient,  par  exemple, 
les  cervoisiers,  les  potiers  d'étain,  les  cordiers,  les  ferriers-coute- 
liers,  les  serruriers,  les  patenôtriers  d'os,  les  fileuses  de  soie;  d'au- 
tres en  avaient  trois ,  comme  les  orfèvres  et  les  couteliers  faiseurs 
de  manches;  quelques-uns  quatre,  comme  les  foulons  ;  certains  six, 
comme  les  maréchaux  ;  un  petit  nombre  huit ,  comme  les  crépiniers 
de  lil  et  de  soie  ;  enfin  on  en  trouve  qui  en  avaient  douze ,  comme  les 
talmeliers  et  les  regrattiers  de  fruits.  Il  est  certain  que  primitivement, 
c'est-à-dire  lorsque  les  traditions  romaines  n'avaient  pas  tout-à-fait 
disparu,  et  à  l'époque  où  la  royauté  ne  s'était  pas  complètement 
immiscée  dans  les  jurandes ,  les  Prudhommes  étaient  à  la  nomination 
des  corps  ;  il  y  a  même  dans  le  Registre  plusieurs  métiers  qui  éli- 
sent encore  leurs  gardes,  comme  les  orfèvres;  mais  dans  la  plupart 
des  métiers,  les  prudhommes  étaient,  au  commencement  du  xme  siè- 
cle, à  la  nomination  du  prévôt  de  Paris,  c'est-à-dire  du  roi.  Pour 
toutes  les  corporations  dont  les  prudhommes  étaient  à  la  nomina- 
tion du  prévôt  de  Paris  ,  la  durée  des  fonctions  était  illimitée,  car  le 
prévôt  maintenait  ou  changeait  les  gardes  à  volonté.  Il  faut  pourtant 
faire  une  exception  pour  les  foulons,  dont  les  prudhommes,  par 
disposition  spéciale,  devaient  être  renouvelés  tous  les  six  mois.  Dans 
les  corporations  où  les  prudhommes  étaient  élus,  la  durée  habi- 
tuelle des  fonctions  était  d'un  an;  la  corporation  des  orfèvres  pré- 


REVUE   DE   PARIS.  135 

sentait  cette  particularité,  que  les  gardes  sortant  de  charge  n'étaient 
pas  réélus  avant  trois  ans. 

Il  nous  reste  encore  un  point  pour  épuiser  tout  ce  qu'il  est  néces- 
saire de  dire  sur  les  métiers;  c'est  la  juridiction.  On  sait  qu'au  moyen- 
âge,  époque  toute  remplie  de  petites  associations  formant  autant 
d'états  séparés  et  presque  indépendans,  les  juridictions  étaient  nom. 
breuses.  Ainsi,  l'écolier  ressortissait  à  l'Université;  le  prêtre,  à  l'offi- 
cial  de  l'évêque;  le  bourgeois,  à  l'Hôtel-de-Ville;  le  gentilhomme,  au 
roi.  Les  métiers  avaient  aussi  juridiction.  Cette  juridiction  n'était  pas 
complète,  c'est-à-dire  il  n'y  avait  pas  un  tribunal  des  métiers  où 
tout  membre  d'une  corporation  eût  le  droit  de  demander  qu'on  le 
jugeât,  pour  un  délit  quelconque,  comme  tout  écolier  avait  le  droit 
de  réclamer  la  juridiction  de  l'Université;  cela  ne  pouvait  même  pas 
être,  parce  que  tout  membre  d'une  corporation  de  Paris  était  en 
même  temps  bourgeois,  et  que  dès-lors,  cette  dernière  qualité  le 
rendait  justiciable  de  l'Hôtel-dc- Ville.  La  juridiction  des  métiers 
était  partielle,  et  elle  n'attirait  à  elle  que  les  délits  commis  contraire- 
ment aux  statuts  de  chaque  corporation. 

Eh  bien!  cette  juridiction  des  métiers  était  exercée,  ou  par  le  pré- 
vôt de  Paris,  ou  par  les  grands  officiers  de  la  couronne.  On  sait 
que  les  corporations  romaines  dépendaient  toutes  des  officiers  du 
palais;  il  en  était  de  même  pour  les  corporations  du  moyen-âge,  que 
la  royauté  avait  soumises  aux  grands  officiers  ;  ainsi,  le  grand-pane- 
tier  avait  sous  lui  les  talmeliers;  le  grand-queux,  les  poissonniers; 
le  grand-chambellan,  les  merciers,  les  drapiers,  les  fourreurs,  les  fri- 
piers ;  le  grand  -échanson ,  les  marchands  de  vin.  La  juridiction 
exercée  par  les  grands  officiers,  entraînait,  de  la  part  des  métiers, 
une  redevance  annuelle,  indépendamment  des  amendes  et  confisca- 
tions. C'est  pour  cela  que  la  maîtrise  suprême  des  métiers  formait 
une  véritable  dotation,  et  avait  mérité  d'être  conférée  en  titre  féodal. 

Telle  était  la  situation  des  métiers  vers  le  milieu  du  xme  siècle.  On 
pourrait  suivre  les  diverses  variations  qu'ils  subirent  par  la  suite, 
d'abord  dans  les  quarante  ou  quarante-cinq  ordonnances  relatives 
aux  corporations,  rendues  par  les  prévôts  de  Paris,  jusqu'au  com- 
mencement du  xivr  siècle,  ensuite  dans  les  ordonnances  royales 
rendues  jusqu'au  XVIe,  époque  où  ils  acquirent  une  assez  grande- 
fixité  dans  leur  organisation. 

C'est  dès  la  fin  du  xv,:  siècle ,  avons-nous  dit ,  qu'on  trouve  les 
corps  déjà  formés.  Sous  Louis  XII,  à  l'entrée  de  la  reine  Marie  d'An- 


136  REVUE  DE  PARIS. 

gleterre ,  il  y  en  avait  six ,  qu'on  appelait  les  six  corps  de  Paris ,  et  qui 
étaient  rangés  dans  cet  ordre  :  les  drapiers,  les  épiciers,  les  mer- 
ciers, les  pelletiers,  les  bonnetiers  et  les  orfèvres.  Henri  III  érigea 
les  marchands  de  vins  en  septième  corps,  et  leurs  lettres  patentes 
furent  confirmées  par  Henri  IV,  Louis  XIII  et  Louis  XIV;  néanmoins 
les  autres  corps  ne  voulurent  jamais  les  recevoir  dans  leurs  assem- 
blées. Du  reste,  ce  ne  fut  qu'après  une  suite  infinie  de  troubles,  de 
disputes,  de  contestations,  de  révoltes  et  de  procès,  aux  entrées  de 
Charles  V,  de  Henri  III,  de  Charles  IX  et  de  Louis  XIII,  que  l'ordre 
des  corps  fut  définitivement  arrêté,  ainsi  que  nous  l'avons  dit. 

Les  six  corps  formaient  comme  l'aristocratie  des  métiers,  en  ce 
sens  qu'ils  exprimaient  leurs  intérêts  et  qu'ils  en  étaient  la  tête.  Ils 
avalent  pour  emblème  un  Hercule  assis,  essayant  de  rompre  un  fais- 
ceau de  six  verges,  et  pour  devise  :  Vincit  concordia  fralrum.  C'étaient 
les  six  corps  qui  représentaient  l'industrie  dans  les  grandes  céré- 
monies, et  qui  en  résumaient  véritablement  toute  la  valeur  politique. 

Au  commencement  du  xvnc  siècle ,  les  six  corps  présentèrent  re- 
quête à  la  Ville  pour  avoir  des  armes  spéciales;  maître  Christophe 
Sanguin,  prévôt  des  marchands,  fit  droit  à  leur  demande,  et,  le 
27  juin  1029,  il  leur  accorda  les  armes  que  voici  : 

Les  drapiers  portaient  d'azur,  au  navire  d'argent  avec  la  bannière 
de  France,  un  œil  ouvert  en  chef,  avec  cette  légende  :  Ll  cœlera  diri- 
(jal.  Les  drapiers  étaient,  en  effet,  le  premier  corps.  D'autres  bla- 
sonnent  ainsi  leur  écusson  :  d'argent,  au  vaisseau  d'or,  à  voiles  et 
pavillon  d'azur,  voguant  sur  une  mer  de  sinople.  C'étaient,  comme 
on  voit,  des  armes  à  enquérir;  nous  n'avons  pas  trouvé  d'auteur  qui 
en  dise  la  cause. 

Les  épiciers  portaient  :  coupé  d'azur  et  d'or;  sur  l'azur,  à  la  main 
d'argent  tenant  des  balances  d'or;  sur  l'or,  à  deux  nefs  flottantes  de 
gueules,  à  la  bannière  de  France,  accompagnées  de  deux  étoiles  eu 
chef  de  gueules,  avec  cette  devise  :  Lances  et  pondéra  servant.  Les  épi- 
ciers avaient,  en  effet,  la  garde  de  l'étalon  des  poids  de  Paris. 

Les  armes  des  merciers  étaient  ;  de  sinople,  à  trois  nefs  d'argent, 
à  la  bannière  de  France,  placées  deux  et  un;  avec  un  soleil  d'or  à 
huit  rais,  entre  deux  nefs,  placé  en  chef.  Leur  devise  était  :  Tuto  orl>v 
secjuemur. 

Les  pelletiers,  qui  prétendaient  tenir  leurs  armes  d'un  duc  de 
Bourbon,  comte  de  Clermont,  grand-chambrier  de  France  en  13G8, 
portaient  :  d'azur  à  l'agneau  pascal  d'argent ,  tenant  une  bannière  de 


REVUE   DE   PARIS.  137 

gueules,  chargée  d'une  croix  d'or.  L'écu  avait  pour  support  deux 
hermines,  et  il  était  timbré  d'une  couronne  ducale. 

Les  bonnetiers,  qui  ne  devinrent  corps  que  sous  Louis  XII,  par  la 
retraite  des  changeurs,  portaient  :  d'azur  à  cinq  navires  d'argent  à 
la  bannière  de  France,  avec  un  étoile  d'or  placée  chef. 

Les  orfèvres,  confirmés  dans  leurs  privilèges  et  statuts  par  Phi- 
lippe VI,  reçurent  de  lui  leurs  armes,  en  1330.  Elles  étaient  :  de 
gueules  à  la  croix  dentelée  d'or,  cantonnée,  au  premier  et  au  qua- 
trième quartiers,  d'une  coupe  d'or;  au  deuxième  et  au  troisième, 
d'une  couronne  de  même;  le  chef  cousu  de  France.  Leur  devise  était  : 
In  sacra,  inque  coronas. 

Il  est  à  remarquer  que,  sur  six  corps,  quatre,  c'est-à-dire  les  dra- 
piers, les  épiciers,  les  merciers  et  les  bonnetiers,  avaient  des  armes 
de  concession  municipale,  ce  qui  explique  comment  la  nef  des  armoi- 
ries de  l'hôtel-de-ville  de  Paris  se  trouve  si  abondamment  dans  leur 
écusson. 

A.  Granier  de  Cassagnac. 


BULLETIN. 


Encore  huit  jours,  et  la  chambre  des  députés  se  réunira  enfin  ;  on  sera  à 
ia  veille  d'entendre  le  discours  de  la  couronne,  on  en  connaîtra  sans  doute 
déjà  l'esprit  et  la  tendance  par  quelques  heureuses  indiscrétions,  sur  les- 
quelles il  est  toujours  permis  de  compter,  dans  le  pêle-mêle  assez  étrange 
où  nous  vivons  tous  depuis  sept  ans ,  avec  un  pouvoir  dont  la  maison  est  de 
verre,  quoique  ce  n'ait  pas  toujours  été  la  maison  du  sage.  Mais  d'ici  là,  on 
en  est  réduit  aux  conjectures,  et  Dieu  sait  qu'on  ne  les  épargne  guère  :  cha- 
cun de  nous  imagine  la  sienne,  et  dès  qu'il  l'a  trouvée,  il  la  communique 
généreusement  au  public,  qui  se  détourne  un  moment  au  bruit  qui  se  fait 
autour  de  lui ,  et  continue  ensuite  son  chemin  avec  indifférence.  Encore,  s'il 
ne  s'agissait,  pour  prévoir  la  direction  du  parlement  nouveau,  que  de  de- 
viner ce  que  voudra  le  gouvernement  et  quelle  marche  il  indiquera  aux 
chambres  et  au  pays,  ce  ne  serait  pas  un  si  rude  problème  :  les  ministères, 
en  ce  temps-ci ,  nous  le  répétons  ,  habitent  un  palais  du  plus  pur  cristal,  ils 
s'en  sont  aperçus  plus  d'une  fois  à  sa  fragilité ,  et  nous  à  sa  transparence. 
Malheureusement,  il  ne  suffirait  pas  de  pénétrer  le  secret  du  pouvoir  au 
début  d'une  législature  dont  nul  ne  peut  prédire  la  destinée  avec  assurance, 
et  qui  s'ignore  elle-même;  il  faudrait  s'introduire  dans  les  demeures  ob- 
scures de  cent  cinquante  députés  presque  nouveaux,  qui  vivent  au  fond  des 
provinces  et  n'ont  pas  encore  dit  le  dernier  adieu  à  ce  bonheur  silencieux  de 
leur  foyer  domestique.  Et  puis,  lorsqu'on  serait  parvenu  jusqu'à  cet  asile  de 
la  famille ,  où  ils  ont  si  bien  caché,  la  plupart,  une  vie  laborieuse  et  modeste, 
que  leur  demanderait-on?  Ce  qu'ils  pensent,  ce  qu'ils  veulent,  ce  qu'ils  pré- 
parent pour  la  session  prochaine  !  Eux-mêmes,  en  vérité,  le  savent-ils  déjà? 
Sans  faire  injure  à  la  promptitude  de  leur  intelligence,  on  peut  mettre 


REVUE   DE    PARIS.  139 

en  doute  qu'ils  aient  été  si  vite,  et  c'est  même  rendre  hommage  à  lent- 
bonne  foi. 

Toute  chambre  nouvelle  arrive  sans  avoir  de  parti  pris  à  l'avance,  et  seu- 
lement avec  des  instincts  plus  ou  moins  confus,  qui  ont  besoin  d'être  mis  en 
présence  d'un  grave  événement  pour  se  débrouiller  tout  à  coup  et  se  ma- 
nifester au  monde,  comme  une  vive  lumière  sortant  de  la  nuée  dans  un 
orage.  Certes,  les  orages  n'ont  pas  manqué  aux  deux  premières  législatures 
émanées  de  la  révolution  de  juillet;  elles  ont  marché,  on  peut  le  dire,  elles 
ont  illuminé  leur  route  à  la  lueur  des  éclairs.  La  législature  de  1831 ,  celle 
de  Casimir  Périer,  si  ardente  et  rebelle  tout  d'abord ,  si  fermement  disci- 
plinée ensuite,  a  vu  remuer  devant  elle  toutes  les  questions,  au  dehors  et 
au  dedans;  on  lui  a  présenté,  pour  l'aider  à  se  reconnaître  et  à  se  classer, 
deux  drapeaux  tenus  par  la  même  main  énergique,  l'un  qui  lui  montrait 
une  devise  brève  et  intelligible  à  tous  pour  la  politique  extérieure,  l'autre 
qui  lui  signalait  un  but  non  moins  clair  et  précis  dans  les  difficultés  inté- 
rieures; elle  a  pu  serrer  ses  rangs  et  former  sa  majorité  à  un  double  cri 
de  ralliement  :  «  La  paix  avec  l'Europe,  l'ordre  en  France!  »  —  Pour 
la  législature  de  1834,  l'une  de  ces  deux  bannières  n'avait  plus  de  sens;  la 
question  extérieure  était  jugée,  du  moins  pour  le  moment,  et  pour  long- 
temps peut-être.  Hâtons-nous  de  le  dire,  ce  jugement  sera  réformé  un  jour 
dans  quelques-unes  de  ses  dispositions  :  il  a  dépassé  le  but  qu'on  avait  voulu 
atteindre;  mais  tel  qu'il  a  été  formulé  et  adopté  au  milieu  des  agitations 
de  la  place  publique,  il  ne  laissait  plus  à  la  législature  de  183  i  d'autre  œuvre 
à  accomplir  que  la  défaite  des  partis  soulevés  à  l'intérieur.  En  face  de  cet 
intérêt,  considérable  encore,  mais  unique,  la  majorité  s'est  maintenue  tou- 
jours forte,  mais  plus  divisée  ,  plus  incertaine,  et  dans  ces  derniers  temps, 
nous  l'avons  vue  tomber  en  poussière  quand  elle  a  eu  tout  comprimé  au  de- 
dans et  qu'elle  a  dû  replier  le  seul  drapeau  qui  lui  fût  resté  du  grand  héri- 
tage du  13  mars,  exploité  long-temps  par  de  si  mauvaises  mains. 

Aujourd'hui,  sous  quel  signe,  sous  quelle  invocation  se  placera  la  majo- 
rité nouvelle  et  inconnue  qu'il  faut  enfin  recomposer,  pour  obéir  à  la  loi 
suprême  du  système  représentatif?  A  l'intérieur ,  l'œuvre  qui  avait  été 
entreprise  dès  1831  est  achevée  autant  qu'elle  peut  l'être;  ce  qui  avait  été 
contenu  seulement  par  la  force  ,  comprimé  et  intimidé  selon  le  droit  rigou- 
reux de  la  guerre,  et  quelle  guerre  à  jamais  lamentable  !  a  été  miraculeuse- 
ment pacifié  par  l'amnistie.  Grâces  en  soient  rendues  au  cabinet  du  15  avril. 
Son  amnistie,  qu'une  politique  haineuse  et  de  mauvais  exemple  ose  bien 
appeler  encore  une  moitié  d'amnistie  ,  n'a  pas  du  moins  produit  une  demi- 
pacification.  L'ordre  a  complètement  triomphé,  la  paix  est  profonde,  il  n'y 
a  plus  rien  à  faire  contre  les  partis  violons,  après  qu'on  s'est  senti  assez  fort 
pour  les  oublier.  A  vrai  dire,  nous  ne  voyons  plus  quelle  grande  tâche  il 
nous  reste,  dans  nos  affaires  intérieures,  qui  puisse  rallier  et  unir  une  ma- 
jorité parlementaire  dans  une  pensée  commune.  Serait-ce  la  conversion  du 


liO  REVUE   DE   PARIS. 

5  pour  100  ?  Certes,  la  question  est  grave,  difficile,  elle  sera  vivement  dis- 
putée; mais  elle  n'a  pas  une  valeur  et  un  sens  politiques,  et  ce  n'est  pas  sur 
un  pareil  terrain  qu'on  peut  donner  rendez-vous  aux  opinions  diverses  d'une 
législature  qui  s'essaie  et  qui  cherche  la  mission  qu'elle  doit  remplir. 
Serait-ce  la  fureur  des  travaux  publics?  Permis  à  quelques  enthousiastes  de 
chemins  de  fer  d'imaginer  qu'une  telle  pâture  peut  suffire  à  une  grande 
nation  comme  la  France  ,  responsable  presque  à  elle  seule,  sur  le  continent, 
de  la  destinée  des  gouvernemens  ^représentatifs.  C'est  une  illusion  que  le 
ministère  ne  partage  pas ,  nous  le  croyons. 

Il  faut  un  autre  intérêt,  et  d'un  ordre  plus  élevé,  pour  servir  de  base 
à  une  majorité  qui  se  renouvelle,  mais  qui  n'est  pas  encore  faite;  si  nous 
comprenons  bien  le  vœu  de  la  France,  il  faut,  après  lui  avoir  donné  une 
sécurité  que  rien  ne  peut  plus  troubler  au  dedans,  lui  assurer  mainte- 
nant au  dehors  une  position  qui  ait  plus  de  grandeur.  Ce  vœu  national 
sera  caressé  dans  les  premiers  temps  ,  et  se  croira  satisfait  par  l'organisa- 
tion de  notre  dernière  conquête  et  l'affermissement  de  notre  puissance  en 
Afrique  :  c'est  là,  jusqu'à  un  certain  point,  agir  à  l'extérieur  et  faire  un  acte 
de  vigueur  qui  ne  retombe  pas  sur  nous-mêmes,  comme  cette  malheureuse 
énergie  de  résistance  déployée  dans  les  jours  de  l'émeute.  Et  cependant  on 
découvrira  bientôt ,  en  y  regardant  de  plus  près  ,  que  tout  ce  qui  peut  s'ac- 
complir de  grand  sur  la  terre  africaine  n'est  pas  encore  la  grandeur  véritable 
que  réclame  notre  politique  étrangère.  Sans  chercher  ici  à  tracer  par  anti- 
cipation un  programme  auquel,  comme  à  tous  les  programmes,  l'opportu- 
nité d'exécution  pourrait  manquer  par  la  stérilité  même  des  évènemens  , 
non  par  la  faute  des  hommes,  il  est  facile  d'entrevoir  néanmoins  des  faits 
extérieurs  qui  viendraient  signaler  aux  yeux  de  tous,  dans  notre  attitude 
vis-à-vis  des  puissances  européennes,  l'endroit  que  l'on  sent  faible  et  qu'on 
voudrait  carlicr,  l'endroit  qu'il  faudra  nécessairement  fortifier  un  jour  ou 
l'autre.  Alors  les  opinions,  dans  la  chambre  de  1837,  se  dessineront  forte- 
ment sur  ce  fond  nouveau,  destiné  à  les  mettre  en  relief;  alors  on  saura  si 
cette  chambre  a  reçu  une  mission  qui  lui  soit  propre  et  qui  la  distingue; 
alors  seulement  sa  vraie  majorité  sera  trouvée,  et  un  rôle  à  part  sera  assigné 
à  la  troisième  législature  de  la  révolution  de  juillet. 

En  attendant  que  le  caractère  politique  de  la  chambre  se  soit  prononcé 
avec  décision  et  qu'elle  ait  un  but  défini,  manifeste,  on  dit  et  l'on  répète, 
en  termes  assez  vagues,  qu'elle  est  centre  gauche,  que  le  centre  gauche  y 
dominera;  nous  l'avons  dit  nous-mêmes,  et  nous  ne  voulons  amender  en 
rien  nos  paroles.  Mais  qu'est-ce  à  dire?  avec  une  chambre  de  cette  couleur, 
comme  avec  toute  autre  chambre  ,  la  porte  est  ouverte  à  bien  des  éventua- 
lités, surtout  dans  les  questions  qui  touchent  à  la  politique  extérieure.  Les 
évènemens,  toujours  imprévus,  peuvent  beaucoup;  les  hommes  du  pouvoir 
peuvent  beaucoup  aussi,  selon  qu'ils  sauront  mettre  à  profit  les  évènemens, 
pour  imprimer  à  la  chambre  une  impulsion  qui  ne  lui  viendrait  pas  d'elle- 


REVUE   DE  PARIS.  141 

même.  Donc,  en  affirmant,  dès  aujourd'hui ,  que  la  chambre  est  entraînée 
en  masse  vers  la  centre  gauche,  on  constate  seulement  un  fait  désormais 
acquis  au  nouvel  état  de  choses  que  nous  espérons,  c'est  que  la  majorité 
s'accorde  pour  repousser  les  doctrinaires,  dont  le  centre  droit  est  le  refuge. 
II  est  vrai  que  c'est  déjà  un  heureux  présage  pour  une  meilleure  et  plus  digne 
politique  au  dehors,  telle  que  la  veut  M.  Mole;  car,  à  chaque  pas  que  l'on 
fait  pour  s'éloigner  des  doctrinaires  ,  on  prouve  que  l'on  a  conservé  au  fond 
du  cœur  un  noble  sentiment  qu'ils  n'ont  jamais  connu,  le  sentiment  de  la 
dignité  du  pays  et  de  son  indépendance.  Pielisez  tous  les  discours  de  M .  Gui- 
zot,  vous  n'y  rencontrerez  pas  un  mot  qui  témoigne  de  la  plus  légère  solli- 
citude pour  ce  grand  intérêt ,  supérieur  à  tous  les  autres  ;  il  ne  songe  à  l'Eu- 
rope que  pour  en  avoir  peur  et  en  faire  un  objet  de  menace  perpétuelle  à 
à  ceux  qui  l'écoutent;  toutes  les  fois  qu'il  daignese  détourner  un  moment  des 
luttes  intestines  de  la  patrie,  qui  occupent  constamment  son  esprit  et  nour- 
rissent sa  somhre  éloquence,  c'est  pour  paraphraser  le  malheureux  mot  du 
comte  Horace  Sébastiani  :  «  Si  nous  sommes  sages  !»  —  Ce  mot  étonna 
beaucoup  lorsqu'il  échappa  à  un  vieux  général  de.  l'empire,  dont  le  jeune 
courage,  à  une  autre  époque,  —  hélas!  à  vingt-cinq  ans,  —  s'était  exprimé 
tout  autrement  dans  une  brillante  ambassade  à  Constantinople;  mais  il 
n'eût  pas  étonné,  venant  du  chef  des  doctrinaires,  et  si  l'on  admire  quel- 
que chose,  c'est  que  M.  Guizot  ait  eu  le  scrupule  de  l'affaiblir,  en  se  l'ap- 
propriant par  le  vain  déguisement  de  ses  artifices  oratoires.  Quand  on  a 
débuté  dans  la  vie  publique  par  le  voyage  de  Gand,  on  est  en  droit  d'em- 
ployer hardiment  de  ces  mots-là  dans  leur  naïve  crudité.  Ce  n'est  pas 
sans  une  raison  profonde  que  l'instinct  populaire  de  toute  une  nation  pour- 
suit de  ses  méfiances  impitoyables  quiconque  est  entré  par  un  tel  chemin 
dans  la  carrière  des  honneurs,  et  quand  un  homme  d'état,  comme  M.  Gui- 
zot, est  assuré  de  ne  pas  inspirer  d'autres  sentimens  pour  sa  politique  ex- 
térieure, il  peut  du  moins  se  donner  le  mérite  et  le  plaisir  de  la  franchise. 
M.  Guizot,  à  Gand,  pour  signaler  sa  bien-venue  parmi  les  complices  de 
cette  seconde  rébellion  d'une  poignée  d'hommes  contre  le  pays,  avait  beau 
disserter,  distinguer,  comparer  la  première  émigration  à  la  seconde  ,  celle 
de  91  à  celle  de  1815,  donner  tort  à  l'une  et  raison  à  l'autre,  il  y  eut  à 
Gand  un  de  ces  généreux  royalistes  de  pure  race,  M.  de  Chateaubriand 
lui-même,  qui  d'un  souffle  renversa  tous  les  sophismes,  rétablit  d'un  seul 
mot  l'étroite  affinité  des  deux  causes  qu'on  prétendait  séparer,  et  répondit 
aux  leçons  doctorales  du  nouveau  venu  par  ces  paroles  sévères  :  «  Il  est 
étrange  d'entendre  accuser  l'émigration  par  un  homme  qui  vient  d'émigrer 
comme  nous!  »  —  Le  mérite,  en  effet,  devait  être  égal  aux  yeux  des  roya- 
listes, amis  des  Bourbons;  le  blâme  est  égal  entre  les  deux  émigrations, 
aux  yeux  des  Français  qui  n'ont  pas  quitté  le  territoire  au  moment  où  l'en- 
vahissait la  guerre  étrangère.  Il  n'y  a  qu'une  différence  :  ce  ne  fut  pas  une 
faute,  en  1845,  pour  la  dynastie  légitime  de  prendre  la  fuite  devant  le 


U2  REVUE  DE   PARIS. 

peuple  et  l'armée  qui  allaient  donner  de  nouveau  une  couronne  éphémère 
à  leur  empereur;  ce  fut  alors,  pour  les  Bourbons,  une  nécessité  de  quitter 
le  sol  français,  qui  se  dérobait  sous  leurs  pas,  et  surtout  le  calcul  fut  bon 
pour  ceux  qui  les  suivirent  dans  leur  court  exil.  Mais  cela  ne  change  rien  à 
la  moralité  de  la  cause ,  et  le  crime  est  le  même  ;  il  s'aggrave  encore  plutôt 
par  la  spéculation  qu'on  en  a  su  faire,  et  tout  cela  ne  sera  jamais  pardonné 
à  M.  Guizot.  Les  rancunes  populaires  sont  quelquefois  la  justice  de  Dieu. 

Avec  M.  Guizot,  nul  amendement  ne  serait  possible  dans  le  système  de 
politique  extérieure  qu'on  a  suivi,  en  France,  depuis  1830.  Il  est  de  ces 
hommes  qui  ont  inauguré  en  un  seul  jour  la  seule  politique  qu'il  leur  sera 
donné  de  suivre  dans  tout  le  reste  de  leur  vie ,  et  se  sont  à  jamais  enfermés, 
avec  leurs  étroites  doctrines  et  leur  petite  tribu  d'amis  ,  entre  quatre  mu- 
railles infranchissables.  Or,  c'est  notre  conviction  que  la  politique  exté- 
rieure de  la  France  a  besoin  d'être  révisée  dans  quelques  parties  faibles,  et 
elle  le  sera,  nous  nous  en  rapportons  au  profond  sentiment  de  nationalité 
qui  a  toujours  animé  M.  le  comte  Mole,  et  qui  a  fait  de  lui ,  aux  premiers 
jours  de  la  révolution  de  juillet,  un  ministre  plein  de  fermeté  devant  l'étran- 
ger. Le  centre  gauche  de  la  nouvelle  chambre  a  déjà,  selon  nous,  un  rare 
mérite,  c'est  d'être  incompatible  avec  les  doctrinaires,  et  d'avoir,  plus 
qu'aucune  autre  fraction  parlementaire,  des  droits  incontestables  à  leur 
inimitié  :  c'est  une  raison  suffisante,  à  notre  avis,  pour  souhaiter  une  alliance 
intime  entre  le  centre  gauche  et  le  ministère  du  15  avril,  même  avant  de 
savoir  s'ils  oseront  l'un  et  l'autre  tirer  tout  le  parti  possible  de  cette  alliance 
nécessaire. 

Il  semble  démontré  à  tout  le  monde,  aujourd'hui,  que  le  ministère  cher- 
chera de  préférence  ses  principaux  alliés  sur  les  bancs  du  centre  gauche, 
car  tout  le  monde  veut  en  être:  à  moins  d'avoir  été  affilié  aux  doctrinaires 
et  d'avoir  pris  patente,  de  manière  à  ne  plus  pouvoir  s'en  dédire,  il  est  bien 
peu  de  députés  qui  ne  prétendent  appartenir  au  centre  gauche.  Il  faudra 
prendre  garde  :  plusieurs  faux  frères  vont  se  glisser  sans  doute  dans  les  rangs 
du  parti  où  se  manifeste  déjà  la  force  de  la  future  majorité.  On  cite  plus 
d'un  personnage  qui,  blâmé  à  bon  droit  d'avoir  trop  aveuglément  et  trop 
long-temps  servi  les  doctrinaires,  a  voulu  rompre  avec  eux  par  des  mots 
d'une  singulière  énergie,  qu'on  ne  peut  entendre  sans  surprise.  Un  seul 
exemple  donnera  une  idée  du  mouvement  qui  s'opère.  On  raconte  qu'un 
député  de  la  Meuse,  assez  connu  à  plus  d'un  titre,  et  comme  journaliste,  et 
comme  rédacteur  de  la  fameuse  adresse  de  lS3i,  pour  n'avoir  jamais  été 
l'ami  des  doctrinaires,  rencontre  dernièrement  un  de  ces  deux  ou  trois 
candidats  à  la  vice-présidence  dont  on  a  agité  les  noms  dans  la  presse,  et  que 
le  centre  droit  ne  désavouerait  pas.  La  conversation  tombe  sur  le  sujet 
des  vice-présidences,  et  il  n'y  en  a  pas  d'autres  à  l'heure  qu'il  est,  puisque 
la  présidence  même  est  hors  de  cause.  Tout  candidat  sait,  avec  un  admirable 
instinct  naturel,  où  sont  les  voix  qui  lui  font  faute:  le  candidat  dont  il  s'agit 


REVUE    DE   PARIS.  143 

se  faisait  centre  gauche  du  meilleur  de  son  cœur,  en  reniant  les  doctri- 
naires, avec  lesquels  il  n'eût  jamais  pactisé,  si  M.  Thiers  n'avait  servi  de 
contre-poids  dans  leur  alliance;  il  rappelait  même  qu'il  avait  été  un  des 
plus  empressés  à  s'aller  jeter  presque  aux  genoux  de  M.  Thiers,  dans  un 
moment  de  crise  ,  pour  le  retenir  au  pouvoir;  enfin,  pour  témoigner  com- 
bien sont  devenus  dangereux,  selon  lui,  les  doctrinaires  et  leur  grand- 
maitre,  depuis  qu'ils  ne  sont  plus  ministres,  il  s'emporta  jusqu'à  faire  une 
triste  allusion  à  M.  de  Polignac,  auquel  Dieu  veuille  accorder  son  pardon  et 
le  repos!  — «  Ma  foi!  dit  alors  le  rédacteur  de  l'adresse  de  1834,  j'avoue  ne 
pouvoir  pas  aller  aussi  loin  que  vous!  » 

Au  reste,  chacun  est  libre  de  se  porter  candidat  où  il  veut,  et  comme  il 
veut,  aux  risques  et  périls  de  son  amour-propre.  La  chose  essentielle  pour 
nous  est  de  savoir  quels  sont  les  candidats  adoptés  par  le  ministère ,  et  s'il  a 
mis  la  main,  nous  ne  disons  pas  sur  de  vrais  amis  (qui  peut  se  flatter  d'en 
avoir  de  tels  aujourd'hui  en  politique?  ),  mais  sur  ceux  du  moins  qui  peu- 
vent lui  prêter  des  forces  nouvelles  et  un  avenir  de  quelque  durée.  Après 
MM.  Passy  et  Calmon  ,  dont  les  candidatures  ont  dû  passer  d'emblée  au  con- 
seil comme  elles  passeront  à  la  chambre,  on  a  discuté  plusieurs  noms,  en- 
tre autres  ceux  de  MM.  Duchâtel,  Benjamin  Delessert  et  Jacqueminot.  Nous 
espérons  bien  qu'aucun  d'eux  ne  sera  accepté  par  le  cabinet  du  J5  avril. 
Puisque  M.  Duchâtel  s'obstine  à  rester  ennemi  du  15  avril,  il  n'espère  pas, 
versé  comme  il  est  dans  les  principes  du  gouvernement  parlementaire,  que 
les  hommes  qui  tiennent  le  pouvoir  maintenant,  soient  assez  oublieux  du 
passé  pour  ne  pas  combattre  sa  nomination.  Quant  à  M.  Benjamin  Delessert, 
il  est  assez  occupé  par  la  surveillance  des  caisses  d'épargne  et  de  plusieurs 
autres  institutions  de  prévoyance  ou  de  charité  qui  l'honorent,  et  d'ailleurs 
il  présiderait  fort  mal  la  chambre  ,  on  en  a  déjà  fait  l'épreuve.  Pour  M.  Jac- 
queminot, il  a  plus  de  besogne  qu'il  n'en  peut  faire  ,  s'il  travaille  toujours 
à  exécuter  la  mauvaise  loi  sur  la  garde  nationale  de  Paris,  qu'il  a  obtenue 
du  ministère  et  des  chambres:  ce  n'est  pas  peu  de  chose  que  de  poursuivre 
à  outrance  les  dix  ou  quinze  mille  bisets,  sachant  vivre  et  pouvant  acheter 
un  uniforme,  mais  qui  ne  veulent  pas  s'habiller,  parce  qu'ils  ne  veulent 
pas  faire  le  service  du  guet  à  pied ,  et  qui  ont  juré ,  comme  Mirabeau  ,  de 
désobéir  à  celle  loi.  Voilà  où  l'on  en  vient,  à  la  nécessité  de  prendre  corps 
à  corps  chaque  citoyen,  pour  avoir  de  détestables  gardes  nationaux,  faute 
d'avoir  reconnu  que,  dans  une  grande  capitale  comme  Paris,  il  y  a  toute 
une  population  qui ,  par  ses  habitudes,  par  ses  goûts  de  nonchalance  et  d'a- 
venture, par  son  hostilité  politique  même,  enfin  par  son  inconsistance  et  sa 
mobilité  que  l'impôt  seul  peut  atteindre,  sera  toujours  incapable  de  faire 
utilement  un  pareil  service  et  doit  être  négligée.  On  peut  répéter  ici  avec 
plus  d'à-proposque  jamais  :  summum  jus,  summa  injuria,  ce  qui  signifie  , 
en  langage  d'élat-major,  que ,  si  l'on  est  trop  rigoureux  pour  le  service,  on 
ennuie  fort  les  soldats  citoyens,  et  que  tout  le  monde  ne  peut  pas  être  soldat 


IV*  REVUE   DE   PARIS. 

citoyen.  Quand  le  général  Jaequeminot  aura  fini  d'enrôler  celte  population 
qui  nous  est  bien  connue,  elle  lui  promet  ses  voix  pour  la  présidence  même, 
si  elle  possède  alors  des  voix  ;  et  d'ici  là ,  en  effet ,  qu'y  a-t-il  d'impossible  ! 

Un  autre  vice-président,  l'honorable  M.  Ganneron,  a,  dit-on,  justement 
attiré  sur  lui  l'attention  du  ministère,  qui  l'appuiera,  nous  aimons  à  lecroire, 
de  toute  son  influence  devant  la  Chambre.  Reste  à  trouver  le  quatrième 
vice-président  qu'on  présentera  à  l'approbation  des  députés,  si  ce  quatrième 
candidat  n'est  pas  M.  Jaequeminot.  11  est  difficile  que  le  nom  de  M.  Teste 
ne  se  soit  pas  offert  naturellement  à  la  pensée  du  cabinet  du  15  avril,  pour 
remplir  ce  vide.  M.  Teste  est  un  des  premiers  qui  ait  osé  risquer  un  grand 
sacrifice  de  tous  ses  intérêts  de  fortune  ,  —  car  nul  n'ignore  sa  belle  position 
au  barreau , —  pour  essayer  un  système  nouveau  de  politique,  avant  le 
terme  il  est  vrai,  au  10  novembre  1834,  et  en  s'exposant  à  quelques  rail- 
leries pour  une  entreprise  avortée.  Un  tel  dévouement,  car  c'en  fut  un,  mé- 
rite une  récompense.  Cependant  M.  Teste  n'a  été  appelé  à  faire  partie  du 
ministère,  ni  au  22  février,  ni  au  lô  avril;  peut-être  ne  l'a-t-il  pas  très  vi- 
vement désiré  lui-même,  depuis  qu'il  a  poussé  encore  plus  avant  sa  fortune 
au  palais,  ce  qui  nuit  toujours  à  l'avancement  politique.  C'est  bien  le  moins 
qu'on  lui  propose  et  qu'il  accepte  aujourd'hui,  dans  la  première  assemblée 
où  le  centre  gauche  parait  dominer,  une  vice-présidence,  candidature  per- 
manente à  un  portefeuille  qui  peut  bien  ne  pas  venir  encore,  que  M.  Teste 
peut  bien  ne  pas  briguer,  mais  dont  les  circonstances  feront  peut-être  une 
obligation  pour  lui  comme  pour  ceux  qui  seraient  en  position  de  le  lui  offrir. 

Pendant  que  le  ministère  du  15  avril,  qui  veut  de  bonne  foi  sonder  la 
majorité  nouvelle,  mais  qui  craint  de  se  tromper  sur  les  noms  les  plus  con- 
venables à  celte  épreuve,  hésite  encore  entre  quelques-uns,  tous  hono- 
rables en  vérité;  pendant  que  l'on  imagine  du  moins  dans  le  public  qu'il 
hésite  et  délibère,  voici  la  gauche  qui  vient  proposer  aussi  son  candidat 
pour  la  vice-présidence,  non  pas  au  ministère  précisément,  mais  au  centre 
gauche.  N'est-ce  pas  évidemment  avec  l'arrière-pensée  de  séparer  le  centre 
gauche  et  le  ministère,  avant  qu'Usaient  eu  le  temps  de  se  reconnaître  et 
de  s'entendre?  Mais  ni  l'un  ni  l'autre  ne  se  laissera  prendre  au  piège.  Le 
centre  gauche  n'ira  pas,  de  son  propre  mouvement,  se  compromettre  avec 
la  gauche,  en  appuyant  la  candidature  de  M.  Barrot,  pour  répondre  aux 
fantaisies  aventureuses  de  deux  journaux  que  M.  Barrot  lui-même  désa- 
vouera, s'il  veut  agir  sagement.  D'autre  part,  le  ministère  ne  fera  rien 
pour  pousser  à  cette  extrémité  le  ceutre  gauche,  qui,  d'ailleurs,  ne  se 
laissera  pas  entraîner  jusque-là,  quoi  qu'il  arrive;  on  ne  se  punit  pas  ainsi 
soi-même  des  fautes  d'autrui ,  qu'on  n'a  pu  empêcher. 

Et  puis,  ce  que  demande  la  presse  de  l'opposition  dynastique,  une  can- 
didature à  la  vice-présidence  pour  M.  Barrot,  est-ce  bien  dans  l'intérêt  de 
celui  qu'elle  met  en  avant  avec  cette  extrême  facililé?  Elle  avoue  bien  que 
ce  ne  serait  pas,  du  reste,  pour  M.  Barrot,  une  candidature  au  pouvoir, 


REVUE   DE   PARIS.  145 

dans  les  circonstances  présentes;  nous  le  croyons  volontiers.  Mais  est-il  par- 
faitement convenable  aux  yeux  de  l'opposition  même,  est-il  bien  dans  le  rôle 
solennel  et  un  peu  raide  de  M.  Barrot,  que,  s'il  doit  avoir  un  ministère  à 
composer  plus  tard ,  il  y  arrive  après  avoir  passé  par  de  tels  degrés?  Non; 
quand  ces  degrés  ne  devraient  pas  lui  servir  réellement  d'échelons  pour 
s'élever,  ce  sont  toujours  des  intermédiaires  bons  pour  la  foule  des  ambi- 
tions vulgaires;  ils  ne  vont  pas  à  la  nature  de  M.  Barrot,  ni  à  la  position 
qu'il  a  prise.  Il  faut,  s'il  est  appelé  un  jour  à  gouverner  son  pays,  qu'il 
franchisse  d'un  seul  bond  l'intervalle  qui  sépare  du  gouvernement  les  bancs 
de  l'opposition  :  l'entreprise  est  périlleuse  ,  mais  c'est  une  condition  inévi- 
table; l'orateur  de  la  gauche  est  un  de  ces  personnages  politiques  qui  doivent 
arriver,  comme  ils  sont  faits,  tout  d'une  pièce. 

Encore  n'arrivent-ils  pas  toujours  au  pouvoir,  et  ce  n'est  un  malheur  pour 
personne,  pas  même  pour  eux.  S'il  s'agissait,  pour  M.  Barrot,  en  ce  mo- 
ment, d'une  candidature  au  pouvoir,  nous  dirions  ce  qui  doit  l'en  tenir 
éloigné  long-temps  encore;  mais  toute  dissertation  sur  ce  point  est  inutile, 
puisque  ses  amis  ne  demandent,  en  son  nom,  qu'une  vice-présidence,  ob- 
tenue par  l'influence  du  centre  gauche ,  c'est-à-dire  tout  simplement  une 
occasion  de  troubler  la  majorité  qui  veut  se  former,  et  un  moyen  d'exclure 
le  centre  gauche  des  rangs  de  cette  majorité  qu'il  peut  dominer. 

Pendant  que  tout  ceci  se  complotte  du  côté  de  la  gauche,  qui  a  l'air  d'of- 
frir noblement  ses  services  en  prétendant  se  servir  elle-même,  les  doctri- 
naires ne  donnent  presque  plus  de  leurs  nouvelles  :  on  leur  attribue  le  projet 
de  garder  le  silence  quelque  temps ,  de  vivre  dans  la  retraite,  pour  repa- 
raître ensuite  au  grand  jour,  lorsqu'ils  auront  changé  de  nom;  ils  s'appelle- 
ront alors  les  hommes  du  centre  droit,  ils  ne  veulent  plus  être  désignés 
par  ce  terrible  nom  de  doctrinaires.  Le  détour  serait  ingénieux;  mais  c'est 
grand  dommage  qu'on  ne  puisse  se  nommer  soi-même,  ni  se  donner  un 
second  baptême  à  sa  fantaisie.  Le  public  s'est  chargé  de  ce  soin  pour  les  doc- 
trinaires; il  ne  souffrira  pas  qu'ils  se  débaptisent.  Ce  simple  mot  de  doctri- 
naires ne  signifie  rien  peut-être,  et  l'étymologie  en  est  équivoque,  mais  tout 
le  monde  le  comprend  ,  chose  singulière!  Il  restera  donc  à  ceux  qui  l'ont 
reçu;  le  public  n'administre  que  dessacremens  indélébiles. 

Au  moment  où  nous  écrivons  ceci ,  une  proclamation  du  président  de  la 
république  haïtienne  est  venue  à  propos  pour  nous  aider  à  sortir  du  vague 
des  généralités,  en  fait  de  politique  extérieure,  et  pour  signaler,  par  un 
exemple  palpable,  ce  que  nous  demandons  de  dignité  au  ministère  du 
15  avril  dans  les  relations  de  la  France  au  dehors ,  ce  qu'on  est  sûr  de  ne  pas 
lui  demander  en  vain. 

Cette  pièce  est  remarquable,  d'abord  par  la  forme  :  le  président  Boyer, 
parce  qu'il  gouverne  une  Ile  qui  a  cessé  d'être  colonie  française,  se  croit 
dispensé,  apparemment,  de  parler  français;  rien  n'est  plus  fatigant  que 
ce  style  obscur,  incorrect,  embarrassé,  qu'on  nous  permettra  d'appeler  le 
Style  nègre ,  comme  on  disait  autrefois  le  sli/lc  réfugié, 

TOME    XLVIU.      DF.CEMiiRr.  j() 


146  REVUE   DE   PARIS. 

La  proclamation  est  remarquable  aussi ,  au  fond,  par  sa  mauvaise  foi ,  qui 
est  bien  également  la  foi  nègre.  Il  n'y  a  pas  une  seule  ligne  de  ce  factum  qui 
laisse  entrevoir  la  cause  réelle  de  toutes  les  difficultés  élevées  entre  la  France 
et  Haïti ,  depuis  juillet  1830;  cette  cause  primitive ,  plus  ou  moins  déguisée 
ensuite,  c'est  le  refus  d'Haïti  de  payer  une  indemnité  aux  colons  français, 
parce  que,  disait-on  au  Port-au-Prince ,  la  France,  en  faisant  la  révolution 
de  juillet ,  venait  de  reconnaître  le  droit  de  tous  les  peuples  à  reconquérir 
leur  indépendance  sans  condition  et  sans  rançon.  Ce  sophisme,  aisément 
réfuté  et  abandonné  même  par  le  président  Boyer,  est  toujours  au  fond  de 
sa  conduite,  pleine  de  fausseté  vis-à-vis  du  gouvernement  français.  Il  est 
donc  temps  de  faire  une  manifestation  de  force  assez  imposante  pour  obtenir 
enfin  quelque  franchise  de  ce  chef  d'un  peuple  à  peine  libre,  qui  n'a  pas 
encore  appris  à  parler  avec  vérité.  Le  ministère  est  prêt  à  agir,  s'il  le  fallait , 
malgré  le  mécontentement  des  grandes  nations  maritimes.  C'est  une  des 
occasions,  et  nous  en  citerions  d'autres  volontiers,  où  il  peut  avoir  prochai- 
nement à  remplir  une  mission  énergique. 

—  A  l'approche  de  chaque  session ,  la  question  des  contrefaçons  étran- 
gères est  le  sujet  de  discussions  nombreuses  et  de  réclamations  pressantes, 
sans  qu'on  fasse  un  pas  vers  la  solution.  Il  ne  reste  aucun  doute  aux  esprits 
clairvoyans  sur  les  mesures  qu'il  conviendrait  de  prendre  à  cet  égard;  la 
question  paraît  suffisamment  approfondie.  Pourtant  les  discussions  conti- 
nuent, et  à  défaut  de  faits,  les  paroles  abondent.  Tout  récemment  encore, 
M.  Bignon  vient  d'exposer,  sur  cet  important  sujet,  des  vues  qui  nous  pa- 
raissent peu  satisfaisantes.  La  difficulté  ne  consiste  plus  ,  nous  le  répétons, 
dans  le  choix  d'un  système  de  répression  efficace.  La  commission,  réunie  à  cet 
effet  en  1836, avait  indiqué  le  remède;  un  accord  de  toutes  les  puissances,  dans 
le  but  de  frapper  sans  rémission  cette  honteuse  industrie,  lui  avait  paru  le  seul 
moyen  efficace  d'assurer,  en  Europe,  le  respect  de  la  propriété  litiéraire.Pour 
qu'un  tel  plan  se  réalise  ,  la  coopération  des  ministres  des  affaires  étrangères 
et  de  l'instruction  publique  devient  nécessaire.  Il  appartient  à  M .  de  Salvandy 
de  prendre  àcoeur,  en  cette  occasion,  les  intérêts  de  la  littérature  et  de  mener 
à  bonne  fin,  en  se  concertant  avec  M.  Mole,  une  négociation  qui  intéresse  à  la 
fois  l'honneur  et  la  prospérité  de  la  France.  Obtenir,  dans  tous  les  étais  de 
l'Europe,  l'exclusion  réciproque  des  contrefaçons ,  empêcher  le  transit  par 
la  France  de  tout  envoi  de  livres  en  langue  française,  venus  de  l'étranger, 
tel  est  le  but  qu'on  doit  se  proposer.  Mais  pour  l'atteindre,  il  convient  aussi 
que  la  France  prenne  dignement  l'initiative.  Si  nous  voulons  exiger  des  au- 
tres le  respecta  une  loi  juste  et  sacrée,  commençons  par  nous  y  conformer 
nous-mêmes  et  ne  tolérons  plus  ,  à  Paris,  la  contrefaçon  des  livres  anglais  et 
allemands.  Qu'importe  après  tout  que  cette  route  soit  la  plus  longue,  si  elle 
est  la  seule  qui  puisse  nous  conduire  à  un  résultat  ?  M.  Bignon ,  pour  n'avoir 
voulu  voir  qu'un  côté  de  la  question ,  est  arrivé  à  une  conclusion  sans  valeur 


REVUE   DE   PARIS.  1W 

et  sans  portée.  Des  mesures  entreprises  seulement  dans  le  but  de  réprimer 
la  contrefaçon  belge ,  n'aboutiraient  évidemment  qu'à  déplacer  le  mal.  Si  le 
gouvernement  adoptait  ce  projet,  il  travaillerait  tout  simplement  au  protit 
des  ateliers  de  contrefaçon  dont  M.  Bignon  a  nié  l'existence,  et  qui  n'en  sont 
pas  moins  déjà  établis  en  Allemagne,  en  Angleterre  et  en  Suisse.  M.  Bignon 
s'est  également  trompé,  s'il  a  cru  que  la  contrefaçon  est  surtout  dangereuse 
dans  les  pays  où  la  langue  française  est  employée  comme  idiome  national.  Si 
la  contrefaçon  belge  n'était  entretenue  que  par  la  Belgique ,  nous  la  verrions 
bientôt  s'éteindre.  Ce  sont  les  états  européens  qui  la  font  vivre,  et  c'est  dans 
toute  l'Europe  qu'il  importe  de  la  réprimer.  Pour  arriver  à  ce  résultat, 
nous  l'avons  dit,  le  gouvernement  devra  employer  des  mesures  diamétra- 
lement opposées  à  celles  que  propose  M.  Bignon.  Les  moyens  indiqués  par 
la  commission  peuvent  seuls  convenir,  et  il  est  digne  de  la  haute  prévoyance 
du  ministère  d'assurer  par  eux  l'avenir  de  notre  littérature  et  de  notre 
librairie. 


Théâtres* 

L'Opéra-Comique  vient  d'obtenir  un  succès  légitime  et  splendide  qui  se 
laissait  deviner  bien  avant  la  représentation,  et  qui  depuis  se  confirme  tous  les 
soirs  de  la  plus  incontestable  manière.  La  salle  est  pleine  outre  mesure,  on 
s'amuse,  on  applaudit;  il  y  a  des  bravos,  des  bouquets  et  de  l'or  pour  tous,  et 
cela  va  durer  tout  l'hiver  delà  sorte;  à  l'Opéra-Comique,  comme  ailleurs,  la 
veine  du  succès  est  inépuisable;  une  fois  qu'on  l'a  trouvée,  il  y  en  a  pour 
long-temps.  La  soeur  aînée  et  charmante  du  Domino  Noir,  l Ambassadrice , 
était  encore,  il  y  a  huit  jours,  dans  toute  la  fraîcheur  de  sa  jeunesse  et  de 
ses  triomphes,  et  si  l'on  réfléchit,  l'Ambassadrice  avait  alors  déjà  plus  d'un 
an  d'existence;  il  a  fallu  l'éclat  récent  d'Angèle  pour  faire  vieillir  Henriette. 
En  vérité,  les  partitions  de  M.  Auber  ne  s'arrêtent  que  parce  qu'il  le  veut 
ainsi,  sa  fécondité  dévore  son  succès  avant  le  temps.  M.  Auber  et MmeDamo- 
reau  s'entendent  à  ravir;  Mme  Damoreau  est  la  cantatrice  de  M.  Auber,  tout 
comme  M.  Auber  est  le  compositeur  de  Mm0  Damoreau  ;  cette  voix  merveil- 
leuse de  souplesse,  de  grâce,  d'agilité,  semble  faite  tout  exprès  pour  ces 
aimables  délicatesses  de  la  musique,  dont  M.  Auber  a  seul  le  secret,  pour 
ces  mille  petits  airs  ciselés  en  imperceptibles  filigranes  d'or  et  d'argent.  A 
l'Opéra,  cette  harmonieuse  parenté  vous  frappait  moins;  les  vastes  dimen- 
sions du  lieu,  la  solennité  du  spectacle,  les  grandes  voix  de  Levasseur  et  de 
Nourrit,  que  soutenaient  un  orchestre  et  des  chœurs  imposans,  vous  empê- 
chaient presque  toujours  de  saisir  les  intentions  du  maître  et  de  la  cantatrice. 
Mais  ici  tout  se  combine  à  souhait  autour  d'elle;  l'orchestre  se  modère,  les 
chanteurs  se  taisent  et  ils  font  bien ,  le  public  retient  son  souille  de  peur  de 


148  UL\  LE    DE    PARIS. 

troubler  le  sileuee,  et  se  pose  comme  le  bonhomme  Magnitico  pour  écouter 
Dandini  : 

Senza  battere  le  ciglia, 

Senza  trare  meno  il  fiato, 

Io  mi  pungo  ad  ascoltar. 

Avec  un  public  comme  celui-là,  Mme  Damoreau  pourra  ne  jamais  cesser  de 
chanter,  et  voir  les  roses  du  succès  fleurir,  pour  elle,  jusque  dans  ses  vieux 
jours.  En  effet,  à  mesure  que  sa  voix  diminue,  le  silence  augmente  dans  la 
salle.  Tant  que  la  voix  de  Mme  Damoreau  fera  seulement  le  bruit  d'une  mouche 
qui  vole,  on  viendra  des  quatre  coins  de  Paris  pour  l'entendre.  Au  milieu 
de  cette  association  se  glisse  M.  Scribe  avec  ses  invraisemblances  prodi- 
gieuses, son  esprit  faux  et  prétentieux,  et  ses  petites  combinaisons  plus  insai- 
sissables encore  que  la  voix  de  la  cantatrice  et  la  musique  du  niaitre. Encore 
si  M.  Scribe  n'avait  que  ces  faibles  torts  à  se  reprocher,  on  passerait  volon- 
tiers dessus.  Ce  cliquetis  de  mots  qui  s'entrechoquent ,  le  plus  insupportable 
esprit  qu'il  y  ait  au  monde,  amuse  le  public  ;  ces  combinaisons  usées  jusqu'à 
la  corde,  mais  présentées  avec  une  certaine  adresse,  trouvent  leur  excuse 
dans  les  frémissemens  des  loges;  quant  à  la  vraisemblance,  avouez  qu'il  fau- 
drait avoir  l'esprit  bien  désœuvré  pour  soulever  une  pareille  question  à 
propos  d'un  libretto  d'opéra.  Mais  ce  qui  vous  irrite  bien  autrement ,  et  vous 
étonne  toujours  chez  M.  Scribe,  malgré  les  innombrables  exemples  qu'on 
en  peut  trouver  dans  le  théâtre  dédié  par  lui  à  ses  collaborateurs,  c'est  le 
mauvais  goût  dominant,  et  cet  incroyable  dédain  de  toute  convenance,  qui 
fait  que  des  gens,  qu'on  a  pris  d'abord  à  leur  costume  pour  des  hommes 
comme  il  faut,  se  conduisent  et  parlent  comme  des  laquais  ivres.  Ainsi 
dernièrement,  M.  Scribe  avait  trouvé  ingénieux  de  plaisanter  à  la  manière 
d'Aristophane,  sur  l'indépendance  politique;  le  moment  était  bien  choisi  en 
vérité.  Aujourd'hui,  c'est  un  autre  monde,  le  monde  des  ambassades,  c'est- 
à-dire  tout  ce  qu'il  y  a  de  plus  poli,  de  plus  fin,  de  plus  élevé  dans  l'élé- 
gance et  la  distinction.  Or,  je  vous  demande  dans  quelle  cour  (fût-ce  même 
la  cour  de  la  reine  d'Espagne),  M.  Scribe  a-t-il  vu  des  jeunes  gens  vêtus 
du  dernier  uniforme  des  ambassades,  qui  ne  trouvent  rien  de  plus  char- 
mant à  faire,  lorsqu'ils  sont  réunis,  que  de  courtiser  tous  à  la  fois  une  ser- 
vante, et  de  l'assaillir  de  provocations  ignobles  qui  seraient  mieux  à  leur 
place  dans  leurs  antichambres.  Et  voilà  de  quelle  singulière  façon  M.  Scribe 
procède  la  plupart  du  temps.  Dès  qu'il  a  inventé  une  combinaison  drama- 
tique, tous  les  moyens  lui  semblent  bons  pour  arriver  à  son  but.  Avec  lui, 
le  personnage  subit  l'influence  immédiate  de  l'intrigue  et  change  autant  de 
fois  qu'il  y  a  d'incidens  dans  la  pièce.  Ce  n'est  plus  le  caiactère  qui  se  soumet 
l'action,  mais  i'action  qui  domine  le  caractère;  il  l'entraîne  malgré  lui  dans 
ses  mille  petits  sentiers,  et  le  bouleverse  enfin  à  tout  propos,  selon  qu'il 
convient  à  sou  caprice.  L'intrigue,  dans  le  théâtre  de  M.  Scribe  et  de  ses  col- 
laborateurs, a  remplacé  la  fatalité  des  anciens.  Ces  tristes  défauts  dont  nous 


REVUE   DE  PARIS.  149 

parlons  se  laissent  d'autant  plus  sentir  qu'il  y  a  çà  et  là,  dans  le  Domino 
Noir  comme  dans  les  plus  jolis  chefs-d'œuvre  de  M.  Scribe,  des  artifices 
charmans,  des  effets  combinés  à  merveille,  et  surtout ,  vers  la  fin  du  troi- 
sième acte,  une  grande  scène  fort  habilement  inventée  et  disposée  pour  la 
musique  avec  un  rare  bonheur. 

La  partition  du  Domino  Noir,  correcte,  facile,  spirituelle  comme  tou- 
jours, se  distingue  néanmoins  plutôt  par  l'habileté  curieuse  avec  laquelle 
sont  rassemblés  tous  les  élémens  de  succès  dont  le  maître  connaît,  par  expé- 
rience, les  irrésistibles  vertus,  que  par  l'originalité  piquante  des  motifs. 
C'est  dire  que  le  Domino  Noir  appartient  à  la  seconde  manière  de  M.  Auber, 
qui,  selou  nous,  date  des  Chaperons  blancs.  Vous  ne  retrouvez  plus  ici 
l'éclat  éblouissant  de  la  Muette,  la  pétulance  aimable  du  Philtre,  toute  cette 
veine  de  petites  mélodies,  tout  ce  luxe  de  gentils  fredons  qui  caractérisent  la 
plupart  des  jolis  chefs-d'œuvre  d'un  homme  qui  en  a  tant  fait.  Les  qualités 
acquises  par  la  plus  heureuse  expérience  remplacent  ici ,  trop  souvent  peut- 
être,  la  verve  naturelle  et  le  jet  impatient  de  l'inspiration.  Mais  aussi, 
comme  tout  s'arrange  avec  goût  et  méthode  !  quel  soin  dans  la  manière  de 
traiter  les  moindres  détails!  quelle  habileté  dans  l'art  de  produire ,  avec 
distinction,  la  première  idée  qui  se  présente,  et  de  donner  aux  plus  sim- 
ples motifs  des  semblans  d'originalité. 

L'ouverture  a  le  mérite  de  se  développer  et  de  se  conclure  avec  une  fort 
heureuse  rapidité;  grand  mérite,  eu  effet,  car  elle  est  d'une  faiblesse  ex- 
trême. La  première  partie  de  l'acte  se  passe  tout-à-fait  sans  musique.  Vous 
assistez  à  une  suite  de  scènes  plus  ou  moins  sprituelles  ,  pendant  lesquelles 
M.  Moreau-Sainti  va  et  vient  avec  une  souplesse  de  jambes  qui  prouverait,  à 
défaut  de  sa  voix,  qu'il  n'était  pas  né  pour  se  faire  chanteur.  Il  est  aussi  fort 
question  des  amours  mystiques  d'un  jeune  attaché  avec  une  dame  invisible. 
A  quelle  ambassade  appartient  le  jeune  homme?  on  l'ignore;  à  coup  sûr  ce 
n'est  pointa  l'ambassade  d'Espagne  (nous  sommes  à  Madrid);  que  signifie 
alors  l'habit  brun  à  collet  brodé  que  porte  M.  Couderc?  Il  y  a  aussi  pour 
animer  cette  exposition ,  lente  et  diffuse ,  ce  gros  Anglais  d'opéra-comique, 
(lui  perdaujeu,  etquesa  femme  dupe;  admirable  personnage  qui  s'habille  de 
gris  dans  Fra-Diavolo  et  de  rouge  dans  le  Domino  noir,  et,  du  reste,  ne  change 
jamais  de  ridicules  ou  d'accent  ;  mais  à  travers  tout  cela ,  de  musique  pas  un 
mot.  La  première  mélodie  où  l'on  se  désaltère  au  milieu  de  cet  aride  et  mono- 
lonedialogueest  une  délicieuse  romance  que  MmeDamoreau  chante  comme  elle 
est  écrite,  avec  une  ravissante  expression  de  mélancolie  et  d'amour.  Il  est 
fâcheux  que  le  public  ne  tienne  pas  compte  à  son  maître  chéri  de  tout  ce  qu'il 
y  a  de  grâce  exquise  dans  ce  morceau,  et  ne  s'émeuve  qu'un  instant  après  à 
je  ne  sais  quel  mouvement  de  contredanse  qui  survient  dans  le  duo  qui  suit. 
Alors  seulement  la  salle  entière  commence  à  tressaillir,  les  cœurs  palpitent, 
les  fronts  se  relèvent ,  les  visages  s'épanouissent.  Bizarre  public  d'opéra-co- 
mique, qui  méconnaît  même  Auber,  lorsque  Auber  s'oublie  en  quelque 
fraîche  et  mélodieuse  pensée  ! 


150  REVTE   DE   PARIS. 

Le  secoud  acte  s'ouvre  par  des  couplets  d'uue  assez  mince  valeur;  du 
reste,  le  lieu  commun  qui  leur  sert  de  refrain,  ne  pouvait  guère  inspirer 
un  homme  du  goût  de  M.  Auber.  Ensuite  vient  la  chanson  de  Mme  Damo- 
reau ,  une  merveille  comme  l'air  d'Actéon ,  et  le  Sultan  Misapouf  de  l'Am- 
bassadrice. Que  de  verve,  de  grâce  et  d'esprit!  Quelle  gerbe  capricieuse  de 
notes  éblouissantes  comme  des  diamans!  M.  Auber  a  le  génie  de  ces  ariettes 
agréables;  il  en  a  fait  mille,  et  toutes  se  succèdent  sans  se  ressembler.  La 
scène  où  le  portier  du  couvent  des  Annunciades  se  prépare  à  souper  avec  la 
duègne,  sa  maîtresse,  abonde  en  intentions  charmantes;  le  trait  en  imitation 
de  plain-cliant,  qu'on  entend  sur  les  dernières  mesures,  ne  manque  jamaisson 
effet;  toute  cette  partie  de  l'acte  est  d'ailleurs  traitée  avec  un  rare  bonheur. 

Le  troisième  acte  est,  sans  contredit,  le  plus  fort  en  musique.  Là  se 
trouve  l'air  de  AIme  Damoreau,  si  attendu  du  public  de  l'Opéra-Comique, 
et  qui  pourtant  l'est  moins  encore  que  la  chanson.  Cet  air  commence  par  un 
bavardage  plein  de  finesse,  et  se  conclut  par  un  motif  espagnol,  que  les 
Noblet  dansent  avec  tant  de  fureur  à  l'Opéra,  et  dans  lequel  M.  Auber  a 
mis  toute  la  grâce  et  la  volupté  de  la  Elssler.  Le  chœur  des  nonnes,  qui 
vient  après,  me  semble  un  adorable  jeu  d'esprit  fort  habilement  travaillé. 
Mais  le  grand  morceau  de  l'ouvrage ,  là  où  l'attention  des  hommes  sérieux 
doit  s'attacher,  c'est,  on  peut  le  dire,  la  scène  où  don  Horace  reconnaît  la 
voix  de  sa  bien-aimée  dans  le  chœur  des  vierges  qui  chantent  matines.  Ou 
ne  saurait  s'imaginer  tout  ce  qu'il  y  a  de  douce  mélancolie,  d'expression 
vraie  et  sympathique  dans  ce  chant  large  et  pur,  qui  monte  vers  le  ciel 
comme  une  bouffée  d'encens-  Cette  fois,  l'inspiration  de  M.  Auber  déserte 
tout  de  bon  le  frais  boudoir  de  rose  et  d'ambre  qu'elle  affectionne,  et 
s'aventure  à  tire  d'aile  vers  les  hautes  régions  de  la  pensée.  Il  est  beau  d'avoir 
réussi  de  la  sorte,  dans  un  sujet  pareil,  après  le  cinquième  acte  de  Roberl- 
le-Diable ,  et  l'illustre  auteur  du  Domino  Soir  a  fait  un  trait  d'esprit  qui 
va  bien  chagriner  la  critique  envieuse  et  maussade,  en  terminant  comme 
un  grand  opéra  une  partition  qui  commence  à  la  manière  d'une  comédie. 

Mme  Damoreau  chante  le  rôle  d'Angèle  avec  cette  agilité  délicate,  ce  goût 
exquis,  cette  intonation  si  sûre  d'elle-même,  qu'on  lui  connaît.  Dans  les  gammes 
chromatiques  de  ses  couplets,  c'est  une  perfection  à  désespérer  MUe  Grisi, 
et  dans  la  seconde  partie  de  son  air  elle  ravit  la  salle  par  l'abandon  et  la  vo- 
lupté de  sa  voix  ;  Mme  Damoreau  chante  cet  air  comme  Fanny  Elssler  l'aurait 
dansé. Dans  le  rôle  du  comte  Juliano,  M.  Moreau-Sainti  est  d'une  distinction, 
d'une  grâce,  d'une  rouerie  à  faire  plaisir;  il  se  dandine  complaisamment 
sur  ses  jambes,  regarde  à  tout  propos  les  boucles  de  ses  souliers  vernis  avec 
uu  aplomb  digne  des  plus  grands  éloges,  et  s'écoute  parler  avec  amour;  si 
M.  Moreau-Sainti  fait  de  même  lorsqu'il  chante,  il  doit  avoir,  à  part  lui,  de 
cruelles  mésaventures,  et  il  finira  par  perdre  toutes  ses  illusions.  M.  Cou- 
derc,  qui  n'est  pas  heureux  dans  ses  intonations  des  premiers  actes,  prend 
sa  revanche  à  la  fin,  et  dit  avec  charme  une  ravissante  phrase  qui  traverse  le 
chœur  des  nonues  à  trois  reprises.  Mais  que  signifie  le  costume  sans  façon 


REVUE  DE   PARIS.  151 

de  M.  Couderc?  Comment  se  fait-il  qu'il  vienne  en  bottes  à  la  cour?  En 
vérité  voilà  un  manque  à  l'étiquette  où  M.  Moreau-Sainti  n'aurait  garde  de 
se  laisser  aller.  Il  n'y  a  que  Rubini  au  monde  qui  ait  le  droit  de  porter  de 
pareilles  bottes  dans  un  bal  donné  à  la  cour,  à  la  cour  d'Espagne  encore! 
Puisque  le  théâtre  de  la  Bourse  est  en  voie  de  succès,  il  devrait  bien  imiter 
l'Opéra,  qui  donne  à  des  sujets  de  quelque  valeur  tous  ces  petits  rôles  sans 
importance  dramatique  il  est  vrai ,  mais  où  la  convenance  et  l'intonation 
exigent  des  gens  qui  sachent  faire  quelque  figure.  Sincèrement,  c'est  un  la- 
mentable spectacle  de  voir  huit  ou  dix  pauvres  diables  de  choristes  qui  ont 
des  mains  rouges  et  des  cheveux  mal  peignés,  se  donner  au  public  pour  des 
officiers-généraux,  des  secrétaires  d'ambassade  et  des  grands  d'Espagne, 
tout  cela  parce  qu'on  leur  a  mis  sur  le  dos  une  guenille  chamarrée  de  croix 
et  de  rubans.  Ce  sont  là ,  je  le  sais ,  des  soins  auxquels  on  ne  pourvoit  qu'à 
loisir,  et  le  succès  ne  dépend  pas  de  si  menus  déiails;  mais  après  tout  la 
dignité  du  théâtre  y  gagnerait,  et  la  représentation  en  deviendrait  plus  con- 
venable. Il  ne  faut  pas  que  la  bonne  fortune  empêche  une  administration  de 
réformer  ce  qu'elle  a  de  vieux,  de  ridicule  et  de  mauvais.  D'ailleurs,  il 
n'arrive  pas  tous  les  jours  à  l'Opéra-Comique  d'avoir  de  la  musique  de 
M.  Auber,  non  plus  qu'à  M.  Auber  d'écrire  la  partition  du  Domino  Noir. 

Vaudeville.  —  Mal  note  dans  le  quartier,  par  M.  Hippolyte  Leroux.  — 
M.  Auguste  est  un  honnête  ouvrier,  victime  de  l'aveuglement  du  commis- 
saire de  police.  Depuis  le  jour  où  il  s'est  vu  mal  noté  pour  un  délit  dont  il 
est  innocent,  M.  Auguste  n'a  plus  de  repos.  Bouc-émissaire  du  quartier,  il 
est  responsable  de  tous  les  chats  perdus,  de  tous  les  enfans  qui  n'ont  pas  de 
père ,  de  tous  les  perroquets  volés  ou  envolés.  La  vie  de  M.  Auguste  est  un 
enfer  véritable  ,  lorsqu'enfin  tout  se  découvre.  C'est  un  vieux  drôle  de  pro- 
priétaire ,  le  propriétaire  de  M .  Auguste ,  qui  se  trouve  coupable  de  toutes 
les  fautes  qu'on  imputait  à  son  malheureux  locataire.  L'ouvrier,  innocent  et 
persécuté,  reconquiert  ses  droits  à  l'amour  de  sa  femme  et  à  l'estime  de  ses 
concitoyens;  la  vertu  triomphe,  et  le  propriétaire  est  dévoilé.  Pour  attaquer 
ainsi  cette  puissance  redoutable ,  qui  s'appelle  le  propriétaire ,  il  faut  néces- 
sairement avoir  une  maison  à  soi ,  ou  être  bien  sûr  de  pouvoir  payer  régu- 
lièrement son  terme.  Cette  petite  pièce,  sœur  de  Suzanne,  par  la  grâce  et 
l'esprit,  a  complètement  réussi. 

Porte-Saint-Martin.  —  L'Esclave  Andréa ,  drame  en  cinq  actes,  par 
MM.  Maillan  et  Legoyt.  —  L'esclave  Andréa  est  une  grande  et  belle  fille, 
très  blanche  pour  une  métisse,  et  fort  bien  vêtue  pour  une  esclave  La 
scène  se  passe  aux  Antilles.  Andréa  est  servante  d'auberge  chez  un  honnête 
fripon  d'aubergiste,  qui  l'a  achetée  2,000  francs.  Ce  n'est  pas  trop  payé,  je 
vous  jure.  Aimée  par  Antoine  qu'elle  aime,  Andréa  est  courtisée  par  le 
comte  Renaud ,  qu'elle  hait.  Antoine  est  matelot  du  comte  Renaud;  le  comte 
Renaud  est  capitaine  de  frégate.  Il  existe  depuis  long-temps  entre  ces  deux 
hommes  une  lutte  secrète,  inavouée,  qui  n'attend  qu'une  occasion  pour 
éclater.  L'occasion  se  présente  enfin  :  c'est  Andréa.  Il  est  bien  convenu  que 
tous  les  comtes  sont  des  infâmes,  tous  les  matelots  des  gens  vertueux.  Le 
vertueux  Antoine  est  obligé  de  fuir  pour  échapper  à  la  vengeance  de  son 
capitaine.  Ne  pouvant  séduire  Andréa,  l'infâme  comte  emploie  la  violence , 


15-2  REVUE   DE   PARIS. 

et  le  premier  acte  s'achève  comme  le  troisième  à'Anlony.  Nous  sommes 
heureux  de  pouvoir  signaler  ce  progrès  à  nos  amis  les  humanitaires.  Antoine 
s'est  enfui  ;  mais  vous  imaginez  bien  qu'il  n'a  pas  pris  son  malheur  en  pa- 
tience. Il  emporte  la  rage  dans  le  cœur;  il  se  fait  pirate,  il  devient  la  ter- 
reur des  mers.  Après  avoir  coulé  la  frégate  du  capitaine  Renaud  et  sus- 
pendu à  la  vergue  de  son  graud  mât  l'uniforme  et  les  épaulettes  de  l'infâme 
comte,  il  revient,  toujours  vertueux ,  pour  racheter  l'esclave  et  l'épouser. 
Deux  ou  trois  ans  se  sont  écoulés  depuis  son  départ.  Il  ne  sait  rien  du  mal- 
heur d'Andréa;  il  croit  la  retrouver  telle  qu'il  l'a  laissée.  Hélas!  le  cœur 
d'Andréa  n'est  pas  changé,  ni  sa  robe  non  plus;  seulement  elle  a  un  petit 
garçon  qui  ne  ressemble  pas  précisément  à  Antoiue.  Quel  coup,  je  vous  le 
demande,  pour  ce  vertueux  matelot!  Le  reste  de  ce  drame  est  une  série  de 
vengeances  plus  ingénieuses  et  plus  ralfinées  les  unes  que  les  autres.  Au 
dernier  acte,  l'infâme  comte  se  conduit  si  valeureusement,  qu'on  lui  par- 
donne tout,  même  son  titre  de  comte.  Il  meurt,  et  le  vertueux  Antoine 
adopte  l'enfant  et  épouse  la  mère.  —  iM"e  Théodorine  est  une  charmante 
esclave  qui  n'est  pas  désagréable  à  voir.  M.  Raucourt  a  joué  le  rôle  du 
conlie-maitre  Lambert  avec  beaucoup  de  verve  et  d'en-train.  Plusieurs 
scènes  de  ce  drame  ne  manquent  pas  d'intérêt ,  de  force ,  ni  d'habileté. 

—  On  joue  au  théâtre  de  la  Porte-Saint-Antoine  une  pièce  intitulée 
l'Idiote.  Par  un  hasard  fort  .singulier,  l'auteur,  M.  Alboise,  a  traité  sur  la 
scène  un  sujet  que  deux  auteurs  ont  mis  en  roman,  voici  quelques  années. 
Ce  roman  s'appelle  liose  et  Manche.  Les  auteurs  du  livre  seront  flattés  sans 
doute  de  s'être  rencontrés  avec  l'auteur  de  la  pièce. 

La  publication  des  OEuvres  complètes  de  George  Sand  se  continue  avec 

activité.  La  sixième  livraison,  qui  paraîtra  demain,  contient  Indiana  ,  la 
première  des  créations  de  George  Sand,  et  l'une  de  celles  qui  ont  révélé 
avec  le  plus  d'éclat,  dans  le  célèbre  écrivain,  l'élévation  de  l'idée  unie  à  la 
pureté  de  la  forme.  Chaque  livraison  forme  deux  volumes  iu-8°,  imprimés 
sur  beau  papier,  avec  des  caractères  neufs-  Douze  volumes  sont  en  vente  : 
André  et  les  petits  romans,  2  vol.;  Lettres  d'un  Voyageur,  2  vol.;  Leone 
Leoni,  1  vol  ;  le  Secrétaire  intime,  1  vol.;  Jacques,  2  vol.;  Mauprat,  2  vol.; 
Indiana,  2  vol.  Yalcntine  paraîtra  le  13  janvier,  et  celte  belle  édition  sera 
complétée  en  avril  par  la  publication  de  Lélia,  augmentée  d'un  volume 
inédit.  A  l'approche  de  la  nouvelle  année,  cette  collection  est  l'un  des  pré- 
sens les  mieux  choisis  que  l'on  puisse  offrir  aux  amis  des  beaux  livres  et  de 
la  belle  littérature  (1). 

—  Cette  semaine  nous  a  valu  deux  publications  importantes,  d'un  genre 
bien  difiérent,  et  sur  lesquelles  nous  reviendrons  prochainement.  L'une  est 
une  Histoire  de  France  sous  Louis  XIII,  par  M.  A.  Bazin,  écrivain  dis- 
tingué ,  esprit  sérieux  et  nourri  de  fortes  études  ,  que  nos  lecteurs  n'ont  pas 
oublié,'  bien  que  son  nom  paraisse  trop  rarement  dans  cette  Revue.— 
L'autre  est  un  roman  de  M.  Eugène  Sue,  Lalrêaumont ,  récit  semi-histo- 
rique, semi-romanesque,  d'une  conspiration  républicaine  sous  Louis  XIV. 
Le  nouveau  roman  de  M.  Eugène  Sue  fait,  dit-on,  fortune  dans  le  monde. 

(1)  OFvvres  complètes  de  Genrqe  Sand,  chez  lYditeur,  rue  des  Beaux-Arts,  10. 

F.  Bo>NAlRE. 


ORIGINAUX  DU  DIX-SEPTIÈME  SIÈCLE, 


Mademoiselle  Paulet. 


In  matin,  il  y  avait,  chez  la  marquise  de  Chalusset,  trois  dames, 
parmi  lesquelles  était  la  vicomtesse  d'Auchy,  qui  passait  pour  être  la 
maîtresse  de  Malherbe.  Quand  on  eut  bien  devisé  des  choses  du  jour, 
Mme  de  Chalusset  se  mit  à  dire  qu'elle  donnerait  tout  au  monde  pour 
être  bel  esprit,  et  qu'il  n'y  avait  rien  de  si  désirable  que  de  savoir 
joliment  écrire  un  billet  doux.  Elle  proposa  ensuite  aux  trois  jeunes 
dames  qui  l'étaient  venues  voir  de  s'exercer  ensemble  à  bien  tourner 
les  lettres.  On  se  mit  aux  quatre  coins  du  salon  avec  des  tables  et  on 
s'écrivit  des  douceurs  les  unes  aux  autres. 

Deslveteaux,  qui  était  poète,  arriva  sur  ces  entrefaites  et  fut 
chargé  de  juger  laquelle  avait  le  mieux  fait.  Tandis  qu'il  lisait  les 
épîtres ,  une  petite  fille  de  quatorze  ans  à  laquelle  on  ne  prenait  pas 
garde,  et  qui  écrivait,  sans  rien  dire,  près  d'une  fenêtre,  apporta  en 
riant  sa  composition.  Le  thème  choisi  était  la  réponse  d'une  beauté 
sensible  à  la  déclaration  de  son  amoureux.  Des  Iveteaux  décida  que 
la  lettre  de  la  petite  fille  était  incomparablement  meilleure  que  les 
autres,  plus  naturelle  et  plus  délicatement  tournée.  Cette  enfant  pré- 
coce était  M"e  Paulet.  Quoique  son  éducation  eût  été  négligée,  on  lui 
découvrit  encore  bien  d'autres  talens,  car  elle  dansa  tout  à  coup 
divinement  sans  avoir  pris  aucune  leçon ,  et  comme  elle  entendit  dans 
un  concert,  Lisette  et  Blanc-Rocher,  elle  se  mit  dans  l'esprit  de 
chanter,  et  y  réussit  admirablement.  Aussi  disait-on,  lorsqu'elle  fut 
grande,  qu'elle  savait  faire  parfaitement  toutes  choses;  mais  la  de- 
moiselle ayant  causé  du  bruit  par  ses  galanteries,  on  ajoutait  mé- 
chamment que  l'amour  était  encore  ce  dont  elle  s'acquittait  le  mieux. 

TOME  XLVIII.        DÉCEMBRE.  11 


15i  REVUE  DE   PARIS. 

M"e  Paulet  devint  l'une  des  plus  agréables  personnes  de  la  cour. 
Sa  taille  était  la  plus  svelte  et  la  plus  élancée  qu'on  put  voir.  Un  sou- 
rire permament  établi  sur  ses  lèvres  et  des  yeux  fort  expressifs  don- 
naient à  sa  figure  un  air  de  belle  humeur,  d'esprit  et  de  santé  qui 
faisait  plaisir  à  voir.  Ses  cheveux,  d'un  blond  trop  ardent,  lui 
tombaient  jusqu'aux  chevilles  et  se  dénouaient  à  tout  propos ,  sans 
doute  à  cause  de  la  vivacité  de  ses  mouvemens.  M.  de  Bassompierre, 
qui  se  connaissait  en  beauté,  disait  :  «  Je  ne  sais  pourquoi  les  femmes, 
auprès  de  cette  petite  Paulet,  ont  l'air  d'être  muettes  et  de  surveiller  les 
plis  de  leurs  jupes.  Elle  seule  paraît  ignorer  qu'elle  est  jolie,  et  quand 
elle  danse ,  toutes  les  autres  semblent  des  emplâtres  ou  des  statues.  » 

Dans  le  temps  que  le  roi  était  amoureux  de  la  princesse  de  Condé, 
au  point  d'en  perdre  la  raison ,  il  y  eut  une  grande  fête  où  M"c  Paulet 
figura  dans  un  quadrille  de  nymphes.  Elle  chanta  le  même  soir  un 
solo  qui  produisit  une  si  grande  sensation,  qu'elle  eut  à  l'instant  pour 
adorateurs  déclarés  les  plus  fiers  personnages  de  la  cour.  Elle  fut 
subitement  à  la  mode,  et  Henri  IV,  tout  épris  qu'il  était  d'une  autre 
beauté,  ne  laissa  pas  de  fredonner  trois  jours  durant  la  chanson  qu'il 
avait  entendue. 

M.  de  Rosny  gémissait  de  la  passion  de  son  maître  pour  une  prin- 
cesse dont  le  mari  n'était  pas  d'humeur  accommodante.  Il  remarqua 
tout  d'abord  le  caprice  pour  la  jeune  chanteuse,  et  conçut  l'espoir 
de  diriger  les  pensées  du  monarque  sur  ce  nouvel  objet.  11  donna  le 
mot  à  ses  amis ,  qui  vantèrent  les  charmes  de  MUt  Paulet  et  répétèrent 
mille  fois  son  nom  avec  éloges.  Henri  voulut  la  revoir.  Elle  devina 
sans  doute  qu'elle  avait  fait  impression,  car  elle  adressa  ses  œillades 
en  haut  lieu  et  mit  enjeu  tout  l'arsenal  formidable  des  coquetteries 
auxquelles  Henri  IV  n'avait  jamais  su  résister  de  sa  vie. 

In  soir,  au  petit  coucher,  le  roi,  trouvant  sur  sa  cheminée  un  beau 
diamant  qu'il  destinait  à  la  reine,  le  tourna  plusieurs  fois  entre  ses 
doigts,  et  s'adressant  à  son  valet  de  chambre  Laroque,  lui  dit  à  voix 
basse  : 

—  Tu  porteras  ceci  demain  à  Mlle  Paulet,  et  tu  lui  diras  que  je 
pense  à  elle. 

—  Pas  autre  chose,  sire? 

—  Ajoute  :  nuit  et  jour,  et  quelque  phrase  de  ton  crû  pour  lui  bien 
donner  à  entendre  que  je  l'aime  passionnément. 

M.  de  Rosny  prit  une  mine  fort  sévère.  Il  ne  voulait  pas  que  la 
fantaisie  du  roi  fut  trop  vite  satisfaite,  les  obstacles  donnant  du  prix 
à  ce  qu'on  désire. 


REVUE   DE   PARIS.  155 

—  Prenez  garde,  sire,  dit-il  en  fronçant  les  sourcils.  Cette  jeune 
fille  est  orpheline.  Le  feu  conseiller  Paulet  a  été  l'un  des  plus  fidèles 
serviteurs  de  votre  majesté:  un  homme  intègre  et  qui  tenait  à  l'hon- 
neur de  son  nom.  Votre  majesté  ne  voudrait  pas  mener  à  mal  une 
fille  si  jeune,  sans  surveillans  et  sans  expérience. 

—  Nepuis-jelui  envoyer  un  présent  sans  être  soupçonné  delà 
vouloir  séduire?  Ce  Rosny  me  vient  toujours  rabattre  la  joie. 

Et  s'adressant  à  Laroque,  le  prince  ajouta  : 

—  Tu  lui  diras  que  c'est  parce  qu'elle  m'a  réjoui  le  cœur  avec  sa 
voix  fraîche  et  que  je  la  tiens  pour  une  jolie  petite  sirène. 

—  A  la  bonne  heure,  murmura  Sully;  voilà  qui  est  mieux. 

Le  lendemain,  le  carrosse  de  M.  le  grand-maître  s'arrêta  devant 
la  porte  de  M"e  Paulet.  La  jeune  fille  ne  parut  point  étonnée  d'une 
visite  de  si  grande  conséquence,  et  rendit  avec  beaucoup  de  grâce  et 
d'à-plomb  les  honneurs  dus  au  plus  puissant  personnage  qui  fût  alors. 

—  Avez-vous  reçu  le  présent  du  roi?  demanda  Sully. 

—  Le  voici,  répondit-elle,  montrant  la  bague  qu'elle  avait  mise  à 
son  doigt. 

—  Eh  bien!  que  pensez-vous  de  cela,  mon  enfant? 

—  J'allais  vous  demander  ce  qu'il  faut  que  j'en  pense. 

—  Mais ,  je  crois  que  c'est  assez  clair  :  le  roi  en  tient.  Il  est  amou- 
reux de  vous.  Dites-moi  donc  franchement,  là  :  comment  allez-vous 
accueillir  ses  hommages? 

—  Franchement,  monsieur  le  duc,  le  roi  me  plaît  médiocrement. 
Il  a  cinquante-cinq  ans.  Il  me  voudrait  marier  avec  quelque  sot.  Il 
mourra  ou  me  délaissera  pour  une  autre.  Je  ferai  sagement  de  ne 
pas  l'écouter. 

—  Mais  vous  êtes  une  friponne.  Vous  lui  avez  adressé  des  agace- 
ries qui  l'ont  bouleversé.  On  ne  joue  pas  ainsi  avec  le  repos  de  son 
souverain. 

—  Je  n'ai  rien  fait  dont  une  honnête  fille  doive  rougir.  Ce  n'est  pas 
ma  faute  s'il  me  trouve  à  son  goût. 

—  Songez  qu'il  peut  vous  combler  de  biens. 

—  Je  suis  riche  et  libre. 

—  Il  est  le  roi. 

—  Pour  vous  parler  à  cœur  ouvert,  monsieur  le  duc,  et  sans  faire 
la  prude ,  je  vous  dirai  que  je  ne  puis  appartenir  à  un  homme  qui  ne 
me  plaît  point,  fût-il  le  maître  du  monde.  Il  y  avait  un  seigneur  que 
j'admirais  de  toute  mon  ame  à  cause  de  son  génie,  de  son  ambition 
et  de  ses  malheurs,  c'était  M.  de  Biron;  s'il  n'eût  pas  été  décapité... 

11. 


J56  REVUE   DE  PARIS. 

—  Oh  !  la  vilaine  imagination  que  celle  d'une  femme  !  Un  traître  et 
un  conspirateur! 

—  Tout  ce  qu'il  vous  plaira.  Je  l'aurais  aimé  bien  volontiers. 

—  Vous  êtes  une  perverse.  Ça!  voyons,  écoutez-moi  :  j'ai  à  vous 
parler  maintenant  d'affaires  importantes. 

M.  le  grand-maître  expliqua  sans  détours  quels  étaient  ses  projets 
et  le  rôle  qu'il  y  voulait  faire  jouer  a  la  demoiselle.  II  démontra  com- 
bien étaient  graves  les  circonstances;  le  tort  immense  que  causait  aux 
affaires  la  passion  insensée  du  roi  pour  Mmr  de  Condé.  M.  le  prince 
était  un  homme  d'un  rude  caractère,  qui  en  viendrait  plutôt  à  une 
extrémité  que  de  laisser  courtiser  sa  femme.  Déjà  il  l'avait  enfermée 
dans  un  de  ses  châteaux,  et  ne  voulait  plus  paraître  à  la  cour.  Les 
Montmorency,  ses  alliés,  prendraient  assurément  parti  pour  lui.  Une 
guerre  civile  ou  quelque  conspiration  en  pouvaient  résulter. 

-*■—  J'aurai  bien  du  regret,  dit  M"e  Paulet  avec  un  sourire  malin, 
de  ne  pouvoir  vous  obliger  en  cette  occasion;  mais  il  faudra  que  les 
affaires  de  l'état  s'arrangent  sans  moi,  car  je  ne  saurais  surmonter 
mes  répugnances.  Ce  n'est  pas  que  je  craigne  fort  d'être  décon- 
sidérée par  une  liaison  avec  un  si  grand  roi.  Nous  vivons  dans  un 
temps  où  ces  choses-là  ne  passent  pas  pour  être  honteuses.  De  belles 
dames  plus  nobles  que  moi  n'auraient  pas  besoin,  pour  se  décider, 
d'entendre  toutes  vos  raisons,  qui  sont  les  meilleures  du  monde; 
mais  je  vous  dis  naturellement  le  véritable  obstacle  à  l'accomplisse- 
ment de  vos  projets.  Faites  que  le  roi  ait  vingt  ans  de  moins;  effacez 
Jes  rides  de  sa  ligure;  arrangez-vous  pour  qu'il  me  plaise,  et  puis 
nous  verrons  alors.  Cependant  je  ne  lui  pardonnerais  jamais  d'avoir 
fait  mourir  M.  de  Biron,  le  courage  même,  son  ami  le  plus  ancien, 
après  vous,  monsieur  le  duc. 

—  Que  vous  avez  une  méchante  tête  !  Vous  n'aimez  ce  traître  que 
parce  qu'il  est  mort  ;  s'il  eût  réussi ,  vous  le  mépriseriez.  Mais  songez 
donc  au  temps  où  le  roi  n'avait  qu'une  petite  armée  pour  vaincre 
d'innombrables  ennemis;  songez  aux  mille  prouesses  par  lesquelles 
il  a  regagné  son  trône.  Voyez-le  en  Navarre,  avec  un  noyau  de  ser- 
viteurs fidèles,  comme  le  baron  de  Batz,  Grillon,  d'Aubigny  et  moi. 
Nous  avons  vendu  nos  maisons  et  notre  argenterie  pour  marcher  à 
sa  suite,  mon  enfant.  Demandez  aux  vieilles  gens  de  vous  conter 
cela,  et  vous  verrez  que  notre  roi  est  un  héros,  un  autre  homme 
que  votre  Biron;  que  dis-je!  le  premier,  le  premier  de  nous  tous,  le 
plus  hardi,  le  plus  âpre  au  feu  et  le  meilleur  après  la  bataille.  Tou- 
jours le  fer  au  poing  contre  l'ennemi  et  les  bras  ouverts  pour  rece- 


REVUE   DE   PARIS.  i57 

voir  les  rebelles  que  ses  victoires  forçaient  à  demander  grâce.  Non , 
il  n'y  a  pas  de  cœur  plus  magnanime  sous  le  ciel  ! 

M.  de  Rosny  s'échauffait  si  bien  à  faire  l'éloge  de  son  maître,  que 
la  jeune  fille  finit  par  lui  prêter  plus  d'attention.  Sully  raconta  en- 
suite les  folles  entreprises  du  roi  pour  plaire  à  la  princesse  de 
Condé;  qu'il  avait  été  jusqu'à  courir  la  nuit  à  l'entour  du  château  de 
M.  le  prince  et  se  déguiser  en  charretier  pour  pénétrer  dans  l'inté- 
rieur. 

— Quoi  !  s'écria  la  demoiselle,  il  peut  encore  aimer  avec  tant  d'ar- 
deur ! 

—  Sans  doute,  dit  le  grand-maître,  c'est  un  jeune  homme  par  sa 
force,  son  courage,  et  malheureusement  aussi  par  l'impétuosité  de 
ses  passions.  Enfin,  le  croiriez- vous  ?  il  a  formé  le  projet  le  plus  vaste 
et  le  plus  beau;  c'est  un  secret  que  vous  n'avez  pas  besoin  de  con- 
naître; il  s'agit  des  protestans  d'Allemagne,...  une  conception  admi- 
rable... Eh  bien  !  depuis  un  mois  je  ne  puis  obtenir  de  lui  qu'il  tienne 
conseil  une  heure  seulement  tous  les  jours.  Le  temps  s'écoule;  l'oc- 
casion peut  s'enfuir!  Oh!  maudites  soient  ces  femmes  qui  jettent  le 
trouble  dans  cette  belle  ame!  Écoutez,  mon  enfant  :  promettez-moi 
seulement  de  continuer  à  faire  les  doux  yeux  à  notre  bon  roi,  de 
l'occuper  un  peu,  de  l'attirer  à  vous.  Employez  les  plus  fines  ruses 
de  votre  sexe.  Mettez-le-moi  comme  il  faut  dans  vos  filets,  et  puis 
vous  agirez ,  pour  le  reste ,  à  votre  guise. 

M.  de  Rosny  se  leva,  et  prit  congé  de  M"e  Paulet.  Comme  elle  lui 
rendait  les  honneurs,  suivant  les  règles  de  l'étiquette,  il  s'arrêta  en- 
core sur  l'escalier  : 

—  Agnès  Sorel,  dit-il  gravement,  a  sauvé  son  prince  en  renonçant 
à  lui;  faites  la  même  chose  par  le  moyen  contraire,  je  vous  jure  que 
vous  aurez  bien  mérité  de  la  France.  Le  roi  est  mieux  que  vous  ne 
pensez.  Je  vous  le  veux  montrer  à  cheval  et  se  livrant  aux  exer- 
cices galans  ;  c'est  encore  un  charmant  cavalier.  Je  crois  que  si 
j'étais  comme  vous  une  jolie  fille  de  dix-huit  ans ,  il  me  plairait  fort. 

M"e  Paulet  ne  put  s'empêcher  de  rire  en  jetant  un  regard  sur  les 
longues  jambes  osseuses  de  M.  le  grand-maître  et  sur  ses  bas  de 
couleur  lie-de-vin;  mais  elle  promit  de  poursuivre  ses  agaceries  et 
de  consacrer  ses  œillades  au  bien  de  l'état,  disant  que  cela  n'enga- 
geait à  rien. 

A  son  retour  au  Louvre,  Sully  trouva  le  roi  tout  en  fureur.  Un 
page  de  la  maison  de  Condé  était  venu  dire  en  secret  que  M.  le 
prince  se  disposait  à  emmener  sa  femme  en  Flandre. 


158  REVUE  DE  PARIS. 

—  Si  vous  lui  défendez  de  passer  les  frontières,  dit  le  prudent 
grand-maître,  ce  sera  le  moyen  de  lui  donner  plus  d'envie  de  fuir. 
Ayez  plutôt  l'air  de  ne  pas  songer  à  la  princesse.  Réveillez  ici  les  plai- 
sirs endormis.  Faites  jouer  les  violons  ,  danser  les  dames  et  galoper 
les  chevaux.  La  belle  s'ennuiera  bien  vite  de  la  solitude  et  voudra 
revenir  à  Paris. 

Le  roi  fut  bien  surpris  de  voir  M.  de  Rosny,  qui  n'aimait  pas  la 
dépense,  lui  donner  de  tels  conseils.  Il  goûta  fort  l'avis  de  son  mi- 
nistre et  fit  annoncer  pour  le  lendemain  un  carrousel  dans  les  jardins 
du  château.  M"c  Paulet  y  fut  engagée  des  premières;  le  grand-maître 
l'envoya  chercher  par  ses  neveux,  qui  lui  servirent  d'escorte  et  la 
firent  asseoir  en  évidence  aux  meilleures  places.  Henri  IV  s'était  paré 
comme  un  jeune  homme;  il  avait  un  pourpoint  de  brocard  d'or,  un 
collet  de  senteurs  et  des  manches  de  satin  de  la  Chine.  Son  cheval 
était  le  plus  élégant  et  il  le  maniait  à  merveille,  11  courut  la  bague 
avec  succès  et  fit  divinement  bien  au  jeu  de  la  tête  de  bois.  Sully  se 
frottait  les  mains  en  voyant  les  dames  applaudir,  et  disait  tout  haut  : 

—  C'est  encore  le  plus  adroit  ;  il  est  leur  maître  à  tous  ! 

M.  de  Bellegarde,  qui  avait  été  jadis  l'un  des  habiles,  ne  réussit 
pas  à  cause  de  l'embonpoint  qui  lui  était  survenu.  Bassompierre 
n'était  pas  en  veine  ce  jour-là.  MM.  de  Cuise  étaient  absens,  de  sorte 
que  les  honneurs  de  la  matinée  restèrent  au  roi. 

Ce  fut  le  tour  de  Mlle  Paulet  à  briller  le  soir  à  l'heure  des  danses. 
Elle  déploya  toutes  ses  grâces  dans  les  quadrilles  et  gagna  bien  des 
envieuses,  car  elle  risqua  des  pas  nouveaux  de  son  invention  dans 
une  courante  qui  produisit  un  furieux  effet.  Quand  l'instant  fut  venu 
de  présenter,  suivant  l'usage,  sa  joue  au  danseur,  pendant  que  les 
violons  jouaient  la  cadence,  elle  s'échappa  légèrement  dans  une 
pirouette  et  donna  le  baiser  du  côté  qu'on  ne  le  faisait  point  d'habi- 
tude. Ce  mouvement  parut  si  charmant  et  si  plein  de  coquetterie,  que 
tout  le  monde  en  murmura  de  plaisir.  Le  roi  s'écria  : 

—  Ahl  le  joli  tour!  je  le  veux  voir  encore.  Holà!  messieurs  les 
violons ,  recommencez-moi  cette  mesure. 

Et  à  la  seconde  fois,  la  demoiselle  mit  plus  de  malice  encore  dans 
ses  mouvemens.  Elle  regarda  le  roi  en  souriant  tandis  que  son  cava- 
lier l'embrassait,  et  M.  de  Sully,  qui  examinait  de  loin  son  maître, 
connaissant  la  faiblesse  de  Henri  pour  le  beau  sexe,  dit  tout  bas  : 

—  Le  voilà  pris  !  je  connais  ses  allures.  Nous  le  tenons  cette  fois. 
Je  gage  qu'il  n'en  dormira  pas  de  la  nuit. 

Toutes  les  dames  eurent  bientôt  des  airs  fâchés  et  tournèrent  obli- 


REVUE  DE  PARIS.  159 

quement  leurs  prunelles.  Le  roi  causait  avec  M"e  Paulet.  Sully  ne 
s'était  pas  trompé. 

—  Je  ne  sais  comment  cela  se  fait,  disait  Henri  en  soupirant,  si 
c'est  le  regard  de  vos  yeux  ou  le  baiser  que  vous  avez  donné  tout  à 
l'heure;  mais  je  sens  que  vous  m'avez  blessé  au  cœur.  Je  ne  vis  jamais 
tant  de  charmes  dans  une  femme. 

—  Votre  majesté  est  un  peu  bien  sujette  à  ces  galanteries  subites , 
et  je  n'ignore  pas  qu'il  faut  s'en  défier. 

—  Ce  serait  plutôt  à  moi  d'être  en  défiance  contre  vos  appas;  mais 
je  suis  bonhomme  et  j'ai  toujours  donné  tête  baissée  dans  les  pièges  le 
ciel  m'a  fait  ainsi.  Ménagez-moi  donc ,  ma  belle  enfant ,  car  je  suis  pris 
au  lacet  comme  un  pauvre  lièvre,  et  si  vous  me  traitez  en  ennemi... 

—  Vous  êtes  habitué  à  le  battre. 

—  J'en  ai  battu  quelques-uns,  mais  j'en  ai  plus  encore  embrassé 
sur  les  deux  joues.  C'est  ce  dernier  moyen  de  faire  la  paix  que  j'ai- 
merais le  mieux  employer  avec  vous. 

—  Est-ce  que  nous  sommes  en  guerre? 

—  Sans  doute,  et  la  première  victoire  est  de  votre  côté,  puisque 
je  voudrais  déjà  vous  donner  les  clés  de  la  ville  conquise. 

—  Eh  bien  !  envoyez-les-moi  sur  un  plat  d'argent,  avec  les  chan- 
delles de  cire  et  les  confitures. 

—  Et  que  me  céderez-vous  en  échange? 

—  Mon  royaume  n'est  pas  grand. 

—  Non ,  mais  il  renferme  bien  des  trésors  et  je  les  veux  acquérir. 

—  A  ce  compte-là  vous  seriez  le  vainqueur  et  moi  le  pays  sub- 
jugué. 

—  Je  suis  votre  esclave ,  ma  mignonne;  ordonnez  de  moi  tout  ce 
qu'il  vous  plaira. 

—  Rendez-vous  donc  à  discrétion  et  ne  m'imposez  aucune  clause. 

—  J'y  consens;  mais  je  vous  irai  voir  demain  pour  signer  la  capi- 
tulation. 

M.  de  Rosny,  qui  s'était  approché,  entendit  ces  derniers  mots, 
et,  voyant  la  jeune  fille  qui  rougissait,  il  voulut  l'empêcher  de  ré- 
pondre par  un  refus. 

—  Votre  majesté,  dit-il  humblement,  n'a  pas  oublié  que  nous  de- 
vons recevoir  cette  nuit  un  courrier  d'Allemagne.  Les  instans  sont 
précieux ,  sire  ;  je  vous  supplie  de  tenir  conseil  aussitôt  votre  lever. 

—  Je  te  donnerai  la  matinée  entière ,  mon  bon  Kosny.  Nous  par- 
lerons d'affaires  jusqu'à  midi,  si  tu  le  veux.  Je  me  sens  la  tète  plus 
libre  et  le  cœur  plus  joyeux. 


160  REVUE  DE   PARIS. 

—  Le  ciel  en  soit  loué  !  Si  c'est  vous ,  mademoiselle,  qui  avez  fait 
cette  cure,  la  France  entière  est  votre  obligée,  et  je  vous  en  aurai , 
en  mon  particulier,  une  éternelle  reconnaissance. 

En  effet,  M.  le  grand-maître  fut  toujours  l'ami  de  Mlle  Paulet;  et, 
dans  le  temps  même  où  elle  donna  le  plus  de  prise  à  la  médisance,  il 
la  défendit  généreusement,  et  lui  témoigna  beaucoup  de  considé- 
ration. 

Dès  le  lendemain  au  soir,  tout  le  monde  sut  que  le  roi  était  consolé 
des  rigueurs  de  Mme  la  princesse.  Le  nom  du  nouvel  objet  de  sa 
flamme  circula  de  bouche  en  bouche.  M"e  Paulet  vit  accourir  chez 
elle  une  foule  empressée.  Sa  ruelle  devint  le  rendez-vous  de  la  fleur 
des  courtisans.  On  lui  apportait  les  nouvelles,  et;on  lui  donnait  les 
violons.  Elle  goûta  ainsi  les  plaisirs ,  et  reçut  les  honneurs  dus  à  la 
favorite.  Mais  ce  bonheur  ne  fut  pas  de  longue  durée.  Un  jour  elle 
reçut  à  son  réveil  ce  billet  du  roi  : 

ff  Ma  mignonne,  je  vous  irai  voir  tantôt  avec  mon  flls  de  Vendôme. 
Le  petit  pendard  ne  se  veut  pas  former,  et  cependant  il  louche  à  ses 
quinze  ans.  11  est  sauvage  comme  un  jeune  loup,  et  craint  autant  les 
femmes  que  je  les  aime.  Vous  nous  ferez  de  la  musique ,  et  vous  nous 
direz  des  drôleries,  pour  familiariser  un  peu  ce  petit  ours  avec  votre 
méchant  sexe.  Je  vous  apporterai  des  primeurs  de  Touraine.  Je  vous 
baise  un  million  de  fois  les  mains.  » 

C'était  le  14  mai  1610,  et  le  roi,  en  allant  chez  sa  maîtresse,  passa 
par  la  rue  de  la  Féronnerie,  où  l'attendait  Ravaillac.  On  sait  assez 
ce  qui  en  arriva. 

Nous  ne  doutons  pas  que  M"e  Paulet ,  vive  et  séduisante  comme 
elle  était,  n'eût  captivé  Henri  IV  pour  long-temps,  si  un  crime  n'eût 
enlevé  ce  prince  à  la  France. 

Après  avoir  possédé  la  faveur  d'un  roi,  M"e  Paulet  ne  pouvait  plus 
que  descendre.  Elle  le  sentit,  et  résolut  de  vivre  le  plus  sagement 
qu'il  lui  serait  possible;  mais  avec  son  caractère  ardent  et  léger,  et 
n'ayant  plus  la  retenue  qui  précède  la  première  faute,  elle  ne  pou- 
vait manquer  de  faiblir  bientôt.  Des  circonstances  singulières  vinrent 
en  outre  rendre  le  terrain  plus  mouvant  sous  son  petit  pied;  on 
lui  pardonnera  de  s'être  laissée  choir,  si  l'on  songe  qu'elle  manquait 
d'une  main  ferme  pour  la  soutenir,  étant  orpheline  et  abandonnée  à 
elle-même. 

Pendant  les  six  mois  que  dura  le  deuil,  elle  vécut  fort  retirée  dans 
un  château  situé  sur  la  route  d'Orléans,  et  que  lui  avait  laissé  le  feu 
conseiller  son  père.  Elle  faisait  exactement  ses  dévotions,  donnait 


BEVUE   DE   PARIS.  161 

aux  pauvres ,  et  ne  voyait,  pour  toute  société,  que  Mme  la  baillive  de 
Montlhéry,  sa  voisine. 

Cette  jeune  dame  lui  demandait  un  soir  si  elle  ne  pensait  pas  au 
mariage. 

—  Vraiment,  répondit -elle,  je  serais  bien  folle  d'y  penser  jamais. 
On  connaît  mes  fautes;  je  ne  pourrais  donc  avoir  qu'un  mari  qui  se 
défierait  de  moi.  Il  serait  jaloux  ou  bien  indifférent;  il  me  méprise- 
rait peut-être ,  ou  m'accepterait  pour  ma  fortune.  Je  serais  donc 
malheureuse  dans  tous  les  cas.  Dans  ma  position,  il  faut  avoir  le 
bon  esprit  de  rester  Clle. 

—  Alors  vous  aurez  d'autres  amoureux,  car  enfin  à  votre  âge 

—  Eh  î  je  n'y  songe  pas ,  Dieu  merci  ! 

—  Vous  en  aurez  infailliblement.  Devinons  un  peu  qui  est  le  pre- 
mier qui  vous  doit  plaire. 

—  Quel  enfantillage! 

—  Dites-moi  cela.  N'y  avait-il  pas  à  la  cour  quelque  beau  seigneur 
qui  vous  ait  recherchée?  Je  parie  qu'il  y  en  avait. 

—  Pas  un  dont  je  me  soucie,  je  vous  le  jure.  Le  seul  homme  qui 
m'ait  souvent  fait  rêver  autrefois,  c'est  le  maréchal  de  Biron. 

—  Cherchez  bien,  il  doit  en  exister  un  autre. 

—  Il  y  en  a  encore  un,  en  effet.  Je  ne  l'ai  jamais  vu,  parce  qu'il 
était  dans  son  gouvernement;  mais  il  porte  l'un  des  noms  les  plus 
célèbres  de  la  noblesse;  et  puis  l'ambition  et  le  courage  sont  hérédi- 
taires dans  sa  famille. 

—  Le  duc  de  Guise,  n'est-ce  pas? 

—  C'est  lui. 

—  Le  fils  aîné  du  grand  Balafré,  un  aimable  et  magnifique  prince. 
Il  vous  consolera  quelque  jour. 

—  Il  n'est  guère  probable  que  je  le  rencontre  jamais;  et  d'ailleurs 
il  aura  bien  autre  chose  à  faire  que  d'être  amoureux  de  moi. 

—  Qui  sait? 

Dans  ce  moment,  M.  le  bailli  de  Montlhéry  se  fit  introduire. 

—  Mademoiselle,  dit-il  fort  cérémonieusement,  je  viens  vous  pré- 
senter une  requête  de  la  part  des  notables  de  notre  petite  ville.  Nous 
devons  loger  demain  un  grand  personnage,  et  nous  n'avons  pas  de 
maison  digne  de  lui.  Nous  vous  supplions  de  l'héberger,  pour  un  jour 
seulement,  dans  votre  joli  château... 

—  Quel  est  ce  grand  personnage? 

—  Dans  votre  joli  château,  séjour  des  grâces  et  de  la  beauté.  Vous 
êtes  de  la  cour,  et  votre  compagnie  sera  un  charme  bien  attrayant 


162  REVUE  DE  PARIS. 

pour  le  seigneur  qui  nous  honore  de  sa  visite  en  revenant  de  son 
gouvernement... 

—  Mais  comment  l'appelez-vous  donc? 

—  De  son  gouvernement  de  Provence.  C'est  le  duc  Charles  de  Lor- 
raine. 

—  Monsieur  de  Guise!  s'écrièrent  à  la  fois  les  deux  dames. 

—  Il  me  semble  que  je  lis  l'étonnement  sur  votre  visage. 

—  Je  ne  puis  le  recevoir,  dit  vivement  Mlle  Paulet. 

—  0  ciel!  quel  obstacle  s'y  oppose  donc? 

—  Y  pensez-vous?  dit  la  baillive.  Vous  feriez  une  impolitesse  à 
M.  de  Guise,  parce  que  nous  avons  mêlé  son  nom  à  nos  folies! 
Allons  donc!  ce  que  nous  avons  dit  est  entre  nous  deux.  Je  ne  vous 
crois  pas  perdue  pour  cela.  TI  ne  restera  qu'un  jour.  Nous  le  verrons, 
et  nous  pourrons  parler  de  lui  à  notre  aise.  Il  ne  se  doutera  pas  que 
vous  ayez  rêvé  de  lui.  Ce  sera  charmant.  Il  faut  le  recevoir.  Monsieur 
le  bailli,  elle  y  consent. 

—  Vous  y  consentez,  mademoiselle? 

—  Au  fait,  pourquoi  non? 

—  Je  suis  au  comble  de  mes  vœux.  Demain  soir,  selon  toute  pro- 
babilité ,  vous  aurez  la  visite  de  M.  le  duc.  Son  courrier  m'annonce 
qu'il  n'a  pour  toute  suite  que  six  personnes  d'épée  et  son  premier 
valet  de  chambre.  Il  voyage  à  cheval. 

—  C'est  bien.  Le  souper  sera  prêt  pour  neuf  heures. 

Le  lendemain  sur  le  soir,  une  demi-douzaine  de  jeunes  gentils- 
hommes dînaient  ensemble  à  l'unique  auberge  de  Montlhéry,  après 
une  partie  de  chasse.  Le  repas  était  bruyant,  à  cause  du  vin  de  Beau- 
gency,  qui  avait  fort  échauffé  toutes  les  cervelles.  On  en  était  aux 
chansons  grivoises,  quand  l'ordinaire  de  la  poste  vint  à  passer  et  dit 
qu'il  avait  commission  d'apprendre  au  bailli  que  M.  le  duc  de  Guise 
s'était  arrêté  à  Étampes  à  cause  de  la  pluie. 

—  Je  me  charge  de  le  lui  apprendre,  dit  un  des  gentilshommes; 
ne  perdez  pas  votre  temps ,  brave  homme;  le  bailli  est  mon  cousin, 
il  saura  la  nouvelle  dans  un  moment. 

L'ordinaire  remonta  dans  son  coche  et  poursuivit  sa  route. 

—  Messieurs,  dit  le  gentilhomme  à  ses  amis,  voici  une  occasion 
de  nous  divertir,  et  de  manger  un  excellent  souper  en  société  d'une 
femme  charmante.  M1,e  Paulet  attend  le  duc  ce  soir.  Elle  ne  le  connaît 
pas.  Je  me  présente  à  la  place  de  son  altesse,  et  vous  êtes  mes  sui- 
vans.  Nous  allons  chercher  des  chevaux  pour  y  mettre  quelques 
bagages.  Nous  faisons  une  entrée  magnifique  au  château  et  je  suis 


REVUE   DE  PARIS.  163 

prince  pour  une  nuit.  Demain  je  pars  pour  mon  régiment  qui  est  en 
Navarre,  et  l'affaire  s'arrangera  toute  seule. 

La  proposition  fut  accueillie  avec  enthousiasme.  On  posa  des  caisses 
vides  sur  des  chevaux,  pour  représenter  les  mulets  de  coffre.  Deux 
de  ces  jeunes  fous  retroussèrent  leurs  chausses  et  ôtèrent  leurs 
plumes  et  leurs  épées,  pour  figurer  les  laquais.  Le  premier  acteur 
alla  se  vêtir  à  la  hâte  de  ses  plus  beaux  habits  de  fête.  Les  autres 
se  placèrent  derrière  lui  à  la  distance  convenable,  et  on  se  mit  en 
chemin  le  plus  gravement  du  monde  pour  la  maison  de  M1Ie  Paulet. 

Celui  qui  s'était  emparé  du  meilleur  rôle  était  un  gentilhomme  de 
bonne  mine,  qui  avait  les  manières  excellentes,  une  audace  à  toute 
épreuve  et  de  l'esprit  comme  un  démon.  Il  était  d'une  famille  riche 
et  ancienne;  il  s'appelait  Lansac.  Son  père  avait  été  dans  les  gardes 
de  la  reine  Catherine. 

Les  fenêtres  du  château  étaient  éclairées,  et  on  y  pouvait  remar- 
quer un  grand  mouvement.  L'un  des  cavaliers  se  détacha  de  la  bande 
et  courut  annoncer  l'arrivée  de  M.  de  Guise.  La  châtelaine  descendit 
au  bas  des  degrés  en  grande  cérémonie  et  fit  ses  complimens  de 
bien-venue  avec  sa  grâce  habituelle.  M.  de  Lansac  joua  parfaitement 
son  personnage  de  prince. 

—  Excusez-moi,  belle  demoiselle,  dit-il  en  entrant  au  salon,  si 
je  ne  vous  demande  pas  le  temps  de  changer  de  toilette.  Je  suis  fati- 
gué du  voyage  et  pressé  de  jouir  de  votre  conversation  dont  on  m'a 
dit  tous  les  biens  imaginables. 

En  parlant  ainsi,  le  jeune  homme  prit,  sans  cérémonie  ,  le  siège 
d'honneur.  Il  s'informa  des  nouvelles  en  seigneur  qui  savait  son 
monde.  Il  nomma  les  premiers  de  la  cour  et  raconta  les  affaires  de 
son  gouvernement.  Au  souper  il  prit  la  droite  et  le  haut  bout  de  la 
table ,  tandis  que  les  gentilshommes  de  la  suite  se  rangeaient  modes- 
tement àl'extrémité;  il  se  laissa  présenter  la  serviette  par  la  maîtresse 
du  logis ,  et  se  comporta  noblement ,  avec  une  aisance  et  un  sérieux 
imperturbables. 

—  Messieurs ,  dit-il  à  ses  suivans  au  sortir  du  souper,  vous  devez 
être  pressés  de  vous  mettre  au  lit,  je  ne  vous  retiens  pas.  Soyez  de- 
bout au  point  du  jour. 

Les  gentilshommes ,  fort  contrariés  d'être  ainsi  congédiés,  n'osèrent 
pourtant  élever  la  voix;  ils  sortirent  respectueusement  et  gagnèrent 
les  chambres  qu'on  leur  avait  préparées. 

Après  deux  heures  de  tête-à-tête,  le  faux  duc  de  Guise  ne  parais- 
sait pas  encore  disposé  à  se  retirer. 


164  REVUE  DE  PARIS. 

—  Je  vous  gêne  sans  doute ,  dit-il.  Je  ne  sais  comment  cela  se  fait , 
mais  je  n'ai  aucune  envie  de  dormir. 

—  Je  vous  tiendrai  volontiers  compagnie,  répondit  la  demoiselle. 
J'aurai  le  loisir  de  me  reposer  après  votre  départ;  on  ne  trouve  pas 
toujours  l'occasion  de  veiller  en  aussi  bonne  société. 

Charles  de  Lorraine  avait  la  réputation  d'être  fort  entreprenant 
près  des  dames;  on  citait  de  lui  d'assez  méchans  procédés  envers  le 
beau  sexe.  M.  de  Lansac  ne  risquait  pas  de  démentir  son  personnage 
en  donnant  à  la  conversation  une  tournure  de  galanterie  cavalière. 

—  J'ai  bien  entendu  parler  de  vous  en  Provence ,  dit-il  en  s'as- 
seyant  près  de  la  châtelaine.  Le  bruit  de  vos  succès  est  venu  jusqu'à 
moi ,  et  je  ne  m'étonne  pas ,  en  vous  voyant ,  que  vous  ayez  captivé  le 
cœur  d'un  grand  roi  ;  mais  parce  que  vous  avez  régné  sur  une  tète 
couronnée  ce  n'est  pas  une  raison  pour  vous  retirer  ainsi  de  la  cour 
et  mépriser  le  reste  des  humains. 

—  Je  devrais  craindre  plutôt  d'en  être  méprisée. 

—  Oh!  voilà  par  exemple  une  étrange  idée.  Je  me  veux  déclarer 
votre  serviteur  publiquement,  pour  montrer  l'estime  où  je  vous  tiens; 
et  afin  que  vous  n'en  doutiez  pas,  je  prendrai  dès  à  présent  vos  cou- 
leurs. 

Le  faux  duc  s'empara  d'un  nœud  de  rubans  verts  que  la  demoiselle 
portait  sur  son  épaule. 

—  Ne  vous  pressez  pas  trop  de  vous  ranger  sous  ma  loi,  répondit 
M,le  Paulet,  car,  de  l'humeur  où  je  suis,  il  pourrait  vous  arriver  de 
perdre  vos  peines. 

—  J'en  veux  courir  les  risques;  je  me  suis  dit  bien  des  fois  en  pen- 
sant à  vous  :  «  c'est  la  femme  que  je  dois  aimer,  »  et  j'y  suis  résolu  , 
je  vous  aimerai  comme  un  furieux. 

—  Je  ne  vous  en  empêche  point. 

—  Je  vous  défierais  de  m'en  empêcher,  car  je  sens  déjà  que  l'amour 
me  tient  à  la  gorge. 

— C'est  un  mal ,  qui ,  par  bonheur,  ne  vous  dure  jamais  long-temps. 

—  Ne  riez  pas.  Je  vous  jure  que  j'en  suis  cruellement  attaqué  de- 
puis que  je  vous  vois.  Ne  le  comprenez-vous  pas,  puisque  je  ne  puis 
m'arracher  de  vos  côtés  malgré  les  fatigues  de  la  route!''  sur  l'hon- 
neur, je  ne  m'irai  pas  coucher  de  la  nuit.  Or  ça,  faisons  jeu  sur  table, 
répondez  franchement  :  me  laisserez-vous  languir  long-temps? 

—  Sur  lhonneur,  je  n'en  sais  vraiment  rien. 

—  Les  choses  vont  aller  mal  pour  moi  ;  le  métier  de  soupirant  me 
rend  triste  à  la  mort.  Du  moins  je  ne  voudrais  pas  soupirer  à  quinze 


REVUE   DE   PARIS.  165 

lieues  de  distance.  La  cour  de  la  reine-mère  commence  à  se  ré- 
veiller; vous  y  viendrez  avec  moi  demain.  J'ai  laissé  mes  carrosses 
à  Orléans,  mais  nous  irons  dans  le  vôtre.  Si  vous  avez  des  craintes 
sur  l'accueil  qui  vous  attend  au  Louvre  ,  je  vous  garantis  que  je  ferai 
en  sorte  qu'il  soit  bon. 

—  Je  vous  remercie  de  ces  offres.  Mon  projet  est  de  rentrer  à  Paris 
dans  un  mois  :  vous  pourrez  d'ici  là  ménager  mon  retour  au  château. 

—  A  quoi  bon  différer?  je  ne  voudrais  plus  vous  quitter  de  la  vie. 

—  Combien  ayez-Vous  déjà  pris  de  ces  engagemens  éternels? 

—  J'en  ai  pris  d'autres  à  la  vérité,  mais  jamais  avec  autant  de 
plaisir  ni  de  sincérité  qu'aujourd'hui. 

—  Nous  verrons  dans  un  mois  si  vous  serez  dans  les  mêmes  dis- 
positions. 

—  Et  si  mon  cœur  n'a  pas  varié,  vous  laisserez-vous  attendrir?" 

—  Peut-être. 

—  Tous  vous  laisserez  attendrir,  cela  est  certain.  Je  suis  donc  as- 
suré de  gagner  vos  bonnes  grâces ,  car  dans  un  mois  je  vous  aimerai 
bien  plus  encore;  c'est  une  affaire  convenue. 

La  demoiselle  riait  en  voyant  l'empressement  que  le  faux  duc 
mettait  à  concevoir  des  espérances. 

—  Puisque  vous  devez  me  rendre  heureux  dans  un  mois,  poursuivit 
M.  de  Lansac,  il  vaudrait  bien  mieux  m'épargner  un  si  long  ennui, 
et  conclure  ce  soir  même.  Il  ne  vous  en  coûtera  pas  davantage.  Nous 
sommes  seuls;  tout  le  monde  dort  autour  de  nous.  La  vie  est  courte 
et  l'occasion  rare.  Tenez ,  je  vais  vous  faire  une  proposition  :  nous 
passerons  un  trait  de  plume  sur  cette  nuit  demain  au  point  du  jour: 
nous  supposerons  qu'il  n'est  rien  advenu,  et  que  je  ne  vous  ai  pas 
encore  rencontrée.  Vous  serez  maîtresse  d'agir  comme  vous  l'enten- 
drez, et  si  même  il  vous  prend  envie  d'être  à  l'avenir  cruelle  pour 
moi,  je  vous  promets  de  ne  pas  me  prévaloir  des  antécédens. 

—  .!c  ne  craindrais  que  trop  de  vous  les  voir  oublier  le  premier. 

—  Si  vous  n'avez  pas  d'autre  souci  que  celui-là,  rassurez-vous 
bien  vite;  je  vous  aimerai  diablement  fort  et  plus  long-temps  qu'il  ne 
m'est  jamais  arrivé.  Ce  que  j'en  ai  dit  était  pour  vous  mettre  seule- 
ment l'esprit  en  repos,  car  je  sais  que  la  considération  du  lendemain 
est  toujours  ce  qui  effraie  les  dames.  Que  feriez-vous  donc  si  vous 
étiez  bien  persuadée  qu'il  n'en  peut  rien  résulter  de  fâcheux  pour  vous? 

Dans  ce  temps-là  ,  l'amour  ne  marchait  pas,  comme  de  nos  jours, 
enveloppé  de  ténèbres;  il  se  pratiquait  le  plus  souvent  au  grand  jour. 
Le  caprice  était  une  chose  permise.  Les  femmes  n'étaient  pas  obli- 


166  REVUE   DE  PARIS. 

gées  de  lui  donner,  comme  aujourd'hui ,  les  apparences  d'une  passion 
irrésistible  ou  d'une  fascination.  Elles  pouvaient  se  dispenser  de 
l'habiller  d'un  costume  mélodramatique  et  d'arranger  l'histoire  en- 
tière de  leur  vie  de  manière  à  le  rendre  excusable  à  grand  renfort 
de  contes  à  dormir  debout.  M"e  Paulet  était  une  bonne  fllle,  toute 
naturelle,  ayant  le  cœur  à  la  main ,  la  tête  légère  et  le  pied  tournant , 
aimant  le  plaisir,  parce  qu'en  effet  le  plaisir  est  une  chose  agréable. 
Elle  s'arrêta  quelques  minutes  à  réfléchir  aux  suppositions  que  fai- 
sait le  jeune  homme,  et  le  regarda  en  souriant  d'un  air  irrésolu  char- 
mant à  voir.  Si  elle  était  belle,  il  était  aussi  fort  joli  garçon.  Cepen- 
dant elle  pensa  que  ce  serait  une  chose  dangereuse  qu'une  liaison 
avec  un  seigneur  inconstant  comme  M.  de  Guise.  Elle  sentit  qu'elle 
en  viendrait  bien  vite  à  l'aimer  de  tout  son  cœur,  et  une  voix  inté- 
rieure l'avertissait  que  l'enjeu  n'était  pas  égal  des  deux  côtés.  Crai- 
gnant de  céder  à  quelque  tentation ,  elle  ouvrit  sans  rien  dire  la  porte 
d'un  oratoire,  en  faisant  signe  à  M.  de  Lansac  de  l'accompagner. 
L'étiquette  obligeait  la  châtelaine  à  donner  la  porte  à  une  altesse.  Le 
jeune  homme,  pour  agir  princièrement,  n'hésita  pas  à  entrer  le  pre- 
mier. Dès  qu'il  eut  mis  le  pied  dans  l'oratoire,  on  ferma  la  porto 
derrière  lui  au  double  tour. 

—  Monsieur  le  duc,  lui  dit-on  en  riant,  je  vous  souhaite  bonne 
nuit.  Vous  trouverez  un  lit  dans  la  seconde  pièce.  Demain  je  vous 
donnerai  ma  réponse,  et  nous  poursuivrons  cette  conversation. 

Le  faux  prince  eut  beau  supplier  et  menacer;  M"e  Paulet  lui  sou- 
haita de  nouveau  le  bonsoir  et  se  retira  dans  sa  chambre  à  coucher, 
où  elle  se  mit  à  l'abri  de  toute  surprise.  Au  point  du  jour  les  valets 
ayant  ouvert  la  prison  de  Lansac,  il  sortit  à  la  hâte  du  château ,  de 
peur  de  rencontrer  le  véritable  Guise,  fort  embarrassé  de  sa  super- 
cherie, amoureux  de  la  demoiselle,  et  désespéré  par  l'idée  qu'il 
n'oserait  plus  reparaître  devant  elle. 

Le  jeune  homme  reçut  fort  brusquement  ses  amis  lorqu'ils  deman- 
dèrent ce  qui  s'était  passé  entre  la  châtelaine  et  lui.  Il  témoigna  beau- 
coup de  regrets  d'avoir  abusé  d'un  nom  qui  ne  lui  appartenait  pas, 
et  ajouta  que,  par  de  semblables  sottises,  on  compromettait  son 
avenir  et  on  se  rendait  indigne  d'être  compté  pour  un  bon  gentil- 
homme. 

Sur  le  midi,  M.  le  bailli  de  Montlhéry  vint  au  château. 

—  Mademoiselle,  dit-il,  je  suis  désolé  de  vous  avoir  occasioné  un 
dérangement  inutile.  Le  duc  ne  s'est  point  arrêté  dans  notre  ville.  On 
a  dû  vous  prévenir  hier  qu'il  restait  à  coucher  à  Etampes.  Je  viens 


REVUE  DE   PARIS.  167 

vous  annoncer  que  son  altesse  a  traversé  Montlhéry  ce  matin  sans 
s'y  reposer. 

M"e  Paulet  eut  assez  d'empire  sur  elle-même  pour  cacher  sa  sur- 
prise. Les  mystifications  étaient  à  la  mode  en  ce  temps-là.  Il  était  à 
craindre  que  le  faux  duc  ne  se  donnât  les  gants  de  sa  bonne  fortune 
manquée;  son  audace  n'annonçait  pas  un  homme  scrupuleux.  La  de- 
moiselle se  mordit  les  lèvres  en  pensant  que  son  parti  pris  de  vivre 
sage  et  retirée  ne  lui  servirait  peut-être  de  rien.  Cinq  minutes  lui 
suffirent  pour  prendre  une  résolution  :  nier  hardiment  et  démentir  les 
bruits  injurieux  ;  poursuivre  la  calomnie  et  l'attaquer  en  face  au  lieu 
de  la  fuir  ;  aller  sans  retard  à  la  cour  et  faire  la  conquête  du  véritable 
duc  de  Guise.  Ce  moment  décida  de  la  vie  entière  de  MUe  Paulet.  Son 
imagination  une  fois  excitée,  son  caractère  fougueux  reparut  et  l'em- 
porta dans  un  tourbillon  d'intrigues.  Nous  aurions  hésité  à  écrire  son 
histoire  si  nous  n'avions  su  la  belle  fin  qu'elle  a  mise  à  ses  erreurs. 

Elle  monta  donc  immédiatement  en  carrosse  et  fit  force  de  chevaux 
jusqu'à  Paris.  M.  de  Rosny  la  conduisit  le  soir  même  au  Louvre. 
La  reine  régente  témoigna  d'abord  un  peu  de  hauteur  à  la  der- 
nière maîtresse  du  feu  roi  ;  mais  M"e  Paulet  savait  être  aimable  pour 
tout  le  monde  :  elle  regagna  promptement  les  bonnes  grâces  de  sa 
majesté.  Au  premier  coup  d'oeil  qu'elle  jeta  sur  M.  de  Guise,  le  rouge 
lui  monta  au  visage  en  voyant  qu'il  ne  ressemblait  en  rien  à  l'hôte 
de  la  veille.  Charles  de  Lorraine  était  petit,  large  et  trapu,  il  avait  la 
barbe  assez  mal  plantée,  peu  de  régularité  dans  les  traits;  mais  il 
mettait  plus  fièrement  que  personne  le  poing  sur  la  hanche,  portait 
bien  le  manteau  et  avait  un  je  ne  sais  quoi  qui  sentait  particulière- 
ment le  prince. 

Aucune  femme,  dans  la  position  de  MIle  Paulet  et  avec  les  mêmes 
projets  en  tête,  n'aurait  été  en  peine  d'attirer  à  elle  les  hommages 
de  M.  de  Guise.  Le  duc,  arrivant  après  une  longue  absence,  n'avait 
point  encore  fait  de  choix  parmi  les  beautés  de  la  cour;  il  se  laissa 
prendre  au  premier  piège  qui  s'offrit,  et  il  était  bien  tombé,  car  il 
aimait  beaucoup  les  dames  d'humeur  accommodante.  Il  s'attacha 
aux  pas  de  M"c  Paulet,  la  mena  plusieurs  fois  danser  et  lui  fit  la  con- 
versation pendant  une  grande  heure.  Tout  le  monde  remarqua  entre 
eux  la  même  familiarité  que  s'ils  eussent  été  d'anciennes  connais- 
sances. M.  de  Rosny  secouait  la  tête  d'un  air  mécontent,  parce  que 
n'ayant  pas  l'oubli  des  injures  aussi  facile  que  Henri  IV,  il  ne  pouvait 
se  défendre  de  regarder  le  duc  comme  un  rebelle. 

On  chuchotta  dans  tous  les  coins.  M"r  Paulet  tenait  de  la  nature 


168  REVUE   DE   PARIS. 

une  belle  dose  d'assurance ,  et  comme  elle  avait  la  langue  prompte 
à  répondre,  on  ne  se  hasardait  guère  à  la  railler;  mais  on  enrageait 
de  lui  voir  faire  incontinent  de  si  rapides  progrès  sur  le  cœur  d'un 
prince  fameux  et  fort  à  la  mode,  car  M.  de  Guise  était  un  expert  en 
galanterie,  qui  donnait  des  présens  aux  belles,  organisait  les  parties 
de  plaisir  qu'on  nommait  des  cadeaux ,  possédait  à  fond  XAsiréc  et 
les  amours  de  Caliste,  et  parlait  surtout  phébus  avec  une  grande 
supériorité. 

—  Charmante  demoiselle,  disait  le  duc,  vos  yeux  lancent  de  si 
cruelles  arquebusades,  que  je  me  sens  criblé  de  blessures.  Mon 
cœur  n'est  pas  à  l'épreuve  de  traits  aussi  acérés.  N'avez-vous  pas 
scrupule  de  prêter  vos  appas  à  l'amour  pour  qu'il  s'y  cache  et  m'y 
tende  un  guet-apcns? 

—  L'amour  n'est  pas  tant  votre  maître  que  vous  voulez  le  donner 
à  croire. 

—  En  vérité,  je  suis  son  serviteur  depuis  qu'il  vous  a  choisie  pour 
son  trône,  et  je  voudrais  devenir  gentilhomme  de  sa  chambre,  afin 
d'y  avoir  les  entrées. 

—  Il  a  bien  d'autres  trônes  plus  beaux  que  moi  dans  ces  lieux,  et 
je  suis  le  plus  humble  des  sièges  où  il  se  pose. 

—  Bien  au  contraire;  ce  sont  les  autres  belles  qui  ne  sont  que  les  ta- 
bourets, et  vous  seule  êtes  le  siège  à  dos  réservé  au  roi  de  nos  âmes. 

—  Je  vois  bien  qu'il  a  en  vous  l'un  de  ses  plus  habiles  courtisans, 
car  vous  parlez  en  homme  qui  fait  métier  de  réussir. 

—  Hélas!  que  m'importe  si  on  fait  état  de  moi  en  d'autres  cours 
que  celle  où  je  voudrais  parvenir?  Je  préférerais  le  dernier  emploi 
dans  la  vôtre  à  l'honneur  d'être  le  favori  de  la  plus  belle  qui  soit  ici 
après  vous. 

—  Je  ne  donne  pas  de  mon  sérieux  dans  la  douceur  de  votre  flatterie. 

—  Ah  !  c'est  être  trop  tigresse  que  de  m'accuser  d'être  flatteur 
alors  que  je  me  vais  mourant  des  coups  de  votre  beauté  assassine! 
Faites  que  vos  charmes  suspendent  leur  feu  meurtrier;  je  me  rends 
et  demande  quartier.  Vous  ne  pouvez  me  refuser  l'hospitalité,  si  je 
me  présente  comme  prisonnier  de  guerre. 

—  Vous  avez  votre  liberté  sur  parole. 

—  Je  préfère  demeurer  près  du  vainqueur.  De  grâce,  accordez- 
moi,  dans  votre  estime,  l'invitation  à  la  petite  entrée,  car  vous  avez 
dans  la  mienne,  le  dais,  le  cadenas  (1)  et  le  tapis  de  pied. 

•i  Le  cadenas  était  un  coffret  de  vermeil  d'où  on  tirait  le  couvert  de  ta  reine  au  moment 
du  repas. 


REVUE   DE   PARIS.  169 

M.  de  Guise ,  en  parlant  ainsi ,  pressait  amoureusement  le  bras  de 
M"e  Paulet. 

—  Eh!  doucement!  dit-elle  en  riant;  vous  m'estimez  trop,  monsieur 
le  duc;  je  suis  trop  avant  dans  le  rang  favori  de  votre  pensée;  retirez- 
moi  des  premières  loges  et  me  mettez  au  parquet. 

Tout  en  débitant  des  fadaises,  M.  de  Guise  était  de  ces  gens  réso- 
lus qui  vont  droit  au  but.  A  la  sortie  du  Louvre,  il  offrit  la  main  à 
M"e  Paulet,  pour  la  conduire  au  bas  des  degrés.  Lorsqu'elle  fut  en- 
trée dans  son  carrosse,  le  duc  y  monta  délibérément  à  sa  suite  et  se 
plaça  auprès  d'elle.  Tandis  qu'elle  le  suppliait  de  sortir,  on  ferma 
brusquement  la  portière;  un  gentilhomme  qui  était  à  M.  de  Guise, 
sauta  sur  le  siège  du  cocher,  d'autres  arrêtèrent  les  laquais  et  le 
carrosse  partit  au  galop. 

—  Où  me  conduisez-vous?  cria  la  demoiselle. 

— Chez  vous,  répondit  le  duc  laissant  là  le  phébus.  Ne  vous  effrayez 
pas.  Nous  allons  à  votre  hôtel;  je  veux  seulement  faire  la  route  à 
vos  côtés. 

—  Mais  ,  c'est  une  violence,  monsieur! 

—  Hélas  !  que  je  serai  à  plaindre  si  vous  ne  me  la  pardonnez! 
Le  carrosse  s'arrêta  en  effet  devant  la  maison  de  M1Ie  Paulet. 

—  J'espère,  monsieur  le  duc,  que  vous  ne  pousserez  pas  plus  loin 
cette  étrange  façon  d'agir. 

— .  Je  n'ai  plus  qu'à  implorer  ma  grâce,  mademoiselle ,  et  me  jeter 
à  vos  genoux;  mais  pour  cela  il  faut  bien  que  je  vous  conduise  jus- 
qu'à votre  appartement,  car  je  ne  puis  me  prosterner  au  milieu  de  la 
rue,  et  je  ne  suis  pas  de  ceux  qu'on  fait  mettre  dehors  par  ses  gens. 
C'est  une  visite  que  je  vous  rends  à  une  heure  un  peu  avancée. 
L'amour  est  indiscret;  vous  aurez  pitié  de  ma  folie. 

Charles  de  Lorraine ,  au  milieu  d'un  déluge  d'excuses  et  de  poli- 
tesses ,  s'introduisit  dans  la  maison,  puis  dans  le  salon  de  la  demoi- 
selle, et  enfin  dans  la  chambre  à  coucher,  où  il  paraît  qu'il  obtint  son 
pardon  avec  la  permission  de  demeurer  long-temps,  car  il  vêtait 
encore  le  lendemain  au  malin. 

A  quelques  jours  de  là,  MIU  Paulet  aperçut,  à  la  cour,  un  gentil- 
homme qui  se  tenait  caché  derrière  les  autres.  C'était  M.  de  Lansac: 
elle  s'approcha  de  lui  sans  hésiter. 

—  Monsieur,  lui  dit-elle  fort  sèchement,  votre  conduite  à  mon 
égard  vous  pourrait  faire,  si  je  le  voulais,  un  tort  à  ne  vous  en  re- 
lever jamais.  Je  vous  pardonne,  à  la  seule  condition  de  ne  m'adrcsseï 
la  parole  de  votre  vie. 

TOME  XLVIIf.      di;ckmbre.  12 


170  REVUE   DE   PARIS. 

—  Mademoiselle,  j'étais  venu  dans  l'espoir  d'obtenir  des  conditions 
moins  dures  par  mon  repentir. 

—  N'en  espérez  pas  d'autres.  Si  M.  de  Guise  savait  l'abus  que 
vous  avez  fait  de  son  nom,  il  vous  ferait  jeter  par  les  fenêtres. 

Le  jeune  homme  voulut  ajouter  de  nouvelles  excuses  ,  mais  on  lui 
tourna  le  dos  et  on  ne  lui  accorda  plus  un  seul  regard.  La  demoiselle 
n'était  pas  si  méchante  qu'elle  le  voulait  paraître,  car  Lansac,  étant 
demeuré  amoureux  d'elle,  rentra  en  grâce  par  la  suite,  comme  on 
le  verra  bientôt. 

M.  de  Rosny,  qui  s'intéressait  à  Mlle  Paulet,  craignait  pour  elle 
l'humeur  changeante  des  Guises. 

—  Prenez  garde,  mon  enfant,  disait-il  un  jour  à  sa  protégée;  cet 
homme-là  est  un  brouillon  comme  son  père  et  tous  ses  oncles.  Ne 
vous  attachez  pas  trop  fortement.  Je  sais  sur  lui  de  vilaines  histoires. 
Il  n'a  de  secret  pour  personne  et  tient  à  honneur  de  publier  ses 
succès.  On  m'a  conté  qu'un  jour,  ayant  obtenu  les  faveurs  d'une 
dame,  il  se  démenait  chez  elle  avec  impatience,  en  s'informant  à  cha- 
que instant  de  l'heure  qu'il  était,  et  comme  la  dame  lui  demanda  le 
motif  de  cette  agitation  :  «  C'est ,  dit-il ,  que  je  voudrais  être  à  demain 
pour  l'aller  dire  à  mes  amis.  » 

M"e  Paulet  tournait  sa  tète  de  coté  en  souriant  malignement  des 
craintes  du  vénérable  grand-maitre.  Ces  inquiétudes  n'étaient  pour- 
tant pas  vaines,  car  M.  de  Guise  ne  prenait  aucun  soin  de  ménager 
la  réputation  de  sa  maîtresse.  11  parlait  d'elle  avec  une  légèreté  cou- 
pable, et,  s'il  n'eût  pas  été  si  grand  seigneur,  les  autres  dames  n'au- 
raient pas  manqué  de  saisir  ce  prétexte  pour  témoigner  à  la  demoi- 
selle moins  de  considération.  Ce  qui  acheva  de  la  compromettre ,  c'est 
qu'elle  en  vint  à  aimer  le  duc  si  tendrement,  qu'elle  n'avait  pas  même 
le  courage  de  lui  commander  d'être  plus  soigneux  de  son  honneur. 

l'n  jour  que  M.  de  Guise  et  le  duc  de  Chevreuse  chassaient  en- 
semble dans  un  lieu  sauvage  qu'on  appelait  Versailles,  ils  s'arrêtè- 
rent sous  un  arbre  pour  se  reposer  et  causèrent  de  leurs  bonnes 
fortunes. 

—  Savez-vous,  disait  M.  de  Chevreuse,  que  vous  faites  preuve, 
cette  fois ,  d'une  constance  qui  ne  vous  est  pas  habituelle?  Voici  tantôt 
un  mois  que  vous  ne  bougez  de  l'hôtel  Paulet. 

—  Je  n'en  ai  pas  pour  long-temps  à  présent,  répondit  M.  de  Guise 
avec  fatuité. 

—  Je  gagerais  que  vous  serez  encore  dans  les  filets  de  cette  jeune 
fille  dans  deux  autres  mois  encore. 


REVUE  DE  PARIS.  171 

—  Votre  cheval  contre  le  mien  que  j'en  suis  délié  avant  huit  jours. 

—  Cela  va.  Votre  cheval  est  à  moi,  j'en  réponds. 

—  C'est  au  contraire  le  vôtre  qui  m'appartient,  puisque  je  veux 
rompre  à  l'heure  même. 

—  Oh!  n'allez  pas  si  vite;  demain  vous  en  seriez  peut-être  à  vous 
en  mordre  les  ongles. 

—  Je  vous  prouverai  tout  de  suite  que  ma  gageure  est  gagnée. 

—  Comment  cela? 

—  En  vous  envoyant  ce  soir  prendre  possession  de  la  belle  en  mon 
lieu  et  place. 

—  Cela  me  conviendrait  fort,  et  je  ne  regretterais  pas  mon  cheval 
si  la  chose  était  possible;  mais  je  me  verrais  fermer  la  porte  sur 
le  nez. 

—  Par  la  balafre  de  mon  père  !  cette  fille  est  à  moi,  et  je  puis  dis- 
poser de  mon  bien,  j'espère.  Je  vous  en  veux  donner  ici  ma  lettre  de 
change,  et  il  ferait  beau  voir  ma  signature  aller  aux  mains  d'un  ser- 
gent faute  de  paiement. 

M.  de  Guise  déchira  une  feuille  de  son  agenda  de  poche,  et  traça 
au  crayon  une  lettre  de  commerce  ainsi  conçue  : 

A  la  première  vue,  ma  mie,  vous  paierez  au  duc  de  Chevreusc  le  mon- 
tant complet  de  votre  amour  pour  moi,  que  je  lui  transmets  par  la  pré- 
sente, valeur  échangée. 

Charles  de  Lorraine,  duc  de  Cuise. 

Des  bois  de  Versailles,  le  15  mars  1611. 

A  M"*  Paulet. 

M.  de  Chevreuse  n'attendit  pas  au  soir  pour  se  faire  annoncer  à 
l'hôtel  Paulet.  Il  se  présenta  le  plus  poliment  du  monde,  en  belle 
toilette  et  le  maintien  agréablement  composé,  tenant  d'une  main  son 
chapeau  et  de  l'autre  son  billet  en  règle. 

—  Mademoiselle,  dit-il  en  arrondissant  le  bras  et  soulevant  avec 
grâce  le  petit  doigt,  je  suis  possesseur  d'une  lettre  de  change  sur 
vous,  dont  j'ai  bien  à  cœur  d'être  payé. 

En  prenant  lecture  du  billet,  M"c  Paulet  ne  put  dissimuler  une 
certaine  émotion,  le  coup  étant  rude  et  inattendu;  mais  elle  ne  se 
laissa  pas  démonter.  Elle  comprit  que  si  ce  papier  courait  le  monde, 
on  en  pourrait  faire  des  risées;  c'est  pourquoi  elle  le  déchira  ,  et  en 
jeta  les  morceaux  au  feu. 

—  S'il  était  vrai,  répondit-elle  avec  assez  de  calme,  que  j'eusse 
de  l'amour  pour  son  altesse  le  duc  de  Guise,  ce  serait  une  valeur 

12. 


172  REVUE   DE    PARIS. 

immobilière,  monsieur,  et  qui  ne  se  devrait  point  transmettre  comme 
des  marchandises;  mais  ce  que  M.  de  Guise  réclame  n'existe. pas. 
Un  pareil  procédé  me  dégagerait  d'ailleurs  de  toute  obligation  en- 
vers lui.  Votre  billet  n'a  donc  qu'une  valeur  chimérique,  et  je  vous 
conseille  bien  de  ne  plus  faire  ce  commerce;  vous  n'y  gagneriez  que 
des  désagrémens. 

—  Cependant,  mademoiselle,  le  duc  m'avait  garanti  un  accueil 
favorable. 

—  Je  l'estime  trop ,  et  vous  aussi ,  monsieur,  pour  ne  pas  voir  en 
ceci  une  plaisanterie.  Il  ne  faut  pas  qu'elle  aille  plus  loin ,  et  c'est  aOn 
qu'il  n'en  soit  plus  question  que  je  détruis  cette  pièce  curieuse.  S'il  en 
était  mis  une  copie  en  circulation,  j'en  regarderais  l'auteur  comme  un 
misérable. 

Elle  ajouta  ensuite  avec  une  révérence  : 

—  J'aurai  toujours  beaucoup  de  plaisir,  monsieur,  à  recevoir  une 
personne  de  votre  qualité,  lorsqu'elle  m'honorera  de  ses  visites; 
mais,  dans  ce  moment,  vous  avez  trop  les  apparences  d'un  faussaire 
et  d'un  malhonnête  homme  pour  que  je  sois  tenue  de  vous  faire  com- 
pagnie. 

Et  la  demoiselle  se  retira  dans  ses  appartenons  avec  une  conte- 
nance fière,  en  fermant  la  porte  derrière  elle  pour  n'être  point 
suivie. 

M.  de  Chevreuse  demeura  fort  décontenancé  de  cette  brusque 
sortie.  Il  se  promena  un  instant  dans  le  salon  en  faisant  craquer  ses 
bottes  sur  les  tapis,  et  mordant  ses  moustaches ,  puis  il  s'en  alla  tout 
confus  chez  M.  de  Guise.  En  lui  apprenant  qu'on  avait  traité  le  por- 
teur de  son  titre  comme  un  sot  et  un  homme  de  peu,  il  lui  ùta  l'envie 
de  poursuivre  cette  fanfaronnade. 

—  Je  pense  ,  dit  le  duc ,  que  le  beau  jeu  n'est  pas  de  notre  côté.  Je 
vous  rendrai  votre  cheval,  et  nous  agirons  prudemment,  je  crois, 
en  ne  parlant  pas  de  l'aventure.  J'irai  ce  soir  faire  ma  paix  avec  la 
petite. 

Tout  prince  qu'il  était,  M.  de  Guise  se  vit  fermer  la  porte  de  l'hôtel 
Paulet,  et  s'en  retourna  fort  courroucé.  Après  une  affaire  aussi  fâ- 
cheuse ,  bien  des  femmes  se  seraient  retirées  pour  un  temps  dans 
leur  château.  ?Jlle  Paulet,  ayant  heureusement  pleuré  pendant  une 
grande  heure,  se  sentit  le  cœur  fort  soulagé.  La  nuit  venue,  elle 
délibéra  quelque  peu  s'il  convenait  d'aller  au  Louvre;  et  puis  ne 
pouvant  supporter  l'idée  qu'on  s'informerait  peut-être  des  causes  de 
sou  absence,  elle  mit  sa  plus  riche  parure,  et  demanda  son  carrosse. 


REVUE    DE   PARIS.  173 

Il  y  avait  comédie  au  château  pour  un  nouveau  Pantalon,  arrivé 
de  Venise,  et  qu'on  disait  fort  divertissant.  M'le  Paulet  trouva  place 
au  premier  rang  parmi  les  plus  belles.  M.  de  Guise  voulut  se  mettre 
dans  son  voisinage  ,  mais  elle  trouva  moyen  de  l'éviter  et  d'attirer 
autour  d'elle  une  douzaine  de  jeunes  seigneurs  des  plus  galans.  Elle 
fit  mille  coquetteries,  et  se  mit  si  bien  en  frais  d'esprit  et  de  gentil- 
lesse, qu'elle  eut  bientôt  une  grosse  cour. 

—  Il  parait,  lui  dit  son  altesse  après  le  spectacle,  que  vous  avez 
résolu  de  me  traiter  comme  le  Cassandre  de  la  comédie.  Je  n'ai  pu 
voir  encore  aujourd'hui  de  quelle  couleur  sont  vos  yeux. 

—  Vous  pouvez  voir  qu'ils  sont  un  peu  rouges  d'avoir  pleuré  ce 
matin;  mais  je  ne  m'affligerai  pas  plus  long-temps  pour  un  homme 
qui  ne  le  mérite  pas. 

—  Eh!  là!  ne  nous  fâchons  pas  pour  une  plaisanterie. 

—  Il  est  trop  tard,  monsieur  le  duc;  je  n'ai  plus  de  colère,  ainsi 
nous  ne  pouvons  plus  nous  accommoder.  Trouvez  bon,  je  vous  prie, 
que  je  rie  de  préférence  avec  les  gens  qui  plaisantent  d'autre  façon 
que  vous. 

La  demoiselle  s'éloigna  en  jouant  de  l'éventail  et  entraînant  après 
elle  une  foule  de  jeunes  cavaliers. 

C'est  une  chose  assez  remarquable  que  Charles  de  Lorraine ,  qui 
était  le  plus  inconstant  des  hommes,  ait  mis  tout  en  œuvre  pour  se 
réconcilier  avec  M,,e  Paulet,  sans  y  réussir.  C'était  la  première  fois 
qu'une  femme  prenait  l'initiative  de  la  rupture  avec  lui,  et  peut-être 
ne  tenait-il  aussi  fort  à  renouer  cette  intrigue  que  pour  la  rompre 
ensuite  avec  plus  d'éclat.  Quoi  qu'il  en  soit,  il  échoua  complètement  et 
ne  rencontra  plus  que  du  mépris  dans  cette  jeune  fille  dont  il  se  croyait 
le  maître.  On  le  vit  un  jour  errer  tristement  par  les  escaliers  du  châ- 
teau ,  la  face  inclinée  vers  la  terre  et  les  yeux  fixés  sur  les  pointes  de 
ses  bottes,  murmurant  tout  bas  des  paroles  sans  suite,  comme  au- 
rait pu  le  faire  un  amoureux,  ce  qui  parut  étrange  à  ceux  qui  con- 
naissaient ses  allures. 

—  Eh!  qu'avez-vous  donc?  lui  demanda  M.  de  Chevreuse,  le 
voyant  en  cet  état. 

—  Je  n'en  sais  rien,  répondit-il;  j'ignore  ce  que  cela  signifie,  mais 
depuis  ce  matin  j'ai  comme  une  pesanteur  sur  la  poitrine.  Cette  petite 
l*aulct  ne  me  sort  pas  de  la  pensée.  Je  fredonne,  malgré  moi,  les 
airs  qu'elle  chante;  je  vois  partout  ses  dents  blanches  et  ses  cheveux 
dorés.  J'étais  habitué  à  entendre  son  rire  franc  qui  vous  réjouit  le 
cœur,  et  cela  me  manque.  Je  crois  que  je  suis  un  peu  malade.  Il  faut 


174  REVUE   DE   PARIS. 

que  j'aille  chez  Gombauld  le  prier  de  me  distraire  avec  sa  guitarre 
et  ses  jolis  vers. 

—  Vous  êtes  amoureux  ;  vous  enragez  d'avoir  perdu ,  par  votre 
faute ,  un  bien  que  vous  ne  saviez  pas  vous  être  si  cher.  Voilà  votre 
mal ,  monsieur  le  duc. 

—  Morbleu  !  ne  me  dites  pas  cela.  Vous  m'effrayez.  Il  ferait  beau 
me  voir  jouer  le  personnage  d'un  mourant,  après  avoir  été  l'amant 
en  titre.  J'aime  mieux  croiro  que  je  suis  malade.  Je  me  souviens 
d'avoir  poussé  de  ces  soupirs  un  jour  que  j'avais  gagné  une  fièvre. 
C'est  sans  doute  de  même  aujourd'hui. 

—  Allez!  vous  êtes  pris  au  trébuchet,  et  les  drogues  de  maître 
Guillaume  ne  vous  guériront  point. 

En  effet,  Charles  de  Guise  demeura  triste  une  semaine  entière, 
chose  prodigieuse  pour  lui.  Ce  qui  achevait  de  l'accabler,  c'était  de 
voir  l'enjouement  et  l'air  insouciant  de  sa  belle,  qui  semblait  ne  l'avoir 
jamais  connu  et  se  faisait  conter  fleurette  par  tout  ce  qui  avait  six 
quartiers  de  noblesse  et  des  habits  de  velours. 

M.  de  Rosny,  cjui  se  mêlait  peu  des  intrigues ,  à  cause  de  ses  graves 
occupations ,  apprit  le  dernier  l'aventure  de  sa  protégée.  Il  prit  aus- 
sitôt le  chemin  de  l'hôtel  Paulet  en  préparant,  dans  sa  tête,  des  con- 
solations paternelles. 

—  Ces  Guises,  murmurait  le  grand-maître  en  marchant  le  soir  par 
les  rues,  sont  d'une  race  turbulente  et  dangereuse.  Je  ne  les  aime 
point.  Hélas!  si  le  feu  roi  m'eût  voulu  croire,  ils  seraient  tous  à  la 
Bastille  et  mourraient  sans  progéniture,  comme  des  bêtes  malfai- 
santes. Ils  gâtent  tout  ce  qu'ils  touchent.  Je  dirai  à  cette  pauvre  petite  : 
Voilà  ce  que  c'est  que  d'aimer  les  ennemis  de  l'état!  ce  n'est  pas  le 
grand  Henri  qui  vous  aurait  traitée  ainsi. 

Et  le  bonhomme  souriait  dans  sa  barbe  grise  en  songeant  que  sa 
mercuriale  lui  fournirait  l'occasion  de  dire  un  mot  d'éloge  sur  le 
prince  qu'il  avait  tant  aimé.  Huit  heures  venaient  de  sonner,  lorsqu'il 
traversa  la  cour  de  l'hôtel  du  feu  conseiller  Paulet.  Il  ordonna  au 
Suisse  de  ne  point  faire  aller  la  clochette  d'honneur,  n'étant  pas 
accompagné.  En  suivant  à  petits  pas  le  long  des  murailles,  M.  de 
Rosny  passa  sous  une  fenêtre  éclairée;  il  s'aperçut  qu'on  tenait  en- 
core la  table,  ce  qui  lui  causa  un  moment  d'hésitation,  parce  qu'il 
ne  voulait  pas  que  sa  visite  fût  connue. 

—  Il  me  semble,  pe  isa  le  vieux  Sully,  que,  pour  une  personne  dans 
l'affliction,  cette  chère  enfant  mène  grand  bruit  chez  elle. 

La  fenêtre  s'ouvrit  alors,  et  M.  de  Rosny  entendit  la  voix  de  sa 


REVUE    DE   PARIS.  175 

protégée.  La  demoiselle  ne  paraissait  pas  fort  chagrine.  Elle  n'avait 
à  sa  table  qu'un  seul  convive,  mais  qui  criait  comme  quatre.  On  se 
divertissait  là-haut  de  bon  cœur.  Le  convive  s'approcha  de  la  fenêtre, 
tenant  un  verre  d'une  main,  et  de  l'autre  une  assiette  qu'il  jeta  en 
riant  dans  la  cour. 

C'était  M.  de  Lansac. 

Le  vénérable  grand-maître  reçut  un  blanc-manger  sur  son  épaule, 
et  sa  manche  cramoisie  en  fut  toute  gâtée. 

—  Je  n'ai  que  faire  ici,  dit-il  en  regagnant  la  rue.  Emportons  bien 
vite  nos  consolations;  c'est  à  nous  autres  vieillards  qu'appartiennent 
les  soucis  de  longue  durée,  et  non  pas  à  ce  bel  âge  où  l'on  ne  pleure 
que  pour  être  plus  joyeux  après. 

Il  fallait  que  M.  de  Kosny  eût  bien  de  l'amitié  pour  sa  protégée,  car  on 
voit  qu'il  prit  la  chose  doucement,  et  cependant  son  pourpoint  valait 
de  l'argent,  et  le  bonhomme  devenait  tous  les  jours  plus  avaricieux. 

La  vilaine  conduite  de  M.  de  Guise  avait  mis  d'abord  M"e  Paulet 
au  désespoir;  mais  si  cette  jeune  femme  sentait  fort  vivement,  elle 
savait  aussi  résister  avec  énergie  à  la  douleur  et  prendre  des  partis- 
extrêmes.  Son  aventure  devait  infailliblement  la  conduire  à  se  jeter 
dans  un  couvent  ou  à  devenir  galante.  Il  paraît  démontré  que  sa  jeu- 
nesse l'entraîna  dans  la  dernière  de  ces  voies.  On  assure  qu'elle  eut 
un  grand  nombre  d'amoureux  après  le  duc  de  Guise.  On  cite  des 
seigneurs  de  toutes  sortes,  des  étrangers,  de  minces  gentilshommes 
et  jusqu'à  un  évèque.  Mais  les  gens  de  cour  étaient  alors  si  légers 
eux-mêmes,  et  ils  aimaient  tant  le  scandale,  qu'il  ne  faut  pas  trop 
se  fier  à  ce  qu'ils  ont  écrit.  J'ai  lu,  je  ne  sais  où,  que  le  chevalier  de 
Guise,  frère  du  duc,  avait  obtenu  d'elle  un  rendez-vous;  mais  cela 
n'a  rien  d'authentique,  l'historien  n'étant  pas  un  contemporain,  et 
les  faiseurs  de  romans  n'ayant  ni  scrupule  ni  ménagemens  pour  la 
réputation  des  gens  de  qualité.  Les  femmes  surtout  ont  médit  de 
M1"  Paulet  jusqu'au  moment  de  sa  réhabilitation.  Comme  il  n'y  a  nul 
esprit  de  corps  dans  le  beau  sexe,  quand  la  jalousie  est  sous  jeu,  on 
ne  peut  encore  rien  affirmer  sur  ces  témoignages  suspects. 

Une  chose  pourtant  donne  du  crédit  aux  médians  propos  :  c'est 
que  cette  demoiselle  est  généralement  désignée  dans  les  lettres  du 
temps  par  le  sobriquet  de  la  Lionne,  et  que  son  impétuosité  n'était 
pas  le  seul  prétexte  de  cet  étrange  surnom.  Ouoi  qu'il  en  soit,  nous 
ne  chercherons  pas  à  approfondir  cette  question,  parce  que  cinquante 
années  de  vertu  ont  bien  racheté  de  légères  fautes,  et  que  M"'  Paulet 
.s'est  rendue  plus  célèbre  encore  après  sa  réforme  que  dans  le  temps 


176  REVUE    DE   PARIS. 

même  où  l'amour  du  feu  roi  l'avait  mise  si  fort  en  évidence.  D'ailleurs 
nous  avons  hâte  d'en  venir  à  cette  époque  intéressante  de  sa  vie  où 
elle  montra  tout  ce  qu'elle  valait. 

MIle  Paulet,  ayant  visité  par  hasard  la  marquise  de  Rambouillet, 
comprit  tout  à  coup  un  beau  jour  que  les  plaisirs  de  l'esprit  et  de  la 
conversation  sont  mille  fois  préférables  au  tumulte  des  cours  et  au 
trouble  des  passions.  Sa  jeunesse  était  cependant  encore  dans  tout 
son  éclat  ;  elle  n'avait  jamais  été  plus  jolie  que  lorsqu'elle  s'enrégi- 
menta parmi  les  habitués  de  l'hôtel  Rambouillet.  Long-temps  elle  fut 
la  plus  jeune  et  la  plus  belle  des  précieuses.  Elle  travailla  puissam- 
ment à  la  révolution  qui  s'opéra  dans  le  langage  de  la  bonne  société, 
n'ayant  plus  d'autre  désir,  d'autre  occupation,  que  de  chercher  à  bien 
dire,  d'admirer  et  d'encourager  les  poètes  et  les  beaux-esprits.  Elle 
apprécia  Gombauld,  se  passionna  pour  Voiture,  et  contribua  fort  à 
donner  au  grand  Chapelain  la  réputation  qu'il  méritait  si  bien.  Per- 
sonne, dans  cette  coterie  recommandable,  ne  sut  comme  elle  raffiner 
sur  les  sentimens  ,  s'exprimer  avec  délicatesse,  et  rendre  aimable  la 
tigrerie,  cette  pudeur  coquette  qui  provoque  les  hommages  sans 
donner  d'espérance ,  et  qui  a  fait  des  Français  le  peuple  le  plus  poli 
de  l'Europe. 

C'est  aux  charmes  de  ?û"c  Paulet  et  à  la  célébrité  dont  elle  jouissait 
qu'on  doit  en  partie  l'empressement  que  mirent  certains  grands  sei- 
gneurs à  s'introduire  dans  le  cénacle  des  précieuses ,  circonstance 
qui  accéléra  le  triomphe  du  bon  goût.  Comme  le  disait  judicieusement 
M"e  Paulet  :  Au  pays  de  demies,  il  n'y  a  pas  de  ducs  ni  de  princes. 

Nous  ne  prétendons  pas  la  placer  au-dessus  de  Mmc  de  Rambouillet . 
La  marquise  avait  montré  une  vocation  extraordinaire ,  un  amour 
furieux  des  belles  choses.  A  vingt  ans,  elle  allait  apprendre  le  latin, 
rien  que  pour  lire  Virgile,  si  une  maladie  ne  l'en  eût  empêchée.  De- 
puis, elle  s'était  contentée  de  l'espagnol,  et  naturellement  elle  savait 
dessiner.  La  première  place,  après  cette  femme  remarquable,  revient 
de  droit  à  M"e  Paulet,  à  cause  de  l'utilité  dont  elle  fut  dans  la  ré- 
forme, et  du  grand  nombre  de  prosélytes  qu'elle  se  fit.  C'est  à  elle 
que  la  coterie  dut  l'acquisition  de  M.  Godeau,  l'évêque  de  Grasse. 
In  jour  qu'il  s'était  trouvé  assis  près  d'elle,  il  avait  été  si  charmé  de 
son  esprit,  que  bientôt,  ne  pouvant  plus  se  passer  de  sa  conversa- 
tion, il  avait  recherché  tous  les  endroits  où  elle  allait.  Il  s'était  ainsi 
habitué  chez  la  marquise. 

—  Mademoiselle  ,  disait  un  jour  Voiture  à  M1"  Paulet ,  ne  pouvant 
être  le  soleil,  que  préféreriez- vous  être  après  ce  bel  astre? 


BEVUE   DE   PARIS.  177 

—  Monsieur,  répondit-elle,  je  choisirais  d'être  montagne,  afin  de 
le  voir  la  première  à  son  lever,  et  la  dernière  quand  il  se  couche. 

Cette  réponse  eut  un  prodigieux  succès,  et  donna  la  plus  haute 
idée  de  ce  qu'on  faisait  à  l'hôtel  Rambouillet. 

M.  de  Brancas  estimait  M,le  Paulet  celle  de  toutes  les  dames  qui 
disait  le  mieux,  et  on  peut  s'en  rapporter  à  lui.  C'est  ce  marquis 
célèbre  qui,  en  faisant  ses  prières,  parlait  ainsi  à  Dieu  : 

—  Seigneur  !  vous  pouvez  assurément  me  tenir  pour  un  homme 
bien  à  vous.  Je  suis  votre  serviteur  de  toute  mon  ame  plus  qu'à  per- 
sonne. 

On  a  prétendu  que  M.  Godeau  était  amoureux  de  MUe  Paulet,  et 
nous  sommes  assez  disposé  aie  croire.  Il  lui  écrivait  de  belles  disserta- 
tions sur  l'amitié,  où  ce  sentiment  était  poussé  jusqu'aux  limites  les 
plus  proches  de  la  passion.  On  lui  répondait  par  des  tirades  d'une 
délicatesse  superfine.  Il  faut  plaindre  le  digne  homme  d'être  tombé 
en  des  mains  si  habiles;  car,  après  avoir  mené  l'amour  grand  train, 
une  femme  qui  s'est  amendée,  comme  M"e  Paulet,  vous  sait  traîner 
les  gens  en  longueur,  de  façon  qu'ils  n'avanceraient  pas  d'un  degré 
par  siècle,  dussent-ils  soupirer  trois  mille  ans,  et  l'objet  de  leur 
flamme  fùt-il  d'aussi  bonne  conservation  que  les  pyramides  d'Egypte. 

M.  de  Grasse  possédait  un  portrait  de  \llle  Paulet;  c'était  une  image 
un  peu  bien  mondaine  pour  le  cabinet  d'un  prélat.  Il  avait  mis  au- 
dessous  des  vers  dont  la  célébrité  seule  était  l'excuse;  ils  sont  pris 
d'un  sonnet  adressé  à  la  reine-mère  : 

En  vain  je  voudrais  fuir  bien  loin  de  ses  appas  , 
Je  ne  m'en  puis  sauver,  je  ne  m'en  puis  distraire. 
L'Amour  dedans  mon  cœur  l'a  si  bien  su  pourtraire , 
Que  même  je  la  vois  quand  je  ne  la  vois  pas. 

Ce  joli  quatrain  aurait  bien  pu  sortir  de  la  plume  de  Al.  Godeau, 
qui  savait  aussi  versifier  admirablement;  mais  l'estimable  évêque  ne 
rima  que  des  choses  saintes ,  et  nous  n'avons  pas  besoin  de  rappeler 
combien  sa  pièce  du  Bencdkiic  lui  a  fait  d'honneur. 

Le  goût  de  M"c  Paulet  pour  le  bel  esprit  devint  son  unique  plaisir, 
sa  pensée  dominante.  Il  lui  tint  lieu  de  tout  et  l'empêcha  de  songer 
au  mariage.  Sa  passion  ne  fut  pas  malheureuse,  car,  sans  avoir  rien 
produit  que  des  lettres  familières,  cette  personne  spirituelle  s'est  fait 
une  réputation  européenne.  C'est  par  elle  et  par  ses  amis  que  le  style 
de  M"e  Scudéry  devint  si  fort  à  la  mode.  Elle  a  su  créer  enfin  un 
nouveau  langage,  qui  était  le  plus  charmant  du  monde,  puisqu'on 


178  REVUE   DE   PARIS. 

l'admirait,  et  M.  de  Molière  avait  bien  mauvaise  grâce  à  critiquer 
impertinemment  l'hôtel  Rambouillet,  lui  qui  était  fils  d'un  tapissier! 

Du  reste  M"c  Paulet  eut  l'approbation  d'une  assez  jolie  réunion 
d'écrivains  immortels.  Chapelain  la  considérait  singulièrement,  des 
Iveteaux  lui  flt  des  vers,  Théophile  la  chanta  plusieurs  fois,  et  son 
nom  est  répété  obligeamment  dans  les  œuvres  du  poète  Sigogne,  ce 
fameux  satirique!  Non-seulement  elle  regagna  l'estime  de  la  cour, 
mais  elle  se  vit  recherchée,  admirée  par  tout  le  monde,  tant  il  est 
vrai  que  c'est  une  puissance  et  un  grand  bonheur  que  d'avoir  l'es- 
prit vraiment  beau. 

Une  ibis  retirée  de  la  galanterie,  Mlle  Paulet  se  réconcilia  volontiers 
avec  le  duc  de  Guise,  par  l'entremise  de  (iombauld,  qu'ils  voyaient 
intimement  tous  deux  ;  mais  il  ne  fut  question  de  l'amour  entre  eux 
que  pour  raisonner  et  raffiner  divinement  sur  ce  sentiment. 

Personne  ne  possédait,  comme  cette  demoiselle,  l'art  d'appeler  les 
choses  autrement  que  de  leur  nom.  Vous  ne  lui  auriez  pas  fait  dire 
pour  cent  mille  écus  un  siège  ou  des  chaises,  mais  bien  les  commo- 
dités de  la  conversation.  C'est  elle  qui  baptisa  la  promenade  du  Cours 
l'empire  des  œillades.  Peut-être  cette  manière  de  s'exprimer  n'est-elle 
pas  étrangère  aux  beautés  de  la  littérature  dramatique  du  xvme  siè- 
cle, où  la  périphrase  est  fort  de  mise,  et  Voltaire  ne  s'est  jamais 
douté  que ,  sans  M"c  Paulet ,  il  n'aurait  peut-être  point  fait  dire  à 
Zaïre  : 

Son  superbe  courage 

A  mes  faibles  appas  adresse  un  pur  hommage. 

Ce  qui  annonce ,  par  un  tour  infiniment  agréable ,  que  l'intention 
d'Orosmane  est  d'épouser  sa  maîtresse,  et  non  pas  d'en  faire  une 
odalisque. 

M"e  Paulet  n'était  plus  de  la  première  jeunesse  lorsque  le  duc  de 
Montmorency  lui  fit  la  cour,  et  cependant  on  a  dit  que  ce  seigneur 
avait  eu  ses  bonnes  grâces;  mais  il  est  probable  que  s'il  n'eût  pas  été 
décapité  à  Toulouse,  par  ordre  de  M.  le  cardinal,  il  aurait  démenti 
ces  discours,  que  nous  tenons  pour  mensongers  et  invraisemblables. 
Cette  intéressante  demoiselle  mourut  fort  âgée ,  à  la  suite  d'un  gros 
mal  de  gorge  qu'elle  gagna  aux  samedis  de  M"c  Scudéry.  Elle  laissa 
beaucoup  de  son  bien  aux  écrivains  les  plus  en  renom,  et  emporta 
les  regrets  de  tout  ce  qui  aimait  le  fin  du  langage. 

Paul  de  Musset. 


LES 

COURRIERS  EN  TURQUIE 

JKt  la  Caravane  île  '.Bastlad.1 


Dans  un  pays  où  la  civilisation  d'Europe  est  inconnue,  au  milieu  de  con- 
trées où  les  routes  ne  sont  que  les  traces  du  passage  répété  des  caravanes, 
on  ne  doit  point  s'attendre  à  trouver  un  service  de  postes  régulier  et  sem- 
blable à  ceux  des  royaumes  d'Occident.  Le  gouvernement  et  le  commerce 
manquent,  en  effet,  des  secours  précieux  que  fournissent  les  moyens  assurés 
et  périodiques  de  correspondance;  toutefois  les  intérêts  de  l'administration 
impériale  et  ceux  des  particuliers  ont  fait  sentir  le  besoin  d'une  organisation 
quelconque  pour  le  transport  des  dépêches,  des  lettres  et  des  valeurs  en 
numéraire.  C'est  pour  satisfaire  à  cette  double  exigence  que  la  sublime 
Porte  à  créé  ses  talares,  et  que  les  principales  villes  de  l'empire  ont  leurs 
messagers  et  leurs  courriers. 

Il  existe  à  Constantinople  un  corps  de  tatares  entretenus  par  l'état  et  spé- 
cialement destinés  à  porter  les  dépêches  politiques  et  administratives  dans 
toute  l'étendue  des  possessions  du  grand-seigneur.  Ces  courriers  de  cabinet 
fréquentent  ordinairement  des  grandes  routes  pourvues  de  relais,  où  l'on 
trouve  des  chevaux  pour  parcourir  les  distances  assez  longues  qui  les  sépa- 
rent les  uns  des  autres.  Ils  marchent  jour  et  nuit,  et  leur  vitesse  est  d'en- 
viron deux  lieues  par  heure. 

Dans  les  affaires  importantes,  où  la  promptitude  des  correspondances  est 
nécessaire,  les  négocians  obtiennent  du  gouvernement  la  permission  d'avoir 

(1)  Ce  fragment  d'une  relation  inédite  d'un  voyage  dans  plusieurs  contrées  d'Orient  a  été 
lu,  le  l"  décembre,  dans  la  séance  annuelle  de  la  Société  de  Géographie,  présidée  par 
M.  Cuizot. 


180  REVUE    DE    PARIS. 

recours  à  ces  talares,  avec  lesquels  ils  traitent  à  l'amiable  du  pris  de  leur 
voyage.  Ce  sont  ces  mômes  hommes  que  les  Européeus  emmènent  souvent 
avec  eux  pour  leur  servir  d'appui  et  pour  faire  respecter  les  firmans  de  la 
Porte  dans  les  villages  de  l'intérieur,  où  cette  autorité  est  presque  toujours 
utile.  Leur  présence  seule  est  un  témoignage  apparent  de  la  protection  im- 
périale et  met  le  voyageur  à  l'abri  d'une  foule  d'obstacles  et  de  contrariétés. 

Quand  les  circonstances  n'exigent  pas  la  vitesse  des  tatares  ,  le  commerce 
emploie  ses  messagers  particuliers.  A  Alep,  comme  dans  beaucoup  d'autres 
villes,  ces  messagers  appartiennent  à  un  corps  organisé,  composé  d'un  cer- 
tain nombre  d'hommes  placés  sous  les  ordres  d'un  chef  que  l'on  nomme 
cheikh-ès-seà,  et  qui  répond  de  la  probité  et  de  l'exactitude  de  ses  employés. 
Les  uns  font  seulement  les  courses  du  désert ,  les  autres  ne  parcourent  que 
les  pays  habités.  Ces  derniers  ont  la  réputation  d'excellens  marcheurs;  ils 
vont  toujours  à  pied,  même  dans  les  plus  longs  trajets. 

Lorsqu'on  n'a  pas  le  temps  d'attendre  le  départ  d'une  caravane  pour  en- 
voyer des  lettres  ou  des  valeurs  en  monnaies,  on  s'adresse  à  cette  sorte 
d'administration  à  volonté.  On  fait  appeler  le  chef,  à  qui  l'on  explique  la  na- 
ture de  la  commission,  et  l'on  convient  du  prix  à  l'amiable.  Il  ne  peut  point 
y  avoir,  en  effet ,  de  tarifs  arrêtés  à  l'avance ,  dans  un  pays  où  la  sûreté  des 
routes  est  fort  incertaine  et  soumise  à  des  chances  très  variables.  Les  prix 
dépendent  aussi  des  saisons  et  du  temps  accordé  pour  faire  le  voyage.  On 
paie  d'autant  plus  cher  que  l'époque  de  l'année  est  plus  défavorable  et  que 
l'on  exige  une  plus  grande  vitesse. 

Le  cheikh-ès-seà  s'engage  à  remplir  les  conditions  imposées,  et  il  accepte 
toute  la  responsabilité  du  traité.  Lorsque  tout  est  convenu,  il  choisit  lui- 
même  le  messager  qui  lui  parait  le  plus  propre  à  s'acquitter  avec  intelligence 
et  fidélité  de  la  mission  proposée.  Il  reçoit  des  mains  du  négociant  les  lettres 
ou  les  valeurs  en  argent  q  u'il  faut  expédier;  il  les  remet  au  courrier  à  qui 
il  donne  en  même  temps  ses  instructions,  et  ill'accompagnejusqu'aux  portes 
de  la  ville  pour  s'assurer  de  son  départ.  Si  le  pays  est  tranquille,  l'envoyS  peut 
faire  diligence  et  suivre  le  chemin  ordinaire;  mais  s'il  y  a  quelques  lieux 
dangereux  à  traverser,  il  est  obligé,  pour  fuir  le  péril ,  de  se  détourner  et 
de  prendre  souvent  des  sentiers  de  chèvres  au  milieu  des  rochers.  Ces  pié- 
tons ont  une  connaissance  complète  des  localités  qu'ils  fréquentent  d'habi- 
tude, ils  n'ignorent  aucune  de  leurs  communications  ,  ils  savent  l'emplace- 
ment de  tous  les  puits ,  de  toutes  les  sources  ;  et ,  quand  ils  sont  très  pressés , 
ils  abrègent  les  distances  en  évitant  les  grandes  sinuosités  de  la  route,  ils 
vont  à  travers  champs,  et  gravissent  des  montagnes  à  pic.  Leur  instinct  des 
directions  et  leur  longue  résistance  aux  fatigues  de  la  marche  ont  de  quoi 
surprendre  dans  un  pays  où  les  habitations  sont  rares  et  où  les  chemins 
sont  affreux.  Ils  peuvent  marcher  jusqu'à  quinze  heures  par  jour  durant  un 
voyage  de  cent  à  cent  cinquante  lieues. 

Chaque  soir,  ces  pauvres  messagers  trouvent  asile  dans  le  village  où  ils 


REVUE  DE  PARIS.  181 

s'arrêtent. L'hospitalité  ne  leur  manque  jamais;  il  n'est  pas  de  maison  dont 
la  porte  ne  leur  soit  ouverte  et  où  ils  ne  soient  accueillis  avec  bonté.  Ils  par- 
tagent le  repas  de  la  famille  chez  laquelle  le  hasard  les  a  conduits  ;  ils  passent 
la  nuit  au  milieu  d'elle',  comme  le  ferait  un  parent  ou  un  ancien  ami,  et, 
avant  le  lever  du  soleil ,  ils  prennent  congé  de  leurs  hôtes  pour  se  remettre 
en  route. 

Les  hommes  qui  font  ce  pénible  métier  sont  presque  tous  fort  malheureux, 
j'en  ai  souvent  rencontré  dans  mes  voyages,  et  j'étais  toujours  frappé  de 
leur  aspect  misérable.  Cet  air  de  pauvreté,  ajouté  à  certaines  allures  parti- 
culières, était  même  devenu  pour  moi  un  indice  qui  me  les  faisait  infailli- 
blement reconnaître.  Il  est  probable  aussi  que  la  crainte  d'être  dépouillés 
les  engage  à  se  vêtir  de  haillons;  c'est  un  moyen  d'échapper  à  l'envie  ou  de 
perdre  fort  peu  si  l'on  tombe  entre  les  mains  des  voleurs. 

Les  couriers  qui  font  le  service  entre  Alep  et  Bagdad  sont  beaucoup  plus 
rares  que  ceux  dont  nous  venons  de  parler,  d'abord  parce  que  l'on  n'a  recours 
à  eux  que  dans  les  occasions  importantes ,  et  ensuite  à  cause  de  la  difficulté 
de  trouver  des  hommes  assez  intelligens,  assez  courageux,  et  connaissant 
assez  les  coutumes  du  désert,  pour  être  propres  à  ce  genre  de  mission.  On 
conçoit  sans  peine  qu'il  ne  soit  pas  facile  de  rencontrer  dans  un  individu 
toutes  les  qualités  qui  sont  indispensables  pour  surmonter  les  obstacles  et 
affronter  les  dangers  de  ces  sortes  de  voyages. 

On  comprend  encore  la  marche  des  caravanes  ;  dans  ces  réunions  on 
trouve  les  secours  qui  naissent  de  l'association,  les  ressources  de  l'appui 
mutuel,  mais  dans  la  marche  isolée  des  courriers,  ces  avantages  n'existent 
plus,  on  ne  doit  espérer  aucun  soutien  étranger,  il  ne  faut  compter  sur  les 
conseils  de  personne,  on  ne  peut  rien  attendre  que  de  soi. 

Dans  ces  courses  difficiles  on  s'étonne  autant  de  la  force  et  de  la  sobriété 
du  dromadaire  que  de  l'instinct  du  maître  qui  le  conduit.  C'est  le  même 
animal  qui  parcourt  le  trajet  d'Alep  à  Bagdad ,  et  quand  les  dépêches  sont 
pressées,  une  semaine  lui  suffit  pour  franchir  cette  distance.  Sa  vitesse  est 
alors  de  vingt-quatre  lieues  par  jour. 

Dans  ces  rapides  traversées,  ce  n'est  pas  assez  d'éviter  les  tribus  ennemies, 
il  faut  encore  ne  pas  s'écarter  de  la  ligne  directe  et  surtout  ne  jamais  perdre 
l'orientation.  Il  faut  ménager  sa  monture  par  des  haltes  faites  à  propos 
et  lui  laisser  le  temps  de  chercher  sur  un  sol  ingrat  les  plantes  dont  il  se 
nourrit.  On  doit  posséder  un  sentiment  assez  parfait  des  directions  et  des 
distances,  pour  être  sur  d'arriver  sans  hésitation,  à  tel  endroit  où  l'on 
trouvera  de  l'eau,  dès  que  la  provision  est  épuisée.  Il  y  a  une  foule  de 
difficultés  à  vaincre  et  de  périls  à  fuir.  Le  moindre  indice,  la  plus  légère 
trace  laissée  sur  le  sable  doit  servir  d'avertissement  ou  de  guide.  La  vue 
la  plus  éloignée  d'une  tente  ou  d'un  chameau,  le  plus  petit  point  aperçu  à 
l'horizon,  tout  cela  doit  avoir  son  explication  et  son  enseignement,  c'est 
tout  une  science  d'appréciations  délicates  et  fines. 


182  REVUE   DE   PARIS. 

J'ai  vu  un  de  ces  couriers  arrivant  de  Bagdad  à  Alep.  Son  dromadaire 
paraissait  harassé,  il  avait  des  formes  élégantes  et  des  jambes  très  déliées, 
sa  taille  était  moins  grande  que  celle  du  chameau.  L'Arabe  portait  le  costume 
de  Bédouin,  son  teint  était  fort  brun,  son  regard  vif  et  perçant,  l'expression 
de  sa  ligure  pleine  d'esprit  et  de  noblesse.  En  examinant  cet  homme  qui  ve- 
nait de  franchir  toute  l'étendue  d'un  v.istc  désert ,  en  voyant  encore  ses  ha- 
bits tout  blancs  de  la  poussière  de  ces  solitudes  si  difficiles  à  aborder,  en  se 
représentant  les  obstacles  et  les  dangers  qu'il  venait  d'affronter,  on  ne  pou- 
vait se  défendre  d'une  sorte  d'admiration;  c'était  comme  l'impression  que 
produit  la  vue  d'une  personne  célèbre. 

Au  lieu  de  ces  habiles  courriers,  on  employait  autrefois  la  poste  aux 
pigeons.  Ces  messagers  aériens  étaient  bien  plus  rapides,  mais  sans  doute 
moins  sûrs  que  ceux  d'aujourd'hui.  Je  sais  qu'on  a  renoncé  depuis  un  siècle 
environ  à  l'emploi  ingénieux  de  ces  oiseaux;  mais  on  n'a  pas  su  me  dire  le 
motif  de  cet  abandon. 

J'arrive  maintenant  à  la  description  des  coutumes  de  la  caravane  qui  tra- 
verse le  même  désert.  Dans  ce  tableau  ,  je  me  suis  proposé  de  dire  comment 
ces  sociétés  voyageuses  s'organisent,  avec  quelles  précautions  elles  mar- 
chent à  travers  ces  arides  contrées,  de  quelle  manière  elles  protègent  leur 
riche  chargement  contre  la  rapacité  des  tribus  où  le  pillage  est  regardé 
comme  une  vertu  grossière,  etenfin  comment  l'ordre  se  maintient  durant  ces 
longs  voyages  loin  de  l'autorité  des  pachas  et  sans  l'intervention  des  cadis. 

Il  y  a  trois  routes  pour  se  rendre  de  Bagdad  à  Alep.  Les  circonstances  et 
les  saisons  déterminent  ordinairement  le  choix  de  l'une  d'elles.  La  plussuivie 
est  celle  qui  passe  par  Hit  et  Ana;  elle  s'éloigne  peu  du  cours  de  l'Euphrate 
et  présente  généralement  moins  de  difficultés  que  les  deux  autres.  Lorsque 
des  évènemens  extraordinaires  empêchent  de  la  prendre,  on  traverse  la 
Mésopotamie,  appelée  par  les  Arabes  Tchùl-hl-Djczirè  (Plié  du  désert),  et 
l'on  ne  gagne  l'Euphrate  qu'à  Birc.  On  est  quelquefois  obligé  de  passer  plus 
au  nord,  par  Mardin  et  le  Diarbèkr,  c'est  le  chemin  le  plus  dangereux  et 
celui  sur  lequel  il  y  a  le  plus  de  droits  à  acquitter  pour  obtenir  le  passage. 

Bagdad  envoie  ses  grandes  caravanes  à  Alep  ou  à  Damas.  Quand  approche 
le  moment  du  départ,  on  s'occupe  d'abord  de  l'élection  du  chef  appelé 
cheikh- èl-kè rouan.  Les  négocians  et  les  propriétaires  des  chameaux  qui  doi- 
vent porter  les  marchandises  se  réunissent  pour  faire  cette  nomination,  et 
on  la  soumet  ensuite  à  l'approbation  du  pacha.  Dès  que  le  chef  est  reconnu, 
rien  ne  peut  plus  se  faire  sans  lui ,  son  autorité  s'exerce  en  toutes  choses  et 
rencontre  rarement  de  l'opposition.  Placé  entre  les  intérêts  des  chameliers 
et  du  commerce  ,  sa  position  n'est  pas  sans  difficultés  et  réclame  souvent  un 
grand  esprit  de  conciliation.  L'habileté  et  la  considération  sont  indispensables 
pour  prétendre  au  titre  de  cheikh-èl-kérouan  ;  aussi  le  choix  des  électeurs 
porte-t-il  toujours  sur  un  homme  qui  a  déjà  fait  ses  preuves.  C'est  ordinai- 
rement parmi  les  chameliers  les  plus  riches ,  les  plus  anciens  et  les  plus  en 


REVUE   DE   PARIS.  183 

renom  que  l'on  choisit  ce  chef;  il  appartient  toujours  à  une  trihu  d'Agucli. 
Ces  Arabes  jouissent  d'une  grande  réputation  de  bravoure  et  de  loyauté; 
leur  patrie  est  la  province  du  JSèdjd,  si  célèbre  par  ses  bons  chevaux.  Depuis 
long-temps  ils  n'habitent  plus  cette  contrée,  et  ils  out  abandonné  les  mœurs 
de  la  vie  nomade  pour  s'établir  à  Bagdad  et  à  Bassora.  La  plupart  des  cha- 
meliers qui  font  les  voyages  de  Syrie,  sont  de  même  origine  que  le  chef. 
Ces  nobles  tribus  ont  encore  le  privilège  de  fournir  des  soldats  aux  pachas 
de  Bagdad  auprès  desquels  ils  sont  en  grande  estime. 

Avant  de  s'occuper  des  préparatifs  de  départ,  on  commence  par  fixer  le 
prix  de  la  charge  d'un  chameau ,  et  l'on  détermine  en  même  temps  la  route 
à  suivre.  Une  fois  ces  conditions  établies,  on  réunit  le  nombre  d'animaux 
nécessaires,  on  prépare  les  ballots,  et  l'on  désigne  le  jour  où  l'on  devra  se 
mettre  en  route.  Les  provisions  de  voyage  sont  achetées,  les  tentes  et  tous 
les  ustensiles  indispensables  sont  apprêtés.  Le  cheikh-èl-kérouan  préside  à 
tout;  et,  pour  rendre  l'organisation  plus  régulière  et  la  surveillance  plus 
active  dans  toutes  les  parties  de  la  caravane,  il  partage  les  chameliers  en 
plusieurs  troupes,  dont  chacune  a  son  chef  particulier  qui  prendre  titre  de 
cheikh.  Quand  tout  est  prêt  et  que  le  jour  fixé  arrive,  les  marchandises  sont 
chargées,  et  l'on  va  se  réunir  à  peu  de  distance  de  la  ville  pour  convenir 
des  ordres  démarche  et  de  campemeut.  Le  chef  suprême  assemble  tous  les 
cheikhs  dans  un  conseil  où  l'on  arrête  ces  dernières  dispositions;  toutes  les 
précautions  de  sûreté  sont  prescrites,  et  chaque  troupe  a  son  escorte  pour 
la  protéger. 

Dans  le  cours  du  voyage,  on  se  met  tous  les  matins  en  route  suivant 
l'ordre  indiqué;  les  soldats  restent  fidèlement  à  leurs  postes  et  marchent  à 
côté  de  ceux  dont  la  garde  leur  est  confiée.  Ces  soldats  sont  eux-mêmes  des 
Aguélis  qui  fournissent  des  chameaux  à  la  caravane  et  dont  les  intérêts  se 
trouvent  ainsi  associés  au  sort  du  convoi.  En  protégeant  les  marchandises 
contre  les  tentatives  des  Arabes  dont  on  traverse  les  territoires,  ils  défen- 
dent en  même  temps  leur  propriété  et  leur  vie;  de  sorte  que  quand  bien 
même  le  sentiment  d'honneur,  qui  distingue  ces  Aguélis ,  ne  leur  ferait  pas 
un  devoir  de  conserver  leur  réputation  de  bravoure,  on  trouverait  encore 
un  garant  de  leur  courage  dans  l'intérêt  qu'ils  ont  à  repousser  des  attaques 
où  leur  existence  et  leurs  biens  sont  menacés.  Habitués  aux  fatigues  du  dé- 
sert,  ces  hommes  vont  à  pied,  vêtus  d'une  simple  chemise  attachée  autour 
du  corps  par  une  ceinture  de  peau  ornée  d'une  agrafe.  Us  portent  presque 
toujours  p;ir-dessus  cette  espèce  de  tunique  un  aba  qui  leur  sert  de  manteau. 
Ils  sont  coiffés  du  kafi  ,è  retenu  sur  la  tête  par  plusieurs  tours  de  l'aguèl. 
C'est  sans  doute  à  cette  sorte  de  turban  qu'ils  doivent  leur  nom  de  tribu. 
Jamais  ils  ue  se  font  couper  la  barbe ,  et  quelquefois  ils  laissent  croître  leurs 
cheveux  pour  les  arranger  en  belles  tresses.  Leurs  armes  se  composent  d'un 
fusil  à  mèche  nommé  bendekiyc ,  et  souvent  d'un  large  poignard  appelé 
khandjar.  Ils  sont  très  sobres  et  d'une  résignation  exemplaire;  en  un  mot, 


184  REVUE   DE   PARIS. 

ces  hommes  paraissent  faits  pour  les  pénibles  traversées  du  désert;  on  dirait 
que  la  nature  les  a  doués  à  dessein  de  toutes  les  qualités  nécessaires  pour 
surmonter  les  difficultés  de  ces  longs  et  dangereux  voyages. 

Lorsqu'on  est  en  marche,  les  cheikhs,  montés  presque  tous  sur  des  che- 
vaux ou  sur  des  dromadaires,  devancent  les  chameliers  avec  le  cheikh-èl- 
kérouan  et  forment  ainsi  une  sorte  d'avant-garde  qui  ne  s'éloigne  jamais  à 
plus  d'une  heure  ;  à  cette  distance,  les  cheikhs  mettent  pied  à  terre  et  se  re- 
posent jusqu'à  ce  que  la  caravane  les  ait  rejoints.  Ce  temps  est  employé  à 
boirela  liqueur  du  moka  et  à  fumer  le  ghalîoun  ou  le  narguilè  pendant  que 
les  montures  paissent  aux  environs.  Cette  avant-garde  fait  plusieurs  haltes 
semblables  dans  la  journée,  et  à  la  dernière,  elle  cherche  un  lieu  de  station 
pour  la  nuit.  Le  chef  envoie  d'abord  des  cavaliers  pour  faire  des  reconnais- 
sances dans  toutes  les  directions,  et  quand  aucun  voisinage  hostile  ne  s'op- 
pose au  choix  d'un  emplacement  qui  parait  convenable,  le  baïractar,  ou 
porte-enseigne,  déploie  son  drapeau  pour  indiquer  aux  chameliers  l'en- 
droit où  il  faut  s'arrêter.  C'est  autour  de  ce  drapeau  que  vient  se  grouper 
chacune  des  petites  troupes  qui  composent  la  caravane.  A  mesure  que  les 
chameaux  arrivent,  ils  se  baissent  docilement  à  la  voix  de  leurs  maîtres,  et 
aussitôt  qu'ils  sont  délivrés  de  leurs  fardeaux,  ils  se  relèvent  et  se  dis- 
persent pêle-mêle  autour  du  camp,  où  ils  trouvent  quelquefois  des  pâtu- 
rages, et  parfois  seulement  des  herbes  éparses  sur  le  sol  ingrat  du  désert. 
Un  certain  nombre  de  soldats  sont  commandés  pour  la  garde  des  animaux , 
et  ils  servent  en  même  temps  de  sentinelles  avancées. 

Dans  le  campement,  tout  le  monde  se  conforme  aux  règles  établies,  les 
tentes  se  placent  d'après  les  dispositions  convenues,  et  partout  la  discipline 
est  respectée.  Le  pavillon  du  cheikh-èl-kérouan  s'élève  au  centre,  et  ceux 
de  différons  chefs  se  rangent  en  cercle  à  droite,  à  gauche,  et  suivaut  l'ordre 
de  prééminence  et  non  sans  quelque  symétrie.  Lorsque  chacun  est  installé 
et  que  les  ballots  sont  réunis  en  divers  groupes,  ceux  qui  sont  chargés  de  la 
cuisine  font  les  dispositions  nécessaires  pour  apprêter  le  repas  du  soir.  En 
attendant,  les  chameliers  s'occupent  de  réparer  les  avaries  de  la  journée  et 
se  reposent  ensuite  à  l'ombre  protectrice  de  leurs  tentes.  Quand  l'heure  du 
dîner  arrive,  on  se  partage  en  petites  compagnies  et  l'on  s'assied  à  terre 
autour  de  l'unique  plat  qui  compose  le  repas  frugal  de  chacun  des  groupes. 
L'eau  terreuse  du  fleuve  ou  l'eau  saumàtre  des  puits  est  la  seule  boisson  des 
Aguélis;  de  grands  vases  en  bois  grossièrement  taillés  leur  serventde  coupes 
et  passent  de  main  en  main  à  la  fin  du  dîner.  Quelques  instans  suffisent  pour 
prendre  cette  modeste  nourriture,  et  chacun  va  se  placer  ensuite  près  des 
marchandises  qui  lui  sont  confiées.  Au  coucher^du  soleil,  on  plie  les  pavil- 
lons, soit  dans  la  crainte  qu'une  surprise  ne  force  à  lever  le  camp  durant  la 
nuit,  ou  bien  afin  d'être  plus  tôt  prêta  partir  le  matin. 

Dans  la  soirée ,  tous  les  cheikhs  se  réunissent  en  un  conseil  présidé  par 
le  chef  de  la  caravane.  C'est  là  que  se  discutent  toutes  les  affaires  :  on  y  règle 


REVUE   I)E    PARIS.  185 

la  marche  du  lendemain,  les  droits  à  acquitter  dans  les  tribus  arabes;  on  y 
rend  la  justice,  et  l'on  y  accueille  toutes  les  plaintes.  Cette  assemblée  est 
investie  de  droits  civils  et  judiciaires  ;  en  un  mot ,  on  lui  accorde  le  privilège 
de  résoudre  toutes  les  questions  qui  peuvent  s'élever  dans  le  sein  de  la  so- 
ciété voyageuse.  Tous  ses  arrêts  sont  reçus  avec  soumission,  et  l'on  s'y  con- 
forme comme  à  ceux  d'un  pacha  ou  d'un  cadi.  Les  lois  n'ont  pas  seules  des 
interprètes  au  milieu  de  ces  caravanes,  la  religion  elle-même  a  ses  ministres, 
et  chaque  soir  la  prière  se  fait  publiquement.  Un  meaddèn  fait  entendre 
le  chant  d'usage ,  et  chacun  se  rend  à  ce  pieux  appel  pour  prêter  sa  voix  au 
concert  de  louanges  que  l'on  adresse  à  Dieu. 

A  la  fin  du  jour,  les  chameaux  rentrent  tous  au  campement,  et  vont  s'ac- 
croupir près  de  leurs  maîtres.  Ou  place  alors  des  sentinelles  dans  toutes  les 
directions  pour  veiller  à  la  sûreté  de  la  caravane,  et,  lorsque  toutes  les  pré- 
cautions sont  prises,  de  nombreux  groupes  se  forment  autour  des  feux  allu- 
més de  distance  en  distance;  pendant  que  chacun  fume  la  feuille  odorante  du 
lolon  ou  du  loumbak,  lescheikhsfont  distribuer,  dans  leurs  troupes,  la  liqueur 
parfumée  du  moka.  Souvent  des  contes  poétiques  du  désert,  des  chants  hé- 
roïques ou  bien  des  danses  pantomimes  occupent  les  loisirs  de  la  soirée  et 
terminent  ainsi  une  journée  de  fatigues  par  d'agréables  délassemens.  Quand 
l'heure  du  repos  est  venue,  chacun  se  retire  auprès  de  ses  chameaux  et  de 
ses  marchandises.  On  se  couche  sur  un  feutre  grossier  appelé  lebbad,  et  on 
dort  sans  crainte  à  la  belle  étoile,  gardé  par  de  vigilantes  sentinelles  qu'on 
envoie  relever  à  minuit.  Les  jours  se  succèdent  en  ramenant  sans  cesse  les 
mêmes  travaux  et  les  mêmes  plaisirs,  et  c'est  ainsi  qu'on  parvient  au  terme 
du  voyage. 

S'il  arrive  qu'une  caravane  soit  menacée  d'une  attaque,  les  diverses 
troupes  se  resserrent  avec  ordre  pour  ne  point  laisser  d'ouverture  à  l'en- 
nemi ;  réunies  en  une  masse  compacte  et  flanquées  par  les  soldats  d'escorte, 
elles  marchent  lentement  et  observent  avec  soin  les  règles  de  la  défensive. 
Quelquefois  ces  simples  dispositions  et  le  calme  des  Aguélis  à  l'approche 
du  péril  suffisent  pour  faire  retirer  les  Arabes.  II  est  rare  ,  en  effet ,  que  ces 
pirates  du  désert  se  décident  à  l'attaque,  lorsqu'ils  ne  se  croient  pas  assurés 
du  succès.  Quand  le  combat  parait  inévitable,  on  suspend  la  marche,  les 
ballots  sont  rangés  avec  art  en  forme  de  retranchemens  derrière  lesquels 
on  abrite  les  chameaux.  En  un  instant,  une  petite  armée  se  trouve  impro- 
visée, les  chefs  donnent  l'exemple  et  personne  ne  recule  en  présence  du 
danger.  Le  drapeau  se  déploie  pour  marquer  le  lieu  de  ralliement,  et  les 
sons  du  table,  espèce  de  tambourin,  appellent  chaque  soldat  à  son  poste. 
Au  moment  d'engager  la  lutte,  dos  chants  héroïques  se  font  entendre  et 
répandent  l'enthousiasme  dans  tous  les  cœurs;  les  Aguélis,  pleins  d'une 
noble  bravoure ,  jettent  au  loin  leur  co.fl'ure  et  laissent  leurs  cheveux  flotter 
librement  sur  leurs  épaules.  Débarrassés  de  leur  aba  pour  combattre  plus 
à  l'aise ,  ils  se  découvrent  encore  la  poitrine  comme  pour  défier  les  coups  de 

l'UMIi    Xl.VUI.       DÉCEMBRE.  13 


186  REVUE  DE   PARIS. 

l'ennemi.  A  leurs  yeux  lançant  des  regards  pleins  de  feu,  à  l'aspect  de  leurs 
vives  allures,  au  courage  avec  lpquel  ils  affrontent  la  mort,  on  les  dirait 
inspirés  par  le  dieu  de  la  guerre:  c'est  la  valeur  brillante  des  temps  che- 
valeresques, avec  un  égal  mépris  du  trépas  et  un  semblable  amour  de  la 
gloire. 

Ces  sortes  de  combats  coûtent  toujours  la  vie  à  un  assez  grand  nombre 
de  guerriers.  De  part  et  d'autre,  on  se  bat  à  outrance  jusqu'à  ce  que  la  vic- 
toire soit  décidée.  Lorsque  les  Aguélis  sont  vainqueurs,  les  Arabes  se  disper- 
sent de  tous  côtés  et  ne  trouvent  de  salut  que  dans  la  fuite;  l'ordre  se  réta- 
blit promptement,  et  bientôt  rien  n'empêche  plus  de  continuer  la  marche. 
Mais  si  le  sort  des  armes  est  contraire  aux  braves  défenseurs  de  la  caravane, 
ils  se  retirent  derrière  les  relranchemens,  où  ils  se  défendent  encore  avec 
vaillance  jusqu'à  ce  qu'ils  soient  forcés  de  se  rendre ,  et  leur  défaite  môme 
n'est  jamais  sans  gloire;  après  une  bataille  perdue,  on  traite  de  la  rançon 
des  marchandises,  et,  dans  certaines  circonstances,  on  est  obligé  de  tout 
abandonner.  Ces  pertes  peuvent  alors  s'élever  à  plusieurs  millions  de  pias- 
tres turques. 

Les  caravanes  partent  ordinairement  de  Bagdad  à  l'époque  du  printemps, 
pour  profiter  des  pâturages,  et  les  retours  ont  souvent  lieu  en  été;  dans 
cette  saison,  le  voyage  est  beaucoup  plus  pénible,  à  cause  des  grandes  cha- 
leurs et  de  la  rareté  de  l'eau.  Mais,  dans  tous  les  temps,  les  difficultés  de 
ces  longues  courses  sont  surmontées  par  les  Aguélis  avec  une  parfaite  intel- 
ligence. On  pourrait  les  regarder  avec  raison  comme  les  navigateurs  de 
la  mer  de  sable.  Pilotes  habiles,  ils  n'ont  pas  besoin  de  boussole  pour  se 
diriger  au  milieu  de  ces  vastes  solitudes  sans  chemins;  voyageurs  prévoyans, 
ils  emportent  avec  eux  tout  ce  qui  manque  dans  un  pays  sans  ressources; 
hommes  de  courage  et  de  résignation  ,  ils  affrontent  sans  crainte  comme 
sans  peine,  les  dangers  et  les  privations  du  désert  ;  ingénieux  dans  l'art  de 
conduire  un  convoi,  ils  marchent  avec  ordre  et  savent  prévenir  une  sur- 
prise; ils  n'ignorent  point  les  conditions  d'un  bon  campement  ni  les  moyens 
de  pourvoir  à  sa  sûreté;  s'il  faut  résister  à  une  attaque,  la  science  des  re- 
tranchemens  ne  leur  est  point  inconnue,  et  la  vaillance  ne  leur  manque  jamais. 
Cet  assemblage  de  talens  naturels  n'appartient  pas  seulement  aux  Aguélis, 
il  n'est  point  le  privilège  de  quelques  tribus,  c'est  un  avantage  commun  à 
tous  les  habitans  du  désert.  N'est-ce  pas  une  chose  admirable  qu'une  réunion 
de  si  nobles  qualités  chez  des  hommes  à  qui  l'on  n'a  su  donner  cependant 
que  le  nom  de  barbares?  Pour  moi,  je  pense  qu'il  est  impossible  de  ne  pas 
voir  autre  chose  que  de  la  barbarie  dans  un  peuple  chez  qui  l'on  trouve, 
à  un  très  haut  degré,  le  sentiment  de  la  poésie,  l'amour  de  la  gloire  et  l'ins- 
tinct de  toutes  les  choses  que  la  science  ne  lui  a  pas  apprises. 

Camille  Callier. 


EDIMBOURG. 


L'aspect  d'Edimbourg,  en  arrivant  de  Leith,  ne  fait  pas  mentir  la 
qualification  de  ville  pittoresque  que  l'on  a  donnée  à  la  métropole 
d'Ecosse.  Ces  collines  chargées  de  monumens  et  d'habitations,  ces 
belles  et  vastes  rues,  ces  constructions  régulières  qui  entourent  de 
grands  squares  bien  plantés,  ces  montagnes  revêtues  d'une  verdure 
sombre  qui  servent  d'encadrement  au  tableau,  et  au  sommet  des- 
quelles, dans  cette  saison  de  l'année  (1  ) ,  brille  la  neige  qui  s'y  découpe 
en  dentelles  d'argent;  l'ensemble  de  la  ville,  en  un  mot,  frappe  vive- 
ment l'attention  du  voyageur;  mais  ce  qui  l'étonné  par-dessus  tout, 
c'est  l'absence  de  vie,  c'est  la  solitude  de  ces  longues  avenues  où  nul 
mouvement  n'annonce  l'approche  d'une  grande  ville,  d'une  capi- 
tale; c'est  le  silence  et  la  tristesse  de  ces  rues  immenses  où  apparais- 
sent seulement  de  loin  en  loin  quelques  rares  promeneurs. 

Les  quartiers  neufs  d'Edimbourg,  que  je  parcourus  le  jour  même 
de  mon  arrivée,  formés  de  jolies  maisons  régulières  et  construites 
presque  toutes  sur  un  même  modèle,  ressemblent  à  une  Pompéia 
gigantesque ,  tant  ils  sont  calmes  et  silencieux ,  tant  ils  ont  l'air  aban- 
donnés. Mon  hôte,  que  j'interroge,  prétend  que  la  grippe,  qui  exerce 
encore  de  grands  ravages  à  Edimbourg ,  est  seule  cause  de  cet  aban- 
don et  de  cette  apparente  dépopulation.  Toutes  les  familles  riches 
ont  fui  la  ville  infectée  et  sont  à  leurs  maisons  des  champs ,  où  la 
maladie  ne  les  décime  pas  moins.  J'ajoute  foi  d'abord  à  ces  raisons, 
mais  dans  la  suite  j'ai  pu  m'assurer  que  cette  physionomie  de  Thé- 
baïde  de  la  ville  neuve  était,  à  peu  de  chose  près,  sa  physionomie 
habituelle.  Sa  population  n'est  pas  en  raison  de  son  étendue  et  de 
l'immensité  de  ses  squares  et  de  ses  places. 

Queen-Strcet,  où  je  suis  descendu,  ne  se  compose  que  d'une 
rangée  de  maisons  élégantes,  bâties  sur  l'un  des  côtés  d'un  immense 

(1)   Février  1837. 

13. 


f88  REVUE   DE   PARIS. 

square  qui  s'étend,  de  l'est  à  l'ouest  de  la  ville  neuve,  à  perte  de 
vue.  Ce  square  est  divisé  en  trois  compartimens  entourés  de  grilles 
et  formant  chacun  de  fort  jolis  jardins  anglais  avec  massifs,  pleasure 
(/rounds,  pièces  d'eau,  kiosques,  etc.  Comme  à  Londres,  chacun  des 
locataires  des  maisons  donnant  sur  les  squares  a  les  clés  de  la  grille 
et  la  libre  jouissance  des  parcs.  Queen-Street  et  ses  jardins  divisent 
la  ville  neuve  en  deux  parties  presque  égales,  l'une  qui  s'élève  au 
midi  jusqu'aux  jardins  de  Prince's-Street  et  au  château,  et  que  plu- 
sieurs autres  grandes  rues,  toutes  semblables,  se  coupant  à  angles 
droits,  séparent  en  douze  grands  rectangles  principaux,  divisés 
chacun  en  plusieurs  autres  petits  rectangles;  l'autre,  moins  régu- 
lière, qui,  vers  le  nord,  descend  brusquement  en  amphithéâtre  et 
qui  s'étend  jusqu'aux  prairies  et  au  petit  lac  de  Canon-Mills.  Toute 
cette  partie  de  la  ville  et,  en  général,  presque  toute  la  ville  neuve,, 
construite  sur  le  penchant  d'une  longue  colline,  qui,  du  North-Loch 
au  pied  du  château,  s'abaisse  graduellement  jusqu'au  ruisseau  appelé 
Waler  of  Leilli,  et  de  là  vers  le  Forth,  est  exposée  tout  en  plein  aux 
terribles  vents  du  nord  et  du  nord-est,  qui,  ne  rencontrant  aucun 
obstacle  entre  la  mer  et  la  ville,  y  soufflent  quelquefois  avec  une  vio- 
lence inimaginable.  Celte  situation  n'est  rien  moins  qu'agréable  et 
fait  ressembler  la  ville  à  une  grande  glacière.  Les  habitans  des  beaux 
quartiers  s'en  consolent  en  disant  que  l'air  agité  et  froid  est  plus  sain. 
Aussi  le  docteurï...r  m'assurait-il  que  les  propriétaires  des  houillères 
de  Dalkeith  n'eussent  pas  mieux  choisi  la  position  s'ils  eussent  voulu 
bâtir  la  ville  eux-mêmes.  Il  est  certain  que  les  architectes  du  nouvel 
Edimbourg  n'ont  rien  fait  pour  garantir  ses  habitans  du  vent  ou  du 
froid.  Ses  rues  droites  et  démesurément  larges,  sont  toutes  ouvertes 
de  l'est  à  l'ouest  ou  du  nord  au  sud.  Ses  grands  squares  :  Charlotte- 
Square,  Moray-Place ,  Royal-Circus,  qui  peuvent  rivaliser  avec  les 
plus  magnifiques  squares  de  Londres,  sont  exposées  aux  trente-deux 
aires  du  vent.  Aussi,  lorsque  la  bise  souffle  avec  quelque  énergie, 
est-il  difGcile  de  se  tenir  debout  dans  ces  longs  espaces  découverts 
et  faut-il  renoncer  quelquefois  à  franchir  la  distance  qui  sépare  un 
côté  de  l'autre  côté  d'une  rue  qu'enCle  l'ouragan.  J'ai  vu  des  femmes 
s'y  essayer  à  dix  reprises ,  manœuvrant  avec  toute  l'habileté  pos- 
sible, louvoyant,  tenant  bon,  puis  se  prêtant  au  vent  tout  en  lui  ré- 
sistant encore,  et  à  la  fin  cependant  obligées  d'abandonner  la  pé- 
rilleuse entreprise  et  de  revenir  sur  leurs  pas.  Edimbourg  est  donc 
peu  habitable  l'hiver;  cependant  les  riches  Écossais,  en  temps  or- 
dinaire, quittent  leurs  châteaux  dans  cette  saison  de  l'année,  et  se 


REVUE  DE  PARIS.  189 

rendent  à  Edimbourg  ;  le  vent  et  le  froid  n'éloignent  pas  les  Écossais 
de  leur  capitale,  comme  le  brouillard  et  la  fumée  chassent  les  Anglais 
de  Londres.  Quoiqu'il  en  soit,  cette  année,  Edimbourg  est  désert; 
aussi  rien  de  triste  comme  cette  ville  dans  ce  moment.  A  Londres, 
cinquante  mille  habitans  de  moins,  c'est  peu  de  chose.  A  Edimbourg, 
l'absence  de  quelques  centaines  de  familles  du  quartier  neuf,  c'est 
beaucoup.  Ce  ne  sont  plus  là  ces  trottoirs  noircis 'par  la  foule  qui  s'y 
presse,  où  le  voisin  est  obligé  de  coudoyer  son  voisin  s'il  veut  avan- 
cer d'un  pas.  Ce  sont  de  longs  et  larges  trottoirs,  où  un  passant 
semble  une  curiosité,  des  rues  vides  bordées  de  maisons  vides, 
dont  les  murailles  font  écho  et  dont  le  pavé  solitaire  répète  conscien- 
cieusement le  bruit  de  chacun  de  vos  pas,  et  rend  une  espèce  de 
retentissement  sourd,  un  son  d'église  vide  qui  ne  convient  pas  mal 
à  la  ville  puritaine  et  dévote.  Les  gens  qui  se  rencontrent  dans  ces 
solitudes  ont  l'air  tout  étonnés  de  se  voir;  comme  en  d'autres  pays, 
en  temps  de  peste,  ils  se  regardent  et  semblent  se  dire  :  Comment, 
nous  voilà  trois  réunis!  Une  fenêtre  qui  s'ouvre  sur  la  rue,  c'est 
presque  un  événement.  Que  veulent-ils  faire?  Qu'y  a-t-il  à  voir?  Ce 
qui  ajoute  à  la  monotonie  et  à  la  tristesse  de  ces  quartiers,  c'est  leur 
extrême  régularité,  c'est  la  parfaite  ressemblance  de  chacune  de  ces 
maisons  entre  elles.  Toutes  sont  bâties,  sur  un  même  modèle,  en 
pierres  d'un  gris  jaunâtre.  Toutes  sont  percées  de  fenêtres  de 
même  grandeur,  à  la  même  hauteur;  toutes  ont  leurs  grilles,  leur 
petit  balcon ,  leur  étage  souterrain ,  leur  petit  perron  conduisant  à  une 
porte  peinte  en  vert  ou  en  brun ,  ornée  de  boutons  de  cuivre  luisant  et 
de  plaques  de  cuivre  où  sont  gravés  les  noms  de  chacun  des  proprié- 
taires ou  locataires  avec  professions  et  qualités  :  car  ici  on  vit  en  pu- 
blic. Ces  maisons,  à  en  juger  par  ces  plaques,  où  sont  souvent  écrits 
plusieurs  noms ,  paraissent  toutes  habitées,  quelques-unes  même 
par  bon  nombre  de  locataires,  et  cependant  on  les  croirait  toutes  à 
vendre  ou  à  louer.  Cet  aspect  d'abandon  ne  cesse  que  vers  les  quar- 
tiers de  Prince's-Street  ou  du  North-Bridge.  Dans  George-Street, 
cette  grande  rue  qui,  bâtie  sur  la  longue  et  étroite  plateforme  de  la 
colline,  traverse  la  ville  neuve  dans  toute  son  étendue,  on  s'aperçoit 
déjà  d'une  apparence  de  mouvement.  De  belles  boutiques  y  sont  ou- 
vertes, et  la  circulation  y  commence,  faible  encore,  mais  devenant 
de  plus  en  plus  active  dans  la  partie  de  Prince's-Street  qui  avoisinele 
North-Bridge.  Arrivé  au  North-Bridge  même,  on  retrouve  le  mouve- 
ment d'une  ville;  c'est  là  qu'est  le  cœur,  c'est  là  que  la  vie  commence. 
George-Street  est  cependant  la  plus  magnifique  rue  d'Edimbourg. 


REVUE  DE   PARIS. 

Longue  de  plus  d'un  demi-mille,  terminée  à  ses  extrémités  par  de 
beaux  édiQces,  l'église  Sa;nt-George  d'un  côté,  la  banque  et  le 
monument  de  Melville  de  l'autre,  et  décorée  de  distance  en  distance 
des  statues  de  Pitt  et  de  George  IV;  elle  peut  rivaliser  avec  les  plus 
belles  rues  des  plus  belles  villes  de  l'Europe.  De  superbes  boutiques 
d'orfèvrerie,  de  parfumerie  et  de  mercerie ,  y  sont  ouvertes  ,  mais 
on  dirait  qu'elles  sont  plutôt  là  pour  l'ornement  de  la  rue  que  pour 
le  profit  de  ceux  qui  les  tiennent.  J'ai  peine  à  comprendre  ce  qu'ils 
peuvent  gagner  et  ce  qui  les  tait  vivre.  Les  boutiques  de  librairie  et 
d'épiceries  sont  seules  un  peu  fréquentées.  La  lecture  est  ici  un  be- 
soin comme  la  faim,  et  l'on  recherche  avec  une  égale  avidité  ce  qui 
peut  nourrir  l'esprit  et  le  corps.  L'esprit  surtout  est  gourmand;  à 
Edimbourg,  on  a  grand  appétit  de  livres,  et  ce  que  l'on  aime  avant 
tout,  c'est  la  quantité.  Il  n'est,  du  reste,  pas  facile  ici  de  distinguer 
l'épicier  du  libraire;  ce  sont  des  gentlentèn  vêtus  de  noir,  sinon  dans 
les  règles  de  la  plus  stricte  fashiim,  du  moins  fort  convenablement; 
ils  reçoivent  la  pratique  avec  une  gravité  polie,  s'expriment  en  fort 
bons  termes,  épiciers  comme  libraires,  car  l'épicier  a  beaucoup  lu ,  et 
sont  prévenans  pour  l'étranger,  ce  qui  est  moins  or  iinaire  à  Londres 
qu'à  Edimbourg.  Edimbourg  est  certainement  le  pays  de  l'air  comme 
il  faut.  Il  n'est  pas  jusqu'aux  gens  de  métier,  comme  les  menuisiers, 
les  tablettiers ,  les  serruriers,  qui  n'aient  quelque  chose  de  cette  dis- 
tinction. Il  faut  souvent  regarder  leurs  mains  pour  voir  que  ce  sont 
des  ouvriers.  Le  commissionnaire  que  je  viens  de  prendre  et  qui 
transporte  mon  bagage  deQueen-Street  à  Prince's-Street,  où  je  viens 
de  choisir  un  logement,  a,  malgré  son  tablier  de  toile  blanche,  une 
tournure  de  vieillard  noble  et  à  son  aise  qui  fait  plaisir  à  voir.  Ce 
n'est  pas  un  de  ces  misérables  en  guenilles  comme  on  en  trouve  ail- 
leurs, qui  ont  l'air  d'avoir  volé  le  bagage  qu'on  leur  a  conGé.  Le  pro- 
priétaire du  Ivdging  que  je  viens  d'arrêter  est  un  tableltier.  C'est  un 
homme  jeune  encore  et  qu'à  sa  tournure  méthodique  et  à  sa  conver- 
sation grave  on  prendrait  pour  un  ministre;  il  est  poète,  grand 
amateur  de  ballades  nationales,  dont  il  fait  collection,  et  il  a  une  bi- 
bliothèque fort  bien  choisie.  Le  lodgiug  que  j'occupe  a  vue  sur  les 
jardins  de  Prince's-Street  et  sur  le  château  qui  se  dresse  devant 
ma  fenêtre  à  deux  portées  de  fusil,  comme  une  magnifique  dé- 
coration de  théâtre.  Il  se  compose  d'un  grand  parloir  avec  tapis , 
tentures  de  laine  damassée,  et  d'une  chambre  à  coucher,  avec  un 
immense  lit  à  colonnes  sculptées  et  à  grands  rideaux  à  fleurs,  placé 
presqu'au  centre  de  la  chambre,  comme  la  plupart  des  lits  anglais. 


REVUE   DE   PARIS.  191 

Nous  avons  dit  qu'à  Edimbourg,  la  vie  commençait  vers  Prince's- 
Street  et  le  North-Bridge.  Quand  on  a  passé  ce  superbe  pont,  de 
onze  cents  pieds  de  longueur,  auquel  il  ne  manque  qu'un  beau  fleuve, 
et  qui  joint  deux  villes  en  enjambant  sur  une  troisième,  on  se  trouve 
dans  un  tout  autre  pays.  Ce  ne  sont  plus  ces  maisons  régulières,  de 
dimensions  raisonnables,  décorées  avec  un  goût  simple,  mais  un  peu 
uniforme;  ce  sont  de  colossales  habitations,  ayant  la  plupart,  mais 
dans  High-Street  surtout,  pignon  mr  rue  comme  dans  le  vieux  temps  ; 
car  High-Street  est  encore  de  nos  jours  ce  qu'il  était  autrefois  et  tel 
que  Walter  Scott  l'a  décrit. 

cf  La  principale  rue  d'Edimbourg  était  alors,  nous  dit-il,  l'une 
des  plus  spacieuses  qui  soient  en  Europe.  La  hauteur  extrême  des 
maisons,  la  variété  de  construction  des  toits  gothiques,  les  cré- 
neaux et  les  balcons  qui,  de  chaque  coté,  découpaient  sur  le  ciel  une 
ligne  bizarre,  tout,  jusqu'à  la  largeur  de  la  rue,  devait  frapper 
d'étonnement  un  œil  plus  accoutumé  à  la  vue  de  ces  objets  que  ne 
l'était  celui  du  jeune  Grseme.  Les  marchands  d'alors  n'avaient  pas, 
comme  de  nos  jours,  lés  objets  de  leur  commerce  élégamment  dis- 
posés derrière  de  larges  fenêtres  qui  permettaient  à  l'œil  de  les  voir. 
La  devanture  de  leur  boutique  était  en  dehors,  se  projetant  fort 
avant  sur  la  rue,  et  sur  cette  devanture,  comme  dans  les  bazars  mo- 
dernes, étaient  exposés  tous  les  articles  qu'ils  voulaient  vendre. 
Quoique  ces  objets  ne  fussent  pas  de  l'espèce  la  plus  riche,  toujours 
est-il  que  Grœme  croyait  voir  réunis  tous  les  trésors  du  monde  dans 
ces  ballots  remplis  d'étoffes  flamandes  et  dans  ces  différens  échan- 
tillons de  tapisserie.  Dans  d'autres  endroits,  la  variété  des  ustensiles 
domestiques  et  des  pièces  d'argenterie  étalées  le  frappaient  d'ad- 
miration. La  vue  des  boutiques  des  armuriers,  garnies  d'épées  et 
de  poignards,  travaillés  en  Ecosse,  et  de  pièces  d'armures  défen- 
sives importées  de  Flandre ,  ajoutaient  à  sa  surprise.  Il  trouvait  tant 
à  voir  et  à  admirer  à  chaque  pas,  qu'Adam  Woodcock  n'avait  pas 
peu  de  peine  à  le  décider  à  avancer  et  à  s'arracher  à  cette  scène  de 
merveilles. 

«  La  vue  de  la  foule,  qui  remplissait  la  rue,  était  également  un  sujet 
d'étonnement  pour  le  nouvel  arrivé;  là  une  vive  et  svelte  lady,  la 
tête  enveloppée  d'un  capuchon  ou  d'un  voile  de  soie,  s'avançait  lé- 
gèrement à  travers  la  foule,  précédée  d'un  seigneur  qui  lui  ouvrait 
la  route;  un  page  portait  la  queue  de  sa  robe,  et  une  jeune  dame 
de  service  tenait  sa  Bible,  et  laissait  voir  de  celte  façon  que  l'inten- 
tion de  sa  maîtresse  était  de  se  rendre  à  l'église.  Un  groupe  d'ha- 


192  REVUE   DE    PARIS. 

bitans  suivait  le  même  chemin,  velus  de  petits  manteaux  flamands, 
avec  de  larges  pantalons  et  des  pourpoints  à  collets,  modes  aux- 
quelles, ainsi  qu'à  leurs  toques  à  plumes,  les  Écossais  sont  restés  si 
long-temps  fidèles.  Un  prêtre  venait  ensuite  enveloppé  d'un  manteau 
noir  à  la  genevoise,  les  reins  entourés  d'une  ceinture  noire;  il  écou- 
tait d'un  air  grave  et  attentif  les  discours  des  personnages  qui  l'ac- 
compagnaient, discours  qui  avaient  trait  sans  doute  au  sujet  reli- 
gieux ,  texte  de  son  sermon  ;  le  reste  de  la  rue  était  rempli  de  passans 
de  toutes  les  classes  et  de  toutes  les  tournures  (1).  » 

Le  mouvement  est  le  même,  les  mœurs,  les  habitudes  et  les 
costumes  sont  seuls  différens;  la  foule  est  toujours  grande  dans 
High-Street,  et  l'on  y  traûque  toujours  beaucoup.  On  y  vend 
peut-être  encore  des  toiles  de  Flandre  et  des  tapisseries  de  France; 
mais  le  plus  grand  commerce  qui  s'y  fait  est  le  commerce  des  spiri- 
tueux dont  on  débite  ici  je  ne  sais  combien  d'espèces.  L'épicier  en 
vend,  le  droguiste  en  vend,  le  pâtissier  en  vend  ;  l'abominable  eau- 
de-vie  d'orge  et  de  pomme  de  terre  fumée  à  la  tourbe,  appelée  whis- 
key,  est  surtout  en  grande  faveur  auprès  des  gens  du  peuple  qui  se 
pressent  dans  les  rues  de  la  vieille  ville.  L'Écossais  en  fait  une  redou- 
table consommation.  11  en  boit  pour  se  donner  des  forces,  pour  se 
réchauffer  l'hiver,  l'été  pour  se  rafraîchir;  il  en  boit  pour  se  dis- 
traire dans  ses  ennuis,  pour  se  consoler  dans  ses  peines;  quand  sa 
constitution  n'est  pas  altérée  de  ces  excès,  sa  raison  en  souffre.  Le 
whiskey,  c'est  le  poison  du  peuple! 

La  plupart  des  denrées  exposées  aux  devantures  des  boutiques  de 
High-Street  ou  de  North-Bridge  sont  des  produits  de  fabriques  an- 
glaises ou  des  manufactures  de  Glasgow.  La  coutellerie,  les  étoffes 
de  fil  et  de  coton,  les  foulards,  les  draps  et  la  poterie  y  sont  de 
première  qualité  et  à  des  prix  fort  raisonnables.  L'orfèvrerie  et  la 
bijouterie  de  mauvais  goût  généralement,  comme  tout  ce  qui  est 
fantaisie,  y  sont  hors  de  prix;  les  détaillans  d'Edimbourg  tirent  ces 
objets  de  Londres,  et  les  vendent  ce  qu'ils  veulent  aux  riches  habi- 
tans  des  villes  écossaises  du  second  ordre,  et  aux  gentilshommes 
campagnards  dont  les  femmes  ne  peuvent  faire  le  voyage  annuel  de 
la  grande  ville.  Il  y  a  aussi,  dans  le  quartier  commerçant,  de  belles 
boutiques  de  fourreurs  richement  garnies,  où  on  vend  toute  espèce 
de  fourrures,  depuis  la  marte  zibeline  et  l'hermine,  jusqu'aux  peaux 
de  chats  ou  de  moutons.  Les  boas  et  les  pèlerines  en  fausse  her- 
mine et  en  peaux  de  moutons,  à  longs  poils  frisés,  ressemblant  aux 

[M  Walter  Scolt,  l'Abbé,  chap.  xvii. 


REVUE   DE   PARIS.  193 

peaux  de  chiens  barbets,  étaient  fort  à  la  mode,  cette  année,  à  Edim- 
bourg ,  parmi  les  dames  de  la  classe  moyenne.  Cet  ajustement  sur  le  dos 
d'une  raide  Écossaise,  aux  reins  cambrés  et  aux  longs  cheveux  bou- 
clés, a  quelque  chose  de  primitif  qui  dériderait  l'homme  le  plus  grave. 
La  plupart  des  boutiques  d'Edimbourg  (j'excepte  celles  de  la  ville 
neuve  et  surtout  celles  de  George-Street  et  de  Prince's-Street),  quoi- 
que tenues  avec  soin,  n'ont  pas  tout-à-fait  l'air  de  comfort  et  de  pro- 
preté des  boutiques  anglaises.  Au  total,  je  trouve  H  gh-Street  peut- 
être  un  peu  trop  vanté.  Les  maisons  y  sont  énormes,  mais  noires  et 
sans  architecture.  On  y  trouve  peu  de  ces  constructions  gothiques  avec 
moulures,  sculptures  en  bois  ou  en  pierres,  comme  à  Rouen,  par 
exemple,  dans  certains  quartiers.  La  maison  du  réformateur  Knox 
est  un  assemblage  fort  laid  d'escaliers,  de  toits  et  de  murs  tout 
noircis;  cette  maison  n'est  curieuse  que  parce  qu'elle  est  très  vieille, 
car  on  n'y  voit  aucun  ornement  d'architecture  ni  aucune  décoration 
extérieure,  à  moins  que  l'on  ne  veuille  donner  ce  nom  à  une  mauvaise 
statuette  de  bois  peint  qu'on  a  enchâssée  dans  le  mur.  La  maison  du 
régent  Murray  est  mieux  bâtie ,  mais  il  n'en  reste  guère  que  les  mu- 
railles fort  nues,  et  les  deux  espèces  d'obélisques  qui  décorent  la 
porte.  Le  toit  a  été  évidemment  rétabli  à  neuf,  il  y  a  tout  au  plus  un 
demi-siècle.  La  décoration  extérieure  est  des  plus  simples,  et  tout 
l'ensemble  de  la  maison  est  d'une  petitesse  singulière.  Les  grands 
seigneurs  du  temps  de  Marie  étaient  logés  bien  à  l'étroit.  Aujourd'hui 
la  maison  du  régent  Murray  conviendrait  tout  au  plus  à  un  ministre 
de  village. 

High-Street,  centre  et  principale  avenue  de  la  vieille  ville,  a  plus 
d'un  mille  de  longueur  de  l'est  à  l'ouest,  d'Holy-Kood  au  châ- 
teau. Cette  rue,  principe  de  la  ville  qui  s'est  groupée  tout  autour, 
est  construite  sur  l'arête  élevée  d'une  longue  et  étroite  colline  qui, 
suivant  la  formation  des  collines  environnantes,  Calton-IIill  (  la  colline 
de  la  ville  de  Gaël  )  et  Arthur's-Seat  (le  trône  d'Arthur) ,  s'élève  gra- 
duellement, du  rivage  du  Forth  au  nord-est,  pour  se  terminer  au 
sud-est  (1)  par  un  brusque  escarpement  de  rochers.  La  vieille  ville 
a  été  bâiïe  en  amphithéâtre  sur  les  deux  versans  sud  et  nord  de  la 
colline,  descendant,  d'un  côté,  vers  la  Cowgate  et  de  l'autre,  vers  le 
North-Loch,  occupé  aujourd'hui  par  les  jardins  de  Prince's-Street. 
Ce  double  amphithéâtre  de  maisons  brunes  et  noires,  qui  semblent 
lutter  entre  elles  de  hauteur  et  dont  quelques-unes  ont  jusqu'à  douze 

(\)  A  l'endroit  où  les  couches  de  basalte  semblent  avoir  été  soulevées  par  une  puissante 
action  souterraine. 


194  REVUE   DE  PARIS. 

ou  quatorze  étages,  a  un  étrange  aspect.  Les  plus  hautes  de  ces  mai- 
sons, plus  hautes  de  toute  façon,  et  parce  qu'elles  se  composent  d'un 
plus  grand  nombre  d'étages  que  les  autres,  et  parce  qu'elles  sont 
bâties  au  sommet  de  la  colline,  bordent  les  deux  côtés  de  High-Street, 
artère  centrale  de  la  ville  à  laquelle  viennent  aboutir,  comme  autant 
de  petites  veines  et  vaisseaux,  une  infinité  de  ruelles  et  de  passages 
ouverts  ou  voûtés,  appelés  Closes,  Wvnds,  Lunes,  qui  descendent  à 
droite  et  à  gauche  de  la  grande  rue,  dans  les  quartiers  souterrains 
du  North-Loch  et  de  la  Cowgate. 

Après  les  maisons  de  Knox  et  du  régent  Murray, l'église  de  laCanon- 
gate,  Tron-Church  et  la  cathédrale  de  Saint- Gilles  sont  les  principaux 
édifices  qui  décorent  High-Street.  L'église  de  la  Canongate  et  Tron- 
church  sont  de  ces  églises  modernes  comme  Edimbourg  en  ren- 
ferme tant.  Saint-Gilles  est  d'une  haute  antiquité,  puisque,  dès  13Ô9, 
dans  une  charte  de  David  II,  il  est  question  de  cette  église.  Mais 
comme  depuis  ce  temps  les  combles  d'abord ,  puis  la  tour,  puis  le 
clocher,  puis  les  murailles,  ont  été  refaits  à  neuf,  sa  haute  antiquité 
est  fort  contestable.  Les  dernières  et  grandes  réparations  qui  vien- 
nent d'être  achevées  en  1833 ,  ont  donné  à  Saint  Gilles  un  aspect  tout 
moderne,  et  les  deux  tiers  de  l'édifice  sont  en  effet  contemporains. 
On  a  déblayé  les  avenues  de  l'église  des  obstacles  qui  les   ob- 
struaient; on  a  relevé  les  murs  lézardés  ,  on  a  ajusté  un  porche  go- 
thique à  la  façade  principale;  la  couronne  impériale,  qui  couvre  le 
haut  du  clocher,  a  été  restaurée  ,  débarrassée  des  tourelles  qui  en 
dénaturaient  la  forme  et  complètement  remise  à  neuf.  Saint-Gilles 
est  aujourd'hui  une  jolie  église  dans  le  style  gothico-moderne,  style 
de  la  plupart  des  édifices  religieux  d'Edimbourg.  Mais  comme  les 
autres  édifices  de  High-Street,  l'église  Saint-Gilles  paraît  petite  et  peu 
en  rapport  avec  les  énormes  maisons  qui  l'entourent  et  lui  font  face. 
Saint  Gilles,  abbé  et  confesseur,  dont  cette  église  porte  le  nom, 
est  le  patron  d'Edimbourg.  La  légende  nous  apprend  que  saint  Gilles 
était  Grec  d'origine;  il  naquit  vers  le  VIe  siècle.  Quand  ses  parens 
moururent,  il  distribua  ses  biens  aux  pauvres,  sans  doute  pour 
avoir  moins  de  moyens  et  d'occasions  de  pécher,  et  prit  le  chemin  de 
la  France  où  il  se  retira ,  dans  une  solitude  sauvage ,  à  l'embouchure 
du  Rhône.  Là,  pendant  trois  ans  entiers,  il  ne  vécut  que  de  racines 
et  du  lait  d'une  biche.  Il  n'en  fallait  pas  davantage,  au  vie  siècle, 
pour  faire   à  un   homme  une  réputation  de  sainteté.  On  attribua 
bientôt  à  saint  Gilles  nombre  de  miracles  qu'il  était  tout  étonné  lui- 
même  d'avoir  faits.  Si,  dans  l'une  des  bourgades  environnantes,  un 


REVUE   DE   PARIS.  195 

enfant  tombait  dans  un  puits  et  ne  se  noyait  pas,  si  un  couvreur  se 
précipitait  d'un  toit  sur  le  pavé  et  ne  se  tuait  pas,  c'était  saint  Gilles 
qui  les  avait  préservés  et  à  qui  il  fallait  en  rendre  grâce.  Saint  Gilles 
avait  la  vogue  dans  la  carrière  la  plus  lucrative  de  l'époque,  et  il  sut 
en  profiter.  Avec  l'argent  de  tous  ceux  qui  croyaient  à  ses  miracles, 
il  fonda  un  beau  monastère  qui  prit  son  nom  et  qui  s'arrondit  bientôt 
d'importantes  donations  qu'on  lui  fit.  Saint  Gilles  ne  vivait  plus  que 
dans  la  mémoire  des  hommes,  quand,  sous  le  règne  de  Jacques  II, 
un  gentilhomme  écossais,  du  nom  de  Preston  de  Gourton ,  voyageant 
dans  le  midi  de  la  France  ,  se  procura ,  je  ne  sais  de  quelle  façon , 
un  des  os  du  bras  du  saint  homme.  De  retour  à  Edimbourg ,  Preston 
légua  la  précieuse  relique  à  l'église  Saint-Gilles  d'Edimbourg;  l'église, 
en  échange,  autorisa,  par  une  charte,  les  héritiers  directs  du 
nom  de  Preston  à  porter,  dans  les  processions,  le  bras  de  saint 
Gilles.  MM.  Preston ,  qui  ont  encore  des  descendans  dans  le  comté 
du  Midle-Lothian,  jouirent  de  cet  insigne  honneur  jusqu'à  la  réfor- 
mation qui  jeta  aux  vents  la  relique  et  qui  fondit  le  reliquaire. 

High-Street  n'est  pas  le  quartier  littéraire  de  la  ville;  on  y  voit 
peu  de  libraires,  et  le  petit  nombre  de  ceux  qui  ont  leurs  boutiques 
dans  cette  rue  ne  vendent  guère  que  des  almanachs,  des  livres  d'in- 
struction élémentaire  ou  des  publications  pittoresques  à  bas  prix. 
Quelques  journaux  cependant,  comme  le  CaUdonian-Mercimj ,  et 
quelques  revues  y  ont  leurs  bureaux  ou  plutôt  leurs  boutiques  où  le 
journal  se  vend  en  détail.  Quoique  ces  journaux  soient  d'un  prix  assez 
élevé,  il  s'en  fait  une  consommation  prodigieuse  à  Edimbourg.  Dans 
cette  ville,  à  l'exception  des  pauvres  gens  de  Canongate  et  de 
Cowgate,  tout  habitant  lit  un  journal;  s'il  ne  peut  l'acheter,  il  l'em- 
prunte ou  le  loue  ou  s'y  abonne  par  tiers  ou  par  quart.  J'ai  vu  les 
marchandes  du  Grass-Market  elles-mêmes  lire  le  WecklirChronicle 
ou  YAdvertiser.  Malgré  ce  goût  répandu  pour  la  lecture ,  les  annonces 
sont  encore  le  produit  le  plus  net  des  journaux ,  dont  les  dimensions 
sont  fort  exagérées  et  nullement  en  proportion  avec  l'intérêt  du  con- 
tenu. Ces  grands  journaux  ont  résolu  un  problème  :  ils  ont  rendu  le 
vide  visible.  Leurs  longues  et  stériles  colonnes  sont  les  landes  de  la 
pensée;  à  peine,  à  de  grands  intervalles,  y  voit-on  un  arbuste  un 
peu  moins  maigre,  une  fleur  qui  brille  de  quelque  éclat.  Je  n'en  dirai 
pas  autant  des  revues  qui  absorbent  tout  le  suc  littéraire  du  pays» 
Mais  revenons  à  Iligh-Strcet. 

Le  château  d'Edimbourg  est  bâti,  au  haut  de  cette  rue ,  sur  la 
pointe  de  la  colline,  à  l'endroit  où  le  terrain  va  manquer  et  où  le  pré- 


196  REVUE   DE   PARIS. 

cipice commence.  Ce  précipice,  au  bord  duquel  est  suspendu  le  châ- 
teau, a  trois  cents  pieds  d'escarpement  perpendiculaire,  et  le  borne 
de  trois  côtés.  Le  château  se  compose  d'un  amas  de  bàtimens  d'an- 
ciennes et  de  nouvelles  dates:  arsenaux,  casernes,  corps-de-gardes, 
batteries,  tours,  bastions,  etc.,  couvrant  toute  la  plateforme  du 
rocher,  c'est-à-dire  à  peu  près  six  acres  de  terre.  Le  château  est 
sépare  du  Lawn-Market,  la  partie  la  plus  voisine  de  High-Street, 
par  un  espace  découvert  de  trois  cents  pieds  environ.  L'histoire  du 
château  est  l'histoire  d'Edimbourg  ;  il  faudrait  des  volumes  pour 
l'écrire.  Les  seules  curiosités  de  nouvelle  date  qu'on  y  voie  sont  les 
joyaux  de  la  couronne  d'Ecosse,  une  couronne,  un  sceptre,  une  épée, 
découverts  lors  du  voyage  du  roi  George,  en  1822,  dans  une  salle 
souterraine,  où  on  les  avait  cachés  depuis  1707.  Ce  sont  là  de  ces 
grands  joujous  dont  on  amuse  les  badauds  qui  s'émerveillent  devant 
un  morceau  d'or  travaillé  de  telle  ou  telle  façon.  J'ai  vu  avec  plus 
d'intérêt  la  petite  chambre  qui  servit  de  prison  à  Marie  Stuart.  Depuis 
quelques  années,  on  en  a  fait  un  cabaret  où.  viennent  s'enivrer  les 
soldats  delà  garnison.  De  grosses  tonnes  d'ale,  déporter,  et  des  cru- 
ches de  whiskey  remplissent  les  deux  tiers  de  la  chambre.  Il  y  a  bien 
là  un  portrait  de  Marie,  pendu  à  la  muraille,  que  vous  montre  avec 
emphase  le  cicérone  du  château.  Pauvre  Marie!  la  voilà  livrée  à  per- 
pétuité aux  insultes  de  la  soldatesque.  La  chambre  n'est  éclairée  que 
par  une  étroite  fenêtre  percée  dans  des  murs  de  dix  pieds  d'épaisseur. 
C'est  par  cette  fenêtre  que  fut  descendu  le  fils  de  Marie,  héritier  de 
deux  royaumes.  C'est  en  avant  de  cette  fenêtre  que  sont  placées  les 
tables  des  buveurs.  Je  dénonce  cette  profanation  à  messieurs  les  anti- 
quaires d'Edimbourg. 

La  vue  que  l'on  a  du  haut  des  terrasses  du  château  est  l'une  des 
plus  belles  qui  soient  au  monde.  Tout  autour  du  précipice  et  sur  les 
plans  les  plus  rapprochés  s'étendent,  d'un  côté,  les  jardins  dePrince's- 
Street,  et  de  l'autre  deux  villes,  l'ancienne  et  la  nouvelle;  la  nou- 
velle, toute  régulière,  toute  blanche,  toute  couronnée  d'édifices  de 
construction  élégante,  dômes,  tours,  clochers,,  clochetons,  colonnes; 
l'ancienne,  creusée  de  ravins  profonds,  brunie  par  la  fumée  qui 
s'échappe  des  milliers  de  cheminées  qui  la  couronnent ,  montrant  de 
distance  en  distance  les  créneaux  et  les  découpures  de  ses  édifices 
gothiques;  Heriots-Hôpital ,  Saint-Gilles,  l'université,  Holy-Rood. 

Par-delà  ces  deux  villes  s'étend  une  campagne  magnifique ,  bordée 
de  collines  sombres,  au  milieu  desquelles  la  mer  allonge  ses  bras, 
la  mer  cernée  de  rochers  rougeâtres  et  d'îles  vertes,  qui  semblent 


REVDE   DE   PARIS.  197 

autant  de  grenats  et  d'émeraudes  enchâssés  dans  l'argent,  la  mer 
qui  du  côté  du  nord-est  s'étend  sans  bornes.  EnGn ,  au-delà  de  ces 
campagnes,  de  ces  bras  de  mer  et  de  ces  premiers  rangs  de  collines, 
se  dressent  à  l'horizon  de  longues  chaînes  de  montagnes  bleues,  que 
dominent  les  cimes  neigeuses  du  Ben-Ledi,  du  Ben-Worlyck  et  du 
Ben  Lomond.  Du  haut  de  cette  terrasse  on  peut  suivre  aussi  tout  le 
cours  du  Forth,  jusqu'à  Stirling,  dont  le  château  apparaît  à  l'horizon 
debout  sur  un  rocher,  et  comme  collé  aux  monts  Grampians,  dont 
cependant  une  vingtaine  de  m  lies  le  séparent.  C'est  dans  ce  château 
et  dans  celui  d'Edimbourg  que  sont  les  principales  garnisons  d' Ecosse; 
ces  garnisons  se  composent,  en  majeure  partie,  de  régimens  écos- 
sais qui  portent  toujours  le  costume  national,  la  toque,  le  pliilabcg  ou 
tablier,  lesprochan  ou  sac  de  fourrure,  et  les  brodequins.  Ce  costume 
est  singulier;  il  serait  pittoresque  si  l'habit  à  basques  du  fantassin 
anglais ,  qui,  je  ne  sais  à  quel  propos  ,  a  remplacé  la  veste  nationale* 
ne  le  rendait  quelque  peu  ridicule.  Les  soldats  ont  les  jambes  nues, 
même  au  cœur  de  l'hiver,  et  cet  uniforme  singulier,  auquel  les 
recrues  ont  grand'peine  à  s'accoutumer,  remplit  les  hôpitaux  de 
malades,  et  fait  beaucoup  de  victimes.  Les  garnisons  d'Edimbourg 
et  de  Stirling  sont  nombreuses;  mais  ce  n'est  pas  Edimbourg  qu'elles 
sont  chargées  d'observer:  c'est  Glasgow,  sa  voisine.  Edimbourg  est 
calme,  la  Gèvre  de  la  réforme  n'y  a  que  des  accès  réglés  et  très  mo- 
dérés; et  comme  d'ailleurs  on  a  satisfait  quelques-uns  des  appétits 
du  malade,  comme  on  a  obéi  à  ses  plus  pressantes  exigences,  il  est 
tranquille  et  sommeille.  Glasgow  patiente  aussi;  mais  là,  malgré 
l'espèce  d'ovation  que  les  tories  viennent  de  faire  à  M.  Peel  (  janvier 
1837),  les  crises  seraient  plus  redoutables,  et  le  gouvernement  tient 
prêt,  dans  les  châteaux  d'Edimbourg  et  de  Stirling,  certains  re- 
mèdes héroïjues  à  l'usage  des  malades  récalcitrans  et  furieux  > 
remèdes  souvent  plus  dangereux  que  la  maladie. 

Quelle  que  soit  la  régularité  apparente  des  façons  de  vivre  et  l'uni- 
formité qui  se  montre  à  la  surface  des  habitudes  à  Edimbourg,  l'es- 
prit écossais  domine  dans  cette  ville,  et  on  y  est,  au  fond ,  moins 
puritain,  moins  régulier  et  moins  méthodique  qu'on  ne  paraît  l'être. 
L'esprit  écossais  diffère  essentiellement  de  l'esprit  anglais;  il  est  plus 
sociable,  moins  gourmé;  et,  sous  des  apparences  de  raideur  et  d'in- 
flexibilité, il  a  quelque  chose  de  la  mobilité  do  l'esprit  français;  de  la 
mobilité,  mais  non  de  la  légèreté.  Les  habitudes  changent  à  Edim- 
bourg tous  les  dix  ans,  mais  non  pas  dix  fois  dans  l'année;  tout  y 
paraît  tiré  au  cordeau,  mais  le  cordeau  n'est  guère  tendu  et  prête 


1S8  REVUE   DE   PARIS. 

volontiers.  Les  modes  littéraires  changent  comme  les  mœurs.  Après 
avoir  été  long-temps  préoccupé  de  cette  ignorance  terrible  des  choses 
dont  parle  Pascal ,  et  avoir  passé  un  quart  de  siècle  à  explorer  les 
terres  ingrates  de  la  métaphysique  pour  y  découvrir  la  vérité,  on 
s'est  fatigué  de  cette  vaine  recherche,  on  a  laissé  de  côté  l'inconnu 
et  le  surnaturel,  et  on  est  revenu  à  l'étude  de  la  nature.  On  s'est  oc- 
cupé de  la  physique  du  globe,  comme  on  s'était  occupé  de  la  métaphy- 
sique de  Famé.  Deux  systèmes  opposés  se  sont  partagé  les  esprits. 
L'insuffisance  et  la  fausseté  des  anciens  systèmes  étaient  établies;  les 
théories  de  Woosward ,  Burnett  et  Whiston  avaient  du  s'effacer  et 
disparaître  devant  la  découverte  de  nouveaux  faits  ;  Buffon  ne  pou- 
vait guère  être  regardé  que  comme  un  rêveur  éloquent  ;  le  docteur 
Anderson,  traducteur  et  élève  de  Werner  de  Freyberg  et  James 
Hutton,  tenant  chacun  une  bannière  différente,  ont  enrôlé  toute  la 
partie  intelligente  de  la  nation.  Uutton  voulait  que  le  feu ,  Werner, 
que  les  eaux  eussent  causé  la  révolution  du  globe  et  fussent  l'origine 
des  formations  actuelles  qu'on  découvre  à  sa  surface.  Une  moitié  de 
la  ville  était  plutonniste  ,  l'autre  moitié  était  neptunienne.  Pluton  et 
Neptune  étaient  un  peu  surannés,  après  s'être  long-temps  menacés  de 
la  fourche  et  du  trident,  ils  se  sont  vus  oubliés  par  l'Athènes  mo- 
derne comme  ils  lavaient  été  par  l'ancienne,  et  ils  ont  dû  céder  la 
place  au  grand  inconnu;  l'histoire  des  hommes  et  de  l'homme  succé- 
dait à  l'histoire  de  l'ame  et  à  l'histoire  de  la  nature.  Mais  peut-être, 
entraînés  par  l'exemple  du  maître,  de  ce  Walter  Scott,  un  peu  trop 
vanté  comme  antiquaire  et  comme  historien ,  et  peut-être  pas  assez 
comme  poète,  ses  nombreux  disciples  ont-ils  mis  trop  souvent  l'ima- 
gination à  la  place  du  vrai.  Vouloir  refaire  le  passé  en  entier,  c'est 
s'imposer  l'obligation  de  le  composer  en  partie.  On  a  recomposé  des 
costumes,  inventé  des  mœurs,  etl'on  s'est  plus  occupé  du  détailque  de 
l'ensemble,  de  l'enluminure  que  du  dessin.  La  chronique  a  remplacé 
l'histoire,  qui  a  perdu  en  grandeur  et  en  vérité  large  ce  qu'elle  ga- 
gnait en  réalité,  réalité  souvent  peu  réelle.  On  s'est  plus  occupé  de 
ce  qu'avait  fait  l'homme  que  du  pourquoi  de  son  action.  Ce  pourquoi, 
ce  mobile  des  actions  humaines  si  intéressant  à  connaître,  et  qui  seul 
peut  donner  une  utilité  de  tous  les  temps  à  l'étude  de  l'histoire,  et 
en  faire  un  enseignement  d'homme  au  lieu  d'un  jouet  d'enfant,  ce 
pourquoi  a  été  négligé.  Du  grand  drame  de  l'histoire  on  a  fait  une  de 
ces  lanternes  magiques  qu'on  déroule  pour  le  plaisir  des  yeux-. 

L'exactitude  de  détail,  qu'on  a  qualifiée  de  vérité  locale,  ne  doit, 
ce  me  semble,  être  que  secondaire;  elle  reut  servir  à  donner  du 


REVUE  DE   PARIS.  199 

relief  et  de  la  réalité  aux  personnages  d'un  roman,  mais  les  person- 
nages historiques  doivent  vivre  d'une  autre  vie;  ce  sont  des  hommes 
sans  doute,  il  faut  le  montrer,  mais  plutôt  par  leurs  habitudes  per- 
sonnelles que  par  les  habitudes  qu'ils  partagent  avec  les  autres 
hommes.  C'est  là  ce  que  ne  font  pas  les  historiens  de  l'école  de 
Walter  Scott,  ils  s'enquièrent  plutôt  de  l'habit  que  portait  César  en 
passant  le  Rubicon  et  du  repas  que  firent,  ce  jour-là,  ses  soldats 
(  détails  purement  matériels),  que  des  motifs  qui  l'ont  amené  à  passer 
le  Rubicon  et  de  l'esprit  qui  animait  une  armée  romaine  et  l'enga- 
geait, chose  monstrueuse!  à  marcher  à  la  conquête  de  Rome.  Au- 
jourd'hui, à  Edimbourg,  la  réaction  commence  contre  l'école  de 
Walter  Scott  ;  mais  cette  réaction,  timide  encore,  n'est  pas  heureuse, 
car  elle  se  fait  au  nom  de  Robertson  et  de  Hume,  qui  sont  tombés 
dans  le  défaut  contraire  des  scottiens,  la  sécheresse,  l'absence  de 
vérité  locale  et  le  philosophisme  sentencieux.  Il  y  a  là  un  milieu  à 
garder;  ce  n'est  ni  un  squelette,  ni  un  mannequin  qui  n'a  que  l'habit 
du  temps;  c'est  un  homme  que  nous  voulons,  l'homme  qui  pense, 
qui  se  meut,  qui  vit. 

La  mobilité  écossaise  n'existe  pas  seulement  dans  les  habitudes  de 
l'esprit  et  dans  les  passions  intellectuelles  d'une  ville  qui  semble  avoir 
adopté  la  devise  de  Robertson,  vïta  sine  tilterh  mors  est;  on  la  dé- 
couvre aussi  dans  les  mœurs ,  toutes  précises  et  tout  arrêtées  qu'elles 
paraissent.  Les  documens  statistiques  que  le  spirituel  et  judicieux 
M.  Creech  a  publiés  sur  les  modes  écossaises  et  les  vicissitudes  qu'ont 
subies  les  mœurs  des  diverses  classes  de  la  population  de  la  ville  d'E- 
dimbourg peuvent  jeter  de  vives  lumières  sur  ce  sujet  intéressant. 
On  y  trouve  des  détails  assez  complets  sur  les  variations  des  modes 
et  des  coutumes  écossaises  depuis  le  commencement  du  dernier  siècle. 
A  cette  époque,  vers  1700 ,  les  cafés  et  les  lieux  de  divertissemens 
publics  furent  ouverts  en  beaucoup  plus  grand  nombre  que  par  le 
passé  dans  la  ville  d'Edimbourg,  qui  commençait  à  secouer  le  joug 
austère  du  puritanisme.  Le  goût  de  la  musique,  de  la  danse  et  du 
théâtre  devint  plus  répandu,  l'esprit  scientifique  commença  à  poindre. 
On  apprit  à  parler  d'autre  chose  que  delà  bible,  et  le  luxe,  arrivant  à 
la  suite  de  l'industrie  et  du  commerce,  ne  tarda  pas  à  changer  com- 
plètement les  habitudes  des  citoyens  de  la  capitale  d'Ecosse.  Dans  le 
premier  quart  du  dix-huitième  siècle,  le  luxe  et  le  goût  des  plaisirs 
n'avaient  cependant  pas  encore  corrompu  les  mœurs.  Les  maîtres 
d'atelier  se  chargeaient  d'inculquer  des  préceptes  de  morale  à  leurs 
apprentis  et  de  diriger  leur  conduite.  Dans  ce  but,  ils  les  logeaient 


200  REVUE   DE   PARIS. 

dans  leurs  propres  maisons  ,  afin  d'exercer  sur  eux  une  plus  active 
surveillance.  Dans  ce  temps-là  le  clergé  de  chaque  paroisse  visitait 
et  catéchisait  les  fidèles;  il  donnait  à  chaque  famille  des  instruc- 
tions morales  et  religieuses  concernant  chacun  des  devoirs  de  la  vie. 
Les  violations  du  septième  commandement  étaient  punies  par  une 
censure  publique  à  l'église.  L'infidélité  prouvée  de  la  femme  la  ban- 
nissait irrévocablement  du  monde;  tout  homme  qui  se  respectait  de- 
vait éviter  sa  société.  Les  collectes  faites  par  les  trésoriers  des  di- 
verses églises  pour  les  enfans  naturels  s'élevaient  à  J54  livres  par 
an  au  plus.  A  la  même  époque  il  n'y  avait  guère  dans  la  ville  que  cinq 
ou  six  maisons  de  mauvais  renom  ;  les  femmes  perdues  qui  le  soir  se 
montraient  dans  les  rues,  étaient  en  fort  petit  nombre  et  toutes  de 
la  dernière  classe  de  la  société.  Les  vols  et  les  filouteries  en  pleine 
rue  étaient  inconnus.  Les  bris  de  maisons  et  les  vols  à  domicile  étaient 
extrêmement  rares ,  et  comme  du  temps  de  l'âge  d'or  beaucoup  de 
gens  regardaient  les  serrures  comme  une  invention  inutile,  et  négli- 
geaient de  fermer  leurs  portes ,  même  la  nuit.  Les  exécutions  des  cri- 
minels à  Edimbourg  pour  crimes  capitaux  étaient  très  rares  et  à  peine 
dépassaient-elles  annuellement  le  nombre  de  deux  ou  trois  pour  tout 
le  royaume.  Souvent  même  plusieurs  années  s'écoulaient  sans  qu'au- 
cune exécution  eût  lieu  à  Edimbourg.  Dans  le  quart  de  siècle  qui  sui- 
vit, les  habitudes  changèrent  sans  que  pour  cela  ces  mœurs  subissent 
encore  une  altération  notable.  Les  combats  de  coqs,  repoussés  jus- 
qu'alors de  la  ville,  devinrent  fort  à  la  monde.  Les  gens  de  bon  ton 
dînaient  alors  avant  trois  heures  et  faisaient  leurs  affaires  après  le 
dîner;  les  marchands  avaient  l'habitude  de  fermer  leurs  boutiques  à 
une  heure,  et  de  les  ouvrir  quand  ils  avaient  dîné,  à  deux  heures.  A 
cette  époque,  le  vin  était  encore  une  rareté,  et  on  n'en  voyait  qu'en 
fort  petite  quantité  sur  les  tables  de  la  bourgeoisie.  Vers  1750,  un 
gentilhomme  à  la  mode  [a  pcrfect  gentleman)  se  rendait  après  le  dîner 
dans  le  salon  où  les  dames  était  rassemblées,  pour  prendre  le  thé, 
causer  et  jouir  des  agrémens  de  leur  société.  La  religion  était  tou- 
jours la  grande  affaire  de  la  nation,  et  il  était  de  bon  ton  d'aller  à 
l'église.  Le  dimanche  était  rigoureusement  observé  par  toutes  les 
classes  de  la  société,  et  il  était  fort  rare  de  rencontrer  un  être  humain 
dans  les  rues  au  moment  du  service.  Les  familles  se  rendaient  aux 
offices  au  grand  complet,  avec  les  enfans  et  les  domestiques,  et  le 
matin  et  le  soir  faisaient  la  prière  en  commun.  Dans  ce  temps  de  vie 
sage  et  régulière,  la  charité  ouvrait  toutes  les  bourses,  et  les  collectes 
faites  aux  portes  des  églises  montaient  à  1,500  livres  sterling  et  plus. 


REVUE  DE   PARIS.  201 

—  Le  concert  de  chaque  semaine  en  1763  commençait  à  six  heures 
et  sa  durée  n'excédait  guère  une  heure.  La  moralité  des  représenta- 
tions théâtrales  était  à  cette  époque  un  objet  de  vive  discussion  ,  et 
plusieurs  membres  du  clergé  furent  censurés  pour  s'être  rendus  au 
théâtre  contre  l'avis  de  leurs  supérieurs.  Quant  aux  gens  peu  scru- 
puleux qui  fréquentaient  les  spectacles ,  sans  pour  cela  croire  pécher, 
ils  n'y  fussent  pourtant  pas  allés  le  dimanche,  regardant,  ce  jour-là, 
tout  divertissement  profane  comme  un  sacrilège.  L'intolérance  du 
reste  était  extrême;  toute  infraction  aux  régies  sévères  du  décorum 
était  baffouée  avec  colère  et  mépris.  Dans  les  bals  publics  de  1760,  tout 
se  passait  avec  une  régularité ,  une  dignité  de  manières  et  un  respect 
pour  soi-même,  pour  la  mode  et  les  convenances,  qui  devait  faire  du 
plaisir  une  chose  parfaitement  ennuyeuse.  C'était  toujours  par  sou- 
scription qu'on  s'assemblait,  qu'on  s'amusait  et  qu'on  dansait,  et  le 
produit  de  ces  souscriptions  était  versé  dans  la  caisse  des  maisons 
de  travail.  Dans  ces  grandes  assemblées,  la  société  se  réunissait  à 
cinq  heures  après  midi,  la  danse  commençait  à  six  et  finissait  à  onze. 
Les  réglemens  des  commissaires  l'ordonnaient  ainsi,  et  jamais  ils 
n'étaient  violés. 

Vers  1763,  la  manière  de  vivre  des  habitans  d'Edimbourg  était 
fort  modeste,  comparée  à  ce  qu'elle  devint  par  la  suite.  La  ville  était 
alors  entourée  de  murailles,  et  les  faubourgs  avaient  peu  d'étendue. 
Les  logemens  étaient  d'une  simplicité  singulière.  Les  maisons  qui,  en 
1763,  appartenaient  aux  premières  familles  de  la  ville,  devinrent  vingt 
ans  plus  tardles  habitations  des  commerçans  et  des  classes  bourgeoises. 
La  maison  du  lord  de  justice  devint  la  propriété  d'un  maître  de  fran- 
çais; celle  du  lord  président  Cragie's  fut  occupée  par  une  marchande 
de  bric  à  broc,  et  l'habitation  du  lord  Drummore  fut  dédaignée  par 
un  petit  président  qui  ne  s'y  trouvait  pas  assez  à  l'aise.  A  cette  même- 
époque,  c'est-à-dire  vers  la  fin  de  la  première  moitié  du  xvin"  siècle, 
deux  coches  seulement  conduisaient  d'Edimbourg  à  Lcith,  et  un 
coche  seul  conduisait  à  Londres.  Cette  voiture  ne  partait  qu'une  l'ois 
par  mois  et  mettait  de  douze  à  seize  jours  pour  faire  la  route.  Les 
fiacres  étaient  en  fort  petit  nombre  dans  la  ville,  et  c'étaient  peut- 
être  les  plus  mauvais  de  toute  la  Grande-Bretagne  ;  il  est  vrai  qu'alors 
on  en  sentait  peu  le  besoin,  les  courses  étant  très  courtes  et  les 
chaises  à  porteur  fort  en  usage  et  à  des  prix  fort  modérés.  En  176;» 
il  n'y  avait  à  Edimbourg  qu'un  ou  deux  mauvais  carrossiers;  la  no- 
blesse et  la  haute  bourgeoisie  faisaient  généralement  venir  leurs  voi- 
tures de  Londres.  Vers  le  même  temps,  on  ne  connaissait  ni  les  bou- 

TOME    XLVIII.       DÉCEMBRE.  iî 


•202  REVUE   DE   PARIS. 

tiques  de  parfumeurs,  ni  celles  de  marchandes  de  mode.  Les 
perruquiers  étaient  nombreux,  mais  on  ne  leur  permettait  guère 
d'exercer  leur  profession  le  dimanche,  et  beaucoup  l'abandonnèrent. 
On  ne  savait  se  défendre  ni  du  soleil,  ni  de  la  pluie,  l'usage  des 
ombrelles  et  des  parapluies  n'étant  pas  connu.  Les  gages  desservantes 
étaient  de  trois  à  quatre  livres  sterling  par  an.  Leurs  vêtemens  étaient 
bleus  ou  rouges,  mais  toujours  modestes  et  d'accord  avec  leur  con- 
dition. Peu  de  familles  avaient  des  domestiques  mâles  ;  ceux  qui  en 
prenaient  à  leur  service  les  payaient  de  6  à  10  livres  par  an.  Un 
étranger  qui  arrivait  à  Edimbourg  était  obligé  de  se  confiner  dans 
quelque  auberge  sale  ou  de  prendre  un  lodging  particulier.  On  n'eût 
pas  trouvé  un  seul  hôtel  dans  tout  Edimbourg,  le  nom  n'en  était  pas 
même  connu  ;  il  n'était  guère  compris  que  des  personnes  qui  avaient 
visité  la  France  ou  qui  connaissaient  des  Français. 

De  1763  à  1783,  dans  l'espace  de  vingt  années ,  une  révolution 
complète  eut  lieu  dans  les  habitudes  et  les  mœurs  du  peuple  d'Edim- 
bourg ,  révolution  qu'on  doit  surtout  attribuer  à  la  fondation  d'une 
nouvelle  ville,  grande,  magnifique,  et  comparable  aux  plus  belles 
capitales  de  l'Europe,  et  à  la  construction  du  JSorih  Bridge. 

En  17!S3,  les  gens  à  la  mode  ne  dînaient  plus  à  deux  heures,  mais 
à  quatre  ou  cinq  heures,  et  ne  s'occupaient  plus  d'affaires  après  le 
dîner ,  le  dîner  étant  devenu  lui-même  une  affaire  sérieuse.  Pour  peu 
qu'on  eût  prié  un  ou  deux  convives,  si  l'on  savait  vivre,  on  ne  pou- 
vait décemment  se  dispenser  de  leur  offrir  le  vin  après  le  dîner,  au 
dessert,  et  de  le  servir  abondamment  et  de  plusieurs  qualités.  A  cette 
époque  les  salons  où  les  dames  se  réunissaient  étaient  totalement 
désertés,  et  la  seule  occasion  qu'eussent  les  hommes  de  se  trouver 
dans  la  société  des  femmes  était  le  moment  du  dîner  ou  du  souper; 
et  encore,  dans  ce  cas,  ne  dissimulaient  ils  guère  l'impatience  qu'ils 
avaient  de  voir  les  dames  se  lever  de  table  leplustôt  possible  et  leur 
laisser  le  champ  libre.  L'église  était  aussi  abandonnée,  surtout  par  les 
hommes.  Edimbourg  avait  perdu  sa  physionomie  de  grand  couvent 
que  de  nos  jours  elle  a  à  peu  près  retrouvée.  Le  dimanche,  pour 
beaucoup  de  gens,  était  devenu  un  jour  de  plaisir  et  de  relâchement. 
Les  jeunes  personnes,  ce  jour-là,  pouvaient  sans  inconvenance,  se 
promener  partout  et  à  toute  heure.  Les  familles  ne  se  regardaient 
plus  comme  obligées  de  conduire  leurs  domestiques  à  l'église,  et  il 
s'en  fallait  de  beaucoup  que,  comme  autrefois,  les  rues  fussent  vides 
au  moment  des  offices;  vers  le  soir,  au  contraire,  elles  étaient  rem- 
plies d'hommes  et  de  femmes  du  peuple,  d'apprentis  et  déjeunes  gens 


REVUE   DE   PARIS.  203 

gens  réunis  par  bandes.  On  avait  perdu  l'habitude  de  faire  la  prière 
en  famille,  et  le  montant  des  collectes  aux  portes  des  églises  était  sin- 
gulièrement réduit. 

En  1783,  dit  M.  Creech,  peu  de  maîtres  eussent  voulu  loger  leurs 
apprentis.  Ils  ne  les  gardaient  chez  eux  qu'aux  heures  de  travail.  Le 
reste  de  leur  temps ,  comme  il  arrive  trop  fréquemment ,  appartenait 
au  vice  et  à  la  débauche  jusqu'à  ce  qu'à  la  longue  ils  fussent  devenus 
insolens,  paresseux  et  coupables.  Les  gages  des  journaliers  de  chaque 
profession  étaient  fort  augmentés,  et  souvent  des  émeutes  avaient 
lieu  pour  les  faire  encore  hausser.  Beaucoup  de  ceux  qui  s'attrou- 
paient bruyamment  le  dimanche,  donnaient  tout  le  lundi  à  la  paresse 
et  travaillaient  à  peine  cinq  jours  par  semaine.  Le  clergé  lui-même 
avait  en  général  perdu  l'habitude  de  visiter  et  de  catéchiser  ses  ouail- 
les, et  si  les  gens  du  peuple  n'allaient  pas  à  l'église  de  leur  plein  gré, 
ils  devenaient  aussi  ignorans  que  des  Hottentots ,  et  n'avaient  guère 
plus  de  connaissance  des  dix  commandemens  que  de  ces  vieux  bills 
du  parlement  tombés  en  désuétude.  La  censure  à  l'église  n'ayant  plus 
lieu,  les  séparations  de  corps  et  les  divorces  étaient  devenus  très 
fréquens,  et  de  quelque  infamie  qu'un  divorce  public  couvrît  certaines- 
femmes  ,  elles  étaient  toujours  reçues  par  la  meilleure  partie  de  la 
société  à  la  mode.  Les  filles  de  presque  tous  les  commerçans  passaient 
leurs  matinées  à  la  toilette  ou  à  courir  de  boutique  en  boutique.  La 
plupart  d'entre  elles  eussent  rougi  d'être  rencontrées  au  marché. 
Quand  elles  ne  passaient  pas  leur  temps  en  bals  et  en  divertissemens, 
elles  occupaient  leurs  loisirs  à  orner  leur  esprit  de  tout  ce  que  les 
cabinets  de  lecture  renfermaient  de  romans.  Toutes  apprenaient  la 
musique,  que  leur  goût  et  leurs  dispositions  les  y  portassent  ou  non. 
A  cette  époque  de  relâchement,  on  vit,  dans  la  même  semaine,  six 
criminels  condamnés  à  mort,  renfermés  à  la  fois  dans  le  Tolbooth;  et 
dans  l'automne  de  1783,  il  n'y  eut  pas  moins  de  trente-sept  arrêts  de 
mort  prononcés.  Les  combats  de  coqs  en  public  étaient  fréquens  ,  et 
on  construisit  pour  ces  animaux  une  véritable  arène  [cock-pit). 

En  1783,  le  concert  hebdomadaire  commençait  à  sept  heures,  mais 
en  général  il  était  assez  mal  composé;  la  morale  des  pièces  de  théâtre 
était  aussi  fort  équivoque.  Le  samedi  soir,  la  salle  était  toujours  rem- 
plie jusqu'aux  combles;  les  loges  du  samedi  étaient  généralement 
louées  pour  toute  la  saison,  et  les  étrangers  auraient  eu  grand'pcinc 
à  y  trouver  une  place.  Jamais  les  galeries  ne  manquaient  d'applaudir 
ce  qu'autrefois  elles  eussent  sifflé  comme  inconvenant  et  manquant  au 
décorum.  Les  réunions  publiques  ne  commençaient  qu'à  huit  ou  neuf 

14. 


204  REVUE  DE  PARIS. 

heures,  et  les  dames  patronesses  n'y  paraissaient  guère  avant  dix 
heures.  Les  jeunes  gens  et  les  jeunes  tilles,  qui  eussent  été  fort  mor- 
tifiés de  ne  pas  voir  la  fin  du  bal ,  ne  rentraient  au  logis  qu'à  trois  ou 
quatre  heures  du  matin. 

Les  maisons  de  la  nouvelle  ville,  encore  dans  toute  la  fraîcheur  de 
leur  nouveauté,  rivalisaient  entre  elles  d'élégance;  on  se  ruinait  à  les 
meubler  de  la  manière  la  plus  somptueuse.  La  ville  d'Edimbourg 
avait  pris  une  étendue  double  de  celle  d'autrefois.  Les  commodités 
de  la  vie  s'étaient  multipliées  en  raison  des  besoins  que  créait  le  luxe. 
Le  nombre  des  voitures  pour  Leith  et  autres  directions,  avait  triplé, 
et  chaque  semaine  il  n'en  partait  pas  moins  de  quinze  pour  Londres. 
Ces  voitures  faisaient  maintenant  le  voyage  en  soixante  heures.  Les 
fiacres  avaient  aussi  subi  leur  révolution  et  étaient  les  plus  élégans 
et  les  plus  soignés  de  la  Grande-Bretagne.  On  construisait  alors,  à 
Edimbourg,  des  voitures  et  des  chaises  d'une  perfection  achevée,  et 
chaque  année,  cette  ville  en  expédiait  un  grand  nombre  pour  Saint- 
Pétersbourg  et  les  autres  villes  de  la  Baltique.  La  profession  de  mar- 
chande de  modes,  inconnue  autrefois,  était  maintenant  l'une  des  plus 
communes  de  la  ville.  Les  parfumeurs  ouvrirent  aussi  de  superbes 
boutiques  dans  chacune  des  rues  principales.  Les  perruquiers  avaient 
vu  leur  nombre  s'accroître  rapidement,  et  leur  grand  jour  d'affaires 
était  le  dimanche.  Un  chirurgien,  que  ses  visites  obligeaient  à  de 
longues  et  fréquentes  promenades,  se  servit  le  premier  d'un  para- 
pluie, à  Edimbourg,  en  1780,  et  en  1785,  toute  la  ville  avait  adopté 
ce  meuble.  Les  servantes,  en  1783,  étaient  habillées  avec  autant  de 
propreté ,  que  leurs  maîtresses  en  1763.  Presque  toutes  les  familles 
comme  il  faut  avaient  un  domestique  mâle,  et  ses  gages  étaient  de 
10  à  "20  livres  par  an.  Les  hôtels  s'étaient  améliorés  comme  les  habita- 
tions particulières;  un  étranger  y  était  traité  avec  comfort  et  élégance. 

Vingt  ans,  comme  on  voit,  avaient  suffi  pour  opérer  dans  les  cou- 
tumes et  dans  les  habitudes  de  la  vie  un  changement  complet.  Mal- 
heureusement, l'amélioration  des  mœurs  n'avait  pas  été  en  raison  de 
l'accroissement  du  bien-être.  Le  luxe  avait,  au  contraire,  amené  à  sa 
suite  la  corruption,  sa  compagne  inévitable;  et  l'élégance  des  habi- 
tudes et  des  manières  des  gens  à  la  mode  ne  servait  guère  qu'à  ca- 
cher leur  perversité.  La  décence,  le  respect  pour  soi-même,  la  déli- 
catesse et  la  dignité  avaient  fait  place  à  la  dissipation ,  à  la  licence  et 
aux  débordemens  de  toute  espèce.  Beaucoup  de  gens  ne  rougissaient 
plus  de  ce  qu'ils  eussent  autrefois  regardé  comme  un  crime  ou  une 
bassesse.  Aussi,  comme  il  arrive  toujours,  le  relâchement  et  la  dis- 


REVUE   DE   PARIS.  205 

sipation  amenèrent-ils  bientôt  une  réaction.  Cette  réaction  eut  lieu 
vers  la  fin  du  siècle.  La  révolution  française  avait,  dès  son  début, 
inspiré  aux  esprits  de  plus  sérieuses  pensées.  Elle  s'était  emparée  de 
toutes  les  sympathies  des  classes  moyennes,  et  l'austérité  républi- 
caine n'avait  pas  tardé  à  se  combiner  avec  le  puritanisme  religieux. 
D'un  côté,  la  persécution,  de  l'autre,  la  guerre,  la  disette  et  les 
troubles  intérieurs  causés  par  la  cherté  des  grains  et  la  rareté  des 
denrées  de  toute  espèce,  ne  permirent  plus  aux  esprits  de  se  livrer  à 
la  dissipation  et  au  plaisir.  La  guerre  avait  tué  l'industrie,  et  le  luxe 
était  mort  avec  elle.  Dans  ces  belles  maisons  de  la  ville  neuve,  si 
splendidement  décorées,  on  vivait  sobrement  et  modestement ,  comme 
en  1763,  d'abord  parce  que  l'on  était  obligé  de  le  faire,  et  plus  tard 
par  goût.  Les  années  suivantes,  c'est-à-dire  de  1800  à  1815,  la  dissi- 
pation et  les  mauvaises  mœurs  reparurent  de  nouveau,  surtout  dans 
les  classes  inférieures  de  la  société  que  Jes  privations  démoralisent , 
comme  le  luxe  démoralise  les  classes  supérieures.  Des  meurtres 
isolés,  comme  celui  de  Begbie,  l'un  des  porteurs  de  la  banque,  qui 
fut  frappé  en  plein  jour  d'un  coup  de  couteau  à  vingt  pas  d'une  sen- 
tinelle, dans  l'une  des  rues  les  plus  fréquentées  de  la  ville,  et  au- 
quel on  vola  tous  les  billets  qu'il  portait  ;  et  des  attentats  à  main 
armée  de  la  part  de  la  population,  comme  celui  du  30  décembre  1811, 
signalent  cette  époque  malheureuse.  L'audace  des  misérables  qui  diri- 
gèrent cette  dernière  tentative,  l'accord  avec  lequel  agirent  un  si  grand 
nombre  d'individus,  et  la  façon  dont  ils  exécutèrent  ce  hardi  coup  de 
main,  ont  peine  à  se  concevoir,  et  ont  donné  à  cette  affaire  quelque 
ressemblance  avec  celle  dePortews,  quoique  le  but  fût  tout  différent. 
Le  31  décembre  1811,  sur  les  onze  heures  du  soir,  une  troupe  de 
jeunes  gens  des  basses  classes  de  la  société,  dont  la  plupart  avaient 
à  peine  atteint  leur  majorité,  mais  assez  nombreux  pour  défier  la 
police  régulière  de  la  ville,  se  montrèrent  tout  à  coup  dans  les  rues 
les  plus  fréquentées  d'Edimbourg,  armés  d'énormes  gourdins.  Les 
rues,  comme  il  arrive  d'ordinaire  ce  jour-là,  qui  est  le  dernier  de 
l'année,  étaient  remplies  de  gens  qui  revenaient  de  faire  des  em- 
plettes, ou  de  rendre  des  visites  de  bonne  amitié  et  de  parenté.  Ces 
jeunes  gens,  tous  d'accord,  et  qui  avaient  choisi  ce  jour  comme  le 
plus  favorable  au  pillage  qu'ils  projetaient,  commencèrent  à  frap- 
per, à  renverser  et  à  voler  chaque  personne  un  peu  décemment  vêtue 
qu'ils  rencontraient.  Leur  nombre  ne  permettait  pas  aux  gens  isolés 
qu'ils  attaquaient  d'essayer  la  résistance.  La  police  de  la  ville  était 
insuffisante  pour  arrêter  le  mal,  et  ces  misérables  restèrent  maîtres 
des  rues  jusqu'à  deux  heures  du  matin.  Un  watchman  fut  tué; 


206  REVUE    DE  PARIS. 

nombre  d'habitans  furent  dangereusement  blessés  et  dépouillés.  La 
police,  plus  heureuse  que  du  temps  de  Portews,  mit  bientôt  la  main 
sur  les  chefs  de  cette  espèce  de  complot;  plusieurs  furent  saisis  tant 
sur  place  qu'au  moment  où  ils  commençaient  à  fuir,  nantis  encore  des 
objets  qu'ils  avaient  dérobés;  d'autres  furent  arrêtés  dans  les  jours 
qui  suivirent.  On  voulut  faire  un  exemple  :  quatre  des  plus  déter- 
minés de  ces  malfaiteurs  furent  jugés  et  convaincus,  et  trois  furent 
condamnés  à  être  pendus  à  un  gibet  élevé  au  milieu  de  High-Street. 
Tous  trois  furent  exécutés  le  22  avril  1812;  aucun  d'eux  n'avait  passé 
l'âge  de  dix-huit  ans. 

Cet  exemple  terrible  et  cette  répression  vigoureuse  eurent  de  salu- 
taires effets  sur  l'esprit  du  peuple.  Depuis  lors,  chaque  famille  a 
surveillé  avec  une  vigilance  scrupuleuse  la  conduite  de  ses  en- 
fans;  les  membres  plus  âgés,  les  pères  et  mères,  ont  voulu  joindre 
l'exemple  au  précepte,  et  la  moralité  générale  s'en  est  rapidement 
ressentie.  Sans  doute  la  turbulence  et  la  brutalité  sont  encore  le  par- 
tage d'un  grand  nombre  d'individus  des  classes  inférieures  de  la 
société ,  comme  elles  l'ont  toujours  été ,  comme  elles  le  seront  tou- 
jours en  tout  pays;  sans  doute  des  crimes  horribles,  comme  les 
meurtres  commis  par  Burck ,  ont  effrayé  la  cité  ;  mais  ces  crimes  sont 
rares,  isolés,  et  ont  le  plus  souvent  pour  auteurs  des  hommes  étran- 
gers au  pays,  vagabonds  d'Irlande  ou  d'Angleterre.  La  population 
de  l'Ecosse  doit  prendre  rang  entre  les  meilleures  et  les  plus  ver- 
tueuses, car,  chez  elle,  la  misère  est  souvent  horrible,  comme,  par 
exemple,  lorsque  des  milliers  d'individus  n'ont,  durant  de  longs 
hivers,  pour  toute  nourriture  que  les  warech  de  la  mer;  car, 
chez  elle,  la  tentation  est  toujours  présente,  la  demeure  de  ces 
malheureux  avoisinant  le  plus  souvent  des  parcs  giboyeux,  des 
rivières  poissonneuses,  des  châteaux  où  régnent  le  luxe  et  l'opu- 
lence. Chez  d'autres  peuples,  la  détresse  et  le  désespoir  conduisent 
au  crime;  ici,  elles  n'enfantent  que  patience  et  résignation,  et, 
chez  les  Écossais,  ces  vertus  sont  raisonnées,  et  ne  proviennent 
pas  d'un  manque  de  ressort  dans  le  caractère.  Nous  en  avons  eu 
l'exemple  dans  l'hiver  qui  vient  de  s'écouler,  durant  lequel  des 
familles  de  pauvres  montagnards  ont  succombé  tout  entières  aux 
angoisses  de  la  faim,  plutôt  que  de  se  laisser  aller  à  un  vol  facile,  dont 
l'impunité  était  certaine.  Il  est  vrai  qu'une  si  sublime  indigence  est 
souvent  soulagée  par  une  noble  et  infatigable  chanté;  mais  quelque 
inépuisable  que  soit  la  bienfaisance,  a-t-elle  pu  jamais  suffire  à  toutes 
les  infortunes? 

Quoi  qu'il  en  soit,  comme  le  reste  de  la  population  de  l'Ecosse,  la. 


REVUE    DE    PARIS.  207 

population  d'Edimbourg  est  revenue  à  la  régularité  des  mœurs,  et 
aux  vertus  .peut-être  un  peu  absolues,  un  peu  intolérantes,  qui  sont 
l'ordinaire  partage  des  sociétés  protestantes,  et  qui  distinguaient 
cette  ville  en  1763.  On  danse,  mais  pour  faire  la  charité,  et  le  théâtre 
n'existe  que  pour  la  forme ,  car  la  salle  est  hideuse  pour  une  ville 
aussi  magnifique,  les  acteurs  sont  d'ordinaire  pitoyables,  et  les 
drames  écossais  qu'ils  représentent ,  pâles  extraits  des  romans  de 
Walter  Scott,  sont  au-dessous  du  médiocre.  Edimbourg,  le  diman- 
che, a  repris  sa  physionomie  de  monastère;  tout  s'y  fait  de  la  même 
façon  et  aux  mêmes  heures.  Au  son  de  la  cloche  toute  la  ville  sort, 
toute  la  ville  entre  aux  églises,  toute  la  ville  prie,  toute  la  ville  re- 
tourne au  logis,  avec  un  ordre,  un  silence  et  une  gravité  qui  feraient 
honneur  aux  élèves  d'un  séminaire  bien  gouverné.  Ce  jour-là  il  n'y 
a  qu'une  seule  occupation  permise,  la  prière;qu'une  seule  denrée  qui 
se  vende,  la  prière;  qu'un  seul  plaisir  de  bon  goût,  la  prière.  Pas 
une  seule  boutique  n'est  ouverte;  si  donc  vous  ne  voulez  pas,  dans 
ce  grand  jour,  courir  le  risque  de  mourir  d'ennui  et  de  faim,  faites 
la  veille  vos  provisions  pour  l'esprit  et  le  corps.  Comme  il  y  a  eu  excès 
dans  la  dissipation  et  le  relâchement,  il  y  a  peut-être  aujourd'hui 
excès  dans  l'austérité  de  la  règle  et  dans  la  rigueur  que  chacun  met 
à  la  suivre. 

Edimbourg,  quel  que  soit  son  puritanisme  d'aujourd'hui,  a  fait 
de  1783  à  1837  les  mêmes  progrès  qu'il  avait  faits  de  17G3  à  1783. 
Son  étendue  a  doublé  en  même  temps  que  sa  population,  et  la  mode 
a  même  un  peu  changé  de  quartier.  L'élite  de  la  société  s'était  trans- 
portée, de  17G3  à  1783,  de  High-Street  aux  environs  de  Saint-An- 
drew's-Square.  Saint-Andrew's-Square  et  les  rues  environnantes  sont 
occupées  aujourd'hui  par  les  boutiques  les  plus  élégantes  de  la  ville. 
C'est  le  quartier  de  la  population  marchande  aisée;  la  noblesse  et  la 
haute  bourgeoisie  se  sont  portées  vers  l'extrémité  ouest  de  George- 
Street,  vers  Queen-Street,  King-Street,  Moray-Place,  Charlotte- 
Square,  Royal-Circus.  Ce  sont  là,  il  est  vrai,  les  plus  beaux  quartiers 
d'Edimbourg.  Les  édifices  ont  gagné  autant  en  splendeur  que  la  ville 
en  étendue.  11  existe  de  nos  jours  la  même  différence  dans  la  distri- 
bution et  l'ameublement  des  maisons,  l'élégance  des  équipages, 
qu'entre  la  ville  de  17C3  et  celle  de  1783.  Le  luxe  et  le  comfort  se 
sont  étendus  aussi  aux  alentours  de  la  capitale,  occupés  par  de  riches 
villa*,  Edimbourg  est  aujourd'hui  une  des  plus  magnifiques  villes 
de  l'Europe,  et  quoique  sa  population  ne  soit  pas  aussi  nombreuse 
qu'elle  pourrait  l'être,  c'est  bien  certainement  l'une  des  mieux  ha- 
bitées. Frédéric  Mercey. 


BULLETIN. 


Parlons  d'abord  des  dangers  qu'aurait  pu  courir  la  vie  du  roi ,  s'il  n'avait 
pas  eu  M.  de  Montalivet  le  ministre  le  plus  attentif  à  détourner  de  cette  tête 
qui  lui  est  chère ,  et  dont  la  France  aussi  veut  le  salut ,  toutes  les  conspira- 
tions régicides  qui  se  trament  dans  l'ombre.  Voici  ce  que  nous  savons,  ou  du 
moins  ce  que  l'on  peut  dire  de  vrai  jusqu'à  présent ,  sans  compromettre  l'in- 
struction, sur  le  dernier  complot  si  heureusement  découvert.  C'est  une  his- 
toire qui  remonte  déjà  assez  loin,  qui  a  eu  plusieurs  phases  insignifiantes  en 
apparence,  et  dont  la  police,  habilement  conduite  par  M.  le  ministre  de 
l'intérieur,  n'a  pas  perdu  les  traces  un  moment. 

Deux  ouvriers  allemands  sont  venus  en  France,  il  y  a  plusieurs  mois,  avec 
le  dessin  et  les  premiers  élémens  d'une  machine  inventée  par  eux,  et  dont 
la  puissance  de  destruction  devait  être  immense;  ils  ne  songeaient  pas  à  la 
donner  pour  autre  chose  que  pour  une  machine  de  guerre,  et  à  ce  titre  ils 
la  proposèrent  à  M.  le  général  Bernard  :  il  n'y  avait,  de  leur  part,  aucun 
mauvais  projet;  c'était  sans  arrière-pensée  de  conspiration,  et  avec  toute 
leur  naïveté  d'artistes  et  d'Allemands,  qu'ils  venaient  offrir  leur  appareil  de 
mort.  En  France,  de  telles  inventions  n'ont  jamais  trouvé  faveur  :  plusieurs 
fois,  ceux  qui  croyaient  avoir  retrouvé  le  feu  grégeois  ou  tout  autre  prodige 
meurtrier,  virent  le  gouvernement  frança:s  noblement  disposé  à  dédaigner 
leur  découverte,  et  chez  nous  on  leur  aurait  plus  volontiers  offert  double 
récompense  pour  en  ensevelir  le  secret  avec  eux.  C'est  un  devoir  de  loyauté 
internationale  et  d'humanité  auquel  M.  le  ministère  d?  la  guerre  n'a  pas 
failli;  il  a  refusé,  sans  vouloir  l'examiner,  la  nouvelle  machine  infernale 
d'importation  germanique. 

Les  deux  inventeurs  n'ont  donc  eu  d'antre  ressource  que  d'aller  col- 
porter leur  idée  en  Angleterre.  Là,  dans  ce  pays  où  furent  imaginées, 
accueillies  avec  enthousiasme,  les  fusées  à  la  Cpagrève,  où  chacun  rêve  une 
machine  pour  le  plaisir  d'en  rêver,  sans  s'inquiéter  autrement  de  la  mo- 


REVUE   DE   PARIS.  209 

ralité  de  la  chose  ,  et  où  les  barbiers  enfin  ,  comme  Ark-Wright,  tout  en 
servant  leur  humble  clientelle  ,  combinent  de  nouveaux  moyens  mécaniques 
de  filer  le  coton ,  les  deux  importateurs  purent  espérer,  un  moment ,  quelque 
succès  pour  leur  idée;  elle  obtint,  en  effet,  un  peu  pius  d'attention  qu'en 
France.  Cependant  la  réussite  marchant  avec  trop  de  lenteur  pour  leurs 
ressources,  ils  furent  obligés  de  mettre  en  gage  les  dessins,  les  premiers 
linéamens  de  leur  machine. 

Dans  ces  circonstances  arriva  à  Londres  un  agent  français  de  ces  lâches 
coteries  du  régicide,  heureusement  peu  nombreuses,  qui  ont  succédé  au 
parti  républicain,  et  qui  ne  peuvent  pas  être  le  parti  républicain,  nous  de- 
vons le  dire.  C'était  celui-là  même  que  tous  les  journaux  ont  déjà  nommé, 
l'amnistié  Hubert,  le  seul  homme,  au  reste,  entre  tous  les  hommes  ren- 
dus à  la  liberté  par  l'ordonnance  mémorable  du  10  mai,  qui  ait  usé  de 
sa  liberté  pour  s'armer  contre  la  vie  du  roi  ;  le  gouvernement ,  dont  on  voit 
bien  que  la  surveillance  n'est  pas  en  défaut,  ne  connaît,  dit-on,  jusqu'ici 
aucun  autre  agent  de  conspiration  qui  ait  pris,  de  l'amnistie  même,  son 
point  de  départ  et  reçu  d'un  acte  de  clémence  la  mission  d'assouvir  une 
haine  irréconciliable.  L'amnistie  a  presque  partout  produit  l'effet  qu'on  en 
espérait;  les  ennemis  de  la  royauté,  qui  n'ont  pu  cesser  de  haïr,  ont  du 
moins  été  désarmés.  Sur  huit  ou  dix  personnes  arrêtées,  et  que  les  révéla- 
tions de  la  police  signalent  sans  doute  avec  plus  ou  moins  d'assurance  comme 
les  complices  probables  de  Hubert ,  il  n'y  a  que  lui  dont  la  culpabilité  pré- 
sumée s'aggrave  du  titre  d'amnistié.  Quoi  qu'il  en  soit,  cet  amnistié  lit  le 
voyage  d'Angleterre ,  sur  le  bruit  que  commençait  à  faire  à  Paris ,  dans  un 
certain  monde,  la  nouvelle  de  cette  invention  mécanique  des  deux  Alle- 
mands; et,  croyant  que  leur  machine  était  encore  à  leur  disposition,  il  était 
allé  les  engager  à  la  rapporter  en  France.  Il  fallait,  d'abord,  la  retirer  des 
mains  qui  la  retenaient  en  nantissement;  il  s'adressa,  pour  avoir  quelque 
argent,  et  sans  dissimuler  l'emploi  qu'il  en  voulait  faire,  à  un  des  chefs  du 
parti  républicain,  qui  vit  aujourd'hui  retiré  à  Londres.  Celui-ci,  prenant 
Hubert  pour  un  agent  provocateur,  le  jeta  à  la  porte. 

Les  inventeurs  de  la  machine,  voyant  qu'il  ne  leur  était  possible  ni  de  la 
retirer,  ni  de  la  vendre  à  d'autres  qu'à  cet  agent  français,  et  encore  seule- 
ment en  France,  quand  il  serait  parmi  les  siens,  se  laissèrent  persuader  de 
revenir  à  Paris,  où  ils  espéraient  bien  pouvoir,  sans  dessin,  ni  plan,  ni  mo- 
dèle, rétablir  leur  ouvrage  avec  le  seul  secours  de  leurs  souvenirs.  Ils  re- 
vinrent en  effet  à  Paris,  mais  ne  réussirent  pas  à  refaire  ce  qu'ils  n'avaient 
plus  sous  les  yeux.  Il  y  eut  donc  nécessité  de  recueillir  l'argent  nécessaire 
et  d'entreprendre  un  nouveau  voyage  à  Londres,  pour  dégager  les  dessins, 
les  plans  laissés  en  nantissement  à  je  ne  sais  quel  créancier. 

Ici ,  qu'il  nous  soit  permis  de  quitter  un  instant  le  rôle  de  simples  narra- 
teurs et  d'exercer  un  peu  de  critique  historique ,  s'il  est  possible  d'employer 
un  si  grand  mot  et  une  si  belle  chose  pour  un  pareil  sujet.  Nous  ne  sommes 
pas  grands  clercs  en  ces  matières,  et  nous  ne  demandons  pas  mieux  que  d'ad- 


210  REVUE   DE  PARIS. 

mirer  fort  les  résultats  auxquels  parfois  arrive  la  police  d'un  grand  état,  sans 
que  nous  comprenions,  pour  cela,  les  procédés  dont  elle  use.  Mais  nous  ai- 
mons à  deviner,  comme  les  ignorans ,  un  peu  à  l'aventure ,  et  il  nous  semble 
assez  vraisemblable  que  les  mécaniciens  allemands  ,  du  jour  où  ils  manifes- 
tèrent cette  étrange  impuissance  à  recomposer  l'œuvre  de  leur  imagination, 
se  trouvèrent  d'accord  avec  d'autres  agens,  tout  différens  de  ceux  qui  pré- 
paraient l'attentat.  Il  fallait  peut-être,  en  effet,  pour  éclairer  la  justice, 
qu'on  laissât  arriver  à  Paris  les  modèles  restés  à  Londres;  il  fallait  qu'on 
découvrit  s'il  n'y  avait  pas  derrière  l'amnistié  Hubert  des  bâilleurs  de  fonds 
capables  de  soudoyer  une  criminelle  tentative.  Toute  police,  quand  ce  serait 
même  celle  de  la  république  ou  de  la  légitimité,  à  moins  d'être  l'innocence 
même  et  de  n'être  plus  la  police,  est  destinée  à  se  comporter  ainsi  :  il  lui 
suffit ,  pour  le  genre  de  moralité  qui  lui  appartient  et  qui  peut  la  rehausser, 
qu'elle  n'ait  provoqué  en  rien  les  complots  dont  elle  épie  le  développement; 
mais  dès  qu'elle  tient  un  fil  dans  la  main,  loin  d'être  obligée  â  le  couper  brus- 
quement, il  nous  semble  qu'il  lui  est  loisible  de  le  suivre  pour  pénétrer  par- 
tout où  ce  fil  peut  la  conduire. 

Donc  l'amnistié  Hubert,  qu'on  parait  avoir  suivi  pendant  long-temps,  fit 
librement  un  second  voyage  à  Londres  pour  dégager  tout  ce  qui  avait  été 
jugé  indispensable  à  l'exécution  de  la  machine.  C'est  à  son  retour  qu'il  a  été 
arrêté  à  Boulogne-sur-Mer,  et  mis  sous  la  main  de  la  justice,  avec  les  circon- 
stances que  toutes  les  feuilles  publiques  ont  relatées  d'une  manière  uniforme. 
Maintenant  a-t-il  des  complices?  Le  ministère  le  croit,  puisqu'il  a  lancé  des 
mandats  contre  plusieurs  personnes  ,  toutes  d'un  rang  plus  élevé. 

Là,  nous  suspendons  notre  jugement,  parce  que  là  commencent  à  nous 
manquer  les  faits  dont  nous  pourrions  garantir  l'exactitude  :  au-delà  de  cette 
limite,  il  n'y  aurait  plus  pour  nous  que  des  inductions,  et  il  convient  de 
nous  arrêter.  Nous  ne  savons  rien  de  plus,  sinon  ce  que  tout  le  public  sait 
aujourd'hui  comme  nous  ,  que,  parmi  les  personnes  arrêtées,  on  remarque 
un  juge-suppléant  au  tribunal  de  Ver  vins,  M.  Jules  Leproux  ,  parfaitement 
inconnu  jusqu'à  ce  jour,  et  MUeGrouvelle,  très  connue  à  Paris  par  l'exaltation 
de  ses  sentimens  patriotiques.  C'est  elle  qui  fut  vue  ,  il  y  a  deux  ans,  répan- 
dant des  fleurs  sur  les  tombes  de  Pépin  et  de  Morey;  c'est  elle  qui ,  après  leur 
exécution ,  était  allée,  au  nom  de  leurs  familles  et  un  peu  en  son  propre  nom , 
demander  audience  à  M.  Sanson,  le  bourreau,  et  réclamer  les  vètemens 
sanglans  de  ces  deux  suppliciés.  Il  n'en  a  pas  fallu  beaucoup  plus,  qui  sait? 
pour  faire  peser  sur  elle  les  soupçons  du  pouvoir,  au  moment  où  l'on  dé- 
couvrait un  projet  d'attentat  assez  semblable,  dans  ses  préliminaires,  à 
celui  dont  Fieschi  fut  l'instrument  impassible. 

Voilà  notre  contingent  d'indiscrétions  dans  cette  histoire  de  la  nouvelle 
machine  infernale.  La  Gazelle  des  Tribunaux,  qui  n'avait  pas  donné  encore, 
que  nous  sachions,  ces  détails,  y  ajoutera  peu  à  peu,  comme  c'est  probable, 
quelques  nouveaux  rensenseignemens  ,  elle  qui  parle  tous  les  jours  au  pu- 
blic, et  qui  aborde  tous  les  jours  aussi  les  juges  d'instruction  au  palais. 


REVUE   DE   PARIS.  211 

Il  paraît  certain ,  du  reste ,  que  ce  procès  se  videra  tout  entier  au  palais  : 
le  ministère  n'en  prétend  pas  faire  autre  chose  qu'une  affaire  de  cour  d'as- 
sises. L'importance  que  l'affaire  peut  avoir  en  elle-même,  et  que  nous  ne 
préjugeons  pas  ici,  il  la  lui  laissera;  mais  il  n'exagérera  pas  la  valeur  du 
complot  en  le  traînant  devant  la  cour  des,  pairs,  fatiguée  de  tant  de  procès 
politiques.  Ce  sera  une  occasion  de  témoigner  au  jury  une  noble  confiance 
pour  la  première  fois  dans  une  grande  question  ,  où  la  sécurité  personnelle 
du  roi  est  directement  intéressée.  Il  est  impossible  de  mieux  relever  une 
admirable  institution  populaire,  qui  servira  toujours  bien  ceux  qui  sauront 
l'honorer,  et  précisément  ne  pas  lui  demander  de  services  dans  leur  cause 
particulière. 

Un  journal,  qui,  après  avoir  été  doctrinaire  et,  comme  on  dit,  légitimiste 
rallié,  puis  quelque  peu  ministériel  selon  le  ministère  du  15  avril ,  est  redes- 
cendu vers  les  doctrinaires  à  la  veille  de  la  session,  le  Journal  général  de 
France,  s'avise  d'argumenter  du  complot  de  l'amnistié  Hubert  contre 
l'opportunité,  les  bénéfices  et  le  succès  de  l'amnistie  elle-même.  On  a  vingt 
fois  répondu,  avant  nous,  que  l'égarement  d'un  furieux  ne  prouve  rien 
contre  cette  grande  et  généreuse  mesure  qui  a  désarmé  tant  d'autres  fana- 
tiques et  fait  à  peine  quelques  ingrats.  Il  n'y  avait  pas  de  meilleure  réponse, 
et  il  n'est  venu  à  l'esprit  de  personne,  dans  le  ministère  de  l'amnistie,  ni  en 
dehors  du  ministère,  parmi  ceux  qui  l'ont  réclamée  comme  lui,  que,  par 
une  simple  ordonnance,  on  pouvait  changer  en  un  jour  la  nature  de  quel- 
ques tempéramens  farouches,  insensibles  au  bien  comme  au  mal. 

Sous  un  régime  de  clémence,  on  pourra  donc  voir  encore  des  tentatives 
d'assassinat  dirigées  contre  les  personnes  royales.  A  vrai  dire,  il  n'y  aura 
jamais  contre  ce  malheur  aucun  remède  souverain.  Si  nous  en  connaissons 
un  qui  nous  paraisse  plus  efficace  que  tous  les  autres,  ce  n'est  pas  seulement 
l'amnistie,  c'est  un  peu  de  gloire  et  d'ascendant  au  dehors.  Quand  on  verra 
la  royauté  de  juillet  honorée  et  redoutée  de  l'étranger,  comme  elle  peut 
l'être  si  elle  le  veut ,  elle  aura  bien  plus  de  chances  d'être  respectée  au 
dedans,  même  par  ses  plus  forcenés  ennemis  :  nul  ne  pourra  lever  la  main 
contre  elle  ,  si  elle  atteint  à  une  certaine  hauteur;  les  murmures  de  la  haine 
iront  s'éteindre  dans  la  foule,  et  ne  trouveront  aucune  oreille  avide  à  les 
recevoir,  s'il  nous  est  donné  enfin  d'entendre  ce  concert  universel  de  louan- 
ges qu'élève  un  peuple  fier  d'être  remonté  à  son  rang. 

Certes,  la  royauté  nouvelle  que  la  France  s'est  choisie,  jouit  d'une  grande 
considération  en  Europe  ,  nous  le  savons  ;  mais  elle  l'a  gagnée  surtout  par 
sa  modération,  sa  sagesse  :  elle  a  contenu  chez  nous  l'esprit  révolution- 
naire qui  allait  déborder  sur  nos  voisins;  et  si  les  puissances  étrangères  lui 
savent  gré  de  quelque  chose,  avant  tout,  c'est  d'avoir  été  sauvées  par  elle 
du  péril  imminent  d'une  lutte  à  laquelle  personne  n'aurait  pu  assigner 
un  terme  et  un  but.  La  France  aussi  a  été  sauvée  alors;  et  quand  même 
elle  eût  été  destinée  à  sortir  victorieuse  de  la  lutte  qui  se  préparait,  il  est 
heureux  que  le  combat  n'ait  pas  été  engagé ,  alors  qu'une  étincelle  pouvait 


212  REVUE   DE    PARIS. 

mettre  l'Europe  eu  feu.  Cependaut ,  à  force  de  louer  la  sagesse  de  la 
France,  et  d'y  trouver  leur  compte,  les  cabinets  européens  se  sont  fami- 
liarisés avec  le  lion  qui  avait  été  démuselé  en  1830,  et  aujourd'hui,  s'ils 
sont  prêts  à  rendre  hommage  à  sa  douceur,  ils  ne  redoutent  pas  assez  sa 
force,  qu'ils  avaient  pourtant  vue  si  grande.  Les  amis  du  gouvernement 
nouveau,  ceux  qui  l'ont  défendu  le  mieux,  en  tomberont  d'accord,  avec 
nous,  s'ils  sont  sincères  et  s'ils  veulent  l'être  à  haute  voix.  Le  Journal  des 
Débats,  sous  l'inspiration  vraiment  nationale  de  son  plus  éminent  rédac- 
teur, a  maintes  fois  signalé,  dans  la  politique  extérieure,  les  points  qui 
semblaient  fléchir  et  devaient  être  affermis  contre  les  sourdes  attaques  du 
dehors,  et  même  dans  les  intimes  conférences  des  deux  vieillards  qui  le  di- 
rigent avec  tant  de  réserve,  ou  raconte  qu'il  y  eut  un  jour,  à  l'occasion  d'une 
de  ces  boutades  injurieuses  qui  nous  ont  été  adressées  trop  souvent  de 
l'étranger  depuis  sept  ans,  un  mot  de  l'un  à  l'autre  parfaitement  juste  et 
incisif  :  a  II  faut  en  convenir,  ce  n'est  qu'à  soixante  ans  passés  qu'on  supporte 
patiemment  de  telle  choses!  »  —  Nous  n'avons  pas  entendu  le  mot,  mais 
nous  le  croyons  vrai.  C'est  le  cri  de  l'expérience,  qui  ne  déguise  rien,  ni 
ses  lumières,  ni  sa  faiblesse  non  plus. 

Mais  toute  une  nation,  même  au  sortir  d'une  crise  où  elle  a  senti  le  besoin 
de  se  tempérer  et  de  se  réduire  elle-même,  ne  peut  pas  constamment  avoir 
soixante  ans  passés;  l'axiome  régis  ad  exemplar  ne  va  pas  jusque-là.  Les 
ministères,  qui  se  succèdent  pour  se  modifier  les  uns  les  autres,  pendant  que 
la  royauté  est  permanente,  sinon  immuable,  ont  précisément  la  mission  de 
venir  de  temps  à  autre  rajeunir  la  politique.  Nous  croyons  que  cette  mis- 
sion de  force  et  de  rénovation  dans  de  raisonnables  limites,  le  cabinet  du 
15  avril  peut  l'accomplir  aussi  bien  qu'un  autre.  L'homme  éminent  qui  le 
préside  n'est  pas  près  d'atteindre  à  ce  moment  où  l'on  se  résigne  à  tolérer 
beaucoup,  pour  ne  rien  hasarder;  et  même,  si ,  en  regardant  à  tout  ce  qu'il 
a  fait  à  diverses  époques,  on  reconnaît  qu'il  se  souvient  de  loin,  tous  ces 
souvenirs  datent  d'un  temps  de  merveilleuse  énergie,  ils  sont  de  ceux  qui 
doivent  enhardir  et  ranimer. 

Nous  ne  demandons  pas  la  guerre,  à  Dieu  ne  plaise  !  Et  que  signifierait , 
d'ailleurs,  un  pareil  vœu  dans  les  circonstances  présentes?  La  guerre,  avec 
qui?  Mais,  sans  la  guerre,  on  peut  bien  maintenir  un  pays  à  son  rang ,  ou 
l'y  relever,  s'il  n'y  est  pas  tout-à-fait.  —  Il  est  bien  vrai  que  l'amnistie, 
tout  en  ne  prétendant  être  autre  chose  qu'une  mesure  de  pacification  in- 
térieure, a  eu  le  plus  heureux  effet  au  dehors  :  quand  on  nous  a  vus  tous, 
ou  presque  tous,  en  France,  unis  et  réconciliés,  on  a  prévu  qu'il  faudrait 
compter  bientôt  avec  un  faisceau  de  volontés  plus  imposantes;  on  s'est  résigné 
plus  volontiers  à  rendre  ce  qui  était  légitimement  dû  de  déférences  à  un 
gouvernement  assez  fort  et  sur  de  sa  force  pour  pardonner  aux  partis  vain- 
cus. Mais  cela  ne  suffit  pas,  et  la  prévision  de  l'étranger  sur  le  degré  d'in- 
fluence que  nous  pouvons  ressaisir  va  sans  doute  au-delà  de  cette  première 
impression  favorable;  tâchons  au  moins  d'aller  aussi  loin  que  l'étranger 


REVUE  DE   PARIS.  213 

dans  la  bonne  opinion  de  nous-mêmes.  Voici  une  occasion  qui  s'offre  d'es- 
sayer notre  ascendant  nouveau,  et  c'est  l'Espagne  qui  nous  l'offre  par  la 
situation  nouvelle  aussi  qu'elle  a  su  se  faire  sans  nous. 

Avec  le  retour  du  parti  modéré  en  Espagne  et  l'avènement  de  ses  opi- 
nions, sinon  encore  de  son  personnel,  au  pouvoir,  le  rôle  de  notre  diplo- 
matie dans  ce  pays  devient  forcément  plus  actif,  et  il  faut,  bon  gré  mal  gré, 
que  nous  y  exercions  plus  d'influence  que  par  le  passé  :  ce  sera  de  bon  gré, 
on  peut  le  croire ,  que  nous  nous  engagerons  dans  cette  voie ,  et  déjà  le  mi- 
nistère français  ne  prend  plus  la  peine  de  cacher  qu'il  a  renoué  des  relations 
assez  intimes  et  continues  avec  le  cabinet  de  Madrid ,  si  délaissé  par  lui  na- 
guère et  comme  abandonné  à  une  déplorable  destinée.  Mais  le  parti  modéré, 
notre  allié  nécessaire,  prend  le  traité  de  la  quadruple  alliance  au  sérieux  : 
tous  ses  hommes  considérables ,  et  même  plusieurs  autres  hors  de  ses  rangs, 
se  refusent  à  voir  dans  ce  traité,  en  ce  qui  concerne  la  France,  un  simple 
engagement  de  maintenir  le  service  des  douanes  avec  rigueur  sur  la  fron- 
tière des  Pyrénées  ;  ils  croient  et  ils  disent  qu'on  a  voulu  plus ,  et  que  l'acte 
diplomatique  de  la  quadruple  alliance  ne  mérite  pas  tout  le  bruit  qu'il  a  fait, 
s'il  ne  garantit  pas  à  l'Espagne,  dans  une  circonstance  donnée,  les  moyens 
effectifs  d'expulser  don  Carlos  et  de  consolider  enfin,  avec  le  trône  d'Isabelle, 
le  système  représentatif  dans  la  Péninsule.  Ils  sont  dans  le  vrai;  on  n'y  est 
pas  encore  de  notre  côté;  on  refuse  de  s'y  mettre.  Ils  faudra  bien,  tôt  ou 
tard,  interpréter  les  devoirs  de  la  quadruple  alliance  plus  largement  que 
nous  ne  l'avons  fait  jusqu'ici ,  et  nos  amis  de  Madrid,  qui  ne  cesseront  pas 
aisément  d'être  nos  amis  désormais,  doivent  nous  entraîner  insensiblement 
à  penser  comme  eux,  ou  à  agir  un  peu  comme  ils  pensent. 

Nous  ne  prendrons  pas  toutes  leurs  idées  ,  mais  nous  en  prendrons  quel- 
que chose  :  une  période  nouvelle  de  relations  assidues  et  amicales  con- 
duit infailliblement  à  ce  résultat.  Ce  ne  sera  pas  la  guerre  que  nous  ferons 
pour  eux  ;  ce  ne  sera  pas  une  intervention  ,  si  l'on  veut  ;  mais  ne  serait-il  pas 
juste  de  signifier  avec  autorité  aux  gouvernemens  absolutistes  de  l'Europe 
qu'ils  aient  à  ne  pas  secourir  le  prétendant,  qui  ne  vit  que  par  leur  grâce, 
ou  bien  que  nous  prêterons  aussi  à  la  cause  constitutionnelle  et  à  la  reine  une 
coopération  indirecte,  et  toutefois  non  moins  efficace?  Ces  gouvernemens, 
après  l'essai  que  don  Carlos  a  fait  de  ses  forces  depuis  un  an,  pour  obéir, 
dit-on,  à  leurs  conseils  impératifs,  renonceront  sans  peine,  s'ils  sont  sages 
à  leur  tour,  à  une  occasion  de  nouveaux  sacrifices  toujours  stériles.  Si  par 
orgueil,  par  une  ridicule  adoration  d'un  principe  qu'ils  jugent  sacré,  si 
par  toute  autre  folie,  en  un  mot,  ils  persistaient,  nous  avons  le  droit  et  le 
devoir  d'empêcher  que  don  Carlos  ne  recommence  à  travers  l'Espagne  ses 
promenades  sans  fin  et  sans  effet  politique,  que  nous  avons  pu  tolérer  long- 
temps, ne  fut-ce  que  pour  laisser  voir  clair  à  l'Europe  dans  ses  affaires. 
Un  dilemme  ainsi  posé  ne  peut  pas  être  encore  la  guerre  européenne  qu'on 
redoute;  l'Europe  ne  remuera  pas,  et  notre  dignité  sera  sauve  à  peu  de  frais. 

Nous  délions  la  prochaiue  législature  d'éluder  cette  question  capitale,  qui 


214  REVUE   DE   PARIS. 

reviendra  plus  d'une  fois,  et  plusieurs  autres  qui  sont  purement  de  politique 
extérieure.  Que  vient-on  nous  dire,  à  la  veille  de  la  session ,  que  ce  sera 
une  session  exclusivement  vouée  aux  débats  d'intérêts  matériels,  aux  che- 
mins de  fer,  aux  canaux,  au  perfectionnement  de  la  navigation  fluviale,  à  la 
réalisation  de  tous  les  vœux  que  vont  émettre  les  trois  conseils  convoqués 
par  M.  le  ministre  du  commerce!  Mais  s'il  en  était  ainsi,  M.  le  comte 
Mole,  qui  se  connaît  en  travaux  publics  et  qui  a  fait  ses  preuves,  se  bâterait 
de  changer  de  portefeuille,  et  ce  ne  serait  pas  trop  de  toutes  les  facultés, 
de  toute  l'expérience  d'un  homme  si  liant  placé  dans  l'opinion ,  pour 
imprimer  à  la  Fiance  un  mouvement  où  l'on  espérerait  sérieusement  lui 
faire  oublier  la  politique.  Au  lieu  de  cela,  nous  ne  voyons  pas  M.  Mole 
très  empressé  de  permuter  son  département  des  affaires  étrangères  pour  un 
autre,  ni  de  prendre  en  main  le  compas  et  la  mire  de  l'ingénieur  pour  mieux 
présider  le  conseil;  nous  n'entendons  môme  pas  dire  qu'il  songe  à  s'assurer 
le  concours  des  deux  hommes  les  plus  considérables  de  la  chambre  ,  en  in- 
dustrie, en  finances  et  en  administration  des  travaux  publics. 

C'est  qu'il  est  impossible  de  tirer  ainsi  d'avance  l'horoscope  d'une  session, 
et  que  celle  dont  il  s'agit  sera  plus  politique  qu'on  ne  l'avait  imaginé  d'abord. 
Quelle  pâture  matérielle  a-t-cn,  d'ailleurs,  à  lui  fournir?  Une  loi  sur  les 
sociétés  de  commerce?  Mais  la  commission  nommée  par  le  garde-des-sceaux, 
en  proposant ,  dit-on  ,  comme  pour  se  tirer  d'embarras,  la  suppression  pure 
et  simple  des  sociétés  en  commandite  par  actions,  a  prouvé  combien,  en 
cette  matière,  il  sera  difficile  de  conclure,  et  que  les  chambres  seront  dans 
cette  alternative,  ou  de  n'imposer  qu'un  faible  frein  à  la  licence  des  spé- 
culations dont  on  se  plaint  aujourd'hui,  ou  d'entraver  les  plus  légitimes 
opérations  commerciales. —Serait-ce  quelqu'une  des  questions  qui  vont 
être  élaborées  dans  les  trois  conseils  présidés  par  M.  Martin  (du  Nord)? 
Nous  le  voulons  bien  ,  si  elles  sont  toutefois  élaborées  dans  un  autre  esprit 
et  sous  une  autre  influence  que  la  loi  sur  le  sucre  indigène,  adoptée  l'an 
dernier.  Cette  loi  semble  bonne  à  M.  Martin  (du  Nord)  dans  sa  prédilection 
toute  naturelle,  et  il  pense  que  l'expérience  justifiera  les  mesures  qui  ont  clé 
prisrs.  Ceci  nous  force  à  ne  pas  bien  augurer  de  l'esprit  politique  qui  pré- 
sidera à  toute  l'organisation  d'intérêts  matériels  que  l'on  nous  promet;  or, 
il  faut  de  l'esprit  politique  en  toute  chose.  L'intérêt  politique,  l'intérêt  de 
uotre  navigation  et  de  notre  puissance  maritime,  devaient  dominer  de  bien 
haut  tout  ce  qu'on  a  fait,  il  y  a  un  an,  pour  changer  les  rapports  commer- 
ciaux de  la  France  et  de  ses  colonies  ;  il  a  été  négligé,  foulé  aux  pieds.  Bien 
plus,  il  y  avait  là  une  question  d'humanité,  car  il  faut  rendre  possible  la 
réforme  du  régime  de  l'esclavage  aux  colonies ,  et ,  pour  cela ,  il  serait  bien 
nécessaire  de  ne  pas  commencer  par  ruiner  la  population  qui  les  possède  et 
accabler  d'une  misère  plus  grande  celle  qui  les  met  eu  culture.  Avant  deux 
ans, si  cette  loi  n'est  amendée,  une  violente  secousse  ébranlera  tout  le  sys- 
tème colonial. 

Serait-ce  enfin  la  conversion  de  la  rente  5  pour  100 ,  dont  la  chambre 


REVUE   DE  PARIS.  215 

devra  se  saisir  pour  être  distraite  de  la  politique?  On  le  croyait;  mais,  au- 
jourd'hui ,  l'on  assure  que  le  discours  de  la  couronne  n'en  dira  pas  un  mot; 
on  n'en  parlera  pas  du  moins  comme  d'une  urgente  mesure  comprise  dans 
les  travaux  de  la  session  prochaine.  Cette  opinion  a  prévalu  à  la  Bourse,  et 
a  produit  la  hausse  qui  tend  à  rétabir  peu  à  peu  l'ancien  cours  du  5  pour  100. 
Si  donc  la  conversion  de  la  rente  est  un  de  ces  travaux  positifs  qui  doivent 
occuper  le  zèle  de  la  nouvelle  chambre,  et  lui  donner  des  habitudes  paisi- 
bles ,  c'est  à  la  condition  qu'elle  s'en  saisira  elle-même,  et  entraînera  le  gou- 
vernement dans  ses  voies. 

D'importantes  améliorations  continuent  à  s'opérer  dans  toutes  les  parties 
de  l'enseignement.  Une  réforme  jugée  nécessaire  jdans  l'organisation  du 
ministère  de  l'instruction  publique  a  été  accomplie  sans  relard;  l'exécution 
delà  loi  sur  l'instruction  primaire  devient  l'objet  d'une  active  surveillance, 
et,  pour  la  première  fois,  des  inspecteurs-généraux  sont  envoyés  à  cet  effet 
dans  les  provinces.  Une  nouvelle  chaire,  créée  en  faveur  de  M.  Duvernoy, 
le  collaborateur  de  Cuvier,  complète  enfin  au  Collège  de  France  l'enseigne- 
ment de  l'histoire  naturelle.  La  législation  pénale  comparée  va  devenir  aussi 
le  sujet  d'un  cours  à  la  Faculté  de  Droit  de  Paris,  et  en  même  temps  de  nou- 
velles chaires  de  droit  administratif,  sont  instituées  à  Strasbourg,  à  Dijon, 
à  Tiennes,  à  Grenoble,  à  Toulouse.  Depuis  long-temps  une  telle  activité 
n'avait  été  déployée  au  ministère  de  l'instruction  publique.  M.  deSalvandy 
aime  sa  tache  et  la  poursuit  sans  hésiter  avec  un  courage  qui  défie  les  obs- 
tacles. Cette  tâche  est  immense;  les  meilleures  réformes,  on  le  sait,  ne 
s'achètent  souvent  qu'au  prix  des  luttes  les  plus  pénibles;  mais  en  présence 
des  résultats  obteuus,  on  doit  bien  présumer  de  l'avenir. 

On  avait  pu  justement  reprocher  à  M.  Guizot  de  n'apporter  à  l'accomplis- 
sement des  devoirs  de  son  ministère  qu'une  attention  trop  souvent  absorbée 
par  des  préoccupations  exclusivement  politiques.  Toutefois,  les  souvenirs 
qu'il  avait  laissés  pouvaient,  jusqu'à  un  certain  point,  paraître  à  son  succes- 
seur un  obstacle  redoutable.  M.  de  Salvandy  ne  s'en  est  pas  effrayé,  il  a 
voulu  leur  faire  honneur  comme  à  une  dette  laissée  par  M.  Guizot,  en  ne 
négligeant  rien  pour  y  ajouter  les  souvenirs  de  sa  propre  administration. 
C'est  ainsi  que  tout  en  portant  plus  particulièrement  son  attention  sur  l'en- 
seignement supérieur,  délaissé  par  M.  Guizot  pour  la  popularité  de  l'ensei- 
gnement primaire  ,  il  a  eu  à  cœur  d'honorer,  en  l'améliorant  dans  quelques 
points ,  l'héritage  de  son  prédécesseur. 

Certaines  des  améliorations  promises  ou  simplement  désirées  par  M. Guizot 
dans  ses  différent  rapports  sur  l'imperfection  pratique  de  la  loi  sur  l'instruc- 
tion primaire,  M.  de  Salvandy  les  a  introduites,  ou  essayées,  ou  préparées. 
Il  a  su  modifier  avec  talent  d'autres  créations  de  M.  Guizot,  trop  calculées 
pour  l'effet  au  dehors  ou  pour  des  convenances  d'amitiés  privées.  C'est  ainsi 
qu'en  envoyant  en  Bretagne  des  hommes  fermes  et  habiles,  parmi  lesquels 
figure  M.  Dubois  de  la  Loire-Inférieure,  pour  s'y  enquérir  des  difficultés 


2!6  REVUE  DE   PARIS. 

qui  s'opposent  à  la  propagation  de  l'instruction  primaire,  M.  de  Salvandy 
n'a  lutté  avec  M.  Guizot  que  pour  perfectionner  son  œuvre.  C'est  ainsi  en- 
core qu'il  se  propose,  dit-on,  de  donner  à  l'institution  des  comités  histo- 
riques des  développemens  et  des  moyens  d'autorité  qui  en  rendent  l'action 
plus  forte,  et  qui  feront  trouver  plus  léger  le  sacrifice  que  s'impose  annuelle- 
ment le  pays  pour  remettre  en  lumière  ses  antiquités  nationales.  Il  n'a  trans- 
piré de  ces  changemens  que  la  pensée  première,  qui  consiste  à  porter  de 
deux  à  cinq  le  nombre  des  comités,  et  à  rattacher  ces  cinq  comités  aux  cinq 
sections  correspondantes  de  l'Institut. 

Nous  n'insisterons  pas  davantage  sur  l'importance  de  ces  nombreuses  ré- 
formes. Ce  qu'il  est  moins  inutile  de  constater  ici,  c'est  l'esprit  de  franchise 
et  de  générosité  qui  a  présidé  à  leur  accomplissement.  M.  de  Salvandy  est 
parmi  les  ministres  actuels  un  de  ceux  qui  ont  défendu  avec  le  plus  d'ar- 
deur la  cause  de  l'amnistie  et  de  la  conciliation.  La  conduite  publique  de 
M.  de  Salvandy  semble  réfuter  ce  vieil  aphorisme,  qu'on  répète  encore  quel- 
quefois ,  que  la  chaleur  de  l'aine  ne  saurait  se  concilier  avec  les  exigences  de 
la  politique.  Il  a  prouvé,  en  effet,  que  les  bonnes  intentions  ne  nuisent  pas 
toujours  aux  affaires.  Pour  notre  part,  nous  ne  saurions  qu'applaudir  à  une 
politique  où  le  cœur  intervient,  quand  elle  réussit  à  renverser,  comme  en 
cette  occasion  ,  des  obstacles  devant  lesquels  l'intelligence  seule  a  quelque- 
fois reculé. 

Théâtres.  —  La  Lucia  di  Lammermoor,  que  les  Italiens  ont  donnée  celte 
semaine,  est  une  partition  comme  Donnizelti  en  produit  six  ou  huit  par  an. 
Il  y  a  là  des  cabalettes  par  douzaine,  des  adagios  qui  se  ressemblent  tous  , 
et  des  finales  taillés  sur  le  patron  de  Rossini.  Quant  à  l'instrumentation  ,  il 
n'en  faut  pas  parler,  c'est  un  abandon  continuel ,  un  laisser-aller,  une  mor- 
bidezsa  dont  rien  n'approche;  dans  l'orchestre  de  cette  partition,  Donni- 
zetti  en  est  encore,  la  plupart  du  temps,  au  crescendo  de  la  Ccnerenlola. 
En  vérité,  quand  un  maître  d'un  aussi  incontestable  talent  que  l'auteur 
d'Anna  liolena  en  est  venu  à  réduire  son  art  aux  misérables  conditions  du 
procédé,  rien  n'étonne  plus  de  sa  part,  et  la  critique  peut  se  taire. 

Lucia  di  Lammermoor  vaut  la  Paris  in  a ,  qui,  de  son  côté,  vaut  bien 
MarinoFaliero.  On  parle  delafécondité  de  M.  A.uber,  mais  qu'est-ce  donc 
auprès  de  cette  veine  inépuisable  de  Donnizetti  ?  M.  Auber  n'alimente  guère 
aujourd'hui  que  le  théâtre  de  la  Bourse;  il  écrit  un  opéra  par  an,  puis 
monte  à  cheval,  va  au  bois  et  dîne  avec  ses  amis.  Mais  Donnizetti,  qui  fournit 
à  lui  seul  tous  les  théâtres  de  Florence ,  de  Venise  et  de  Milan,  et  qui  trouve 
encore  le  temps  de  diriger  le  Conservatoire  de  Naples!  Eu  général,  les 
maîtres  italiens  d'aujourd'hui  comptent  trop  sur  la  puissance  de  leurs  chan- 
teurs. Que  serait  cette  cavatine  qui  soulève  chaque  soir  un  enthousiasme 
unanime  au  Théâtre-Italien  ,  sans  Rubini ,  sans  cette  voix  sublime  de  tris- 
tesse et  de  douleur,  qui  donne  à  cette  mélo  lie  plus  que  simple  une  irrésis- 
tible expression?  Et  cette  caballette  du  défi,  qu'on  fait  répéter  avec  toute 


BEVUE  DE  PARIS.  217 

sorte  d'applaudisseniens  et  de  bravos,  qui  voudrait  l'entendre  seulement 
une  fois,  si  Tamburini  et  Rubini  ne  la  chantaient?  Dans  le  rôle  de  Lucia , 
jyjme  Persjani  a  révélé  un  talent  sévère  et  dramatique  qu'on  ne  lui  soupçonnait 
pas.  A  u  troisième  cate,  dans  son  interminable  scène  de  folie,  elle  aborde  avec 
un  succès  merveilleux  des  traits  dont  l'audace  vous  étonne.  A  ce  propos,  les 
gens  qui  s'occupent  de  libretti  devraient  bien  songer  à  renouveler  un  peu 
leur  répertoire;  voilà  tantôt  quatre  ans  qu'on  n'écrit  pas  un  opéra  italien 
sans  qu'il  s'y  trouve ,  vers  la  fin ,  une  bonne  scène  de  folie  où  la  prima  donna 
dénoue  ses  cheveux  et  les  montre  au  public.  (La  folie  de  Lucia  aura  peut- 
être  été  inventée  pour  les  cheveux  de  la  Persiani ,  qui  sont  fort  beaux.)  Du 
reste ,  le  maestro  compose  d'ordinaire  cette  partie  à  peu  de  frais ,  en  y  ras- 
semblant tous  les  motifs  de  l'ouvrage.  En  vérité,  puisqu'on  est  convenu 
d'avoir  une  scène  de  folie  dans  chaque  opéra,  pourquoi  se  donner  la  peine 
d'en  écrire  une  uouvelle  chaque  fois?  C'est  là  un  luxe  que  j'admire  au 
Théâtre-Italien;  la  même  pourrait  servir  à  merveille.  Il  serait  facile  dé 
chanter  dans  Lucia  di  Lammermoor  la  grande  scène  d'Anna  Bolena,  sans 
rien  changer  à  la  musique,  encore  moins  aux  paroles,  puisque  c'est  une 
folle  qui  parle.  —  Le  Théâtre  Italien  ,  dont  l'activité  ne  se  dément  pas  même 
au  milieu  de  ses  plus  beaux  triomphes ,  annonce  Don  Giovanni  pour  mardi. 
Il  est  temps  que  le  tour  de  Mozart  vienne,  et  l'Opéra  profitera  sans  doute 
de  la  leçon. 

Entre  toutes  ces  petites  fleurs  musicales  qui  percent  les  premières  neiges 
de  décembre,  cette  semaine  a  vu  éclore  douze  romances  de  MUe  Puget, 
parmi  lesquelles  il  y  en  a  six  au  moins  qui  sont  charmantes,  et  destinées 
aux  plus  merveilleux  succès  du  genre.  MUe  Puget  est,  comme  chacun  sait, 
en  possession  maintenant  de  cette  renommée  de  huit  jours,  qui  a  déjà  tant 
dévoré  de  noms  gracieux,  celui  de  Mme  Duchambge  par  exemple.  II  est 
vrai  de  dire  que  Mrae  Duchambge  a  pour  elle  un  passé  qui  console  des  in- 
gratitudes du  présent,  et  le  Bon  Ange  pourra  bien  vivre  encore  dans  la 
mémoire  de  tous  ceux  qui  l'ont  entendu ,  lorsque  les  souvenirs  de  MUe  Puget 
se  seront  effacés.  N'importe,  M1Ie  Puget  tient  aujourd'hui  cette  royauté  et 
dispose  à  son  gré  de  cette  musique  de  salon  qu'on  chante  avec  les  yeux  et  le 
sourire.  Son  nouvel  album  fera  fortune  ,  car  il  y  a  pour  cette  musique  un 
public  aussi  enthousiaste  que  pour  les  Huguenots  ou  Guillaume  Tell,  plus 
nombreux  même,  on  peut  le  dire  sans  crainte  d'offenser  le  moins  du  monde 
Meyerbeer  ou  Rossini. 

Théâtre-Français.  —  Au  procès  entre  M.  Hugo  et  la  Comédie-Fran- 
çaise a  succédé  une  polémique  singulière  entre  M.  Jules  de  Wailly  et 
M.  Hugo.  Le  Journal  du  Havre  ayant  prétendu  que  M.  Hugo  avait  voulu 
désigner  M.  Jules  de  Wailly,  en  parlant,  devant  la  Cour  royale,  d'une  ca- 
maraderie qui ,  selon  lui ,  régente  le  Théâtre-Français,  M.  Jules  de  Wailly 
fit  remettre  à  M.  Hugo  une  lettre  dans  laquelle  il  lui  demandait  si  telle 
avait  été  son  intention.  Le  Journal  du  Havre  était  joint  à  la  lettre.  M.  Hugo 

TOIJB    XLV1II.       DKCEMBRR,  i  :, 


318  REVUE  DE   PABIS. 

ne  répondit  pas  à  M.  de  Wailly  et  envoya  sur-le-champ  la  lettre  et  le  journal 
au  ministre  de  l'intérieur,  en  écrivant  à  M.  de  Montalivet  une  lettre  qui 
a  dû  étonner  singulièrement  les  admirateurs  que  M.  Hugo  compte  dans 
le  monde ,  car  jamais  on  ne  vit ,  en  moins  de  lignes ,  blesser  au  m^me  degré 
le  bon  goût  et  les  con,renances.  M.  Jules  de  Wailly  a  répondu  à  M.  Hugo  une 
lettre  qui  est  restée  sans  réfutation,  au  moins  jusqu'ici.  Il  faut  déplorer 
qu'un  homme  comme  M.  Hugo  se  soit  exposé  aux  chances  d'un  pareil  débat. 
De  son  côté,  la  Comédie-Française,  toute  meurtrie  encore  des  coups  que 
le  poète  lui  avait  portés  sans  pitié  en  pleine  audience  avec  ces  orgueilleuses 
paroles  :  or  Quand  le  Théâtre-Français  aura  besoin  d'argent,  il  saura  bien 
retrouver  le  chemin  de  ma  maison!  »  n'a  pas  fait  preuve  de  plus  de  tact 
que  M.  Hugo  en  cette  occasion.  Un  journal  racontait  hier  que  M.  Védel  et 
M.  Taylor,  en  solennelle  députation  ,  avaient  repris  le  chemin  de  la  maison 
du  poète.  Si  M.  Hugo  enrichissait  la  Comédie-Française ,  au  lieu  de  l'acca- 
bler de  ses  exigences,  le  directeur  et  le  commissaire  royal  auraient  encore  dû 
s'abstenir  d'une  semblable  démarche.  M.  Taylor  et  M.  Védel  ont  complète- 
ment méconnu  la  dignité  du  Théâtre-Français,  qui  en  vaut  bien  une  autre, 
s'il  est  vrai  que  cette  démarche  ait  été  faite;  et,  s'ils  étaient  plus  habiles, 
ils  sauraient  se  pourvoir  ailleurs  que  chez  le  poète  qu'ils  jouent  par  jugement. 
Il  eût  été  plus  adroit  d'éviter  le  procès  que  d'aller  demander  merci  après  l'avoir 
perdu.  Ces  messieurs  doivent  être  convaincus  de  leur  maladresse,  mainte- 
nant qu'ils  savent  les  nouvelles  prétentions  de  M.  Hugo  pour  faire  engager 
M"e  Georges,  afin  de  jouer  un  nouveau  drame,  frère  d'Angelo.  Molière 
avait  de  plus  faibles  acteurs  que  ceux  qui  sont  actuellement  au  Théâtre- 
Français,  et  cependant  il  ne  demandait  pas  un  nouveau  sujet  à  chaque 
chef-d'œuvre  nouveau.  Si  M.  Hugo  ne  sait  pas  utiliser  les  ressources  qu'il 
a  sous  la  main,  c'est  qu'il  est  malhabile.  Si  le  Théâtre-Français  n'était  pas 
sans  direction,  il  saurait  cela  aussi  bien  que  nous. 

Vaudeville.  —  Maria  Padilla,  par  M.  Rosier.  —  M.  Rosier  est  un 
homme  de  beaucoup  de  talent ,  qui  a  eu  le  malheur  d'arriver  trop  tard , 
de  n'arriver  qu'après  avoir  été  indignement  pillé  par  un  scélérat  de  con- 
frère qui,  ayant  eu  l'indélicatesse  de  naître  une  centaine  d'années  avant 
M.  Rosier,  lui  a  perfidement  volé  la  fine  fleur  de  son  esprit;  de  telle  sorte 
que  M.  Rosier,  au  lieu  d'une  moisson  de  gloire,  ne  trouve  plus  par-ci  par-là 
que  d'assez  maigre  regain.  Ce  confrère  indiscret,  qu'on  ne  saurait  trop 
signaler  à  la  commission  des  auteurs  dramatiques,  s'appelait ,  je  crois,  Caron 
de  Beaumarchais.  C'était  tout  bonnement  le  fils  d'un  horloger.  Esprit  assez 
distingué  d'ailleurs,  il  fit  jouer  plusieurs  pièces  de  sa  façon  qui  obtinrent 
quelque  succès,  entre  autres  une  bluette  fort  spirituelle,  intitulée  le  Mariage 
de  Figaro.  Cette  petite  comédie,  qui  rappelle  la  man'ère  de  M.  Rosier,  fit 
beaucoup  de  bruit  dans  son  temps.  Le  peuple  s'en  amusa,  et  la  cour  voulut 
bien  en  rire.  On  ne  se  doutait  pas  alors  que  ce  monsieur  Caron  de  Beau- 
marchais détroussât  l'avenir  de  M.  Rosier.  La  justice  le  laissa  faire,  et  le  diôlé 


REVUE  DE  PARIS.  219 

recueillit  tranquillement  les  fruits  d'une  célébrité  usurpée.  Ce  dût  être  un 
grand  désespoir  pour  M.  Rosier,  lorsqu'en  arrivant  il  se  vit  détrôné  avant 
d'avoir  régné,  lorsqu'il  comprit  que  ce  diable  d'homme  qui  s'appelait  Caroo 
de  Beaumarchais,  lui  avait  traîtreusement  dérobé  toutes  les  allures  de  son 
talent  et  de  son  style,  et  qu'il  ne  lui  restait  plus  qu'à  se  piller  lui-même  dans 
le  plagiaire  qui  l'avait  dépouillé.  C'est  ce  que  fit  M.  Rosier,  c'est  ce  qu'il 
fait  encore  aujourd'hui ,  et  certes ,  c'est  de  bonne  guerre;  on  prend  son  bien 
où  on  le  trouve.  Malheureusement  le  public ,  qui  n'est  pas  dans  le  secret  de 
cette  histoire,  s'obstine  à  reconnaître  M.  de  Beaumarchais  dans  M.  Rosier, 
et  refuse  de  voir  M.  Rosier  dans  M.  de  Beaumarchais.  Malheureusement 
aussi ,  M.  Rosier  s'est  vu  obligé  de  remplacer,  par  des  pierres  fausses  et  par 
de  la  verroterie,  les  bijoux  et  les  diamans  qu'il  n'a  pu  reprendre  à  cet  in- 
fâme Caron ,  et  le  public,  qui  ne  sait  rien  de  toute  cette  affaire,  a  le  mau- 
vais goût  de  remarquer  que  les  diamans  de  M.  Rosier  ne  sont  pas  de  la  plus 
belle  eau,  et  que  son  écrin  ne  vaut  pas  celui  de  M.  de  Beaumarchais.  Tou- 
jours ce  Beaumarchais  à  propos  de  M.  Rosier  1  II  est  bien  aisé  de  concevoir 
le  désespoir  de  M.  Rosier.  Maria  Padilla,  par  exemple,  est,  à  coup  sûr, 
une  pièce  charmante,  d'un  style  vif  et  rapide,  aiguisé  de  saillies,  prompt 
à  l'attaque,  habile  à  la  riposte;  une  pièce  charmante,  en  vérité,  qui  n'a  que 
le  tort  de  n'avoir  pas  été  jouée  cent  ans  plutôt,  avant  que  ce  Beaumarchais 
en  eût  défloré  les  grâces  virginales.  Voilà  comment  une  œuvre  originale  peut, 
aux  yeux  du  public  ignorant,  passer  pour  un  pastel  effacé  ou  pour  la  copie 
d'un  grand  maître  ! 

La  nouvelle  pièce  de  M.  Rosier  est  tirée  d'une  chronique  espagnole.  Nous 
sommes  en  Castille,  sous  don  P.-dre  le  Cruel.  Ce  tyran  est  agréablement  repré- 
senté par  Fontenay,  qui  est  bien ,  à  coup  sûr,  le  tyran  le  plus  débonnaire  qui 
ait  jamais  existé.  Revenons  à  don  Pédre;  le  farouche  don  Pèdre  a  épousé  une 
fille  de  France,  la  sœur  de  Charles  V.  Les  filles  de  France  sont  des  fleurs 
du  sol  natal  qui  dépérissent  toujours  sous  le  ciel  étranger.  Blanche  se  mœurt 
de  tristesse  et  d'ennui.  Don  Pèdre  qui  est  deux  fois  tyran,  tyran  en  sa  qualité 
de  roi,  tyran  en  sa  qualité  d'époux,  don  Pèdre  s'ennuie  de  son  côté  et  finit 
par  se  distraire  en  rappelant  à  la  cour  une  favorite,  autrefois  disgraciée. 
Cette  favorite  est  Maria  Padilla.  Maria  Padilla  rencontre  à  la  cour  deux  co- 
quins, —  il  y  a  des  honnêtes  gens  partout,  —  dont  l'un  est  son  mari.  Ces 
deux  coquins,  qui  ne  manquent  pas  d'esprit,  ont  dû  servir  de  types  à  Fré- 
dérik  Lemaître  et  à  Serres,  pour  les  rôles  de  Robert  Macaire  et  Bertrand. 
Ainsi,  M.  Rosier  aura  défrayé  d'un  seul  coup  le  Mariage  de  Figaro  et  l'Au- 
berge des  Adrets.  Dans  Maria  Padilla,  Bertrand  s'appelle  Palmi,  et  Robert 
Lucio.  Disons  que  Palmi  et  Lucio  font  une  paire  de  drôles  fort  amusans,  et 
que  Beaumarchais,  bien  qu'il  ait  beaucoup  pris  à  M.  Rosier,  lui  a  laissé  toute- 
fois une  part  encore  assra  belle.  Lucio,  l'époux  de  Padilla,  fait  de  sa  femme 
un  marche-pied  pour  arriver  aux  honneurs;  Maria  fait  de  son  mari  un  in- 
strument pour  arriver  au  troue  de  Castille.  Tous  deux  arrivent  à  leur  but. 
Blanche  meurt  empoisonnée.  Maria  Padilla  est  proclamée  reine,  Lucio 


220  REVUE  DE  PARIS. 

grand-maître  de  Saint-Jacques.  Palmi,  pour  s'être  avisé  de  commettre  une 
bonne  action,  s'est  vu  obligé  de  fuir  en  France  où  plus  tard,  sans  doute,  il 
aura  été  pendu.  Il  y  a  dans  tout  ceci  plus  de  talent,  de  charme  et  d'esprit 
qu'il  ne  s'en  dépense  généralement  au  théâtre.  Il  est  bien  vrai  que  l'intrigue 
manque  çà  et  là  de  clarté;  que  dans  le  dialogue  tous  les  coups  ne  portent 
pas,  que  la  pièce,  qui  n'est  d'un  bout  à  l'autre  qu'une  perpétuelle  délibé- 
ration, conclut  malheureusement  par  un  point  d'interrogation;  il  est  bien 
vrai,  nous  le  répétons  encore,  que  le  style  de  Beaumarchais  nuit  singuliè- 
rement au  style  de  M.  Rosier.  Mais  toujours  est-il  que  Maria  Padilla  est 
l'œuvre  d'un  t  dent  consciencieux.  Ce  qu'on  ne  saurait  trop  louer,  c'est  la 
magnificence  de  la  mise  en  scène,  le  luxe  des  costumes  et  l'élégance  en  toutes 
choses  qu'a  déployés,  en  cette  occasion,  l'administration  du  Vaudeville. 
Quant  aux  acteurs,  ils  ont  bien  mérité  du  public  et  de  M.  Rosier.  Fontenay 
a  compris  que  la  tyrannie  était  une  mauvaise  plaisanterie  avec  laquelle  il 
fallait  en  finir.  Il  a  fait  de  don  Pèdre  un  excellent  tyran  en  bonnet  de  coton 
et  en  robe  de  chambre,  qui  a  toute  la  peine  du  monde  à  se  faire  craindre, 
et  qu'il  est  impossible  de  ne  pas  aimer.  M;'e  Brohan  est  charmante  dans  le 
rôle  de  Padilla,  et  véritablement  belle,  lorsque  Lucio  vient  de  sauver  la  reine 
et  qu'elle  lui  dit  :  Je  t'aime  !  Lafond  est  toujours  l'acteur  plein  de  verve  que 
vous  connaissez.  M1Ie  Balthasard  n'a  pas  l'air  très  convaincue  de  ses  malheurs, 
Mlle  Mayer  est  un  délicieux  petit  page. 

Gymnase  Dramatique.  — Le  Bonheur  dans  la  Retraite,  vaudeville  en 
un  acte.  —  Le  Gymuase  a  fait  jouer  sous  ce  titre  vertueux  une  petite  niai- 
serie sentimeutaleque  le  public  a  accueillie  par  de  vigoureux  sifflets.  Quand 
on  coutemple  ce  soleil  éteint  qui  s'appelle  le  Gymnase  Dramatique  ,  il  est 
impossible  de  se  défendre  d'un  profond  sentiment  de  tristesse.  Ainsi  passent 
toutes  les  gloires  de  ce  monde! 

—  M.  Edgar  Quinet,  à  peine  de  retour  de  l'Allemagne,  vient  de  mettre 
sous  presse  un  poème  en  trois  parties,  qui  doit  paraître  dans  le  mois  de  jan- 
vier. Le  nouveau  poème  de  M.  Quinet  a  pour  titre  :  Promélhèe,  nous  espé- 
rons en  donner  quelques  fragmens  à  nos  lecteurs. 

—  Un  de  nos  collaborateurs,  M.  Arnould  Frémy,  vient  de  faire  paraître 
un  nouvel  ouvrage  sous  ce  titre,  la  Chasse  aux  Fantômes  (1).  On  retrouve 
dans  cette  production  la  verve  et  l'esprit  qui  caractérisent  la  manière  de 
l'auteur.  La  Chasse  aux  Fantômes  n'est  point  une  œuvre  de  caprice  ou  de 
fantaisie,  c'est  une  peinture  de  mœurs  vivante  et  naturelle,  c'est  une  co- 
médie philosophique,  qui  se  produit  sous  une  forme  toute  nouvelle.  Nous 
reparlerons  de  cet  ouvrage. 

(l)  Un  vol.  vn-8°,  chez  Desessart,  rue  des  Beaux-Arts,  15. 


F.  BONIUTRK. 


OVIDE. 


C'était  au  plus  beau  temps  de  la  poésie  romaine  ;  Auguste  était  le 
maître  du  monde  et  le  dieu  des  beaux  esprits  de  son  temps.  Rome 
venait  enfin  de  s'avouer  sa  dernière  défaite;  et  comme  maintenant 
elle  faisait  bon  marché  de  sa  vieille  liberté  et  de  ses  vieilles  mœurs, 
elle  ne  songeait  plus  qu'à  se  remettre  des  sanglantes  secousses  des 
guerres  civiles,  elle  s'abandonnait,  sans  rien  prévoir,  aux  enchante- 
mens,  tout  nouveaux  pour  elle,  des  arts  et  de  la  poésie.  A  l'abri  de 
ce  maître  tout  puissant,  qui  faisait  taire  les  factions,  les  plus  grands 
maîtres  de  la  langue  latine  prenaient  leur  essor  :  Virgile  célébrait  les 
bergers  et  les  héros;  Horace  enseignait  par  son  exemple  et  par  ses 
leçons  l'art  doublement  difficile  de  bien  vivre  et  de  bien  dire;  une 
chose  toute  nouvelle  à  Rome,  une  cour,  se  formait  aux  accens  flat- 
teurs de  ces  muses  rivales  ;  en  même  temps  que  les  vieilles  mœurs  se 
perdaient,  la  vieille  langue  latine  subissait  d'incroyables  et  spiri- 
tuelles transformations.  Le  vieil  Ennius,  le  poète  chéri  des  vieux 
républicains  de  Rome,  l'ami  de  Caton,  qui  s'était  lui-même  intitulé 
Y  Homère  de  C  Italie,  un  grand  poète  qu'eût  estimé  le  vieux  Rrutus, 
Ennius  et  son  génie  n'était  plus  qu'un  vil  fumier  où  le  poète  Virgile 
cherchait  ses  perles.  Plaute,  le  comique  du  peuple,  était  déjà  regardé 
comme  un  parvenu  mal  élevé  et  impoli.  Mécènes,  le  descendant  des 
rois  d'Étrurie ,  flatteur  habile,  élevait  à  la  flatterie  tous  les  esprits 
contemporains,  et,  tout  parfumé  qu'il  était  de  la  royauté  de  ses  an- 
cêtres, il  en  frottait  la  royauté  républicaine  d'Auguste.  Au  même  in- 

TO.ME    XLVIII.        DÉCEMBRE.  10 


222  REVUE   DE  PARIS. 

stant,  les  femmes  romaines,  petites-filles  dégénérées  de  cette  sévère 
Cornélie,  la  mère  des  Gracques,  sortant  tout  à  coup  de  cette  mo- 
destie austère  qui  avait  été  si  long-temps  le  plus  bel  apanage  des 
petites  Allés  de  Romulus,  révélaient  aux  regards  surpris  et  enchantés 
leur  beauté,  leur  esprit,  leurs  passions,  leurs  faiblesses,  toutes 
choses  qu'on  n'avait  jamais  vues  en  public.  Le  signal  amoureux  donné 
par  Virgile,  dans  le  quatrième  chant  de  Y  Enéide,  n'avait  été  que  trop 
bien  entendu  de  la  jeune  Romaine ,  et  elle  se  mettait  à  aimer,  elle 
aussi ,  et  avouer  son  amour,  à  l'exemple  de  la  reine  de  Carthage.  En 
même  temps,  le  luxe  des  arts,  des  palais,  des  festins,  toutes  les  pas- 
sions ,  les  prodigalités  de  tout  genre ,  toutes  les  folies  des  peuples 
tout  puissans,  tous  les  excès  des  nations  qui  ont  accompli  leur  œuvre 
guerrière  et  politique  sur  la  terre ,  et  qui  maintenant  n'ont  plus  qu'à 
mourir  en  vidant  leur  dernière  coupe ,  envahirent  la  ville  qui  n'était 
plus  la  ville  éternelle,  et  avec  ces  passions  nouvelles  fondirent  sur 
le  Capitole  vermoulu,  et  plus  redoutables  que  les  Gaulois,  les  Grecs 
pervers,  les  usuriers  avides,  les  prostituées  de  l'Orient,  les  juifs 
qui  vendaient  l'avenir;  toutes  sortes  d'embûches  furent  tendues 
aux  vieux  noms ,  aux  vieux  coffres-forts ,  aux  vieilles  fortunes  ; 
l'ivresse  du  pouvoir  et  de  l'or  devint  générale;  la  fureur  des  specta- 
cles s'empara  de  cette  ville,  qu'animait  autrefois  la  fureur  des  triom- 
phes. Moment  solennel  dans  l'histoire  du  monde!  Rome  se  transfor- 
mait; elle  passait  de  la  république  à  la  monarchie,  de  la  modération 
au  luxe  sans  frein,  de  Lucrèce  à  Virgile,  de  Caton  à  Mécènes,  de 
Cornélie  à  Julie,  et  bientôt ,  par  une  pente  insensible,  elle  allait  tom- 
ber entre  les  mains  d'un  élégant  poète ,  tout  chargé  de  parfum ,  d'es- 
prit ,  d'ironie  et  d'amour,  Ovide ,  qui  est ,  à  tout  prendre ,  le  premier 
poète  de  la  décadence  et  le  dernier  poète  du  siècle  d'Auguste. 

Ovide  est  le  poète  habile  et  convaincu  de  toutes  les  fantaisies  ro- 
maines; il  est  le  poète  des  jeunes  gens  déréglés  et  des  jeunes  femmes 
sans  pudeur.  C'est  un  facile  esprit  qui  ne  croit  à  rien,  sinon  au 
plaisir.  On  ne  trouve  plus  dans  ses  veines  une  seule  goutte  du  sang 
romain;  à  le  voir  ainsi  occupé  des  plus  Ans  détails  de  la  passion,  on 
le  croirait  Espagnol  comme  Martial.  Ovide,  cependant,  n'est  pas  le 
premier  qui  soit  entré  dans  ce  sentier  de  fleurs  qu'il  appelait  les 
amours.  Avant  lui ,  la  poésie  romaine  avait  donné  le  jour  à  Didon  ; 
Horace  avait  célébré  en  beaux  vers  Néera  et  Lalagé ,  et  cette  belle 
fille  Tyndaride  plus  belle  que  sa  mère,  et  tant  d'autres;  Tibulle,  Ca- 
tulle et  Properce,  tous  remplis  d'amour,  avaient  célébré  dans  leurs 
brûlantes  élégies  les  noms  charmans  et  populaires  de  leurs  mai- 


REVUE   DE   PARIS.  223 

tresses.  Les  uns  et  les  autres  s'étaient  sauvés  par  la  vérité  de  leur 
passioB.  Ces  amours  étaient  vives  et  bien  chantées,  parce  qu'elles 
étaient  bien  senties.  Horace,  lui,  s'était  sauvé  à  force  d'esprit  et 
par  son  aimable  égoïsme;  il  parlait  des  femmes,  de  temps  à  autre, 
dans  ses  vers ,  comme  il  parlait  de  fleurs  dans  un  banquet.  Ovide 
fut  moins  frivole  qu'Horace  en  fait  d'amour ,  mais  aussi  il  fut  moins 
amoureux  que  Properce  et  Tibulle.  Il  se  fit  le  chroniqueur  assidu  des 
amours  et  des  passions  de  son  temps;  il  fut  le  poète  favori  des 
belles  petites-maîtresses  et  de  la  belle  société  élégante,  qui  étaient 
de  près  ou  de  loin  ses  élèves,  dont  il  était  l'oracle.  Il  écrivit  d'abord 
les  Amours  en  cinq  livres;  et  dans  ces  cinq  livres,  que  lui-même  il  a  ré- 
duits à  trois,  il  raconte  la  suite  non  interrompue  de  ses  bonnes  for- 
tunes, bonnes  fortunes  de  chevalier  romain,  de  jeune  homme,  de  bon 
poète,  d'homme  riche,  quatre  grands  titres  à  l'amour  des  femmes.  Je 
voulais  chanter  les  combats  et  la  gloire,  mais  le  petit  dieu  se  mit  à  rire, 
et  il  conclut,  comme  la  première  ode  d'Anacréon  :  Ma  lyre  rebelle  ne 
-peut  célébrer  que  l'amour;  et,  pour  commencer  dignement  l'entre- 
prise, il  invite  à  souper  sa  maîtresse,  et  il  lui  envoie  toutes  sortes 
d'instructions.  «  Ton  mari  (la  belle  est  mariée)  me  donne  à  souper 
ce  soir,  et  puisse  ce  repas  être  le  dernier  de  sa  vie  (  le  souhait  est 
énergique)  !  0  malheur  !  je  vais  ce  soir  chez  toi,  non  pas  en  amant , 
mais  en  convive.  Et  je  te  verrai  assise  sur  le  lit  d'un  autre,  à  ses 
pieds ,  et  ses  pieds  sur  ton  sein  et  sa  main  sur  ton  cœur.  Mais,  prends 
garde;  sois  modeste  et  réservée  avec  cet  homme,  et  pense  à  moi, 
ton  amour.  Un  geste ,  un  signe  du  doigt,  un  clin  d'oeil,  tout  me  suf- 
fira à  te  comprendre.  Porte  ta  main  à  ta  joue  de  rose,  situ  veux  me 
dire  :  «  Je  t'aime,  Ovide  !  »  Touche  la  table  comme  on  touche  l'autel  ; 
cela  voudra  dire  :  »  Je  hais  cet  homme,  Ovide  !  »  Lui,  cependant, 
fasse  le  ciel  qu'il  n'ose  pas  te  caresser  devant  moi  !  Le  vin  qu'il  ver- 
sera dans  ta  coupe,  laisse-le  dans  ta  coupe;  le  morceau  qu'il  aura 
porté  à  ses  lèvres,  jette-le  sous  la  table.  Enivre  cet  homme,  et  qu'il 
tombe  ivre-mort.  »  Et  il  paraît  en  effet  que  cette  ruse  de  l'amour 
réussit  à  notre  poète ,  car  le  lendemain  de  cet  honnête  repas  con- 
jugal ,  il  raconte  tout  son  bonheur.  La  description  n'est  pas  chaste , 
mais  elle  est  charmante.  C'était  par  un  si  beau  jour  !  l'appartement 
était  frais  et  tranquille  ;  on  eût  dit  à  cette  douce  clarté  que  c'était 
l'heure  du  crépuscule  matinal, 

Lorsque  [l'étant  plus  nuit,  il  n'est  pas  encor  jour. 

À  l'heure  dite,  Corinne  arrive,  la  tunique  flottante,  les  cheveux  flot- 

16. 


224  REVUE   DE   PARIS. 

tans ,  belle  comme  Laïs ,  abandonnée  comme  elle.  Et  quel  doux  som- 
meil vint  plus  tard  s'emparer  des  deux  amans  !  Mais  souvent  tout 
cet  amour  était  dérangé  par  un  ami,  par  un  rival ,  quelquefois  par  le 
mari ,  souvent  même  par  un  portier  inflexible.  «  0  portier  !  ce  que  je 
te  demande  est  peu  de  chose  :  laisse  rouler  sur  ses  gonds  cette  porte 
rebelle;  qu'elle  soit  seulement  entr'ouverte,  et  je  passe  :  l'amour  m'a 
fait  si  mince  et  si  fluet!  —  Allons  doncl  lève-toi,  mon  ami;  autre- 
fois tu  m'entendais  si  bien  venir!  — Ouvre-moi,  il  fait  froid;  le 
vent  frappe  comme  moi  à  cette  porte  impitoyable  ;  le  calme  règne 
dans  la  ville  ;  la  rosée  tombe  dans  la  campagne  ;  ouvre-moi ,  la  nuit 
avance.  —  Homme  ingrat!  malheur  à  toi,  si  tu  restes  sourd  à  ma 
voix  qui  t'appelle!  malheur!  J'ai  mon  épée;  je  vais  chercher  une 
torche!  —  Non,  tu  n'étais  pas  fait  pour  garder  ce  seuil  charmant, 
si  légèrement  effleuré.  Tu  es  né  pour  garder  un  cachot  impéné- 
trable. Réveille-toi,  réveille-toi.  Déjà  le  coq  annonce  le  matin.  Si 
quelqu'un  vient  à  me  surprendre,  malheur  à  toi!  Cette  couronne  de 
fleurs  que  je  détache  de  ma  tète  glacée,  je  vais  la  déposer  sur  cv 
seuil  insensible.  Ces  fleurs  que  je  lui  destinais  t'accuseront  près  de 
ma  maîtresse  ;  elles  lui  diront  ce  que  j'ai  souffert  durant  cette  hor- 
rible nuit.  » 

Une  autre  fois,  il  passait  de  la  soumission  à  la  fureur;  il  battait 
cette  belle  Corinne ,  et  puis ,  de  sang-froid  ,  il  maudissait  son  crime. 
Il  l'a  donc  frappée;  elle  cependant  de  le  regarder  muette,  étonnée, 
tremblante,  et,  dans  son  repentir,  il  se  croise  les  bras,  et  il  se  dit 
à  lui-même  avec  une  horrible  amertume  :  «  Honneur  à  toi,  le  su- 
perbe vainqueur  d'une  femme!  Malheureux!  j'ai  frappé  ce  beau 
corps  qu'appelaient  mes  baisers  ;  j'ai  déchiré  cette  robe  obéissante 
autrefois;  j'ai  arraché  ces  cheveux  ,  innocente  parure;  j'ai  laissé  sur 
ces  belles  joues  les  traces  de  mes  ongles;  je  t'ai  vue  t'éloigner  de  moi, 
pauvre  fille,  tremblante  comme  le  peuplier!...  »  Et  vous  pensez  s'il 
revoyait  de  bien  long-temps  cette  maîtresse  outragée.  Aussitôt  le 
bruit  de  ces  outrages  se  répandait  dans  la  ville  :  a  Le  jeune  Ovide  a 
battu  sa  maîtresse;  il  s'est  jeté  à  ses  pieds  pour  implorer  son  pardon, 
et  Corinne  a  été  impitoyable.  »  Voilà  ce  qui  se  disait  dans  les  petits 
soupers  du  mont  Aventin.  En  même  temps,  les  galans  éconduits  de 
revenir  auprès  de  Corinne.  Les  moins  hardis  envoyaient  à  la  belle 
une  messagère  d'amour,  une  horrible  vieille  appelée  Dipsas  (son 
nom  lui  vient  de  la  soif  qui  la  brûle  ).  Savante  magicienne ,  elle  con- 
naît la  vertu  des  plantes.  Je  soupçonne  même  qu'elle  peut  mettre  des 
ailes  à  son  cadavre ,  et  voler  dans  les  airs;  mais  ce  n'est  pas  là  tout 


REVUE  DE  PARIS.  225 

son  crime;  elle  est  la  trahison  des  amours;  elle  est  le  piège  tendu  aux 
jeunes  beautés.  «  Que  vous  êtes  belle  !  dit-elle  tout  bas  ;  et  si  vous 
saviez  de  quel  beau  jeune  homme  vous  avez  fait  la  conquête  !  Et  quel 
homme  ne  voudrait  plaire  à  tant  de  beauté?  Mais  quelle  beauté!  et 
point  de  parure  ?  Et  pourquoi  donc  n'êtes-vous  pas  aussi  riche  que  vous 
êtes  belle?  Mais  faites  un  signe,  et  je  vous  fais  riche.  Je  sais  un  riche 
amant  qui  brûle  pour  vous,  Corinne  ;  il  est  si  beau  qu'il  pourrait  vous 
aimer  même  s'il  était  pauvre.  »  Ainsi  parle  l'abominable  vieille  ;  puis, 
voyant  Corinne  qui  rougit...  qui  l'écoute  :  «  Allons  !  ajoute-t-elle,  rou- 
gissez tout  à  votre  aise;  le  doux  incarnat  de  la  pudeur  va  très  bien  à 
vos  joues  si  fraîches.  Mais  servons-nous  de  lapudeurcomme  d'un  ver- 
millon qui  relève  la  beauté  sans  repousser  l'amour.  Nous  ne  sommes 
plus  au  temps  des  Sabines ,  nos  vénérables  grand'mères.  Rome  a  été 
la  ville  de  Mars,  mais  aujourd'hui  Mars  règne  sur  les  Barbares,  et 
Vénus  règne  en  souveraine  dans  la  ville  de  son  fils  Enée.  Aimez, 
jeunes  filles ,  c'est  la  vie.  Celle-là  seule  est  chaste  à  qui  personne  ne 
dit  :  «  Je  t'aime.  »  Le  temps  emporte  la  jeunesse,  comme  le  voyageur 
emporte  à  ses  pieds  la  poussière  du  chemin.  Usons  de  la  jeunesse 
si  nous  voulons  qu'elle  nous  profite.  L'acier  devient  poli  par  le 
frottement;  une  belle  robe  veut  être  portée;  le  palais  sans  hôtes? 
se  dégrade;  ainsi  fait  la  beauté  sans  amans.  Et  quels  amans,  sinon 
les  riches  et  les  généreux  qui  jettent  l'or  comme  les  belles  jettent 
les  baisers?  Pauvre  fille  qu'on  trompe  et  qu'on  dépouille,  que 
veux-tu  faire  de  ce  chevalier  romain  qui  fait  des  vers,  et  qui  ne  te 
donne  que  des  vers?  Triste  monnaie!  comme  si  Apollon  lui-même 
n'avait  pas  une  lyre  d'or.  Il  est  noble,  dis-tu?  Triste  noblesse,  qui 
vous  fait  aimer  gratis!  Allons!  Corinne,  allons!  ma  fille,  laissons  là 
les  amours  inutiles.  Suis  mes  conseils,  et  tu  verras  ce  que  vaut 
l'amour  d'un  riche.  Écoute-moi,  je  sais  l'art  de  prendre  les  hommes. 
D'abord ,  tu  laisses  entrevoir  ta  beauté ,  et  tu  tends  les  filets  de  ta 
jeunesse  jusqu'à  ce  que  ta  proie  soit  à  ta  portée.  Tu  permets  ensuite 
que  l'on  t'aime,  comment  se  refuser  à  cet  innocent  désir?  quelque- 
fois même  tu  dis,  comme  malgré  toi  :  Je  vous  aime.  Qu'importe! 
pourvu  que  tu  n'aimes  personne?  Puis,  l'instant  d'après,  tu  fermes 
ta  porte,  et  cette  porte,  fermée  à  l'amour,  ne  s'ouvre  qu'à  l'or;  et 
même  pour  le  plus  généreux,  tu  as  tes  caprices,  tes  migraines,  tes 
jours  d'abstinence  que  commande  Junon  Vidua;  mais  cependant  ne 
sois  pas  trop  cruelle,  défends-toi  et  rends-toi  tour  à  tour.  Trop  de 
rigueur  encourage  les  rivales.  As-tu  blessé  ton  amant?  cherche-lui 


226  REVUE   DE   PARIS. 

sur  le  champ  une  bonne  querelle,  et  fais  en  sorte  qu'un  autre  sou- 
pirant soit  là  tout  exprès  pour  profiter  de  ce  désastre.  Mais,  ce- 
pendant, que  ta  colère  soit  de  courte  durée.  Il  faut  aussi  savoir 
verser  des  larmes,  pousser  des  soupirs,  appeler  les  dieux  à  témoin 
de  tes  doux  mensonges!  Il  faut  enûn  prendre  à  ton  service  des  gens 
habiles,  un  garçon  alerte,  une  fille  discrète,  une  conûdente  exercée, 
une  mère  avare,  un  frère  ruiné,  une  sœur  moins  jolie  que  toi,  un 
vieux  père  ancien  soldat  de  César.  Tous  ces  gens- là  sont  naturelle- 
ment très  alertes  à  attraper  toutes  sortes  de  présens.  Tu  peux  aussi 
ramener  plus  d'une  fois  chaque  année  le  jour  heureux  de  ta  nais- 
sance. Il  est  aussi  très  important  d'avoir  plusieurs  amans  qui  tiennent 
en  haleine  l'heureux  renom  de  ta  beauté.  La  rivalité  entretient 
l'amour.  Un  homme  entouré  d'embûches  se  défend  par  les  présens. 
Montre  à  ton  amant  les  présens  de  ses  rivaux.  Parle-lui  des  frivoles 
magnificences  qui  se  vendent  dans  la  rue  Sacrée,  emprunte-lui  son 
or,  sauf  à  ne  jamais  rendre;  accable-le  de  caresses,  de  reproches, 
de  jalousies,  de  soupçons,  de  mépris;  et  quand  il  sera  bien  ruiné, 
et  que  tu  seras  bien  riche,  viens  à  moi,  ma  ûlle,  et  dis-moi  :  Merci, 
ma  mcre!  et,  si  je  meurs,  dis  au  moins  cette  prière  sur  mon  tombeau  : 
«t  Que  la  terre  lui  soit  légère.  » 

Ainsi  parlait  l'infâme  vieille.  Sur  ces  entrefaites,  Ovide  arrive. 
«  Que  les  dieux  te  donnent  une  vieillesse  sans  feu,  et  une  soif  sans 
fin ,  misérable  !  »  Puis,  prenant  les  mains  de  sa  maîtresse  :  «  N'écoute 
pas  cette  horrible  vieille ,  Corinne,  lui  dit-il,  et  embrasse  tendrement 
Ovide  le  sol  !at. —  Ovide  le  soldat!  répond  Corinne;  tu  veux  dire 
Ovide  le  poète,  Ovide  l'amoureux?  —  Tu  as  raison,  répond  Ovide, 
c'est  ce  que  je  voulais  dire.  Le  soldat  ou  le  poète,  c'est  même  chose. 
Qui  dit  amour  dit  combat.  L'amant  est  le  soldat  de  l'amour.  Aimer  et 
se  battre,  c'est  même  chose.  L'amant  et  le  soldat  sont  du  même  âge. 
Quoi  faire  d'un  vieux  soldat  et  d'un  vieil  amant  ?  Il  faut  à  l'amant  et  au 
soldat  même  valeur,  même  dévouement,  la  même  ardeur.  L'unet  l'au- 
tre, ils  supportent  le  froid  de  l'hiver,  les  chaleurs  de  l'été,  les  veilles 
en  tout  temps  :  celui-là  monte  la  garde  à  la  porte  de  son  général,  et 
cet  autre  à  la  porte  de  sa  maîtresse.  Que  de  marches  forcées  à  la 
suite  de  la  gloire,  à  la  suite  d'une  maîtresse!  Bourrasques,  fleuves, 
torrens,  la  mer,  rien  n'y  fait;  il  faut  marcher,  ils  marchent,  chacun 
poussé  par  sa  passion.  Ce  sont  les  mêmes  ruses  pour  surprendre 
les  ennemis  et  pour  surprendre  les  maris.  L'Amour  est  aussi  brave 
que  Mars  en  personne.  Tous  les  héros  sont  amoureux,  Achille  de 


REVUE   DE   PARIS.  227 

Briséis,  Hector  d'Andromaque ;  et  de  toi,  moi-même!  Moi,  j'étais 
gras  et  paresseux,  aimant  le  lit  et  le  sommeil.  Eh!  regarde,  Corinne, 
quel  vaillant  homme  a  fait  de  moi  l'amour!  » 

Mais  cependant  les  discours  de  la  vieille  Dypsas  ont  porté  leurs 
fruits.  Corinne  se  trouve  trop  pauvre,  et  sa  beauté  ne  se  trouve  plus 
assez  parée.  Ovide  fait  des  vers  bien  galans  ;  il  a  bien  de  l'esprit  en 
tête-à-tête,  mais  les  rivales  de  Corinne  ont  de  si  riches  ceintures, 
de  si  beaux  bracelets,  et  des  litières  si  douces,  portées  par  tant 
d'esclaves!  Aussi  Corinne  pense  tout  bas  aux  amans  riches.  Pauvre 
Ovide,  pauvre  soldat  vaincu!  En  vain  il  se  défend  de  son  mieux, 
en  invoquant  les  dieux  et  les  hommes.  «  Tu  étais  belle  comme  Léda 
avant  que  ce  beau  cygne  s'abattît  sur  elle;  tu  étais  innocente  et  pure 
comme  Amynone  parcourant,  une  urne  sur  la  tête,  les  campagnes 
del'Argolide.  Et  maintenant,  maintenant,  je  ne  t'aime  plus,  Corinne; 
je  n'aime  plus  cette  beauté  que  tu  mets  à  prix.  L'Amour  est  un  en- 
fant, et  il  est  nu.  L'amour  ne  se  vend  pas,  il  se  donne;  les  richesses 
ne  valent  pas  un  baiser.  La  génisse  se  vend-elle  au  taureau,  la  brebis 
au  bélier,  et  faut-il  donc  que  la  femme  se  mette  à  l'enchère?  Tristes 
gains,  les  gains  faits  par  la  beauté  !  malheur  à  la  femme  qui  demande 
à  ses  amans  de  l'or!  Passe  encore  de  leur  demander  des  vers,  d'em- 
porter les  raisins  de  leur  vigne,  les  fruits  de  leur  jardin  !  Constance, 
fidélité,  dévouement,  tels  sont  les  présens  du  pauvre;  moi  poète, 
je  donne  l'immortalité  à  ma  maîtresse.  Voilà  qui  est  chose  durable, 
voilà  ce  qui  ne  s'use  pas  comme  les  étoffes  d'or  et  de  soie ,  comme 
les  perles  fragiles  ;  voilà  qui  vaut  mieux  que  l'or  et  les  diamans  !  Adieu 
donc,  et  apprenez,  ma  belle,  qu'Ovide  vous  aurait  même  donné  de 
l'or,  mais  il  ne  fallait  pas  en  demander.  » 

Il  pensa  donc  à  une  autre  maîtresse,  et  il  en  trouvait  tant  sur  sa 
route! — La  jolie  servante  de  ce  nouvel  amour  avait  nom  Napé. 
—  '(0  toi ,  la  belle  esclave,  qui  tresses  les  beaux  cheveux  de  ta  maî- 
tresse, fidèle  et  habile  confidente  de  mon  bonheur,  remets  ces  ta- 
blettes à  ta  maîtresse.  Tu  connais  l'amour,  Napé,  c'est  ton  dieu  et  le 
mien,  il  te  sera  propice  à  toi  aussi.  Va  donc,  remets  ces  vers  à  leur 
adresse,  et  regarde  bien  de  quel  visage  ils  seront  reçus.  Demande 
ensuite  une  longue  réponse,  ou  mieux  encore  ce  seul  mot:  Viens, 
et  je  dédierai  mes  heureuses  tablettes  à  Vénus.  » 

Mais,  non!  la  maîtresse  de  Napé  ne  daigne  pas  encore  répondre  au 
poète,  il  rejette  bien  loin  les  tablettes  qui  l'ont  trahi!  Et  d'ailleurs, 
quels  tristes  présages  !  en  sortant  de  la  maison  d'Ovide,  la  leste  Napé 
s'est  heurté  le  pied  contre  le  seuil  de  la  porte.  «  Souviens-toi  donc, 


228  REVUE   DE   PARIS. 

mon  enfant,  d'aller  moins  vite.  Et  vous,  tablettes,  bois  lugubre,  cire 
maudite,  je  vous  jette  parla  fenêtre,  dans  ce  carrefour,  sous  les 
roues  qui  passent.  Allez  servir  de  registres  à  l'avare  qui  pleure  sur 
le  pain  qu'il  mange.  » 

Mais  le  surlendemain,  les  mauvais  présages  furent  menteurs.  Napé 
fut  plus  leste  et  plus  habile  ;  on  avait  écrit  «  Viens,  »  et  Ovide  était' 
venu.  Il  était  resté  jusqu'à  l'aurore  chez  sa  nouvelle  maîtresse,  et 
quand  vint  l'aurore,  il  ne  voulut  plus  partir.  —  «  0  ma  belle  aurore, 
où  vas-tu?  c'est  l'heure  où  le  soleil  est  doux,  où  le  ciel  est  pur, 
où  l'oiseau  se  réveille  en  chantant.  Cruelle  aurore!  elle  attelle  le 
bœuf  à  la  charrue,  l'homme  au  travail,  l'enfant  à  son  livre;  elle 
réveille  les  plaideurs,  elle  sépare  les  amans.  »  —  Mais  cependant 
le  soleil  s'élève,  et  la  maîtresse  d'Ovide  se  met  à  sa  toilette  pour  ar- 
ranger ses  beaux  cheveux.  —  0  douleur!  celte  belle  chevelure, 
l'orgueil  de  cette  tête  si  noble,  et  qui  encadrait  à  merveille  ce  profil 
grec,  ces  beaux  cheveux  tombent  par  poignée  sous  le  peigne  léger 
de  Napé.  —  «  Je  te  le  disais  bien,  s'écrie  le  pauvre  amant,  cesse 
de  teindre  tes  cheveux.  Et  les  voilà  perdus!  ils  étaient  si  beaux  et 
si  fins!  Ils  t'enveloppaient  d'une  gaze  transparente.  Ils  étaient  de 
cette  belle  couleur  cendrée,  mélange  d'ébène  et  d'or.  Us  se  prê- 
taient aux  mille  caprices  de  Napé,  sans  jamais  qu'un  seul  se  cassât 
dans  sa  main.  Oh!  que  tu  étais  belle  le  matin,  les  cheveux  en  dés- 
ordre, étendue  sur  ton  lit  de  pourpre,  comme  la  bacchante  sur  le 
vert  gazon  de  la  Thrace.  Et  pourtant ,  quelle  plus  brillante  cheve- 
lure fut  jamais  plus  complaisante!  Ils  se  tordaient  en  mille  manières, 
autour  de  cette  tête  si  belle  !  Combien  de  fois  ils  furent  mis  à  la  tor- 
ture! Le  fer,  le  feu,  et  tous  les  caprices  de  la  coquetterie,  ils  ont 
tout  subi.  Que  de  fois  je  te  disais  :  c'est  un  crime;  oui,  un  crime, 
ma  beauté,  de  façonner  avec  tant  de  peine  cette  chevelure,  qui 
s'arrange  d'elle-même  avec  tant  de  grâce  1  —  Mais  enfin  te  voilà 
chauve,  et  maintenant,  dans  ta  douleur,  tu  repousseras  le  miroir. 
C'est  qu'en  effet,  toi  seule  tu  es  la  coupable;  il  n'y  a  là  ni  enchantement 
ni  jalousie  d'une  femme  envieuse  de  ta  beauté;  c'est  toi-même,  im- 
prudente, qui  as  répandu  le  poison  sur  ta  tête.  Maintenant  la  Ger- 
manie t'enverra  des  cheveux  d'esclaves.  Une  nation  vaincue  se  char- 
gera de  ta  parure;  et  quand  on  t'appellera  encore  la  fdle  aux  beaux 
cheveux,  tu  penseras  en  toi-même  :  Ce  n'est  plus  ma  beauté  qu'on 
admire,  c'est  quelque  Sicambre  inconnue  qu'on  loue  en  moi.  Mal- 
heureux que  je  suis!  Eh!  que  dis-je!  la  voilà  qui  verse  des  larmes; 
de  ses  blanches  mains,  elle  cache  la  rougeur  de  son  front.  Oh!  par- 


REVUE   DE   PARIS.  229 

donne  et  calme-toi,  mon  enfant;  reprends  ta  beauté,  laisse  faire  ta 
jeunesse,  tes  beaux  cheveux  repousseront.  » 

Ainsi,  il  vivait  dans  toute  sorte  de  songes,  de  bonheurs  et  de  trans- 
ports. Comme  vous  le  voyez,  les  amours  n'arrêtaient  point  sa  poésie, 
ou  plutôt,  l'homme  heureux  !  les  amours  étaient  toute  sa  poésie,  et  il 
était  aussi  fier  de  son  titre  de  poète  que  de  son  titre  d'amoureux.  La 
poésie,  c'était  sa  gloire;  il  lui  avait  sacrifié  sans  peine  les  lauriers  pou- 
dreux du  dieu  de  la  guerre  et  l'éloquence  vénale  du  barreau.  Homère, 
Sophocle,  Ennius,  Varron,  Lucrèce,  Virgile,  Tibulle,  Gallus,  tels 
étaient  ses  dieux  et  ses  maîtres  ;  il  allait  çà  et  là  sans  cesse,  au  gré  de 
son  caprice  poétique,  du  grand  vers  au  petit  vers,  du  poème  badin  au 
poème  sérieux,  de  l'héroïde  à  l'élégie  amoureuse,  des  Métamorphoses 
à  VAri  d'aimer.  Il  avait  entrepris  de  célébrer,  dans  un  poème  de 
longue  haleine ,  la  guerre  des  géans;  il  avait  voulu,  lui  aussi,  entasser 
le  mont  Ossa  sur  le  mont  Pélion,  et,  se  disait-il,  ce  n'est  pas  la  force  qui 
lui  eût  manqué  (les  poètes  se  flattent  toujours);  mais  au  seul  titre  de 
son  poème,  la  Gigantomancie ,  sa  maîtresse,  effrayée,  lui  avait  fermé 
sa  porte.  Ovide  chassé  par  sa  maîtresse  épouvantée!  c'était  bien  plus 
que  si  !a  foudre  de  Jupiter  fût  tombée  sur  ce  géant  parfumé  !  Aussitôt 
il  revint  à  ses  badinages  et  à  ses  poésies  légères,  à  ses  chaudes  et 
peu  chastes  élégies,  et  de  nouveau,  cette  porte  fermée  lui  fut  ou- 
verte. Les  jeunes  Romaines  amoureuses  et  les  belles  courtisanes 
affranchies  reconnurent  leur  poète ,  et  lui  prêtèrent  une  oreille  atten- 
tive quand  il  chantait  ses  propres  espiègleries.  Son  second  livre  des 
Amours  fut  encore  mieux  reçu  que  le  premier,  car  il  était  encore 
plus  rempli  d'aventures  toutes  récentes,  et  les  plus  habiles  amou- 
reux de  Rome  trouvèrent  que  leur  poète  avait  fait  de  grands  pro- 
grès dans  son  art.  En  effet,  n'était-il  pas  parvenu  à  corrompre,  et 
par  de  belles  paroles  encore,  l'eunuque  Ragoas,  si  ardent  à  sur- 
veiller sa  maîtresse?  Ragoas  avait  frémi  de  se  voir  comparé  aux  déla- 
teurs, le  cou  chargé  d'étroites  chaînes.  Personne  cependant  ne  soup- 
çonnait que  Tibère  et  ses  délateurs  allaient  venir.  D'ailleurs,  Ovide 
avait  si  bien  fait  la  leçon  au  terrible  Ragoas!  Il  avait  vu  chargé  de 
fers  un  esclave  qui  avait  dénoncé  sa  maîtresse  et  causé  la  mort  de 
trois  personnes.  Il  n'y  a  pas  un  mari  qui  soit  content  qu'on  vienne  lui 
dire  en  tête-à-tète  :  Voire  femme  vous  (rompe!  S'il  aime  sa  femme,  c'est 
lui  causer  un  terrible  chagrin;  et  s'il  n'aime  pas  sa  femme,  c'est  lui 
ôter  inutilement  la  bonne  opinion  qu'il  a  de  lui-même.  Puis  il  déplore 
si  tendrement  le  malheur  de  ce  pauvre  eunuque  Bagoas,  qui  ne  peut 
plus  aimer,  pauvre  créature  humaine  qui  n'est  ni  un  homme  ni  une 


230  REVUE   DE  PARIS. 

femme;  et  de  Bagoas ,  il  reporte  les  yeux  sur  lui-même,  sur  lui,  l'amou- 
reux de  toutes  les  belles;  oui,  il  les  aime  toutes,  et  pour  toutes  sortes 
de  raisons  :  celle-ci  pour  son  regard  baissé  et  sa  joue  rougissante, 
celle-là  pour  sa  prunelle  qui  brûle  et  pour  ses  lèvres  qui  appellent  le 
baiser;  l'une  parce  qu'elle  préfère  aux  vers  d'Ovide  les  vers  de  Gallus, 
et  l'autre  parce  qu'elle  met  Ovide  avant  Properce;  celle-ci  chante 
comme  le  rossignol,  et  il  voudrait  se  blottir  sous  l'aile  du  rossignol; 
celle-là  fait  frémir  la  lyre  sous  ses  doigts,  et  il  voudrait  courber  la 
tête  sous  ces  doigts  inspirés.  Admirez  cette  Hébé  qui  danse!  Sa  pose 
est  amoureuse,  ses  bras  sont  déliés;  son  geste  écrit  dans  les  airs  ce 
mot  :  je  t'aime.  Tout  son  corps  se  balance  dans  un  frémissement  in- 
dicible. Comment  résister  à  celte  déesse?  Celle-ci  est  grande,  impo- 
sante et  Gère  :  il  l'adore;  cette  autre,  toute  mignonne,  se  perd  dans 
les  guirlandes  de  sa  couronne  :  peut-on  ne  pas  aimer  ce  galant  petit 
chef-d'œuvre?  Il  les  aime  sans  parure,  la  beauté  est  si  belle  de  sa 
propre  beauté!  Mais  aussi  il  les  aime  parées;  l'or,  les  étoffes  pré- 
cieuses, les  perles  et  les  diamans,  sont  faits  pour  la  femme.  Les  che- 
veux noirs,  oh!  qu'il  aime  les  cheveux  noirs!  Léda  était  brune;  et 
les  cheveux  blonds  !  l'Aurore  est  blonde  :  peut-on  ne  pas  aimer  l'Au- 
rore? La  quinzième  année  ne  lui  déplaît  pas,  la  vingtième  non  plus. 
Il  voudrait,  le  poète,  que  toutes  les  femmes  de  Rome  n'eussent  qu'une 
seule  tête  pour  l'embrasser.  Mais  aussi,  vous  pensez  bien  qu'avec  ces 
penchans  volages  il  avait  souvent  des  vengeances  et  des  trahisons  à 
subir. 

Plus  d'une  fois,  il  trouva  à  sa  place  un  beau  rival.  Sa  jalousie 
ainsi  éveillée  le  poussait  merveilleusement  à  deviner  toutes  ces  tra- 
hisons; et  alors,  malheur  à  la  jolie  perfide  !  Il  l'accablait  d'outrages, 
quand  il  ne  l'accablait  pas  de  coups.  Plus  d'une  fois,  à  la  fin  d'un 
souper,  Ovide  a  fait  semblant  de  dormir,  comme  faisait  Mécènes 
quand  l'empereur  Auguste  soupait  chez  la  femme  de  Mécènes.  Mais 
Ovide  dormait  avec  des  intentions  moins  charitables.  Les  yeux  fermés, 
il  voyait  toute  chose,  les  signes  fugitifs  que  la  perfide  faisait  à  son  rival, 
les  baisers  criminels  furtivement  échangés.  0  malheur!  D'autres  fois, 
il  se  vengeait  en  redoublant  de  tendresse  et  d'amour. 

Un  jour  mourut  le  perroquet  qu'Ovide  avait  donné  à  sa  maîtresse. 
Ce  bel  oiseau  venait  des  Indes  orientales,  et  il  fut  chanté  comme  fut 
chanté  le  moineau  de  Lesbie,  l'aimable  oiseau  jaseur.  Il  a  pris  sa 
place  dans  l'Elysée,  près  de  l'oiseau  de  Junon,  et  non  loin  du  Phénix 
immortel.  Sur  sa  tombe,  on  lit  ces  deux  vers  :  «  Oiseau,  l'amour  de 
sa  maîtresse,  il  ne  chantait  pas,  il  lui  parlait.  » 


REVUE    DE    PARIS.  231 

La  jeune  esclave  de  cette  belle  s'appelait  Cyparis.  Cyparis  était 
aussi  habile  que  Napé,  mais  plus  tendre.  A  force  de  voir  le  galant 
Ovide  à  la  toilette  de  sa  maîtresse,  son  cœur  se  prit  pour  Ovide. 
C'était  une  01  e  bien  élancée;  elle  était  née  à  Athènes;  elle  savait 
les  vers  de  Sapho  par  cœur,  et  elle  les  chantait  d'une  douce  voix, 
tout  en  parant  sa  maîtresse.  Ce  nouvel  amour  fut  accepté  avec  re- 
connaissance par  le  poète.  «  Par  les  dieux  immortels,  disait-il  à  sa 
maîtresse,  je  jure  que  jamais  je  n'ai  regardé  d'amour  Cyparis.  »  Mais 
cependant  il  disait  en  secret  à  Cyparis  :  «r  Ma  jolie  fille,  si  habile  à 
relever  de  blonds  cheveux,  et  qui  ne  devrais  parer  que  les  déesses, 
mon  éveillée  Cyparis,  le  trésor  de  ta  maîtresse,  et  mon  doux  trésor, 
prends  garde,  prends  garde!  un  œil  jaloux  nous  surveille.  Comment 
donc  a-t-elle  pu  savoir  que  je  t'aimais,  et  que  toi  tu  étais  à  moi,  mon 
amour?  Enfant,  prends  garde;  tu  te  troubles  au  moindre  coup-d'œil; 
je  t'ai  vue  rougir;  il  faut  encore  que  je  te  donne  une  leçon  de  pru- 
dence, et  je  te  la  donnerai  ce  soir.  Et  si  tu  refuses  de  me  revoir, 
moi,  ton  maître,  je  dirai  tout  à  ta  maîtresse.  Je  m'accuserai  moi- 
même  pour  te  faire  coupable.  Soupers,  baisers,  rendez-vous,  je  dirai 
tout,  excepté  tes  refus.  » 

Et  il  parlait  ainsi  à  Cyparis  le  plus  beau  langage  romain,  tout 
comme  s'il  eût  parlé  à  la  fille  de  l'empereur.  Quand  on  lui  disait: 
«Mais,  chevalier,  vous  aimez  donc  une  servante?»  il  vous  répon- 
dait que  devant  l'amour  toutes  les  femmes  sont  égales,  et  qu'il  ne 
reconnaissait  que  l'inégalité  de  la  beauté  et  de  la  jeunesse.  «  Achille 
n'a-t-il  pas  brûlé  pour  Briséis,  une  esclave?  »  Quelquefois,  fatigué 
de  ses  amours  vagabondes,  et  poussé  par  un  secret  pressenti- 
ment d'un  sombre  avenir,  que  nul  ne  pouvait  cependant  prévoir 
dans  ces  voluptés  présentes,  le  poète  demandait  merci  à  l'Amour  : 
«  Grâce  pour  moi,  dieu  ailé.  Epargne  une  victime  immolée;  ne  brûle 
pas  mon  cœur  de  plus  de  feux  qu'il  n'en  peut  contenir.  11  y  a  tant  de 
jeunes  cœurs  qui  n'aiment  pas  encore,  tant  de  filles  inseï  sibles,  tant  de 
garçons  amoureux!  Je  suis  déjà  un  vieux  soldat  de  l'Amour,  et  j'ai 
bien  gagné  quelques  jours  de  repos  après  tant  de  campagnes.  » 

Vaines  prières,  ou  plutôt,  il  eût  été  bien  malheureux  si  l'amour  l'eût 
exaucé,  et  s'il  eût  été  forcé  désormais  de  ne  plus  aimer  qu'une  seule 
femme;  car  c'était  là  une  de  ses  opinions  les  mieux  enracinées  qu'on 
pouvait  aimer  très  sincèrement  plusieurs  femmes  à  la  fois.  Justement, 
en  ce  temps-là,  il  avait  deux  maîtresses,  et  encore  aurait  il  eu  bien 
delà  peine  à  vous  dire  laquelle  des  deux  était  la  plus  aimée.  Seule- 
ment, si  la  première  était  plus  belle  que  la  seconde,  en  revanche  la 


232  REVUE   DE   PARIS. 

seconde  était  plus  tendre.  Dans  ces  instans  de  délire,  il  s'écriait,  ivre 
de  joie  :  «  Je  veux  blanchir  sous  la  bannière  de  Vénus.  Qu'on  écrive 
sur  mon  tombeau  :  //  est  mort  comme  il  a  vécu.  » 

Pauvre  homme!  s'il  avait  pu  deviner  comment  il  devait  mourir! 
s'il  avait  su  quels  bords  lointains  l'attendaient  !  lui  qui  ne  pouvait  pas 
permettre  à  sa  maîtresse  le  plus  petit  voyage,  même  d'aller  à  Baies! 
Il  dévouait  aux  dieux  infernaux  le  premier  navigateur;  il  tremblait 
si  fort  pour  cette  pauvre  jeune  femme,  exposée  vingt-quatre  heures 
aux  vaguesd'azur  de  la  plus  belle  et  de  la  plus  douce  mer  du  monde 
romain  !  Il  invoquait  à  la  fois  le  Zéphyre  et  l'Eurus.  «  Tes  petits 
pieds,  disait-il  à  son  amante,  ne  sont  faits  que  pour  effleurer  les 
gazons  des  bocages.  Que  vas-tu  faire,  si  le  vent  soulève  ton  vaisseau 
jusqu'aux  astres  ?  Heureuse  la  beauté  de  vingt  ans  qui  reste  couchée 
sur  son  lit  de  pourpre,  qui  s'endort  en  lisant  un  livre  nouveau,  et 
qui  se  réveille  en  promenant  ses  doigts  légers  sur  les  cordes  de  la 
lyre!  Pars  donc,  puisqu'il  le  faut,  pars,  mais  pense  à  moi  ;  et  moi, 
tu  me  trouveras  le  premier  sur  le  rivage,  te  tendant  les  bras.  Le 
gazon  mouillé  d'écume  sera  notre  table,  et,  le  verre  à  la  main,  tu 
me  diras  tes  périls.  » 

Quelle  poésie  heureuse,  et  qu'il  était  loin  de  penser  alors  aux 
orages,  au  ciel  noir,  à  la  misère,  à  l'isolement  du  Pont-Euxin!  En 
effet,  elle  est  revenue,  l'infldèle.  Qu'allait-elle  donc  faire  à  Baies? 
moins  que  rien.  Elle  est  revenue  plus  jeune  et  plus  fraîche  encore 
qu'elle  n'était  partie. Ovide  fut,  comme  il  l'avait  dit,  le  premier  à  la 
revoir,  et  il  célébra  sa  gloire  comme  un  vieux  soldat  de  l'Amour. 
Amour,  et  toi  Isis,  protège  la  maîtresse  d'Ovide,  car  la  maîtresse 
d'Ovide  n'est  pas  revenue  de  Baies  comme  elle  était  partie.  Elle  est 
mère!  et  comment  le  dire?  Elle  a  pensé  se  tuer  elle-même  en  tuant 
son  enfant;  mais  l'amour  l'a  sauvée.  Et  cependant,  Ilythie,  protec- 
trice des  jeunes  époux,  veille  sur  cette  pauvre  femme,  et  prends 
garde  à  un  second  attentat!  Quel  malheur,  en  effet,  et  quel  crime! 
Il  n'était  que  trop  commun  parmi  ces  femmes  vouées  à  l'amour.  Mais 
cependant  Ovide  est  un  peu  indigné.  Quoi  donc!  une  mère  tuer  son 
enfant  qui  n'est  pas  né  !  Pourquoi  dépouiller  avant  le  temps  la  vigne 
féconde  de  sa  grappe?  Pourquoi,  d'une  main  cruelle,  arracher  le 
fruit  avant  qu'il  soit  mûr?  Crime  inconnu  aux  tigresses  de  l'Arménie! 
Et  ce  qui  est  horrible  à  penser,  ce  crime  horrible,  c'était  un  affreux 
artifice  trop  en  usage  parmi  les  grandes  coquettes  de  Borne,  qui 
croyaient  sauver  ainsi,  non  pas  leur  bonne  renommée,  mais  seule- 
ment leur  beauté.  0 comble  d'horreur!  Et  avec  quelle  cruelle  indif- 


REVUE  DE   PARIS.  233 

férence  cet  élégant  Ovide  parle-t-il  de  ce  crime  odieux!  Tristes 
amours  qui  se  changeaient  si  souvent  en  crimes!  Cette  fois,  cepen- 
dant, il  paraît  que  la  dame  fut  touchée  des  plaintes  de  son  amant, 
et  qu'elle  permit  à  son  enfant  de  vivre.  Ovide,  pour  reconnaître  tant 
de  bonté ,  lui  envoya  un  anneau  d'or.  «  Oh  !  que  ne  suis-je  cet  an- 
neau ,  quand  il  sera  au  doigt  de  ma  maîtresse  ,  et  quand  elle  mettra 
sa  main  dans  son  beau  sein,  et  quand  elle  mouillera  l'anneau  de  sa 
douce  salive  pour  cacheter  une  lettre!  » 

En  même  temps,  il  invite  sa  belle  à  sa  maison  des  champs,  à  Sul- 
mone,  le  troisième  canton  du  territoire  des  Pétigniens,  petit  village, 
mais  salubre,  sol  vigoureux,  herbe  épaisse,  chaud  soleil,  ombrages 
frais.  «  Le  pays  porte  plus  de  blé  que  de  raisin;  il  n'y  manque  que 
ma  maîtresse;  elle  est  la  fleur  des  champs;  elle  est  mon  aurore,  elle 
est  ma  fraîcheur,  elle  est  la  naïade  de  mon  ruisseau  qui  murmure, 
elle  est  mon  étoile  qui  scintille.  Allons  !  ma  belle ,  monte  dans  ton 
char,  saisis  toi-même  les  rênes  de  tes  chevaux,  et,  devant  toi,  que 
les  montagnes  soient  aplanies,  que  les  vallons  soient  comblés  !  »  Cette 
fois  la  petite  maison  de  Sulmone  attendit  vainement  sa  souveraine. 
Ovide,  enfant  gâté,  se  plaignit  amèrement  de  tant  d'oubli.  «  Femme 
orgueilleuse  de  ta  beauté,  et  que  perdra  ta  beauté!  Ton  miroir  est 
ton  flatteur  assidu ,  et  voilà  pourquoi  tu  me  traites  en  esclave.  Ton 
caprice  est  la  loi  souveraine.  Mon  humble  maison  te  paraît  trop  petite. 
Ingrate!  ton  orgueil  te  fera  perdre  mon  amour.  Sois-en  sûre,  les 
plus  belles  Romaines  se  disputeront  à  qui  aura  ta  place  dans  mon 
cœur;  mes  amis  s'empresseront  de  me  rappeler  au  soin  de  ma  gloire. 
Hier  encore,  mon  ami  Lucius  m'invitait  à  chausser  le  cothurne,  et 
je  l'aurais  fait  ainsi,  mais  l'Amour  se  prit  à  rire.  Adieu  donc.  Je  ne 
quitte  pas  la  poésie,  mais  toi,  je  te  quitte  pour  la  femme  de  mon 
voisin.  » 

Il  paraîtrait  que  cet  excellent  voisin  était  digne  sous  tous  les  rap- 
ports du  sacrifice  que  lui  faisait  notre  poète.  C'était  un  véritable 
mari  débonnaire,  si  débonnaire  en  effet  qu'Ovide  le  supplie  de  sur- 
veiller sa  femme,  «  sinon  pour  toi ,  dit-il ,  du  moins  pour  moi.  Nargue 
des  plaisirs  faciles!  que  peut-on  faire  d'un  mari  qui  n'est  pas  jaloux? 
Corinne,  ma  première  maîtresse,  le  savait  fort  bien,  que  l'obstacle 
est  l'assaisonnement  de  l'amour;  et  que  de  fois,  la  coquette,  a-t-elle 
fait  semblant  d'avoir  mal  à  la  tête  pour  m'éconduire!  que  de  fois,  la 
menteuse ,  m'a-t-elle  accusé  de  crimes  imaginaires  !  et  que  de  fois 
aussi,  la  coupable,  m'a-t-elle  convaincu  de  son  innocence!  Et  alors 
c'étaient  des  baisers,  c'étaient  des  cris  de  joie,  c'étaient  des  élans 


234  REVUE   DE   PARIS. 

d'amour  !  Faites  comme  elle ,  mon  cher  voisin ,  soyez  vigilant,  soyez 
attentif;  défendez  votre  femme;  fermez  votre  porte;  laissez-moi 
passer  de  froides  nuits  dans  la  rue.  Jupiter  n'a  tant  aimé  Danaé  que 
parce  qu'elle  était  enfermée  dans  une  tour.  Laissez  les  bonnes  gens, 
qui  veulent  que  la  vie  et  l'amour  soient  pour  eux  une  route  sablée 
et  tout  unie,  se  contenter  des  fruits  cueillis  à  leur  arbre,  et  de  l'eau 
puisée  à  leur  fontaine.  Moi,  j'aime  le  fruit  d'or  gardé  par  le  dragon 
qu'il  faut  combattre.  Donc,  faites-vous  dragon,  mon  voisin;  soyez 
le  dragon  de  la  vertu  de  votre  femme.  Réveillez  vos  esclaves;  veillez 
la  nuit ,  veillez  le  jour;  détachez  vos  chiens  terribles;  appelez  à  votre 
secours  toutes  les  ruses  des  maris  trompés  ;  luttons  ensemble ,  dé- 
fendez-vous ;  véritablement,  je  n'aimerai  votre  femme  comme  il  faut 
l'aimer,  que  lorsqu'il  sera  impossible  de  l'aborder  sans  vous  passer 
sur  le  corps.  » 

C'est  ainsi  qu'à  toutes  ces  insultes  conjugales  il  ajoutait  l'ironie. 
Le  jeune  César,  à  dix-huit  ans,  et  avant  qu'il  aspirât  à  la  domination 
universelle,  n'avait  pas  poussé  plus  loin  l'effronterie  amoureuse. 
Autant  les  femmes  aimaient  cet  injurieux  poète,  dont  l'amour  les 
rendait  la  fable  et  l'envie  de  la  ville ,  autant  les  maris  s'enfuyaient  à 
son  aspect.  Il  était  la  terreur  du  toit  conjugal,  la  désolation  du  foyer 
domestique;  il  était  si  habile  à  tendre  toutes  sortes  d'embûches ,  à 
préparer  toutes  sortes  de  ruses,  à  jouer  aux  pauvres  maris  les  plus 
mauvais  tours  ! 

Ce  n'est  pas  que  souvent,  au  plus  fort  même  de  ses  folies,  il  ne 
fût  saisi  des  remords  de  sa  poésie  perdue.  Dans  ces  intervalles 
trop  rares,  il  allait  se  promener  en  silence  dans  une  antique  forêt, 
restée  vierge  depuis  des  siècles,  la  forêt  toute  remplie  de  mur- 
mures où  s'était  cachée  la  poésie  romaine,  l'Egérie  sacrée  que 
devaient  évoquer  Lucrèce  et  Virgile.  Sombre  forêt,  dans  tes  frais 
sentiers,  Ovide  cherchait  sa  Muse.  Au  détour  d'une  allée,  il  ren- 
contra l'Élégie  aux  cheveux  odorans  et  relevés  sur  la  tête,  Muse 
décente  parée  d'une  longue  robe  d'un  tissu  diaphane.  Par  une  allée 
opposée,  il  vit  avancer  la  sévère  Tragédie,  tenant  à  la  main  le  sceptre 
des  rois,  et  chaussée  du  cothurne  lydien.  «Mon  poète,  lui  dit-elle, 
jusques  à.quand  dureront  vos  amours?  Il  n'est  bruit  que  de  vos  fo- 
lies dans  les  festins  licencieux  et  dans  les  carrefours;  vous  êtes,  sans 
le  savoir,  la  fable  de  toute  la  ville,  quand  vous  racontez  sans  rougir 
vos  exploits  nocturnes.  Allons  donc!  il  est  temps;  le  temps  de  la 
réforme  est  venu.  C'est  l'heure  d'être  sérieux,  mon  poète.  Obéis  aux 
impulsions  du  thyrse.  Ces  petits  vers  perdent  ton  esprit.  Invoque  une 


REVUE  DE   PARIS.  235 

muse  plus  grave.  C'est  assez  chanter  les  belles;  viens  à  moi.  Je  m'ap- 
pelle la  tragédie  romaine.  »  Disant  ces  mots,  elle  secouait  fièrement 
sa  crinière  de  lion.  Mais  l'Élégie,  agitant  avec  un  sourire  sa  branche  de 
myrte  :  «  Pourquoi  donc,  orgueilleuse,  dit-elle  à  la  Tragédie,  vouloir 
ainsi  t'emparer  du  poète  qui  m'appartient?  tu  fais  peur,  moi ,  je  fais 
sourire;  tu  habites  un  palais  de  marbre,  moi ,  je  dors  sous  un  chaume 
modeste.  Vénus ,  la  mère  des  Amours  ,  se  plaît  à  mes  douces  chan- 
sons ;  le  cœur  que  tu  épouvantes  ne  résiste  pas  à  ma  douce  influence; 
j'ai  pour  élèves  les  plus  belles  filles  de  Rome;  je  leur  apprends  à 
tromper  leurs  jaloux,  leurs  gardiens,  la  serrure  d'une  porte  fermée; 
à  sortir  furtivement  de  leur  lit,  légèrement  vêtues,  et  à  s'avancer  à 
pas  sourds  dans  les  ténèbres  de  la  nuit.  —  Oui,  je  suis  l'Élégie,  et 
mon  doux  murmure  est  plus  écouté  que  ta  voix  tonnante.  D'une  main 
douce  et  blanche ,  je  frappe  aux  portes  les  plus  rebelles ,  etces  portes 
me  sont  ouvertes.  Je  me  glisse  dans  le  sein  des  jeunes  servantes, 
jusqu'à  ce  que  leurs  belles  maîtresses  aient  envie  de  me  lire.  Mais, 
tiens ,  j'en  fais  juge  Ovide  lui-même;  ce  plaidoyer  n'a  que  trop  duré. 
Qu'Ovide  choisisse  entre  nous.  »  — Ainsi  elles  parlèrent ,  et  le  poète, 
placé  entre  ces  deux  muses  rivales,  se  conduisit  comme  s'il  eût  eu  le 
choix  entre  deux  belles  dames  de  la  rue  Appia  :  il  les  prit  toutes  les 
deux.  Seulement  il  demanda  à  la  Tragédie  encore  un  peu  de  répit 
avant  de  quitter  l'Élégie.  Hâtez-vous  donc  de  venir  à  lui ,  ses  amours 
à  venir. 

Le  lendemain ,  à  peine  de  retour  de  la  forêt  sacrée,  il  était  retourné 
à  ses  folies.  C'était  un  jour  de  fête  et  de  spectacles.  Il  avait  pris  sa 
place  au  cirque,  sur  les  gradins  des  chevaliers ,  et  il  contait  ses  peines 
à  une  beauté  nouvelle  :  «  Ne  va  pas  croire,  lui  disait-il ,  que  je  vienne 
ici  par  l'intérêt  que  je  prends  à  des  coursiers  fameux.  Non,  j'y  viens 
pour  causer  avec  toi,  pour  être  assis  à  tes  côtés,  pour  te  parler  de 
mon  amour.  Ce  que  nous  regardons ,  toi ,  c'est  la  course  ;  moi ,  c'est, 
loi.  Que  chacun  de  nous  jouisse  à  l'aise  du  spectacle  qui  lui  est  cher. 
Trop  heureux  celui  que  tu  favorises  d'un  regard!  Oh  !  s'il  ne  fallait 
qu'entrer  dans  la  lice!  Veux-tu  que  je  lance  mes  chevaux  dans  la  car- 
rière? Mais  non,  à  peine  permets-tu  que  je  t'adresse  la  parole,  et  tu 
fuirais  loin  de  moi,  si  nous  n'étions  retenus  sur  les  gradins  par  les 
lois  du  cirque.  Vous,  chevaliers,  qui  êtes  assis  à  la  droite  de  ma 
dame ,  prenez  garde ,  vous  êtes  trop  près  d'elle ,  vous  la  gênez  ;  vous, 
chevaliers,  qui  êtes  placés  derrière  elle,  n'étendez  pas  ainsi  vos 
jambes,  et  craignez  de  blesser  de  votre  genou  cette  blanche  épaule. 
Voulez-vous,  cependant,  mon  amie,  par  cette  grande  chaleur,  que 


23G  REVUE  DE  PARIS. 

cette  tablette  vous  serve  d'éventail?  Hélas  !  déjà  la  poussière  couvre 
la  blancheur  de  votre  robe  ;  mais ,  silence  !  voici  venir  le  cortège,  les 
jeux  commencent.  D'abord  apparaît]  la  Victoire.  Sois-moi  propice , 
déesse  ailée,  et  fais  triompher  mon  amour.  Voici  Neptune  ;  applau- 
dissez ,  matelots  ;  moi ,  je  hais  la  mer,  et  je  n'aime  que  la  terre  et  ses 
fleurs.  Toi ,  soldat ,  applaudis  au  dieu  Mars;  moi ,  je  hais  les  combats, 
et  je  n'aime  que  l'Amour.  Voici  Phébus,  le  dieu  des  augures;  Phébé, 
la  déesse  des  chasseurs.  Minerve!  tous  les  amis  des  arts  te  saluent. 
Cérès  et  Bacchus  font  battre  des  mains  aux  laboureurs;  Pollux 
exauce  les  gladiateurs ,  Castor  les  cavaliers  :  moi,  je  suis  ton  esclave, 
charmante  Vénus.  Vous,  cependant,  mon  amour,  appuyez  vos  jolis 
pieds  sur  ces  barreaux.  —  Déjà  la  carrière  est  libre ,  les  grands  jeux 
vont  commencer;  les  quadriges  se  sont  élancés  du  même  bond  dans 
la  carrière.  Eh  !  ma  belle,  j'ai  déjà  deviné  à  quel  parti  tu  t'intéresses; 
les  chevaux  eux-mêmes  l'ont  deviné.  Malheur  à  ton  parti  s'il  était 
vaincu  !  Malheur,  si  tes  vœux  étaient  inutiles  !  Misérable  cocher,  serre 
donc  les  rênes,  et  prends  à  gauche!  Par  Jupiter!  nous  avons  parié 
pour  un  maladroit!  Allons,  qu'on  rappelle  cet  homme.  Romains, 
donnez-lui  le  signal  du  retour  ;  agitez  vos  robes  blanches.  Et  toi,  ma 
belle  voisine,  crains  qu'on  ne  dérange  ta  belle  chevelure  ;  cache  ta 
jolie  tête  bien  peignée  sous  mon  manteau.  Cependant  la  lice  est  ou- 
verte une  seconde  fois.  Les  rivaux,  que  distinguent  leurs  couleurs, 
lancent  leurs  chevaux  à  toute  bride.  Cette  fois,  au  moins ,  soyez  vain- 
queurs, coursiers  que  protège  ma  dame.  En  effet,  ils  dévorent  l'es- 
pace, ils  arrivent,  ils  touchent  le  but.  Ils  sont  remplis  les  vœux  de 
ma  belle ,  et  les  miens ,  pas  encore.  Mais  enGn  je  la  vois  me  sourire. 
0  ma  belle!  un  doux  sourire  de  toi;  c'est  assez  pour  ce  moment,  tu 
me  donneras  le  reste  plus  tard.  » 

Huit  jours  après,  celle-là  aussi,  elle  avait  trahi  la  foi  jurée  :  elle 
avait  passé  du  poète  à  un  vainqueur  du  cirque.  «  Elle  avait  ce- 
pendant juré  par  sa  longue  chevelure,  par  ses  joues  de  lis  et  de 
rose,  et  sa  chevelure  est  aussi  longue  qu'hier,  et  les  roses  de  ses 
joues  se  mêlent  encore  aux  lis  !  Elle  avait  juré  par  son  pied  mignon  , 
et  son  pied  est  encore  le  même,  petit  pied  adorable!  Elle  avait  juré 
par  sa  taille  noble  et  gracieuse;  c'est  toujours  la  même  noblesse  et  la 
même  grâce.  Et  ses  yeux  donc,  ces  deux  étoiles  parjures  et  si  bril- 
lantes! C'est  ainsi  que  les  dieux  sont  les  complices  de  la  volage.  Elle 
jurait  par  ses  yeux  et  les  miens,  et  mes  yeux  seuls  ont  versé  des 
pleurs.  Ovide  a  été  puni  du  crime  de  sa  maîtresse.  Est-ce  là  ,  dieux 
i.ln  ciel,  ce  que  vous  appelez  être  justes?  Non,  il  n'y  a  pas  de  dieux 


REVUE   DE   PARIS.  237 

dans  le  ciel  ;  c'est  un  vain  nom ,  c'est  un  épouvantail  inutile,  ou  bien 
il  n'y  a  de  dieux  que  pour  les  belles  et  les  volages.  Jupiter  lance  sa 
foudre  sur  les  bois  sacrés,  il  épargne  les  amans  infidèles  :  les  dieux, 
ont  des  yeux  comme  les  simples  mortels,  et,  comme  eux,  les  dieux 
ont  un  cœur.  »  Cela  dit,  Ovide  fait  la  cour  à  la  femme  d'un  autre 
voisin  ;  mais  ce  voisin-là  ne  ressemblait  pas  au  voisin  de  tout  à  l'heure, 
qu'il  fallait  tirer  de  son  insouciance  et  de  son  sommeil.  Le  nouveau 
voisin  était  rude,  vigilant,  farouche;  il  se  défendait  à  outrance  contre 
l'adultère  qui  assiégeait  sa  porte  ;  plus  d'une  fois  les  ruses  de  notre 
amant  furent  déjouées.  Il  s'écriait  dans  sa  fureur  :  «  Maudit  gardien! 
le  véritable  gardien  d'une  femme ,  c'est  sa  vertu  :  tu  gardes  le  corps; 
mais  l'ame  est  infidèle.  As-tu  vu  souvent  un  coursier  prendre  la  fuite 
et  courir  comme  le  vent?  mais  dès  qu'il  sent  flotter  les  rênes  sur  son 
cou,  il  s'arrête  :  telle  est  l'image  d'une  femme  surveillée  de  trop  près; 
d'ailleurs,  s'offenser  des  amours  de  sa  femme,  c'est  connaître  bien 
peu  son  siècle  et  cette  ville  de  Rome.  Romulus  et  son  frère  Remus 
eux-mêmes  ne  sont  pas  nés  sans  crime.  N'étaient-ils  pas  les  fils  de 
Mars  et  d'Ilia?  D'ailleurs,  pourquoi  prendre  une  femme  si  belle,  si 
tu  la  voulais  vertueuse?  vertu  et  beauté  ne  vont  jamais  de  compa- 
gnie. Sais-tu  bien  ce  que  j'ai  rêvé  l'autre  jour?  Je  rêvais  que  j'étais 
couché  sous  un  chêne  touffu,  au  bord  d'un  limpide  ruisseau,  sur  un 
épais  gazon.  La  chaleur  était  grande  autour  de  moi.  Tout  à  coup  ar- 
rive près  de  moi  une  blanche  génisse,  plus  blanche  que  le  lait  de  ses 
mamelles.  Auprès  d'elle  marchait  un  taureau ,  son  mari.  En  même 
temps,  une  corneille  s'abattant  sur  la  blanche  génisse,  en  arracha  à 
trois  reprises  une  blanche  toison.  En  vain  la  génisse  veut  résister; 
elle  fuit  sans  même  attendre  son  taureau.  Quel  est  le  sens  de  mon 
songe?  Le  devin  me  l'a  dit  :  la  chaleur,  c'est  l'amour;  la  génisse, 
c'est  ma  maîtresse  ;  toi,  tu  étais  le  taureau  ;  et  moi,  j'étais  la  cor- 
neille qui  s'abat  sur  le  cœur  de  sa  maîtresse.  »  Ce  nouveau  mari , 
qui  croyait  aux  songes ,  résolut  de  ne  pas  attendre  la  corneille;  il 
enleva  sa  propre  femme,  et  Ovide  se  mit  à  les  suivre.  Mais,  dans 
la  nuit,  le  fleuve  avait  grossi;  il  n'y  avait  ni  pont,  ni  barque,  ni  ra- 
meur, ni  câble  attaché  d'une  rive  à  l'autre  rive.  Le  fleuve,  grossi 
par  la  fonte  des  neiges ,  se  précipitait  avec  rage  dans  son  lit  bour- 
beux, et  le  malheureux  Ovide,  après  avoir  tant  couru  la  nuit  et  le 
jour,  se  voyait  arrêté  sur  cette  rive  funeste.  Et  pourtant,  se  disait- 
il  à  lui-même ,  eux  aussi  ont  brûlé  comme  les  hommes  du  feu  de 
l'amour  :  le  fleuve  Inachus  fut  amoureux  de  Mélie,  le  Xanthe  de 
Néera,  l'Alphée  d'une  vierge  d'Arcadie;  le  Nil  aux  sept  embou- 

TOME    XLVN1.       DÉCEMBRE.  17 


238  REVUE   DE    PARIS. 

chures  fut  amoureux  d'Evadné,  fille  d'Asope.  Quels  sont  tes  amours, 
fleuve  insensible?  Mais  pendant  qu'il  parle,  ses  flots  vont  grandis- 
sant toujours.  Ah!  c'est  un  fleuve  obscur,  un  fleuve  parasite,  un 
fleuve  bourbeux  :  puisse-t-il  n'avoir  que  des  étés  brûlans  et  des 
hivers  sans  neige  et  sans  pluie  ! 

Son  imprécation  ainsi  faite,  Ovide  se  jeta  à  la  nage  et  franchit 
cette  barrière  insurmontable.  Il  arriva  auprès  de  cette  belle  fugitive 
et  trompa  le  mari  :  c'est  Léandre  qui  a  passé  la  mer  pour  aller  jusqu'à 
la  belle  Héro.  Mais  hélas  !  cette  fois,  comment  vous  dire  cette  nou- 
velle infortune?  il  n'y  a  que  la  muse  latine,  cette  muse  qui  brave 
l'honnêteté,  pour  vous  raconter  cette  triste  aventure.  Ovide,  sans 
vergogne,  a  consacré  toute  une  élégie  à  cette  froide  nuit  qui  trompa 
ses  amours.  Nuit  perfide!  nuit  profane!  en  vain  la  pauvre  femme 
entourait  le  cou  de  son  amant  de  ses  deux  bras  d'ivoire  ;  en  vain  elle 
l'appelait  des  noms  les  plus  tendres  :  elle  ne  tenait  dans  ses  bras 
qu'un  marbre  glacé.  Était-ce  un  homme,  était-ce  une  ombre?  Quelle 
honte  pour  toi,  pauvre  Ovide!  Il  avait  tant  poursuivi  cette  belle,  il 
s'était  promis  tant  de  bonheur  et  d'amour!  Mais  hélas!  hélas!  il 
n'obtint  qu'un  regard  méprisant;  elle  s'enfuit  nu-pieds  loin  de  son  lit 
méprisé;  et,  pour  dissimuler  sa  rougeur,  elle  demanda  à  ses  femmes 
de  l'eau  fraîche.  Ovide  resta  anéanti.  Quoi  d'étonnant  après  cette 
aventure  qu'il  ait  rencontré  un  rival  plus  heureux?  —  La  vindicative 
beauté  passa  donc  tout  d'un  coup  de  cet  amant  à  un  autre  amant. 
Celui-là  était  plus  riche  et  plus  jeune  qu'Ovide;  il  avait  moins  de  génie, 
il  est  vrai,  et  il  faisait  de  moins  beaux  livres,  mais  qu'importe  !  c'était 
un  chevalier  qui  s'était  battu  vaillamment  coiitre  les  Barbares;  et  ce 
n'est  pas  sans  étonnemcnt  que  vous  voyez  le  poète  se  plaindre  avec 
amertume  de  voir  le  front  qui  porte  le  casque  couvert  de  baisers,  de 
voir  une  femme  se  presser  à  côté  de  cette  épée  formidable,  de  voir 
cette  blanche  main  presser  amoureusement  cette  main  sanglante.  A 
cette  colère  d'Ovide  contre  les  fronts  circulaires,  toutes  nos  idées 
sur  la  gloire  militaire  et  sur  l'alliance  anacréontique  de  Mars  et  de 
Vénus,  du  courage  et  de  la  beauté,  sont  tout-à-fait  bouleversées. 
Le  poète  reproche  à  sa  maîtresse  cet  amant  soldat,  comme  si  cet 
amant  était  un  portefaix.  «  Compte,  lui  dit-il,  ses  cicatrices  signes 
hideux  de  longs  combats  :  c'est  au  prix  de  son  sang  qu'il  a  gagné 
cette  gloire.  Et  moi,  cependant,  prêtre  innocent  d'Apollon  et  des 
Muses ,  je  pleure  en  vain  sur  le  seuil  de  ta  porte  fermée  pour  moi. 
Ainsi  donc,  la  gloire  des  armes  l'emporte  sur  la  gloire  des  lettres! 
Il  faudra  que  désormais  le  poète  se  fasse  soldat,  et  troque  la  lyre 


REVUE   DE   PARIS.  239 

contre  le  glaive.  Hélas!  que  dis-je?  on  ne  pleure  même  plus  sur 
la  mort  des  poètes.  Hier  Tibulle  est  mort  :  qui  le  sait  et  qui  l'a  dit? 
son  corps  est  étendu  sur  le  bûcher  fatal,  et  déjà  le  monde  l'oublie. 
Amère  ironie!  nous  autres  poètes  on  nous  appelle  les  favoris  des 
dieux.  Pauvres  dieux  que  nous  sommes,  et  que  la  mort  attend  comme 
l'oubli!  Vertu,  richesse,  honneur,  beauté,  sont  la  proie  de  la  mort. 
Tibulle  n'est  plus  qu'un  cadavre,  et  de  ce  grand  renom  à  peine 
restera-t-il  un  peu  de  cendre  pour  remplir  l'urne  des  morts.  —  Poète 
sacré,  ta  mère  t'a  pleuré,  ta  sœur  t'a  pleuré;  Némésis  et  Délie,  tes 
deux  muses,  ont  arraché  leurs  beaux  cheveux,  malgré  ta  défense 
formelle.  Calvus  lui-même,  autrefois  ton  ami,  plus  tard  ton  rival, 
t'a  rendu  de  funèbres  hommages  ;  au-devant  de  ton  ombre,  et  pour 
t'ouvrir  les  Champs-Elysées,  viendra  Gallus  et  le  jeune  et  savant 
Catulle,  morts  avant  toi.  » 

Ce  Tibulle,  qu'Horace  appelait  le  juge  indulgent  de  ses  vers, 
était  mort  d'ennui  et  presque  ruiné  durant  l'anniversaire  des  fêtes 
de  Cérès.  C'était  un  jour  bien  choisi  pour  la  mort  d'un  poète  amou- 
reux. Chaque  année,  à  pareil  anniversaire,  les  dames  romaines  cé- 
lébraient entre  elles  les  fêtes  de  la  déesse,  et  malheur  à  l'importun 
qui  eût  voulu  profaner  les  sacrés  mystères!  A  ce  propos,  Ovide, 
séparé  de  sa  maîtresse,  se  plaint  de  cette  séparation  à  la  déesse; 
elle  n'a  pas  toujours  eu  tant  de  cruauté;  elle  a  aimé  sur  le  mont  Ida 
le  jeune  Iasus,  et  pourtant  la  voilà  qui  sépare  les  amans  les  plus  épris. 

Tel  est  le  récit,  aussi  chaste  que  j'ai  pu  le  faire,  des  amours 
d'Ovide.  Fugitives  passions  d'un  cœur  inconstant,  d'un  esprit  vo- 
lage, d'un  poète  charmant  et  licencieux.  Amours  sans  nombre ,  rem- 
plis d'embûches  ,  de  détours,  d'espérances,  d'espionnages,  de  dé- 
faites, de  découragemens  mortels.  Il  a  fallu  au  poète  bien  de  l'esprit 
et  bien  peu  de  cœur  pour  suffire  ainsi  à  toutes  ces  bonnes  fortunes, 
qui  étaient  la  grande  occupation  de  la  Rome  impériale.  Plus  d'une 
fois  déjà,  même  dans  ses  livres  les  plus  brûlans,  vous  avez  décou- 
vert l'ennui  caché  parmi  ces  joies,  le  serpent  sous  ces  fleurs.  On  lui 
rendait  bien  tous  les  maux  qu'il  faisait  souffrir.  S'il  était  inconstant, 
elles  étaient  légères;  s'il  était  trompeur,  elles  étaient  perfides.  Le 
poète  n'est  pas  aimé  parce  qu'il  est  un  poète;  il  est  aimé,  quand  il 
est  jeune  et  beau,  par  hasard,  et  non-*cu!ement  parce  qu'il  est 
jeune  et  beau,  mais  aussi,  et  plus  d'une  fois,  parce  qu'il  est  riche. 
Il  y  eut  même  des  femmes  qui  acceptèrent  l'amour  d'Ovide  comme 
un  piédestal  de  leur  beauté  :  ainsi  accompagnées  de  cette  gloire 
poétique,  elles  plaisaient  au  peuple,  et  les  amans  volaient  sur  leurs 

17. 


24.0  REVUE   DE   PARIS. 

traces.  Ovide  ne  l'ignorait  pas;  il  savait  aussi  que  plus  d'une  fois  les 
belles  dames  se  paraient  de  son  esprit  et  de  ses  vers,  et  que  plus 
d'une  lui  disait  :  Je  t'aime ,  parce  qu'il  allait  redire  à  tous  :  «  Elle  m'a 
dit  je  t'aime.  »  Que  de  fois  aussi  a-t-il  mis  les  galans  sur  la  trace  d'une 
beauté  ignorée!  que  de  fois  il  a  mis  à  la  mode  une  petite  fllle  sans 
nom ,  son  élève  hier  et  demain  son  maître  !  Son  génie  poétique  a  fait 
plus  d'une  courtisane  d'une  ingénue,  et  celles  qu'il  aimait  le  plus,  à 
force  de  les  louer,  il  les  a  perdues.  Il  revint  donc  à  sa  femme  et  à  la 
poésie  sérieuse,  fatigué  des  amours. 

Sa  femme  était  alors  chez  son  père,  dans  le  pays  des  Falisques. 
On  célébrait  les  fêtes  de  Junon  ;  et  quand  Ovide  arriva,  on  lui  dit  que 
sa  femme  était  dans  le  bois  consacré  à  la  déesse.  C'est  une  forêt 
sombre  ;  au  milieu  de  la  forêt  est  un  autel  de  pierres,  sur  lequel  on 
immole  une  génisse.  Aux  premiers  accens  de  la  trompette,  le  cor- 
tège sacré  pénètre  dans  la  forêt  par  des  chemins  tapissés,  et  pous- 
sant devant  lui,  aux  grands  applaudissemens  du  peuple,  un  trou- 
peau de  victimes,  de  jeunes  veaux,  des  béliers,  des  taureaux,  et 
l'humble  porc;  la  chèvre  seule  est  absente  :  elle  est  odieuse  à  Junon, 
pour  avoir  trahi  sa  fuite.  Sur  le  passage  de  la  déesse,  déjeunes  filles 
jettent  des  tapis  magnifiques;  l'or  et  les  pierreries  brillent  dans  les 
cheveux  des  jeunes  filles;  une  robe  brodée  descend  jusqu'à  leurs 
pieds,  où.  l'or  étincelle,  à  la  manière  des  Grecs  leurs  pères.  Elles 
marchent  vêtues  de  blanc,  et  portent  sur  leurs  têtes  les  objets  du 
culte  confiés  à  leurs  soins;  les  peuples  sont  dans  le  silence  pendant 
que  passe  le  brillant  cortège;  enfin  parait  la  déesse  elle-même. 
Quand  Ovide  arriva  dans  cette  fête  brillante,  il  ne  trouva  pas  sa 
femme.  Le  même  accident  attendait  Jean  Lafontaine  à  dix-sept  cents 
ans  de  distance  :  quand  Lafontaine  alla  chercher  sa  femme,  elle  était 
au  salut.  Alors  Ovide  écrivit  la  lettre  suivante  à  la  maîtresse  qu'il 
avait  laissée  à  Rome  :  «  Je  ne  vous  défends  pas  de  me  trahir;  mais, 
par  Jupiter  !  je  ne  puis  souffrir  que  vous  vous  vantiez  de  vos  trahi- 
sons. Quelle  est  votre  manie  de  raconter  chaque  matin  votre  nuit 
passée,  et  de  me  rendre  la  fable  de  la  ville?  Je  vous  ai  quittée  parce 
que  je  ne  puis  souffrir  ce  désordre,  ces  billets  doux  qui  vont  et  qui 
viennent  sans  relâche,  ces  cheveux  mal  attachés,  ce  mensonger 
tremblement  que  vous  me  faites  voir  chaque  matin.  »  Et  comme  il 
écrivait  ces  lignes,  sa  femme  arriva.  Elle  était  jeune,  belle,  honnête, 
et  pourtant  elle  était  indulgente  :  elle  sourit  à  son  mari.  «  Allons, 
lui  dit-elle,  encore  une  lettre,  et  que  ce  soit  la  dernière.  Ne  suis-je 
pas  aussi  belle  que  cette  N'éera?  »  Ovide  fut  vaincu  :  il  se  jeta  aux 


REVUE  DE   PARIS.  241 

pieds  de  sa  femme.  — «  Oui,  lui  dit-il;  oui,  tu  l'emportes  :  j'abjure 
à  tes  pieds  les  amours  frivoles.  Cherche  un  nouveau  poète,  Vénus, 
toi,  la  mère  des  tendres  amours  ;  je  n'ai  plus  qu'à  raser  la  dernière 
borne  de  ma  carrière  élégiaque.  »  Et  pourtant,  tout  en  se  relevant,  il 
se  disait  à  lui-même  :  «  Je  ne  rougis  pas  de  ma  jeunesse  poétique;  au 
contraire,  ces  poèmes  amoureux  de  ma  jeunesse  seront  ma  gloire  et  la 
gloire  du  peuple  pélignien,  où  je  suis  né,  illustre  nation,  qui  osa  com- 
battre pour  sa  liberté  contre  Rome  elle-même,  quand  la  république 
pâlissait  au  bruit  de  tant  de  peuples  conjurés  contre  elle.  Mantoue  est 
fière  de  Virgile,  Vérone  de  Catulle;  un  jour  on  dira  de  Sulmone  la  ma- 
récageuse :  cr  Petite  ville  qui  as  donné  le  jour  à  ce  grand  poète,  tu  es 
grande  parmi  les  villes!  »  Et  cependant,  adieu  l'Amour,  folâtre  en- 
fant, et  à  toi,  adieu  la  gentille  mère  d'un  enfant  folâtre!  remportez 
vos  étendards  sous  lesquels  j'ai  combattu;  ma  femme  et  le  dieu  au 
front  armé  de  cornes  menaçantes  poussent  mon  coursier  dans  une 
plus  vaste  carrière  et  plus  sérieuse.  Adieu  donc,  ma  douce  Élégie 
amoureuse;  et  toi,  Muse  lascive,  adieu!  » 

Mais  le  temps  des  vers  sérieux  et  des  élégies  douloureuses  n'était 
pas  encore  tout-à-fait  venu  pour  notre  poète.  Ce  n'est  pas  qu'il 
n'eût  parfaitement  bien  commencé,  comme  alors  commençaient  tous 
les  jeunes  Romains,  par  être  un  grave  orateur.  Lui  et  son  jeune 
frère  Lucius ,  ils  avaient  été  envoyés  de  bonne  heure  à  Rome , 
pour  y  étudier  l'éloquence,  ce  grand  art  qui,  dans  la  Rome  des 
empereurs,  devait  remplacer  toutes  les  poésies,  tous  les  beaux- 
arts.  Ovide  était  le  disciple  bien-aimé  de  ce  patricien  romain  nommé 
Messala  Corvinus,  le  même  que  Cicéron  recommandait  à  Rrutus,  et 
qui  combattait  glorieusement,  dans  les  deux  journées  de  Philippes, 
sous  les  ordres  du  dernier  Romain.  Après  la  mort  de  Rrutus  et  de 
Cassius,  les  deux  nobles  conjurés  pour  la  liberté  romaine,  Messala 
réunit  autour  de  sa  personne  les  nobles  débris  de  cette  armée  per- 
due, et  il  remit  ces  héros  à  Marc-Antoine,  comme  si  Marc-Antoine 
eût  pu  jamais  tirer  quelque  digne  parti  des  soldats  de  Rrutus  !  Mais 
quand  il  vit  cet  insensé  Marc-Antoine,  l'héritier  débauché  de  la  vieille 
et  sainte  république,  se  jeter,  ivre  de  vin,  aux  pieds  de  Cléopâtre, 
Messala  Corvinus  comprit  que  le  rêve  de  Rrutus  et  de  Cassius  n'était 
qu'un  rêve,  et  leur  mort  une  mort  inutile;  et,  ne  voulant  pas  se  ré- 
fugier dans  cette  tombe  que  le  stoïcisme  ouvrait  toute  béante  à  ces 
pauvres  Romains  de  la  république,  il  se  réfugia  dans  l'éloquence r 
comme  dans  l'art  qui  trompe  le  moins.  Ne  pouvant  plus  mener  des 
soldats  à  la  bataille,  il  se  lit  le  çuide  de  la  jeunesse  romaine.  Brutus 


2i*2  REVUE    DE   PARIS. 

et  Cassius  étant  morts ,  il  fut  l'ami  d'Horace ,  de  Virgile  et  de  Tibulle, 
qui  le  pleura  dans  une  élégie.  Mais  cependant,  n'a<lmirez-vous  pas 
que  le  dernier  ami  de  Brutus ,  le  dernier  soldat  de  Cassius,  le  der- 
nier défenseur  vivant  de  la  liberté  romaine,  l'austère  républicain,  qui 
avait  couru  toutes  les  chances  des  deux  journées  de  Philippes,  le  dis- 
ciple de  Cicéron,  le  chef  de  cette  savante  école  latine,  qui  ne  devait 
guère  vivre  après  lui,  ait  été  justement  le  maître  du  poète  Ovide,  et 
que  de  cette  source  sacrée  soient  sortis  les  quatre  livres  des  Amours 
et  Y  Art  d'aimer?  Dans  sa  jeunesse,  Ovide,  sous  son  maître,  avait  été 
remarqué  par  l'excellence  de  sa  parole  naissante;  il  promettait,  disait- 
on,  un  orateur,  et  le  vieux  Messala  l'appelait  son  fils.  On  a  perdu, 
heureusement  pour  lui,  les  déclamations  du  jeune  Ovide.  La  décla- 
mation, cette  chose  qui  devait  envahir  Rome  entière  avant  les  Bar- 
bares, était  une  invention  tout  grecque,  qui  datait  de  Démétrius  de 
Phalère,  c'est-à-dire  des  plus  beaux  temps  de  la  décadence  athé- 
nienne. De  Rome,  et  pour  obéir  à  l'usage,  Ovide  et  son  frère  Lucius 
avaient  passé  à  Athènes  pour  y  apprendre  à  la  fois  tous  les  détours 
de  la  philosophie,  toutes  les  grâces  et  toutes  les  beautés  de  la  langue 
grecque.  Ils  s'étaient  ainsi  préparés  de  bonne  heure  à  retourner  dans 
tous  les  sens  une  pensée,  à  multiplier  les  comparaisons,  à  faire  in- 
tervenir les  dieux  de  l'Olympe  dans  les  affaires  de  la  terre.  De  là  lui 
vint  ce  double  caractère  de  rhéteur  et  de  grand  poète.  D'ailleurs,  il 
avait  voyagé  dans  toute  la  Grèce;  il  avait  parcouru  l'Asie-Mineure, 
on  compagnie  de  Macer,  son  guide,  son  ami,  son  poète,  poète  sé- 
rieux, et  ils  avaient  lu  ensemble  V Iliade  et  tous  les  vers  d'Homère, 
dont  le  jeune  homme  ne  voyait  déjà  que  le  côté  profane.  Dans  ce 
voyage  en  Grèce,  Ovide  perdit  son  frère  Lucius,  «  la  meilleure  partie 
de  moi-même,  »  nous  dit-il  ;  et  il  revint  tout  en  deuil  à  Borne.  Il  avait 
alors  vingt  ans  à  peine,  et,  en  sa  qualité  d'unique  héritier  d'un  grand 
nom  et  d'une  grande  fortune,  il  entra  dans  les  charges  publiques.  Il 
fut  d'abord  triumvir,  et,  en  cette  qualité  de  triumvir,  il  était  chargé 
de  la  police  des  prisons  ;  il  faisait  mettre  à  mort  les  misérables  con- 
damnés par  le  préteur;  rude  tâche  pour  cet  élégant  jeune  homme, 
qui  abandonnait  le  boudoir  de  sa  Corinne  pour  l'affreux  cachot  d'un 
malheureux  qui  allait  mourir  sous  les  verges  du  licteur.  —  Tristes 
murailles,  teintes  encore  du  sang  des  complices  de  Catilina!  De 
triumvir  qu'il  était,  il  devint  centumvir,  c'est-à-dire  qu'il  fit  partie  du 
conseil  de  tout  le  peuple  romain,  conseil  respecté,  et  dont  les  juge- 
mens  étaient  sans  appel.  Enfin,  il  fut  nommé  décemvir.  Il  tenait  alors 
sa  place  dans  ce  tribunal  composé  de  cinq  sénateurs  et  de  cinq  che- 


REVUE   DE   PARIS.  2+3 

valiers  qui  remplissaient  les  fonctions  redoutables  du  préteur.  Vous 
voyez  bien  que  malgré  lui  il  fut  un  homme  grave.  Aussi,  il  combattit 
long-temps  son  penchant  poétique,  et,  par  Apollon!  le  combat  fut 
pénible.  Il  avait  encore  sa  première  barbe  quand  il  fît  jouer  sa  tra- 
gédie de  Médée,  œuvre  dramatique  perdue,  comme  le  Thyeste  de 
Varus,  comme  les  tragédies  d'Accius,  dePacuvius,  de  Caius  Pollion. 
La  Médée  d'Ovide,  dit  Quintillien,  est  énergique,  et  nous  montre  tout 
ce  que  son  ingénieux  esprit  eût  pu  faire  s'il  se  fût  contenu  dans  de 
jusies  bornes.  Après  la  Médée,  Ovide  chanta  ses  amours;  puis, 
par  un  singulier  retour  de  son  esprit,  et  pour  se  tenir  quelque  peu 
à  lui-même  la  promesse  qu'il  venait  de  se  faire,  d'être  un  poète 
grave  et  sérieux  à  l'avenir,  il  composa  ses  Bèroides.  Hélas!  dans  ce 
recueil  consacré  à  toutes  les  passions  malheureuses  et  brûlantes  que 
célèbre  l'antiquité,  c'était  encore  parler  d'amour. 

D'abord,  c'est  Pénélope  qui  écrit  à  Ulysse,  son  époux,  perdu  dans 
une  gloire  lointaine;  clic  l'a  tant  pleuré  depuis  dix  ans!  et  maintenant 
que  Troie  est  tombée,  et  que  la  grande  victoire  est  l'admiration  de  la 
Grèce  entière ,  Pénélope  appelle  en  vain  son  époux  ;  elle  a  envoyé  à 
Pylos,  à  Sparte,  point  de  nouvelles,  et  cependant  une  troupe  d'amans 
effrontés  entourent  la  reine  d'Ithaque;  elle  est  sans  défense  au  milieu 
de  cette  troupe  dévorante.  Laërte  est  vieux;  Télémaque  est  un  en- 
fant; l'un  ne  peut  plus  porter  ni  le  sceptre  ni  l'épée,  l'autre  ne  peut 
pas  les  porter  encore.  «  Reviens  donc,  ô  mon  époux!  reviens  sauver 
ta  femme,  reviens  pour  fermer  les  yeux  de  ton  père,  reviens  pour 
apprendre  à  ton  fils  le  métier  des  héros.  »  — C'était  ensuite  Phillis  qui 
écrivait  à  Démophoon  :  «  Ta  Phillis  t'écrit  du  mont  Rhodope.  Per- 
fide! tu  as  abandonné  ton  amante;  tu  lui  jurais  un  amour  éternel;  tu 
le  jurais  par  la  mer,  éternel  jouet  des  ondes.  Mais  tu  n'as  pas  rougi 
de  tromper  une  fille  crédule,  qui  t'avait  sauvé  de  la  tempête  et  de  la 
mort.  Le  bel  exploit  pour  toi ,  Démophoon  !  Hélas  !  je  me  rappelle  en- 
core l'heure  fatale  qui  nous  sépara,  tes  baisers,  tes  sermons,  tes 
larmes ,  qui  se  confondaient  avec  mes  larmes;  tu  te  plaignais  du  vent 
favorable  qui  enflait  ta  voile  oublieuse,  et  tu  partis.  Et  moi,  depuis 
ce  jour,  je  suis  à  t'attendre  sur  le  rivage ,  où  je  veux  mourir;  et,  moi 
morte,  on  écrira  sur  ma  tombe  :  Pliillis,  trompée  par  Démophoon.  Elle 
fut  son  amante ,  il  était  son  hôte;  il  a  été  parjure  à  l'hospitalité  comme  à 
l'amour.  »  —  La  lettre  suivante,  c'était  Rriséis  qui  l'écrivait  à  Achille, 
non  pas  la  Rriséis  d'Homère,  calme,  résignée  et  pensive,  qui  remplit 
jusqu'à  la  fin  sa  tâche  d'esclave,  et  qui  se  permit  à  peine  de  verser 
une  larme  timide,  quand  Agamemnon,  le  roi  des  rois,  la  vint  ravir 


2H  REVUE   DE   PARIS. 

injustement  au  bouillant  Achille;  mais laBriséis  d'Ovide,  devenue  une 
affranchie  romaine,  et  qui  a  passé  par  les  molles  langueurs  delapoésie 
erotique.  Certes,  il  fallait  que  le  poète  Ovide  eût  bien  oublié  le  vieil  Ho- 
mère pour  faire  ainsi  parler  Briséis.  «  Cette  lettre,  disait-elle,  a  été 
effacée  par  mes  larmes  ;  »  puis  elle  racontait  à  sa  manière  toute  la  co- 
lère d'Achille,  et  elle  se  plaignait  qu'Achille  eût  repoussé  les  prières 
d'Agamemnon,  et  l'offre  que  lui  faisait  Agammennon  de  lui  rendre 
Briséis;  longue  lettre,  lettre  inutile,  et  qu'Achille  lui-même  n'aurait 
pu  lire  jusqu'au  bout.  —Plus  loin,  c'est  Phèdre  qui  se  plaint  d'Hippo- 
lyte.  La  jeune  fille  de  Crète  envoie  un  tendre  salut  au  fils  de  l'Ama- 
zone, a  Ce  que  je  rougissais  d'exprimer,  l'amour  ordonne  de  l'écrire  : 
mon  amour  a  d'autant  plus  de  violence  qu'il  a  plus  attendu.  Cet  hon- 
neur que  je  t'ai  gardé  ,  viens  le  prendre  ;  nous  deviendrons  coupa- 
bles pour  la  première  fois,  et  en  même  temps  l'un  et  l'autre.  Je  te 
préférerais ,  cher  Hippolyte ,  à  Jupiter.  La  première  fois  que  je  te 
vis,  c'était  aux  fêtes  de  Cérès ,  à  Eleusis.  Ta  tunique  était  blanche, 
ta  chevelure  était  entrelacée  de  fleurs;  ta  pudeur  rougissante  colo- 
rait le  hâle  de  ton  visage.  Les  jeunes  filles  t'appelaient  sauvage  et  fa- 
rouche; je  trouvai,  moi,  que  tu  étais  un  beau  jeune  homme,  plein  de 
force  et  de  modestie.  Ta  fierté,  tes  cheveux  flottans,  ta  beauté  virile, 
ton  noble  front,  le  coursier  fougueux  que  tu  montais,  la  manière  de 
lancer  au  loin  la  flèche  rapide,  ou  de  frapper  du  pieu  armé  de  fer, 
je  vis  tout  cela  d'un  coup  d'œil ,  et  je  sentis  que  je  t'aimais  ;  et  je  me 
dis  à  moi-même  :  Il  faut  que  j'en  sois  aimée;  il  ne  peut  pas  refuser 
son  tribut  à  l'amour.  Allons  donc!  aime-moi,  Hippolyte;  allons  cher- 
cher ensemble  Trésène,  fertile  royaume  qu'enferment  deux  mers 
de  leur  double  mugissement.  Thésée  m'est  infidèle,  et  Thésée  a  tué 
ta  mère;  venge-toi ,  vengeons-nous;  notre  parenté  même  sera  propice 
à  nos  amours  :  on  n'aura  que  des  honneurs  pour  une  belle-mère  si 
attachée  au  fils  de  son  mari.  Viens  donc,  Hippolyte,  viens  à  moi, 
reine  vaincue  par  l'amour  ;  j'embrasse  tes  genoux  en  suppliante.  » 
—  Telle  était  cette  épître  brûlante.  Ovide  lui-même  en  eut  peur,  et, 
comme  s'il  eût  voulu  expier  ce  paradoxe  de  l'adultère,  il  dicta  à  la 
jeune  OEnoneune  douce  épître  adressée  au  beau  jeune  berger  Paris. 
OEnone ,  la  blanche  naïade ,  célèbre  dans  les  forêts  de  la  Phrygie; 
avait  vu  le  berger  Paris ,  et  pour  lui  elle  avait  quitté  le  palais  de 
cristal  paternel;  elle  était  devenue  une  simple  mortelle,  sous  le  chaume 
ou  à  l'ombre  des  bois.  Mais,  hélas!  un  jour  de  printemps,  triste 
journée  pour  la  pauvre  OEnone,  vinrent  aux  pieds  du  jeune  berger, 
Vénus,  Junon  et  Minerve,  pour  d  snuter  de  la  beauté.   Les  trois 


REVUE  DE  PARIS.  245 

déesses  s'en  remettaieut  au  jugement  du  beau  jeune  homme,  et  de 
ce  jour  la  pauvre  OEnone  fut  perdue.  —  Un  autre  jour,  c'était  Hypsi- 
pyle,  qui  écrivait  à  Jason,  son  infidèle;  un  jour  c'était  Didon  qui 
écrivait  à  Énée,  et  les  beaux  esprits  de  Rome  s'étonnaient,  non  sans 
raison,  qu'Ovide  eût  osé  refaire  le  quatrième  livre  de  X Emule, 
comme  s'il  était  possible  de  rien  retrancher  ou  de  rien  ajouter  à  ce 
quatrième  livre,  le  chef-d'œuvre  de  la  passion  épique  !  —  Un  autre  jour 
encore,  c'était  Hermione  écrivant  à  Oreste,  naguère  son  frère  et  son 
époux,  et  qui  maintenant  est  tout  simplement  son  frère,  a  Oreste,  ton 
épouse  t'est  ravie.  Prends  garde,  c'est  le  destin  des  femmes  de  ma 
race  de  subir  les  outrages  des  ravisseurs.  Mon  ravisseur,  c'est  Pyr- 
rhus. »  Ou  bien  c'était  Déjanire  pleurant  sur  la  mort  d'Hercule,  dé- 
chiré par  le  fatal  tissu  du  centaure;  ou  bien  Ariadne,  écrivant 
à  Thésée,  dans  le  style  de  Phèdre  écrivant  à  Hippolyte.  — Ici ,  c'est 
Canacé  qui  envoie  à  Macarée  les  mêmes  vers  qu'adresse  à  Achille 
la  belle  Briséis,  ma  lettre  est  effacée  par  mes  larmes,  tant  c'était 
un  esprit  léger,  l'esprit  d'Ovide,  et  si  peu  prenait-il  garde  de  ne 
pas  répéter  les  mêmes  plaintes,  les  mêmes  tendresses,  les  mêmes 
amours  !  Toute  cette  poésie  sérieuse  ou  cette  poésie  amoureuse  est 
ainsi  faite  que  toutes  ces  plaintes  sont  les  mêmes,  tous  ces  amours 
se  ressemblent.  Ces  tendres  amantes  sont  autant  de  blanches  statues 
qui  écrivent  nonchalamment  sous  la  dictée  capricieuse  et  infatigable 
du  même  poète.  Canacé  est  la  sœur  de  Macarée,  mais  une  sœur  trop 
aimée  d'un  frère  aussi  trop  aimé;  c'est  à  plusieurs  siècles  de  dis- 
tance l'histoire  de  René,  mais  l'histoire  de  René  sensualiste.  Ce  qui 
manque  à  toutes  ces  douleurs  amoureuses  ,  c'est  la  tristesse.  —  Plus 
tard,  Jason  reçoit,  non  plus  une  lettre  de  sa  femme,  mais  une  lettre 
de  Médée.  La  lettre  est  pleine  de  tendresse  et  de  menaces.  Médée 
raconte  dans  un  style  viril  l'expédition  des  Argonautes,  le  dragon 
vaincu,  et  elle  aussi  vaincue,  et  enfin  ,  viennent  en  posl-scriptum  les 
imprécations  et  les  fureurs  terribles  de  la  belle  magicienne. 

Dirons-nous  les  autres  épîtres  du  même  style?  Laodamie  à  Proté- 
silas,  parti  pour  la  guerre  de  Troie?  Hypermnestre  à  Lyncée,  noble 
femme  chantée  par  Horace  pour  n'avoir  pas  imité  ses  horribles  sœurs? 
Sapho  à  Phaon?  mais  Sapho  elle-même,  en  quelques  vers  brûlans, 
en  dit  beaucoup  plus  que  n'en  disent  tous  les  vers  d'Ovide;  Paris  à 
Hélène?  mais  ce  n'est  pas  là  le  beau  Paris,  qu'Homère  lui-même 
prend  en  pitié  pour  sa  beauté  et  pour  son  courage;  Hélène  à  Paris? 
mais  ce  n'est  pas  là  cette  belle  personne  timide,  qui  se  montre  une  ou 
deux  fois  dans  Y  Iliade,  avec  ce  triste  sourire  et  ce  mélancolique 


246  REVUE   DE    PARIS. 

regard  devant  lesquels  les  vieillards  de  Troie  se  lèvent  avec  respect. 
Hélène  répond  à  Paris  :  Ta  lettre  a  souillé  mes  regards.  Ainsi  ne  parlait 
pas  Hélène.  Que  d'esprit  dépensé  à  nous  raconter  les  ruses  de  Paris 
et  le  commencement  de  ces  amours  qui  devaient  être  la  ruine  d'un 
peuple  entier!  —  Plus  loin  ,  Léandre  écrivait  à  cette  belle  Héro,  dont 
la  séparait  la  mer.  Mais  cette  longue  épitre  d'Ovide  ne  vaut  pas  le 
simple  distique  que  fit  plus  tard  Martial  :  Neme  noyez  qu'à  mon  retour. 
Dans  ces  poèmes  de  longue  haleine,  Ovide  prélude,  et  ne  s'en  doute 
pas,  à  cette  école  de  déclamation  poétique  qui  devait  perdre  le  goût 
dans  la  ville  de  Rome ,  et  enfanter  Claudien  et  Silius  Italicus.  Héro 
dit  à  Léandre  :  «  Faisons  chacun  la  moitié  du  chemin  dans  la  mer, 
et  échauffons  les  ondes  de  mutuels  baisers.  »  C'est  avoir  trop  d'es- 
prit, même  pour  l'esprit  d'Ovide. 

Une  autre  fois,  le  jeune  Aconce  jette  à  Cydippe  une  lettre  dans 
une  orange  pour  rassurer  la  jeune  fille  qu'il  a  séduite,  et  qu'en- 
tourent de  nombreux  amans.  Cydippe  est  malade;  Cydippe  aura 
trahi  ses  sermens.  Le  lendemain  ,  Cydippe  répond  au  jeune  Aconce. 
En  effet,  elle  souffre,  la  pauvre  enfant;  elle  est  si  languissante 
qu'elle  peut  à  peine  se  tenir  sur  son  coude  pour  écrire  cette  lettre, 
et,  par  Vénus!  elle  tremble  qu'on  ne  la  surprenne  à  écrire,  bien 
que  sa  nourrioc  se  tienne  à  la  porte  de  sa  chambre,  en  disant  tout 
bas  :  elle  dort.  «  Ingrat  Aconce,  peux-tu  bien  accuser  celle  qui 
t'aime?  Elle  a  trahi  pour  toi  son  père  et  sa  mère;  pour  toi ,  elle  a 
refusé  l'époux  qu'on  lui  voulait  donner;  à  cause  de  toi  elle  est 
malade.  Que  ferait  donc  ta  haine,  si  ton  amour  fait  tant  de  mal? 
0  fatal  séjour  à  l'île  de  Délos,  tu  as  perdu  Cydippe.  Elle  était  allée 
visiter  l'île  avec  sa  mère.  Dès  le  matin  ,  le  lendemain  de  leur  arrivée, 
la  mère  peigna  les  beaux  cheveux  de  Cydippe  ,  elle  chargea  de 
pierreries  les  doigts  de  sa  fille;  sa  tête  fut  garnie  de  bandelettes 
d'or;  ses  épaules  de  neige  furent  recouvertes  d'un  blanc  vêtement. 
A  peine  sorties  de  leur  demeure  hospitalière,  Cydippe  et  sa  mère 
vont  saluer  les  dieux  de  l'île  et  leur  offrir  l'encens  jaune  et  le  vin. 
Pendant  que  sa  mère  rougit  les  autels  du  sang  de  la  victime,  Cy- 
dippe, accompagnée  de  sa  nourrice,  parcourt  à  l'aventure  les  autres 
temples  et  les  lieux  saints.  La  belle  enfant  se  promène  de  portique 
en  portique;  ces  portiques  sont  peuplés  de  statues  présens  des  rois. 
Bientôt  ses  regards  s'arrêtent  sur  un  autel  construit  de  cornes 
innombrables;  l'autel  s'élève  à  l'ombre  du  même  arbre  contre  lequel 
s'appuya  la  déesse  lorsqu'elle  devint  mère.  La  jeune  étrangère  vit 
ainsi  toutes  les  merveilles  de  l'île  de  Délos,  et  quand  elle  eut  tout 


REVUE    DE   PARIS.  247 

vu,  elle  revint  au  temple  de  Diane,  où  elle  retrouva  sa  mère.  Mais 
le  jeune  Aconce  l'avait  suivie ,  et  il  l'avait  aimée;  mais  tout  en  l'aimant 
il  n'avait  pas  parlé  de  mariage.  xVconce  était  tout  simplement  un 
séducteur  jeune  et  beau  ,  mais  sans  trop  de  conscience.  Voilà  pour- 
quoi sa  maîtresse  est  malade;  elle  est  malade  aussi,  la  pauvre  enfant, 
parce  qu'un  autre  homme  demande  sa  main.  Celui-là  est  un  amant 
timide;  il  ose  à  peine  prendre  la  main  de  Cydippe,  à  peine  toucher 
son  front  de  ses  lèvres.  Pauvre  Cydippe,  elle  languit,  elle  se  meurt, 
elle  est  pâle,  elle  est  couleur  de  pourpre;  le  cruel  Aconce  la  peut 
sauver.  Cette  histoire  de  Cydippe  est  touchante,  c'est  une  histoire 
toute  romaine;  cette  jeune  mortelle  nous  repose  de  toutes  les  divinités 
qu'Ovide  fait  parler. 

Un  livre  plus  sérieux  que  les  Héroïdes,  et  qui  tient  bien  sa  place 
dans  la  grave  partie  littéraire  de  notre  poète,  c'est  le  livre  des  Fastes. 
Ce  livre,  qui  est  tout  simplement  l'histoire  en  vers  de  la  vieille  Rome, 
fut  écrit  cependant  au  milieu  des  plaisirs,  des  fêtes  et  des  amours, 
sous  les  yeux  des  poètes  contemporains,  qui  chantaient  leurs  jeunes 
maîtresses,  Tibulle,  Labienus,  Properce,  Battus.  Quelle  tentative 
cependant  !  Faire  en  vers  ce  que  Tite-Live  avait  fait  en  prose;  écrire 
jour  par  jour,  et  comme  le  faisaient  les  augures,  cette  histoire  si 
remplie  de  grandeurs  de  tout  genre;  recueillir  dans  une  simple  chro- 
nique, non-seulement  l'histoire  des  dieux  et  des  hommes,  mais  leurs 
pratiques  religieuses,  leurs  mœurs,  leurs  coutumes,  leurs  usages! 
C'était  là  un  sérieux  problème  que  s'était  proposé  le  chantre  des 
amours.  La  tentative  fut  heureuse.  Le  poète  commence  par  célébrer 
l'année  romaine.  Romulus,  le  fondateur  de  la  ville  éternelle,  avait 
d'abord  divisé  l'année  en  dix  mois.  Dix  mois  suffisent  à  l'enfant  pour 
venir  au  monde,  dix  mois  à  la  veuve  pour  porter  le  deuil.  Romulus 
consacra  le  premier  mois  de  l'année  à  Mars,  son  père;  le  second  à 
Vénus,  sa  mère;  le  troisième  fut  le  mois  des  vieillards,  le  quatrième 
celui  des  jeunes  gens.  Il  y  eut  des  jours  heureux ,  consacrés  à  rendre 
la  justice;  des  jours  malheureux,  pendant  lesquels  le  tribunal  était 
fermé.  Quel  beau  spectacle  offrait  aux  dieux  Rome  naissante  !  Le  fils 
de  Mars  était  abrité  sous  le  chaume;  il  avait  pour  lit  le  jonc  du  Tibre. 
Jupiter  avait  peine  à  se  tenir  debout  dans  son  temple;  sa  foudre  était 
d'argile.  Le  Capitole,  d'or  aujourd'hui,  était  couvert  de  feuillage. 
Le  sénateur  était  berger;  le  consul  quittait  la  charrue  pour  l'épée. 
Hélas!  que  les  temps  sont  changés  1  Aujourd'hui  l'argent  est  le  seul 
dieu,  le  seul  maître  du  inonde.  Jupiter  habite  un  temple  d'or;  sa 
foudre  est  d'or.  Les  collines  autrefois  chargées  de  forêts  sont  char- 


248  REVUE  DE  PARIS. 

gées  de  palais  de  marbre;  autrefois  Rome  n'était  pas  la  mendiante 
souveraine  de  toutes  les  nations  de  l'univers.  L'Euphrate  gardait  son 
encens ,  l'Inde  ses  parfums  ;  le  safran  était  inconnu.  Mêler  quelques 
violettes  aux  fleurs  de  la  prairie,  c'était  du  luxe  alors.  Le  taureau 
n'avait  pas  à  redouter  le  sacrificateur  :  on  n'immolait  que  le  porc- 
immonde.  «  0  mes  vers  !  s'écrie  Ovide ,  chose  légère  autrefois ,  il 
vous  faut  raconter  maintenant  nos  cérémonies  expiatoires  !  L'expia- 
tion est  une  croyance  de  la  Grèce;  il  faut  que  le  criminel  soit  purifié 
s'il  n'est  puni;  les  ides  de  mars  sont  consacrées  aux  expiations;  les 
ides  de  mars  ont  vu  tomber  trois  cents  Fabiens  dans  la  plaine  de 
Véïes;  race  généreuse,  qui  fut  le  rempart  des  Romains.  Ils  sortirent 
tous  les  trois  cents  par  la  porte  Carmentale ,  sans  s'inquiéter  des 
tristes  présages.  Arrivés  sur  les  bords  du  Crémère,  ils  rencontrent 
l'ennemi,  et  le  sang  étrusque  rougit  la  terre;  mais  la  valeur  devait 
succomber  sous  la  ruse.  In  seul  jour  les  vit  tomber  tous  les  trois 
cents ,  et  à  peine  un  enfant  fut-il  sauvé  de  cette  illustre  famille.  Le 
mois  de  mars  est  aussi  consacré  aux  fêtes  du  dieu  Faune,  après  quoi 
on  rend  aux  morts  les  honneurs  funèbres  ;  c'est  la  fête  des  tombeaux. 
Mais  bientôt  on  sèche  ses  larmes,  on  quitte  les  morts,  on  revient  aux 
vivans;  on  fête  ses  amis,  ses  parens,  ses  frères;  on  fête  aussi  le  dieu 
Terme,  le  dieu  des  héritages.  On  prépare  un  autel;  la  bonne  villa- 
geoise apporte  le  feu  de  son  âtre  dans  un  pot  fêlé;  le  vieillard  élève 
un  bûcher,  et  le  jeune  enfant  jette  dans  le  feu  un  peu  de  miel.  Sois 
loué ,  ô  dieu  Terme  !  dieu  de  la  paix ,  qui  fixes  les  limites  des  nations, 
des  villes ,  des  royaumes,  et  des  héritages  les  plus  humbles.  Vive 
Rome  !  Quand  on  jeta  les  fondemens  du  Capitole,  tous  les  dieux  ûrent 
place  à  Jupiter;  le  dieu  Terme  resta  seul  à  sa  place.  Le  sixième  jour 
avant  la  fin  du  mois,  Rome  a  chassé  ses  rois;  Tarquin  a  pris  la  fuite: 
Rrutus  s'est  révélé  au  monde,  et  la  liberté  romaine  est  sortie  de  son 
néant. 

Il  ne  faut  pas  croire  qu'il  y  eût  autrefois  autant  de  calendes  qu'au- 
jourd'hui. L'année  de  Romulus  avait  deux  mois  de  moins  que  l'an- 
née d'Auguste.  Tu  n'avais  pas  encore  livré  à  ces  vainqueurs  tes 
beaux-arts,  le  butin  de  Rome,  ô  Grèce!  peuple  de  beaux  parleurs 
et  de  tristes  soldats.  Rome  alors  ne  savait  que  se  battre.  Le  plus 
élégant  était  celui  qui  lançait  son  javelot  de  plus  loin.  En  ce  temps-là, 
les  Romains  s'inquiétaient  peu  de  la  marche  des  astres  dans  le  ciel; 
ils  avaient  constamment  les  yeux  fixés  sur  l'étendard  militaire.  Aussi 
le  dieu  Mars  a-t-il  marié  les  Romains  aux  jeunes  Sabines.  Arrive 
bientôt  la  fête  d'Anna  Percnna,  jour  chéri  de  la  foule.  On  dresse  des 


REVUE   DE    PARIS.  2W 

tentes  ;  on  allume  de  grands  feux  ;  on  verse  le  vin  à  longs  flots;  on 
chante  en  chœur  les  chansons  apprises  au  théâtre.  J'ai  rencontré  une 
bonne  femme  ivre  qui  traînait  un  vieux  bonhomme  ivre  comme  elle. 
C'est  le  jour  anniversaire  de  Didon;  pauvre  femme!  Quelques  jours 
plus  tard ,  c'est  le  jour  anniversaire  de  la  mort  de  César.  Le  troisième 
jour  après  les  ides  de  mars  est  consacré  à  Bacchus,  ce  père  divin  de 
la  joie.  Avant  la  naissance  du  dieu  du  vin ,  les  autels  étaient  sans 
honneurs  ;  l'herbe  croissait  dans  les  foyers  domestiques.  Fêtons  Bac- 
chus !  le  thyrse  à  la  main ,  il  anime  le  chœur  des  femmes.  Le  jour  de 
sa  fête,  les  enfans  deviennent  de  jeunes  hommes,  et  prennent  la  toge 
virile.  Un  jour  après  la  fête  de  Bacchus,  c'est  la  fête  de  Minerve,  la 
sage  déesse  qui  a  enseigné  aux  jeunes  Allés  à  tisser  la  laine,  Minerve 
qui  fait  les  artistes  et  les  grands  artistes  !  Tels  sont  les  trois  premiers 
livres  des  Fastes.  Le  poète  a  chanté  d'abord  la  division  de  l'année. 
C'est  Janus  qui  donne  le  signal  aux  heures.  Vous  voyez  s'établir  sur 
la  terre  l'usage  des  sacrifices.  Ëvandre  arrive  en  Italie.  Ce  nouveau 
chant  raconte,  comme  nous  l'avons  dit,  les  cérémonies  expiatoires, 
la  mortd'Arcas,  changé  en  étoile;  Calysto,  métamorphosée  en  ourse; 
l'histoire  des  amours  d'Omphale  et  d'Hercule.  Le  troisième  livre  est 
consacré,  comme  nous  l'avons  dit,  aux  fêtes  du  dieu  Mars.  Mais 
déjà,  arrivé  au  quatrième  livre  de  son  poème,  Ovide  revient  à  ses 
jeunes  passions;  il  consacre  ce  quatrième  chant  à  Vénus,  mère  des 
amours,  et  la  bonne  déesse  sourit  tendrement  à  son  poète  favori. 
Avril  s'avance,  avril,  du  mot  grec  aphros  (écume  de  la  mer).  C'est 
aussi  le  nom  de  Vénus.  Ainsi  donc,  avril  est  le  mois  des  amours. 
C'est  à  cette  heure  qu'il  faut  parer  de  fleurs  nouvelles  la  statue  de  la 
déesse.  Après  Vénus  vient  Cybèle  et  ses  prêtres  sans  honte  se  répan- 
dent par  la  ville.  Viennent  ensuite  les  jeux  de  Cérès  et  l'histoire  de 
Proserpine,  la  fête  de  Paies,  timide  déesse  des  bergers.  «  Bonne  Paies, 
apaise  les  fontaines ,  rends-nous  propices  les  dieux  épars  dans  les 
bois;  épargne  les  hommes,  les  troupeaux,  les  chiens  vigilans,  troupe 
prudente;  loin  de  nous  la  faim  !  donne-nous  des  eaux  pour  étancher 
notre  soif,  pour  laver  notre  corps!  Tu  sais  nos  vœux  :  des  mamelles 
pleines,  de  bons  fromages,  du  petit  lait.  Que  le  bélier  soit  ardent,  la 
brebis  féconde,  les  agneaux  chargés  d'une  laine  fine  et  douce. 
Exauce-nous,  Paies!  »  C'était  enfin  le  tour  des  femmes  qui  appar- 
tiennent à  tout  le  monde,  et  le  poète  n'en  parle  pas  avec  une  grande 
indignation,  témoin  son  invocation  au  mois  de  mai,  le  mois  des  fleurs 
et  des  courtisanes.  D'abord  Flore  s'appelait  Chloris;  son  premier 
amant  s'appela  Zéphyre.  Zéphyre  donna  pour  apanage  à  sa  belle 


250  REVUE   DE   PARIS. 

amante  un  beau  domaine  couvert  de  fleurs  éternelles.  Flore,  la  pre- 
mière, a  couvert  la  terre  de  ses  mille  teintes  variées.  Flore  n'est  pas 
une  divinité  sévère;  elle  veut  être  fêtée  par  la  joie.  Que  les  tables 
splendides  soient  chargées  de  roses;  que  les  convives,  la  tête  cou- 
ronnée, dansent  d'un  pas  mal  assuré;  que  les  amans  chantent  dou- 
cement à  la  porte  de  leurs  maîtresses,  et  laissons  errer  au  hasard  les 
belles  courtisanes,  sous  l'invocation  de  la  déesse.  Le  dernier  jour 
des  fêtes  de  mai  rappelle  l'enlèvement  d'Europe.  Le  jour  suivant  ap- 
partient à  Vulcain.  —  Au  contraire ,  le  sixième  livre  est  consacré  à 
la  sévère  Vesta,  qui  ne  veut  être  servie  que  par  des  vierges,  vierge 
elle-même.  C'est  aussi  le  mois  consacré  aux  joueurs  de  flûte.  Au 
temps  des  vieux  Romains,  le  joueur  de  flûte  était  en  grand  honneur; 
il  était  convoqué  dans  les  temples,  dans  les  jeux,  dans  les  funérailles. 
Bientôt  un  édit  fixa  à  dix  joueurs  seulement  le  nombre  des  joueurs 
de  flûte.  Les  autres  s'exilèrent  de  la  ville  et  se  retirèrent  à  Tibur; 
mais  enfin  ils  furent  rappelés  le  jour  même  de  la  fête  de  Vesta. 

Mais  ici  s'arrête  ce  calendrier  poétique  :  sur  les  dix  mois  de  l'année 
Ovide  n'en  chante  que  six  ;  il  lui  en  coûtait  d'être  grave  si  long-temps. 
A  vrai  dire,  ces  livres  sur  les  fêtes  des  Romains  ne  sont  guère  que 
l'introduction  à  un  autre  poème  du  même  poète ,  qui  est  un  chef- 
d'œuvre;  je  veux  parler  des  Métamorphoses.  Après  le  grand  poème 
de  Lucrèce,  sur  la  nature  des  choses,  «jetait,  savez-vous,  une  grande 
entreprise  que  de  parler  de  la  nature  des  diem  .  Quand  notre  poèie  se 
mit  à  raconter  ainsi  l'histoire  de  tous  les  dieux  de  l'Olympe,  ces 
dieux  étaient  quelque  peu  oubliés;  Rome,  maîtresse  du  monde,  ne 
songeait  guère  plus  à  Jupiter,  à  Mars ,  à  Vénus ,  à  toutes  ces  divinités 
autrefois  puissantes,  qui  avaient  fait  autrefois  sa  gloire  et  sa  fortune; 
et  pour  les  ramener  en  mémoire  ces  dieux  oubliés,  pour  les  rendre, 
sinon  à  la  croyance  populaire  de  ces  Romains  qui  ne  croyaient  plus 
à  rien,  du  moins  à  la  poésie,  aux  beaux-arts,  à  l'avenir,  à  l'histoire, 
à  l'ouvrier  qui  devaient  en  tirer  tant  de  chefs-d'œuvre  et  tant  de 
lumières,  il  ne  fallait  rien  moins  que  ce  poème,  qui  n'a  pas  de  rival 
dans  aucune  langue  pour  l'esprit,  pour  la  grâce,  pour  la  variété. 

Le  poème  des  Métamorphoses  commence  un  peu  avant  la  création. 
Le  chaos ,  masse  inerte  et  sans  forme,  se  débrouille  sous  le  souffle  de 
Dieu;  sur  cette  terre,  couverte  des  premières  fleurs,  l'âge  d'or  se 
montre;  mais  bientôt  Saturne  emportece  bel  âge,  et  l'âge  d'argent  com- 
mence :  déjà  les  quatre  saisons  remplacent  ce  printemps  éternel.  L'âge 
d'airain  vient  ensuite;  c'est  l'instant  où  l'homme  s'abandonne  à  ses 
mauvais  penchans.  Enfin,  c'en  est  fait,  toutes  les  passions  sont  déchaî- 


REVUE    DE   PARIS.  251 

nées,  tous  les  crimes  s'emparent  de  la  terre  :  l'âge  de  fer  est  arrive'. 
Triste  révolution,  cellt — là  !  De  la  terre,  la  révolution  passe  dans  le 
ciel.  Les  géans  menacent  Jupiter.  A  peine  a-t-il  écrasé  les  géans, 
Jupiter  réunit  en  conseil  tous  les  dieux  de  l'Olympe,  et  il  expose  qu'il 
veut  détruire  la  race  humaine.  Toutce  qui  est  sur  la  terre  doit  périr; 
seulement  le  père  des  dieux  et  des  hommes  rappelle  à  lui  les  divi- 
nités secondaires  :  les  nymphes,  les  faunes,  les  satyres  et  les  sylvains 
des  montagnes.  Quant  aux  hommes,  Jupiter  ne  peut  pas  leur  par- 
donner le  crime  de  Lycaon ,  qui  a  servi  sur  sa  table  des  membres 
humains.  Lycaon  a  été  changé  en  loup!  En  même  temps  le  déluge 
commence,  les  eaux  de  la  terre  et  du  ciel  se  mêlent  et  se  confondent, 
la  race  humaine  est  noyée  dans  les  flots.  Deux  mortels  seulement 
trouvent  grâce  devant  la  justice  divine,  Deucalion  et  Pyrrha  sa 
femme.  La  frêle  nacelle  qui  porte  ces  deux  sauvés  du  naufrage  s'ar- 
rête sur  le  mont  Parnasse.  Le  premier  soin  de  Deucalion  est  d'invo- 
quer les  dieux  Thémis  et  Jupiter.  Ils  s'agenouillent  lui  et  sa  femme 
sur  les  bords  du  Céphyse,  dont  les  eaux  encore  turbulentes  coulent 
déjà  dans  leur  lit  accoutumé.  Une  voix  leur  dit  :  «  Levez-vous,  voilez 
votre  tête,  et  jetez  derrière  vous  les  os  de  votre  grand'mère.  » 
Ces  os ,  c'étaient  les  pierres  de  la  montagne  :  les  pierres  que  jetait 
Deucalion  se  changeaient  en  hommes,  les  pierres  que  jetait  Pyrrha 
se  changeaient  en  femmes.  En  même  temps,  du  limon  déposé  par  ce 
déluge,  sortaient  les  animaux  qui  devaient  peupler  le  monde.  L'hu- 
midité et  la  chaleur  engendrent  tous  ces  nobles  auxiliaires  de  l'homme; 
mais  aussi  le  serpent  Python  sort  de  cette  fange.  Apollon  tue  le  ser- 
pent à  coups  de  flèches.  Apollon  est  un  dieu  sauveur.  Ovide  nous  ra- 
conte les  amours  d'Apollon.  Daphné  d'abord ,  la  fille  du  fleuve 
Pénée,  pauvre  enfant  timide,  fuit  le  dieu  qui  l'invoque,  et  elle  est 
changée  en  un  bel  arbre  qui  devient  l'amour  des  poètes  et  des  guer- 
riers. —  Mais  cependant,  dans  la  vallée  de  Tempe,  le  vieil  Inachus 
appelle  en  vain  Io,  sa  fllle;  dans  le  ciel,  Junon  cherche  en  vain  Ju- 
piter, son  mari.  Jupiter  est  près  d'Io.  Junon  change  la  nymphe  en 
génisse,  et  elle  confie  la  garde  de  <  ette  blanche  génisse  aux  cent  yeux 
d'Argus.  Mercure,  sous  les  traits  d'un  berger,  ramène  la  nymphe  Io 
à  Jupiter. 

Nous  sommes  maintenant  dans  le  palais  du  Soleil,  que  supportent 
des  colonnes  d'or.  L'impru  lent  Phaéton  veut  mener  dans  l'espace  le 
char  terrible;  il  est  foudroyé  et  jeté  dans  l'abîme;  les  naïades  de 
niespérie  déposent  dans  un  tombeau  ce  téméraire;  autour  de  cette 
tombe  s'élèvent  de  hauts  peupliers  qui  murmurent ,  ce  sont  les  sœurs 


252  REVUE  DE  PARTS. 

de  Phaéton  changées  en  arbres.  Voyez  ce  bel  oiseau  tout  blanc  qui 
se  baigne  dans  ces  eaux  transparentes  !  C'est  le  jeune  Cycnus  changé 
en  cygne.  Dans  ces  forêts,  Jupiter  rencontre  une  jeune  nymphe  chas- 
seresse, Calisto:  Calisto  n*ose  pas  se  défendre  contre  l'amour  de 
Jupiter;  Diane  chasse  la  nymphe  et  Junonia  change  en  ourse.  Jupiter 
transporte  Calisto  et  son  fils  Arcas  dans  le  ciel,  où  il  en  fait  une 
double  constellation.  Savez-vous  l'histoire  de  Coronis ,  changée  en 
corneille?  Autrefois,  le  corbeau  était  blanc  comme  le  cygne;  il  est 
noir  pour  avoir  lâchement  dénoncé  Coronis.  Bientôt  le  poète  nous 
transporte  dans  la  tanière  de  l'Envie,  souillée  d'un  noir  venin.  Dans 
ce  trou  infect  ne  pénétra  jamais  le  soleil  ;  l'Envie  est  accroupie  sur  la 
terre  froide,  elle  mâche  incessamment  des  serpens  livides  pour  en 
extraire  le  venin;  elle  est  pâle,  son  corps  est  décharné;  ses  dents 
sont  noires,  ses  lèvres  froides,  sa  langue  acérée.  L'horrible  Envie, 
ainsi  le  veut  Minerve,  s'acharne  sur  la  pauvre  Aglaure.  L'Envie  se 
met  en  route  appuyée  sur  un  bâton  noueux  ;  elle  marche  enveloppée 
d'épais  brouillards;  chacun  de  ses  pas  est  signalé  par  une  peste  ou 
par  un  malheur.  Elle  brûle  les  maisons,  elle  flétrit  les  fleurs,  elle 
dessèche  le  chêne  altier;  elle  passe  par  la  ville  d'Athènes,  et  au  mi- 
lieu de  cette  abondance  et  de  cet  immense  éclat  que  jettent  les  beaux- 
arts,  parmi  toutes  ces  merveilles  amoncelées,  l'Envie  pâlit  encore 
davantage,  elle  verse  des  larmes  parce  qu'elle  ne  voit  aucun  mal- 
heur. Elle  entre  d'un  pas  oblique  dans  la  maison  de  Cécrops,  et  elle 
remplit  de  son  venin  le  cœur  d'Aglaure.  L'Envie  s'insinue  dans  ce 
cœur  comme  font  les  progrès  irrésistibles  d'un  horrible  cancer  sur 
un  sein  de  neige.  Mais  qu'ai-je  besoin  de  vous  conter  l'histoire 
d'Aglaure?  Comme  aussi  vous  savez  par  cœur  cette  galante  aventure 
de  Jupiter  changé  en  taureau  quand  il  emporte  à  travers  les  ondes 
la  belle  Europe,  fille  d'Agénor.  Europe  effrayée  tourne  ses  beaux 
yeux  vers  les  bords  fleuris  qu'elle  a  quittés  malgré  elle;  sa  main 
droite  se  retient  à  la  corne  du  taureau  ,  sa  main  gauche  retient  sur 
son  flanc  sa  robe  blanche,  dont  les  plis  flottent  au  gré  des  vents.  Le 
livre  ive  est  tout  rempli  d'histoires  guerrières  ou  touchantes.  Cadmus, 
par  ordre  d'Agénor,  s'en  va  chercher  au  loin  la  belle  Europe;  il  erre, 
mais  en  vain,  jusqu'aux  limites  du  monde;  mais  qui  pourrait  décou- 
vrir les  larcins  de  Jupiter?  Enfin,  une  blanche  génisse,  ainsi  l'a  dit 
l'oracle,  a  conduit  Cadmus  jusqu'aux  bords  du  Céphyse;  le  dragon, 
fils  de  Mars,  s'en  vient  à  la  rencontre  de  Cadmus;  Cadmus  tue  le 
dragon  :  il  sème  les  dents  du  monstre  dans  un  large  sillon  :  ô  pro- 
dige !  c'est  une  moisson  d'hommes  tout  armés  !  A  peine  sortis  de 


BEVUE   DE  PARIS.  253 

terre,  ces  fils  du  dragon  se  battent  entre  eux  jusqu'à  ce  qu'il  n'en 
reste  plus  que  cinq  pour  bâtir  la  ville  de  Thèbes.  Heureux  Cadmus, 
si  son  fils  Actéon  eût  pu  échappera  son  triste  sort!  —  Le  soleil  est  au 
déclin  de  sa  course,  Actéon,  fils  de  Cadmus,  revient  de  la  chasse,  et 
il  cherche  le  repos  sous  d'épais  ombrages,  au  bord  d'une  source 
limpide.  Cependant  la  déesse  des  bois,  Diane,  vient  pour  baigner 
son  beau  corps  dans  cette  onde;  la  déesse  confie  à  ses  nymphes  ses 
armes,  son  javelot,  son  carquois  détendu,  la  robe  dont  elle  s'est  déjà 
dépouillée;  deux  nymphes  détachent  la  chaussure  de  ses  pieds;  une 
jeune  nymphe,  les  cheveux  épars,  relève  d'une  main  exercée  les  che- 
veux de  là  déesse;  ses  nymphes  imitent  l'exemple  de  Diane,  et  se  plon- 
gent dans  la  fontaine,  quand  tout  à  coup  elles  poussent  un  cri  d'effroi  ! 
un  mortel  les  a  vues  !  elles  se  pressent  en  tremblant  autour  de  Diane, 
et  lui  font  un  voile  de  leur  corps.  —  Actéon  est  changé  en  cerf;  il 
est  dévoré  par  sa  meute  hurlante.  Actéon  meurt  sous  le  courroux  de 
Diane. 

Voici  venir  ensuite  Tirésias ,  que  Junon  rend  aveugle  pour  avoir 
été  favorable  à  Jupiter.  Tirésias,  l'habile  devin,  avait  eu  de  la  blonde 
Liriope  un  jeune  enfant  nommé  Narcisse.  Déjà  cet  enfant  avait  vu 
une  année  s'ajouter  à  ses  trois  lustres;  l'enfance  et  la  jeunesse  sem- 
blaient l'embellir  à  la  fois  ;  toutes  les  nymphes  brûlaient  d'amour 
pour  le  beau  Narcisse;  mais  aux  grâces  les  plus  tendres  il  joignait 
de  superbes  dédains.  Malheureux  enfant,  que  devaient  perdre  son 
dédain  et  sa  beauté  !  Un  jour  qu'il  revenait  de  relancer  le  cerf  timide, 
Narcisse  fut  aperçu  par  cette  nymphe  curieuse  et  triste  qui  écoute, 
pour  les  redire  en  soupirant,  toutes  les  paroles;  mais  Echo  n'était 
pas  encore  un  vain  son  perdu  dans  les  airs,  c'était  une  belle  nym- 
phe qui  fut  prise  d'amour  pour  ce  jeune  homme;  elle  suivait  furti- 
vement la  trace  de  ses  pas,  et  répétait  tendrement  toutes  ses  pa- 
roles; l'ingrat  Narcisse  ne  vit  pas  cette  belle  affligée,  et  elle  se  retira 
au  fond  des  bois,  dans  les  antres  solitaires  :  pauvre  voix,  qui  se 
plaint  au  loin  dans  mille  accens  entrecoupés  !  —  A  la  fin,  vint  le  tour 
de  Narcisse.  Dans  un  frais  vallon ,  une  fontaine  limpide  roulait  ses 
eaux  tranquilles  parmi  les  fleurs.  Jamais  le  berger  n'avait  plongé  sa 
main  brûlante  dans  ce  cristal  ;  jamais  la  chèvre  n'était  venue  se  désal- 
térer à  cette  onde;  jamais  la  brebis  des  champs ,  l'oiseau  des  bois ,  la 
moindre  feuille  que  le  zéphyr  détache  de  l'arbre,  n'avait  troublé  la 
pureté  de  ces  eaux.  Un  frais  gazon  bordait  ce  limpide  miroir;  de  vieux 
arbres  le  défendaient  contre  le  soleil  ou  contre  le  jour.  Narcisse, 
haletant  et  fatigué ,  se  repose  au  bord  de  cette  onde;  il  y  veut  étan- 

TOME   XLVIII.      nÉCEMDRE.  18 


254  REVUE   DE   PARIS. 

cher  sa  soif  ardente;  mais  pendant  qu'il  penche  sa  tête  bouclée  sur 
le  cristal,  ô  quelle  joie!  il  admire  une  charmante  figure  qui  le  re- 
garde :  quels  yeux  brùlans!  quelle  ondoyante  chevelure!  quel  sou- 
rire! quel  frais  visage!  A  cette  vue,  Narcisse  comprend  enfin  l'amour! 
il  sourit  à  cette  beauté  inconnue,  on  lui  rend  sourire  pour  sourire;  il 
tend  les  bras,  on  lui  tend  les  bras;  mais  aussi,  il  s'en  va,  et  alors 
s'en  va  l'image;  il  s'irrite,  et  l'image  s'irrite.  — Narcisse  est  amou- 
reux d'une  ombre,  de  l'ombre  même  de  sa  beauté!  Plaignez  Nar- 
cisse, plaignez  l'insensé  qui  succombe  à  son  amour;  enfin ,  Narcisse  se 
jette  dans  la  fontaine.  Les  naïades  pleurèrent  leur  frère,  les  dryades 
le  pleurèrent  aussi;  Écho  redit  leurs  gémissemens plaintifs.  Cepen- 
dant, sur  ce  gazon,  quia  servi  de  lit  au  beau  jeune  homme,  s'élève 
une  fleur  couleur  de  pourpre  entourée  de  feuilles  blanches,  et  qui  s'ap- 
pelle narcisse. 

Silence  !  Thèbes  célèbre  les  fêtes  de  Bacchus  ;  toute  la  ville  est 
dans  la  joie,  seules  les  filles  de  Minée  refusent  de  rendre  au  dieu 
les  honneurs  qui  lui  sont  dus.  En  vain  le  prêtre  ordonne  de  célé- 
brer les  mystères,  d'abandonner  les  travaux  commencés;  les  filles 
de  Minée,  au  lieu  de  se  parer  pour  la  fête  et  de  brûler  l'encens, 
s'amusent  à  raconter  des  histoires,  en  travaillant  à  leur  ouvrage  ac- 
coutumé. L'une  raconte  l'histoire  de  Pyrame  et  Thisbé,  et  la  triste 
fin  de  ces  chastes  amours;  l'autre  raconte  les  amours  de  Mars  et 
Ténus;  Alcithoé  célèbre  le  jeune  Salmacis  enlevé  par  les  nymphes; 
mais  tout  à  coup  les  travaux  et  les  récits  profanes  des  filles  de  Minée 
sont  interrompus  par  un  grand  bruit  de  tambours.  La  flûte  recourbée 
et  l'airain  sonore  retentissent  dans  ce  palais  épouvanté;  le  fuseau 
fait  place  au  thyrse;  les  métiers  s'entourent  de  pampres;  le  palais 
s'écroule  à  la  voix  de  Bacchus,  et  les  filles  de  Minée,  tout  à  l'heure 
si  fières  et  si  rebelles ,  ne  sont  plus  que  d'ignobles  chauves-souris. — 
Vous  avez  encore ,  dans  ce  quatrième  livre ,  l'histoire  d'Andromède, 
sauvée  par  Persée.  La  jeune  et  belle  Andromède ,  pour  expier  l'or- 
gueil de  sa  mère,  était  attachée  à  un  rocher  sauvage.  On  l'eût  prise 
pour  une  statue  de  marbre,  sans  les  larmes  qui  coulaient  de  ses 
yeux.  Persée  fend  les  airs  de  ses  ailes  d'emprunt;  il  s'approche  d'An- 
dromède :  «  Non ,  dit-il,  tu  n'es  pas  faite  pour  ces  indignes  liens.  » 
Aussitôt  le  combat  commence  entre  le  jeune  Persée  et  le  monstre 
ailé  qui  menace  Andromède.  Persée,  vainqueur,  élève  trois  autels  de 
gazon  :  à  Mercure,  à  Minerve,  à  Jupiter.  Il  emmène  avec  lui  la  belle 
Andromède,  digne  prix  d'un  si  noble  exploit.  L'hymen  et  l'amour 
allument  leurs  flambeaux.  Les  parfums  brûlent  en  vapeur  au-dessus 


REVUE   DE   PARIS.  255 

du  feu  sacré;  les  lambris  sont  chargés  de  guirlandes.  Le  luth,  la  lyre, 
la  flûte  et  le  chant  s'unissent  pour  célébrer  cet  heureux  jour.  Tel 
est  le  vaste  poème  des  Métamorphoses.  —  Cette  histoire  de  toutes 
les  passions,  de  toutes  les  haines,  de  toutes  les  vengeances,  de 
tous  les  amours  des  dieux,  se  déroule  ainsi  sans  fin,  et  tou- 
jours dans  le  même  vers  élégant,  hardi,  souple,  harmonieux. 
Que  d'histoires  variées  !  et  comme  ces  dieux  ressemblent  aux  hom- 
mes !  Là,  Minerve  change  en  araignée  la  pauvre  Arachné ,  plus  ha- 
bile que  la  déesse.  Plus  loin,  Àiobé ,  mère  malheureuse,  est  changée 
en  rocher,  pour  s'être  comparée  à  Latone;  le  satyre  Marsyas 
est  changé  en  fleuve;  Pélops,  qui  pleure  sa  blanche  épaule,  reçoit 
des  dieux  une  épaule  d'ivoire,  en  échange  de  l'épaule  qu'il  a  per- 
due. Entendez-vous  dans  les  bois  cette  voix  plaintive?  c'est  Philo- 
mèle  qui  se  plaint  de  Térée.  Arrive  ensuite  l'histoire  de  Médée, 
ce  sanglant  poème  tout  rempli  de  fureurs,  de  trahisons,  de  ven- 
geances ;  et  notre  poète  en  pouvait  d'autant  mieux  parler  qu'il  avait 
fait  une  tragédie  de  Médée.  Cette  tragédie  avait  fait  couler  bien  des 
larmes  :  on  la  citait  comme  l'honneur  du  théâtre  latin.  Ce  terrible 
poème  de  Médée  est  remplacé  par  la  touchante  histoire  du  jeune  Icare, 
et  l'histoire  plus  touchante  encore  de  Philémon  et  Baucis,  les  deux 
vieillards  résignés  à  la  pauvreté,  dignes  de  donner  l'hospitalité  à  Ju- 
piter. Vous  savez  le  reste  de  ce  long  poème,  qu'on  appelle  les  Méta- 
morphoses, la  lutte  d'Hercule  et  d'Achélous,  la  mort  de  ce  héros  demi- 
dieu  sur  le  mont  OEta,  brûlé  par  la  robe  du  centaure,  et  enfin  son 
apothéose,  quand  il  a  dégagé  la  meilleure  partie  de  lui-même  de  sa 
dépouille  mortelle.  Enfin,  voici  venir  le  malheureux  Orphée  ,  chantre 
divin,  qui  perd  deux  fois  son  Eurydice.  Même  après  Virgile,  Ovide 
a  trouvé  le  moyen  de  chanter  Orphée.  Levez  les  yeux  :  un  aigle  im- 
mense enlève  un  enfant  craintif.  C'est  Jupiter  qui  enlève  Ganimède. 
Plus  loin,  Pygmalion  anime  la  statue,  son  chef-d'œuvre.  Le  bel 
Hyacinthe  n'est  plus  qu'une  douce  fleur.  Adonis  est  changé  en  ané- 
mone. —  Pour  varier  un  peu  toutes  ces  douleurs ,  le  poète  nous  ra- 
conte Midas  chargé  d'oreilles  d'âne,  Apollon  et  Neptune  bâtissant  les 
murailles  de  Troie ,  les  noces  de  Thélis  et  de  Pelée ,  la  description  du 
palais  du  Sommeil,  puis  le  combat  des  centaures  et  des  lapithes, 
puis  la  mort  d'Achille;  de  ce  héros  dont  la  gloire  remplit  l'univers, 
il  reste  à  peine  de  quoi  remplir  l'urne  funèbre.  Lui  mort,  son  bou- 
clier soulève  encore  des  batailles.  On  peut  voir  les  deux  rivaux, 
Ulysse,  Ajax  ,  se  disputant  les  armes  d'Achille.  Pauvre  Troie  !  elle 
jette  çà  et  là  toutes  ses  misères.  Alors  commencent  les  voyages 

18. 


256  REVUE   DE   PARIS. 

d'Énée.  Ses  vaisseaux  sont  changés  en  nymphes.  Ovide,  cette  fois 
encore,  n'hésite  pas  à  emprunter  son  héros  à  Virgile.  —  Circé  vient 
ensuite,  escortée  de  ses  enchantemens;  elle  change  en  oiseaux  les 
compagnons  de  Diomède;  Scylla  est  changée  en  rocher.  Mais  enfin  , 
après  les  fables  grecques  arrivent  les  fables  romaines,  arrivent, 
avecÉnée,  les  héros  de  la  république,  Romulus,  Numa,  et  enfin 
Jules  César.  La  mort  de  César  fut  annoncée  par  de  tristes  présages  : 
au  milieu  du  nuage  sanglant  qui  couvrait  le  ciel ,  on  entendit  un  bruit 
d'armes  invisibles;  dans  le  forum,  autour  des  maisons  et  des  tem- 
ples, des  chiens  hurlèrent  pendant  la  nuit;  Rome  trembla  sur  ses 
fondemens.  — Ici  s'arrête  ce  vaste  poème  de  la  mythologie  romaine. 
Jamais  Ovide  n'avait  porté  plus  loin  la  toute-puissance  ingénieuse  de 
ce  beau  langage;  jamais  il  n'avait  parcouru  d'un  pas  plus  ferme  une 
plus  longue  carrière,  car  ce  n'est  pas  sans  motif  qu'il  s'écrie  à  la  fin 
de  son  poème  :  «  Enfin,  voici  une  œuvre  achevée,  œuvre  immortelle, 
que  Jupiter  lui-même  ne  saurait  détruire.  Vienne  maintenant  la  mort 
me  coucher  dans  ma  tombe,  mon  nom  ne  saurait  mourir.  » 

Dans  un  second  article,  nous  retrouverons  Ovide  sous  un  double 
aspect  poétique,  —  dans  ses  amours  et  dans  ses  malheurs.  Eh! 
quelle  mine  fut  jamais  plus  féconde,  Y  An  d'Aimer  et  les  Tristes? 

Jules  Janin. 


RAFIN  ET  SOUCHARD 


r. 


Le  père  de  Rafln  était  tailleur;  le  père  de  Souchard  était  racoleur, 
et  le  racoleur  et  le  tailleur  étaient  logés  au  Palais-Royal ,  dans  l'aile 
qui  s'ouvre  sur  la  rue  Vivienne.  Ils  occupaient  avec  leurs  familles  le 
dernier  étage  de  la  maison,  situation  charmante,  pleine  d'air,  d'où 
l'on  découvre,  quand  on  est  logé  sur  le  devant,  le  parallélogramme 
entier  du  jardin,  et,  selon  les  diverses  heures  du  jour  et  les  acci- 
dens  des  saisons,  des  arbres  tantôt  verts,  tantôt  jaunes,  tantôt  ama- 
rantes; une  eau  frissonnante  qui  s'épanouit  en  éventail,  des  groupes 
roses  d'enfans,  des  touffes  de  fleurs,  des  vieillards  causeurs  comme 
les  vieillards  de  Salente;  un  tapis  de  gazon ,  ras  comme  un  velours, 
et  le  soir,  la  nuit,  mille  tableaux  changeans.  Qui  n'a  pas  vu  le  Palais- 
Royal  du  haut  des  galeries  qui  le  couronnent ,  ne  connaît  pas  même 
le  Palais-Royal  à  demi. 

Sur  la  porte  de  l'appartement  de  Rafin  on  lisait  :  Rafin ,  tailleur; 
sur  la  porte  de  Souchard  ,  rien  que  ces  mots  :  Souchard ,  ancien  mi- 
litaire. Un  étranger  n'aurait  pas  deviné  le  sens  profond  et  caché  de 
cette  indication.  Souchard,  qui  l'avait  formulée,  la  trouvait  suffi- 
samment claire  pour  les  jeunes  gens  sans  argent  et  qui  désespéraient 
d'en  obtenir  de  leur  père  ou  de  leur  oncle.  Ces  jeunes  gens  ne  sa- 
vaient que  trop  ce  que  signifiait  ce  titre  gravé  en  noir  dans  l'épais- 
seur bombée  du  cuivre.  Dès  qu'ils  étaient  entrés  dans  l'appartement 


258  REVUE   DE   PARIS. 

de  M.  Souchard ,  on  les  toisait ,  on  leur  tàtait  les  côtes,  on  leur  écar- 
quillait  les  doigts  des  pieds,  on  leur  frappait  vigoureusement  sur  le 
dos,  on  les  faisait  tousser,  et  ensuite  on  leur  mettait  cinquante  écus 
dans  le  creux  de  la  main.  Trois  jours  après,  ils  marchaient  au  pas 
sous  la  baguette  d'un  sergent. 

Raûn  avait  un  ûls  qu'on  nommait  Théodore,  ou  présent  de  Dieu, 
en  français  ;  Souchard  avait  aussi  un  fils  qui  avait  pour  nom  Victor, 
nom  sonore,  dans  lequel  le  père  Souchard  voyait  moins  l'appellation 
protectrice  d'un  saint  que  toutes  sortes  de  grandeurs  militaires  ima- 
ginables; victorieux,  victoire,  vainqueur.  Son  ûls  serait  victorieux, 
il  serait  vainqueur,  puisqu'il  serait  militaire  comme  lui;  et,  de  fait, 
il  avait  quelque  raison  de  croire  à  l'avenir  belliqueux  de  cet  enfant, 
qui,  à  quinze  ans,  était  déjà  un  jeune  homme  charmant,  vif  comme 
un  poisson,  au  regard  de  feu,  ayant  presque  des  moustaches,  et 
marchant  le  jarret  tendu  comme  un  garde-française.  Victor  Souchard 
promettait  d'être,  à  défaut  d'un  grand  capitaine,  un  magnifique 
tambour-major.  Son  père  le  gâtait  peut-être  un  peu  trop;  mais  il  se 
disait  que  les  grands  capitaines  futurs  commencent  tous  par  casser 
les  vitres  et  détériorer  les  meubles.  Ils  insultent  les  voisins,  jettent 
des  chats  dans  les  puits  ,  décrochent  les  lanternes ,  coupent  les  cor- 
dons de  sonnette.  Bayar.l  a  ainsi  commencé,  pensait  Souchard;  mon 
Victor  ressemble  à  Bavard.  11  lui  disait  parfois  d'un  ton  grave  : 
«  Victor,  tu  tends  des  cordes  aux  vieillards  pour  les  faire  tomber  sur 
le  nez,  tu  leur  mets  des  cailloux  dans  les  poches;  c'est  mal ,  on  ne  se 
conduit  pas  ainsi.  Va  plutôt  derrière  un  arbre  du  jardin  ,  aie  des 
ciseaux,  et  si  tu  remarques  qu'une  queue  poudrée  déborde  un  peu, 
crac!  tu  la  coupes  et  tu  vas  plus  loin.  Tu  insultes  aussi  les  jeunes 
filles  que  tu  rencontres;  tu  les  pinces  jusqu'au  sang.  Malheureux! 
quand  tu  en  verras  une  qui  te  plaira ,  va  à  elle,  prends-la  par  le  cou, 
et  embrasse-la,  Victor!  » 

Et  Victor  profitait  d'aussi  sages  remontrances;  il  était  devenu  ,  en 
grandissant,  la  terreur  du  Palais-Royal.  Soit  conformité  d'âge,  soit 
habitude  de  vivre  sur  le  même  palier,  Victor  Souchard  et  Théodore 
RaGn  étaient  fort  bien  ensemble.  Théodore  était  la  seule  créature 
que  Victor  respectât.  La  pitié  avait  peut-être  sa  part  dans  cette  affec- 
tion ,  du  reste  partagée  avec  usure.  Théodore  était  contrefait;  ses 
jambes,  dont  le  développement  était  en  retard ,  n'avaient  pas  la  force 
de  soutenir  son  buste.  Il  résultait  de  cette  constitution  informe  que 
Théodore  avait  le  visage  pâle,  les  cheveux  d'un  châtain  soyeux,  le 
sourire  triste,  mais  intelligent.  C'était  un  bossu  moins  la  bosse .  Il  ne 


REVUE  DE   PARIS.  259 

marchait  pas;  assis  dans  un  fauteuil  fort  bas,  il  passait  ses  journées 
à  découdre  les  habits ,  trop  peu  adroit  encore  pour  être  d'une  plus 
grande  utilité  à  son  père.  Quand  il  avait  travaillé  à  la  satisfaction  de 
l'atelier,  on  le  portait  sur  la  terrasse,  au  soleil ,  et  de  là  il  se  réjouis- 
sait à  voir  les  promeneurs  du  jardin.  Ordinairement  on  lui  procurait 
cette  joie  à  midi,  et  c'est  alors  que  son  ami  Victor  Souchard  montait 
et  lui  racontait  ses  exploits  de  la  veille.  Comme  il  était  rare  que  les 
brillantes  équipées  de  Victor  n'eussent  pas  pour  base  la  dextérité  de 
ses  mains,  l'élasticité  de  son  corps  ou  la  vélocité  de  ses  pieds,  Théo- 
dore faisait  un  triste  retour  sur  lui-même,  soupirait  et  admirait  son 
ami  Victor  : 

—  Quoi!  tu  as  passé  sur  deux  ponts  sans  payer?  Que  tu  es  heu- 
reux !  Tu  as  décroché  de  leurs  poteaux  quatre  réverbères!  tu  as  fait 
culbuter  dans  la  boue  un  sergent  des  gardes-françaises!  Mais  tu  es 
le  plus  brave  des  hommes!  Laisse-moi  voir  ton  pantalon  déchiré.  Je 
ne  suis  pas  jaloux;  mais  si  l'on  me  donnait  à  choisir  entre  le  roi  de 
France  et  toi ,  je  sais  bien  le  choix  que  je  ferais. 

Nous  n'avons  pas  encore  dit  que  ces  deux  jeunes  gens  étaient  nés 
un  peu  avant  la  révolution  française ,  à  cette  époque  malsaine  qui 
n'était  plus  même  le  xvine  siècle,  sans  être  le  xixe.  Il  y  avait  un  roi, 
et  il  n'y  avait  plus  de  royauté.  Il  n'y  avait  jamais  eu  tant  de  littéra- 
teurs, et  jamais  moins  de  littérature;  plus  de  passé,  point  d'avenir. 
Confusion  de  mœurs  et  d'usages  :  les  uns  portaient  la  queue,  la 
poudre,  l'habit  brodé  à  paillettes;  les  autres  avaient  déjà  revêtu  le 
large  et  sérieux  habit  maron  venu  d'Amérique,  le  chapeau  sans  ga- 
lons et  presque  les  bottes.  C'est  au  Palais-Royal  surtout  que  ce  mé- 
lange d'opinions,  d'habits,  de  goûts,  se  produisait  avec  une  diversité 
inépuisable  pour  la  distraction  de  notre  pauvre  Théodore  KaOn. 
Quoique  peu  à  l'aise,  son  père  lui  avait  donné  des  maîtres  de  langue 
et  de  dessin.  11  se  consolait  par  les  arts  des  privations  d'aller,  de 
marcher,  de  courir.  Sa  philosophie  se  formait  peu  à  peu;  elle  se  dé- 
veloppait et  répandait  ses  parfums  à  l'ombre,  comme  les  Heurs  d'un 
violet  tendre  dans  les  profondeurs  des  forêts.  S'il  eat  eu  quarante 
ans,  le  reste  de  sa  vie  se  fût  paisiblement  écoulé;  mais  il  n'en  avait 
que  dix-sept;  et  quand,  du  haut  de  sa  rampe  de  marbre  taillé  à  jour, 
il  apercevait  autour  du  bassin  du  jardin,  entre  les  arbres  chargés  de 
panaches  dont  la  senteur  montait  jusqu'à  lui,  quelque  belle  provin- 
ciale, rose,  ardente  de  tournure,  aux  lèvres  ouvertes,  aux  mains 
potelées,  il  avait  du  feu  dans  les  veines,  il  la  couvait  du  regard,  il  lui 
donnait  un  nom,  il  1  aspirait  par  ses  désirs,  il  en  rêvait  la  nuit. 


260  REVUE  DE   PARIS. 

Un  jour  qu'il  était  livré  à  l'une  de  ces  extases  mêlées  de  ravisse- 
ment et  de  douleur,  Victor  lui  frappa  sur  l'épaule  et  lui  dit  : 

—  Théodore,  suis  mon  doigt  ;  compte  les  arcades,  à  la  vingtième 
arrête-toi;  maintenant  monte  du  regard  jusqu'au  premier  étage  : 
que  vois-tu? 

—  Je  vois  un  café. 

—  Au  fond  du  café,  que  vois-tu? 

—  Une  femme  au  comptoir. 

—  Comment  est-elle? 

—  Elle  est  brune. 

—  Mais  est-elle  jolie? 

—  Je  ne  puis  pas  distinguer  d'ici. 

—  Tiens,  prends  cette  lunette,  et  regarde  encore.  Eh  bien!  Théo- 
dore, comment  est-elle? 

—  Mon  ami,  répondit  Théodore,  elle  est  très-belle,  mais  elle  est 
très  jeune. 

—  Alors  elle  est  doublement  belle.  Elle  a  seize  ans,  elle  s'appelle 
Fanchette,  et  elle  sera  ma  maîtresse. 

—  Ta  maîtresse  ! 

Théodore  frémit  à  ce  mot;  il  fut  sur  le  point  de  s'écrier  :  Est-ce 
que  tu  ne  me  la  prêteras  pas  un  peu?  Ce  mot  l'avait  renversé;  une 
maîtresse!  Et  Victor  aura  cette  femme  pour  maîtresse,  il  touchera 
ces  beaux  cheveux,  ces  belles  épaules,  il  parlera  tout  près  de  cette 
bouche  si  fraîche.  Tout  cela,  parce  qu'il  peut  marcher  !  Qu'ai-je  donc 
fait  à  Dieu,  pour  n'avoir  pas  des  pieds  qui  me  mènent  où  je  veux  aller? 
Il  enviait  alors  les  oiseaux  qui  volaient  de  croisée  en  croisée  tout  le 
long  des  galeries  du  Palais-Koyal;  il  mettait  son  ame  sans  ailes  sur 
leurs  ailes,  et  il  leur  disait  :  Allez  auprès  du  bassin,  effleurez  cette 
eau,  courbez  pour  moi  ce  gazon,  jouez  autour  de  cette  branche, 
posez-vous  sur  cette  place  où  il  y  a  du  soleil ,  allez  sur  le  bord  de 
cette  fenêtre  et  rapprochez-vous  de  Fanchette.  Résolument  Théodore 
aimait  Fanchette,  qui,  selon  la  mode  du  temps,  avait  alors  les  bras 
nus,  les  cheveux  légèrement  ondoyés  de  poudre,  le  sein  aux  deux 
tiers  découvert;  choses  gracieuses  qu'elle  relevait  encore  par  son 
sourire,  sa  causerie  d'abeille,  son  affabilité  pour  tous  les  habitués 
de  son  café,  qui  était  aussi  un  estaminet,  il  faut  le  dire  avec  dou- 
leur. Elle  n'était  pas  incommodée  cependant  de  cet  éternel  brouillard 
de  tabac  amassé  sur  ses  cheveux  :  derrière  ce  nuage  qui  voilait  son 
olympe  de  flacons,  de  tasses  dorées  et  de  soucoupes,  elle  semblait 
la  divinité  de  l'endroit  ;  on  l'adorait  en  effet.  Son  comptoir  était  en- 


REVUE   DE   PARIS.  261 

touré  d'admirateurs  qu'elle  avait  l'art  de  retenir  dans  les  limites  de 
la  galanterie.  Chacun  s'en  allait  content;  mais  nul  n'avait  le  droit  de 
l'être  plus  qu'un  autre,  excepté  peut-être  Victor  Souchard,  s'ii  ne 
s'était  pas  trop  vanté  auprès  de  son  ami  Théodore.  Ce  doute  est  rai- 
sonnable, car  Souchard  était  devenu  un  beau  modèle  de  fatuité.  II  se 
flattait  de  tuer  les  hommes  comme  des  mouches  et  d'être  l'amant  de 
tomes  les  femmes  âgées  de  moins  de  vingt-deux  ans.  Cependant 
Théodore  avait  souvent  aperçu  Victor  parlant  à  Fanchette  un  peu 
plus  intimement  que  les  autres  cliens  de  l'estaminet.  Il  se  disait  avec 
une  soucieuse  conviction  :  —  Elle  l'aime,  oui,  elle  l'aime;  —  et  il  se 
maudissait. 

—  Je  pars,  vint  lui  dire  un  jour  Souchard,  mon  père  ne  veut  plus 
de  moi;  il  prétend  que  j'ai  acheté  six  hommes  dont  je  ne  lui  ai  pas 
rendu  compte.  Nous  nous  sommes  disputés.  Il  s'est  porté  envers  moi 
à  des  extrémités  fâcheuses.  Je  lui  ai  donné  un  soufflet.  Bref,  voilà 
ma  feuille  de  route  :  je  vais  à  Brest.  Là  je  m'embarquerai  pour  les 
Indes.  Tu  comprends  que  je  suis  enrôlé  dans  la  marine  militaire;  je 
suis  soldat-matelot.  Embrassons-nous,  mon  pauvre  Théodore,  et 
pense  à  moi  toutes  les  fois  que  tu  verras  du  haut  de  ton  balcon  une 
belle  nourrice  ou  quelque  petit  scélérat  de  vieux  avec  une  queue. 

—  Et  Fanchette?  osa  lui  demander  Théodore,  l'emportes-tu  avec 
toi? 

—  Non ,  mais  à  mon  retour  je  l'épouserai  ;  je  le  lui  ai  promis  ;  nous 
nous  le  sommes  juré;  je  lui  ai  donné  une  bague;  elle  m'a  donné  de 
ses  cheveux.  Begarde. 

Victor  Souchard  sortit  de  sa  poche  une  corde  de  tabac  à  chiquer, 
croyant  tenir  les  cheveux  de  Fanchette.  —  Ces  cheveux  ne  me  quitte- 
ront jamais,  poursuivait-il,  jamais.  Tiens,  c'est  du  tabac! 

Théodore  soupira. 

Souchard  déchira  le  tabac  avec  ses  dents  et  mit  le  reste  dans  sa 
poche. 

Après  s'être  embrassés  encore  une  fois,  les  deux  amis  se  séparè- 
rent, Victor,  joyeux  comme  s'il  était  déjà  de  retour,  Théodore,  le 
visage  humide  de  larmes,  comme  s'il  avait  dû  ne  plus  revoir  Victor. 


II. 

L'absence  de  Victor  Souchard  se  prolongea  au-delà  du  terme 
prévu;  le  vaisseau  qu'il  montait  faisait  de  longues  stations  dans  les 


262  REVUE   DE   PARIS. 

ports  de  nos  possessions  de  l'Inde,  alors  convoitées  avec  acharne- 
ment par  les  Anglais.  Victor  amassait  dans  le  cours  de  cette  cam- 
pagne des  trésors  d'anecdotes  à  raconter  au  pauvre  Théodore  quand 
il  reverrait  le  Palais-Royal,  s'il  le  revoyait  un  jour.  Que  de  mer- 
veilles l'avaient  frappé  depuis  bientôt  quatre  ans  qu'il  était  absent  de 
Paris!  Les  bayadères  nues,  les  pagodes  sonnantes,  les  palais  de 
jonc,  les  temples  de  porcelaine;  Théodore  se  refuserait  d'y  croire. 

De  son  côté,  Théodore  préparait  aussi  un  grand  étonnement  à  son 
ami  Souchard.  Un  soir  qu'il  s'était  suspendu  par  la  force  des  poi- 
gnets jusqu'aux  bords  de  la  balustrade  de  sa  terrasse,  pour  mieux 
voir  sans  doute  la  charmante  limonadière,  la  tète  lui  tourna,  ses 
doigts  fléchirent,  le  buste  entraîna  les  jambes,  et  il  fut  précipité  par 
son  propre  poids  du  haut  de  la  maison  dans  le  jardin.  L'étourdisse- 
ment  de  la  chute  le  laissa  sans  connaissance  sur  le  sable.  On  le  crut 
mort.  Les  marchands  voisins  l'ayant  reconnu  le  montèrent  chez  lui; 
mais  son  père  fut  si  douloureusement  affecté  de  le  voir  dans  cet  état, 
qu'il  eut  une  soudaine  attaque  d'apoplexie  dont  il  ne  revint  pas.  Ce- 
pendant Théodore  Rafin  n'était  pas  mort  ;  ses  membres  étaient  démis 
seulement;  au  bout  de  trois  jours  il  n'était  plus  malade  que  de  la 
fièvre.  Cette  fièvre  fut  longue;  elle  aggrava  la  faiblesse  de  Théodore 
au  point  de  l'obliger  à  garder  le  lit  pendant  un  mois.  Quand  il  fut 
enfin  guéri,  on  s'aperçut,  non  sans  une  surprise  inexprimable,  qu'il 
avait  grandi  d'un  pied,  que  ses  jambes  n'étaient  plus  contrefaites,  et 
qu'enfin  il  était,  sinon  un  bel  homme  comme  Victor  Souchard,  du 
moins  un  gentil  jeune  homme,  souple,  bien  pris,  et  plein  de  grâces 
fines  et  naturelles. 

Le  premier  usage  qu'il  fit  de  ses  jambes,  fut,  on  le  pense  bien, 
de  descendre  dans  ce  jardin  qui  avait  été  si  long-temps  le  bonheur 
de  ses  yeux  et  la  joie  de  son  cœur.  Ceux  qui  sortent  du  purgatoire 
après  une  longue  résidence  pour  entrer  dans  le  paradis,  ne  doi- 
vent pas  être  plus  ravis  que  le  fut  Rafin  en  parcourant  ces  quatre 
galeries,  éblouissantes  comme  quatre  lames  d'or  autour  d'un  dia- 
mant. Il  ne  détaillait  pas  encore  ses  jouissances ,  c'eût  été  impossible; 
mais  il  était  heureux.  Les  boutiques,  les  grilles,  le  jardin,  les  sta- 
tues, l'enveloppaient  d'une  fascination  profonde;  c'était  l'aveugle 
qui  retrouve  la  vue.  Il  supposait  à  peine  qu'il  y  eût  quelque  chose  de 
remarquable  au-delà  des  limites  de  ce  merveilleux  endroit  où  il 
était  né. 

Sans  être  entièrement  revenu  de  sa  surprise,  dès  qu'il  put  mettre 
un  peu  d'ordre  dans  ses  idées,  il  se  rendit  au  café  de  Fanchette,  la 


REVUE   DE    PARIS. 

maîtresse  de  son  ami  Souchard.  Ses  artères  battirent  sous  sa  peau 
quand  il  se  trouva  en  présence  de  cette  délicieuse  créature  dont  il 
avait  tant  de  fois  rêvé  l'image.  Il  s'imagina  que  son  émotion  était 

visible  à  tout  le  monde  dans  un  endroit  où  l'on  distinguait  à  peine, 

tant  la  fumée  du  tabac  était  opaque,  —  les  lumières  du  lustre  suspendu 
au  plafond.  Ame  honnête  et  candide,  il  alla  jusqu'à  se  reprocher  son 
admiration  pour  une  femme  sur  laquelle  Souchard  avait  jeté  les 
yeux.  Quand  il  se  présenta  au  comptoir  pour  payer  sa  consomma- 
tion ,  il  lui  sembla  que  son  argent  portait  l'empreinte  de  sa  pensée. 
Cependant  il  osa  dire  un  jour  à  Mlle  Fanchette  : 

—  Voilà  bientôt  cinq  ans,  mademoiselle  Fanchette,  que  M.  Victor 
Souchard  est  absent, 

—  Qu'est-ce  que  M.  Souchard?  répliqua-t-elle;  n'est-ce  pas,  par 
hasard,  le  chasseur  de  M.  le  prince  de  Soubise? 

—  Souchard  ,  mademoiselle,  est  ce  jeune  homme  que  vous  aimez. 

—  Que  j'aime  1  moi  ?  je  ne  m'en  souviens  pas. 

—  C'est  le  fils  d'un  militaire  logé  tout  près  d'ici,  un  beau  garçon! 

—  Ah!  oui,  qui  consomme  beaucoup  d'eau-de-vie? 

—  Qui  est  aux  Indes,  mademoiselle. 

—  J'y  suis,  maintenant...  Pierre!  interrompit-elle ,  voyez  ce  que 
désire  le  n°  10. 

Si  Rafln  fut  blessé  au  cœur  de  l'indifférence  de  Fanchette  pour  un 
homme  qu'elle  avait  promis  d'épouser  au  retour,  d'un  autre  côté, 
il  n'osa  pas  s'avouer  qu'il  était  heureux  d'avoir  ce  rival  de  moins  au- 
près d'elle. 

On  ne  saurait  dire  l'étendue  qu'avaient  acquise  ses  idées  depuis 
qu'il  avait  la  faculté  de  parcourir  ce  monde  enchanté  du  Palais-Royal, 
sur  lequel  il  était  resté  si  long-temps  suspendu  comme  une  toile  d'arai- 
gnée au-dessus  d'une  belle  fleur.  «Ne  fût-ce  que  pour  l'aimer  encore 
davantage,  si  c'est  possible,  je  veux  connaître  ce  qui  l'entoure;  je  tiens 
à  le  comparer  au  reste  de  Paris,  que  je  n'ai  pas  encore  vu.  »  Ainsi 
se  parla  un  jour  Rafin  en  se  dirigeant  vers  l'une  des  grandes  issues 
du  jardin.  Il  allait  en  sortir,  quand  un  homme  vêtu  de  noir,  l'arrê- 
tant poliment,  lui  dit  : 

—  Monsieur  Rafin ,  j'ai  été  l'ami  de  feu  votre  père ,  et,  à  ce  titre, 
je  dois  vous  prévenir  que  si  vous  sortez  du  Palais-Royal,  où  aucun 
débiteur  ne  peut  être  arrêté,  vous  serez  aussitôt  saisi  et  conduit  en 
prison.  Je  suis  huissier;  voici  la  preuve  de  ce  que  j'ai  l'honneur  de 
vous  dire.  Votre  père  a  laissé  en  mourant  pour  deux  cent  millo  livres 
de  dettes,  et  comme  vous  avez  accepté  son  héritage,  c'est  à  vous  de 


264  REVUE   DE   PARIS. 

payer  ses  dettes  maintenant.  Les  créanciers  de  votre  père ,  qui  sont 
aujourd'hui  les  vôtres,  ont  obtenu  contre  vous  cette  sentence.  Faites 
un  pas  de  plus,  et  vous  allez  en  prison  pour  toute  votre  vie. 

Rafln  fut  foudroyé.  Il  remercia  l'huissier  de  son  bon  avertisse- 
ment, et  il  rentra  dans  le  Palais-Royal,  d'où  il  n'avait  plus  le  droit 
de  sortir,  à  moins  qu'il  n'eût  les  moyens  de  payer  un  jour  deux  cent 
mille  livres. 

C'était  maintenant  à  sa  philosophie  à  s'arranger  un  sort  heureux 
au  milieu  de  cette  captivité.  Puisque  je  suis  né  au  Palais-Royal,  se 
dit-il  avec  résignation,  j'y  vivrai  et  j'y  mourrai.  Comme  tous  les  en- 
fans  de  ceux  qui  ont  fait  de  notables  banqueroutes ,  Rafin  avait  de 
quoi  vivre  à  l'aise,  môme  sans  trop  travailler.  Mercier  raconte  que 
Rafln  allait  régulièrement  prendre  son  déjeuner  chez  Nivet,  au  coin 
de  l'un  des  porches  du  Palais-Royal,  là  où  probablement  se  trouve 
aujourd'hui  le  magasin  de  comestibles  du  Gourmand,  où  est  Corcelet. 
Ce  M.  Nivet,  qui  légua  son  établissement  à  sa  veuve,  s'était  établi 
en  cet  endroit  un  peu  avant  la  grande  révolution. 

Après  son  déjeuner,  Rafin  se  promenait  pendant  une  demi-heure, 
l'été,  dans  l'allée  où  est,  de  nos  jours,  la  Rotonde,  et  il  s'asseyait 
ensuite  sur  un  des  bancs  placés  le  long  de  cette  allée,  à  l'abri  des 
murs.  On  ne  lisait  pas  encore  les  journaux  dans  le  jardin ,  mais  on 
s'y  réunissait  pour  exhaler  tout  ce  qu'on  savait  et  tout  ce  qu'on  ne 
savait  pas  en  politique.  Les  philosophes  râpés,  les  économistes  dé- 
chaussés, les  littérateurs  sans  libraires,  les  écrivains  de  tous  les 
ordres  mendians ,  les  rentiers ,  les  partisans  de  Mesmer,  les  acteurs 
sans  engagement,  vingt  mille  étrangers,  autant  de  filous,  passaient, 
s'arrêtaient,  causaient  sous  ces  arbres  qui  sont  aujourd'hui  de  la 
taille  qu'ils  avaient  alors  et  qu'ils  auront  présumablement  toujours. 
A  deux  heures,  Rafin  montait  jouer  aux  échecs  chez  le  fameux  Vi- 
tard,  qui  fit  une  partie  par  correspondance  avec  un  roi  du  petit 
Mogol,  laquelle  partie  dura  treize  ans  et  sept  mois,  et  fut  gagnée  par 
Vitard,  nommé  depuis  sa  victoire  Vitard-Mogol.  Jusqu'à  trois  heures, 
Rafin  jouait  ou  regardait  jouer  aux  échecs.  A  cinq  heures,  il  allait 
dîner  au  Rocher  de  la  petite  Provence.  Et  quand  les  lanternes  s'allu- 
maient,  il  se  rendait  sous  les  galeries  de  bois,  le  rendez-vous  le 
plus  curieux  du  globe  avant  et  depuis  la  révolution  ;  corridor  de 
luxe  et  d'obscénité  qui  n'était  plus  qu'une  ombre  de  sa  gloire  en  1829, 
époque  à  laquelle  il  fut  démoli  pour  faire  place  à  cette  ennuyeuse  et 
belle  galerie  de  verre.  Nos  pères  ont  vu,  dans  toute  sa  magnificence, 
cette  superbe  ruche  où  bourdonnaient,  jusqu'à  trois  heures  de  la 


BEVUE   DE   PARIS.  265 

nuit,  des  femmes  vêtues  de  gaze,  enveloppées  d'une  vapeur  de 
mousseline,  montrant  leurs  cheveux,  leurs  jambes,  leurs  épaules, 
leurs  bras  nus,  leurs  dents  insolentes,  leurs  yeux  de  gazelle, 
se  tenant  trois  par  trois  comme  les  grâces,  allant  seules  comme 
Vénus,  ou  par  groupes  comme  des  vestales;  ayant  devant  elles  de 
vieilles  femmes  qui  avaient  été  belles  à  la  prise  de  Mahon,  derrière 
elles  des  hommes  qui  les  flairaient,  des  provinciaux  piastres,  des 
Italiens  haletans,  des  colons  de  Saint-Domingue  plus  noirs  que  leurs 
nègres  ,  beaucoup  d'Orientaux.  Rafln  ne  se  lassait  pas  de  ce  spec- 
tacle. Seulement  le  jeudi  il  allait  aux  Français,  surtout  quand  on 
donnait  Mahomet  de  M.  de  Voltaire.  Il  prodiguait  ainsi  les  fleurs  de 
son  adolescence  à  ces  distractions  qu'il  avait  à  sa  portée,  à  ces  res- 
taurans  fameux  qu'il  visitait  alternativement  selon  les  saisons,  à  ces 
galeries  ravissantes,  et  à  trois  théâtres,  le  théâtre  de  Pierre,  le  théâtre 
du  Palais-Royal  et  le  Théâtre-Français. 

Quoiqu'il  aimât  toujours  de  plus  en  plus  Fanchette,  il  s'abstenait 
d'aller  la  voir,  de  peur  de  trahir  la  sainte  cause  de  l'amitié.  Il  ne  sa- 
vait trop  s'il  se  désespérerait  pour  lui  ou  pour  son  ami,  quand  on  lui 
dit  qu'un  officier  de  Royal-Cravate  était  sans  cesse  accoudé  sur  le 
comptoir  de  la  gracieuse  Fanchette. 

Un  beau  jour,  ce  fut  véritablement  un  beau  jour,  Souchard  arriva; 
il  entra  chez  Rafln,  prit  son  ami  dans  ses  bras  et  l'éleva  trois  fois 
pour  se  convaincre  qu'il  n'était  plus  difforme.  Quant  à  lui,  Souchard, 
il  avait  six  pieds  ;  c'était  un  homme  magnifique;  malheureusement  il 
avait  perdu  un  œil. 

—  Tu  as  devant  toi,  Théodore,  le  premier  sergent  d'artillerie 
d'une  frégate  française  qui  faisait  partie  de  l'escadre  commandée  par 
le  bailli  de  Suffren.  Je  reviens  de  Pondichéry. 

—  Où  vous  vous  êtes  battus  bravement  avec  les  Anglais,  reprit 
Rafin. 

—  Tout  juste.  Les  journaux  t'ont  déjà  informé,  je  le  vois. 

—  Et  les  Anglais,  continua  Rafin,  sont  restés  maîtres  du  champ 
de  bataille. 

—  Ce  n'est  pas  sans  peine  toujours.  Ils  ont  laissé  huit  mille  des 
leurs  sur  le  carreau. 

—  Cinq  mille  ,  interrompit  Rafin. 

—  Oui,  cinq  mille.  Mais  comme  tu  es  bien  renseigné!  Nous  avions 
en  outre  les  Marattes  pour  auxiliaires.  De  fiers  soldats! 

—  Et  leur  chef  se  nomme  Ilyder-Aly. 

—  Ah  ça!  tu  ©a  sa\6  autant  que  moi»  Rafin. 


■266  REVUE    DE    PARIS. 

—  Son  fils,  c'est  Tippoo-Saëb. 

—  Par  la  sainte-barbe!  tu  étais  donc  à  Pondichéry? 

—  A  huit  heures  du  matin  vous  attaquâtes  la  ville  qui  est  en- 
tourée de  murs;  vous  aviez  en  face  le  palais  du  gouverneur,  qui  a 
trois  portes  et  cinq  cents  croisées  ;  une  construction  orientale. 

—  Rafin!  Rafin!  tu  es  allé  à  Pondichéry  !  Tu  en  sais  plus  que  moi 
qui  servais  dans  le  bataillon  de  Tippoo-Saëb,  le  ûls  d'Hyder-Ali. 

—  Tippoo-Saëb  est  un  joli  homme,  dit  Rafin;  un  peu  jaune- 
citron  comme  sont  les  Indiens,  mais  élégant,  fier,  l'œil  doux,  mâchant 
toujours  quelque  chose.  La  poignée  de  son  sabre  est  d'ambre  et  ses 
babouches  sont  grises.  Il  parle  un  peu  gras. 

—  Comment  sais-tu  cela?  Moi  qui  ai  perdu  l'œil  gauche  pour  lui, 
je  ne  l'ai  jamais  aperçu.  Tu  es  donc  un  sorcier. 

—  Je  ne  suis  pas  sorti  du  Palais-Royal  depuis  ton  départ,  depuis 
six  ans.  Mais  j'ai  été  témoin  du  siège  de  Pondichéry,  au  théâtre  de 
M.  Pierre,  et  j'ai  vu  se  promener  ici,  dans  le  jardin,  Tippoo-Saëb 
lui-même,  le  61s  d'Hyder-Ali.  Il  prenait  son  café  chaque  après-midi 
dans  la  galerie  d'Orléans.  Une  fois  je  lui  ai  rapporté  son  mouchoir 
qu'il  avait  oublié  sur  un  banc. 

—  Ainsi,  acheva  Souchard,  sans  sortir  du  jardin,  tu  as  vu  Pondi- 
chéry, tu  as  fait  la  campagne  de  l'Inde ,  tu  as  parlé  à  Tippoo-Saëb  ! 
et  tu  n'as  pas  perdu  un  œil  !  Non ,  tu  ne  me  persuaderas  pas  que  tu 
n'as  jamais  mis  le  pied  hors  du  jardin  du  Palais-Royal. 

—  Pour  t'en  convaincre ,  Souchard,  je  te  dirai  que  la  première 
année  de  ton  départ,  M"e  Fanchette  t'avait  déjà  oublié;  que  la  seconde 
année  elle  s'est  fait. courtiser  par  un  officier  de  Royal-Cravate;  la 
troisième  par  un  cent-suisse;  la  quatrième  par  un  dragon  de  Ma- 
dame; la  cinquième  par  un  garde-du-corps;  et  pour  la  sixième 
année,  qui  est  la  présente,  je  crois  que  la  place  est  occupée  et 
chaudement  défendue  par  un  sous-lieutenant  dans  les  gardes  fran- 
çaises. 

—  Pas  possible!  s'écria  Souchard  en  colère;  d'abord  je  tuerai  le 
sous-lieutenant  au  troisième  dégagement,  et  j'épouserai  ensuite 
Fanchette  pour  que  personne  n'en  approche  plus. 

Le  moyen  était  doublement  héroïque.  On  va  voir  si  Souchard  l'em- 
ploya. 

—  D'abord,  Rafin,  mène-moi  chez  le  meilleur  tailleur  de  Paris. 

—  Le  meilleur  tailleur  est  celui  de  la  boutique  à  côté,  répondit 
Raûn. 

—  Chez  le  meilleur  cordonnier. 


REVUE    DE   PARIS.  267 

—  C'est  en  face,  dans  le  jardin. 

—  Chez  une  fameuse  lingère. 

—  La  porte  à  droite ,  dans  le  jardin. 

—  Chez  le  meilleur  coiffeur  de  Paris. 

—  Au  bas  de  la  galerie,  dans  le  jardin. 

—  Tu  plaisantes,  RaOn.  C'est  donc  la  maison  du  bon  Dieu ,  le  Pa- 
lais-Royal ! 

—  Et  la  maison  du  diable. 

—  Désigne-moi  encore  un  bijoutier,  un  étuviste,  un  gantier,  un 
chapelier. 

—  Le  bijoutier  est  au  n°  87,  dans  le  jardin;  l'étuviste,  n°  12;  le 
gantier  et  le  chapelier,  même  maison  n°  60;  toujours  dans  le  jardin. 

—  Puisqu'on  y  trouve  tant  de  choses,  j'y  trouverai  aussi  une 
femme,  ajouta  Souchard  en  se  dirigeant  vers  le  café  de  Fanchette, 
où  il  se  montra  dans  tout  l'éclat  de  sa  nouvelle  parure. 

Le  premier  acte  de  Souchard  fut  d'aller  donner  un  soufflet  à  un 
jeune  homme  qui  causait  familièrement  avec  Fanchette  au  bord  du 
comptoir.  Le  jeune  homme  riposte  ,  on  échange  des  coups  de  canne; 
rendez-vous  est  pris  pour  un  duel  à  l'épée.  Le  combat  aura  lieu  le 
lendemain  au  bois  de  Romainville. 

—  Tu  seras  mon  second,  c'est  de  droit,  s'écria  Souchard  après 
avoir  raconté  son  aventure  à  Rafin. 

—  Je  ne  serai  pas  ton  second ,  répliqua  Rafln ,  parce  que  si  je  sor- 
tais du  jardin,  je  serais  empoigné  par  les  huissiers. 

—  Tu  as  raison,  Rafln,  j'avais  oublié  ta  position. 

Et  les  deux  amis  cherchèrent  les  moyens  de  se  tirer  de  cette  diffi- 
culté. 

—  Parbleu  !  nous  nous  battrons  ici ,  dans  le  jardin  même ,  dit 
Souchard  inspiré.  L'épée  ne  fait  pas  de  bruit,  et  à  cinq  heures  du 
matin  il  n'y  a  pas  un  chat  dans  le  Palais-Royal. 

L'idée  fut  trouvée  bonne;  l'insulté  accepta  le  changement  de  ter- 
rain, et,  ainsi  que  Souchard  l'avait  promis,  il  le  tua  au  troisième 
dégagement.  Il  ne  se  trompa  que  sur  un  point  :  au  lieu  de  tuer  un 
sous-lieutenant  des  gardes-françaises,  il  perça  la  poitrine  à  un  commis 
au  sel.  Quinze  jours  après,  il  épousait  Fanchette,  et  il  donnait  pour 
nouvelle  enseigne  à  l'établissement  régénéré,  celle-ci  :  Au  Grand 
Tipjwo-Sacb. 


268  REVUE    DE   PARIS. 


III. 


Souchard  eut  lieu  de  se  repentir  de  son  mariage  avec  Fan- 
chette,  qui,  de  légèreté  en  légèreté,  finit  un  jour  par  s'enfuir  du  toit 
conjugal.  C'est  un  enlèvement,  disait-on  partout.  Le  malheureux 
Souchard  ne  voulait  pas  se  résigner  à  croire  qu'un  tel  malheur  put 
arriver  à  un  aussi  bel  homme  que  lui.  Il  se  consola  avec  son  ami 
Kafin;  mais  il  fut  bientôt  obligé  de  vendre  l'établissement  pour  deux 
raisons  :  l'une,  parce  que  les  consommateurs  s'éloignaient  depuis  la 
fuite  de  Fanchette;  l'autre,  parce  qu'il  épuisait  à  lui  seul  la  plus 
grande  partie  des  consommations.  Fanchette  lui  avait  écrit  une  lettre 
dans  laquelle  elle  lui  annonçait  son  départ  pour  la  Nouvelle-Orléans. 

—  Je  l'aime  trop  pour  ne  pas  essayer  de  la  ramener,  disait  Sou- 
chard; d'ailleurs,  j'ai  besoin  de  prendre  du  service;  je  vais  m'em- 
barquer  pour  l'Amérique.  Veux-tu  me  suivre?  Allons,  viens  voir  le 
monde;  accompagne-moi. 

—  Le  Palais-Royal  est  si  beau,  répliqua  Rafin,  que  je  n'ose  pas 
lui  comparer  le  reste  du  monde.  Je  n'en  suis  pas  sorti  depuis  que  je 
suis  né,  et  je  t'avoue,  Souchard,  que  je  n'ai  presque  plus  le  désir 
daller  ailleurs.  Raisonne.  La  France  est  la  plus  belle  partie  de  l'Eu- 
rope; Paris  la  plus  belle  ville  de  France;  le  Palais-Royal  l'endroit  le 
plus  remarquable  de  Paris;  je  l'habite.  Pourquoi  courir  en  Amérique, 
en  Asie,  en  Afrique?  Ici,  je  vois  les  costumes  de  tous  les  pays,  j'en- 
tends les  langues  de  toutes  les  nations,  je  dîne  avec  des  Malais,  je 
joue  aux  échecs  avec  des  Tartares,  je  cause  avec  des  Orientaux. 
L'univers  vient  me  voir,  pourquoi  irais-je  voir  l'univers?  J'attends 
le  roi  de  Perse  qu'on  dit  détrôné;  on  nous  promet  le  dernier  roi  de 
Pologne  pour  le  printemps  prochain. 

—  Rafin  ,  tu  as  raison  ;  mais  je  veux  ravoir  ma  femme.  Je  te  jure 
pourtant ,  que  je  la  trouve  ou  non ,  qu'à  mon  retour  je  jetterai  l'ancre 
pour  toujours  auprès  de  toi,  foi  de  Souchard. 

Souchard  alla  s'embarquer  à  Rrest  pour  la  Nouvelle-Orléans. 

II  était  à  peine  à  dix  lieues  de  Paris,  que  RaGn  reçut  un  petit  billet 
parfumé  dans  lequel  on  lui  donnait  rendez-vous  au  bal  de  Mrae  Ar- 
mantois.  Les  bals  de  Mme  Armantois  étaient  fameux  alors.  On  y  jouait 
gros  jeu,  on  y  conspirait  beaucoup  contre  la  royauté,  on  y  volait  un 
peu,  mais  on  s'y  amusait  extraordinairement.   L'établissement  de 


REVUE  DE   PARIS.  269 

Mmr  Armantois  était  dans  le  prolongement  de  la  galerie  où  est  au- 
jourd'hui le  cabinet  de  lecture  de  la  Tente;  cet  appendice  a  été  dé- 
moli; les  galeries  de  bois  y  étaient  adossées;  Gomorrhe  et  ses  ruines 
ont  disparu.  Raûn  n'hésita  pas  à  aller  où  l'invitation  l'appelait;  il  avait 
besoin  d'ailleurs  de  se  consoler  du  départ  de  son  ami. 

Nous  ne  décrirons  pas  ce  bal,  nous  ne  dirons  que  le  fait  épisodique 
de  la  rencontre  qu'y  lit  RaGn.  Une  femme  ôta  son  masque;  c'était 
Fanchette;  la  charmante,  la  vive,  la  légère  Fanchette. 

—  Monsieur  Rafin,  dit-elle  à  Rafin  ébahi,  M.  Souchard  était  un 
bourru,  vous  le  savez;  un  buveur,  mes  flacons  le  savent;  un  homme 
inquiet,  il  parlait  de  m'emmener  dans  l'Inde,  à  Pondichéry.  Pour  en 
finir,  je  me  suis  évadée,  je  suis  allée  non  pas  à  la  Nouvelle-Orléans, 
mais  dans  la  maison  à  côté.  Voilà  trois  mois  que  je  suis  libre  et  heu- 
reuse; dès  que  j'ai  su  que  Souchard  était  parti,  je  vous  ai  écrit  pour 
vous  rassurer  sur  mon  sort,  vous  qui  êtes  bon,  qui  ne  buvez  pas,  qui 
ne  voulez  pas  aller  dans  l'Inde  et  qui  m'avez  un  peu  aimée,  je  crois. 

Rafin  savait  Y  Histoire  Romaine;  il  se  mit  sous  les  yeux  tous  les 
exemples  de  chasteté,  tous  les  triomphes  de  l'amitié,  et  il  finit  pat- 
baiser  la  main  à  Fanchette  qui  était  la  perle  des  bals  de  Mmc  Arman- 
tois. Elle  était  fine  comme  une  civette ,  jouant  des  yeux  comme  de  la 
taille,  ayant  une  ombre  de  moustache  sur  des  lèvres  de  chevreau. 
Rafin  se  dit  alors  :  —  Si  je  lui  refuse  mon  amitié,  c'est  une  femme  per- 
due; je  veux  sauver  du  déshonneur  la  femme  de  Souchard. — Il  s'aban- 
donna à  Fanchette  avec  qui  il  dansa  pendant  tout  le  bal,  et  d'après 
le  conseil  de  laquelle  il  se  mit  à  jouer  à  la  roulette  quand  il  fut  fati- 
gué de  danser.  Rafin  gagna  cent  mille  écus,  c'est-à-dire  cent  mille 
francs  de  plus  qu'il  n'avait  besoin  pour  payer  les  dettes  de  son  vé- 
nérable père.  C'était  le  cas  ou  jamais  de  sortir  de  sa  prison.  —  Ma  pri- 
son est  un  paradis,  se  dit  Rafin;  pourquoi  donnerais-je  deux  cent 
mille  francs  pour  la  quitter?  Mes  créanciers  attendent  depuis  vingt- 
quatre  ans;  ils  patienteront  encore  un  peu. 

Il  est  inutile  de  dire  que  Rafin ,  pour  arracher  la  femme  de  son 
ami  au  déshonneur,  lui  fit  partager  sa  table  et  sa  fortune. 

Changement  étrange!  Fanchette  devint  avec  Rafin  une  femme  fort 
douce,  fort  rangée,  parlant  avec  décence  :  il  n'y  a  rien  comme  les 
amans  pour  inspirer  une  bonne  conduite  aux  femmes. 

Quelques  années  plus  tard ,  la  révolution  eut  lieu  ;  Rafin  fut  forcé 
de  se  faire  pauvre,  de  cacher  son  argent,  et  enfin  de  se  cacher  lui- 
même,  de  peur  d'être  pendu  comme  un  aristocrate.  Quand  il  eut  réussi 
à  passer  pour  un  mendiant ,  c'est-à-dire  pour  un  bon  révolutionnaire. 

TOME   XLVIir.  DKCEMIIRE.  1!> 


210  REVUE  DE   PARIS. 

il  fut  nommé  président  d'un  club  qui  se  tenait  dans  un  appartement 
voisin  du  Palais  Égalité.  Il  condamnait  à  mort  sans  sortir  de  chez  lui. 
Ce  fut  un  grand  terroriste,  Dieu  lui  pardonne! 

Un  matin  qu'il  s'apprêtait  pour  assister  à  un  déjeuner  frugal  et  pa- 
triotique avec  des  parmentières,  un  homme  jeta  son  bonnet  rouge 
par  terre  et  lui  dit  en  lui  mettant  la  main  sur  les  yeux  : 

—  Devine ,  citoyen  président. 

—  C'est  Robespierre  ou  Souchard,  répondit  Rafin. 

—  C'est  Souchard. 

—  Et  d'où  viens-tu  avec  ta  jambe  de  moins? 

—  Des  États-Unis  où  j'ai  aidé  les  Américains  à  chasser  les  Anglais, 
Ah!  que  c'est  beau  une  révolution,  RaOn  !  Nous  avons  mis  à  la  porte 
tous  les  gouverneurs  anglais. 

— Et  nous,  tous  les  rois  de  France  dans  la  personne  de  Louis  XVI. 

—  C'est  plus  beau,  répondit  Souchard,  surtout  sans  sortir  de  la 
France. 

—  Tu  pourrais  dire  sans  sortir  de  Paris,  sans  sortir  du  Palais- 
Royal  :  car  la  révolution  a  commencé  à  ma  porte;  je  prêtai  ma  chaise 
à  Camille  Desmoulins. 

—  Heureux  Rafin!  Mais  Dieu  t'a  donc  mis  dans  un  paradis!  Je  fais 
une  révolution  et  tu  en  fais  une  dix  fois  plus  belle.  La  mienne  me 
coûte  une  jambe,  et  la  tienne  te  nomme  président  d'un  club.  Heu- 
reusement je  n'ai  pas  eu  le  bonheur  de  retrouver  ma  femme  aux 
États-Unis.  Après  tout,  c'était  une  femme  sans  ordre. 

—  Tu  te  trompes,  Souchard. 

—  Une  coquette. 

—  Tu  la  connaissais  mal,  Souchard. 

—  Une  dépensière. 

—  Erreur,  Souchard. 

—  Qui  m'a  livré  au  ridicule  en  s'évadant. 

—  Elle  n'a  jamais  quitté  le  Palais-Royal,  et  tu  vas  la  revoir.  Seu- 
lement je  dois  te  dire  qu'elle  est  ma  femme  depuis  deux  ans. 

—  Ma  femme  est  ta  femme,  Rafin  ! 

—  La  glorieuse  révolution  a  détruit  les  vieilles  lois  ;  on  a  prononcé 
ton  divorce  pendant  ton  absence,  j'ai  épousé  ta  femme  sur  l'autel 
de  la  Patrie. 

Comme  RaGn  achevait  sa  phrase,  un  citoyen  lui  présenta  une  con- 
damnation à  mort  qui  avait  besoin  de  la  légalisation  de  sa  signature. 
Rafin  signa;  Souchard  comprit.  Il  n'en  fut  pas  moins  bien  reçu  par  Fan- 
cliette,  empressée  de  courir  au-devant  de  ses  moindres  désirs.  Sa 


REVUE   DE   PARIS.  271 

position  lui  parut  d'abord  étrange;  peu  à  peu  il  s'y  fit;  enfin  il  la 
trouva  si  agréable,  qu'au  bout  de  trois  ou  quatre  ans  il  voulut  en 
changer,  son  caractère  étant  de  ne  jamais  demeurer  où  il  était  bien, 
à  l'exemple  de  tant  de  gens.  La  révolution  finissait.  Napoléon  allait 
illustrer  la  France  en  Egypte;  une  flotte  s'armait  à  Toulon  au  cri  de 
vive  la  république.  Souchard  n'y  tint  pas;  il  s'embarqua  comme 
artilleur  et  partit. 

Pendant  cette  longue  campagne,  Rafin  acheta  à  la  république  vingt 
ou  trente  maisons  du  Palais-Royal,  afin  de  punir  les  aristocrates 
qui  en  étaient  primitivement  possesseurs,  et  il  les  acquit  pour  quel- 
ques poignées  de  mauvais  assignats. 

C'est  alors  que  Rafin  s'attacha  au  Palais-Royal;  il  en  était  presque 
devenu  le  roi.  Moins  que  jamais  il  parlait  d'en  sortir.  De  loin  en  loin 
il  demandait  parfois  :  Le  Pont-Neuf  est-il  toujours  sur  ses  arches? 
l'air  est-il  bon  au  faubourg  Saint-Germain?  quel  temps  fait-il  sur 
les  boulevarts? 

La  peste  emporta  Souchard  au  siège  de  Saint-Jean  d'Acre.  On  l'en- 
veloppa dans  un  drapeau  tricolore,  et  on  l'inhuma  avec  les  honneurs 
militaires. 

Fanchette  donna  huit  enfans  à  Rafin,  qui,  en  cédant  ses  propriétés 
quand  la  restauration  fut  venue ,  se  trouva  possesseur  de  plus  d'un 
million. 

Fanchette  vit  encore,  elle  est  retirée  à  Louvres  près  de  Paris. 

Rafin  mourut  quelques  jours  après  la  révolution  de  juillet,  dans 
un  fauteuil,  à  la  clarté  d'un  beau  soleil,  tout  près  de  la  Rotonde. 

Il  expira  au  coup  de  canon  de  midi. 

On  l'enterra  au  père  Lachaise  :  c'était  la  première  fois  qu'il  sortait 
du  Palais-Royal. 

LÉON   GOZLAX. 


19. 


DE 

L'OCCUPATION  IMMÉDIATE 

19e  l'oiistantifiie. 


Depuis  le  jour  où  l'expédition  de  Constantiue  a  été  décidée ,  surtout  depuis 
le  jour  où  le  public  cd  a  connu  la  glorieuse  issue,  la  presse  parisienne  s'est 
vivement  préoccupée  des  intérêts  nouveaux  que  faisait  surgir  cette  nouvelle 
conquête,  et,  avec  un  accord  qui  lui  est  peu  ordinaire,  elle  en  a  formelle- 
ment demandé  la  conservation  immédiate  et  complète.  Mais  elle  seule  a  pris 
parti  :  le  nouveau  maréchal  qui  commandait  sur  les  lieux  s'est  tenu  sur  la 
réserve,  et  n'a  pris  aucune  des  dispositions  qui  auraient  porté  un  caractère 
trop  décidé  et  engagé  le  gouvernement  sans  retour:  celui-ci ,  de  son  côté, 
a  montré  des  velléités  bien  plus  que  des  résolutions,  et  il  attendra  certaine- 
ment que  les  chambres  se  soient  prononcées  pour  ou  contre  une  évacuation 
qu'il  ne  faudrait ,  après  tout,  considérer  que  comme  transitoire.  —  La  ques- 
tion reste  donc  entière,  et  c'est  le  véritable  moment  de  l'examiner  sous  ses 
différens  aspects.  Plus  tard  ,  si  les  chambres  se  refusent  aux  dépenses  qu'on 
leurproposera  pour  l'occupation  permanente,  il  sera  sans  doute  fort  inutilede 
récriminer;  et,  si- elles  les  accordent,  il  sera  plus  qu'inutile,  il  deviendra 
imprudent  et  coupable  de  venir  troubler,  par  des  discussions  importunes, 
l'accomplissement  d'une  œuvre  qui,  certes,  exigera  les  efforts  et  le  bon 
vouloir  de  tous. 

Peu  nous  importe,  nous  l'avouons,  que  Constantineaitété  la  capitale  de 
la  Numidie,  le  centre  de  l'Afrique  romaine  :  cette  érudition  est  fort  à  la 
mode;  elle  est  facile  et  agréable;  mais  encore  faut-il  qu'elle  ne  porte  pas  à 
faux  ,  encore  faut-il  qu'elle  tienne  compte  des  différences  essentielles  que  la 
simple  inspection  des  lieux  ne  permet  pas  de  méconnaître. 

Est-il  donc  nécessaire  de  le  rappeler  ici  ?  Ce  n'est  pas  en  partant  du  même 
point  que  nous,  que  les  Romains  subjuguèrent  l'Afrique  :  ils  venaient  par 
l'est,  et  nous  par  le  nord;  le  cap  Lylybée,  en  Sicile,  était  leur  base  d'opé- 
rations, comme  Toulon  est  la  nôtre:  ils  prenaient,  en  quelque  sorte, 
l'Afrique  à  revers,  et  nous,  nous  la  prenons  de  front.  Quand  ils  se  sont  éloi- 


REVUE  DE  PARIS.  273 

gnés  de  Carthage  qu'ils  avaient  colonisée  et  des  bords  de  la  mer  où  ils 
s'étaient  établis,  le  rocher  sur  lequel  est  située  l'ancienne  Cyrtha  fut  le  pre- 
mier obstacle  qu'ils  rencontrèrent;  cet  obstacle,  avant  de  passer  outre,  il 
fallait  bien  le  renverser.  Puis,  lorsqu'ils  en  firent  le  siège  de  leur  domina- 
tion, c'est  qu'ils  n'avaient  plus,  ni  à  côté ,  ni  derrière  eux,  rien  qui  les 
inquiétât.  Ils  s'avançaient  de  l'est  à  l'ouest  parallèlement  à  la  mer  et  aux 
montagnes;  mais  ils  ne  sautaient  pas  d'une  province  à  l'autre,  au  gré  du 
premier  proconsul  qui  les  voulait  entraîner;  ils  ne  pénétraient  pas  dans  la 
Mauritanie  avant  que  la  Numidie  fût  paisible,  et,  suivant  l'expression  con- 
sacrée, réduite  en  département  (in  provinciam  reducta). Toutes  leurs  con- 
quêtes ont  réussi,  parce  que  leur  conduite  était  conforme  aux  règles  d'une  sage 
politique,  parce  qu'ils  savaient  différer  et  dissimuler,  et,  comme  l'a  dit  Bos- 
suet,  attendre  qu'Annibal  fut  vaincu  pour  punir  Philippe  qui  l'avait  favorisé. 

Constantine  devait  donc  être  une  place  de  premier  ordre  aux  yeux  des 
Romains,  déjà  maîtres  de  la  régence  de  Tunis  et  de  celle  de  Tripoli  ;  et  elle 
peut  fort  bien  perdre  de  son  importance,  elle  peut  même  devenir  une 
source  de  complications  et  d'embarras,  pour  nous  qui  n'avons  rien  à  démêler 
avec  ces  deux  pays.  Mais  s'il  faut  se  conformer  aux  leçons  de  l'histoire,  ne 
vaut-il  pas  mieux  les  aller  chercher  dans  l'exemple  des  deys,  nos  prédéces- 
seurs ,  et  de  qui  nous  voulons  recueillir  la  succession ,  sans  doute  sous  béné- 
fice d'inventaire.  Que  l'on  me  permette,  à  ce  sujet,  de  courtes  réflexions. 

La  première  condition  de  toute  autorité,  c'est  d'être  une,  et,  si  elle 
s'exerce  sur  un  espace  étendu,  autant  qu'il  se  peut,  d'être  centrale  :  cette  loi 
dérive  de  la  nature  même  des  choses,  et  l'on  trouvera  peu  de  nations  qui  ne 
l'aient  observée,  ou  qui  ne  se  soient  fort  mal  trouvées  de  ne  l'observer  point. 
Xous  savons  tout  cela  en  France,  nous  qui  n'avons  conquis  notre  nationalité 
et  ne  la  défendons  que  par  la  centralisation ,  nous  qui  reprochons  presque  à 
notre  capitale  sa  situation  quelque  peu  excentrique,  nous  qui  ne  vivons  que 
par  ce  rayonnement  continuel  du  centre  à  la  circonférence,  dont  Paris  est 
l'incomparable  foyer. 

Que  chacun  maintenant  ait  bien  présente  à  l'esprit  la  position  géographi- 
que de  cette  portion  de  continent  africain  que  nous  occupons  :  c'est  une  large 
bande  qui  court  de  l'est  à  l'ouest,  sur  une  longueur  d'environ  deux  cents 
lieues,  et  dans  une  largeur  fort  inégale  :  cette  bande,  le  beylik  d'Alger  pro- 
prement dit  et  celui  de  Titery ,  qui  en  est  la  dépendance  la  plus  immédiate, 
la  coupent  exactement  par  le  milieu  et  la  séparent  en  deux  portions  d'une 
importance  à  peu  près  pareille.  Sans  doute  le  hasard  seul  a  pu  faire  choisir 
à  des  corsaires  cet  îlot,  perdu  dans  les  vagues  de  la  Méditerranée,  qui, 
joint  à  la  terre  ferme  par  un  môle  grossièrement  construit,  prend  nom 
d'Alger  et  devient  tout  d'abord  une  cité  importante;  mais  toutes  les  autres 
conséquences  qui  sont  dérivées  de  ce  fait  primitif,  est-ce  au  hasard  qu'il 
faut  également  les  attribuer:'  Est-ce  lui  seul  qui  a  produit  cette  vaste  agré- 
gation de  provinces,  dont  la  milice  turque,  concentrée  à  la  casbah  d'Alger, 
était  parvenue  à  former  un  tout  assez  homogène?  Placez  ces  mêmes  Turcs 


27i  REVUE   DE    PARIS. 

à  Constantine,  et  les  provinces  de  l'ouest  sont  entièrement  perdues  pour 
eux,  et  reviennent  de  droit  à  l'empire  de  Maroc  ou  se  déclarent  indépen- 
dantes :  les  provinces  du  centre  avec  lesquelles  ils  n'entretiennent  plus  que 
des  relations  difficiles,  séparés  qu'ils  en  sont  par  les  montagnes  de  Bougie, 
leur  deviennent  comme  étrangères.  Enfin  ils  perdent  immédiatement  cette 
grande  position  maritime  qui  Taisait  toute  leur  force,  et  qui  est  certainement 
le  plus  grand  avantage  que  la  France  puisse  trouver  dans  sa  conquête.  Or, 
que  devient-elle  pour  nous-mêmes  celte  position,  si  faisant  violence  au  cours 
naturel  des  choses,  et  brûlant  en  quelque  sorte  nos  vaisseaux,  nous  allons 
nous  porter  d'un  seul  bond  à  quarante  lieues  dans  l'intérieur  des  terres  et 
y  fixer  le  siège  principal  de  nos  établissemens?  Quoique  l'on  puisse  faire  et 
dire,  d'ici  à  de  longues  années,  la  colonie  ne  peut  que  s'appuyer  sur  l'Eu- 
rope et  sur  cette  civilisation  dont  elle  est  l'avant-garde.  Nous  ne  pénétrerons 
avec  profit  dans  les  profondeurs  du  continent  africain,  que  lorsque  nous  se- 
rons établis  avec  solidité  sur  les  côtes  qui  en  ouvrent  l'accès.  Nous  ne 
sommes  pas  maîtres  de  la  montagne  qui  domine  la  place  de  Bone,  et  déjà 
nous  courons  à  la  mer  de  sable.  En  deux  mots,  l'occupation  immédiate  et 
complète  de  Constantine,  qui  absorberait  la  plus  grande  partie  des  efforts 
et  des  ressources  que  la  France  peut  et  doit  affecter  à  son  armée  d'Afrique, 
n'aurait-elle  pas  pour  effet  de  uous  affaiblir  sur  tous  les  autres  points  de  la 
régence  ?  Là  est  toute  la  question  ,  et  elle  se  résout  d'elle-même. 

Mais ,  dit  à  son  tour  une  autre  opinion  que  nous  reconnaîtrons  volontiers 
comme  la  plus  zélée  pour  les  intérêts  de  la  colonie,  il  ne  s'agit  pas  ici  de 
sacrifier  à  une  conquête  nouvelle  l'ancienne  métropole  de  la  régence  :  on 
reconnaît  volontiers  sa  prédominance  comme  nécessaire.  Constantine,  Alger, 
Bone,Oran,  toutes  ces  affaires  doivent  être  menées  de  front  et  simultanément; 
il  en  coûtera  ce  qu'il  pourra  ,  mais  la  France  ne  veut  plus  atteudre,  et  il  lui 
faut,  à  tout  prix,  une  pacification  et  même  une  colonisation  universelle. 

Rêves  insensés!  vaines  illusions,  que  la  froide  réalité  dissipe  trop  facile- 
ment. Entre  les  deux  systèmes  que  nous  venons  d'exposer,  celui  qui  consiste 
à  négliger  le  reste  de  la  régence  pour  s'attacher  activement  à  la  seule  pro- 
vince de  Constantine,  et  celui  qui  se  propose  de  tenter  simultanément  sur 
des  pays  aussi  étendus  et  aussi  difficiles  des  efforts  aussi  gigantesques,  nous 
n'hésiterions  pas  à  préférer  le  premier.  Ce  point  nous  semble  mal  choisi, 
bien  inférieur  à  ce  que  nous  avons  déjà,  et  nous  avons  dit  pourquoi.  Mais 
la  pacification,  quoiqu'il  ne  faille  pas  tiop  se  fier  aux  premières  apparen- 
ces, est  plus  facile,  on  a  tout  lieu  de  le  croire.  C'est  un  territoire  vaste  et 
fertile,  et  l'on  peut  se  promettre  d'imporlaus  résultats;  quant  à  l'autre 
système,  il  est  d'une  exécution  radicalement  impossible.  Vouloir  opérer 
comme  il  le  faudrait  pour  que  les  sacrifices  ne  fussent  pas  en  pure  perte, 
sur  un  théâtre  aussi  mal  connu,  aussi  compliqué,  ce  serait  une  véritable 
démence;  nos  pertes  en  argent  et  en  soldats  croîtraient  dans  une  progres- 
sion géométrique  avec  nos  avances.  Oh!  vous  qu'aucun  intérêt  personnel  ne 
guide  ou  n'égare  en  tout  ceci,  ne  donnez  pas  à  votre  pays  de  funestes  con- 


REVUE   DE  PARIS.  273 

seils;  ne  dites  pas  :  Abrégeons  le  temps  et  la  distance;  envoyons  en  Afrique 
soixante,  quatre-vingt  mille  hommes,  car  il  ne  faut  pas  seulement  qu'ils  y 
fassent  campagne;  il  faut  qu'ils  y  séjournent,  qu'ils  y  vivent,  et  il  n'y  a  rien 
de  prêt  pour  les  recevoir,  rien,  si  ce  n'est  les  dyssenleries,  les  fièvres ,  le 
typhus ,  qui  les  auraient  bientôt  décimés ,  comme  nous  en  faisons  depuis  trois 
mois,  à  Bone,  la  triste  expérience. 

Loin  de  nous  assurément  la  pensée  de  jeter  dans  cette  discussion  des  pa- 
roles de  découragement  et  de  contrister  la  France  sur  l'œuvre  qu'elle  a  en- 
treprise; c'est  précisément  parce  que  nous  sommes  autant  que  personne 
dévoués  à  l'accomplissement  de  cette  œuvre  glorieuse  que  nous  ne  voulons 
pas  la  voir  compromise.  Entre  nos  adversaires  et  nous  ce  n'est  d'ailleurs 
qu'une  question  de  prudence  et  d'opportunité  :  nous  croyons  seulement  qu'il 
convient  d'attendre  et  de  différer;  c'est  le  seul  point  qui  nous  sépare. 

Veut-on,  par  exemple,  se  préparer  à  une  occupation  sérieuse  et  définitive 
de  la  ville  et  du  beylick  de  Constantine?  Eh  bien!  il  se  présente  ici  une 
double  hypothèse.  Les  uns  conseillent  d'occuper  Stora  et  d'y  établir  désor- 
mais notre  base  d'opérations;  par  là,  le  chemin  de  Constantine  se  trouve 
raccourci  de  près  de  moitié ,  et ,  pour  nos  vaisseaux ,  c'est  un  mouillage  plus 
sûr.  Les  autres,  au  contraire,  veulent  que  l'on  reste  à  Bone,  pour  ne  pas 
perdre  les  établissemens  qui  déjà  sont  créés.  Nous  n'examinons  pas  le  mé- 
rite de  ces  deux  systèmes;  mais  dans  l'un  comme  dans  l'autre,  avant  de  pas- 
ser outre  et  de  pouvoir  se  fixer  au  loin  dans  le  pays ,  il  est  évident  qu'il  y  a 
beaucoup  à  faire;  car  il  faut,  ou  fonder  une  ville  à  Stora,  qui  n'est  qu'une 
grève,  ou  assainir  Bone ,  si  l'on  veut  que  cette  ville  devienne  réellement  la 
place  d'armes ,  le  point  de  départ  de  l'armée,  et  non  plus  son  tombeau.  Nous 
ne  parlons  pas  de  la  route  qui  doit  toujours  être  construite  et  avec  solidité. 

Songeons  aussi  à  ce  double  péril  auquel  notre  colonie  naissante  est  toujours 
exposée,  et  dont  elle  doit,  avant  tout ,  songer  à  s'affranchir.  C'est  la  mer 
qui  lui  apporte  la  plus  grande  partie  des  denrées  qu'elle  consomme  ,  surtout 
les  denrées  de  première  nécessité;  mais  qui  peut  dire  ce  qui  arriverait  le 
jour  où  la  mer  nous  serait  fermée ,  si  ce  jour-là  aussi  nos  établissemens  du 
littoral  ou  de  l'intérieur  n'étaient  pas  en  état  de  se  suffire  à  eux-mêmes,  si 
l'agriculture  n'était  pas  assez  développée,  la  population  assez  laborieuse  ou 
assez  intelligente ,  pour  se  nourrir  et  elle-même  et  la  garnison  chargée  de 
•  a  défendre?  Du  côté  des  Arabes,  le  danger  est  le  même;  car,  outre  qu'ils 
travaillent  peu  et  ne  produisent  guère  au-delà  de  leurs  besoins ,  ils  sont  bien 
assez  avisés  pour  nous  cacher  leurs  provisions,  quelquefois  même  les  dé- 
truire, et,  en  tout  cas,  interdire  nos  marchés,  qui  tout  aussitôt  deviennent 
déserts.  Assez  de  fois  nous  en  avons  fait  l'épreuve,  à  Oran  ,  à  Tlcmscn,  que 
l'on  n'a  pu  ravitailler  ([n'en  cédant  à  Abd-cl-Kader  des  munitions  de  guerre 
que  nous  n'eussions  jamais  dû  lui  livrer;  mais  surtout  à  Bougie.  Là,  les 
Kabyles  ont  soumis  la  garnison  à  un  blocus  hermétique;  et ,  avec  un  désin- 
téressement qu'on  louerait  volontiers  chez  un  autre  peuple,  ils  aiment  mieux, 
tout  avides  qu'ils  sont ,  aller  vendre  à  trente  et  quarante  lieues  plus  loin,  et 
à  meilleur  marché,  des  provisions  que  la  pauvre  garnison  leur  achèterait  à 


276  REVUE   DE   PARIS. 

très  haut  prix.  En  Afrique,  il  ne  faut  jamais  séparer  l'établissement  colonial 
de  l'établissement  militaire.  Réunis,  ils  se  soutiennent  et  se  défendent  l'un 
l'autre;  isolés,  ils  périssent.  Tlemsen  en  a  été  le  premier  exemple,  et  cet 
exemple,  Constantine,  prématurément  occupée,  le  renouvellerait  avec  des 
conséquences  bien  plus  graves  et  un  retentissement  bien  plus  funeste. 

Il  y  a  un  an  et  plus,  le  National  admettait  dans  ses  colonnes  les  lignes 
suivantes  :  «  La  prospérité  de  la  colonie  est  dans  le  sens  du  méridien  et  non 
dans  celui  de  la  parallèle.  Il  faut  percer  l'Afrique  par  le  centre ,  et  s'y  con- 
centrer pour  se  donner  une  position  formidable.  »  Précisément  à  la  même 
époque,  un  officier  de  l'armée  d'Afrique  écrivait  dans  une  lettre  qui  n'avait 
pas  d'abord  été  destinée  à  être  publiée  :  «  Toujours  on  nous  montre  plus 
loin  de  nouveaux  centres  d'action  prétendus,  et  l'on  s'écrie  :  Voilà  le  but, 
qu'on  l'atteigne,  et  tout  est  fini.  Tantôt  c'est  Mascara;  tantôt  Tlemsen, et  puis 
après  Constantine.  —  Pourquoi  ne  pas  s'assurer  immédiatement  d'une  por- 
tion déterminée  de  pays  autour  du  point  principal?  c'est-à-dire  Alger.  Con- 
centrez vos  moyens  :  ils  sont  plus  que  suffisans  pour  atteindre  le  but;  alors 
l'armée,  en  partie  disponible  et  appuyée  sur  cette  forte  base,  pourra  se 
porter,  toujours  serrée  et  puissante,  sur  les  tribus  insoumises,  etc.  » 

L'officier  qui  s'exprimait  ainsi  était  le  capitaine  du  génie  Emile  Grand, 
tué,  il  y  a  un  an,  aux  portes  de  Constantine  ,  et  qu'une  mort  prématurée  a 
enlevé  aux  plus  belles  espérances.  Pour  que  des  opinions  qui  n'avaient  entre 
elles  aucun  point  de  communication  se  rapportent  si  exactement,  il  faut 
bien  croire  à  l'entière  évidence  des  faits  sur  lesquels  elles  se  fondent.  Aussi 
ne  ferons-nous  aucune  difficulté  d'exprimer,  en  termes  aussi  précis  que  pos- 
sible, une  conviction  d'autant  plus  sincère  qu'elle  n'a  négligé  aucun  moyen 
de  s'éclairer.  Si  la  première  expédition  de  Constantine  était  une  faute,  la 
seconde  était  une  nécessité.  L'Europe  voyait  avec  un  secret  contentement 
l'inexplicable  impuissance  où  tombait  la  fortune  de  nos  armes;  elle  voulait 
savoir  à  quoi  s'en  tenir  sur  le  mérite  de  notre  jeune  armée  :  l'assaut  du 
13  octobre  a  sans  doute  dissipé  ses  charitables  inquiétudes  à  cet  égard. 
Voilà  un  grand  résultat  obtenu  ;  mais  quanta  l'Afrique  elle-même,  ce  n'est 
plus  la  même  chose.  Organiser  le  pays  que  ce  coup  de  vigueur  a  jeté  dans 
une  démoralisation  inespérée,  démanteler  ces  murs  qui  nous  ont  opposé  une 
trop  vive  résistance,  tels  doivent  être  vos  premiers  soins;  avant  tout,  c'est 
sur  la  côte  que  vous  devez  préparer  des  bases  solides  à  vos  conquêtes  fu- 
tures; sachez  à  propos  faire  halte  pour  reprendre  en  temps  utile  votre 
mouvement;  et  cependant,  opérez  énergiquement  sur  le  centre  de  vos  posses- 
sions; poussez  en  avant  la  colonie,  en  lui  donnant  tous  les  moyens  de  se  dé- 
velopper, de  projeter  sur  toutes  les  avenues  de  la  régence ,  au  sud ,  à  l'ouest, 
à  l'est,  de  vigoureux  rameaux.  Ce  que  nous  oserons  ajouter  ici  va  sans 
doute  paraître  un  étrange  paradoxe,  et  cependant  nous  croyons  bien  ferme- 
ment que  l'avenir  justifiera  celte  prévision  :  «  La  véritable  route  de  Con- 
stantine n'est  ni  par  Bone,  ni  par  Stora;  elle  est  par  Alger.  » 

En.  Becquet. 


BULLETIN. 


Enfin  la  presse  va  pouvoir  exploiter  autre  chose  que  des  conjectures,  et  le 
beau  temps  des  hypothèses  est  passé.  Jusqu'à  l'ouverture  de  la  chambre,  tout 
le  monde  était  content  ou  feignait  de  l'être;  il  y  aura  désormais  des  vain- 
queurs et  des  vaincus  ,  chose  fort  triste,  mais  inévitable,  ce  semble,  toutes 
les  fois  qu'une  grande  bataille  a  été  livrée. 

Le  discours  royal  sera  déjà  un  événement  de  huit  jours  de  date,  et  partant 
un  vieil  événement,  lorsque  ces  lignes  passeront  sous  les  yeux  de  nos  lecteurs. 
Peut-être,  du  reste ,  cette  circonstance  nous  place-t-elle  dans  une  meilleure 
situation  pour  l'apprécier.  D'abord  ce  document  a  pu  paraître  terne  et 
vague,  un  peu  trop  surchargé  de  détails  domestiques,  un  peu  trop  réservé 
sur  les  grands  intérêts  qui  s'agitent  au  dehors.  A  la  réflexion  ,  on  l'a  jugé 
plus  habile,  plus  politique;  on  lui  a  reconnu  le  principal  mérite  des  œuvres 
de  ce  genre,  celui  de  ne  rien  compromettre  et  de  tout  préparer.  Là  où 
l'opposition  systématique  a  vu  l'absence  de  plan  et  de  toute  direction,  les 
hommes  d'impartialité  ont  aimé  à  découvrir  un  hommage  au  pouvoir  par- 
lementaire. 

Ce  ne  sera  pas  nous  qui  nous  refuserons  à  une  interprétation  qui  honore- 
rait à  nos  yeux  le  ministère,  et  serait  surtout  si  conformée  nos  propres 
doctrines.  Si  quelque  chose  a  été  faussée  dans  le  gouvernement  du  pays, 
c'est,  comment  le  nier?  cette  initiative  des  chambres,  principe  de  la  ré- 
volution de  1830,  et  besoin  manifeste  de  nos  mœurs.  La  dernière  légis- 
lature,  fractionnée  en  coteries,  acceptant  tous  les  hommes  et  toutes  les 
directions,  capable  de  boutade  d'indépendance,  mais  dénuée  de  toute  per- 
sévérance et  de  toute  énergie  politique,  s'était  laissée  imposer  un  système 
qui ,  au  dehors  ,  a  préparé  de  grands  obstacles,  sans  résoudre  aucune  ques- 
tion ;  qui ,  au  dedans  ,  s'est  brisé  contre  des  résistances  nationales.  Afficher 
la  prétention  de  soumettre  la  nouvelle  chambre  à  un  régime  analogue ,  tracer 
devant  une  jeune  législature  ,  dont  les  véritables  tendances  sont  si  peu  con- 
nues, une  route  jalonnée  à  l'avance,  eût  été  une  faute  aussi  bien  qu'une  in- 


278  REVUE   DE   PARIS. 

convenance.  Autant  un  programme  ministériel  doit  être  précis  et  arrêté 
lorsqu'un  cabinet  sort  d'une  majorité  parfaitement  assise  et  définie,  autant 
il  comporte  de  vague  dans  la  situation  où  se  trouve  l'administration  vis-à-vis 
de  la  chambre,  et ,  si  on  peut  le  dire,  la  chambre  vis-à-vis  d'elle-même. 

S'en  tenir  aux  points  admis  par  tous  les  partis  sincèrement  attachés  à  l'éta- 
blissement de  1830,  témoigner  de  la  confiance  du  trône  envers  la  Dation  en 
acceptant  le  produit  d'élections  sincères  et  libres,  rappeler  les  grands  prin- 
cipes de  la  politique  du  13  mars  en  répudiant  la  tendance  qui  l'avait  si  triste- 
ment compromise,  faire  de  l'amnistie  la  base  du  système,  le  point  de  départ  de 
toutes  les  combinaisons  éventuelles,  telle  était,  après  tout,  la  marche  la  plus 
parlementaire,  le  mode  le  plus  sincèrement  constitutionnel. 

C'est  dans  ces  généralités  qu'a  cru  devoir  se  tenir  la  couronne.  Elle  n'a  été 
vraiment  explicite  que  sur  l'acte  du  11  mai ,  l'amnistie,  drapeau  national  qui 
flotte  au-dessus  de  tous  les  partis,  et  sur  lequel  nul  désormais  n'essaiera  même 
de  porter  la  main.  Le  trône  a  eu  la  noblesse  et  le  bon  goût  de  se  féliciter  avec 
le  pays  des  résultats  heureux  d'un  système  que  n'invalident  pas  des  excep- 
tions saluées  par  un  petit  nombre  d'hommes  comme  des  victoires.  Que 
Hubert  ou  tout  autre  fou  soit  tourmenté  de  la  monomanie  régicide,  que 
Mile  Grouvelle  conserve  comme  des  reliques  les  cheveux  de  Pépin  et  les 
pantoufles  de  Morey,  tout  cela  empèche-t-il  que  le  pays  ne  soit  plus  calme, 
plus  satisfait,  plus  confiant  en  l'avenir  qu'il  ne  l'était  sous  la  menace  des  lois 
de  disjonction  et  sous  le  vague  des  insinuations  de  M.  Persil?  Tout  cela  in- 
terdisait-il à  la  couronne  de  se  féliciter  en  voyant  s'isoler  chaque  jour  davan- 
tage les  projets  de  désordre? 

S'il  est  un  fait  bien  constaté  dans  notre  situation,  c'est  celui-ci  :  le  dé- 
sordre matériel  est  vaincu,  et  le  gouvernement  de  1830  n'a  plus  en  face  de 
lui  que  le  mouvement  naturel  des  idées.  C'est  ce  mouvement  qu'exprime 
la  législature  de  183"  dans  toute  sa  vérité,  et  c'est  toujours  un  bonheur 
que  de  se  trouver,  en  dehors  de  toutes  les  agitations  factieuses  et  factices, 
en  face  d'une  situation  naturelle  et  vraie,  quelles  que  soient  les  difficultés 
inhérentes  à  cette  situation  elle-même.  Or,  ces  difficultés  existent  à  coup  sûr, 
et  le  gouvernement  aura  plus  d'une  fois  à  composer  avec  elles.  Lorsque  des 
idées  démocratiques  s'ancrent  plus  profondément  chaque  jour  dans  un 
pays;  lorsque,  d'un  autre  côté,  ces  idées  sont  contenues  par  une  grande 
inexpérience  politique,  et  par  l'égoïsme  qu'entretient  et  développe  le  culte 
exclusif  des  intérêts  matériels  ,  il  est  impossible  qu'une  chambre,  où  toutes 
ces  dispositions  se  produiront  d'une  manière  confuse  et  contradictoire  ,  ne 
crée  pas  des  dangers  de  chaque  instant  pour  le  ministère,  si  ce  n'est  pour 
le  gouvernement  lui-même.  Nous  serions  fâchés  de  voir  le  cabinet  se  faire 
des  illusions  sur  ce  point,  et  nous  aimons  à  croire  qu'il  ne  s'en  fait  aucune. 
Il  faut  qu'il  sache  bien  que  de  grandes  passions  se  produiront  au  sein  de 
cette  chambre, qu'elles  sont  déjà  impatientes  d'escalader  la  tribune,  qu'une 
sourde  tièvi  e  politique  agite  toutes  les  imaginations ,  et  qu'il  y  a  autre  chose 
au  fond  de  ces  consciences  incertaines  que  des  chemins  de  fer,  et  même  la 


REVUE   DE    PARIS.  279 

conversion  de  la  rente.  On  voudra  parler  politique  et  bientôt  et  longuement  : 
que  le  ministère  se  le  tienne  pour  dit  et  qu'il  s'y  prépare. 

Dans  quel  sens  se  fera  cette  politique?  c'est  vraiment  ce  que  personne  ne 
saurait  dire.  Aboutira-t-elle  à  des  conclusions  formelles,  absolues,  à  la  ré- 
daction d'un  programme  de  gouvernement  enfin?  Ceci  est  plus  que  douteux. 
On  peut  craindre  que  les  instincts  ne  s'y  trouvent  en  contradiction  avec  les 
intérêts,  les  souvenirs  menaçans  du  passé  avec  les  tendances  qui  poussent 
vers  l'avenir.  Un  jour  on  se  sentira  la  velléité  de  redresser  la  tète  en  pré- 
sence de  l'Europe;  le  lendemain  on  craindra  peut-être  de  soumettre  la 
prospérité  du  pays  au  danger  de  collisions  redoutables.  L'ou  voudra  des  ad- 
jonctions parce  qu'on  les  aura  demandées  étant  candidat,  et  l'on  n'en  voudra 
plus  parce  qu'on  aurait  à  les  prononcer  étant  député.  On  inclinera  souvent 
de  cœur  vers  le  centre  gauche  et  de  prudence  vers  le  centre  droit;  on  flot- 
tera entre  les  idées,  on  hésitera  entre  les  personnes,  et,  chez  les  nouveaux 
élus,  les  hésitations  seront  d'autant  plus  longues  qu'elles  seront  plus  con- 
sciencieuses. 

L'une  des  plus  grandes  illusions  qu'ait  pu  se  faire  la  presse,  c'était  d'at- 
tendre d'un  pays  livré,  comme  l'est  la  France,  aux  influences  les  plus  con- 
tradictoires, une  législature  aux  sympathies  prononcées.  Lorsqu'on  a  dit 
que  la  nouvelle  c  iambre  était  centre  gauche,  on  a  eu  raison  sans  doute  en 
s'en  tenant  à  l'origine  des  nouveaux  députés  ,  enfantés  pour  la  plupart  à  la 
vie  politique  par  la  révolution  de  juillet ,  sortis  de  l'industrie,  de  la  propriété 
moyenne,  soumis  dès-lors  à  un  ensemble  d'influences  imprimant  une  cou- 
leur déterminée.  Mais  ces  différences  originelles  ne  constituent  pas  dans  la 
vie  politique  des  dissidences  radicales;  et  pour  les  hommes  non  prévenus, 
il  est  assez  difficile  de  voir,  jusqu'à  ce  jour,  quelles  questions  d'actualité  pra- 
tiqueséparentle  centre  gauche  du  centre  droit,  abstraction  faite  des  doctri- 
naires, qui  sont  moins  un  parti  parlementaire  qu'une  coterie  habilement 
disciplinée.  Seraient-ce  les  lois  de  septembre?  Mais  à  coup  sûr  le  centre  droit 
ne  les  réclamerait  pas  aujourd'hui,  et  la  masse  du  centre  gauche  n'en  est 
pas  à  demander  leur  rapport.  Serait-ce  la  réforme  parlementaire?  Mais  il 
y  a  peu  d'idées  encore  arrêtées  sur  cette  grave  question  dans  la  partie  de  la 
chambre  où  domine  l'influence  de  M.  Thiers ,  et  nous  croyons  M.  Dupin  fort 
peu  disposé  à  l'extension  des  listes  électorales.  Il  faut  vraiment  aller  jusqu'à 
M.  Bar rot  pour  trouver  un  ensemble  de  doctrines  en  opposition  directe  avec 
le  programme  gouvernemental  que  le  ministère  actuel  semble  devoir  dérouler 
devant  la  chambre.  Hors  de  là  le  centre  gauche  et  le  centre  droit  s'enten- 
dront souvent  sur  les  questions  de  choses  alors  même  qu'ils  seraient  fort 
disposés  à  ne  point  s'entendre  sur  les  questions  de  personnes. 

On  voit  aujourd'hui  que  cette  majorité  compacte,  qu'on  espérait,  est 
une  combinaison  an  moins  ajournée,  et  certes  il  suffit  d'avoir  prêté  quelque 
attention  aux  débals  amenés  jusqu'à  présent  par  la  vérification  des  pouvoirs 
pour  acquérir  la  certitude  que  le  centre  gauche,  quelle  que  soit  sa  supério- 
rité numérique,  n'hésite  pas  à  voter,  dans  l'occasion,  avec  le  centre  droit.  La 


280  REVUE   DE   PARIS. 

formation  des  bureaux  avait  déjà  constaté  cette  situation ,  qu'il  faut  accepter 
comme  un  fait  supérieur  à  toutes  les  inductions  et  à  tous  les  raisonnemens. 
C'est  à  cette  majorité  compacte,  que  l'on  ne  saurait  précisément  appeler  une 
alliance ,  que  M .  Jacques  Lefebvre  doit  son  entrée  dans  la  chambre.  MM.  Vi- 
vien et  Ganneron  ouvrant  les  portes  du  palais  Bourbon  au  concurrent  de 
M.  Laffitte,  tel  a  été,  il  faut  le  reconnaître,  le  premier  acte  sérieux  de  la  nou- 
velle législature,  et  il  est  impossible  que  cela  ne  donne  pas  à  penser.  Ce  vote, 
nous  le  signalons  comme  symptôme,  en  lui  reconnaissant  une  valeur  politique 
que  l'attitude  de  l'opposition,  représentée  par  MM.  Barrot  et  Mauguin,  a,  plus 
que  tout  le  reste  ,  contribué  à  lui  donner.  Nous  ne  prétendons  aucunement 
d'ailleurs  nous  associer  au  système  de  large  interprétation  qui  a  prévalu  dans 
cette  circonstance.  Le  bon  esprit  de  M.  Chaix-d'Est-Ange  a  fait  ressortir  de 
la  faculté  que  s'est  attribuée  la  chambre,  des  conséquences  graves  devant 
lesquelles  elle  eut  reculé  peut-être  ,  si  la  gauche  n'avait  imprimé  un  carac- 
tère tout  politique  à  cette  questiou;  mauvais  service  que  ne  compense  pas 
pour  M.  Laffitte  le  soin  religieux  qu'on  prend  délaisser  sa  place  vide.  L'im- 
portant était  de  la  lui  faire  occuper  le  plus  promptement  possible,  et  on  n'a 
certainement  pas  pris  le  meilleur  moyen. 

Les  dispositions  de  la  chambre  semblent,  en  somme,  rassurantes  pour  le 
ministère.  Il  se  présente  devant  elle  avec  des  résultats  acquis  et  des  noms 
honorables  et  inoffensifs.  Si  le  cabinet  n'a  pas  précisément  de  parti  à  lui , 
il  n'a  pas  non  plus  de  parti  hostile;  il  est  dans  les  conditions  les  plus  favo- 
rables pour  être  jugé  sur  ses  actes.  Mais  qu'il  agisse;  à  ce  prix  pour  lui  est 
la  force  et  l'avenir.  Nous  n'avons  certainement  nul  besoin  de  le  répéter  à 
l'homme  de  haute  expérience  qui  le  préside  :  s'imaginer  que  dans  l'état 
étrange  des  esprits  qui  ne  sont  pas  encore  à  l'action,  mais  qui  visiblement 
ne  sont  plus  au  repos;  qu'en  face  de  l'Europe,  qui  sourit  dédaigneuse  et 
que  nous  commençons  à  regarder  du  haut  de  nos  souvenirs;  s'imaginer  qu'il 
est  possible  de  parquer  pendant  six  mois  quatre  cent  cinquante  têtes  fran- 
çaises entre  des  tracés  de  rail-ways  et  une  loi  sur  les  sociétés  en  comman- 
dite ,  ce  serait  là  la  plus  singulière  comme  la  plus  funeste  des  illusions.  On 
ne  dure  en  France  que  par  l'action;  c'est  parce  qu'il  a  agi ,  au  dedans  par  la 
dissolution  et  l'amnistie,  au  dehors  par  l'expédition  de  Constantine  et  un 
commencement  de  système  dans  les  affaires  d'Afrique,  que  le  cabinet  du 
15  avril  est  encore  debout  au  1er  janvier;  s'il  se  reposait  sur  les  myrtes  de 
ses  mariages  et  les  lauriers  de  nos  soldats,  il  n'en  aurait  pas  pour  long- 
temps à  coup  sûr,  car  les  couronnes  se  fanent  vite  sur  notre  terre,  et  nous 
sommes  accoutumés  à  ce  qu'on  les  renouvelle. 

Ce  n'est  ni  le  ministère  ni  la  chambre  actuelle  que  l'on  pourrait  provoquer 
à  changer,  au  prix  de  chances  aventureuses ,  la  situation  territoriale  qu'il  fui 
si  habile  d'accepter  en  1830,  C'est  là  l'œuvre  des  circonstances  et  du  temps, 
de  la  prudence  tout  autant  que  du  courage.  Mais  il  est  des  questions  qui  lui 
sont  désignées  d'avance  et  dont  l'heure  a  visiblement  sonné,  questions  qui 
seraient  résolues  contre  lui,  si  elles  n'étaicat  résolues  par  lui. 


REVUE  DE   PARIS.  281 

Au  premier  rang  figure  notre  établissement  d'Alger,  sur  lequel  il  fau- 
dra bien  enfin  présenter  un  système,  en  dressant,  pour  le  pays,  et  le  bilan 
de  ses  sacrifices  et  le  programme  de  ses  espérances.  Le  traité  de  la  Tafna 
devra  se  produire  et  se  justifier  bientôt  à  la  tribune,  et  quoi  qu'on  en  ait 
pu  penser,  cette  justification  ne  sera  pas  si  difficile;  car  le  traité  de  la  Tafna 
indique  au  moins  une  pensée,  c'est  la  pierre  angulaire  d'un  système  dont 
l'expérience  peut  seule  faire  juger  les  résultats,  mais  dont  l'existence  est 
déjà  un  progrès.  Le  ministère  paraît  en  mesure  de  constater,  sous  le  rap- 
port commercial  surtout,  d'encourageans  résultats.  M.  Bugeaud,  qui  n'était 
entré  d'abord  qu'avec  une  grande  froideur  dans  les  vues  de  colonisation  , 
revient,  dit-on,  avec  des  espérances  à  faire  pâlir  M.  Duvergier.  Tout  cela 
est  bon  et  bien  ,  depuis  surtout  que  le  canon  de  Gonstantine  a  baptisé  le 
traité  de  la  Tafna,  en  le  lavant  de  son  seul  vice  originel. 

Le  gouvernement  comprendra-t-il  aussi  que  la  question  espagnole  mûrit 
chaque  jour  au  moins  autant  que  la  question  d'Afrique,  et  que  c'est  ici  l'un 
des  points  d'attaque  par  lequel  on  ne  peut  manquer  de  l'aborder  bientôt?  Il 
devient  de  plus  en  plus  probable  que  la  discussion  de  l'adresse,  s'inspirant 
des  grands  débats  de  la  tribune  espagnole,  s'établira  sur  le  terrain  brûlant 
où  il  est  dangereux  peut-être  de  mettre  le  pied,  lorsqu'on  est  très  pressé 
du  pouvoir,  mais  non  pas  lorsqu'on  est  disposé  à  ne  l'attendre  que  de  la 
force  des  choses.  L'affaire  d'Espagne,  même  sous  le  simple  rapport  parle- 
mentaire, est  d'autant  plus  grave,  que,  tout  bien  considéré,  c'est  à  peu 
près  le  seul  terrain  sur  lequel  il  soit  vraiment  possible  de  constituer  un 
véritable  centre  gauche.  Nous  avons  vu  que  dans  les  questions  intérieures, 
ses  doctrines  le  rapprochaient  le  plus  souvent  du  centre  droit;  nous  verrons 
probablement  bientôt  les  mômes  dispositions  dans  la  question  des  vice-pré- 
sidences. Il  n'est  malheureusement  pas  besoin  de  rappeler  non  plus  qu'en 
ce  qui  concerne  l'Afrique,  MM.  Passy  et  Dupin  donnent  la  main  aux  doctri- 
naires, L'Espagne  donc  reste  seule,  et  quoiqu'il  y  ait  du  danger  à  s'y  pré- 
senter, c'est  la  véritable  brèche  pour  escalader  le  pouvoir. 

On  ne  viendra  probablement  pas  dire  d'emblée  au  ministère  :  Coopérez  ou 
intervenez.  On  lui  dira  :  Finissez,  par  quelque  mode  que  ce  soit,  par  des 
protocoles  ou  parles  armes;  mais  finissez,  sous  peine  de  voir  d'autres  la 
finir  pour  vous,  une  affaire  qui,  d'une  part,  affecte  d'une  manière  si  sen- 
sible les  intérêts  commerciaux  de  nos  provinces  méridionales ,  et ,  de  l'autre  , 
compromet  si  étrangement  en  Europe,  par  ses  éventualités,  le  gouverne- 
ment de  1830;  finissez-la  ,  aujourd'hui  que  l'Espagne  vous  en  supplie  au  nom 
de  votre  honneur  et  de  son  salut,  aujourd'hui  que  la  guerre  civile  est  con- 
centrée à  votre  porte,  et  que  don  Carlos  ne  peut  pas  plus  espérer  de  con- 
quérir sa  couronne  en  s'établissant  à  Madrid,  que  la  reine  Christine  do 
vaincre  et  de  pacifier  la  Navarre.  La  position  devient  plus  nette  chaque  jour, 
et  les  deux  partis  vous  appellent ,  l'un  d'une  manière  patente ,  l'autre  par  ses 
vœux  secrets.  Le  spectre  de  la  Granja  est  rentré  sous  terre;  une  sanglante 
justice  a  satisfait  aux  mânes  de  toutes  les  victimes  de  l'anarchie.  On  va,  pour 


282  REVDE    DE    PARIS. 

vous  complaire,  non  pas  seulement  jusqu'à  MM.  Bardaxji,  Martinez  et 
Toréno;  on  dépasse,  peut-être  avec  imprudence  et  légèreté,  toutes  les  limites 
de  ce  qui  semblait  possible  il  y  a  six  mois  :  on  ressuscite  M.  le  comte  d'Ofa- 
lia  lui-même,  l'incarnation  de  Vestaluto  real.  On  vous  demande  visiblement 
votre  concours  à  quelque  condition  que  vous  y  mettiez;  on  vous  laisse  maître 
de  disposer  de  l'avenir  politique  de  l'Espague  ,  d'y  régler  même  à  vos  con- 
venances la  question  dynastique;  on  vous  donne  le  moyen  d'arrêter  tout  le 
chemin  que  l'Angleterre  y  a  fait  depuis  trois  ans;  on  se  livre  à  vous, 
hommes  et  choses,  et  la  France,  qui  a  eu  l'honneur  de  sauver  la  Grèce  par 
humanité ,  n'aurait  pas  le  bon  sens  de  sauver  l'Espagne  par  politique  ! 

Ce  n'est  assurément  pas  M.  le  comte  Mole  qui  se  laissera  tenir  en  face  un 
pareil  langage.  On  peut,  nous  le  croyons,  tenir  pour  certain  que,  sous 
quelque  forme  que  ce  puisse  être  ,  la  solution  des  affaires  péninsulaires  est  son 
voeu  le  plus  cher,  comme  sa  préoccupation  la  plus  constante. 

—  On  commence  à  reprocher  sérieusement  aux  ministres  les  dîners 
qu'ils  donnent  aux  députés.  Un  journal  a  fait  trois  colonnes  d'éloquence 
contre  ces  festins  payés  par  les  contribuables,  et  dans  lesquels  les  convives 
perdent  leur  indépendance,  et  vendent  leurs  votes  aux  amphitryons  minis- 
tériels. Jamais  polémique  ne  fut  plus  étrange,  et  il  faut  être  bien  au  dé- 
pourvu d'accusations  et  de  griefs,  pour  faire  du  bruit  avec  ceux-là.  C'est 
prendre  au  sérieux  deux  vers  comiques  de  M.  Delavigne,  sur  les  dîners  qui 
gouvernent  les  hommes,  dans  le  siècle  où  nous  sommes,  et  les  paraphraser 
à  froid,  en  prose,  dans  un  but  de  mesquine  austérité.  Eh  !  mon  Dieu  !  les 
ministres  sont-ils  donc  devenus  si  innocens,  qu'on  soit  obligé  de  se  mettre 
en  frais  d'indignation  à  propos  de  dîners?  Au  moins,  si  les  beaux  jours  de 
M.  Piet,  restaurateur  permanent  de  la  restauration,  étaient  revenus,  cette 
formidable  réaction  gastronomique  pourrait  alarmer  justement  les  con- 
sciences; mais  sérieusement  est-ce  la  peine  de  jeter  le  trouble  dans  l'ame 
des  contribuables  pour  quelques  politesses,  sans  conséquence,  qu'un  mi- 
nistre est  tenu  de  faire  aux  représentans  du  pays.  Croit-on  de  bonne  foi  la 
conscience  d'un  député  enchaînée  par  un  dîner  ministériel?  Si  cela  était, 
il  faudrait  bien  plaindre  la  France.  Quel  peuple  serions-nous,  si  nous  ven- 
dions la  liberté  entre  le  potage  et  le  dessert  ! 

—  M.  de  La  Mennais  publie  le  Livre  du  Peuple.  Ce  livre  existait  déjà  sous 
ce  nom  ,  le  Livre,  le  livre  par  excellence,  Biblios.  L'illustre  écrivain  français 
est  trop  bien  pénétré  de  ses  devoirs  de  chrétien  et  de  prêtre  pour  s'être 
écarté  de  l'esprit  et  de  la  lettre  du  Livre  original.  Nous  n'avons  pas  eu  encore 
le  temps  de  lire  ce  nouvel  ouvrage;  mais,  sur  le  nom  seul  de  l'auteur,  il  nous 
est  permis  de  croire  qu'il  n'aura  pas  fait  schisme  avec  lui-même,  et  qu'il 
sera  resté  dans  le  giron  apostolique  romain  de  V Essai  sur  l'Indifférence.  Ce 
titre  de  Livre  du  Peuple  nous  avait  d'abord  fait  craindre  que  l'élément  dé- 
mocratique et  désorganisateur  n'en  fût  la  base  ;  le  prix  de  vente  de  l'ouvrage 
nous  a  rassurés.  Ce  n'est  plus  ici  un  de  ces  petits  pamphlets  que  M.  Timon 
donne  évidemment  aux  plus  pauvres  pour  vingt-cinq  centimes;  le  Livre  du 
Peuple,  qui  n'est  qu'une  brochure  de  quelques  feuilles,  se  vend  sept  francs 
cinquante  centimes,  et  s'adresse  nécessairement  aux  riches,  au  juste-milieu 


REVUE    DE   PARIS.  283 

social.  Nous  rendrons  compte  de  l'ouvrage  nouveau,  et  nous  espérons  que 
la  lecture  ne  démentira  pas  nos  prévisions. 

—  La  première  représentation  de  Caligvla  parait  décidément  fixée  à 
mardi  prochain.  La  jeune  et  charmante  actrice  qui  a  créé  le  rôle  d'Angcle, 
M"e  Ida,  débutera  aux  Français,  dans  la  tragédie  nouvelle  de  M.  Alexandre 
Dumas,  par  le  rôle  de  Stella. 

—  Un  soir  de  représentation  extraordinaire  au  théâtre  impérial  de  Saint- 
Pétersbourg,  MU*  Taglioni  s'est  blessée  au  pied  en  se  rendant  au  théâtre; 
la  salle  était  comble,  et  la  recette  évaluée  à  seize  milles  roubles.  Le  direc- 
teur s'est  vu  contraint  de  congédier  le  public  et  de  faire  rendre  la  recette. 
Le  dernier  courrier  annonce  que  l'accident  arrivé  à  la  sylphide  n'aura  pas 
de  suites,  et  qu'elle  devait  danser  deux  ou  trois  jours  après. 

—  Depuis  quelque  temps,  le  public  semble  protester  contre  les  usurpa- 
tions du  charlatanisme  et  les  entraînemens  de  la  mode,  en  revenant  aux 
compositions  des  grands  maîtres.  Cette  heureuse  disposition  n'est  pas  moins 
remarquable  en  musique  que  dans  les  autres  arts  ,  et  elle  prépare  un  suc- 
cès plus  retentissant  encore  que  de  coutume  aux  séances  musicales  que 
M.  Baillot  donne  chaque  année  à  pareille  époque.  L'interprète  fidèle  et  pas- 
sionné de  Haydn,  de  Mozart,  de  Beethoven,  doit  faire  entendre,  auprès  des 
plus  beaux  quatuors  et  quintettes ,  œuvres  de  prédilection  de  ces  grands 
compositeurs,  d'autres  morceaux  choisis  parmi  les  plus  remarquables  ou- 
vrages écrits  pour  le  violon.  C'est  joindre  l'instruction  et  l'intérêt  solide 
aux  jouissances  les  plus  vives  et  les  plus  pures.  La  première  séance  a  eu  lieu 
le  samedi  23  ;  la  seconde,  dont  le  programme  est  fort  attrayant ,  sera  donnée 
le  samedi  30.  On  trouve  des  billets  chez  M.  Gaud ,  luthier  du  Conserva- 
toire, rue  Croix-des-Petits-Champs. 

Théâtre  des  Variétés. —  Suzette,  vaudeville  en  trois  actes.  —  Suzanne , 
Suzette  ou  Suzon,  c'est  toujours  la  nouvelle  de  M.  Eugène  Guinot.  Suzette 
n'a  rien  à  envier  à  Suzanne;  Mlle  Maria  nous  a  révélé  une  actrice  qui  pour- 
rait donner  au  besoin  de  bonnes  leçons  de  grâce  et  de  naturel  à  i\llle  Déjazet. 
Quant  à  la  pièce  nouvelle,  nous  n'en  dirons  pas  davantage.  Suzanne  a  tel- 
lement épuisé  toutes  les  formules  de  l'éloge,  qu'il  ne  reste  rien  pour  Suzette. 

—  Le  Gymnase ,  qui  est  en  veine  de  chutes  ,  a  fait  jouer  cette  semaine  un 
fort  méchant  vaudeville  qui  s'appelle  le  Saute-Ruisseau.  C'est  un  décès  à 
constater,  et  rien  de  plus.  On  se  demande  s'il  est  possible  que  Bocage  et 
Mme  Dorval  aient  sérieusement  songea  s'engager  au  théâtre  de  M.  Poirson. 
Qu'iraient  faire  ces  deux  talens  pleins  de  jeunesse  et  d'énergie  au  milieu  de 
toutes  ces  ruines? 

—  L'Enseignement  du  cœur,  ou  le  Malheur  les  unit ,  est  un  excellent  ou- 
vrage d'éducation,  dédié  aux  enfans,  par  MmcE.-F.  Chevreau-Lemercier; 
V Album,  par  Mn,e  Elise  Boulanger,  avec  Inspirations  poétiques ,  est  une 
charmante  réunion  de  jolis  dessins  qui  sera  du  goût  de  toutes  les  mères. 
Mme  Lermercier  et  iMme  Boulanger  seront  les  joies  de  beaucoup  de  familles; 


284  REVCE    DE    PARIS. 

l'une,  dans  son  utile  livre,  rappelle,  en  style  délicat  et  pur,  les  belles  actions 
que  l'Académie  française  a  couronnées,  au  nom  de  M.  de  Monthyon;  l'autre, 
dans  six  sujets  délicieux,  a  retracé  des  scènes  de  l'enfance  avec  cette  sen- 
sibilité de  crayon  et  cette  fraîcheur  de  pensée  qui  lui  appartiennent.  Des 
femmes  d'esprit  ont  voulu  associer  leur  talent  à  celui  de  Mme  Boulanger,  et 
des  poésies,  justement  appelées  inspirations ,  car  elles  sont  l'interprétation 
heureuse  des  six  dessins  de  l'album  ,  sont  tombées  de  la  plume  de  mesdames 
Amable  Tastu  ,  Anais  Sègalas  .  Desbordes-Valmore ,  Hermance  Lesguillon , 
Mêlanie  Waldor  et  Mènessier-Nodier.  Quels  ravissans  tableaux  que  les  Enfans 
du  Pauvre  et  les  Enfans  du  Riche,  l'Enfant  qui  rêve,  les  Premières  Cerises, 
la  Jeune  Mère  et  le  Joueur  d'orgue  italien.'  Quand  on  exprime  ainsi  les 
grâces,  les  mouvemens,  les  diverses  joies  de  l'enfance,  on  a  peu  besoin  de  re- 
courir à  la  poésie  des  vers  pour  arriver  au  creur  et  à  l'imagination.  La  pa- 
role devient  un  luxe  comme  le  dessin  en  serait  un  pour  le  livre  de  Mme  Le- 
mercier,  assez  beau  de  sa  propre  beauté  ,  assez  touchant  par  les  histoires  si 
bien  racontées  de  la  Veuve  Vignon,  de  JuVe  îiagot ,  de  Laurent  Paillette,  et 
d'Eu&tache  dit  Ilelin.  Ces  deux  publications  sont  sœurs  par  le  choix  des  su- 
jets et  le  mérite  de  leur  exécution;  l'une  et  l'autre  ont  pour  auteurs  deux 
cœurs  de  femme  et  deux  âmes  d'artiste.  Mme  Lemercier  et  Mme  Elise  Bou- 
langer chercheraient  à  se  connaître ,  rien  qu'à  cause  de  la  parenté  de  leurs 
œuvres,  si  elles  n'étaient  déjà  amies  (1). 

—  L'Académie  des  sciences  morales  et  politiques  a  mis  au  concours  plu- 
sieurs travaux  sur  les  écrits  d'Aristotc.  Le  plus  remarquable  des  ouvrages 
couronnés  à  cette  occasion  est,  sans  nul  doute,  le  livre  dont  M.  Ravaissou 
vient  de  donner  le  premier  volume.  Ce  qui  d'abord  n'avait  été  qu'un  mé- 
moire est  devenu  un  livre  important.  L'Essai  sur  la  Métaphysique  d' Aristole 
est  le  travail  le  plus  intelligent  et  le  plus  net  qui  ait  encore  été  tenté  sur  le  sys- 
tème de  l'autour  de  YOrganon.  Ecrit  d'un  style  ferme  et  élevé,  il  se  distingue 
par  la  hauteur  des  vues  ,  la  sagacité  de  l'érudition  et  aussi  la  rigoureuse  pré- 
cision de  l'analyse.  Ce  volume  jette  un  jour  vif  sur  le  système  aristotélique, 
et  demeure  ,  sans  contredit ,  la  plus  complète  et  la  plus  savante  exposition  qui 
en  ait  été  faite  jusqu'ici.  Le  second  volume  contiendra  l'histoire  de  la  Méta- 
physique et  l'appréciation  de  cette  grande  et  célèbre  doctrine. 


(1)  Ces  deux  charmans  ouvrages  se  rouvent  :  celui  de  Mme  Lemercier,  chez  Jeanthon , 
place  Saint-Andrc-des-Arcs,  li;  et  V Album  de  M"111  Boulanger,  chez  Ducasse,  rue  d'Am- 
boise ,  C. 


F.   BONNAIRE. 


OVIDE. 


ii. 


Mais  à  l'instant  même  où  il  était  le  plus  un  poète  sérieux,  voici  les 
jeunes  gens  de  la  ville  de  Rome  qui  entourent  notre  poète  et  qui  lui 
disent  en  souriant  :  —  Assez  chanter  les  grands  dieux,  notre  maître, 
revenez  aux  divinités  de  la  jeunesse,  aux  dieux  propices  de  nos 
vingt  ans;  parlez-nous  encore  une  fois  de  l'Amour!  Ovide  cepen- 
dant, sans  se  faire  prier  davantage  et  voyant  autour  de  lui  ces  beaux 
regards  animés,  ces  jeunes  têtes  brillantes,  ces  intelligens  esprits 
qui  lécoutaient,  par  Jupiter!  il  laissa  là  encore  une  fois  la  poésie 
sérieuse  pour  le  poème  badin,  et,  comme  il  était  passé  maître  en 
amour,  il  se  mit  à  chanter  Y  Art  d'Aimer.  Or  voici  ce  que  chantait 
Ovide  : 

—  Jeunes  gens,  écoutez  votre  maître!  il  va  vous  enseigner,  si  vous 
l'ignorez,  le  plus  grand  des  arts,  l'art  d'aimer.  Et  vous,  loin  d'ici, 
bandelettes  légères ,  symboles  de  la  pudeur,  longues  robes  traînantes 
qui  cachez  le  pied  des  dames  romaines ,  je  redeviens  le  poète  de 
l'amour. 

D'abord,  jeunes  gens  qui  m  écoutez,  n'allez  pas  vous  figurer  que 
vous  allez  trouver,  tout  d'un  coup  et  sans  le  chercher,  le  jeune  objet 
de  votre  amour.  Il  faut,  au  contraire,  mon  cher  disciple,  la  chercher 
avec  soin  et  long-temps,  la  belle  personne  que  ton  cœur  appelle. 
Quand  donc  le  soleil  entrera  dans  le  signe  du  lion,  va  te  promener 
à  pas  lents  sous  le  portique  de  Pompée ,  ou  bien  dans  cette  galerie  de 

TOME    XLVIII.       DÉCEMBRE.  20 


286  REVUE   DE   PARIS. 

tableaux  qui  porte  le  nom  de  Livie;  n'oublie  pas  non  plus  le  temple 
de  Mars,  il  n'y  a  pas  de  lieu  à  dédaigner  pour  qui  cherche  l'amour; 
même  dans  le  palais  où  se  rend  la  justice  on  a  vu  pénétrer  l'amour. 

De  tous  les  lieux  de  réunion,  le  plus  favorable  à  tes  recherches 
galantes  c'est  le  théâtre.  Là  se  présenteront  mille  beautés  diverses 
à  tes  yeux  enchantés.  —  Celle-ci ,  que  tu  tromperas  tout  à  l'aise  ; 
celle-là,  fugitif  objet  d'un  amour  de  passage;  cette  autre,  ton  amour 
éternel.  —  L'arène  où  de  généreux  coursiers  se  disputent  la  palme, 
te  présente  aussi  une  moisson  facile.  Quand  tu  auras  découvert,  dans 
cette  foule,  une  belle  fille,  va  t'asseoir  auprès  d'elle,  ou  bien  à  ses 
pieds,  et,  avant  tout,  lie  conversation  avec  elle.  Le  moindre  pré- 
texte te  suffira.  —  A  qui  ce  cheval,  madame?  Pour  quel  écuyer 
faites-vous  des  vœux?  En  même  temps  les  dieux  entrent  dans  l'a- 
rène, chaque  citoyen  applaudit  au  dieu  qu'il  aime;  toi,  tu  bats  des 
mains  à  Vénus  !  Un  grain  de  poussière  vient-il  à  tomber  sur  la  robe 
de  ta  dame?  vite  tu  enlèves  ce  grain  de  poussière  d'un  doigt  léger. 
—  Mais,  dis-tu,  cette  robe  est  blanche  comme  la  neige!  Qu'importe, 
enlève-moi  cette  poussière  absente.  I\'e  vois-tu  pas  d'ailleurs  que  cette 
robe  traîne  à  terre?  Relève  le  pan  de  cette  robe  avec  respect,  et 
déjà,  pour  ta  récompense,  tu  verras  une  jambe  faite  au  tour.  En 
même  temps,  prends  bien  garde  qu'un  genou  indiscret  ne  blesse 
cette  belle  ;  n'oublie  pas  de  placer  un  tabouret  sous  ses  pieds  ;  et 
que  d'amans  ont  fait  leur  chemin,  rien  qu'en  avançant  un  coussin 
d'une  main  prévoyante,  rien  qu'en  agitant  l'air  avec  un  léger  éventail! 

N'allons  pas  oublier  l'arène  où  coule  à  longs  flots  le  sang  des  gla- 
diateurs. Là  aussi,  bien  des  cœurs  sont  blessés  pendant  que  le  gla- 
diateur est  blessé  à  mort.  —  Rien  ne  vaut,  pour  ces  heureux  hasards, 
les  festins  et  le  vin  joyeux.  Plus  d'une  fois  l'amour  est  entré  dans  une 
maison,  tenant,  embrassée  de  ses  petites  mains,  l'amphore  de  Rac- 
chus.  —  Il  y  a  encore  les  eaux  de  Raies,  couvertes  de  nacelles,  et  les 
doux  ombrages  deïibur;  tous  les  lieux  sont  bons  pour  l'amour. 

Avant  de  te  mettre  en  chasse ,  il  faut  que  tu  sois  bien  convaincu 
de  cette  vérité,  —  qu'il  n'y  a  pas  de  cœur  invulnérable;  les  femmes 
qui  se  défendent  le  plus  contre  l'amour,  finiront  par  lui  céder.  Le  tout 
est  d'être  patient  et  habile.  Telle  est  la  base  du  grand  art  d'aimer. 

Ton  premier  soin,  quand  tu  as  reconnu  l'ennemi,  c'est  de  te  faire 
bien  venir  de  la  suivante,  c'est  la  suivante  qui  t'ouvrira  cette  porte 
rebelle.  Pour  la  gagner,  cet  argus  femelle,  n'épargne  rien,  ni  les 
prières,  ni  les  promesses,  ni  les  présens,  ni  les  larmes.  Par  elle,  tu 
seras  averti  de  l'instant  propice  ;  ta  belle  est-elle  gaie,  heureuse, 


REVUE  DE  PARIS.  287 

calme?  A  la  bonne  heure,  c'est  l'instant  de  te  produire.  Il  y  a  des 
gens  hardis  qui  commencent  tout  d'abord  pour  arriver  à  la  maîtresse 
par  faire  la  cour  à  la  suivante;  mais  c'est  là  un  moyen  bien  hasardé. 
—  Que  faire  dans  le  cas  où  la  maudite  soubrette  vient  à  vous  aimer 
pour  tout  de  bon?  Moi  je  suis  d'avis  de  commencer  par  la  maîtresse, 
sauf  à  aimer  la  suivante  plus  tard. 

Lis  avec  soin  le  calendrier,  et  cherches-y  le  jour  de  naissance  de 
celle  que  tu  aimes.  —  D'ailleurs,  si  tu  ne  le  cherches  pas,  elle  saura 
bien  te  l'indiquer  elle  même.  Il  me  semble  d'ici  te  voir  à  la  toilette  de 
ta  dame,  bien  galant,  bien  empressé.  Tout  à  coup  la  porte  s'ouvre, 
et  alors  se  présente  à  toi  un  affreux  colporteur  tout  chargé  de  modes 
nouvelles.  La  dame  ouvre  de  grands  yeux  ;  et  comme  elle  te  sait 
homme  de  goût,  elle  te  prie  de  choisir  pour  elle.  —  Te  voilà  pris  au 
trébuchet!  Le  colporteur  te  fait  un  grand  salut,  en  te  disant  :  — Je 
passerai  demain  chez  vous.  Tu  auras  beau  répondre  :  —  Mais  je  n'ai 
pas  d'argent  l  Le  colporteur  se  contentera  de  ton  billet.  —  Un  autre 
jour,  elle  aura  perdu  un  bracelet  précieux,  une  perle  se  sera  détachée 
de  ses  boucles  d'oreilles!  Ah!  vraiment,  je  ne  suis  pas  assez  savant 
pour  enseigner  l'art  d'aimer  sans  bourse  délier. 

Cependant  il  y  a  plus  d'un  moyen  d'éviter  ces  horribles  emprunts. 
J'ai  vu  plus  d'un  billet  doux  rapporter  autant  qu'une  lettre  de  change. 
Mais,  de  grâce,  écris  simplement,  montre  ton  cœur  plus  que  ton  es- 
prit; surtout  ne  te  lasse  pas  d'écrire,  et  souviens-toi  que  la  ville  de 
Troie  n'a  été  prise  qu'après  dix  ans. 

Si  par  hasard  tu  rencontres  dans  la  rue  ta  maîtresse,  mollement 
couchée  dans  sa  litière,  tu  la  peux  aborder,  mais  en  prenant  bien 
garde  d'être  remarqué;  tu  la  peux  suivre,  mais  sans  avoir  l'air  de  la 
suivre,  tantôt  de  près,  tantôt  de  loin. — Tout  au  rebours,  si  elle  va  au 
théâtre,  elle  n'y  doit  pas  aller  sans  toi.  Au  théâtre  elle  sera  toute  pour 
toi,  elle  aura  pour  toi  un  sourire,  un  regard,  et  prends  bien  garde 
d'applaudir  ce  qu'elle  se  met  à  applaudir. 

Quant  aux  soins  à  prendre  de  ta  personne,  souviens-toi  que 
l'homme  est  fait,  avant  tout,  pour  être  simplement  vêtu.  Point  de 
cheveux  frisés ,  garde-toi  de  t'épiler  avec  la  pierre-ponce  comme 
un  vrai  prêtre  de  Cybèle.  Présente  hardiment,  et  sans  craindre  le 
hàle,  ton  front  au  soleil.  Mais  cependant  veille  à  la  blancheur  de  tes 
dents,  à  l'élégance  de  ta  chaussure,  à  la  propreté  de  tes  ongles;  que 
ta  barbe  soit  bien  rasée,  tes  cheveux  bien  coupés,  ton  corps  bien  lavé. 
—  Et  tout  le  reste  laisse-le  aux  vieilles  coquettes  et  aux  efféminés. 

Te  dirai-je  comment  on  parle  à  voix  basse,  comment  un  geste 

20. 


288  REVUE   DE   PARIS. 

vaut  souvent  un  long  discours,  comment  on  proGte  de  la  liberté  du 
repas,  mais  c'est  là  l'a  b  c  du  métier! 

Si  tu  es  habile ,  tu  feras  tout  d'abord  amitié  vive  et  sincère  avec 
le  mari  de  ta  maîtresse.  Il  faut  le  combler,  celui-là,  d'amitiés  et  de 
prévenances.  Es-tu  désigné  par  le  sort  pour  être  le  roi  du  festin?  Ar- 
rache de  ton  front  la  couronne  de  roses  et  place-la  sur  le  front  du 
mari;  une  fois  à  table,  fais-le  boire,  mais  toi  défends-toi  de  l'ivresse; 
tu  as  besoin  de  toute  ta  présence  d'esprit  si  tu  veux  mettre  à  proût  le 
voisinage  de  la  dame. 

Et  même  je  suppose  que  le  mari  est  sous  la  table,  allons!  Te 
voilà  près  d'elle!  De  la  passion!  Du  courage!  Parle-moi  de  ta  pas- 
sion, et  surtout  force  louanges.  Quel  beau  visage!  Quels  longs  che- 
veux! Quels  doigts  arrondis!  Quel  pied  mignon!  La  louange  est  une 
grande  entremetteuse.  —  Quand  tu  es  à  bout  de  louanges,  verse  des 
larmes.  Mais  n'épargne  pas  les  larmes  !  Alors  quand  tu  as  bien  loué, 
bien  pleuré,  je  ne  vois  |  as  ce  qui  te  reste  encore  à  faire. 

T'ai-je  dit  qu'il  fallait  qu'un  amoureux  fut  pâle  et  maigre,  et 
qu'un  amoureux  rubicond  et  bien  portant  est  un  être  contre  nature? 
Sois  donc  pâle  et  malheureux,  et  que  chacun  dise  en  te  voyant  :  — 
L'amour  a  pa^sé  par-là. 

Ceci  dit,  supposons  que  tu  es  vainqueur,  maintenant  je  vais  t' ap- 
prendre à  conserver  ta  conquête.  L'amant  maladroit  est  celui  qui, 
pour  garder  sa  maitresse ,  a  recours  aux  philtres  et  aux  sorcières,  art 
menteur.  Tous  les  philtres  ne  valent  pas,  en  amour,  un  peu  de  beauté, 
un  peu  de  jeunesse,  beaucoup  d'esprit.  Certes,  Ulysse  ne  ressem- 
blait guère  à  un  galant,  et  cependant  quel  amour  avait  pour  lui 
Calypso  la  belle  nymphe?  Quelque  chose  vaut  encore  mieux  que 
l'esprit,  après  l'amour,  c'est  l'argent.  Oui,  je  le  dis  à  regret.  Mais 
ces  leçons  que  je  vous  donne,  jeunes  Romains,  elles  sont  faites  juste- 
ment pour  ceux  d'entre  vous  qui  sont  pauvres.  Les  riches  n'ont  pas 
besoin  de  mes  leçons. 

Pour  être  aimé  long-temps,  faites-vous  l'esclave  de  votre  belle; 
dites  comme  elle,  faites  comme  elle,  cédez-lui;  que  son  blâme  soit 
votre  blâme,  que  sa  louange  soit  votre  louange;  soyez  l'ombre  as- 
sidue et  complaisante  de  ce  beau  corps  ;  riez  avec  elle,  pleurez  avec 
elle.  Veut-elle  jouer,  que  les  dés  soient  prêts,  et  faites  en  sorte  de  la 
laisser  gagner.  Quand  elle  sort  à  pied  ,  tenez  sur  elle  l'ombrelle  dé- 
ployée. A  peine  rentrée,  placez  le  marche-pied  près  de  son  lit  de 
repos,  ôtez  vous-même  ses  sandales;  si  elle  a  froid,  réchauffez  dans 
votre  sein  ses  mains  rougies;  veut-elle  se  regarder  au  miroir?  pré- 


REVTJE   DE   PARIS.  289 

sentez-lui  son  miroir.  Point  de  honte,  et  rappelez-vous  sans  cesse 
Hercule  filant  aux  pieds  d'Omphale. 

Obéir,  voilà  la  vie  de  l'amant.  A-t-il  rendez-vous  au  Forum?  qu'il 
y  soit  une  heure  avant  l'heure.  Est-il  à  la  campagne?  qu'il  en  revienne 
au  premier  geste.  Dans  la  foule ,  il  est  le  licteur  de  sa  maîtresse;  rien 
ne  lui  fait  peur,  ni  les  nuits ,  ni  l'hiver,  ni  l'été,  ni  la  marche;  Léandre 
traversait  la  mer.  Par  Jupiter!  il  faut  saluer  les  derniers  valets  delà 
maison ,  et  ne  pas  leur  épargner  les  légers  présens.  A  ta  maîtresse 
elle-même,  tout  pauvre  que  tu  es,  tu  peux  offrir,  de  temps  à  autre, 
quelques  bagatelles  ;  par  exemple ,  une  corbeille  toute  remplie  des 
plus  beaux  fruits  de  Pomone  ;  tu  les  achètes  dans  la  Voie  Sacrée,  et 
tu  dis  qu'ils  sont  cueillis  dans  ton  jardin.  Que  la  corbeille  soit  rem- 
plie de  raisins  dorés  et  de  châtaignes ,  le  fruit  d'Amaryllis ,  bien 
que  nos  belles  maîtresses  n'aiment  guère  les  châtaignes.  Tu  peux 
aussi  envoyer  le  produit  de  ta  chasse.  Quant  à  jamais  lui  adresser 
des  vers,  ah!  malheureux,  quelle  idée  as-tu  là!  la  poésie,  personne 
n'en  veut  plus,  et  c'est  un  don  de  nulle  valeur;  l'or  a  tué  l'esprit. 
Vienne  Homère,  tenant  en  main  l'Iliade  et  escorté  des  neuf  muses, 
Homère  et  les  neuf  muses  seront  chassés  sans  pitié,  pendant  qu'un 
vil  Barbare,  pourvu  qu'il  soit  riche,  sera  le  bien-venu.  Cependant, 
faute  de  mieux ,  si  ton  élégie  est  courte ,  si  elle  est  remplie  des  éloges 
de  ta  dame,  à  la  rigueur,  ton  élégie  pourra  se  compter  comme  un  très 
petit  cadeau. 

Je  ne  saurais  trop,  entre  autres  recommandations,  vous  recom- 
mander d'admirer  la  grâce,  la  beauté,  la  jeunesse,  les  mains,  les 
pieds,  les  dents,  le  regard,  l'esprit,  toute  la  personne  de  votre  maî- 
tresse. Que  votre  admiration  soit  profonde,  complète,  émue,  im- 
mense. La  jeune  dame  est-elle  vêtue  de  pourpre?  vantez  l'éclat  delà 
pourpre  tyrienne.  Sa  robe  a-t-elle  été  tissue  dans  l'île  de  Cos?  vantez 
les  dessins  de  l'île  de  Cos.  A-t-elle  mis  beaucoup  d'or  dans  sa  pa- 
rure? dites-lui  qu'elle  est  plus  brillante  que  l'or.  Si  elle  aime  les 
fourrures,  célébrez  les  chauds  vêtemens.  Si,  au  contraire,  elle  va 
légèrement  vêtue,  conjurez-la  de  prendre  garde  au  froid.  Un  jour 
elle  a  partagé  ses  cheveux  sur  son  front  ;  —  quelle  heureuse  négli- 
gence !  Le  lendemain  toute  sa  tête  est  bouclée  par  le  fer  ;  —  rien  ne 
vaut  les  cheveux  bouclés.  Elle  danse,  admirez  ses  bras;  elle  chante, 
parlez  du  rossignol  ;  elle  est  malade,  c'est  bien  le  cas  de  vous  montrer- 
empressé,  dévoué,  triste,  malheureux  ;  seulement  prends  bien  garde 
de  pousser  trop  loin  le  zèle  et  de  la  mettre  à  une  diète  trop  sévère, 
cette  cruauté  est  l'affaire  de  son  mari  ou  du  médecin. 


290  REVUE   DE   PARIS. 

Je  ne  te  parle  pas  des  infidélités  que  tu  peux  de  temps  à  autre  te 
permettre.  Je  suppose  que  tu  es  assez  habile  pour  les  nier  entière- 
ment ou  pour  t'en  vanter  ouvertement,  deux  systèmes  opposés  qui 
m'ont  réussi  également  l'un  et  l'autre.  Mais  je  suppose  que  tu  aies 
un  rival;  alors  ta  position  devient  délicate.  Cette  fois  encore  sois  pa- 
tient, et  ne  va  pas  mettre  d'inutiles  obstacles  entre  ta  belle  et  ce 
nouveau  venu.  Au  contraire ,  fais  en  sorte  qu'il  puisse  approcher 
librement.  Laisse-lui  pousser  tous  ses  soupirs,  et  faire  tous  ses  si- 
gnaux, et  écrire  tous  ses  petits  billets.  Et  puis,  si,  avec  toute  ton 
habileté,  tu  es  trompé,  c'est  que  Jupiter  dormait  dans  le  ciel.  Même 
dans  ce  dernier  cas,  si  tu  sais  vivre,  tu  n'iras  pas  mettre  ton  épée  sur 
la  gorge  de  ta  maîtresse,  car  peut-être  la  forcerais-tu  de  t'avouer  à 
toi-même  ce  que  tu  dois  ignorer.  —  Rappelle-toi  l'histoire  de  Vénus 
et  de  Vulcain. 

Tu  es  sans  doute  un  homme  trop  bien  né  pour  que  je  sois  obligé 
de  te  recommander  la  discrétion.  L'indiscret  ne  mérite  pas  un  seul 
Tegard  d'une  seule  femme.  Le  beau  métier,  pour  un  galant  homme, 
de  courir  la  ville  et  de  montrer  au  doigt  toutes  les  femmes  qu'il  ren- 
contre en  disant  :  Celle-là  aussi!  Ou  c'est  là  un  fat,  ou  bien  c'est  un 
menteur,  vil  et  méprisable  dans  les  deux  cas.  Comme  aussi  ai-je 
besoin  de  te  recommander  de  changer  en  beautés  toutes  les  diffor- 
mités de  ta  belle?  c'est  là  un  de  tes  devoirs.  Jamais  Persée  n'a  avoué 
à  Andromède  qu'elle  était  un  peu  plus  que  brune;  on  disait  généra- 
lement dans  la  ville  de  Troie  qu'Andromaque  était  un  peu  bien  grande 
pour  une  femme ,  mais  jamais  Hector  n'eut  l'air  de  s'en  apercevoir. 
Si  ta  maîtresse  est  louche,  c'est  la  loucherie  de  Vénus;  si  elle  est 
rousse,  c'est  la  couleur  de  Minerve.  Elle  est  maigre,  mais  quelle  taille  ! 
Sa  taille  est  épaisse  ,  mais  quel  frais  embonpoint  !  Jamais  ne  lui  de- 
mande son  âge,  surtout  si  elle  n'est  plus  à  la  fleur  de  l'âge;  et  les 
cheveux  blancs  qu'elle  arrache  de  sa  tète,  garde-toi  de  les  ramas- 
ser.—  Car,  tu  le  sais,  il  ne  faut  pas  trop  dédaigner  les  femmes  sur 
le  retour,  elles  sont  savantes  dans  l'art  de  plaire.  —  Et  maintenant, 
jeunes  gens,  je  vous  livre  à  vos  propres  forces  ;  je  suis  un  combat- 
tant loyal;  je  vous  ai  donné  des  armes  contre  les  femmes,  je  vais 
donner  aux  femmes  des  armes  contre  vous. 

Pauvres  femmes!  comment  les  pourrais-je  laisser  sans  défense 
contre  l'amour?  Jason  abandonne  Médée  et  ses  enfans,  Thésée  aban- 
donne Ariadne  sur  des  bords  inconnus,  Didon  se  tue  de  désespoir; 
j'ai  donc  pitié  des  femmes,  et  je  viens  à  leur  aide;  donc,  prêtez 
l'oreille  à  mes  leçons ,  jeunes  beautés,  pensez  déjà  à  la  vieillesse  qui 


REVUE   DE   PARIS.  291 

bientôt  va  vous  saisir,  et  mettez  à  profit  votre  printemps!  la  jeunesse, 
c'est  le  flot  qui  passe!  Mais  je  commence,  écoutez-moi! 

Je  vous  disais  qu'une  femme  ne  peut  prendre  trop  de  soin  de  sa 
beauté;  la  plus  belle  personne  ne  saurait  se  passer  d'ornemens;  la  pa- 
rure est  un  art  plein  de  goût.  Prenez  donc  garde,  avant  tout,  d'être 
élégantes;  l'élégance  vaut  mieux  que  la  richesse.  Ne  chargez  pas  vos 
oreilles  de  perles  pesantes,  méfiez-vous  des  robes  chargées  d'or: 
les  perles  et  l'or  ne  font  pas  la  beauté.  La  propreté  est  déjà  une  grande 
parure;  pour  le  reste,  étudiez  avec  soin  votre  taille,  votre  visage, 
votre  âge.  Des  cheveux  séparés  sur  let  front  accompagnent  fort  bien 
une  tête  ovale;  c'était  la  coiffure  de  Laodémie;  un  nœud  léger  sur  le 
sommet  de  la  tête,  qui  laisse  les  oreilles  à  découvert,  convient  aux 
jeunes  têtes  rondes.  Telle  femme  laissera  flotter  sa  longue  chevelure 
sur  ses  blanches  épaules;  telle  autre  la  relèvera  comme  fait  Diane; 
à  celle-ci  conviennent  les  boucles  flottantes ,  à  celle-là  sied  bien  une 
chevelure  aplatie  sur  les  tempes.  La  négligence  est  souvent  le  comble 
de  l'art  et  demande  une  grande  étude. 

Heureuses  sont  les  femmes  !  Elles  ont  à  leur  service  toute  sorte 
d'ingénieuses  ressources  pour  dissimuler  les  atteintes  de  lâge.  Nous 
autres  hommes,  quand  le  temps  nous  a  touché  d'un  bout  de  son  aile, 
il  faut  renoncer  non  seulement  à  la  jeunesse,  mais  à  ses  plus  simples 
ornemens.  Nos  cheveux  tombés  ne  repoussent  pas;  blanchis,  ils 
restent  blancs  jusqu'à  la  tombe;  les  femmes  savent  l'art  de  rendre  à 
leur  chevelure,  éclaircie  et  blanchie ,  toute  leur  abondance  et  leur 
belle  couleur  printanières.  Pour  un  peu  d'argent,  une  femme  peut 
s'acheter  la  plus  riche  chevelure,  et  c'est  tout-à-fait  comme  si  elle 
était  parée  de  ses  propres  cheveux.     • 

Dans  vos  vêtemens,  recherchez  plutôt  l'élégance  que  la  richesse; 
la  pourpre  de  Tyr  est  d'un  prix  trop  élevé,  il  y  a  tant  de  couleurs 
moins  chères  et  tout  aussi  bienséantes.  Tissus  d'azur  bleus  comme  le 
ciel,  jaune  d'or,  vert  de  l'océan,  vert  myrlhe,  améthiste  pourpré, 
rose  tendre,  brun,  châtain,  vert  olive,  ce  sont  là  d'admirables  cou- 
leurs. Choisissez  avec  goût  parmi  toutes  ces  teintes  variées  :  toutes 
les  couleurs  ne  conviennent  pas  également  à  tous  les  visages.  Le  noir 
sied  à  la  blonde;  la  blonde  Briséis  était  vêtue  de  noir;  le  blanc  con- 
vient aux  brunes. 

Je  m'adresse  aux  femmes  romaines,  et  je  n'ai  pas  besoin,  je  pense, 
de  leur  bien  recommander  la  plus  exquise  propreté.  Des  dents  bien 
nettes,  des  mains  bien  lavées,  des  bains  sans  fin.  A  quoi  bon  aussi 
que  je  leur  enseigne  comment  le  céruse  blanchit  la  peau,  comment 


292  REVUE  DE   PARIS. 

une  mouche  noire  peut  cacher  une  ride  naissante ,  comment  se  pro- 
longe un  sourcil  trop  court,  comment  le  safran  donne  à  l'œil  plus 
d'éclat?  D'ailleurs,  je  reviendrai  tout  à  l'heure  sur  ce  sujet  important. 

Surtout  prenez  bien  garde  de  laisser  voir  tous  ces  apprêts  à 
l'homme  que  vous  aimez.  A  quoi  bon  apprendre  aux  hommes  tous 
ces  petits  secrets  delà  beauté?  Je  ne  vous  permets  qu'une  chose, 
c'est  de  faire  peigner  vos  cheveux  devant  nous ,  quand  vos  cheveux 
sont  beaux.  Mais,  en  ce  cas,  point  de  mauvaise  humeur  contre  voire 
soubrette,  afin  que  nous  puissions  jouir  en  repos  de  toutes  vos 
beautés.  — Comme  aussi  étudiez  avec  une  entière  conscience  les  dé- 
fauts de  votre  personne,  afin  d'y  porter  remède.  Par  exemple,  si 
vous  êtes  petite,  restez  assise;  si  vous  êtes  trop  petite,  restez  cou- 
fliée  et  jetez  un  voile  sur  vos  pieds,  on  ne  pourra  pas  mesurer  votre 
taille;  trop  mince,  couvrez-vous  d'étoffes  épaisses  et  jetez  un  man- 
teau sur  vos  épaules;  pâle,  couvrez- vous  de  fard;  un  grand  pied 
veut  un  soulier  noir;  une  jambe  sèche  se  dissimule  sous  des  ban- 
delettes; on  fabrique  de  petits  sachets  pour  les  tailles  inégales;  on 
jette  une  écharpe  sur  une  gorge  trop  rebondie.  Qui  n'a  pas  la  main 
blanche  et  fine  et  les  ongles  polis,  se  permettra  peu  de  gestes  en  par- 
lant. On  sourit  peu  quand  on  a  la  dent  jaune  ou  mal  en  ordre.  Les 
belles  dents  même  ont  besoin  d'un  certain  art  pour  sourire  ;  il  y  a 
des  femmes  qui  éclatent  de  rire,  qui  rient  comme  on  pleure;  d'autres 
qui  rient  comme  on  hurle;  la  femme  habile  entr'ouvre  à  demi  sa 
lèvre  rose,  jusqu'à  ce  que  ses  deux  joues  se  croisent  en  deux  petites 
fossettes;  à  ces  deux  fossettes  s'arrête  le  sourire;  il  est  complet. 

11  y  a  aussi  un  certain  art  à  observer  même  dans  les  larmes.  Le 
bégaiement,  bienarrangé,  peut  devenir  une  grande  beauté.  Une  femme 
ne  saurait  trop  apprendre  à  bien  marcher.  Il  y  a  un  certain  mouve- 
ment des  membres,  majestueux  à  la  fois  et  plein  de  grâce,  mais  il 
faut  l'arrêter  à  temps.  Ce  qui  est  assez  habile,  c'est  de  laisser  à  nu 
(  quand  la  peau  est  blanche)  cette  partie  du  bras  gauche  qui  se  réunit 
à  l'épaule.  Il  y  a  aussi  dans  les  voix  un  grand  charme.  On  aime  à 
voir  un  beau  bras  s'arrondir  autour  d'une  lyre.  Apprenez  aussi  par 
cœur  les  vers  d'Homère  et  les  douces  chansons  d'Anacréon,  et  les 
accens  erotiques  de  Sapho,  et  les  vers  de  Properce,  et  les  élégies  de 
mon  cherTîbulle,  et  quelques  beaux  passages  de  Gallus;  il  est  si  doux 
d'entendre  de  beaux  vers  récités  par  une  bouche  qu'on  aime! 

Il  faut  aussi  qu'une  jeune  femme  sache  danser  et  qu'elle  sache 
jouer  aux  échecs.  —  Et  puis  pour  être  belle  long-temps,  méfiez-vous 
de  la  colère,  la  colère  gonfle  le  visage,  elle  grossit  les  veines,  elle 


REVUE   DE   PARIS.  293 

remplit  l'œil  d'un  sang  noir.  L'orgueil  est  aussi  un  grand  ennemi  de 
la  beauté.  Que  d'ennemis  se  fait  une  femme  par  sa  vanité!  Au  con- 
traire, qu'elle  se  fait  d'amis  à  bon  marché  par  un  tendre  sourire!  Je 
fais  aussi  très  peu  de  cas  d'une  femme  triste  et  morose;  la  bonne 
humeur  chez  une  femme  est  un  devoir. 

Apprenez  aussi  à  tirer  de  chaque  homme  qui  vous  entoure,  ce  que 
cet  homme  vous  peut  donner,  c'est  le  moyen  d'en  être  bien  servie. 
Le  riche  vous  fera  des  présens,  demandez  au  jurisconsulte  ses  con- 
seils, l'avocat  plaidera  votre  cause,  le  poète  vous  donnera  des  vers. 
Soyez  contentes  de  ce  que  chacun  peut  vous  donner,  et  n'en  demandez 
pas  davantage.  Que  de  femmes  leur  avarice  aura  perdues  !  Enfin 
prenez  garde  de  vous  rendre  trop  facilement,  et  faites  garder  votre 
porte,  si  vous  voulez  qu'on  frappe  souvent  à  votre  porte. 

J'allais  passer  sous  silence  d'admirables  recettes  pour  tromper  un 
jaloux.  Respecter  un  mari  et  lui  obéir,  c'est  le  devoir  d'une  honnête 
femme.  Mais  vous  autres,  mes  belles  affranchies,  esclaves  d'hier  à  qui 
le  prêtre  a  dit  ce  matin  :  Soyez  libres!  pourquoi  donc  vous  priver  de 
votre  liberté?  Votre  ennemi,  je  vous  le  dis,  c'est  votre  gardien.  Avez- 
vous  une  lettre  à  écrire  loin  de  votre  argus?  allez  aux  bains.  Ayez 
une  esclave  dévouée  pour  porter  vos  billets  doux  dans  sa  ceinture, 
dans  la  tige  de  ses  brodequins,  sous  la  plante  de  ses  pieds,  ou  bien 
encore,  à  défaut  de  tablettes,  vous  pouvez  écrire  sur  les  épaules  de 
votre  esclave.  —  On  peut  aussi  écrire  avec  du  lait  chaud  des  carac- 
tères invisibles;  un  peu  de  poussière  de  charbon  donne  du  corps  à 
cette  écriture  mystérieuse.  Nargue  des  jaloux  dans  cette  ville  remplie 
de  théâtres  et  de  temples!  —  Et,  enfin,  méfiez-vous  de  vos  sou- 
brettes et  de  vos  bonnes  amies ,  si  vous  tenez  à  garder  vos  amans. 

Je  sais  bien  que  je  me  trahis  moi-même,  mais  qu'importe?  j'ai  usé 
de  ma  science  et  de  ma  jeunesse  ;  allons  donc ,  point  d'égoïsme  !  Ayez 
donc  bien  soin  de  laisser  tomber  par  hasard  vos  yeux  langoureux 
sur  les  jeunes  gens  qui  passent.  —  Il  est  bien  nécessaire  que  les 
hommes  croient  que  vous  les  aimez.  —  Redoutez  aussi  les  festins  et 
venez-y  tard ,  quand  toutes  les  têtes  sont  allumées ,  quand  toutes  les 
torches  sont  brûlantes.  —  Alors  attendues  par  tous  ces  convives  pris 
de  vin,  l'attente  vous  rend  encore  plus  belles.  —  Une  fois  à  table, 
mangez  peu,  du  bout  des  doigts  et  du  bout  des  lèvres;  cependant  ne 
mangez  pas  chez  vous  avant  votre  repas.  —  Buvez  peu  et  gardez 
votre  sang-froid  même  au  milieu  de  l'ivresse. 

J'arrive  maintenant  à  une  partie  importante  du  grand  art  de  plaire. 
el  je  vais  vous  dire  par  quels  soins  une  femme  conserve  sa  beauté. 


294  REVUE  DE   PARIS. 

L'art  est  aussi  puissant  que  la  nature ,  il  est  partout  comme  le  feu  du 
ciel;  il  n'y  a  pas  un  plus  grand  art  que  la  beauté. 

Je  sais  bien  que  sous  le  règne  de  Tatius,les  Sabines  aimaient  mieux 
labourer  la  terre  que  veiller  à  leur  toilette.  La  maîtresse  sévère  des 
lois  domestiques,  montée  sur  sa  chaise,  surveillait  du  haut  de  cet 
olympe  bourgeois  les  esclaves  armées  de  fuseau,  les  troupeaux  re- 
venant à  l'étable;  elle  entretenait  le  foyer,  elle  préparait  le  repas  du 
soir.  Mais  vous ,  mes  délicates  et  mes  oisives  ,  vous  aimez  les  robes 
brochées  d'or,  les  bagues  scintillantes,  les  parfums  légers,  les  voiles 
qui  ne  cachent  rien;  votre  cou  aime  la  blancheur  des  perles,  à  vos 
oreilles  brille  suspendu  le  saphir  de  l'Orient;  vous  vivez  pour  être 
belles ,  vivez  donc  et  soyez  belles.  —  Et  après  soyez  sages.  La  sa- 
gesse dure  encore  plus  que  la  beauté. 

Voici  d'abord  une  recette  merveilleuse  pour  entretenir  la  blan- 
cheur du  visage  :  — Dépouillez  l'orge  de  son  enveloppe,  prenez 
deux  livres  de  cet  orge  mondé,  mêlées  à  deux  livres  d'ers,  faites 
détremper  le  tout  dans  une  douzaine  d'œufs;  quand  ce  mélange  est 
bien  sec,  faites-en  sous  la  meule  une  blanche  farine;  dans  cette  fa- 
rine mettez  deux  onces  de  corne  de  cerf,  douze  ognons  de  nar- 
cisse piles  dans  un  mortier  de  marbre;  plus  deux  onces  de  gomme 
et  dix  onces  de  miel  :  vous  aurez  un  admirable  mélange,  plus  uni  et 
plus  brillant  qu'un  miroir. 

Une  pommade  pour  le  corps,  dont  les  effets  sont  merveilleux,  la 
voici  :  Prenez  fucus  et  lupin,  six  livres  en  poudre,  cirage,  écume  de 
nitre  rouge,  iris  venue  de  1  Ulyrie,  une  once  de  chaque;  nids  d'oi- 
seaux en  poudre,  miel  de  l' Attique;  remède  souverain  contre  les  taches 
de  rousseur. 

Contre  les  bourgeons  de  la  peau,  mêlez  de  l'encens  avec  du  nitre, 
ajoutez-y  de  la  gomme  et  de  la  myrrhe  et  le  fenouil  odorant.  — 
Pour  obtenir  un  admirable  coloris,  prenez  roses  sèches,  sel  ammo- 
niac et  encens  mâle;  que  le  poids  du  sel  et  de  l'encens  égale  le  poids 
des  roses.  —  J'ai  aimé  une  belle  dame  qui  faisait  tout  simplement 
infuser  des  pavots  dans  l'eau  froide,  les  pilait  ensuite,  et  s'en  lavait 
les  joues.  — 11  y  a  un  grand  cosmétique,  qui  vaut  tous  les  autres, 
un  fard  supérieur  à  tous  ces  fards,  c'est  tout  simplement  d'avoir 
vingt  ans. 

A  présent,  m'est  avis  que  mon  œuvre  est  accomplie,  ma  leçon 
est  complète ,  et  je  devrais,  ce  me  semble,  prendre  un  peu  de  repos. 
Mais!  non,  j'entends  de  loin  les  plaintes  des  amans  malheureux, 
j'entends  leurs  soupirs  et  leurs  larmes.  —  Viens  à  notre  aide,  me 


REVUE   DE   PARIS.  295 

disent-ils,  tes  leçons  qui  expliquent  l'amour  nous  ont  été  inutiles: 
viens  à  notre  aide  contre  l'amour. 

Quel  malheur  que  je  sois  venu  si  tard,  moi  le  poète  de  l'amour! 
Grâce  à  moi,  Phyllis  vivrait  encore,  Didon  n'eût  pas  monté  sur  le 
bûcher  fatal,  Thésée  n'eût  pas  tué  Philomèle,  Phèdre  et  Pasiphaë 
n'auraient  pas  brûlé  d'un  feu  criminel;  Hélène  innocente  et  chaste, 
Pergame  n'aurait  pas  tombé  sous  les  coups  des  Grecs. 

Oui ,  quand  l'amour  n'est  pas  le  plus  grand  des  bonheurs ,  l'amour 
est  un  poison  terrible.  Aussitôt  que  vous  sentez  que  votre  cœur  est 
en  proie  à  cette  lente  agonie ,  hâtez-vous  et  portez-y  remède.  Avant 
tout,  cessez  d'être  oisif;  l'oisiveté  est  la  mère  de  l'amour.  Le  jeu  ,  le 
sommeil ,  le  festin,  vous  trouvent  sans  défense.  Allons  !  point  de  lâ- 
cheté, levez-vous,  habillez-vous,  allez  au  Champ  de  Mars,  montez  à  la 
tribune,  briguez  les  dignités  populaires,  —  ou  bien  faites-vous  labou- 
reur; travaillez  dans  les  champs,  suivez  la  charrue  dans  le  sol  qui 
résiste;  la  nymphe  pastorale  vous  couvrira  bientôt  de  sa  chaste  égide, 
le  lait  des  troupeaux  apaisera  l'ardeur  de  vos  veines.  — Ou  bien 
encore  suivez  à  la  piste  la  chaste  Diane  dans  ses  sombres  forêts  • 
Diane  est  l'ennemie  de  Vénus.  —  Ou  bien  encore ,  une  ligne  à  la  main, 
tendez  vos  pièges  à  l'habitant  des  ondes.  — Et,  ce  qui  vaut  mieux 
encore,  voyagez ,  l'absence  est  un  grand  remède.  Une  fois  parti ,  vous 
êtes  bien  fort.  Les  villes,  les  fleuves ,  les  montagnes,  les  campagnons 
de  votre  fuite,  tant  de  nouveaux  aspects  et  tant  de  nouveaux  visages, 
emporteront  bientôt  cette  passion  qui  vous  brisait  le  cœur. 

Cependant  si,  malgré  vous,  il  faut  absolument  que  vous  restiez  à 
Rome,  près  de  l'objet  aimé,  s'il  vous  faut  passer  devant  une  porte 
rebelle,  s'il  vous  faut  rencontrer  cette  litière  qui  l'emporte,  malheu- 
reux! vous  n'avez  plus  qu'à  vous  répéter  à  vous-même  tous  les  dé- 
fauts ,  tous  les  vices,  toutes  les  lâchetés ,  toutes  les  perfidies ,  toutes 
les  trahisons  de  cette  femme!  Rappelez-vous  qu'elle  vous  a  trompé, 
qu'elle  vous  a  ruiné ,  qu'elle  vous  a  fait  vendre ,  pour  le  dévorer, 
l'héritage  paternel!  Sa  porte  est  fermée;  mais  qui  donc  est  avec  elle? 
A  qui  sourit-elle?  Quel  est  le  vil  esclave  qui  est  son  maître?  Et  puis, 
était-elle  si  belle  que  vous  le  pensiez?  Elle  était  si  petite!  des  bras 
assez  mal  tournés  !  des  jambes  peu  droites  !  Pour  vous  en  convaincre, 
allez  la  voir;  et  si  elle  a  la  voix  fausse,  faites-la  chanter;  et  si  elle 
est  sans  esprit ,  faites-la  parler;  si  elle  a  de  mauvaises  dents,  faites-la 
rire.  —  Arrivez  chez  elle  à  l'improviste,  et  la  surprenez  dans  tout  le 
désordre  du  matin ,  à  l'instant  où  elle  se  frotte  le  visage  et  les  bras 


296  REVUE  DE   PARIS. 

de  toutes  sortes  de  préparations  nauséabondes.  Comptez  alors  les 
boites,  les  pommades,  les  huiles,  les  graisses,  les  faux  cheveux,  les 
fausses  dents,  les  fausses  hanches,  et  dites-vous  :  — Voilà  pourtant 
ce  que  j'adorais  ! 

Et  d'ailleurs  ne  pouvez-vous  pas  remplacer  celle-là  par  une 
autre?  On  en  a  deux  quand  on  ne  peut  en  avoir  une  seule.  Par  Vénus! 
on  trouve  toujours  une  femme  à  aimer;  on  va  ainsi  de  l'une  à  l'autre, 
bon  gré,  mal  gré.  D'abord  on  trouve  le  remède  bien  dur;  on  s'y  fait 
peu  à  peu.  Quand  une  porte  est  fermée,  l'autre  porte  est  ouverte.  Si 
l'habitude  augmente  l'amour,  l'amour  meurt  aussi  par  l'habitude. 
Ayez  au  moins  le  courage  de  ne  pas  montrer  à  cette  femme  combien 
vous  l'aimez.  Elle  vous  parle ,  écoutez-la  de  sang-froid  ;  elle  vous 
sourit,  n'ayez  pas  l'air  trop  heureux;  elle  vous  boude,  soyez  calme; 
elle  vous  couvre  de  mépris,  soyez  fier.  Arrachez-la  de  votre  pré- 
sence; vous-même,  rassasiez-vous  de  la  voir;  suivez-la,  écoutez-la, 
regardez-la  bouche  béante.  —  Laissez-la  ensuite  libre  d'elle-même, 
aller,  venir,  courir,  et  ne  lui  demandez  jamais  :  —  Ou  vas-tu?  — 
d'où  viens-tu?  —  D'ailleurs  on  a  de  bons  amis,  de  joyeux  compères, 
de  bons  vivans,  qui  ne  vous  quittent  pas,  et  qui  se  moquent  de  vos 
amours.  —  Surtout  n'allez  pas  vous  retrouver  avec  la  mère  de  votre 
inGdèle,  avec  sa  sœur,  avec  sa  confidente.  Il  y  a  une  chose  très  dan- 
gereuse; ce  sont  ces  messagers  empressés  qui  viennent  vous  dire  en 
poussant  un  gros  soupir  :  —  Elle  a  pleuré  toute  la  nuit  !  —  Elle  est 
si  changée  !  —  Elle  vous  aime  si  fort  ! 

Souvenez-vous  cependant  qu'il  ne  faut  pas  qu'un  galant  homme, 
parce  qu'une  femme  ne  l'aime  plus,  devienne  l'ennemi  de  cette  femme. 
Thémis  elle-même,  et  cependant  Thémis  ne  hait  pas  la  discorde,  ré- 
pugnait à  ces  sortes  de  discordes.  Un  jour  je  servais  de  témoin  à  un 
jeune  homme  qui  plaidait  contre  sa  maîtresse,  et  le  pauvre  amou- 
reux jetait  les  hauts  cris  quand  la  belle  vint  à  passer  dans  sa  litière. 
A  la  vue  de  cette  litière,  la  colère  de  mon  chevalier  ne  connaît  plus  de 
bornes,  et  il  se  met  à  défier  cette  femme.  Elle  cependant ,  elle  arrête 
ses  porteurs,  elle  descend  de  sa  litière  et  elle  s'avance  calme  et 
froide!  —  Mon  chevalier  n'eut  plus  la  force  de  plaider. 

Prenez  bien  garde  aussi  de  ne  rien  faire  qui  puisse  vous  rappeler 
trop  tendrement  l'infidèle.  Jetez  au  feu,  sans  les  relire,  ses  lettres 
d'amour,  ses  cheveux  ,  ses  bracelets  brisés  ,  cette  cire  qui  reproduit 
son  visage;  fuyez  les  lieux  témoins  de  votre  bonheur,  fuyez  les  théâ- 
tres où  l'on  parle  d'amour,  redoutez  les  sons  de  la  flûte  et  les  sons 


REVUE   DE   PARIS.  297 

de  la  lyre,  et  les  voix  mélodieuses ,  et  les  mouvemens  de  la  danse,  et 
ne  lisez  pas  les  tendres  poètes,  ni  Calimaque,  ni  le  poète  de  Cos,  ni 
le  vieillard  de  Téos,  ni  Tibulle,  ni  Properce,  ni  Gallus.  — 

Ainsi  chantait  Ovide  notre  poète,  et  vous  pourrez  juger  par  ces 
fragmens  si  remplis  de  tant  d'esprit  et  de  tant  de  passion,  avec 
quel  entraînement  plein  de  verve  il  obéissait  à  la  jeunesse  romaine. 
L'heureux  poète  était  fier  de  donner  de  pareilles  leçons  à  cette  Rome 
qui  n'en  pouvait  pas  écouter  d'autres,  il  s'abandonnait  sans  rien 
craindre,  sans  rien  prévoir,  à  ce  délire  poétique  qui  était  sa  vie.  II 
jouissait  plus  que  personne  de  cette  gloire  facile ,  de  cette  conversa- 
tion ingénieuse,  de  cette  toute-puissance  méritée  dans  les  boudoirs 
les  plus  célèbres  de  la  ville  d'Auguste,  tout  semblait  le  favoriser  et 
lui  sourire;  les  femmes  le  reconnaissaient  à  l'envi  pour  leur  poète; 
déjà,  de  son  temps,  il  était  le  chef  d'une  école  d'écrivains  qui  aban- 
donnaient, pour  Ovide,  la  poésie  plus  sévère  de  Virgile;  il  était,  eh 
un  mot,  l'homme  le  plus  heureux  de  l'empire  romain,  quand  il  fut 
précipité  dans  cet  abîme  de  misère  dont  il  est  impossible  de  sonder 
la  profondeur. 

Ainsi  donc  tout  à  coup ,  par  ordre  de  l'empereur,  Ovide  est  ar- 
raché à  Rome,  à  la  poésie,  à  sa  famille,  à  ses  maîtresses,  à  ses 
amis,  à  sa  gloire.  Il  faut  partir  pour  l'exil,  et  pour  un  exil  éternel. 
Hier  encore  il  était  le  roi  d'un  petit  monde  tout  rempli  d'esprit, 
d'ironie,  de  scepticisme,  de  douces  libertés,  de  faciles  amours; 
maintenant  il  est  le  jouet  de  la  mer  immense.  —  Horrible  nuit  cette 
nuit  d'exil!  — Affreux  départ!  En  vain  sa  femme,  en  vain  sa  fille, 
éperdues  et  tremblantes,  le  veulent  retenir;  il  faut  obéir,  il  faut  partir. 
.Serviteurs,  acteurs,  cliens,  femme,  enfant,  toute  cette  famille  en 
deuil  accompagne  ces  funérailles  de  leur  désespoir.  —  On  eût  dit 
une  maison  ravagée  par  la  guerre.  Et  lui  cependant ,  il  s'écriait  :  Son- 
gez donc  en  quels  lieux  on  m'envoie!  Songez  donc  que  c'est  Rome  que 
je  quitte!  Vivant,  on  m'enlève  pour  toujours  à  mon  épouse  vivante, 
à  ma  maison,  à  mes  amis  !  Alors  s'élève  un  cri,  un  gémissement  uni- 
versel autour  de  ce  malheureux  ;  sa  femme  veut  le  suivre,  mais  il 
n'accepte  pas  ce  sacriGce.  Donc  il  part.  A  peine  l'Océan  s'est-il  em- 
paré du  captif,  que  la  vague  le  soulève.  La  tempête  commence,  le 
ciel  se  charge  de  nuages,  le  navire  gémit.  Ovide  appelle  la  mort.  La 
tempête  cessa  à  la  hauteur  de  la  mer  d'IIellé,  le  navire  fit  sa  pre- 
mière relâche  au  port  d'Unbros.  Rientôt  poussé  par  un  souffle  lé- 
ger, il  aborda  près  de  Samotrace ,  de  Samotrace  à  Tynepice  il  n'y  a 
pas  loin;  là,  le  pauvre  exilé  quitta  la  mer,  et  il  alla  par  terre  au 


298  REVIE    DE   PARIS. 

lieu  de  son  exil.  Arrivé  là ,  son  premier  soin  fut  d'écrire  à  l'empereur, 
le  souverain  maître  et  le  père  de  la  patrie,  une  lettre  touchante  toute 
remplie  des  plus  tristes  détails. 

Ceux  qui  ont  reproché  à  ce  malheureux  poète  d'avoir  trouvé  en- 
core dans  son  exil  des  éloges  pour  l'impitoyable  empereur,  ceux-là  en 
parlent  bien  à  leur  aise.  Nous  autres,  nous  serons  plus  indulgens,  et 
nous  reconnaîtrons  tout  ce  qu'il  y  a  de  grâce  et  de  charme  et  de  dou- 
leur dans  ces  plaintes  à  l'empereur.  —  «  Comment  donc  ai-je  pu  m'at- 
tirer  cette  disgrâce,  ô  vous,  père  de  la  patrie!  Ma  conduite,  mes 
mœurs  ,  autrefois  avaient  mérité  votre  estime.  Vous  m'aviez  fait  don 
d'un  cheval  de  vos  écuries,  un  jour  où  vous  passiez  vos  chevaliers  en 
revue.  Dans  mes  poésies  les  plus  légères,  j'ai  invoqué  le  nom  d'Au- 
guste. J'ai  rempli  avec  soin  toutes  les  charges  dont  j'ai  été  honoré. 
Votre  colère  a  brisé  ma  maison ,  une  maison  sans  tache.  Ma  noblesse 
ne  le  cède  à  nulle  autre.  Je  n'étais  ni  riche,  ni  pauvre;  j'avais  la  ri- 
chesse que  doit  avoir  un  homme  bien  posé  dans  la  ville.  Je  rendais 
grâce  aux  dieux  de  m'avoir  accordé  un  peu  de  ce  génie  qui  donne  la 
gloire.  —  Mais ,  hélas  !  j'ai  déplu  à  l'empereur,  et  j'ai  tout  perdu.  Il 
ne  m'a  laissé  que  ma  vie  et  ma  fortune,  car  j'ai  été  condamné  par  un 
sénatus-consulte ,  et  non  point  par  un  tribunal  spécial.  O  César  !  si 
vous  saviez  cependant  quel  est  mon  supplice  !  Jeté  au  milieu  d'en- 
nemis farouches,  exilé  plus  loin  qu'aucun  exilé,  relégué  près  des 
sept  embouchures  du  Danube,  en  butte  aux  froids  de  l'Océan  glacé, 
à  peine  séparé  par  la  largeur  du  fleuve  des  Jaryges ,  des  hordes  de 
Calchos,  de  Métérée,  des  Gètes,  ô  César,  vous  prendriez  pitié  de  moi  ! 

«  Au-delà  de  ces  lieux  finit  le  monde ,  il  n'y  a  plus  que  des  glaces  et 
des  mers  ;  là  s'arrête  le  nom  romain.  Oh  !  tout  au  moins,  donnez-moi 
un  exil  moins  cruel!  arrachez-moi  à  ces  Barbares!  Pardonnez-moi  ce 
poème  que  je  déplore,  Y  Art  d'aimer,  œuvre  futile  qui  m'a  fait  tant  de 
mal.  Hélas!  où  nous  entraîne  l'amour  des  vers  !  Mais  n'ai-je  pas  dit 
en  commençant  que  c'était  un  livre  frivole,  et  les  honnêtes  femmes 
n'étaient-elles  pas  prévenues?  et  pensez-vous  qu'une  femme  se  cor- 
rompe en  lisant  des  vers?  Mais,  par  le  ciel  !  quand  une  femme  se  veut 
corrompre,  tout  peut  lui  servir,  et  même  les  Annales  de  Ïite-Live. 
Par  exemple,  dès  les  premières  lignes  de  notre  histoire,  les  femmes 
demanderont  comment  il  se  fait  que  Vénus  soit  la  mère  des  Romains  ? 
—  Soyez  indulgent  pour  les  pauvres  poètes  qui  célèbrent  l'amour. 
Catulle  a  chanté  ses  maîtresses  ;  Carus ,  ce  pygmée  des  poètes,  poussa 
l'amour  jusqu'à  la  licence;  Licida,  Eumenicus,  abusèrent  de  la  langue 
pour  tout  dire  ;  arrive  Cinna  l'effronté  ;  Encius ,  plus  effronté  que 


REVUE  DE  PARIS.  299 

Cinna;  Cornificius,  Caton ,  Hortenlius,  n'eurent  guère  plus  de  re- 
tenue dans  leurs  amours;  Salin  s-,  pris  de  \in,  a  chanté  Lycoris; 
Tibulle  a  élevé  sa  maîtresse  dans  l'art  des  tromperies ,  Tibulle  est  nn 
poète  national;  Properce  a  brûlé  des  feux  les  plus  ardens.  Ils  ont  été 
heureux  cependant  et  libres,  et  moi,  leur  successeur,  j'ai  pris  sur 
leur  tête  la  couronne  de  roses,  et  je  l'ai  placée  sur  la  mienne.  J'ai  été 
comme  eux  le  poète  des  boudoirs  et  des  endroits  mystérieux  où  les 
grands  seigneurs  de  Rome  placent  leurs  tableaux  erotiques.  Mais  , 
plus  d'une  fois  aussi,  j'ai  été  grave  et  sérieux  ;  j'ai  écrit  huit  livres 
de  Fastes  et  douze  livres  de  Métamorphoses;  j'ai  été  le  favori  delà 
Melpomène  latine.  Jamais  ma  muse  n'a  déchiré  personne,  et  pas  une 
raillerie,  même  innocente ,  ne  se  présente  dans  mes  vers.  Parmi  tant 
de  milliers  de  citoyens,  ma  muse  n'a  blessé  que  moi-même.  0  pardon  ! 
pardon!  maître  du  monde!  et  laissez-vous  fléchir!  Je  ne  demande 
pas  mon  retour  dans  l'Ausonie,  j'implore  de  votre  divinité  un  moins 
rude  exil  !  » 

Ainsi  il  pleurait,  ainsi  il  suppliait,  ainsi  il  exhalait  dans  ses  plus 
touchantes  élégies  cette  immense  douleur.  De  ces  confins  du  monde 
où  il  est  relégué,  il  envoie  ses  livres  dans  cette  belle  ville  dont  il  est 
si  loin.  Ces  humbles  vers ,  autrefois  si  bien  reçus,  se  glissent  dans 
Rome  comme  autant  de  proscrits ,  et  alors  on  les  lisait  le  soir,  et  on  se 
disait  tout  bas  les  malheurs  du  poète.  Quoi  !  exilé  dans  ces  glaçons  et 
parmi  ces  Barbares,  cet  enfant  gâté  des  muses  !  Quoi!  cet  aimable  et 
galant  gentilhomme,  qui  passait  si  mollement  sa  vie  entre  l'amour  et 
l'étude,  le  voilà  seul  et  perdu  dans  les  glaces  du  Nord,  et  c'est  lui 
maintenant  qui  est  le  Barbare!  — Quoi  donc!  il  n'a  même  pas  une 
maison  bien  fermée,  pas  un  lit  où  il  puisse  dormir!  pas  un  domes- 
tique pour  le  servir!  pas  un  homme  pour  l'aimer!  Quoi!  loin  de  sa 
femme  qui  l'aime!  loin  de  sa  fille  chérie  entourée  de  ses  livres  et  des 
muses!  il  ne  la  verra  pas  grandir!  Quoi!  loin  de  cette  patrie  tant 
aimée,  dans  ce  lieu  où  le  ciel,  l'eau,  la  terre  et  l'air,  lui  sont  con- 
traires !  On  se  demandait  alors  avec  inquiétude  quels  étaient  ces  Sar- 
mates  parmi  lesquels  vivait  Ovide?  Et  c'étaient  là  d'affreux  dé- 
tails! La  neige  amoncelée,  le  froid,  les  glaces,  l'aquilon,  voilà 
pour  le  climat.  Des  peaux  de  bête,  des  chevelures  hérissées,  un 
œil  fauve,  une  barbe  hideuse,  voilà  pour  les  hommes!  Et  pour- 
tant, même  à  Rome,  il  y  avait  des  hommes  qui  insultaient  encore  au 
proscrit.  Ovide  reproche  à  ces  lâches  leur  lâcheté,  mais  sans  amer- 
tume. Il  leur  pardonne,  car  sans  doute  ils  ne  savent  pas  combien  il 
est  à  plaindre.  Puis,  faisant  un  triste  retour  sur  lui-même,  il  voit  arri- 


300  REVUE    DE    PARIS. 

ver  la  vieillesse,  et  il  se  met  à  penser  quel  bonheur  l'attendait,  s'il  eût 
pu  enfin  se  reposer,  vivre  exempt  de  soucis  et  d'alarmes  dans  sa  fa- 
mille, se  livrer  à  ses  douces  études,  s'abandonner  mollement  à  ses 
goûts  favoris,  mener  une  vie  sédendaire  sous  son  humble  toit,  au 
milieu  de  ses  champs  paternels  aujourd'hui  privés  de  leur  maître, 
vieillir  enfin  entre  les  bras  de  sa  femme  et  dans  sa  patrie! 

Ainsi  il  eût  terminé  dignement  une  vie  si  bien  commencée.  11  avait 
été  si  heureux  d'abord!  De  si  nobles  aïeux!  un  si  bon  père!  un  frère 
chéri!  des  études  bien  faites!  tant  d'amour  et  tant  de  gloire!  une 
femme  charmante!  Mais  maintenant  ses  amis  l'abandonnent,  ses 
frères  les  poètes  l'oublient,  il  est  seul  parmi  une  nation  mêlée  de 
Grecs  et  de  Gètes,  et  de  Sarmates  armés  de  flèches  empoisonnées! 
Et  cependant,  si  Kome  oublie  son  poète,  Rome  chante  ses  vers  en 
formant  des  danses  légères.  Déjà,  depuis  trois  années,  —  trois  siè- 
cles ,  —  il  voit  ces  froides  eaux ,  il  voit  se  lever  et  languir  dans  le  ciel 
ce  pâle  soleil;  —  en  vain,  dans  ces  neiges,  il  invoque  encore  la 
poésie,  la  compagne  de  ses  beaux  jours,  la  poésie  n'ose  pas  venir 
chez  les  Sarmates.  Il  veut  encore  écrire ,  mais  ses  vers  sont  sans 
harmonie  et  sans  chaleur.  Tl  livre  aux  flammes  ces  poésies  commen- 
cées, enfans  moribonds  de  l'exil.  A  peine  s'il  ose  adresser  quelques 
vers  à  ses  amis  et  s'il  ose  les  nommer.  De  si  loin  ,  il  ne  sait  que  pleu- 
rer. Cependant  ses  cheveux  blanchissent,  déjà  les  rides  d'une  vieil- 
lesse précoce  sillonnent  son  visage;  la  douleur  vieillit  si  vite!  El  puis 
les  nouvelles  qui  lui  viennent  de  Rome  sont  si  tristes!  Son  meilleur 
ami,  Gelsus,  vient  de  mourir  sans  avoir  fléchi  l'empereur.  «  Celsus! 
je  n'ai  pu  accompagner  tes  funérailles ,  toi  qui  avais  pleuré  sur  ma 
mort!  L'univers  entier  me  sépare  de  ton  bûcher!  »  Enfin  Auguste 
meurt  sans  s'être  laissé  fléchir.  Maintenant  le  poète  espère  en  Tibère. 
Espérer  en  Tibère!  Tous  les  malheurs  d'Ovide  étaient  comblés. 

Il  mena  ainsi  encore  long-temps  cette  vie  languissante ,  espé- 
rant toujours  et  toujours  trompé  dans  cet  espoir,  priant  ses  amis 
d'intercéder  pour  lui  auprès  du  nouveau  maître  du  monde,  célé- 
brant Tibère ,  vainqueur  de  l'Illyrie,  comme  il  avait  célébré  Auguste. 
—  D'autres  fois,  dans  son  désespoir  d'être  entendu  à  Rome,  il 
^'adressait  aux  rois  barbares,  à  Colger,  le  roi  de  Thrace,  qui  lui 
répondait  en  vers  et  qui  protégeait  le  poète ,  autant  qu'un  pauvre  roi 
de  Thrace  pouvait  protéger  un  proscrit  de  la  cour  d'Auguste.  —  Un 
jour,  il  se  réveillait  en  songeant  que  si  sa  femme  allait  se  jeter  aux 
pieds  de  la  femme  de  Tibère ,  il  serait  peut-être  sauvé.  —  In  autre 
jour,  il  rêvait  que  l'Amour  lui  apportait  l'ordre  de  son  retour.  — Le 


REVUE    DE    PARIS.  301 

lendemain,  il  retombait  dans  son  découragement  mortel ,  et  il  s'écriait  : 
Adieu  l'espoir!  Pourquoi  donc  me  suis-je  imaginé  que  je  pourrais  un 
jour  quitter  les  bords  de  la  Scythie?  Pouvais-je  ainsi  méconnaître  ma 
fortune? 

Le  malheureux  !  et  qu'il  était  loin  de  rien  savoir  de  ce  qui  se  pas- 
sait à  Rome!  Un  jour  ne  s'adressa-t-il  pas  à  Germanicus,  l'envié  de 
Tibère!  11  promettait  à  Britannicus  un  renom  immortel  !  Tacite  a  payé 
la  dette  d'Ovide. 

A  la  fin ,  la  mort  le  vint  délivrer  de  cette  vie  insupportable.  Les 
habitans  de  Tomes  le  pleurèrent.  Ces  Barbares,  à  force  de  le  voir 
souffrir,  avaient  fini  par  l'aimer. 

On  n'a  jamais  su  la  cause  de  cet  exil  impitoyable  qui  a  bien  gâté 
tout  ce  qu'on  rapporte  de  la  clémence  d'Auguste.  Les  historiens  ont 
fait,  à  ce  sujet,  toutes  sortes  de  conjectures.  Us  ont  dit  qu'Ovide  avait 
surpris  l'empereur  dans  un  inceste  avec  sa  propre  fille;  mais ,  en  ce 
cas,  Ovide  n'eût  pas  été  assez  malhabile  pour  rappeler  si  souvent  à 
l'empereur  qu'il  avait  vu  ce  qu'il  ne  devait  pas  voir.  —  Et  d'ailleurs , 
Julie,  la  fille  de  l'empereur,  était  exilée  bien  avant  la  disgrâce  du 
poète. — V Art  d'Aimer  et  quelques  poésies  plus  galantes  que  licen- 
cieuses n'auraient  jamais  suffi  à  motiver  un  pareil  exil.  Il  n'y  a  qut' 
cela  de  certain  dans  cet  exil,  c'est  qu'Ovide  mourut  à  l'âge  de  soixante 
ans.  —  Son  exil  avait  duré  dix  ans. 

Telle  est  cette  simple ,  touchante  et  élégante  biographie  d'Ovide , 
écrite  par  lui-même  et  tirée  du  chaos  des  commentateurs.  Nous  l'avons 
déjà  dit,  la  vie  de  ces  hommes  à  part,  enfans  chéris  de  la  civilisation 
romaine,  est  dans  leurs  propres  œuvres,  il  ne  faut  pas  la  chercher 
ailleurs. 

Jules  Janin. 


ÏOJ1E  XLVIII,      oécembsb.  2t 


L'IRLANDE. 


IV. 
lie  Sliaiuioii. 


K»%-m 


J'avais  beaucoup  entendu  vanter  sur  le  continent  le  comfort  et  l'agrément 
d'un  voyage  dans  les  trois  royaumes  :  —  comme  les  routes  sont  plenières  et 
fermes!  comme  les  chevaux  sont  agiles!  comme  les  relais  sont  rapprochés 
et  promptement  servis!  —  Cela  est  vrai;  mais  aussi,  on  ne  dit  pas  à  quel 
prix  on  achète  la  jouissance  des  places  d'intérieur  dans  les  voitures  publi- 
ques; on  oublie  de  parler  du  nombre  de  ces  places  invariablement  réduit  à 
quatre;  on  ne  dit  pas  combien  les  guards  sont  avides,  combien  les  exi- 
gences des  coachmen  sont  multipliées,  et  comment,  à  l'arrivée,  le  prix  du 
voyage,  à  votre  grand  désappointement,  se  trouve  double  de  ce  que  vous 
l'aviez  imaginé  au  moment  du  départ.  Ajoutez  à  cela  qu'on  a  peu  de  soin  des 
bagages,  qu'on  ne  les  enregistre  même  pas  dans  les  bureaux,  ce  qui  est  un 
bon  moyen  de  nier  la  responsabilité,  et  que,  pour  accroître  toutes  les  chances 
de  perte,  bagages  et  voyageurs  vont  rarement  d'un  lieu  à  un  autre  sans 
changer  deux  ou  trois  fois  de  voitures.  Cette  manière  de  voyager  n'est  donc 
bonne  que  pour  la  nobility  ,  qui,  ayant  des  chaises  de  poste  à  elle,  n'a  rien 
de  mieux  à  faire  que  d'aller  vite  sur  de  moelleux  coussins,  ou  pour  la  gentry 
(  la  gentlemanerie  qu'il  ne  faut  pas  confondre  avec  notre  ancienne  gen- 
tilhommerie  )  assez  riche  pour  payer  les  places  d'intérieur  et  avoir  des  la- 
quais qui  surveillent  les  bagages,  et  au  besoin  se  disputent  et  boxent  avec 
les  conducteurs  et  les  cochers. 

■  ■ 


REVUE   DE   PARIS.  303 

Au  Public  in  gênerai,  les  artistes,  les  étrangers,  les  voyageurs,  vous  ef 
moi ,  tout  ce  qui  n'a  ni  chaise  de  poste ,  ni  l'une  des  places  d'intérieur,  sa- 
vez-vous  ce  qui  reste  en  fait  de  comfort?  non  pas,  comme  dans  nos  hautes 
et  lourdes  diligences  de  France,  la  gondole,  où  s'engouffrent  les  flots  de 
poussière  que  soulèvent  quatre  larges  roues;  non  pas  même  la  banquette 
sur  l'impériale,  où  du  moins  un  manteau  de  cuir  abrite  du  soleil  et  de 
la  pluie:  il  reste  le  out-side ,  le  détestable  out-side  où  le  soleil  brille,  où  la 
poussière  étrangle,  où  la  pluie  inonde  et  où  le  visage  est  coupé  parle  vent, 
dont  la  vitesse  môme  si  vantée  de  la  course  redouble  la  violence  ;  et  vous  au- 
rez beau  augmenter  vos  dépenses  de  voyage  d'un  parapluie  pour  votre  tête  , 
d'un  icaler  proof  pour  vos  épaules  et  d'un  comfort  de  laine  pour  couvrir 
votre  nez  et  votre  menton  ,  toujours  le  soleil  vous  brûlera ,  la  poussière  vous 
étranglera,  le  vent  vous  glacera,  et  les  parapluies  de  vos  voisins,  à  charge 
de  revanche,  établiront  sur  vos  genoux  et  le  long  de  vos  reins  une  gouttière 
perpétuelle.  Si  encore,  le  corps  était  d'aplomb  ,  s'il  y  avait  le  plus  mince 
coussin  pour  s'asseoir,  le  plus  petit  dossier  pour  s'appuyer,  la  moindre  ga- 
lerie pour  se  cramponner  sur  ce  malheureux  out-side  en  plein  air!  Mais 
hélas  !  les  malles ,  les  ballots ,  les  sacs  de  nuit  avec  leurs  ferrures  et  les  nœuds 
de  leurs  cordes,  empiètent  sur  ce  siège  déjà  si  étroit,  comme  autant  d'as- 
pérités et  de  saillies,  qui  rejettent  le  voyageur  en  avant  et  le  broient.  Le  siège  ' 
est  nu,  tout  nu,  à  peine  raboté,  et  il  y  a  au  moins  querelle  pour  savoir  à 
qui  appartient  la  place  du  milieu.  Le  guard  intervient,  vous  prouvez  que 
vous  avez  retenu  et  payé  cette  place;  n'importe!  il  vous  dira  qu'elle  est  au 
premier  occupant  ou  au  plus  fort,  et,  en  votre  qualité  d'étranger,  l'hospita- 
lité d'Augleterre  vous  donnera  tort ,  et  vous  rejettera  ainsi  à  l'une  des  deux 
extrémités  du  siège.  C'est  à  peine  si,  en  faisant  un  demi-tour  de  côté,  on  peut 
alors  appuyer  un  pied  au  corps  de  la  voiture,  l'autre  est  toujours  pendant 
comme  aux  flancs  d'un  cheval  sans  étriers.  Ne  regardez  pas  entre  vos  jambes, 
la  roue  dévorante  tourne  perpendiculairement  au-dessous  avec  une  rapidité 
qui  donne  le  vertige;  ne  vous  perdez  point  dans  vos  rêveries,...  surtout  ne 
dormez  pas,  le  moindre  soubresaut  vous  ferait  passer  par-dessus  l'espèce  de 
poignée  qui  entoure  le  siège,  à  une  hauteur  à  peine  de  deux  ou  trois  pouces. 
En  toute  vérité,  voilà  la  position  agréable  et  commode  faite  au  public  m 
gênerai,  qui  voyage  nuit  et  jour  dans  la  comfortable  Angleterre. 

J'avais  plus  qu'il  ne  me  convenait  essayé  du  out-side ,  dans  les  North- 
Walcs.  J'étais  donc  fort  empêché  de  savoir  comment  je  voyagerais  à  travers 
l'Irlande,  lorsque  j'appris  qu'au  sud-est  de  Dublin  commençait  le  canal  qui 
aboutit  au  Shannon  et  que  les  fondateurs  avaient  destiné  à  être  pour  le  sud 
de  l'Irlande  ce  que  le  canal  du  Languedoc  est  pour  le  midi  de  la  France  :  la 
jonction  de  deux  mers.  Cet  ouvrage  immense  franchit,  au  moyen  de  soixante 
écluses,  des  points  très  élevés  du  territoire,  et  répondra  éternellement  aux 
détracteurs  de  ce  malheureux  pays,  qui  prétendent  que  sa  misère  lui  vient 
en  grande  partie  de  l'absence  de  l'esprit  d'association.  Commencé  en  1788 , 

SI. 


304  REVUE   DE   PARIS. 

il  fut  ouvert  à  la  navigation  huit  ans  après,  en  1796.  Les  actionnaires  at- 
tendirent que  le  commerce  et  l'industrie  tissent  prospérer  leur  entreprise. 
Le  commerce  et  l'industrie  se  rendirent  en  effet  à  l'appel,  mais  lentement, 
car  ils  venaient  seulement  de  naître.  Il  y  eut  quelque  chose  qui  vint  plus  vite  : 
ce  fut  en  1801,  sur  la  tour  de  Bedford,  au  château  de  Dublin,  l'impérial 
unitecl  Standard,  qui  proclama  les  articles  du  Bill  de  l' UNION.  Devant  lui, 
le  commerce  et  l'industrie  reculèrent  pour  passer  bientôt  de  la  langueur  à 
la  mort. 

Ce  fut  là,  pour  l'Irlande,  le  premier  bienfait  (suivi  de  tant  d'autres  !  )  de 
son  incorporation  plus  intime  avec  l'Angleterre.  Sans  doute,  l'Union  avait 
été  prônée  comme  n'ayant  d'autre  but  que  de  faire  participer  la  pauvreté 
et  l'ignorance  du  vieux  royaume  conquis,  aux  lumières  et  aux  ressources 
immenses  de  sa  triomphante  métropole,  celle-ci  disant  qu'elle  ne  demandait 
pas  mieux  que  d'aider  une  sœur  dont  par  ce  bill  la  destinée  devenait  la  sienne. 
Mais,  hélas!  l'inertie,  l'ignorance,  la  nudité  proverbiale  de  l'Irlande,  les 
migrations  lointaines  qui  l'ont  dépeuplée  depuis  même  ces  trente  dernières 
années,  disent  assez  que  I'union  ne  fut  en  réalité  qu'un  leurre  machiavé- 
lique avec  lequel ,  par  des  espérances  vagues  de  secours,  les  Anglais  empê- 
chèrent les  Irlandais  de  combiner  à  se  relever  par  leurs  propres  ressources. 
Oui,  si  l'agitation  n'était  venue  comme  le  dernier  et  sublime  effort  d'une 
nationalité  expirante,  l'Union  bien  certainement  aurait,  avec  la  mielleuse 
hypocrisie  des  entraves  légales,  accompli  au  moins  la  première  moitié  de 
la  brutale  et  sanglante  besogne  rêvée  et  proposée  en  plein  cabinet  anglais 
dans  l'année  1651.  Il  fut  question  alors  de  détruire  par  l'exil  ou  la  mort  la 
race  irlandaise  tout  entière,  et  de  coloniser  le  pays  avec  des  juifs  :  The  en- 
tire  iiish   race  to  exile  or  dealh,  and  colonising  the  eountry  icith  Jews. 

J'imagine  que  si  ce  projet  ne  reçut  point  son  exécution,  ce  fut,  non  par 
humaine  pitié,  mais  par  la  pensée  que  les  enfans  d'Israël  seraient,  dans 
le  négoce ,  des  concurrens  trop  redoutables  pour  leurs  collègues  chrétiens 
de  l'Angleterre, 

Moi  qui  venais  en  Irlande  pour  avoir  enfin  le  mot  véritable  de  la  philan- 
tropie  des  lois  et  de  la  domination  anglaises,  proposée  en  modèle  sur  le  con- 
tinent ;  —  moi,  qui  avais  bonne  envie  d'apprendre  pourquoi  une  nation,  après 
avoir  proclamé  la  liberté  politique,  civile  et  religieuse  pour  tous  les  peuples, 
avait  exclu  l'Irlande  seule  de  ce  nouveau  droit  commun,  et  par  quelle  étrange 
contradiction  le  pays  d'où  était  parti  le  premier  cri  d'abolition  de  la  traite 
des  noirs  dans  le  Nouveau-Monde,  se  livrait,  sans  honte,  dans  l'ancien,  à  la 
traite  des  blancs;  certes,  je  ne  pouvais  mieux  commencer  cette  étude  que 
par  un  voyage  sur  une  ruine  de  soixante  milles  environ  d'étendue,  et  qui 
s'appelle  Greal-Canal  ou  Royal-Canal.  Une  ruine  en  effet!  qui  ouvre  à  la 
déperdition  des  eaux  ses  fissures,  ses  crevasses  sans  nombre  ,  auxquelles  les 
actionnaires ,  dont  la  fortune  est  dissipée  depuis  long-temps  dans  cette  entre- 
prise, ne  peuvent  plus  porter  remède.  Quant  au  gouvernement  anglais ,  il  ne 


REVIE   DE   PARIS.  305 

se  décide  à  réparer  ce  canal  de  temps  à  autre ,  que  parce  qu'il  ue  sait  que 
l'aire  de  tant  de  pieds  cubes  d'eau ,  amassés  sur  les  hauteurs,  et  qui,  se  pré- 
cipitant tout  à  coup,  transformeraient  l'Irlande  en  un  vaste  marais. 

Ce  voyage,  sans  soubresauts  et  sans  tangage,  me  convenait  aussi  sous  d'au- 
tres rapports  :  j'allais  au  sud  de  l'Irlande.  Or,  pour  avoir  le  courage  de  re- 
garder en  face  toutes  les  misères  amoncelées  dans  cette  contrée  par  la  domi- 
nation religieuse  et  politique  du  torisme  protestant,  j'éprouvais  le  besoin 
de  me  reposer  un  peu  des  émotions  de  mon  séjour  à  Dublin,  dont  la  misère 
n'est  que  le  pâle  reflet  de  celle  que  j'allais  trouver.  Et  en  vérité  ce  n'était 
pas  trop  pour  cela  des  trente-six  heures  que  j'avais  à  passer  sur  l'eau  ,  loin 
de  toute  agglomération  d'habitans ,  à  travers  les  solitudes  et  les  tourbières 
de  Kildare ,  du  King's-County ,  et  d'une  portion  du  Tipperary.  J'espérais 
d'ailleurs  trouver,  dans  le  bateau  à  vapeur,  une  société  plus  variée  que  sur  le 
out-side  des  Royal  Mails,  et  plus  disposée  aussi  aux  curiosités  et  aux  épan- 
chemens  d'une  causerie  instructive.  Enfin,  n'allais-je  pas  arriver  au  Shan- 
non?  et  n'avais-je  pas  à  naviguer  durant  dix  heures  sur  ce  fleuve  pitto- 
resque, qui  est  tour  à  tour  mince  lilet  d'eau  à  peine  flottable  ,  lac  immense 
et  sans  fond  dont  l'œil  n'aperçoit  pas  les  deux  rives,  canal  latéral  empri- 
sonné entre  deux  talus  de  pierre,  torrent  fougueux,  descendant ,  à  travers 
les  rochers,  de  vingt  pieds  par  mille,  et  subitement  fleuve  majestueux, 
portant  des  navires  de  haut  bord  jusqu'à  la  mer  qu'il  refoule  et  devant  la- 
quelle, à  son  tour,  il  recule  en  grondant?  En  Irlande,  croyez-moi,  pour  ne 
point  sentir  à  tout  moment  son  cœur  se  fendre,  pour  ne  point  nier  Dieu  de- 
vant des  calamités  séculaires  et  impunies,  il  ne  reste  qu'une  ressource  au 
voyageur,  c'est  de  détourner  les  yeux  du  spectacle  affligeant  qu'offre  la  race 
humaine  pour  se  jeter,  le  plus  qu'il  peut,  dans  les  admirations  artistiques  du 
regard  et  de  la  pensée,  que  font  naître  à  chaque  pas  les  magnificences  de 
la  nature. 

Je  m'embarquai  donc  à  Porlo-Bello,  sur  le  bateau  ponté,  qui,  tiré  pat- 
deux  chevaux  de  poste  souvent  relayés,  et  trottant  un  jour  et  une  nuit  sur 
les  berges,  devait  le  lendemain,  au  lever  du  soleil,  me  faire  trouver  le 
steam-packet  du  Shannon  à  Portumna. 

Que  ces  deux  noms  d'origine  italique  et  latine  ne  vous  fassent  point  rêver 
à  l'Italie.  Les  lieux  n'ont  aucune  affinité  avec  les  noms  :  voici ,  je  pense, 
pourquoi  ils  sont  appelés  ainsi. 

Il  y  a  bien  long-temps  que  la  vieille  langue  irlandaise  n'a  plus  cours  en 
Irlande,  dans  le  monde  qui  a  le  privilège  de  mettre  le  nom  aux  choses. 
C'est  elle  pourtant  qui  avait  donné  aux  cités,  aux  châteaux,  aux  lacs,  aux 
montagnes,  aux  clans  ,  aux  comtés,  et  aux  points  même  les  plus  isolés  de 
cette  ile  ,  ces  noms  qui  encore  aujourd'hui  sont  d'une  si  riche  et  si  poétique 
euphonie.  Mais  depuis  Henri  VIII,  les  Anglais  ont  l'ait  de  cruels  efforts 
pour  tuer  la  nationalité  irlandaise,  et  ils  ont  commencé  par  s'attaquer  à 
l'idiome  natal,  ce  foyer  conservateur  de  toute  nationalité.  Il  était  rationnel 
que  ceux  qui  voulaient  tuer  l'Irlande  et  l'empêcher  de  plaider  pour  sa  vie, 


:{)Mi  RENTE    DE    PARIS. 

détruisissent  une  langue  dont  l'énergie  pathétique  faisait  dire  :  Si  vous 
plaidez  pour  votre  vie,  plaidez  en  irlandais  (  if  xjou  plead  for  ynur  life,  plcad 
inirish).  Ceux  qui  voulaient  que  l'Irlande  fût  un  enfer,  pensaient  qu'il  était 
inutile  d'employer  une  langue  dont  William  Lilly,  l'astrologue  du  roi 
Charles II,  disait  :  Was  lihe  that  spoken  in  hcai-en!  elle  est  semblable  à  celle 
qu'on  parle  dans  le  ciel.  Aussi  sous  les  successeurs  de  Henri  VIII,  jusqu'à 
Charles  Ier,  toutes  les  donations,  toutes  les  consécrations  de  spoliations  fu- 
rent-elles faites  à  la  charge  de  proscrire  la  langue  irlandaise  des  domaines 
spoliés  et  concédés,  et  d'y  propager  la  langue  d'Angleterre.  Long-temps, 
ces  efforts  de  la  conquête  furent  impuissans;  mais  les  troubles  qui  suivirent 
la  guerre  civile  de  1641 ,  entraînèrent  l'idiome  irlandais  dans  le  commun 
naufrage.  Il  fut  banni  du  manoir  du  chef  (chieftain  ),  et  de  la  chaumière 
du  tenancier.  Cependant  il  résistait  encore;  mais  durant  le  siècle  dernier, 
les  inquisiteur*  du  parlement  d'Irlande  le  dénoncèrent  comme  étant  le  lan- 
gage du  papisme,  cet  éternel  fantôme  de  la  frénésie  religieuse  et  politique 
des  tories  anglicans.  L'emplui  du  vieil  irlandais  était  regardé  comme  un 
acte  de  foi  catholique  et  traité  comme  tel;  ce  fut  alors  que  la  langue  natio- 
nale se  replia  devant  la  langue  de  la  conquête.  Fuyant  les  villes  et  les  con- 
trées du  nord  et  de  l'est,  où  elle  est  presque  totalement  ignorée,  elle  se 
réfugia  dans  les  montagnes  du  sud  et  sur  le  littoral  de  l'ouest,  au  plein 
cœur  du  catholicisme.  C'est  là  que  je  l'ai  trouvée,  et  qu'elle  se  perpétue  éner- 
gique et  harmonieuse,  dans  la  hutte  des  pauvres  et  dans  la  cabane  des  pê- 
cheurs, avec  les  chants  des  bardes  qui  l'ont  illustrée. 

Aussi,  à  cette  heure,  en  Irlande  quand  il  faut  donner  des  noms  à  quel- 
ques fondations  nouvelles,  se  trouve-t-on  fort  empêché.  On  ne  peut  en  de- 
mander à  l'idiome  national  :  il  est  mort  pour  le  plus  grand  nombre.  On 
recule  aussi  devant  la  pensée  de  se  servir  des  mots  importés  de  la  langue  an- 
glaise; la  rudesse  de  leur  consonnance  jurerait  trop  avec  les  noms  eupho- 
niques du  reste  du  pays.  Pour  harmoniser  les  sons,  on  fait  donc  des  emprunts 
aux  langues  les  plus  poétiques  et  les  plus  musicales  de  l'Europe. 

En  toute  vérité,  les  Irlandais  eux-mêmes  n'ayant  su  rien  m'apprendre  à  cet 
égard,  je  n'ai  pas  de  manière  plus  raisonnable  d'expliquer  le  Porto-Bclloet 
lePortumna.  Ces  deux  lieux  n'ont,  hélas!  de  l'Italie,  que  le  nom.  DansPorto- 
Bello,  triste  et  nu,  entouré  de  maisons  misérables  à  l'extrémité  sud-est  de 
Dublin ,  deux  coquilles  de  noix  armées  en  course ,  avec  tous  leurs  agrès ,  ne 
manœuvreraient  pas  à  l'aise.  Et  Portumna  ,  à  l'entrée  du  Shannon,  est  un 
méchant  hameau  tout  enfumé ,  formé  par  une  douzaine  de  huttes  de  terre 
avec  des  toits  de  chaume.  Il  n'y  a  que  la  maison  du  garde  du  canal  qui 
puisse,  à  la  rigueur,  passer  pour  être  bâtie  en  cailloux... 

Les  premières  écluses  étaient  franchies  à  peine  ,  que  j'avais  déjà  recueilli 
des  témoignages  nouveaux  de  sympathie  pour  la  France.  Faites-vous  donc 
une  idée  de  ce  qu'il  faut  qu'elles  soient  dans  un  pays,  où  sur  vingt-deux 
passagers  renfermés  dans  un  espace  û'environ  quarante  pieds  de  long  sur 
dix  de  large,  cinq  Irlandais  parlaient  fort  intelligiblement  notre  langue,  et 


REM  E   DE   PARIS.  307 

pensaient ,  à  l'encontre  des  Anglais,  qu'aborder  un  Français  avec  des  paroles 
françaises  est  l'une  des  plus  flatteuses  prévenances  d'une  bonne  hospitalité. 
Ma  joie  fut  grande.  D'abord,  ma  vanité  nationale  était  fort  satisfaite,  en- 
suite j'espérai  tirer  parti,  pour  mon  enseignement,  de  cette  plus  grande 
facilité  de  conversation.  Le  désappointement  vint  bientôt.  Les  réponses  qui 
m'étaient  faites  étaient  souvent  plus  que  laconiques.  En  revanche  les  ques- 
tions m'étaient  peu  épargnées ,  d'où  je  conclus  qu'il  n'y  avait  ni  réserve,  ni 
froideur,  mais  bien  avidité  plus  grande  d'obtenir  de  moi  des  renseigne- 
mens  sur  la  France,  que  de  m'en  donner  sur  l'Irlande.  Au  fait,  mes  com- 
pagnons de  voyage  pouvaient  avoir  raison.  Puisque  je  venais  dans  leur  pays 
pour  l'étudier,  c'était  à  moi  de  chercher,  et  non  de  vouloir  une  leçon  toute 
faite. 

Dans  le  petit  salon  de  VHamilton  étaient  assises  trois  dames  ,  bien  gra- 
cieuses et  bien  spirituelles,  qui  avaient  surtout  bonne  envie  de  m'interroger 
sur  la  France.  Je  dus  répondre  à  un  feu  roulant  de  questions  et  de  contro- 
verses. Nos  modes,  nos  théâtres,  nos  livres,  nos  journaux,  nos  écrivains ,  nos 
artistes,  tout  fut  passé  en  revue.  Les  hommes  vinrent  à  la  rescousse;  et 
toute  mon  humeur  ergoteuse  s'épuisa  à  repousser  des  attaques  vives  et  même 
un  peu  rudes. 

Pour  la  seconde  fois  depuis  que  j'avais  quitté  la  France  (la  première  fois 
en  Angleterre),  je  subissais  la  douleur  de  voir  nos  vieilles  gloires ,  nos  jeunes 
célébrités  artistiques  et  littéraires ,  dépréciées  ou  méconnues.  Les  gloires 
de  l'étranger,  au  contraire,  même  les  plus  chétives,  les  plus  douteuses, 
encensées ,  prônées ,  exaltées ,  et  souvent ,  il  faut  bien  le  dire ,  avec  le  mar- 
teau ,  le  fouet,  l'encensoir  et  les  belles  phrases  venus  de  France. 

En  effet,  dans  tout  le  royaume-uni,  on  ne  juge  guère  notre  littérature 
que  d'après  les  revues  de  Londres  ou  d'Edimbourg,  dont  la  revue  tory  du 
libraire  Curry,  à  Dublin,  se  fait  l'écho.  Mais,  comme  si  ce  n'était  pas  assez 
contre  nous  des  difficultés  nées  de  la  différence  des  langues  et  des  rivalités 
nationales,  nous  prenons  nous-mêmes  le  soin  de  donner  aux  attaques  de  la 
critique  anglaise  une  belle  apparence  d'impartialité.  Ces  revues  deviennent 
les  réceptacles  des  envies,  des  haines  de  toutes  nos  médiocrités. 

Aussi  faut-il  voir  en  quelle  mince  estime  notre  littérature  est  tenue  de 
l'autre  côté  du  détroit!  Nous  avons  tant  dit  qu'ils  possédaient  tout,  et  que 
nous  n'avions  rien  !  Nous  avons  traduit  si  complaisamment  tous  les  poètes  de 
l'Angleterre,  tousses  romanciers,  tous  ses  capitaines  Basil-Hall,  tous  ses 
capitaines  Marryat,  tous  ses  aventuriers  Trelawnay,  toutes  ses  revues...  et 
elle  a  si  peu  traduit  les  nôtres  I  Quand  elle  nous  a  envoyé  le  rebut,  moins  une 
femme,  de  ses  artistes  dramatiques,  nous  avons  suivi  leurs  représentations 
avec  un  si  ridicule  engouement!  nos  acteurs  alors,  pour  nous  plaire,  ont 
imité  les  Anglais  avec  tant  de  zèle!  M"e  Mars  elle-même  a  si  bien  failli 
perdre  à  ce  jeu  les  intonations  les  plus  douces  de  sa  voix  et  la  naïve  et  fine 
expression  de  son  maintien!  En  retour,  le  Théâtre-Français  à  Londres  est 
si  délaissé,  nos  artistes  ont  produit  une  si  faible  impression,  enfiD  nom 


308  REVUE    DE   PARIS. 

avons  tant  fait  aux  Anglais  litière  de  nos  arts  et  de  nos  renommées,  qu'ils 
ont  bien  dû  finir  par  être  de  notre  avis,  et  par  nous  croire  plus  petits  encore 
que  nous  ne  voulions  l'avouer' 

Là  ,  si  je  parlais  de  nos  écrivains  ,  de  nos  poète  ,  même  de  ceux  du  grand 
siècle,  on  me  ripostait  par  les  critiques  et  les  épigrammes  que  nous  leur 
avons  si  peu  ménagées  de  notre  temps.  S'.,  pour  égaliser  la  partie,  j'attaquais 
à  mon  tour  le  vieux  Shakspeare  ,  on  me  fermait  la  bouche  en  me  répétant, 
mot  pour  mot,  les  éloges  fanatiques  venus  de  France.  Mais  c'est  surtout 
contre  notre  jeune  littérature  du  x:\e  siècle  que  les  Anglais  s'élèvent  avec 
le  plus  de  violence.  Le  royaume-uni  est  tont  murmurant  des  reproches  d'im- 
moralité, d'obscénité,  d'anthropophagie  dont  nous  ont  gratifiés  les  revues 
d'Angleterre  et  d'Ecosse. 

—  Ne  croyez  rien  de  tout  cela,  disais-je  un  jour  à  M.  K**%  le  directeur 
de  ***  Review. 

—  Eh!  comment  voulez-vous  que  nous  en  doutions?  me  fut-il  répondu 
avec  un  ton  incroyable  d'orgueilleuse  raillerie.  Ce  n'est  pas  nous  qui  inven- 
tons ces  choses,  il  faudrait  pour  cela  lire  vos  auteurs  Modernes...  nous  nous 
contentons  des  jugemens  qui  nous  arrivent  tout  rédigés  de  France  par  des 
critiques  français. 

J'exprimai  alors  plus  qu'un  doute  ,  et  avec  aigreur;  je  sentais  mon  pays 
humilié. 

Pour  toute  réponse,  M.  K'**  tira  d'un  tiroir  un  article  écrit  en  français, 
et  tout  fraîchement  débarqué.  —  Je  vais  l'envoyer  au  traducteur,  me  dit-il 
avec  nonchalance  en  me  le  montrant. 

J'y  jetai  les  yeux;  mais  je  ne  demandai  pas  le  nom  de  l'auteur;  à  quoi  bon  '.' 
j'avais  reconnu  l'écriture  et  le  style.  Je  courbai  la  tétc. 

—  Oh  !  messieurs  les  Français,  reprit  M.  K***  en  souriant,  quand  vous 
voulez  tuer,  vous  avez  du  savoir-faire ,  et  vous  tuez  bien.  Vous  chargez 
l'arme,  vous  nous  l'envoyez,  nous  faisons  feu  ;  et  à  Paris  vous  entretenez  des 
journaux  et  une  revue  qui  n'ont  pas  d'autre  spécialité  que  de  répéter  le 
coup.  Il  y  a  même  alors  économie  de  frais  de  traduction,  l'auteur  ayant  le 
soin  de  leur  donner  d'avance  le  double  de  l'article  original.  Nous,  ici,  mon- 
sieur, nous  sommes  trop  bons  Anglais  pour  nous  refuser  à  servir  des  haines 
qui  l'ont  si  bien  les  affaires  de  notre  nationalité,  et  qui  perpétuent  en  Eu- 
rope la  conviction  de  notre  suprématie  en  toutes  choses. 

J'étouffais,  et  je  ne  sais  quelles  paroles  amères  me  vinrent  du  cœur  aux  lè- 
vi es.  Mais  pourquoi?  cet  homme  faisait  son  métier  d'Anglais  :  c'était  à  nous 
de  faire  le  nôtre.  Ce  n'est  donc  pas  à  lui  que  j'en  devais  vouloir. 

—  Du  moins,  lui  dis-jc ,  monsieur,  devriez-vous  accepter  la  vérité ,  quand 
elle  arrive  à  vous.  Si  vous  le  voulez  ,  je  vais  vous  l'écrire. 

Il  réfléchit  un  moment.  Il  semblait  hésiter,  non  pas  pour  trouver  une  ré- 
ponse, mais  pour  savoir  s'd  me  répondrait. 

—  Vous  me  proposez  la  vérité,  dit-il  enfin.  Eh  bien  !  c'est  selon.  Oui ,  si 


REVUE   DE   PARIS.  .109 

vos  hommes  de  France  n'en  doivent  sortir  ni  plus  grands,  ni  meilleurs. 
Non,  si... 

Il  n'avait  pas  besoin  d'achever.  Il  m'en  avait  dit  assez,  et  j'avais  déjà  vu 
et  lu  ,  dans  Londres,  plus  qu'il  ne  m'en  fallait,  pour  connaître  la  juste  valeur 
des  belles  paroles  de  nos  optimistes  anglomanes  qui  s'en  vont  répétant  par- 
tout que  la  haine,  de  nation  à  nation,  est  éteinte  entre  l'Angleterre  et  la 
France.  Non,  non,  elle  ne  l'est  pas,  en  Angleterre  du  moins!  elle  est  gravée 
là  dans  tous  les  cœurs,  aussi  bien  que  sur  le  bronze  et  le  marbre  des  mo- 
numens.  Elle  est  écrite  et  ciselée  sur  tous  les  mausolées  élevés  dans  Saint- 
Paul  et  dans  Westminster,  ouverts  à  tout  ce  qui  a  combattu  contre  nous. 
Là ,  les  épitaphes  sans  nombre ,  eu  rappelant  le  nom  du  général ,  du  Commo- 
dore, du  capitaine  de  dragons,  du  sous-lieutenant  d'infanterie  ,  de  l'en- 
seigne de  vaisseau ,  rappellent  aussi  que  l'homme  qui  le  porta  est  tombé 
victorieux  ou  glorieux  en  combattant  les  armées  et  les  flottes  de  la  France . 
Rarement  il  y  est  question  du  lieu  ou  du  nom  de  la  bataille;  qu'est-ce  que 
cela?  La  grande  affaire,  c'est  qu'il  soit  su  de  tous  que  c'est  en  combattant 
I remit  army ,  ou  french  fleet ,  que  le  commodore  et  le  capitaine  ont  péri. 
Comment  donc  ne  voulez-vous  pas  que  tout  cœur  anglais  soit  entretenu  dans 
des  pensées  de  haines  et  de  luttes  contre  cette  nation  de  France,  si  robuste 
que,  sans  chanceler,  elle  a  pu  supporter  tant  de  désastres;  si  grande,  que  la 
combattre  suffit ,  défaite  ou  triomphe,  pour  donner  de  la  gloire  et  pour  faire 
ouvrir,  à  de  simples  cadets  de  régiment,  les  portes  des  cathédrales  et  des 
royales  abbayes? 

Oh!  qu'il  y  a  bien  plus  de  magnanimité  et  de  véritable  intelligence  des 
égards  que  les  nations  se  doivent  entre  elles,  au  moins  après  la  guerre,  dans 
la  haute  pensée  qui  a  érigé,  à  Versailles,  la  galerie  des  généraux  illustres 
morts  pour  la  France,  depuis  89.  Là,  les  martyrs  de  la  liberté  ou  de  la 
gloire,  sur  le  socle  où  leur  marbre  est  debout,  ont  pour  tout  éloge  funèbre, 
leur  nom ,  et,  avec  une  date,  ce  seul  mot  :  Tué!  mot  qui  devient  sublime 
à  force  d'être  répété. 

De  toute  éternité  les  Anglais  ont  pensé  et  agi  avec  nous  comme  le  très 
habile  et  aussi  très  sincère  directeur  de  ***  Revictv.  Mais  voilà  bien  des 
années  aussi,  et  même  des  siècles,  que  les  Français  méritent  les  dédains  et 
les  accusations  railleuses  que  je  venais  d'entendre,  la  rougeur  sur  le  front. 

Pour  m'en  tenir  seulement  à  la  littérature ,  n'avons-nous  pas  eu  au 
\ville  siècle  l'école  philosophique  qui,  ne  pouvant  toute  entière  recevoir 
des  culottes  de  velours  de  ses  Mécènes  en  jupons,  s'était  mise  aux  gages 
du  cabinet  anglais;  l'état  des  émargemeus  existe!  N'est-ce  point  elle 
qui  eut  l'impudeur  de  faire  chez  nous  de  l'historien  Hume  le  plus  grand 
historien  moderne!....  et  à  chaque  page  Hume  calomnie  et  outrage  la 
France  ! 

Pendant  la  révolution  et  sous  l'empire,  n'avons-nous  pas  eu  des  Mallet 
Dupan  à  foison,  qui  avaient  établi  dans  Londres  l'officine  d'où  leur  Mémo- 


MO  RFVIE    DE   PARIS. 

rial  Britannique  sortait  chargé  contre  la  France  de  diffamations  et  de  ca- 
lomnies. 

Aujourd'hui,  après  tant  d'humiliations  venues  de  l'étranger  en  armes,  après 
tant  de  luttes  souffertes  pour  l'honneur  de  la  patrie,  voilà  que  nous  avons 
des  écrivains  qui  font  bon  marché  à  l'étranger  des  choses  et  des  hommes  du 
pays.  Enfans  ingrats  qui,  bourrés  des  paradoxes  d'un  ridicule  cosmopoli- 
tisme, n'ont  pas  de  manteau  à  jeter  sur  la  nudité  de  leur  père. 

En  vérité,  nous  sommes  de  grands  niais  ou  de  grands  coupables.  Nous 
sommes  sans  conviction  de  nos  forces,  ce  qui  est  une  sottise.  Ou  nous  sommes 
sans  esprit  national,  ce  qui  est  un  crime. 

Dans  i Hamilton ,  moins  le  ton  orgueilleux  et  railleur,  j'entendis  répéter 
contre  la  littérature  française  tout  ce  que  les  revues  d'Angleterre  et  d'Ecosse, 
et,  après  elles,  celle  de  Dublin,  et  leurs  directeurs,  pensent  et  impriment. 
J'avais  du  moins  à  faire  à  un  monde  qui  ne  demandait  pas  mieux  que  de 
recevoir  la  preuve  de  son  erreur.  J'eus  donc  la  partie  belle  pour  une  réha- 
bilitation entière,  sans  réserve  aucune.  Hommes  de  lettres,  poètes,  roman- 
ciers, artistes,  je  n'en  omis  pas  un;  ni  ceux  qui  sont  déjà  célèbres,  ni  ceux 
qui ,  commençant  à  peine ,  font  pressentir  leur  talent ,  et  dont  j'étais  heureux 
d'être  le  premier  à  porter  le  nom  par  delà  les  mers  qui  nous  séparent. 

.Mes  compagnons  de  voyage  avaient  fait  grand  bruit  de  l'honneur  qui, 
disaient-ils,  avait  rejailli  sur  les  lettres  de  l'admission  que  le  feu  roi  Guil- 
laume IV  avait  faite  de  Walter  Scott  à  sa  table  royale.  Il  n'y  avait  là  ni  de 
quoi  me  surprendre,  ni  de  quoi  m'extasicr.  J'avais  mieux  à  leur  offrir. 
Ce  fut  à  leur  tour  d'être  surpris  et  d'admirer,  quand  je  leur  racontai  les 
fêtes  de  Versailles  et  l'accueil  honorable  qu'y  avaient  reçu  les  artistes  et 
les  écrivains.  Certes,  le  roi  d'Angleterre  était  vaincu  par  le  roi  de  France; 
mais  nos  trois  dames  irlandaises  passèrent  de  l'admiration  à  l'enthousiasme, 
quand  je  leur  dis  qu'une  jeune  princesse  avait  voulu  avoir,  elle  aussi,  sa 
place  à  Versailles,  non  plus  comme  fille  de  roi,  mais  comme  statuaire,  et 
que  pour  cela  elle  avait  fait  revivre,  dans  une  Jeanne  d'Arc,  devant  laquelle 
artistes  et  poètes  s'inclinent ,  tout  ce  qu'une  noble  Lille  de  France  renferme 
de  pudeur,  de  patriotisme  et  de  foi. 

Mais  j'avais  prononcé  le  nom  de  Versailles;  et  dans  les  échos  de  l'Irlande 
venaient  à  peine  d'arriver  les  derniers  bruits  des  fêtes  données  dans  ce  palais, 
enchanté  toute  une  nuit:  force  me  fut  donc  de  dire  tout  ce  que  j'avais  vu, 
tout  ce  que  j'avais  appris  de  ces  féeries  de  la  gloire  et  des  arts,  et  de  celles  de 
l'Hôtel-de-Ville  de  Paris.  Mais  je  vis  bien  que  j'étais  pris  pour  un  conteur 
des  Mille  et  une  Nuits ,  pour  un  plagiaire  de  l'Orient.  On  se  refusait  à  croire 
à  tant  de  splendeur.  On  ne  comprenait  pas  cette  munificence  de  roi  qui  ouvre 
ainsi  à  des  morts,  à  des  marbres,  à  des  toiles,  ces  vastes  galeries  que,  tout 
entier  et  tout  vivant,  le  grand  siècle  suffisait  à  peine  à  remplir. 

Ces  doutes  me  rendirent  heureux,  car  ils  me  poussèrent  à  appeler  à  mon 
aide  l'autorité  de  celui  qui  m'a  toujours  été  un  ami  courageux  et  bon,  que 


REVUE  DE   PARIS.  311 

la  fortune  et  l'opinion  m'aient  été  douces  ou  cruelles.  Je  lus  à  mes  compa- 
gnons de  voyage  l'article  si  vrai,  si  poétique,  si  vivant,  que  M.  Léon  Gozlan 
a  écrit  dans  la  Revue  de  Paris,  sur  cette  nuit  magique  de  Versailles,  et  dont 
son  style  imagé  a  reproduit  toutes  les  magnificences  et  toutes  les  poésies. 
J'eus  donc  bien  des  joies  à  la  fois,  et  celle  de  convaincre  mes  bons  Irlan- 
dais, et  celle  de  leur  prouver  que  je  n'avais  été  moi-même  qu'un  froid  et 
infidèle  conteur,  et  celle  plus  grande  encore  de  graver  pour  toujours  un  nom 
ami  dans  la  mémoire  de  l'étranger.  J'appris  aussi,  par  cette  lecture,  que 
les  Irlandais  sont  doués  d'un  merveilleux  sentiment,  d'une  exquise  intelli- 
gence du  style,  de  la  forme  et  de  la  couleur,  trois  choses  que  j'avais  trou- 
vées fort  dédaignées  en  Angleterre. 

Ainsi  devisant  de  la  patrie,  j'arrivai  à  Portumna.  Je  perdis  là  quelques 
compagnons  de  voyage,  qui  suivirent  leur  route  par  la  portion  du  canal 
embranché  à  l'ouest  vers  Galwai.  Sans  doute  j'avais  peu  à  les  regretter  pour 
les  renseignemens  qu'ils  m'avaient  donnés  sur  l'Irlande;  mais  je  leur  devais 
de  bons  sentimens  pour  ce  qu'ils  avaient  voulu  apprendre  de  la  France,  vers 
laquelle  je  ne  sais  quelle  espérance  vague  attire  les  Irlandais. 

En  mettant  le  pied  sur  l'Avon-more ,  steam-packet  au  large  ventre  tout 
chevillé  en  cuivre,  comme  pour  un  voyage  de  long  cours,  et  où  nous  atten- 
daient des  voyageurs  venus  de  l'ouest,  nous  fûmes  salués  par  les  sons  aigres 
et  discordans  d'un  méchant  violon  dont  il  me  fut  impossible  de  découvrir 
le  joueur,  perdu  qu'd  était ,  j'imagine ,  dans  les  ballots  et  les  bagages.  Pré- 
voyant bien  que  ces  abominables  miaulemens  d'archet  allaient  durer  les 
douze  heures  que  j'avais  encore  à  passer  sur  le  Shannon ,  je  donnai  au  diahle 
la  sotte  gloriole  de  la  compagnie  des  steam-packets  de  Dublin ,  qui  singeait 
la  compagnie  anglaise,  dont  les  bateaux  de  Ramsgate  à  Londres,  et  de 
Londres  à  Greenwich  et  à  Gravesend,  imposent  aux  passagers  le  plus  af- 
freux charivari  qui  puisse  sortir  d'instrumens  en  cuivre  et  à  boyaux  de  chat, 
raclés  et  soufflés  par  des  symphonistes  plus  discordans  encore  que  leurs 
violons  et  leurs  trompettes. 

Le  Shannon  n'était  encore  qu'une  rigole ,  courant  entre  des  marais  et  des 
herbages  dans  un  pays  plat  et  nu;  le  plaisir  des  yeux  ne  pouvait  donc  con- 
soler de  la  torture  des  oreilles.  Je  me  réfugiai  dans  le  salon  de  l'Avon-more. 
Mais  là  les  roues  et  la  machine  en  fonction  causaient  un  ébranlement  qui, 
accompagné  des  sons  du  violon  malencontreux,  aurait  produit,  à  s'y  mé- 
prendre, le  bruit  d'une  danse  de  paysans  en  sabots  sur  le  pont,  si  je  n'avais 
su  que  les  sabots  même  sont  un  luxe  inconnu  aux  paysans  de  l'Irlande. 

Bientôt,  violon  et  machine,  tout  s'arrêta  et  se  tut.  Mais  le  steam-packet 
devint  tout  retentissant  de  hourrah!  des  bonds  multipliés  de  lourdes  et 
fortes  chaussures,  et  de  la  chute  et  du  cliquetis  de  culasses  de  fusils.  Le  jour 
cessa  de  nous  arriver  par  la  lucarne  vitrée  du  pont,  où  passaient  et  repas- 
saient de  grandes  ombres  noires.  En  pleine  mer,  j'aurais  rêvé  abordage  de 
corsaires;  mais,  sur  le  Shannon,  c'était  tout  simplement  deux  cents  hommes 
de  troupes  anglaises  qui  venaient  de  nous  aborder,  et  qui  s'en  allaient   au 


312  REVUE   DE   PARIS. 

Connaught  à  Limerick  pour  renforcer  la  police  cl  la  garnison,  lesquelles 
avaient  fort  à  faire  depuis  trois  jours.  Le  soir  même  je  vis  pourquoi. 

Le  salon  du  bateau  fut  envahi  par  les  officiers,  comme  le  pont  l'avait  été 
par  les  soldats.  Mais  ce  que  je  vis  de  l'accoutrement  et  ce  que  j'entendis  du 
savoir-vivre  de  ces  officiers  m'ôta  toute  envie  d'entrer  en  relations  avec  eux. 
C'étaient  de  grands  sabres  trainans,  attachés  sur  desblouses  de  drap  vert-noir, 
sales,  râpées,  blanchies  aux  coutures ,  déchirées  sous  les  bras;  des  pantalons 
rapetassés  aux  genoux,  frangés  au  bas  des  jambes,  retombant  à  peine  sur 
des  bas  bleus  perdus  dans  de  larges  souliers  lacés;  c'étaient  pour  épaulettes 
des  plaques  de  cuivre  façonnées  en  écailles  de  poisson,  et,  pour  coiffure,  un 
ridicule  bonnet  rond,  sans  visière,  pointu  derrière  et  devant,  et  formant 
ainsi ,  des  deux  côtés  de  la  tête ,  un  arc  renversé ,  retenu  par  une  gourmette 
de  cuivre  passée  sous  le  menton.  Ce  qu'était  la  toilette  des  soldats  commandés 
par  des  officiers  ainsi  affublés,  je  ne  vous  le  dirai  pas.  Je  me  creusai  long- 
temps l'imagination  pour  deviner  l'arme  à  laquelle  ils  pouvaient  appartenir; 
et,  en  vérité,  j'eus  besoin  de  remonter  sur  le  pont  de  VAvon-more,  pour 
bien  me  persuader  que  nous  n'étions  pas  en  mer,  et  ne  pas  revenir  à  mon 
idée  de  corsaires. 

Mais  ne  voilà-t-il  pas  que,  sur  le  pont,  le  joueur  de  violon,  que  j'avais 
donné  au  diable  de  si  bon  cœur,  me  devient  tout  à  coup  un  objet  de  vive 
curiosité,  ensuite  de  commisération,  et  presque  de  cette  sorte  d'affection  qui 
va  trouver  d'ordinaire  tout  ce  qui,  faible  et  souffreteux,  est  pour  la  force 
brutale  un  sujet  de  railleries  et  de  provocations  stupides,  ou  le  jouet  d'un 
passe- temps  crue!. 

Ce  malheureux  jouait  avec  accompagnement  d'éclats  de  rire,  de  jurons 
et  de  plaintes,  tantôt  à  un  bout  du  pont,  tantôt  à  l'autre  bout,  où  il  était 
poussé  tour  à  tour  avec  une  rapidité  qui  tenait  de  l'euchantement.  Je  l'en- 
tendais s'approcher  et  s'éloigner;  mais  je  ne  vis  long-temps  qu'un  violon 
immense  et  un  long  archet,  tournant,  pirouettant  entre  deux  épaisses  ran- 
gées de  soldats  qui  se  le  passaient  l'un  à  l'autre.  Enfin,  au  lieu  de  cher- 
cher à  voir  par-dessus  les  épaules,  je  m'avisai  de  regarder  à  travers  les 
jambes  de  la  foule.  Alors  je  découvris  à  côté  du  violon  une  grosse  tête  ,  et 
au-dessous,  de  toutes  petites  jambes.  Mais  je  ne  pouvais  voir  ni  le  bras  qui 
soutenait  l'instrument ,  ni ,  au  bout  de  l'archet ,  le  bras  qui  le  promenait  sur 
les  cordes.  Le  violon  immense  cachait  le  tout.  Je  me  crus  dupe  de  quel- 
qu'une de  ces  apparitions  fantastiques  dont  il  est  si  souvent  question  dans 
les  ballades  des  peuples  du  Nord. 

J'avais  devant  moi  une  de  ces  pauvres  créatures  qui ,  au  moyen-àge  et 
même  dans  le  xvne  siècle,  avaient  une  place  d'honneur  à  la  cour  des  reines 
et  dans  les  boudoirs  des  duchesses.  A  cette  heure ,  elles  n'ont  d'autre  asile 
en  Europe  que  les  toiles  peintes  jetées  aux  quatre  ais  des  théâtres  en  plein 
vent ,  les  jours  de  foire. 

C'était  un  naiu ,  un  véritable  nain,  et  pas  trop  mal  bâti  du  reste,  n'eût 
été  son  énorme  tète.  Ses  yeux  noirs  pétillaient  d'intelligence;  sa  bouche, 


REVUE   DE   PARIS.  313 

pincée  sous  un  nez  un  peu  en  triangle,  annonçait  la  ruse  et  la  malice ,  qui 
compensaient  pour  lui  l'absence  de  la  force  pfiysique. 

Tant  que  les  soldats  voulurent,  il  se  laissa  tourner,  pousser,  retourner, 
promener,  comme  une  toupie  de  Nuremberg.  Quand  il  jugea  que  le  jeu  avait 
duré  le  temps  proportionné  à  la  collecte  des  pence  qu'il  espérait ,  il  s'éloigna 
d'un  bond,  comme  eût  fait  un  chat,  à  travers  un  interstice  qu'il  aperçut 
dans  la  foule;  et,  son  violon  sous  le  bras,  il  rentra  bientôt  dans  le  cercle 
des  badauds,  auxquels  il  tendit  une  sébile.  Il  fit  le  tour  de  tout  ce  monde, 
qui  avait  joué  au  volant  avec  son  petit  corps.  Pas  un  penny  ne  lui  vint. 
Au  peu  de  contrariété  qu'il  en  témoigna ,  je  vis  bien  que  le  nain  ne  s'at- 
tendait pas  à  mieux,  et  qu'en  se  laissant  ainsi  ballotter  il  n'avait  fait  qu'ac- 
cepter une  nécessité  de  sa  condition;  mais,  au  regard  et  au  sourire  qui 
vinrent  à  ses  yeux  et  à  ses  lèvres,  je  devinai  qu'il  ne  serait  pas  prudent  de 
recommencer  le  jeu.  Il  s'éloigna  gravement  de  l'avant  du  bateau,  et  il  vint 
à  l'arrière ,  où  se  trouvaient  les  passagers,  avec  lesquels  les  officiers  s'étaient 
mêlés,  bien  que  nulle  voix,  nul  coup  d'oeil  ne  leur  eût  adressé  le  sacra- 
mentel be  welcome  du  pays. 

—  Pourquoi  donc,  demandai-je  à  l'un  des  voyageurs  que  nous  avions 
rejoints  à  Portumna,  et  dont  le  visage  avait  eu  une  expression  étrange  durant 
les  scènes  précédentes;  pourquoi  donc  ce  nain,  si  faible,  si  malheureux, 
est-il  ainsi  le  jouet  de  ces  grands  diables  armés  jusqu'aux  dents,  comme 
s'ils  allaient  conquérir  le  monde? 

—  Oh  !  monsieur,  ce  n'est  pas  seulement  parce  que  Thompson  est  un  nain 
faible  et  malheureux  qu'il  est  ainsi  traité  par  ces  grands  diables  armés  jus- 
qu'aux dents,  comme  vous  dites;  Thompson  a  un  malheur  plus  grand  en- 
core que  d'être  un  nain.  Il  est  Irlandais,  monsieur,  Irlandais  du  sud»  et 
Irlandais  catholique  encore,  malgré  son  nom  d'origine  anglaise,  et  qui  lui 
vient,  hélas  !  de  je  ne  sais  où. 

—  Qui  sont  donc  ces  gens-là? 

—  Leur  nom  est  gravé  sur  la  boucle  de  leurs  ceinturons  !  Lisez  :  Constable. 

—  Des  constables? Mais  ce  corps  fort  respectable  et  fort  respecté  est 

destiné  à  protéger,  et  non  à  opprimer,  en  Angleterre  du  moins. 

—  Oui,  monsieur,  en  Angleterre;  en  Irlande,  c'est  autre  chose.  En  An- 
gleterre, les  hommes  de  police  sont  Anglais;  en  Irlande,  les  hommes  de 
police  ne  sont  pas  Irlandais. 

—  Que  fait  donc  l'Angleterre  des  Irlandais  qu'elle  entasse  dans  ses 
armées? 

—  L'Angleterre  nous  prend  les  plus  beaux ,  les  plus  braves  de  nos  enfans , 
et  elle  les  envoie  par-delà  les  mers  mourir  sous  le  soleil  des  tropiques,  ou 
garder,  maladifs  et  languissons,  ses  possessions  de  l'Inde.  Mais  elle  fait  garder 
l'Irlande  par  tout  ce  qu'en  dehors  de  l'Irlande  elle  recrute  au  moyen  de 
racoleurs  après-boire,  ou  par  des  remplaçans  achetés  en  tout  pays. 

—  Comment ,  monsieur,  ce  sont  là  des  constables?  Mais  on  m'avait  tou- 


314  REVUE   DE   PARIS. 

jours  dit,  et  en  Angleterre  j'ai  vu  ,  que  les  constables  avaient  pour  toute 
arme  un  bâton,  devant  lequel  la  foule  se  calmait  assez  volontiers. 

—  Oui ,  monsieur,  en  Angleterre.  En  Irlande,  les  constables  ont  aussi  le 
bâton,  de  deux  ou  trois  pieds,  peint  et  armorié;  mais  ils  ont  pour  acces- 
soire une  bonne  carabine,  une  baïonnette  fort  affilée,  et  une  giberne  où  les 
cartouches  ne  manquent  jamais;  et,  afin  que  l'étranger  soit  bien  certain 
que  ce  sont  là  des  constables  pour  l'Irlande  seulement,  autour  du  nom 
gravé  sur  leur  ceinture  on  a  fait  serpenter  le  trèfle  d'Érin. 

—  En  sorte  que  la  manière  d'administrer  les  deux  pays  est  bien  dif- 
férente. 

—  Oui,  monsieur;  en  Angleterre ,  cela  s'appelle  administrer;  en  Irlande, 
depuis  la  reine  Elisabeth,  cela  s'appelle  pacifier. 

—  On  y  a  mis  le  temps,  et  la  paix  doit  régner  en  Irlande,  après  tant  de 
siècles  pacificateurs. 

—  Oui,  monsieur,  vous  trouverez  la  paix  en  Irlande...  la  paix  dont  parle 
Tacite  :  Ubi  solitudinem  fariunt,  paccm  appellant. 

—  On  dit  cependant  que  le  corps  des  constables  est  composé  d'hommes  de 
choix ,  et  que  l'admission  dans  ce  corps  est  soumise  à  des  conditions  qui  sont 
une  garantie  pour  le  pays. 

—  Oui,  pour  le  pays  qui  les  envoie!  Je  crois,  en  effet,  que  certaines  con- 
ditions sont  exigées.  Toutefois,  monsieur,  vous  pouvez  avoir  remarqué  déjà 
que  la  bonne  tenue  et  la  commisération  pour  la  faiblesse  ne  sont  pas  tou- 
jours les  plus  indispensables.  Pour  être  constable  en  Irlande,  monsieur,  il 
suffit  d'être  robuste  et  adroit,  d'appartenir  à  la  religion  protestante,  d'avoir 
au  cœur  la  haine  et  le  mépris  des  Irlandais  et  du  catholicisme,  enfin  de 
n'être  point  marié,  ce  qui  n'empêche  pas  les  ronstabulnrics ,  nids  de  vau- 
tours sur  les  hauteurs,  d'être  remplis  de  femmes  et  d'enfans. 

—  Décidément,  me  dis-je,  j'ai  affaire  à  un  desaffected  renforcé;  et  je 
me  promis  d'en  rester  là  de  mes  questions,  la  passion  n'étant  pas  la  vérité 
que  je  venais  chercher. 

Le  nain  se  posa  en  ce  moment  devant  nous,  et,  s'adressant  à  mon  inter- 
locuteur, il  lui  demanda  respectueusement  la  permission  d'exercer,  devant 
lui,  son  pauvre  état. 

—  Joue,  chante  et  danse,  mon  bon  Thompson.  Nul  n'a  le  droit  d'exiger 
de  toi  un  travail  plus  utile  que  celui  pour  lequel  semble  avoir  été  bâti  le 
pauvre  petit  corps  que  Dieu  t'a  donné. 

Le  ton  respectueux  de  la  demande,  la  demande  elle-même,  m'avaient 
surpris.  Que  pouvait  donc  être  celui  qui  venait  de  faire  une  réponse  pleine 
d'esprit  de  charité,  mais  qui  sentait  quelque  peu  l'ascétisme?  Son  costume 
ne  pouvait  en  rien  m'expliquer  sa  condition. 

—  Un  digne  et  modeste  prêtre  catholique ,  du  clergé  de  Munster,  me 
fut-il  glissé  à  l'oreille  par  une  des  darnes  parties  la  veille  avec  moi  de  Du- 
blin, et  qui  avait  lu  sans  doute,  sur  mon  visage,  la  question  mentale  que 


REVUE   DE   PARIS.  315 

je  m'adressais...  Un  boa  Irlandais,  le  révérend  Fitz-G...,  ajouta-t-elle, 
qui  n'a  rien  de  commun  avec  son  homonyme  du  collège  de  Carlow.  Il  passe 
sa  vie  à  parcourir  le  sud  de  l'Irlande,  allant  de  châteaux  en  chaumières,  et 
portant  aux  chaumières,  avec  des  paroles  de  consolations,  tous  les  secours 
en  linge  et  en  argent  qu'il  a  pu  obtenir  dans  les  châteaux  dont  l'entrée  est 
interdite  aux  pauvres.  Avec  lui ,  on  n'ose  pas  même  essayer  des  refus.  Voilà 
quarante  années  qu'il  travaille  ainsi  à  l'œuvre  de  la  charité.  L'émancipation 
catholique  lui  a  donné  une  seconde  jeunesse,  et  a  doublé  ses  saintes  exi- 
gences. «  C'est  la  misère  des  pauvres,  dit-il,  qui  a  enfin  attiré  sur  l'Ir- 
lande la  miséricorde  de  Dieu.  Que  les  riches  paient  donc,  à  la  misère  des 
pauvres,  cette  émancipation  dont  ils  profitent  seuls  et  qu'ils  n'auraient  pas 
sans  elle.  » 

Je  vous  laisse  à  penser  ce  que  cette  révélation  me  mit  dans  l'esprit  de 
trouble  et  de  honte  pour  le  jugement  un  peu  cavalier  que  j'avais  porté  sur 
un  homme  brûlant  à  la  fois  de  charité  et  de  patriotisme,  et  de  quelle  valeur 
devinrent  alors,  pour  moi,  ces  paroles  que  j'avais  prises  pour  de  la  passion  , 
et  qui  n'étaient  peut-être  que  des  plaintes  trop  légitimes. 

—  Attention  !  L'Irish-Dwarf  va  nous  jouer  le  Rule-Britannia  ,  cria  en  ce 
moment  un  des  officiers  de  police  se  tournant  vers  sa  troupe,  comme  pour 
en  réclamer  le  silence  militaire. 

—  Le  Rule-Britannia,  dit  froidement  Thompson  en  s'inclinant ,  je  ne  l'ai 
jamais  su,  votre  honneur!  Et,  sans  plus  attendre,  il  attaqua  vivement  le 
Saint-Patrick-day ,  l'air  national  de  la  vieille  Irlande  ,  celui  que  j'ai  entendu 
sur  les  lacs  ,  sur  les  montagnes ,  partout  où  il  y  avait  une  voix  pour  chanter, 
un  écho  pour  répondre;  un  air  vif  et  plaintif  à  la  fois,  et  dont  le  rhythme 
syncopé  imite  le  murmure  des  torrens.  Oh  !  cet  air-là  ,  Thompson  le  savait 
bien,  et,  en  vérité,  son  archet  alors  n'était  plus  aussi  grinçant,  ni  son 
violon  aussi  faux.  Il  y  avait  en  lui  quelque  chose  de  comique  et  d'attachant 
tout  ensemble.  Ses  bras  étaient  si  courts  et  son  violou  était  si  long,  qu'il 
était  forcé  de  l'appuyer  sur  son  épaule  à  l'endroit  seulement  où  sont  les 
échancrures,  de  façon  que  le  chevalet  arrivait  juste  à  son  oreille.  Afin 
qu'il  y  eût  assez  de  place  entre  le  chevalet  et  le  manche,  pour  que  le  bras 
droit  pût  faire  passer  l'archet,  il  était  contraint  de  tenir  toujours  son 
visage  de  profil.  C'était  là  le  côté  risible  peut-être;  mais  ce  qui  cessait  de 
l'être,  c'étaient  les  sentimens  qui  passaient  sur  ce  visage  ainsi  grotesque- 
ment  tourné.  Que  d'enthousiasme  dans  les  yeux  ,  que  de  joie  sur  le  front  !  le 
nain  riait  et  pleurait  de  bonheur  ;  il  battait  frénétiquement  la  mesure;  il 
s'accompagnait  de  la  voix  à  certains  passages;  tantôt  il  jouait  avec  énergie  , 
et  tantôt  il  promenait  mollement  son  archet  sur  le  violon.  Enfin,  emporté 
par  l'ivresse,  il  accompagna  son  chant  et  sa  musique  avec  une  danse  de 
son  pays.  Il  sautait  sur  la  pointe  du  pied  ,  il  frappait  du  talon  et  de  la  se- 
melle, il  tournait  tant  et  si  bien,  que  je  m'attendais  à  le  voir,  à  chaque 
instant,  tomber  pris  de  vertige.  Mais  les  éclats  de  rire  partis  de  la  tourbe 
des  soldats  de  police  rappelèrent  à  lui  Ylrish-Dwarf,  Il  s'arrêta  brusque- 


316  REVUE   DE   PARIS. 

ment,  comme  s'il  se  fût  refusé  à  faire  rire,  même  durant  une  seconde,  d'une 
chanson  que  la  nationalité  lui  rendait  sainte. 

—  Donnez-moi  votre  sébile,  Thompson  ,  lui  dis-je  alors.  Voulant  don- 
ner une  leçon  d'humanité  aux  constables,  et  heureux  aussi  de  m'incliner 
devant  le  caractère  honorable  et  sacré  du  prêtre  irlandais,  vers  lequel  je 
m'étais  aperçu  que  messieurs  les  officiers  tournaient  parfois  leurs  regards 
et  leurs  chuchottements  indécens  et  moqueurs,  je  pris  par  la  main  l'une  des 
dames  irlandaises  qui  avaient  tant  aimé  à  parler  delà  France,  et,  lui  remet- 
tant la  sébile  de  Thompson,  je  la  conduisis  devant  le  révérend  Fitz-G***. 

—  Monsieur,  lui  dis-je ,  permettez-moi  de  faire  une  fois  en  Irlande,  au 
nom  de  la  France,  ce  que  vous  y  laites  depuis  quarante  ans,  par  amour 
•le  Dieu  et  de  vos  frères. 

Et  nous  nous  mîmes  à  quêter,  l'Irlandaise  et  moi ,  elle,  souriante  et  em- 
pressée comme  si  elle  avait  été  une  dame  patronesse,  tenant  entre  des  gants 
blancs  une  élégante  aumonière  de  velours  brodé  d'or  ;  moi,  grave  et  ren- 
gorgé comme  si  j'avais  été  un  banquier  pris  d'une  dévotion  subite  en  se 
trouvant  au  milieu  du  monde  de  plumes  et  de  fleurs  qui  s'expose  en  montre 
le  dimanche,  à  midi,  dans  l'élégant  boudoir  appelé  2sotrc-Dame-de-Loretle. 

Mais  les  sourires  de  la  quêteuse  ne  purent  aller  jusqu'au  cœur  des  con- 
stables, et  la  gravité  du  quêteur  ne  servit  guère  qu'à  empêcher  qu'on  rit 
trop  haut  de  l'œuvre  de  charité. 

Nous  eûmes,  cependant,  un  assez  joli  succès.  Quand  la  sébile  fut  versée 
dans  les  mains  du  prêtre,  il  en  tomba  dix-huit  shellings  biencomptés.  C'était 
plus  certainement  que  le  pauvre  Thompson  ne  récoltait  en  un  trimestre. 

Voulant  me  prouver  sa  reconnaissance ,  la  bonne  créature  se  mit  à  jouer 
ce  qu'il  appelait  son  fox  hunt,  sa  chasse  au  renard.  Avec  la  plus  forte  voix 
qu'il  pût  tirer  de  ses  poumons,  il  accompagna  sa  musique  d'aboiemens,  de 
hennissemens,  de  cris  de  chasseurs;  il  se  mettait  à  plat  ventre  comme  un 
terrier  qui  cherche  la  piste  du  renard  ;  il  bondissait  comme  s'il  avait  eu  à 
franchir  barrières,  palissades  et  murailles.  C'était  toute  une  chasse  en 
action!  il  n'y  manquait  même  pas  l'habit  classique  du  genre,  l'habit  rouge  , 
que,  par  amour  de  la  fidélité  historique,  Thompson  simulait  en  jetant  sur 
ses  épaules,  avant  de  partir  pour  sa  chasse,  un  méchant  tapis  troué,  dont 
Pécarlate  avait  terriblement  tourné  au  jaune  brûlé. 

J'ai  assisté  depuis  à  quelques  fox  hunt,  et,  chaque  fois,  j'ai  songé,  en 
souriant  et  avec  plaisir,  à  la  folle  parodie  que  m'en  avait  donné  le  nain  du 
Shannon.  Je  dois  même  avouer  à  ma  honte  que  souvent  la  pièce  m'a  moins 
amusé  que  la  parodie.  C'est  peut-être  à  cause  des  sauts  périlleux  si  fréquem- 
ment exigés  qu'il  est  sage  de  n'y  courir  qu'après  avoir  fait  son  testament  et 
s'être  mis  en  règle  avec  sa  conscience. 

Tout  à  coup  un  bruit  d'armes  et  de  pas  précipités  se  fit  entendre  sur  le 
pont.  Les  carabines,  jusque-là  confondues  avec  les  bagages,  ou  couchées 
le  long  du  bord,  furent  relevées;  les  constables,  l'arme  au  pied  ,  reprirent 
leurs  rangs,  et  sur  trois  lignes  de  profondeur  firent  face  aux  deux  rives. 


REVUE  DE  PARIS.  317 

—  Pourquoi  donc  cette  manœuvre?  demandai-je  à  M.  Fitz  G*4*.  Je  ne 
vois  pas  ame  qui  vive  dans  tout  le  plat  pays  qui  s'étend,  à  droite  et  à  gauche, 
marécageux  et  nu,  aussi  loin  que  ma  vue  peut  s'étendre. 

—  Nous  sortons  des  solitudes  misérables  du  King's-County,  et  nous  entrous 
dans  le  très  redouté  Tipperary,  deux  contrées,  monsieur,  dont  la  domination 
de  l'Angleterre  protestante  a  fait  le  digne  portique  de  l'immense  ossuaire 
qui  s'avance,  vers  le  sud  ,  dans  le  Munster.  Oh  !  monsieur,  en  parcourant 
notre  pays,  en  voyant  quelles  ruines  jonchent  le  sol,  et  quels  sentimens  de 
haine,  de  vengeance  et  de  ruse,  rebelles  souvent  à  la  parole  évangélique, 
l'oppression  a  mis  dans  le  cœur  d'un  peuple  né  joyeux  et  bon ,  vous  sentirez 
combien  est  vraie  cette  pensée  de  notre  compatriote  Curran  :  «  Lorsqu'on 
cherche,  dit-il,  à  se  faire  une  idée  de  cette  multitude  d'hommes  féroces 
qui ,  venus  de  l'Angleterre,  ont  couvert  l'Irlande  de  cruautés  de  toute  sorte, 
l'imagination  s'épouvante  et  s'égare;  nulle  émotion  bien  définie  ne  se  fait 
jour  vers  le  cœur,  et  l'on  se  trouve  écrasé  par  un  sentiment  de  vague  pitié.  » 
—  Nulle  intelligence,  en  effet,  nul  livre,  quelque  volumineux  qu'il  fût,  ne 
pourrait  suffire  à  un  récit  détaillé  des  crimes  qui  ont  désolé  l'Irlande.  C'est 
à  peine,  monsieur,  si  l'intelligence  et  les  livres  suffisent  à  une  appréciation 
générale.  Quand  un  étranger,  chose  rare!  traverse  nos  comtés,  c'est  à  peine 
si  nous-mêmes,  victimes  ou  héritiers  des  victimes,  avons  assez  de  mémoire 
pour  lui  parler  (  tant  le  nombre  en  est  grand!  )  des  atrocités  commises  en 
masse  sous  nos  yeux ,  ou  conservées  par  la  tradition  des  pères  aux  enfans. 

Ici  le  digne  prêtre  s'arrêta,  baissant  la  tête  comme  s'il  eût  craint  que  la 
douleur  ne  fît  naître  en  lui  une  de  ces  pensées  contre  lesquelles,  avait-il 
dit ,  la  parole  évangélique  ne  pouvait  rien. 

—  Eh!  monsieur,  lui  dis-je  après  un  silence,  si  les  hommes  de  votre  ca- 
ractère se  taisent,  qui  donc  aura  la  puissance  de  faire  croire  à  la  vérité  sur 
toutes  choses? 

—  Peut-être  aussi  pouvons-nous  ajouter,  reprit-il  comme  un  homme  qui 
sort  d'une  lutte  intérieure,  que  Dieu  a  fait  de  l'amour  de  la  patrie  une 
excuse  pour  beaucoup  d'amertumes  et  d'indignations,  et  pour  bien  des 
récits  que  la  pitié  due  à  la  faiblesse  humaine  devrait  couvrir  d'un  éternel 
oubli. 

—  Il  est  nécessaire,  il  est  équitable  qu'il  en  soit  ainsi,  monsieur,  autre- 
ment l'oubli  placerait  au  même  niveau  les  bourreaux  et  les  victimes.  Bien 
plus,  si  l'on  ne  mettait  en  regard  les  oppresseurs  et  les  opprimés,  les  plaintes 
de  ceux-ci  paraîtraient  injustes;  et  avec  un  peu  d'hypocrisie,  les  premiers 
seraient  ceux  qui  se  poseraient  en  martyrs.  Le  Kinr/s-Counly,  le  Tipperary, 
toute  l'Irlande  passerait  pour  un  foyer  d'ingratitude,  de  calomnie  et  de 
rébellions  illégitimes...  tandis  que  l'Angleterre... 

—  Oh  !  mon  Dieu  !  qui  l'oserait  penser  et  dire?  Voyez-vous,  monsieur.' 
le  sillage  des  roues  de  l'Avon-Morc  agite  les  dernières  herbes  du  King's- 
Counly.  Eh  bien!  c'est  à  quelques  milles  de  là,  sur  un  monticule  qui  s'ap- 

TO.ME   XLYIII.      dfxembrp..  22 


318  REVUE   DE  PARIS. 

pelle  encore  te  mont  du  gibet  [Galloics-Hill),  que  tenaient  ses  assises,  en  1558, 
Francis  Cosby,  un  aventurier  qui,  chassé  de  Londres  par  la  misère,  vint 
chercher  fortune  en  Irlande.  Recommandé  au  gouverneur  en  chef  pour 
quelques  hauts  faits  de  meurtre  et  de  pillage,  il  fut  nommé  par  lettres  pa- 
tentes général  du  Kerne,  nom  que  portait  alors  la  police,  qui,  aujourd'hui , 
a  changé  de  nom  sans  trop  changer  d'esprit.  Ce  général  Cosby  avait  trente- 
deux  hommes  sous  ses  ordres,  et  avec  eux  il  fit  des  prodigies  of  valour,  car 
il  avait  à  sa  disposition ,  et  dans  toute  son  étendue ,  le  bon  plaisir  de  la  loi 
martiale.  La  potence  devint  son  arme  favorite,  comme  la  plus  expéditive  et 
la  moins  coûteuse,  pour  dépêcher  tous  les  propriétaires  des  environs.  Il  pré- 
sidait à  ces  exécutions  d'une  fenêtre  de  son  manoir,  où  sa  digne  moitié, 
Elisabeth  Palmes,  riait  fort  des  grimaces  et  des  contorsions  des  pendus  avant 
de  rendre  l'ame.  Cosby  avait  même  deux  genres  de  pendaisons.  La  pre- 
mière, celle  qui  consistait  tout  bonnement  dans  la  strangulation  la  plus 
prompte,  était  une  faveur  concédée  à  ceux  qui,  après  avoir  été  spoliés  de 
tout,  pouvaient  obtenir  de  leurs  amis  ou  de  leur  famille  les  vingt  livres  ster- 
ling que  Cosby  la  vendait.  La  seconde  était  infligée  aux  malheureux  soup- 
çonnés de  ne  pas  vouloir,  par  malice,  tirer  cette  exaction  nouvelle  des  restes 
de  fortune  laissés  à  une  femme  et  à  des  enfans.  Ceux-ci  étaient  suspendus 
vivans  à  des  chaînes  de  fer  par  la  moitié  du  corps,  les  mains  liées,  la  tête 
fixée  au  gibet,  et  on  plaçait  des  pains  devant  eux,  pour  leur  rendre  plus 
cruelle  la  faim  de  laquelle  ils  étaient  condamnés  à  mourir.  Sir  Henry  Sidney, 
lord-député,  ne  savait  assez,  dans  les  State  papcrs ,  faire  l'éloge  des  moyens 
employés  par  Cosby  pour  assurer  la  tranquillité  en  Irlande,  et  la  reine  ne  se 
fit  faute  de  combler  le  couple  pacificateur  de  faveurs  et  de  donations. 

Maintenant,  monsieur,  nous  voici  dans  le  Tipperary,  à  notre  gauche.  Je 
pourrais  vous  parler  ici  du  noble  lord  qui  avait  un  saule  auquel  il  faisait 
pendre  par  jour  plus  d'habitans  que  Tristan,  le  compère  de  votre  roi 
Louis  XI,  n'attacha  dans  tout  son  règne  de  nobles  glands  aux  chênes  de 
Plessis-lès-Tours;  je  pourrais  même  vous  raconter  que,  par  une  atroce  pa- 
rodie du  mot  de  Titus,  fort  dans  le  goût  du  pédantisme  de  l'époque,  il  se 
lamentait  en  disant  qu'il  avait  perdu  sa  journée  quand,  par  hasard, il  n'avait 
pas  vu  pleurer  son  saule.  Mais  à  quoi  bon  tant  de  faits  qui  se  ressemblent 
et  qui  attestent  chez  les  auteurs  une  si  grande  pauvreté  d'invention?  Voici, 
monsieur,  qui  est  tout-à-fait  dans  le  goût  anglais,  une  véritable  pièce  de 
Shakspeare,  le  drame  et  la  farce;  Falstaff  en  goguette  après  Richard  III 
gorgé  de  sang  !  ou ,  comme  dans  vos  théâtres  de  France ,  dit-on,  la  comédie 
pour  rire  après  la  larmoyante  tragédie  !  seulement  les  acteurs  qui  jouent 
dans  la  petite  pièce  ont  encore  aux  mains  le  sang  qu'ils  ont  versé  dans  la 
grande. 

Jusqu'à  l'année  1649,  les  sentimens  de  haine  voués  à  l'Irlande  par  quel- 
ques Anglais  n'étaient  point  partagés  par  la  nation  entière,  et  l'Irlande 
pouvait  espérer  que  ses  calamités  finiraient  le  jour  où  cette  poignée  de  misé- 


REVUE  DE  PARIS.  319 

rables  serait  rassasiée  de  rapines  et  de  sang.  Mais  à  cette  époque,  comme 
par  enchantement,  la  rage  frénétique  de  quelques  hommes,  qui  trouvaient 
leur  profit  à  un  redoublement  de  haine,  fut  inspirée  par  eux  à  toute  la  na- 
tion. Après  avoir  pillé  et  persécuté  le  peuple  d' Irlande,  ils  trouvèrent  plai- 
sant de  le  rendre  ridicule.  Il  courut,  à  l'usage  du  peuple  anglais,  de  tout 
petits  livres;  et  si  nous  nous  voyons  à  Limerik,  comme  je  l'espère,  je  vous 
en  montrerai  un  d'une  édition  revue,  corrigée  et  considérablement  aug- 
mentée, point  trop  ancienne,  en  vérité.  Vous  y  lirez  que  les  Irlandais 
n'ont  aucun  titre  aux  droits  communs  de  l'espèce  humaine;  que,  comme 
Nabuchodonosor,  ils  tiennent  de  la  bote  de  somme,  et  qu'ils  ont  des  sabots 
et  des  cornes  comme  le  diable,  leur  maître.  Il  y  est  même  ajouté  :  «  A  lail 
was  no  uncommon  appendage  to  an  Irisman's  breech.  » 
Oh  !  pour  le  coup ,  je  ne  pus  retenir  un  rire  de  pitié. 

—  Vous  riez,  continua-t-il  un  peu  tristement;  je  le  conçois.  Il  est  diffi- 
cile, devant  ces  absurdes  inventions  du  fanatisme,  de  savoir  s'il  faut  le  plus 
s'indigner  ou  rire.  Mais  la  gaieté  cesse  bientôt ,  quand  on  se  dit  que  cette 
ignoble  plaisanterie  était  parole  d'évangile  pour  tout  le  peuple  d'Angle- 
terre, quand  on  songe  aux  conséquences  affreuses  qu'elle  a  eues  pour  mes 
compatriotes!  Des  esprits  graves,  des  écrivains  doués  du  talent  poétique, 
n'ont-ils  pas  fait  servir  à  la  propagation  de  cette  absurdité  cruelle  la  puis- 
sance de  leur  pensée?  Il  est  écrit  dans  le  poème  d'Hudibras,  que  je  vous 
ferai  lire  : 

Tails  by  nature  sure  were  meant 

As  well  as  beards,  for  ornament. 

Et  vous  croyez,  monsieur,  que  les  inventeurs  permettaient  le  moindre 
doute  à  l'égard  de  leur  création  boufione?  En  note  de  l'édition  de  ce  poème, 
de  Nash,  on  lit  :  «A  Cashel,  comté  de  Tipperary,  dans  l'église  de  Carrick- 
Patrick  (la  cathédrale  sur  le  roc  de  Cashel, bombardée  par  lord  Inchiquin, 
dans  les  guerres  civiles  du  xvne  siècle),  il  y  eut  sept  cents  hommes  passés 
au  fil  de  l'épée;  la  femme  du  maire  (mayor)  put  seule  s'échapper  avec  son 
enfant  dans  ses  bras.  Parmi  les  morts  irlandais  il  en  a  été  trouvé  plusieurs 
qui  avaient  des  queues  (tails)  d'un  quart  d'aune.  Quarante  soldats,  qui 
furent  témoins  oculaires,  l'attestèrent  par  serment.  » 

—  Et  les  noms  de  ces  quarante  témoins  oculaires  ,  dis-je  en  souriant  en- 
core bien  malgré  moi,  sont-ils  cités  dans  cette  précieuse  note  qui  m'édifie 
sur  les  lumières  et  la  haute  raison  philosophique  des  protestans  et  des  pu- 
ritains anglais? 

—  Non  ,  ces  quarante  noms  ne  sont  point  cités ,  me  répondit  le  révérend , 
et  c'est  bien  dommage. 

—  Oui,  certes,  ils  partageraient  la  célébrité  que  je  me  propose  de  donner 
aux  auteurs  des  fameuses  dépositions  des  revenans  (ghost  dépositions)  de 
1641,  que  l'on  m'a  montrées  avec  une  gravité  comique  et  toute  protestante 
dans  le  collège  de  la  Trinité  de  Dublin. 

9-2. 


320  REVUE  DE  PARIS. 

—  Convenez,  monsieur,  me  dit  M.  Fitz-G*",  qu'il  ne  valait  pas  la  peine 
que  le  protestantime  se  prît  à  tant  railler  ce  qu'il  appelait  les  superstitions 
des  papistes,  pour  en  propager  de  si  ignobles  à  l'aide  des  statut»  de  sang. 
Le  peuple  anglais  crut  alors,  en  effet,  à  Yappendage  of  a  tail  to  an  Irish- 
mans  breech,  comme  il  croit  encore  de  nos  jours,  lui,  le  peuple  civilisé ,  le 
peuple  philosophe,  à  la  veuue  du  Shiloh  de  JohannaSouthcot. 

Je  n'éprouvai  pas  la  moindre  peine  à  être  de  l'avis  du  révérend. 

—  Comprenez-vous  maintenant,  reprit-il,  que  Le  King's-Counly  et  le 
Tipperaryse  souviennent  encore  et  toujours,  l'un  du  Kerne  de  Cosby  et  de 
leurs  exécutions  sauvages,  et  l'autre  de  l'étrange  dégradation  infligée  aux 
cadavres  de  ses  enfans  égorgés  à  Cashel?  Comprenez-vous  qu'entre  les  ha- 
bitansdu  King's-Countu,  du  Tipperary,  et  les  hommes  de  police  et  les  soldats 
auglais,  successeurs  des  hommes  du.  Kerne  et  des  quarante  témoins  ocu- 
laires de  Cashel ,  il  y  ait  une  haine  éternelle?  Et  comprenez-vous  aussi  pour- 
quoi les  hommes  de  police  et  les  soldats  auglais  saisissent  leurs  armes  avec 
tant  d'empressement  quand  ils  ont  à  traverser  ces  deux  contrées  où  vivent 
tant  de  ressentimens  légitimes.' 

—  Ainsi,  lui  répondis-je ,  pour  se  maintenir,  la  domination  anglaise  se 
traine  toujours  dans  un  cercle  vicieux.  Elle  se  refuse  à  rendre  justice  à  l'Ir- 
lande pour  le  passé  ,  pour  le  présent  et  pour  l'avenir,  et  alors  si  des  passions 
ardentes  se  réveillent,  l'injustice  appelle  l'oppression  à  son  aide,  et  ainsi  se 
perpétuent  avec  elle  la  défiance  et  la  haine.  Puis,  les  Anglais  assurent  que 
l'Irlande  est  une  nation  ingouvernable,  et  à  ceux  qui  en  doutent,  ils  citent 
ce  qu'ils  appellent  les  necessary  severilics  de  leurs  constables  et  de  leurs  sol- 
dats. Hélas!  j'ai  bien  peur  que  le  surnom  deDesaffectcd,  donné  aux  gens  du 
Tipperary,  ne  soit,  si  cela  dure ,  mérité  bientôt  par  tous  vos  comtés. 

Nous  entrions  alors  en  plein  Shannon;  le  fleuve  s'élargissait,  et  à  travers 
les  hautes  herbes  des  prairies  qui  bordent  la  rive  gauche,  accouraient,  pour- 
voir passer  le  bateau,  les  paysans  du  Tipperary,  qui  faisaient  leur  récolte  de 
foins.  Quand  ils  distinguèrent  les  uniformes  des  constables,  ils  lirent  en- 
tendre le  beuglement  prolongéque  leslrlandais  jettent  aux  Anglais,  par  imi- 
tation sans  doute  de  la  voix  du  John  Bull ,  personnification  du  peuple  d'An- 
gleterre. Il  y  eut  même  quelques  faucheurs  qui ,  chantant  le  Saint  Valricl, 
Vay,  affectèrent  d'aiguiser  leurs  faux  en  regardant  les  constables. 

Les  constables  ne  se  méprirent  nullement  sur  le  sens  hostile  de  toutes  ces 
démonstrations,  et  ils  ripostèrent  par  des  hourras  frénétiques  et  le  Rule 
Brilannia;  mais  alors  les  beuglemens  redoublèrent  sur  le  rivage,  et  le  bruit 
des  pierres  sur  le  tranchant  des  faux  devint  plus  rapide  et  plus  strident. 
L'un  des  officiers  ne  se  put  contenir;  montant  sur  les  planches  cylindrique.» 
qui  abritent  les  roues  de  la  machine,  il  étendit  son  poing  fermé  et  menaçant 
vers  le  rivage,  et  de  toute  la  force  de  ses  poumons  il  cria  quelques  mot.» 
dont  je  n'entendis  que  le  dernier  :  shoot ing!  Mais  à  lui  seul  ce  mot  voulait 
dire  :  Nous  vous  ferons  la  chasse  au  fusil. 


REVUE  DE   PARIS.  321 

Le  shooting  fut  répété  avec  enthousiasme  par  tout  l'équipage  armé,  qui 
éleva  ses  fusils  en  l'air. 

—  Vous  l'entendez,  monsieur?  toujours  la  paix  de  Tacite!  me  dit  le  ré- 
vérend Fitz-G***  en  appuyant  lentement  sa  main  sur  mon  épaule.  Ses  yeux 
étaient  humides,  son  front  était  pâle. 

—  Je  me  suis  souvent  demandé  par  l'emploi  de  quel  moyen  gouverne- 
mental on  avait  gardé  et  on  espérait  garder  encore  sous  la  môme  couronne 
l'Angleterre  et  l'Irlande.  J'ai  maintenant  la  solution  du  problème,  lui  dis-je. 

—  Regardez  sur  la  rive  droite,  monsieur,  vous  l'aurez  plus  complète. 
Et  sur  la  rive  droite,  à  une  distance  de  deux  milles  environ  l'un  de 

l'autre,  s'élevaient  deux  bastions  avec  créneaux,  fossés,  redoutes,  ouvrages 
avancés,  le  tout  en  bonne  maçonnerie,  hérissé  d'artillerie,  très  propre  à 
balayer  une  plaine  de  huit  ou  dix  milles  de  circonférence,  et  commandant 
quatre  grandes  divisions  de  l'Irlande  qui  font  là  leur  jonction  :  le  Galwai , 
le  Connauglh,  le  Tipperary  et  le  King's-County.  Ce  doit  être  en  effet  un 
fort  inquiétant  voisinage  que  ce  King's-County  et  ce  Tipperary,  contre  les- 
quels on  croit  que  le  Galwai  et  le  Connaugth  ne  sont  pas  assez  protégés  par 
le  large  fleuve  qui  les  sépare,  et  qu'il  a  fallu  parquer  avec  des  forteresses 
et  des  canons. 

Cependant  le  shooting  retentissait  encore.  Les  passagers  dissimulaient 
mal  leur  mépris  et  leur  colère  pour  ces  atroces  menaces;  les  dames  étaient 
tremblantes  et  consternées.  Nous  eûmes  tous  assez  de  messieurs  les  con- 
stables  et  nous  descendîmes  dans  le  salon  de  VAvon-more. 

Thompson  nous  y  suivit,  frémissant  aussi,  mais  d'une  rage  impuissante. 
On  voyait  à  son  regard  qu'il  se  désolait  de  sa  faiblesse;  toutefois  les  émo- 
tions du  pauvre  nain  ne  purent  long-temps  se  contenir.  Fermant  la  porte 
du  salon,  il  se  posa  devant  les  dames  qu'il  salua  d'une  façon  tout-à-fait  ga- 
lante ,  en  laissant  glisser  sa  main  le  long  d'une  mèche  de  ses  cheveux,  et  en 
retirant  son  pied  droit  en  arrière,  comme  eût  fait  un  de  nos  paysans  de 
Gascogne.  L'œil  animé,  la  voix  émue,  il  chanta  en  vieil  idiome  irlandais, 
une  de  ces  jacobile  relies  si  populaires  dans  le  sud  de  l'Irlande ,  la  plus 
populaire  peut-être,  et  on  le  concevra  en  voyant  ce  que  le  titre  promettait 

l'expulsion  de  shane-bui  (1). 

«  Aimables  fdles  de  l'Irlande,  levez  enfin  vos  yeux  trop  long-temps 
chargés  de  tristesse.  Le  jour  est  venu  où  vos  héros  vont  se  lever,  où  la  dé- 
solation et  l'effroi  vont  se  répandre  parmi  nos  ennemis.  Nulle  bande  Sassa- 
nach(2)  n'entassera  plus  dans  notre  pays  misère  sur  misère;  le  brave  ne 

(t)  Shane-Bui,en  vieil  irlandais,  signifie  littéralement /e<i?i-/e-7«mfe,  le  i'ellow,  VOiange- 
Jack  de  l'Angleterre.  —  Shane-Bui  est  le  nom  que  les  Irlandais  donnèrent  aux  Anglais  qui 
accompagnèrent  Guillaume  III  en  Irlande.  Cette  personnification  remplaça  alors  celle  de 
John-Bull. 

(2)  Sassanach  est  un  mot  gaélique  qui  a  cours  encore  en  Ecosse  pour  désigner  toui 
étranger.  Ce  nom  fut  donné  aux  Saxoni  ;  mais  je  l'ai  trouvé,  dans  les  poésies  irlandaises , 


322  REVUE   DE   PARIS. 

portera  plus  les  chaînes  de  la  servitude,  et,  en  chantant  gloire  à  Dieu,  il 
garrottera  à  son  tour  les  mains  de  Shane-Bui. 

«  Quoique,  spoliés  de  la  terre  où  nos  père  sont  régné,  quoique,  attachés  à 
la  herse  et  à  la  charrue,  nous  ayons  subi  avec  faiblesse  le  joug  d'un  Pha- 
raon, dur  et  cruel;  cependant,  lorsque  Charles  s'avancera  au  bruit  de  ses 
tambours,  nul  Williamite  ne  tiendra  devant  lui.  Quand  les  Stuarts  re- 
viendront, ceux  qui  se  sont  si  long-temps  gorgés  de  nos  dépouilles  pren- 
dront honteusement  la  fuite  et  la  terre  d'Érin  ne  sera  plus  écrasée  par 
Shane-Bui. 

«  Les  Gadelians  (1),  mes  enfans,  régneront  de  nouveau  sur  notre  île,  et 
nos  spoliateurs  seront ,  à  leur  tour,  esclaves  comme  vous  l'êtes  aujourd'hui  ; 
un  soldat  de  l'Irlande  commandera  les  soldats  de  l'Irlande  ;  nos  cités  se  ré- 
jouiront dans  leur  triomphe;  la  messe  sera  chantée;  les  cloches  sonneront, 
tout  clan  aura  son  barde;  la  terreur  et  la  honte  se  ligueront  pour  nous  dé- 
livrer de  nos  tyrans  et  du  maudit  Shane-Bui.  » 

Certes,  ma  joie  était  grande  d'être  initié  au  secret  de  l'existence  d'une 
poésie  irlandaise  peu  soupçonnée  en  Europe  ,  inondée  en  retour  des  chants 
des  bardes  d'Ecosse,  qui  n'ont  été  cependant  que  les  disciples  des  bardes 
d'Erin.  J'avais  écouté  avec  recueillement  cet  hymne  qui  commençait,  pour 
moi,  une  collection  de  trésors  poétiques  épars  dans  les  bruyères,  sur 
les  montagnes  et  sur  le  littoral  de  l'Irlande;  et  pourtant,  je  ne  pus  m'em- 
pêcher,  tandis  que  Thompson  chantait,  de  me  demander  ce  que  les  Stuarts 
avaient  fait  de  toutes  ces  espérances  d'un  peuple  qui  souffrit  et  combattit 
pour  eux!  et  je  me  disais  aussi  quelle  éternité  d'infortunes  était  réservée  à 
un  pays  qui,  dans  un  tel  passé,  s'en  allait  chercher  des  souvenirs  et  des 
regrets  pour  y  rattacher  l'espoir  d'un  temps  meilleur. 

—  Mon  pauvre  Thompson ,  dis-je  au  nain  quand  il  eut  cessé  de  chanter, 
voilà  un  hymne  dont  l'auteur  était  plus  belliqueux,  je  pense,  que  les  sau- 
veurs qu'il  invoque. 

—  Oh  !  votre  honneur  a  bien  raison  !  Ellen  Quilty  était  une  belle  et  cou- 
rageuse dame  de  Munster,  qui  aimait  l'Irlande;  tandis  que  les  Stuarts 

—  Thompson  se  trompe,  monsieur,  dit  vivement  le  révérend  Fitz  G***; 
Ellen  Quilty  n'a  jamais  existé.  Ellen  Quilty  est  le  pseudonyme  qui  cache  le 
véritable  nom  de  quelqu'un  de  nos  bardes  des  premiers  jours  du  xvinc  siècle; 
c'est  que  le  temps  où  cet  hymne  parut,  était  celui  où  la  tête  d'un  barde  et 

si  souvent  employé  dans  un  sens  de  colère  et  de  douleur,  et  appliqué  aux  Anglais  pour  leurs 
actes  de  férocité  et  de  rapine,  que  ce  mot  m'a  semblé  avoir  dans  son  étymologie  une  accep- 
tion moins  générale.  Dans  le  dictionnaire  irlandais-anglais  mis  à  ma  disposition  pur  un  haut 
dignitaire  du  clergé  de  Mui^ter.j'ai  trouvé  le  mot  s'a*,  qui  veut  dire  instrument,  et  anacar, 
qui  signifie  affliction.  J'en  ai  conclu  que  les  Anglais,  ayant  été  pour  l'Irlande  un  instru- 
ment d'affliction,  un  fléau,  les  Irlandais  avaient  fait  un  seul  mot  de  sa's  et  à'artacar  pour 
le  leur  appliquer. 

(1)  Ce  mot  paraît  être  une  corruption  de  guidhelian,  dérivé  de  guidhe,  qui,  en  vieil  irlan- 
dais, signifie  prière,  intercession.  Les  gadelians  sont  donc  les  hommes  de  la  prière,  c'est- 
à-dire  les  fidèles ,  les  vrais  croyans,  en  un  mot,  les  catholiques. 


REVUE  DE   PARIS.  323 

celle  d'un  prêtre  étaient  payées  cinq  livres  sterling  îa  pièce,  comme  celle 
d'un  loup.  Mais  vous  dites  vrai,  la  royale  épée  des  Stuarts  a  mal  répondu  à 
la  harpe  nationale  d'Erin 

—  Et  aujourd'hui  que  les  Stuarts  ne  sont  plus ,  Érin  ne  sait  quel  sauveur 
invoquer? 

Pour  seule  répouse,  le  prêtre  jeta  en  avant  ses  bras  qu'il  arrondit  comme 
s'il  eût  voulu  embrasser  un  grand  espace;  puis  il  regarda  le  ciel. 

—  Toute  l'Irlande  et  Dieu  !  n'est-ce  pas?  lui  dis-je.  Je  venais  d'expliquer 
la  pensée  du  geste  et  du  regard  du  prêtre. 

Thompson  en  ce  momeDt  nous  avertit  que  nous  entrions  dans  la  portion 
du  Shannon  renommée  pour  le  pittoresque  de  ses  rivages  et  la  splendeur 
de  ses  perspectives. 

—  Nous  pouvons  tous  remonter  sur  le  pont,  si  cela  est ,  dit  M.  Fitz-G***, 
nous  n'avons  plus  à  entendre  ici  les  menaces  de  pacification;  car  à  moins  de 
nous  prendre  nous-mêmes  pour  point  de  mire,  les  constables  seraient  fort 
en  peine  de  les  réaliser. 

M.  Fitz-G***  disait  vrai.  Le  fleuve  était  si  large,  que  les  plus  grandes  cla- 
meurs n'auraient  pu  nous  parvenir  d'aucune  des  deux  rives,  et  que  nul 
fusil  de  constable  n'eût  pu  leur  faire  arriver  pour  riposte  une  balle  de 
plomb.  Je  doute  d'ailleurs  qu'à  cette  heure  il  put  y  avoir  sur  l'Avon-more 
d'autre  regard,  d'autre  pensée,  que  pour  la  belle  et  imposante  nature  dont 
les  perspectives  variées  s'en  allaient  dans  un  lointain  immense  se  confondre 
avec  le  bleu  du  ciel. 

Sur  chaque  rive,  des  prairies  émaillées  de  pâquerettes  et  de  shamroc 
s'étendaient  au  pied  de  coteaux  colorés  tour  à  tour  du  vert  sombre  des  sa- 
pins mêlés  au  vert  reluisant  des  houx ,  de  la  blancheur  grisâtre  des  rochers 
et  du  jaune  éclatant  des  genêts  en  fleurs  qui  se  dressaient  parmi  les  bruyères. 
C'était  dans  le  fond  de  la  perspective,  loin ,  bien  loin  ,  par  delà  le  pays  de 
Limerick ,  les  cimes  échelonnées  de  la  grande  chaîne  de  montagnes  des 
comtés  de  Kerry  et  de  Cork,  et  les  blanches  vapeurs  qui  montant,  des 
vallées,  marquaient  les  degrés  de  cet  amphithéâtre.  Puis,  dans  ce  bassin 
immense,  sur  un  lit  profond  de  tourbes  et  d'berbages,  semblaient  dormir 
les  vastes  et  noires  eaux  du  fleuve ,  où  le  soleil  reluisait  comme  sur  des  pla- 
ques d'acier  bruni. 

Si,  fasciné  par  une  dévorante  perspective,  le  voyageur  cherchait  à  se 
reprendre  à  des  objets  un  peu  plus  rapprochés  et  dont  il  put  saisir  quel- 
ques détails,  il  voyait  sur  des  rochers  de  la  rive  gauche  se  dresser  encore 
hautes  et  menaçantes  les  ruines  de  Cromwcll-Caslle,  toutes  verdoyantes 
du  lierre  qui  liait  les  pierres  ébranlées  de  ses  murs.  Plus  loin,  on  aperce- 
vait deux  tours  jumelles,  unies  par  des  étages  d'arcs-boutans  rompus  en 
quelques  endroits,  une  échelle  de  géans  superbes! 

Sur  la  rive  droite,  en  regard  de  ces  grandes  ruines,  dans  les  prairies  qui 
s'étendaient  des  bords  du  fleuve  jusqu'aux  flancs  des  coteaux,  un  château 
moderne  se  mirait  coquettement  dans  les  eaux  avec  ses  deux  tourelles,  ses 


.124  REVUE  DE  PARIS. 

pelouses  et  ses  parterres  de  fleurs  groupés  le  long  de  ses  allées  tortueuses. 
Le  voyant  ainsi  modestement  assis  dans  la  plaine,  je  me  disais  que  s'il  de- 
vait tomber  un  jour,  sa  chute  serait  ainsi  moins  rude.  Je  louais  surtout  le 
propriétaire  d'avoir  jugé  qu'un  isolement  farouche  au  milieu  de  rochers 
arides,  n'avait  pas  été  pour  ses  formidables  vis-à-vis  une  garantie  d'éter- 
nité ,  et  de  s'être  donné  l'appui  et  l'entourage  de  deux  fermes,  où  le  travail 
et  le  bien-être  sont  en  effet  le  meilleur  obstacle  à  opposer  aux  passions  hai- 
ueuses  devant  lesquelles  s'écroulent  les  créneaux  et  les  grilles  des  châteaux 
forts. 

—  Oh!  dis-je  à  M.  Fitz-G***,  si  j'étais  aux  beaux  jours  de  la  jeunesse, 
alors  que  toutes  les  pensées  se  parfument  d'espérance  et  de  poésie;  oh!  si 
les  déceptions  sans  nombre  auxquelles  je  me  suis  heurté,  n'avaient  pas  tué 
en  moi  la  muse  qui  berce  et  qui  console  avec  des  chants  et  des  rêves... 
si  j'étais  un  enfant  d'Érin,  un  barde  de  votre  île,  c'est  au  milieu  de  ces 
merveilles  de  la  création  que  j'aimerais  à  évoquer  le  génie  de  la  vieille 
Irlande! 

—  Que  diriez-vous  au  génie  de  l'Irlande,  qui  ne  lui  ait  été  dit  par  nos 
bardes?  Et  lui,  que  vous  répondrait-il,  qu'il  ne  leur  ait  déjà  répondu? 
Vous  parlez  des  chants  et  des  rêves  qui  bercent  et  qui  consolent!  Oh!  nos 
bardes  ont  été  visités  par  eux  aussi  ;  mais  avant  la  fin  de  leurs  hymnes,  le 
rêve,  hélas!  s'était  enfui,  et  le  chant  commencé  avec  des  paroles  d'espé- 
rance et  d'amour,  se  perdait  en  ces  clameurs  dont  parle  l'Ecriture,  et  qui 
du  fond  des  abîmes  montent  vers  le  ciel. 

Celui  qui  voudrait  succéder  aux  bardes  d'Erin  devrait  renoncer  à  la 
gloire ,  il  ne  serait  compris  que  des  pauvres ,  et  le  monde  ne  le  lirait  pas  ;  il 
chanterait  dans  une  langue  accusée  de  rudesse,  méprisée,  proscrite;  et  sur 
la  foi  de  ceux  qui  l'ont  méconnue,  honnie  et  tuée,  le  monde  croirait  qu'il 
est  seulement  ce  que,  disent-ils,  ont  été  tous  les  bardes  d'Erin  :  rude, 
rural  rhymsters,  de  grossiers  rimailleurs  de  campagne,  bons  tout  au  plus 
à  charmer  l'ignorance  et  le  tympan  du  paddy  en  haillons. 

Et  cependant,  monsieur,  vous  apprendrez  et  vous  direz,  j'espère,  que 
notre  langue  méritait  de  vivre  aussi  bien  que  celle  d'Ecosse  et  du  pays  de 
Galles  qu'on  encourage.  Vous  apprendrez  et  vous  direz  aussi  que  nos  bardes 
ont  enfanté  des  œuvres  que  ne  désavouerait  nulle  littérature  ancienne  ou 
moderne;  car,  quand  vous  aurez  fouillé  plus  avant  notre  pays,  nos  anna- 
les, et  surtout  le  royaume  de  Munster,  la  terre  féconde  du  patriotisme, 
delà  foi  et  de  la  poésie,  vous  comprendrez  que  sir  Philip  Sydney  ait  pu 
parler  avec  justice  du  respect  témoigné  par  les  Irlandais  aux  poètes  fin 
friand  theirs  poets  are  held  in  devoul  révérence). 

Tenez,  monsieur,  nous  avons  parlé  d'évoquer  le  génie  de  l'Irlande. 
Eh  bien!  le  génie  de  l'Irlande,  sur  les  rives  du  Suir  dans  le  VVaterford, 
apparut  à  Owen  O'Suillibhan ,  un  barde  du  Munster,  qui,  vers  l'année 
1784,  mourut  à  Knockauure,  dans  le  comté  de  Kerry,  où  vous  allez. 
O'Suillibhan  chanta  cette  apparition   dans  un  hymne  en  vieil  irlandais, 


REVUE  DE  PARIS.  325 

d'une  forme  un  peu  classique  pour  vos  idées  peut-être,  mais  qui  vous  prou- 
vera, je  pense,  que  nos  bardes,  même  les  moins  célèbres,  ne  manquaient 
ni  de  l'élégance,  ni  du  savoir,  que  peut  seule  donner  la  culture  des  lettres. 

LES   RIVES   DU   SOIR. 

«  Un  jour  que,  triste  et  abattu,  j'errais  sur  les  rives  du  Suir,  j'aperçus 
sous  les  saules  une  jeune  nymphe  resplendissante  de  grâce  et  de  beauté. 
De  longues  tresses  blondes  flottaient  sur  ses  épaules;  ses  joues  avaient  la 
fraîcheur  et  l'incarnat  des  berries,  son  regard  était  doux  comme  le  premier 
rayon  de  l'aube. 

«  Elle  abaissa  sur  moi ,  avec  bienveillance ,  ses  regards  voilés;  moi ,  ému, 
je  m'inclinai  respectueusement.  Mon  cœur  palpita  tour  à  tour  de  surprise  et 
de  plaisir,  et  dans  mon  ravissement ,  je  lui  dis  : 

«  —  Oh!  es-tu  cette  femme  dont  la  beauté  fatale  conduisit  en  armes  les 
Grecs  sous  les  murs  d'Ilion,  ou  celle  qui  exila  nos  princes,  et  amena  chez 
nous  l'étranger  avec  la  rapine  et  la  guerre  (1)  ? 

«  Ou  cette  femme  malheureuse,  dont  la  passion  pour  le  Finians  brisa  le 
lien  conjugal?  ou  celle  qui  s'enfuit  par  delà  les  mers  avec  Naoise,  célèbre 
dans  le  combat  des  branches  rouges? 

«  Ou  celle  qui,  avec  les  héros  de  la  Grèce  antique ,  enleva  la  Toison  d'Or; 
ou  l'épouse  du  roi  de  Conor  qui  fut  seule  jugée  digne  de  garder  le  trône 
après  la  mort  de  son  royal  seigneur? 

«  Mais  souriant  avec  douceur  et  l'œil  humide,  la  nymphe  me  répondit  : 
—  Je  ne  suis  aucune  de  ces  femmes,  je  suis  la  reine  de  cette  île.  Trois  fois 
j'ai  régné  heureuse  sur  ses  montagnes,  sur  ses  lacs  et  sur  ses  vallées.  Je  suis 
le  génie  d'Erin,  la  gloire  et  l'amour  du  Gaël  (2). 

«Mon  cœur  fut  joyeux  de  ce  que  je  voyais  le  génie  de  l'Irlande;  mais 
aussi  il  fut  triste  de  la  pensée  de  toutes  ses  misères.  Pour  alléger  ma  douleur, 
la  nymphe  me  dit  d'une  voix  douce,  et  pourtant  énergique  :  —  Mon  fils, 
cesse  de  pleurer  sur  mon  sort,  et  arme-toi  de  courage. 

«  Une  armée  puissante  s'avance  rapidement  à  travers  les  mers;  les  cour- 
siers sont  vigoureux  et  bien  enharnachés,  les  épées  sont  étincelantes,  c'est 
un  héros  qui  la  conduit  pour  balayer  de  la  côte  ce  vil  amas  d'hérétiques  au 
cœur  faux  et  cruel. 

«  Après  m'avoir  ainsi  parlé  dans  la  langue  qui  lui  est  chère,  elle  jeta  sur 
moi  un  dernier  regard  d'une  expression  céleste,  et  s'évanouit  dans  les  eaux, 
et  mon  ravissement  ne  fut  plus  pour  moi  que  l'illusion  d'uu  doux  rêve. 

(!)  La  reine  Anne  sans  doute.  Peut-Otrc  aussi  la  fille  du  roi  de  Meath ,  enlevée  par  Dermot 
M'Morrogh ,  roi  de  Leinsler,  qui ,  pour  se  venger  de  la  guerre  que  lui  avait  faite  le  roi  de 
Meath,  aidé  du  roi  de  Connaugth,  appela,  sous  Henri  II,  les  Anglais  en  Irlande.  Les  droits 
de  l'Angleterre  sur  l'Irlande  n'ont  pas,  en  effet,  une  autre  origine  que  celle  des  droits  ouverts 
aux  Maures  sur  l'Espagne  par  le  comte  Julien.  Seulement ,  depuis  plus  de  six  siècles,  l'Ir- 
lande attend  son  Pelage! 

(2)  Cael  est  l'ancien  nom  du  peuple  irlandais. 


:J26  REVUE  DE   PARIS. 

t  O  toi  qui  as  racheté  l'homme  par  tes  souffrances,  accorde  aussi  la  ré- 
demption à  ma  chère  et  malheureuse  patrie.  Puisse  le  courroux  céleste  faire 
retomber  sur  la  tête  coupable  des  ennemis  d'Érin  toutes  lescalamités  qu'ils 
font  peser  sur  elle.  » 

Les  constables  ne  me  donnèrent  pas  le  temps  de  témoigner  à  M.  Fitz- 
G***  le  plaisir  et  l'admiration  que  m'avaient  fait  éprouver  les  Rives  du  Suir. 
Nous  étions  arrivés  à  ISew-Porl,  à  l'endroit  où  le  Shannon ,  après  avoir 
déversé  une  partie  de  ses  eaux  dans  un  canal  latéral,  qui,  par  dix  écluses, 
descend  jusqu'à  Limerick  ,  s'élance  à  travers  des  roches  sur  une  pente  de 
vingt  pieds  par  mille.  En  touchant  à  New-Port,  d'où  ils  devaient  continuer 
leur  route  par  terre,  les  constables  poussèrent  trois  hourrah  triomphaus, 
auxquels  un  trompette  et  un  fifre,  venus  à  leur  rencontre,  répondirent  eu 
jouant  le  Rule  Brilannia.  Aucun  habitant  du  bourg  ne  se  montrait  pour- 
tant sur  le  rivage.  On  eût  dit  des  naturels  d'un  pays  qui  avaient  laissé 
déserts  des  bords  qu'ils  ne  pouvaient  défendre. 

Quand  je  vis  qu'il  fallait  quitter  ÏAvon-more  pour  entrer  de  nouveau  dans 
un  petit  et  étroit  bateau  de  poste,  et  aller  pendant  deux  ou  trois  heures 
encore  entre  deux  uniformes  et  tristes  talus  de  pierre,  je  fus  pris  d'un  pro- 
fond ennui.  J'aperçus  alors  sur  la  rive  de  petites  nacelles,  et  je  demandai  à 
M.  Fitz-G***  si  le  Shannon  était  impraticable  pour  elles  comme  pour  les 
bateaux  à  vapeur. 

Apprenant  par  sa  réponse  qu'avec  des  bateliers  exercés  le  danger  à  courir 
n'était  ni  toujours ,  ni  infailliblement  suivi  de  catastrophes,  je  déclarai 
que  je  voulais  en  tenter  les  chances.  J'étais  bien  aise  ,  ainsi ,  de  m'essayer  à 
ne  pas  faire  reculer  devant  les  obstacles  qui  m'attendaient  dans  mes  excur- 
sions prochaines  le  système  aventureux  que  je  m'étais  promis  de  suivre,  et 
qui  m'a  été  si  funeste  depuis. 

—  J'irai  avec  vous,  monsieur,  me  dit  le  révérend. 

L'accent  de  sollicitude  amicale  et  tout  évangélique  avec  lequel  il  pro- 
nonça ces  paroles  me  fit  comprendre  qu'il  n'était  point  poussé  seulement, 
comme  il  me  le  disait ,  par  le  désir  de  revoir  les  chutes  du  Shannon  près  de 
Gonnel-Castle,  et  je  n'eus  plus  aucun  doute,  quand  je  le  vis  se  placer  lui- 
même  au  gouvernail. 

-  Nous  pouvons  nous  croiser  les  bras,  Donoghal ,  dit  un  des  mariniers  à 
son  camarade;  le  Shannon,  aujourd'hui,  a  trouvé  son  maître. 

M.  Fitz-G***  devint,  de  la  part  des  mariniers,  l'objet  d'un  respect  af- 
fectueux et  empressé,  que  l'affable  et  digne  prêtre  leur  rendait  en  bonnes 
et  saintes  paroles  d'encouragement  et  de  consolations ,  entrant  avec  eux  dans 
les  plus  petits  détails  d'intérieur  et  de  famille. 

Pour  moi ,  voyant  ainsi  l'affection  et  la  tendresse  régner  entre  le  pasteur  et 
le  troupeau ,  j'eus  une  haute  idée  du  clergé  et  du  peuple  catholique  d'Ir- 
lande; je  ressentis  une  émotion  profonde,  pour  ce  peuple  qui  avait  tant 
souffert,  qui  avait  tant  eu  besoin  d'être  consolé,  et  pour  ce  clergé  qui  avait 
tant  souffert  lui-même,  et  qui  cependant  n'avait  point  fait  défaut  à  sa  mis- 


REVIT  DE  PARIS.  327 

sion consolatrice.  Me  trouvant  ainsi  face  à  face  avec  eux, loin  des  Sassanach, 
au  milieu  d'un  fleuve  impétueux ,  qui  n'avait  souvent  que  des  rochers  ardus 
pour  rivages  et  pour  lit,  je  me  crus  transporté  aux  temps  où  la  persécu- 
tion décimait  l'église  d'Irlande  et  où  le  peuple  et  le  prêtre  s'eu  allaient  à  tra- 
vers les  torrens  et  les  abîmes,  célébrer  les  saints  mystères  dans  des  cavernes 
impénétrables. 

L'aspect  du  Shannon  était  propre  à  inspirer  la  terreur.  Tantôt  la  barque 
rasait  de  ses  flancs  deux  rochers,  dont  l'interstice  creusé  comme  un  cercueil 
était  le  seul  lit  navigable  du  fleuve.  Tantôt  elle  passait  avec  le  flot  bon- 
dissant au-dessus  de  la  pointe  d'un  roc  tapissé  de  mousse,  qui  se  dressait 
presque  à  fleur  d'eau  au  milieu  du  courant,  qu'il  semblait  vouloir  arrêter. 
La  barque  glissait,  glissait  toujours  avec  une  rapidité  effrayante  à  travers 
tous  ces  écueils  dont  la  main  habile  de  M.  Fitz  G***  lui  faisait  suivre  les 
détours...  Et  cependant  nulle  pensée  de  prévision  fatale  ne  vint  m'assaillir, 
je  partageais  la  confiance  des  bateliers.  Eli!  que  pouvait-il  nous  arriver? 
N'avions-nous  pas  avec  nous  l'esprit  de  Dieu,  la  foi  qui  dompte  les  flots  et 
qui  transporte  les  montagnes? 

Tout  d'un  coup  le  Shannon  devint  aussi  paisible  qu'un  lac  aux  eaux  dor- 
mantes, et  la  barque  resta  immobile.  Nous  étions  entrés  dans  ce  que  les 
riverains  appellent  le  Shannon-Harbour.  Et,  en  vérité,  c'est  un  port  mer- 
veilleux ,  dont  des  rochers  à  pic  et  couronnés  d'arbres  touffus  forment  à  une 
grande  hauteur  la  jetée  circulaire. 

Les  bateliers  alors  se  mirent  à  ramer,  et  ils  entonnèrent  un  chant  dont 
la  mesure  précipitée  était  marquée  par  la  chute  cadencée  des  rames. 

—  L'Irlande  ne  peut  périr,  monsieur,  me  dit  avec  un  noble  orgueil 
M.  Fitz-G***,  car  l'espérance  y  est  aussi  infatigable  que  l'oppression.  Nos 
bateliers  chantent  le  Cantique  de  délivrance ,  l'œuvre  de  l'un  de  nos  plus 
célèbres  bardes  du  siècle  dernier,  qui  le  composa  dans  sa  jeunesse.  Andrew 
Margralh,  plus  vulgairement  appelé  Mangaire  Sugach,  a  laissé  dans  la 
mémoire  des  paysans  du  Munster  une  foule  de  chansons  et  de  poèmes 
inspirés  tour  à  tour  par  l'amour  ou  le  patriotisme.  Comme  poète,  il  fut 
bien  au-dessus,  non-seulement  de  celte  nuée  de  gentilshommes  d'Angle- 
terre qui,  de  son  temps,  écrivaient  avec  quelque  facilité,  mais  encore  de 
ceux  que  le  docteur  Johnson  ,  sans  y  regarder  de  très  près ,  appelle  les  poètes 
anglais.  Je  dois  dire,  cependant,  que  la  vie  de  notre  barde  n'avait  pas  tous 
les  caractères  posibles  d'orthodoxie  ;  elle  était  quelque  peu  vagabonde  irré- 
gulière, nonchalante  et  sensuelle.  Il  possédait  d'ailleurs  une  grande  puis- 
sance de  sarcasme;  et,  comme  il  ne  se  plaisait  guère  que  parmi  les  classes 
les  plus  pauvres  du  peuple ,  où  il  était  fort  aimé ,  le  Mangaire  était  un  poète 
très  redoutable.  Ses  habitudes  et  ses  poésies  ont  une  frappante  analogie 
avec  celles  de  Prior.  Il  essaya  tous  les  genres,  depuis  le  grotesque  jus- 
qu'au sublime,  et  n'échoua  dans  aucun,  de  manière  du  moins  à  compro- 
mettre sa  réputation  d'écrivain  ,  ou  à  s'exposer  à  la  raillerie.  Je  l'ai  vu  il  y  h 
une  cinquantaine  d'années;  j'étais  encore  trèsjeune;  et,  quelques  jours  avant 


328  REVUE   DE   PARIS. 

sa  mort ,  je  lui  ai  entendu  chanter  son  cantique ,  qui  était  son  œuvre  de  pré- 
dilection, bien  qu'elle  ne  soit  pas  sa  meilleure.  Je  me  souviens  que,  même 
alors,  j'admirai  comment  le  patriotisme  est  la  seule  foi  qui  ne  périt  point 
dans  les  orages  des  passions,  et  combien  il  sert  à  rappeler  plus  tard  la  foi 
religieuse.  Le  Mangaire,  ce  jour-là  ,  avait  dans  la  voix  et  dans  le  regard 
quelque  chose  de  cette  espérance  vague,  de  cette  intelligence  prophétique 
qu'il  est  donné  à  l'homme  de  génie  de  connaître  au  moment  de  la  mort. 

Nous  arrivâmes  bientôt  au  petit  et  riant  village  de  Gonnell,  le  Spa  de 
l'Irlande,  renommé  pour  ses  eaux  ferrugineuses,  mais  non  pour  la  société 
qui  s'y  rassemble ,  ni  pour  ces  plaisirs  qui ,  autant  que  la  rouille  des  eaux , 
opèrent  des  miracles.  Connell  n'est  guère  que  le  rendez-vous  des  gens  qui 
tiennent,  en  Irlande,  le  milieu  entre  l'aristocratie  de  naissance  ou  de  for- 
tuue  et  l'extrême  pauvreté.  Cette  classe  participe  des  deux  autres,  de  la 
première  par  la  vanité,  de  la  seconde  par  le  costume,  non  cependant  que  ce 
costume  ressemble  aux  haillons  du  pauvre.  Mais  cette  classe  qui  répond  à  ce 
qu'en  France  on  appelle  la  petite  bourgeoisie,  a  aussi  un  cachet  irlandais 
qui  lui  est  propre.  Si  elle  a  un  chapeau  neuf,  vous  êtes  assuré  que  la  robe 
ou  l'habit  ne  le  sont  pas;  si  l'habit  ou  la  robe  viennent  de  chez  le  marchand , 
les  souliers  en  sont  sortis  depuis  si  long-temps,  qu'ils  ne  tiennent  plus  aux 
talons.  Cette  demi-indigence,  recouverte  de  certains  objets  de  luxe,  jetait 
quelque  chose  de  triste  et  de  disgracieux  sur  la  foule  des  promeneurs  qui 
longeaient  la  rivière ,  et  elle  contrastait  péniblement  avec  les  gentilles  figures 
qui  se  montraient  sur  le  rivage  ou  derrière  les  fenêtres  des  cottages  tapissés 
de  la  verdure  du  lierre  et  des  couronnes  de  la  fleur  de  la  Passion. 

Quand  nous  eûmes  dépassé  Connell  d'un  demi-mille  environ ,  il  nous  fallut 
prendre  terre.  Il  n'est  pas  de  puissance  humaine  qui  pût  aller  plus  loin  sur  le 
fleuve.  Nous  étions  arrivés  aux  chûtes  du  Shaunon.  Arrêté  là  par  une  masse 
de  rochers  qui  se  dressent  en  chaussée  et  laissent  à  peine,  sur  la  rive 
droite,  un  passage  étroit,  le  Shannou  se  précipite  et  descend  furieux.  A 
sa  sortie,  il  bondit  de  rochers  en  rochers,  s'étend,  se  roule,  se  replie  et 
s'échappe  en  mille  petits  torrens,  à  travers  mille  fissures  qu'il  faut  en- 
jamber pour  arriver  au  point  le  plus  rapproché  du  lit  étroit  par  lequel  il  se 
précipite.  Fécondées  par  une  humidité  continuelle,  quelques  portions  de  cette 
chaussée  sont  couvertes  de  plantes  aquatiques,  de  fleurs  odorantes  et  de 
saules  naissans  qui  présentent  à  l'œil  l'aspect  de  massifs  groupés  dans  un 
parterre.  Le  rouge-gorge,  le  petit  cabaret  d'Irlande  et  la  bergeronnette 
amie  des  eaux ,  chantent  et  bâtissent  leur  nid  en  se  berçant  sur  ces  tiges 
flexibles.  Mais  souvent,  avant  que  les  fleurs  soient  épanouies,  avant  que  la 
couvée  des  oiseaux  soit  éclose ,  survient  une  inondation  qui  entraine  dans  le 
gouffre  et  les  parfums  et  les  amours.  Ce  fut  peut-être  ainsi,  au  milieu  des 
fleurs  emportées  avec  elle,  que,  dans  toute  la  fraîcheur  de  ses  rêves,  avait 
été  roulée  naguère,  sous  les  flots  écumans  et  mille  fois  brisés,  la  jeune  et 
belle  lady  Massy,  dont  l'avare  Shannou  ne  rendit  pas  même  les  lambeaux! 

lu  de  ces  misérables  caris  qui  sillonnent  les  routes  et  les  villes  de  l'Irlande, 


REVUE   DE  PARIS.  329 

et  où  les  voyageurs  sont  assis  dos  à  dos,  nous  transporta  à  Limerick,  que  je 
trouvai  en  pleine  ébullition  électorale.  Les  élections  de  cette  ville  étaient  bien 
loin  d'être  aussi  paisibles  que  celles  de  Dublin.  Les  magasins  étaient  fermés, 
la  force  armée  occupait  les  positions,  et,  à  Limerick,  la  force  armée  est 
fort  respectable.  J'y  ai  compté  jusqu'à  cinq  uniformes  de  régimens  diffé- 
rens,  non  compris  les  troupes  échelonnées  dans  les  petites  villes  environ- 
nantes, et  les  constables  qui  avaient  été  appelés  du  Connaught.  A  l'ouver- 
ture du  poil ,  les  réformistes  avaient  fait  afficher  un  énorme  placard  en  let- 
tres rouges.  Il  y  était  déclaré  que  tout  électeur  catholique  romain,  votant 
pour  les  orangistes,  serait  marqué  d'une  croix  rouge,  de  manière  à  ce  que 
tout  le  monde  pût  savoir  son  nom  et  sa  demeure,  et  que  le  dimanche  sui- 
vant, à  la  chapelle,  il  serait  dénoncé  comme  un  renégat  et  un  traître...  En 
tête  du  placard  il  y  avait  cette  épigraphe  significative,  et  qui  est  toute  une 
lamentable  histoire  :  Rcmember  Queen  Elisabeth. 

Je  compris  de  reste,  à  l'épigraphe  du  placard  et  à  cette  effervescence  des 
passions  politiques  encore  excitée  par  les  passions  religieuses,  que  j'étais 
entré  dans  le  sud  de  l'Irlande,  là  où  la  haine  aveugle  des  rois  d'Angleterre 
et  le  fanatisme  protestant  des  orangistes  ont  allumé  le  plus  d'incendies, 
amoncelé  le  plus  de  ruines,  et  commis  le  plus  de  spoliations.  J'étais  dans  le 
vieux  royaume  catholique  de  Munster,  où  il  n'y  a  pas  une  cité,  pas  un  ha- 
meau, pas  une  maison,  pas  une  hutte  de  terre  recouverte  de  paille  ou  creusée, 
comme  un  fossé,  parmi  des  broussailles,  qui  ne  se  lamente  et  ne  soit  comme 
Rachel,  ne  voulant  pas  être  consolée,  parce  que  ses  enfans  ne  sont  plus  : 
Quia  non  suntt 

C.  Feuillide. 


THÉATRE-FRANCAIS. 


Caligula. 


Il  est  effrayant  de  voir  avec  quelle  dévorante  rapidité  la  presse  épuise  tous 
les  sujets,  et  de  l'œuvre  la  plus  nouvelle  fait,  au  bout  de  quelques  jours,  un 
champ  sillonné  en  tous  sens,  où  les  derniers  venus  n'ont  plus  rien  de  neuf  à 
semer.  Cela  seul  suffirait  à  expliquer  la  tournure  paradoxale  de  certains  es- 
prits qui,  peu  amoureux  des  sentiers  où  les  traîne  la  foule,  s'en  détachent 
moins  par  conviction  que  par  haine  des  vérités  vulgaires.  Pour  nous,  malgré 
la  sainte  horreur  que  nous  avons  du  vulgum  pecus ,  nous  nous  résignerons  à 
répéter  en  partie,  à  propos  de  Caligula,  ce  que  d'autres  ont  dit  avant  nous", 
tant  nous  nous  sentons  peu  le  courage  d'avoir  raison  contre  tout  le  monde. 
Répétons-le  donc,  au  risque  de  nous  rompre  le  cou  à  la  suite  des  moutons 
de  Panurge  :  il  n'est  pas,  que  nous  sachions,  dans  les  annales  de  l'humanité 
tout  entière  un  personnage  moins  propre  que  Caligula  à  devenir  le  héros 
d'une  tragédie.  C'est  une  monstruosité  qu'il  faut  laisser  à  l'histoire,  qui 
l'enregistre  sans  pouvoir  l'expliquer;  le  drame  ne  saurait  qu'en  faire.  Isolés 
des  passions  qui  les  déterminent  ou  qui  leur  succèdent,  il  n'est  point  de  faits 
dramatiques.  Le  drame  est  dans  la  lutte  des  sentimens,  les  faits  n'en  sont 
jamais  que  l'expression  visible  et  matérielle.  Le  drame  n'est  pas  dansl'oreiller 
qui  étouffe  Desdémone  ;  il  n'est  pas  davantage  dans  le  glaive  qui  frappe  Pyr- 
rhus au  temple,  mais  bien  dans  le  cœur  d'Othello,  mais  bien  dans  l'ame 
d'Hermione.  La  guillotine  qui  fonctionne  à  la  barrière  Saint-Jacques  n'est  pas 
dramatique  le  moins  du  monde ,  le  drame  est  à  la  cour  d'assises.  Rien  n'est 
bête  comme  un  fait  réduit  à  sa  brutale  signification,  et  je  ne  crois  pas  qu'il 
puisse  en  résulter  autre  chose  que  l'horreur,  le  dégoût  ou  l'indifférence. 
Qu'un  fou  se  promène  sur  les  toits,  marche  sur  la  tête,  étrangle  son  frère 
et  le  jette  par  la  fenêtre ,  tout  ceci  est  parfaitement  extravagant  et  parfaite- 
ment horrible,  mais  dramatique,  vous  ne  le  pensez  pas.  Toutes  ces  vérités 
sont  si  niaisement  vraies,  que  je  n'aurais  certes  pas  le  courage  de  les  rap- 


REVUE   DE   PARIS.  331 

peler,  si  M.  Dumas  n'avait  eu ,  lui ,  le  courage  plus  grand  de  les  oublier. 
Choisir  Caligula  pour  le  héros  d'un  drame,  autant  valait  prendre  un  fou 
furieux  ou  un  tigre  enragé.  La  tragédie  de  M.  Dumas  va  nous  le  prouver 
tout  à  l'heure. 

La  toile  se  lève  :  nous  sommes  au  Forum.  Le  Capitole  ,  le  cirque,  le  pa- 
lais des  Césars,  le  temple  de  Jupiter,  blanchissent  dans  l'air  du  matin.  C'est 
l'heure  où  l'orgie  épuisée  pâlit,  où  les  plaisirs  de  la  nuit  se  dispersent, 
l'heure  où  les  amours,  qui  ont  besoin  de  mystère ,  profitent  des  dernières 
ombres  pour  se  retirer  sans  bruit.  Choereas  ,  tribun  des  gardes  prétoriennes, 
s'arrache  des  bras  de  Messaline.  Au  même  instant,  trois  jeunes  gens,  qui  ont 
passé  la  nuit  à  la  taverne,  arrivent  couronnés  de  fleurs.  L'un  d'eux  est  Lé- 
pidus, le  beau,  l'élégant  Lépidus,  nouvellement  débarqué  d'Athènes,  d'où 
il  a  rapporté  la  grâce  et  l'atticisme  de  la  cité  de  Périclès.  Bientôt  le  soleil  luit  : 
Rome  s'éveille,  les  rues  s'animent,  les  augures  vont  aux  temples,  les  men- 
dions circulent ,  les  boutiques  s'ouvrent,  les  journaux  se  lisent  à  haute  voix 
sous  l'auvent  du  barbier  Bibulus.  C'est  la  vie  romaine  prise  dans  ses  détails 
les  plus  vulgaires.  Lépidus  se  fait  coiffer,  Ennius  s'épile.  Cependant  les  con- 
versations se  croisent;  on  parle  de  choses  et  d'autres,  de  Caïus  César,  par 
exemple,  dont  le  triomphe  se  prépare,  et  qui  doit  monter,  ce  jour-là  même, 
au  Capitole.  On  en  parle,  on  en  rit.  Lépidus,  surtout,  est  sans  pitié  pour  le 
tyran,  sans  pitié,  hélas!  pour  lui-même,  car  on  l'écoute,  car  il  est  trahi! 
Bibulus  n'est  pas  Bibulus,  le  barbier  n'est  pas  le  barbier.  Les  visages  s'as- 
sombrissent; Lépidus  seul  n'a  point  pâli.  Il  embrasse  ses  amis;  à  l'un,  il 
donne  son  poignard,  à  i'autre  sa  chaîne  d'or,  une  chaîne  qu'il  reçut  en  partant 
d'une  jeune  et  belle  Athénienne;  il  commande  un  bain  parfumé,  et,  préve- 
nant la  vengeance  de  César,  il  va  s'endormir  du  sommeil  éternel  ,  pour 
échapper  aux  tortures  et  à  l'ignominie  des  supplices. 

Ce  Lépidus  est  si  plein  d'esprit  et  de  grâce,  si  jeune,  en  vérité  si  charmant, 
qu'on  regrette  de  le  voir  si  pressé  de  mourir,  pour  éviter  la  mort.  Mais  la 
foule  augmente;  des  cris  de  joie  se  font  entendre.  Escorté  de  gardes  et  de 
licteurs,  le  char  de  Caligula  s'avance ,  précédé  de  clairons  qui  retentissent 
et  des  Heures  qui  récitent  des  strophes.  Près  de  Caligula,  la  Victoire,  re- 
présentée par  Messaline,  pose  une  couronne  sur  la  tête  du  triomphateur. 
Les  Romains  applaudissent;  on  crie  vive  César!  Dans  la  foule,  apparaît 
tout  à  coup  un  jeune  Gaulois,  à  la  blonde  et  longue  chevelure,  au  blanc 
visage,  au  costume  étrange.  Il  accompagne  une  jeune  fille  enveloppée, 
comme  une  madone,  d'un  vêtement  blanc  et  austère.  Un  intérêt  mysté- 
rieux s'attache  aussitôt  à  ces  deux  jeunes  gens,  qui  dans  cette  Rome  dissolue 
semblent  tout  d'abord  entourés  d'une  atmosphère  d'innocence.  Le  char 
poursuit  sa  marche  triomphale  et  se  croise  avec  le  cadavre  de  Lépidus ,  que 
des  esciaves  traînent  aux  gémonies.  Plein  de  vie  et  de  mouvement,  d'un 
style  élégant,  vif,  pressé,  rapide,  d'un  intérêt  saisissant,  ce  prologue  est 
une  large  et  belle  exposition  qui  fait  concevoir  de  magnifiques  espérances. 

La  toile  se  relève.  Nous  sommes  à  Baïes,  prèsPouzzoles,  à  quelques  lieues 


332  REVUE   DE   PARIS. 

de  Parthénope,  sur  ces  rivages  enchantés  où  reposent  déjà  les  cendres  de 
Virgile.  Agenouillée  devant  ses  dieux  lares,  Junia  leur  demande  le  retour 
de  Stella,  sa  fille.  Junia  croit  encore  aux  dieux  lares,  l'honnête  matrone! 
Pour  dérober  sa  fille  aux  regards  de  Tibère,  elle  l'envoya  jadis  prendre 
l'air  dans  les  Gaules  :  mais  Tibère  est  mort,  elle  redemande  aux  dieux  sa 
fille  bien-aimée,  sa  fille  Stella ,  l'espoir  de  sa  vieillesse.  Il  parait  que  la  bonne 
femme  a  d'étranges  illusions  sur  son  nourrisson  Caligula;  car  Junia,  mère 
de  Stella,  fut  la  nourrice  de  Caïus  César.  Caïus  et  Stella  se  sont  nourris  du 
même  lait,  le  tigre  et  la  gazelle  ont  bu  la  vie  aux  mêmes  sources.  Junia  n'a 
pas  encore  achevé  sa  prière,  lorsque  Stella  se  jette  dans  les  bras  de  sa 
mère.  Qu'elle  est  noble  et  touchante!  Son  fiancé  l'accompagne.  Cette  jeune 
fille  que  nous  avons  vue  au  triomphe  de  César,  était  Stella;  ce  jeune  Gau- 
lois qui  la  protégeait ,  était  son  fiancé  ,  Aquila.  Enfant  de  la  Gaule,  Aquila 
a  conservé  la  religion  de  ses  ancêtres;  mais  Stella  est  chrétienne.  Elle 
n'a  rien  de  plus  pressé  que  de  raconter  à  sa  mère ,  en  beaux  vers  qui  ne 
valent  pas  l'Evangile,  sa  conversion  à  la  foi  nouvelle,  bien  nouvelle  en 
effet!  Stella  déclare  à  sa  mère  qu'elle  a  changé  de  nom  aussi  bien  que  de 
dieux,  qu'elle  ne  s'appelle  plus  Stella,  mais  Marie.  La  nourrice  s'étonne; 
certes ,  il  y  a  bien  de  quoi  !  Je  voudrais  savoir  ce  qu'aurait  dit  ma  nourrice, 
si  sa  fille,  retournant  de  Paris  au  village,  lui  eût  appris,  il  y  a  sept  ans, 
qu'elle  avait  embrassé  la  religion  saint-simonienne  et  changé  son  nom  de 
Toinettc  en  celui  de  Mlle  Eanfernaud?  Sur  ces  entrefaites,  Caligula  se  fait 
annoncer.  Nous  allons  voir  la  bête  féroce  à  l'œuvre.  Caligula  sait  que  sa 
sœur  est  belle  :  il  la  voit,  il  la  veut,  il  l'aura.  Après  avoir  bu  avec  le  Gau- 
lois à  la  même  coupe,  il  se  retire.  Aquila  va  de  son  côté  faire  inscrire  sou 
nom  chez  le  préteur.  Stella  le  suit.  Mais  à  peine  ont-ils  fait  quelques  pas,  que 
des  cris  affreux  percent  l'air.  Aquila  se  précipite  dans  la  chambre  de  Junia 
le  glaive  eu  main ,  les  cheveux  en  désordre,  le  visage  ensanglanté.  Des  ravis- 
seurs ont  enlevé  Stella.  Au  même  instant  le  préteur  s'empare  d'Aquila,  sur 
le  serment  de  deux  témoins  qui  déclarent  le  Gaulois  esclave  et  fugitif.  Dans 
son  légitime  désespoir,  Junia  saisit  ses  dieux  lares  et  les  brise,  en  s'écriant  : 
«Vous  êtes  de  faux  dieux!  »  après  leur  avoir  reproché  préalablement  de 
n'être  bons  à  rien  depuis  qu'on  les  fait  d'or  au  lieu  de  les  pétrir  d'argile: 
reproche  bien  injuste  à  coup  sûr,  car  ces  pauvres  dieux  se  brisent  absolu- 
ment comme  s'ils  étaient  bons  à  quelque  chose. 

Le  deuxième  acte  se  passe  dans  le  palais  de  César.  La  foudre  gronde; 
César  a  peur,  il  tremble,  il  se  prosterne;  le  tigre  fait  patte  de  velours.  La 
tempête  s'éloigne;  il  rugit,  il  aiguise  ses  dents  et  ses  ongles.  On  lui  amène 
Stella.  La  malheureuse  enfant  n'a  qu'à  choisir  entre  la  mort  et  le  déshon- 
neur, lorsque  sa  mère  arrive  à  temps  pour  la  sauver.  Elle  se  précipite  dan> 
le  palais  de  Caïus,  en  lionne  à  qui  on  a  ravi  ses  lionceaux.  Elle  vient  deman- 
der justice  à  César;  César  promet  et  la  renvoie.  A  son  tour  entre  Messaline. 
Messaline  et  Caligula,  aimable  accouplement!  Qui  aurait  imaginé  qu'on 
pût  calomnier  ces  deux  monstres?  Mais  voilà  qu'un  autre  orage  éclate,  plus 


BEVUE   DE    PARIS.  333 

terrible  que  le  premier  :  c'est  le  peuple  qui  demande  du  pain.  Pour  apaiser 
les  dieux  et  le  peuple,  Caligula  saisit  le  consul  Afranius  par  le  milieu  du 
corps,  et,  en  manière  de  victime, expiatoire  et  de  distributions  de  vivres, 
il  le  jette  par  la  fenêtre. 

Empereur  sans  rival , 
Qui  nous  donneras-tu  pour  consul?  —  Mon  cheval. 

Est-ce  assez  de  bassesse,  de  lâcheté,  de  folie,  d'horreur  et  d'extrava- 
gance? Et  Racine  qui  s'excuse  d'avoir  mis  sur  la  scène  un  monstre  tel  que 
Néron!  Pvacine  qui  nous  dit  :  «  C'est  un  monstre  naissant;  il  n'a  pas  encore 
mis  le  feu  à  Piome,  il  n'a  pas  encore  tué  sa  mère,  sa  femme,  ses  gouver- 
neurs !  w  Et  voyez  avec  quel  art  merveilleux  il  adoucit  les  traits  de  son 
héros,  et  aussi  avec  quel  merveilleux  instinct  il  le  prend  au  moment  où 
tout  intérêt  pour  ce  jeune  homme  ne  s'est  pas  encore  retiré  des  nobles  âmes, 
où  l'on  tremble,  mais  où  l'on  espère;  où  l'on  n'a  pas  oublié  ,  où  lui-même 
se  rappelle  encore  qu'un  jour  il  se  plaignit  aux  dieux  de  ce  qu'il  savait 
écrire  !  Malgré  moi,  malgré  vous,  nous  nous  intéressons  au  Néron  de  Racine. 
Il  lutte ,  celui-là  ,  il  aime ,  il  est  jaloux ,  passionné .  Nous  triomphons,  quand 
Burrhus  le  ramène  au  bien;  nous  gémissons,  quand  Narcisse  l'entraîne  à  sa 
perte.  Néron,  du  moins,  tieut  encore  à  l'humanité  par  quelques  libres.  Il  ne 
fait  pas  encore  le  mal  pour  le  mal  :  il  ne  verse  pas  le  sang  pour  le  voir,  ni 
pour  le  sentir.  Plus  tard;  mais  alors  ce  ne  sera  plus  le  Néron  de  Racine. 
Que  voulez-vous  que  nous  fassions  de  semblables  héros  sur  la  scène?  c'est 
bien  assez  de  les  rencontrer  dans  l'histoire.  Quand  je  veux  voir  des  bêtes  fé  - 
roces,  je  vais  me  promener  au  Jardin  des  Plantes. 

Au  troisième  acte,  nous  sommes  chez  le  tribun  Cliœreas;  Cherea  n'a  ja- 
mais existé,  que  je  sache.  Comme  Junia  ,  Cliœreas  implore  ses  dieux  lares; 
vieille  foi  tout  aussi  invraisemblable  sous  Caligula  que  la  foi  chrétienne. 
L'une  n'existait  déjà  plus;  l'autre  n'existait  pas  encore.  Dans  ce  temps,  le 
ciel  était  vide.  Cliœreas  conspire  avec  Messaline  la  mort  du  tyran.  Brutus 
conspirait  avec  son  ame  sainte,  avec  son  amour  de  la  liberté ,  avec  son  bras 
et  son  poignard.  Cliœreas  a  acheté  le  Gaulois  Aquila.  Il  lui  propose  de 
frapper  César.  Pourquoi?  A  quel  propos?  Que  ne  le  frappe-t-il  lui-  même? 
C'est  ce  que  nul  ue  saurait  dire.  Le  Gaulois  a  bu  à  la  même  coupe  que  César, 
que  Dieu  garde  César!  Il  ne  frappera  pas.  Cliœreas  est  un  sot  qui  se  trouve 
à  la  merci  de  sou  esclave.  Arrive  Messaline  qui  raconte  les  nouvelles  amours 
de  Caligula,  le  rapt  de  Stella,  tout  ce  que  nous  savons  enfin ,  tout  ce  que 
le  Gaulois  ignore.  Les  paroles  de  Messaline  lui  révèlent  tout.  Furieux,  on 
le  serait  à  moins,  il  demande  des  armes;  c'est  lui  qui  frappera  le  tyran. 
Messaline  l'entraîne.  Toute  la  lin  de  ce  troisième  acte  est  enveloppée  d'un 
sombre  mystère. 

Au  quatrième  acte,  le  mystère  devient  plus  sombre  eucore.  Les  ombres 
s'épaississcut;  qu'on  nous  rende  le  jour.  Stella  est  seule,  en  prières,  dans 
une  chambre  du  palais  impérial.  Tout  à  coup  Aquila  tombe  dans  celte 

ÏOiit    M. Mil.      uÉcrvn".-  ~1Z 


334  REVUE   DE   PARIS. 

chambre,  comme  une  balle  lancée  par  une  main  vigoureuse.  Que  vient-il 
faire?  Qui  l'a  conduit  là?  A  peine  entré,  la  porte  se  ferme  sans  qu'on  puisse 
la  rouvrir.  Quelle  main  a  fermé  cette  porte?  Il  est  sans  armes.  Pourquoi 
est-il  sans  armes?  La  folie  de  Caligula  a-t-elle  gagné  tous  ces  cerveaux?  Ce 
qu'il  y  a  de  clair,  c'est  que  les  deux  amans  s'apprêtent  à  mourir.  Le  Gaulois 
n'a  pas  peur;  seulement,  avant  d'en  finir  avec  la  vie,  il  glisse  à  sa  belle 
fiancée  une  petite  proposition  gauloise,  que  la  jeune  chrétienne  repousse, 
et  que  Messaline  eût,  pour  sur,  acceptée.  Stella  ne  tient  plus  à  laterre  que 
pour  en  détacher  son  amant;  c'est  Polyeucte  parlant  à  Pauline  : 

J'ai  de  l'ambition ,  mais  plus  noble  et  plus  belle. 
Cette  grandeur  périt,  j'en  Veux  une  immortelle, 
Un  bonheur  assuré,  sans  mesure  et  sans  fin, 
Au-dessus  de  l'envie,  au-dessus  du  destin. 
Est-ce  trop  l'acheter  par  une  triste  vie, 
Qui  tantôt,  qui  soudain  me  peut  être  ravie; 
Qui  ne  me  fait  jouir  que  d'un  instant  qui  fuit, 
Et  ne  peut  m'assurer  de  celui  qui  le  suit. 

Le  Gaulois  s'agenouille,  et  après  avoir  subi  un  petit  interrogatoire,  il 
reçoit  le  baptême  et  se  relève  chrétien  et  martyr.  La  scène  est  tellement  su- 
blime ,  qu'elle  doit  toucher  de  bien  près  au  ridicule,  je  le  crains.  En  tout 
cas,  voilà  deux  conversions  qui  n'auront  pas  coûté  grand' peine  aux  apôtres. 
Comme  Aquila  se  relève,  Caligula  entre  dans  la  chambre.  Ce  gracieux  sou- 
pirant de  Stella  fait  attacher  le  Gaulois  à  une  colonne,  et  lui  montre,  par 
une  fenêtre  ouverte,  le  supplice  de  sa  fiancée  qu'il  vient  d'envoyer  aux  bêtes. 
Aux  cris  d' Aquila,  Junia  accourt.  Que  voit-elle,  grands  dieux!  que  voit-elle! 
Tous  deux  jurent  de  se  venger.  Mais  pour  attendre  le  tyran,  où  se  cache- 
ront-ils? —  Chez  moi  !  leur  crie  Messaline.  C'était  vraiment  bien  la  peine 
débaptiser  ce  Gaulois,  pour  lui  faire,  quelques  heures  plus  tard,  étrangler 
Caligula! 

Au  cinquième  acte ,  la  toile  se  lève  sur  un  splendide  festin.  Les  convives 
sont  couchés  autour  de  la  table;  des  improvisateurs  chantent  en  s'accorn- 
pagnant  de  la  lyre.  Messaline  verse  le  vin  de  Falerne  dans  les  coupes  d'or. 
Claude,  l'oncle  de  Caligula,  boit  et  mange,  sans  se  douter  que  l'empire 
l'attend  au  dessert.  Au  milieu  du  festin,  il  prend  fantaisie  à  Caligula  de  se 
faire  servir,  comme  entremets,  deux  jeunes  conspirateurs  condamnés  à  mort. 
Ce  sont  les  deux  amis  de  Lépidus  que  nous  avons  vus  dans  le  prologue,  dans 
ce  pro  ogue  qui  nous  promettait  de  si  belles  choses  ,  le  menteur  !  Ces  deux 
enfans,  qui  méritaient  de  naître  en  des  jours  meilleurs,  biaventla  fureur 
du  maître  et  le  saluent  avant  de  mourir  :  ave ,  Cœsar,  moriliiri  te  salutant. 
Ivre  de  vin  et  de  colère ,  Caligula  tombe  sur  un  lit  et  s'endort.  Il  ne  se 
réveille  que  pour  se  rendormir ,  et  cette  fois  d'un  long  sommeil.  Junia 
le  poignarde,  et  Aquila  l'étrangle.  Pour  un  pareil  monstre,  ce  n'est  pas 
trop  de  la  corde  et  du  poignard.  Cependant  que  fait  Chœreas ?  Il  accourt 


REVUE   DE    PARIS.  33"» 

bravement  quand  il  ne  reste  plus  rien  à  faire.  Heureusement  l'histoire  est 
là  pour  te  faire  raison  de  M.  Dumas,  ô  vieux  républicain,  que  n'eût  pas 
désavoué  Brutus  !  Messaline  qui,  d'après  M.  Dumas,  ne  s'est  servie  du  tri- 
bun que  pour  arriver  au  but  suprême  de  ses  ambitions ,  fait  couronner 
Claude  et  envoie  son  amant  au  supplice. 

A  moi  l'empire  ! 

dit  Claude. 

A  moi  l'empire  et  l'empereur! 

s'écrie  Messaline.  —  Et  la  toile  tombe. 

Il  y  a  dans  ce  drame  deux  parties  bien  distinctes,  trop  distinctes,  puis- 
qu'elles cheminent  côte  à  côte  sans  se  mêler  ni  se  confondre.  Dans  la  partie 
historique,  l'histoire  est  continuellement  outragée;  outragée  dans  la  per- 
sonne de  Messaline,  qui  ne  méritait  pas  qu'on  prît  la  peine  de  blanchir  sa 
tunique;  outragée  dans  la  personne  du  sexagénaire  Chœreas,  qui  méritait, 
lui,  qu'on  respectât  sa  toge  républicaine;  outragée  jusque  dans  les  noms 
de  ses  personnages.  Ainsi  Chère  a  n'a  jamais  existé;  ainsi  le  nom  de  Stella 
appartient  à  l'Italie  du  moyen-âge,  et  n'a  jamais  été  possible  dans  la  Rome 
antique.  Quant  à  la  prétention  de  nous  initier  à  la  vie  intime  de  la  société 
romaine,  cette  prétention  n'a  pas  le  mérite  de  l'originalité.  Il  y  a  quelques 
années,  deux  jeunes  gens  d'infiniment  d'esprit  firent  jouer,  au  théâtre  de 
l'Odéon,  une  pièce  intitulée  :  Une  Révolution  d'autrefois,  ou  les  Romains  chez. 
eux.  Ce  n'était  ni  plus  ni  moins  que  Caligula  lui-même.  Nous  pardonnerions 
à  M.  Dumas  d'avoir  hâté  de  quelques  années  la  propagation  du  dogme  chré- 
tien ,  s'il  en  eût  fait  jaillir  une  pensée  philosophique.  Mais  cette  pensée  est  à 
peine  indiquée  dans  son  drame.  Il  avait  à  nous  montrer  toute  une  aurore 
resplendissant  sur  le  vieux  monde;  c'est  tout  au  plus  s'il  a  dérobé  à  la  foi 
nouvelle  un  pâle  rayon  pour  éclairer  son  œuvre.  Si  dans  la  partie  drama- 
tique de  Caligula  M.  Dumas  se  trouve  parfois  au-dessous  de  lui-même ,  en 
revanche  il  se  relève  de  toute  sa  hauteur  dans  la  partie  littéraire  et  poéti- 
que, plus  haut  peut-être  qu'il  ne  s'était  jamais  élevé;  car,  quoi  que  puisse 
reprendre  dans  Caligula  une  critique  impartiale  et  sévère,  c'est  encore  là  le 
fruit  d'une  imagination  vigoureuse  et  puissante,  d'une  ame  chaude  et  pas- 
sionnée, d'un  poète  ardent,  d'un  esprit  amoureux  de  l'art. 

Il  est  juste  de  dire  que  la  pièce  est  montée  avec  une  magnificence  fort  au- 
dessous  des  merveilles  qu'on  nous  avait  promises.  M.  Menjaud  est  charmant 
dans  le  rôle  de  Lépidus.  Mlle  Ida  est  parfaitement  noble  et  convenable. 
Mme  Paradol  joue  en  vraie  nourrice  qu'elle  est.  M.  Ligier  sera  long-temps 
encore  un  acteur  nécessaire.  M-  Beauvalet  a  créé  le  rôle  d'Aquila  avec  une 
admirable  intelligence. 

Joles  Sandeau. 


Xi. 


BULLETIN. 


La  petite  pièce  a  précédé  la  grande;  avant  le  drame  politique  de  l'adresse, 
nous  avons  eu  les  bonnes  scènes  delà  vérification  des  pouvoirs.  Ici  de  lon- 
gues dissertations  sur  le  ni  l'un  ni  l'autre,  là  des  discours  sans  fin  sur  le  l'un 
et  Vautre.  Nous  avons  eu  des  magistrats  ne  payant  pas  le  cens  et  se  faisant 
nommer  députés,  pour  avoir  occasion  de  connaître  la  cote  de  leurs  contri- 
butions; nous  avons  eu  surtout  M.  Viennet,beau  d'émotion  et  de  colère, 
mesurant  de  l'œil  l'assemblée ,  du  fond  de  la  tribune  où  il  se  tenait,  comme 
Moïse  sur  la  montagne  ,  jetant  un  dernier  regard  sur  la  terre  promise  où 
il  lui  est  interdit  d'entrer.  M.  Viennet  affirme  qu'il  ne  se  remettra  sur  les 
rangs  que  dans  le  cas  où  le  gouvernement  enverrait  à  Béziers  des  forces 
militaires  considérables,  pour  protéger  la  personne  de  ses  électeurs.  Il 
demande  trois  grenadiers  par  tête,  environ  deux  bataillons  pour  assurer  la 
liberté  de  ses  trois  cent  soixante-seize  voix;  il  déclare  qu'il  y  va  d'une  ré- 
volution probable,  et  que  le  midi  verra  recommencer  à  la  fois  93  et  1815. 

Malgré  ces  hautes  considérations,  la  chambre  a  été  impitoyable;  elle 
a  renvoyé  MM.  Flourens  et  Viennet  devant  leurs  juges  naturels.  Il  reste 
donc  à  l'honorable  éligible  un  recours  en  cassation,  ressource  que  n'a  pas 
le  poète.  M.  Jaubert,  dit-on,  a  été  l'inflexible  adversaire  de  son  ancien 
collègue.  Pourquoi  aussi  M.  Viennet  allait-il  se  faire  soutenir  par  le  minis- 
tère ,  ou  mieux  encore,  pourquoi  le  ministère  allait-il  soutenir  M.  Viennet? 
M.  Jaubert  est  très  décidé  sur  ce  point  :  si  le  ministère  dit  que  deux  et  deux 
font  quatre,  M.  Jaubert  dira  que  deux  et  deux  font  cinq.  Son  début  à  la 
chambre  a  été  de  voter  galamment  dans  son  bureau  pour  M.  Thiers.  «  En 
portant  M.  Calmon  ,  s'écriait  hautement  l'honorable  député  du  Cher,  j'avais 
chance  de  faire  un  choix  peu  agréable  au  fond  au  ministère;  en  donnant 
mon  vote  à  M.  Thiers,  j'en  suis  plus  sûr  encore!  » 

M.  Jaubert  n'en  a  pas  moins  eu  cent  vingt-trois  voix.  Le  cabinet  parait 
se  féliciter,  comme  d'une  victoire  ,  de  le  voir  écarté  du  bureau.  iYous  lui 
souhaitons  pour  l'avenir  de  plus  heureux  et  de  plus  importans  succès.  Il  est 
juste  de  dire,  du  reste,  pour  atténuer  la  signification  de  ce  chiffre  obtenu 


REVUE   DE  PARIS.  337 

par  l'ennemi  en  quelque  sorte  personnel  du  ministère,  qu'à  ce  titre  les 
voix  légitimistes  lui  ont  été  nécessairement  acquises,  en  y  ajoutant  aussi 
quelques  voix  de  la  gauche,  car  M.  Thiers  et  le  centre  gauche  n'ont  pas 
rendu  à  M.  Jaubert  sa  galanterie. 

La  chambre  n'a  jusqu'ici  remué  que  des  noms  propres,  mais  le  pays  ne 
s'est  pas  trompé  sur  la  portée  de  leur  signification.  Essayons  de  l'apprécier 
en  elle-même,  en  dehors  de  toutes  les  hypothèses  et  de  toutes  les  conjec- 
tures auxquelles  l'incertitude  de  la  situation  doit  naturellement  donner  lieu. 

Le  mouvement  de  l'opinion  vers  le  centre  gauche  se  trouve  énergique- 
ment  exprimé  dans  la  composition  du  bureau.  M.  Delessert  y  est  remplacé 
par  M.  Passy,  et  M.  Jaubert  par  M.  Dubois  de  la  Loire-Inférieure.  Les  ma- 
jorités obtenues  par  les  membres  de  cette  nuance,  en  laissant  même  à  part 
MM.Calmon  et  Félix  Real,  acceptés  parles  diverses  fractions  parlementaires, 
et  à  plus  forte  raison  M.  Dupin,  sont  évidemment  plus  nombreuses  et  plus 
compactes  que  celles  qui  ont,  à  grand'peine,  assuré  la  nomination  de 
MM.  Jacqueminot  et  Piscatory.  M.  Teste  pressait  le  premier,  M.  Havin  était 
sur  les  talons  du  second.  Le  concours  chaleureux  du  ministère  à  l'élection 
de  l'un,  l'adhésion  qu'il  a  cru  devoir  donner  à  celle  de  l'autre,  ont  seuls 
déterminé  ces  choix  devant  lesquels  la  chambre  a  visiblement  hésité. 

Un  fait  est  désormais  incontestable, et,  de  quelque  embarras  qu'il  doive 
devenir  la  source,  il  faut  bien  le  reconnaître  et  le  proclamer  avec  sincérité. 
Il  est  manifeste  que,  dans  les  questions  de  personnes,  si  ce  n'est  dans  celles 
de  principes,  la  nouvelle  législature  est,  presque  au  même  degré  et  de  la 
même  manière  que  l'ancienne,  divisée  en  deux  principales  fractions,  recon- 
naissant pour  chefs  deux  hommes  placés  en  dehors  du  cabinet,  et  dont  l'hos- 
tilité combinée  lui  serait  mortelle.  Si,  en  opérant  la  dissolution,  la  seule 
pensée  de  M.  Mole  avait  été  d'échapper  à  cette  difficulté,  il  faudrait  avouer, 
sans  doute,  qu'il  s'est  trompé  du  moins  en  cela.- 

La  formation  des  réunions  Ganneron  et  Joseph  Périer  avait  été ,  non  pas 
la  cause,  mais  l'indice  de  cet  état  de  choses,  qu'il  sera  difficile  de  modifier. 
Nous  apprenons  cependant  que  le  ministère,  qui  s'était  si  justement  inquiété 
d'une  réunion  où  dominait  exclusivement  la  parole  de  M.  Guizot,  et  où  les 
hommes  de  la  coterie  ne  lui  accordaient  qu'un  appui  dédaigneux  et  superbe, 
encore  que  la  masse  des  membres  lui  fût  favorable,  en  a  déterminé  la  clô- 
ture. Il  a  eu  grandement  raison;  c'est  un  premier  succès  dont  nous  le  féli- 
citons, et  dont  l'effet  moral  sera  grand  dans  la  chambre. 

Cette  tendance  à  se  grouper,  sinon  contre  l'action  ministérielle,  du  moins 
en  dehors  d'elle,  attesta  dès  l'abord  que  les  anciens  centres  de  gravité 
avaient  été  peu  déplacés  parle  résultat  des  élections  générales,  et  qu'ils 
seraient  assez  puissans  pour  attirer  bon  nombre  des  nouvelles  unités  flot- 
tantes que  ces  élections  avaient  jetées  dans  la  chambre.  Il  y  a  seulement 
cette  différence  que  le  parti  où  domine  l'influence  de  M.  Thiers,  réuni  à 
la  gauche  dynastique  et  sans  le  concours  même  du  centre  ministériel  pro- 
prement dit,  approche  de  la  majorité  et  l'atteint  quelquefois,  ainsi  que  l'on 


338  REVUE   DE   PARIS. 

attesté  l'élection  de  M.  Passy  et  la  quasi-élection  de  M.  Teste,  tandis  que  la 
fraction  groupée  autour  de  M.  Guizot  ne  saurait  se  prévaloir  précisément 
du  chiffre  de  123  voix  obtenues  par  M.  Jaubert,  puisque  des  voix  étrangères 
sont  venues  grossir  celles  des  amis  de  l'honorable  membre.  Le  centre  droit 
n'arrive  à  la  majorité  que  par  le  concours  des  voix  de  fonctionnaires  qui  ont 
si  difficilement  déterminé  l'élection  de  M.  Piscatory  ,•  et  dans  ce  cas,  cette 
majorité  est  flottante  et  à  peine  appréciable,  tandis  que  ces  mêmes  voix  mi- 
nistérielles se  portant  au  centre  gauche  y  trouvent  une  majorité  plus  nom- 
breuse et  compacte. 

MM.  Mole  et  de  Montalivct  ont  une  trop  grande  expérience  de  la  vie  par- 
lementaire, pour  s'être  dissimulé  ce  que  présentaient  de  grave  les  142  voix 
données  à  M.  Barrot  et  les  123  suffrages  restés  à  M.  Jaubert,  malgré  leur 
déclaration  très  explicite  et  très  franche  sur  le  caractère  que  prenait  à  leurs 
yeux  une  telle,  candidature.  Il  est  évident  que  le  ministère  n'a  pas  précisé- 
ment de  place  faite  dans  la  chambre,  qu'il  doit  travailler  à  s'y  créer  une 
clientelle  à  lui ,  plus  personnelle  encore  que  politique,  car  celle-ci  lui  man- 
quera beaucoup  moins  que  l'autre.  Il  n'y  a,  d'ailleurs,  visiblement,  entre 
le  cabinet  et  la  législature,  aucune  dissidence,  et  à  plus  forte  raison  aucun 
rcpoussement. 

Ces  difficultés  du  premier  moment  ne  tiendraient-elles  pas  surtout  aux 
antécédens  parlementaires  des  deux  principaux  membres  du  cabinet  du 
15  avril,  étrangers  l'un  et  l'autre  à  la  chambre  élective?  A  coup  sûr,  la 
valeur  de  M.  Mole  comme  homme  d'affaires  et  comme  homme  politique, 
son  importance  personnelle,  sont  connues  et  appréciées  de  tous:  il  en  est 
de  même  du  dévouement  éclairé  qui  fait  de  M.  de  Montalivet  l'un  des  plus 
courageux  soutiens  de  la  monarchie  de  1830;  mais  ces  existences  politiques 
se  sont  développées  sous  une  autre  atmosphère  que  celle  du  Palais-Bourbon. 
Rien  ne  supplée  aux  rapports  de  confraternité  qu'autorise  et  impose  le  titre 
de  collègue;  et  cette  sorte  d'isolement  dont  peut  se  plaindre  le  ministère,  lors- 
qu'il se  produit  des  questions  de  noms  propres,  est  une  nécessité  qu'aurait 
à  subir  tout  cabinet  dont  la  partie  politique  serait  prise  à  la  chambre  des 
pairs.  Il  n'y  aurait,  peut-être,  à  cet  égard  d'exception  que  pour  M.  de  Bro- 
che, et  certes  l'exception  confirmerait  ici  la  règle,  et  ne  serait  pas  de  na- 
ture à  flatter  outre  mesure  l'amour-propre  du  noble  pair.  Qu'est-il  besoin 
de  dire  ,en  effet,  que  M.  de  Broglie  président  du  conseil,  c'est  M.  Guizot 
les  épaules  couvertes  du  manteau  ducal? 

Les  questions  de  personnes  sont  toujours  les  plus  difficiles  à  vider;  elles 
ont  été  un  embarras  pour  tous  les  ministères  contraints  de  paraître  de- 
vant des  législatures  nouvelles;  l'habileté  consiste  alors  à  les  changer  eu 
questions  politiques  ;  on  sait  comment  s'y  prit  Casimir  Périer. 

Ces  temps  ne  sont  plus  sans  doute,  et  nous  ne  conseillons  pas  précisément 
au  ministère  du  15  avril  de  passer  en  vingt-quatre  heures  la  frontière  es- 
pagnole pour  conquérir  une  majorité,  comme  le  chef  du  cabinet  du  13  mars 
passa  la  frontière  de  Belgique.  Nous  lui  demandons  seulement  en  face  de  la 


REVUE   DE   PARIS.  i:U> 

chambre  ce  dont  il  n'a  pas  manqué  dans  l'intervalle  des  deux  sessions  :  de 
la  décision  et  de  la  prudence,  de  l'habileté  et  de  la  modération .  Que  laissant 
le  champ  libre  aux  grandes  luttes  de  la  tribune,  il  vienne  surtout  y  donner 
l'assurance  et  la  preuve  qu'il  veille  sur  les  grands  intérêts  de  la  nation  au 
dedans  et  au  dehors,  qu'il  prend  au  sérieux  l'affaire  d'Alger  et  l'affaire 
d'Espagne  ;  qu'il  n'est  dominé  par  aucune  volonté  supérieure  dans  son  action 
politique;  que  cette  action  ne  sera  dirigée  que  d'après  le  cours  des  évène- 
mens  et  la  manifestation  de  la  pensée  parlementaire.  Si ,  dans  cette  attitude 
d'honorable  franchise,  il  traversait  avec  honneur  et  sûreté  la  discussion  de 
l'adresse,  on  pourrait  peut-être  alors  voir  se  conclure  avec  les  représentans 
de  la  majorité  parlementaire  des  alliances  dont  le  pays  retirerait  encore  plus 
de  fruit  que  le  cabinet  lui-même. 

Que  si ,  blessé  comme  il  a  droit  de  l'être ,  de  la  protection  insolente  que  lui 
départissent  quelques  hommes  qui  lui  doivent  leur  rentrée  dans  la  chambre, 
inquiet,  d'un  autre  côté,  de  la  froideur  du  centre  gauche  pour  une  admi- 
nistration au  sein  de  laquella  ce  parti  ne  se  regarde  pas  comme  repré- 
senté en  proportion  de  son  importance  numérique  et  parlementaire,  le  ca- 
binet se  modifiait,  alors  qu'aucune  question  n'est  encore  posée,  qu'aucune 
position  n'est  prise,  il  livrerait  évidemment  la  chambre  et  le  pays  à  un  in- 
terrègne ministériel  aussi  long  que  déplorable.  Que  chacun  trace  donc  sou 
programme,  que  l'on  y  mette  de  la  prudence  et  du  respect  pour  tous  les 
pouvoirs  de  l'état;  mais  qu'en  même  temps  on  soit  franc,  explicite  et  loyal, 
qu'on  formule  de  part  et  d'autre  la  limite  des  concessions  et  des  exigences, 
et  que  les  portefeuilles  se  conquièrent  à  la  tribune ,  selon  la  vérité  et  le  vœu 
du  gouvernement  représentatif. 

La  nomination  des  membres  de  la  commission  de  l'adresse  est  venue  con- 
firmer tout  ce  qu'annonçait  celle  des  membres  du  bureau.  Même  prépon- 
dérance numérique  au  centre  gauche,  auquel  appartient  M.  Boissy-d'An- 
glas,  pour  lequel  M.  Barrot  lui-même  a  voté;  même  exclusion  systématique 
des  doctrinaires,  qui  ont  dû  renoncer,  dans  le  deuxième  bureau,  à  la  can- 
didature de  M.  Guizot,  et  dont  les  candidats,  MM.  Duvergier  et  Dumon ,  ont 
échoué  dans  le  cinquième  et  le  septième,  les  seuls  où  les  membres  de  cette 
opinion  aient  essayé  la  lutte;  enfin,  même  attitude  de  réserve  bienveillante 
envers  le  ministère  qu'on  attend  évidemment  à  l'œuvre.  Nous  ne  répéterons 
pas,  avec  quelques  imprudens  amis,  que  ces  choix  sont  une  victoire  déci- 
sive, car  s'il  en  était  ainsi ,  les  adversaires  en  tomberaient  d'accord,  ou  lais- 
seraient au  moins  percer  leur  profond  découragement;  mais  nous  dirons,  avec 
tous  les  observateurs  sincères,  qu'ils  rendent  la  victoire  possible,  et  qu'ils 
constatent  authentiquement  la  modération  et  la  droiture  des  intentions  de  la 
chambre. 

La  discussion  des  bureaux  nous  donne  l'avaut-goùt de  celle  de  l'adresse- 
On  y  sera  très  décidé  sur  l'amnistie,  sur  la  conservation  d'Alger;  on  énon- 
cera sur  la  question  espagnole  des  sympathies  prononcées",  mais  sans  tracer 
d'avance  au  gouvernement  une  marche  précise,  et  en  lui  laissant  toute  la 


3i0  REVUE   DE   PARIS. 

responsabilité  de  l'avenir;  on  consacrera  le  principe  de  la  conversion  de  la 
rente,  sans  trop  insister  pour  une  exécution  immédiate.  Il  n'est  rien,  à 
coup  sûr,  dans  tout  cela,  que  le  ministère  n'accepte  d'avance;  on  ne  voit 
pas  là  une  seule  question  par  où  son  programme  soit  menacé. 

En  résumé,  rien  n'est  changé  dans  la  situation  que  nous  caractérisions  à 
l'ouverture  des  chambres  :  nécessité  démontrée  de  gouverner  avec  une  ma- 
jorité formée  par  les  deux  centres,  d'où  suit,  comme  conséquence  pour 
tout  ministère  de  durée ,  l'obligation  de  représenter  dans  de  justes  propor- 
tions la  valeur  de  ces  deux  élémens,  à  moins  de  se  sentir  assez  puissant  poul- 
ies dominer  l'une  et  l'autre  par  l'autorité  de  son  talent  et  de  son  caractère,  ou 
par  la  gravité  d'évènemens  extraordinaires  venant  en  aide  au  pouvoir. 

Il  est  difficile  de  dire  si  cette  dernière  ressource  sera  départie  au  gouver- 
nement; il  est  douteux,  du  moins,  que  les  évènemens  soient  assez  sérieux 
pour  arrêter  de  si  tôt  le  cours  naturel  de  toutes  lesambitions,  l'activité  de  tous 
les  amours-propres,  et  pour  créer  à  cliacun  un  intérêt  supérieur  à  son  propre 
intérêt  personnel. 

L'Espagne  en  est  au  même  point;  don  Carlos  menace  l'Aragon  et  la  Cas- 
tille  d'une  nouvelle  expédition,  dont  il  n'attend  aucun  résultat  sérieux,  et 
dans  le  but  unique  de  conserver  sa  position  vis-à-vis  de  l'Europe.  Pendant 
ce  temps,  le  comte  d'Ofalia  débute  par  un  discours  qui  ne  compromettra  son 
ministère  avec  personne,  pas  même  avec  le  prétendant. 

Une  interprétation  fausse  a  été  généralement  donnée  par  l'opinion  publique 
à  la  formation  du  cabinet  dont  l'ancien  ministre  de  Ferdinand  VII  est  le 
chef.  On  a  vu  dans  ce  choix  une  inspiration  directe  de  l'ambassade  française; 
or,  nous  croyons  savoir  qu'il  n'en  est  rien  :  notre  cabinet  n'a  nullement  re- 
poussé M.  Martinez  de  la  Rosa  ,  ainsi  qu'on  l'a  dit,  à  raison  de  sa  récente 
manifestation  au  sein  des  cortès.  Le  partage  d'un  corps  de  troupes  espa- 
gnoles, destiné  à  se  porter  vers  Hernani  à  travers  le  territoire  français ,  pas- 
sage autorisé  par  décision  très  récente  ,  viendra  fortifier  heureusement  les 
assurances  données  dans  le  discours  de  la  couronne,  et  dont  nous  avons  si 
souvent  devancé  de  nos  vœux  la  réalisation  dans  l'intérêt  du  ministère  lui- 
même. 

La  Belgique  a  de  nouveau  appelé  l'attention  de  l'Europe ,  et  la  conférence 
de  Londres  s'est  vue  menacée  de  reprendre  la  longue  série  de  ses  protocoles. 
Au  fond  ,  celte  affaire  de  Grùnewald  est  grave,  non  pas  en  elle-même ,  mais 
comme  manifestation  d'une  situation  fausse,  qui,  en  se  prolongeant,  de- 
viendra de  jour  en  jour  plus  difficile  à  dénouer.  L'important  n'est  pas  de 
savoir  si  le  prince  de  Hesse-Hombourg  a  fait  couper  quelques  fagots  dans 
cette  forêt  au-delà  du  rayon  stratégique  de  la  forteresse  fédérale  :  quelques 
explications  données  à  Francfort,  quelques  notes  adressées  de  Paris  à 
Bruxelles  et  de  Berlin  à  La  Haye,  arrangeront  cette  affaire,  comme  elles  en 
ont  arrangé  taut  d'autres  entre  le  dépit  du  roi  Guillaume  et  la  pétulance  du 
peuple  belge.  C'est  bien  à  tort ,  à  coup  sur,  qu'on  a  pris  l'alarme  pour  tout 
cela.  Mais ,  il  faut  le  reconnaître,  rien  ne  finit  de  ce  côté,  et  les  clauses  de  ce 


REVUE   DE    PARIS.  341 

traité  du  15  novembre  1831,  qu'il  fut  si  difficile  d'imposer  aux  parties  inté- 
ressées, et  que  la  Hollande  n'a  point  accepté  pour  son  compte  ;  ces  clauses, 
en  vertu  desquelles  nous  avons  pris  Anvers,  paraissent  désormais  comme 
non-avenues  aux  yeux  du  gouvernement  néerlandais  aussi  bien  qu'à  ceux 
du  gouvernement  belge.  Celui-ci  occupe  tout  le  Luxembourg,  dont  il  ne 
conservera  que  la  moitié  environ,  aux  termes  de  cet  acte  solennel,  garanti 
par  les  grandes  puissances;  il  occupe  également  plusieurs  places  du  Lim- 
bourg qu'il  devra  restituer;  et,  en  compensation  de  ces  avantages,  dont  le 
fait  jouir  paisiblement  depuis  six  années  l'entêtement  du  roi  Guillaume,  il 
n'a  guère  à  rendre  à  la  Hollande  que  les  forts  insignifians  de  Lillo  et  de 
Lifkenshoëk.  On  sait  qu'une  convention  diplomatique,  intervenue  le  22  mai 
1833,  a  consacré  cette  situation  provisoire,  sans  préjudice  toutefois  des 
bases  de  séparation  posées  par  le  traité  du  15  novembre,  dont  les  deux  par- 
ties conservent  la  faculté  de  réclamer  la  mise  à  exécution. 

Il  a  paru  bon  jusqu'à  ce  jour  à  la  Hollande  de  rester  dans  cet  état  et  de  se 
charger  des  lourds  intérêts  de  la  dette  commune  :  il  est  difficile  de  supposer 
que  ce  ne  soit  pas  avec  l'arrière-pensée  de  revenir  sur  l'ensemble  de  ces 
grandes  transactions.  Mais  si  cet  espoir  s'évanouit  enfin  pour  elle,  pense-t-on 
que  son  gouvernement  ne  demandera  pas  des  dédommagemens  ?  S'imagine- 
t-on ,  d'un  autre  côté ,  que  les  Belges  céderont  sans  résistance  des  territoires 
qu'ils  administrent  depuis  six  ans,  tels  que  le  Luxembourg  allemand,  et 
dans  le  Limbourg,  Venloo,  Ruremonde,  etc.  ?  Une  crise  semble  donc  iné- 
vitable à  la  solution  définitive  des  affaires  de  ce  pays  ;  c'est  une  dissolution 
de  communauté  dont  les  comptes  sont  jusqu'à  ce  jour  fort  mal  apurés.  Il 
appartient  à  la  France  de  lever  enfin  ces  difficultés,  qui  n'arrêtent  certai- 
nement pas  la  prospérité  actuelle  de  la  Belgique,  mais  qui  toucheut  à  son 
avenir. 

Or,  la  voix  de  notre  gouvernement  doit  être  forte  aujourd'hui  en  Alle- 
magne; ce  n'est  pas  assurément  en  face  des  troubles  du  Hanovre  et  des  agi- 
tations des  provinces  rhénanes,  qu'elle  pourrait  n'être  pas  écoutée.  Il  semble 
que  les  gouvernemens  allemands  se  soient  complu  à  mettre  à  l'épreuve  la 
plus  difficile  la  longanimité  de  ces  populations,  en  les  insultant  à  la  fois  dans 
leurs  habitudes  intellectuelles  et  dans  les  inspirations  de  leur  conscience. 
Pendant  qu'Ernest-Auguste  chassait  de  leur  chaire  les  frères  Grimm  et  bri- 
sait l'université  de  Gœttingue,  un  roi  qui  a  eu  pourtant  l'honneur  de  don- 
ner à  ce  prince  des  conseils  de  prudence  et  de  bonne  politique,  se  laissait 
aller  aussi  à  cet  entraînement  de  l'absolu  pouvoir,  contre  lequel  la  droiture 
de  l'ame  est  loin  d'être  une  garantie.  Guillaume  III  s'immisçait  dans  les 
querelles  religieuses  si  fatales  à  Guillaume  de  Nassau.  Nous  ne  croyons 
pas  devoir  entrer  dans  l'examen  d'une  question  théologique  pour  laquelle 
M.  Isambert  a  retrouvé  toute  sa  verve  et  toute  sa  science  canonique  du 
temps  de  la  restauration;  nous  félicitons  seulement  les  agens  prussiens  à 
Paris ,  de  l'habileté  avec  laquelle  ils  ont  changé  le  caractère  parfaitement 
simple  de  cette  affaire,  en  ramenant  l'opinion  et  la  presse  libérales  vers  les 


3'f2  REVUE  DE   PARIS. 

souvenirs  de  Montrouge  et  de  la  congrégation.  C'est  un  succès  que  la  vieille 
expérience  de  M.  de  Werther  pourrait  envier  à  M.  d'Arnim,  et  qui  promet 
pour  l'avenir. 

Quoi  qu'il  en  soit ,  les  dernières  nouvelles  d'Allemagne  sont  sérieuses  :  les 
populations  catholiques  du  Rhin  et  de  la  Westphalie  s'agitent  pendant  que 
la  question  constitutionnelle  se  pose  d'une  manière  plus  nette  que  jamais 
entre  les  assemblées  représentatives  et  les  princes  souverains.  M.  de  Droste, 
qui  n'est  qu'un  respectable  prêtre,  plus  sévère  dans  ses  mœurs  et  moins 
complaisant  pour  la  politique  prussienne  que  ne  l'était  son  prédécesseur, 
Spiegel,  est  élevé  à  la  dignité  de  martyr,  et  nous  aurons  sous  peu  à  Paris 
les  savans  du  Hanovre,  pour  lesquels  on  donnera  probablement  cet  hiver 
des  bals  et  des  représentations  à  bénéfice. 

Une  affaire  non  moins  grave,  au  moins  dans  ses  apparences  ,  émeut  en  ce 
moment  l'Angleterre  et  toute  l'Amérique  du  Nord.  Ici ,  d'anciens  souvenirs 
nationaux  sont  engagés,  et  le  haineux  esprit  du  vieux  torisme  voudrait  bien 
laisser  croire  à  une  action  secrète  de  la  politique  française.  Constatons  à  cet 
égard  le  véritable  état  des  choses. 

Le  Canada  a  levé  le  drapeau  de  l'insurrection  contre  l'Angleterre,  comme 
il  y  a  soixante  ans  les  Etats-Unis.  Les  mêmes  espérances,  les  mêmes  griefs, 
les  mêmes  symptômes  d'indépendance,  qui  ont  poussé  les  Canadiens  à  la 
révolte ,  avaient  aussi  mis  les  armes  à  la  main  à  leurs  voisins.  Comme  chez 
ceux-ci,  le  mécontentement  des  Canadiens  date  de  loin;  ce  furent  d'abord 
des  protestations  individuelles ,  puis  des  meetings,  enfin  la  résistance  légale, 
et  systématique  dans  l'assemblée  législative. 

Quand  l'Angleterre  prit  possession  du  Canada,  elle  respecta  les  lois  et  les 
coutumes  des  habitans,  et  leur  promit  le  libre  exercice  de  leur  religion; 
mais  lorsque,  sous  le  nom  de  province  de  Québec,  le  gouvernement  anglais 
divisa  le  pays  en  Haut  et  Bas-Canada,  il  introduisit  une  législation  toute 
nouvelle.  Il  créa  une  chambre  législative  ,  élue  par  les  colons ,  et  chargée  de 
discuter  et  de  voter  les  lois  d'intérêt  local  ;  mais  il  restreignit  le  pouvoir  de 
cette  assemblée  par  une  chambre  haute.  Ne  pouvant  trouver  dans  le  pays 
les  élémens  nécessaires  pour  la  composer,  il  y  appela  les  nouveaux-venus 
que  la  conquête  avait  amenés;  la  noblesse  canadienne,  soit  que  le  gouver- 
nement s'en  défiât,  soit  qu'elle  voulut  s'éloigner  d'elle-même,  en  fut  exclue, 
et  devint  dès-lors  hostile.  Le  conseil  exécutif,  ainsi  composé,  eut  droit  de 
veto  et  de  contrôle  sur  les  résolutions  de  l'assemblée  législative.  Au-dessus 
de  ce  pouvoir  fut  placé  celui  du  gouverneur,  qui  pouvait  accorder  ou  re- 
fuser sa  sanction  aux  bills  votés  par  les  chambres.  On  parut  ainsi  donner 
au  Canada  les  formes  du  gouvernement  représentatif,  et  on  ne  voulut  que 
les  concentrer  dans  l'autorité  toute  militaire  du  gouvernement;  celui-ci  par- 
tagea, avec  quelques  familles  privilégiées,  le  monopole  des  emplois  et  de  la 
distribution  des  terres.  A  la  suite  de  cette  victoire,  les  vainqueurs  en  eurent 
tous  les  profits,  et  en  usèrent  largement. 

Alors  se  manifestèrent  les  premiers  signes  de  mécontentement.  L'assem- 


REVUE   DE   PARIS.  343 

blée  législative,  élue  et  inspirée  par  l'esprit  démocratique,  proposa  une 
foule  de  mesures  et  d'améliorations  qui  furent  constamment  rejetées  par  le 
conseil  exécutif;  elle  usa  de  son  droit,  et  refusa  les  subsides;  les  fonction- 
naires se  virent  menacés  par  le  côté  sensible,  quand  le  ministère  Grey  fit 
adopter  par  le  parlement  une  résolution  qui  avait  pour  objet  la  saisie  des 
revenus  publiques  et  du  produit  des  douanes;  en  même  temps  passa  le  bill 
de  coercition.  L'irritation  fut  extrême,  des  meetings  se  formèrent  partout; 
il  fut  pris  des  résolutions  violentes,  et  la  résistance  s'organisa  en  dehors  du 
pouvoir  représentatif. 

Maintenant  la  question  va  se  décider  par  les  armes.  Les  premiers  débuts 
de  l'insurrection  ont  été  heureux;  mais  il  est  douteux  qu'elle  obtienne  un 
succès  définitif,  et  que  le  Canada  parvienne  à  conquérir  son  indépendance, 
comme  l'ont  fait  les  États-Unis.  Les  chances  militaires  ne  sont  pas  les  mêmes. 
Aux  Etats-Unis,  le  gouvernement  de  la  métropole  était  obligé  de  garder 
une  grande  étendue  de  territoire,  et  de  l'occuper  militairement.  Il  y  avait 
une  armée  anglaise,  et  non  un  parti  anglais.  La  même  communauté  de 
haines  et  d'intérêts  unissait  toute  la  population.  Tout  le  monde  ayant  à  ga- 
gner à  l'indépendance ,  la  voulut  et  y  contribua-  Le  Canada ,  au  contraire, 
a  été  envahi  par  une  foule  d'émigrans  anglais  et  irlandais  qui  s'y  sont  éta- 
blis depuis  long-temps,  et  qui  sont  en  possession  de  la  double  influence 
de  l'industrie  et  de  la  richesse  territoriale;  car  l'Angleterre  a  suivi,  là 
comme  partout,  son  admirable  système  de  colonisation.  Elle  opposera  le 
parti  loyaliste  au  parti  français,  et  pourra  combattre  l'insurrection  par 
des  influences  indigènes;  celle-ci  n'aura  pas  le  caractère  patriotique  et  en- 
traînant d'une  guerre  de  nation  à  nation;  elle  sera  réduite  aux  proportions 
d'une  lutte  de  deux  partis  l'un  contre  l'autre.  M.  Papineau  trouvera  en  face 
des  concitoyens,  et  non  des  étrangers.  Les  troupes  britanniques  ne  sont- 
elles  pas  renforcées  par  des  volontaires  qui  donnent  en  quelque  sorte  droit 
de  bourgeoisie  à  l'uniforme  anglais?  Enfin,  la  puissante  assistance  que  les 
États-Unis  ont  trouvée  dans  la  France ,  manquera  au  Canada.  Nul  obstacle 
n'arrêtera  la  marine  de  l'Angleterre ,  et  ne  viendra  retarder  ou  compro- 
mettre les  secours  qui  arriveront  de  la  métropole.  Aussi  croyons-nous  que 
les  patriotes  canadiens,  réduits  à  leurs  propres  forces  et  aux  ressources  de 
contrebande  qu'ils  tireront  des  États-Unis,  neutralisés  par  l'opposition  qu'ils 
rencontreront  dans  le  pays  même,  ne  peuvent  manquer  de  succomber. 

Les  opinions  les  plus  opposées  se  sont  produites  à  la  chambre  des  communes 
sur  les  affaires  du  Canada;  les  uns  étaient  d'avis  d'abandonner  entièrement 
le  pays,  par  déférence,  sans  doute,  pour  la  cause  des  peuples;  les  autres,  de 
le  réunir  à  l'Angleterre,  comme  l'Irlande  et  l'Ecosse.  Ce  n'est  pas  là,  nous 
le  croyons,  l'expression  de  l'opinion  publique  dans  la  Grande-Bretagne;  le 
ministère  ne  parait  pas  disposé  à  faire  des  concessions  fondamentales,  et 
l'opposition  n'en  réclamera  pas  sérieusement. 

C'est,  en  effet,  pour  l'Angleterre,  une  question  nationale  et  non  une 
question  ministérielle;  d'ailleurs,  le  parti  de  l'insurrection  ne  s'appelle-t-il 


i'i  I  REVUE   DE    RARIS. 

pas  le  parti  français?  Le  parlement  pourra  faire  droit  à  des  plaintes  indivi- 
duelles, remédier  à  des  abus  d'administration;  mais,  dans  l'état  actuel  des 
choses,  il  ne  peut  faire  de  changement  organique  dans  la  constitution  du  Ca- 
nada, sous  peine  de  courir  le  risque  de  perdre  ses  colonies.  La  gravité  de  la 
question  pour  l'Angleterre  n'est  pas  tant  dans  l'insurrection  elle-même  que 
dans  les  conséquences  qu'elle  pourrait  avoir  pour  ses  autres  possessions.  La 
puissance  anglaise  est  problématique  dans  un  avenir  plus  ou  moins  éloigné, 
à  cause  de  la  tendance  d'émancipation  des  colonies.  Le  projet  d'union  pour 
le  Canada  aurait  l'immense  danger  de  donner  l'espoir  à  toute  autre  colonie 
de  se  réunir  à  la  métropole  par  des  menaces  de  séparation;  c'est  ce  qu'a  fait 
sentir  lord  John  Russell  à  la  chambre  des  communes,  et  nous  croyons  qu'il 
a  exprimé  les  véritables  dispositions  du  parlement  anglais. 

—  L'Académie  des  Sciences  Morales  et  Politiques  a  tenu  sa  séance  pu- 
blique annuelle  le  27  de  ce  mois.  De  nombreux  applaudissemensont  accueilli 
xin  travail  de  M.  Mignet  sur  la  vie  et  les  ouvrages  de  M.  le  comte  Rœderer. 
M.  Mignet  a  apprécié  successivement  dans  M.  Rœderer  l'économiste, 
l'homme  d'état  et  l'historien.  Il  a  très  nettement  défini  la  place  que  M.  Rœ- 
derer s'était  acquise  parmi  les  économistes:  «  S'il  n'a  pas  eu  le  génie  qui 
découvre,  a-t-il  dit,  il  a  eu  au  plus  haut  degré  celui  qui  applique.  »  Dans 
la  partie  de  ce  discours  consacrée  à  l'examen  de  l'homme  politique,  M.  Mi- 
gnet a  pu  s'élever  sans  effort  du  ton  de  la  biographie  à  celui  de  l'histoire.  II 
a  apprécié  avec  éloquence  la  conduite  de  M.  Rœderer  au  10  août,  et  ses 
utiles  travaux,  soit  à  la  constituante,  soit  au  conseil  d'état.  En  parlant  des 
relations  de  M.  Rœderer,  devenu  sénateur,  avec  Napoléon,  M.  Mignet  a  eu 
l'occasion  de  mêler  à  son  récit  de  piquantes  anecdotes  qui  en  tempéraient 
l'austérité  dans  une  mesure  convenable.  Enfin,  l'auteur  des  comédies  his- 
toriques et  de  l' Histoire  de  la  société  polie  n'a  pas  été  l'objet  d'une  étude 
moins  sérieuse  que  l'économiste  et  le  législateur.  M.  Mignet  a  rendu  justice 
aux  connaissances  étendues  et  à  la  finesse  d'observation  de  M.  Rœderer;  mais 
il  a  montré  que  ,  chez  lui,  la  dernière  de  ces  qualités  dégénère  souvent  en 
abus.  Il  n'a  déguisé  aucun  des  défauts  de  l'historien ,  trop  prompt  à  juger, 
mettant  quelquefois  de  l'esprit  où  il  ne  fallait  que  du  bon  sens,  et  s'entêtant 
volontiers  dans  des  systèmes  que  l'étude  n'avait  pas  suffisamment  mûris. 
Sous  le  rapport  littéraire,  le  travail  de  M.  Mignet  n'est  pas  moins  remar- 
quable, et  les  idées  de  l'auteur  se  révèlent  sous  une  forme  où  la  correction 
s'allie  constamment  à  l'élégance.  Après  M.  Mignet,  M.  Rossi  a  présenté, 
sur  les  rapports  du  droit  civil  avec  l'état  économique  de  notre  société ,  quel- 
ques observations  qui  ont  terminé  la  séance.  Il  s'est  attaché  à  faire  ressortir 
l'insuffisance  de  nos  codes  dans  les  questions  qui  intéressent  le  plus  l'éco- 
nomie sociale.  Il  a  cherché  la  cause  de  cette  insuffisance,  et  l'a  trouvée 
dans  l'état  même  où  notre  société  était  à  l'époque  de  la  formation  des 
codes.  Rédigés  entre  deux  révolutions  ,  l'une  politique  ,  l'autre  économique, 
ils  ne  représentent  encore  que  la  première ,  et  pour  qu'ils  soient  complets,  il 


REVUE  DE   PARIS.  345 

leur  reste  à  représenter  la  seconde.  Ces  observations ,  remarquables  surtout 
par  la  précision  et  la  clarté ,  ont  vivement  intéressé  l'auditoire. 


Revue  Critique* 

L'Héraclèade,  poème  attribué  à  Florus  ,  traduit  par  M.  Maizoni  de  Lau- 
réat. —  Ce  serait,  à  n'en  pas  douter,  une  découverte  importante  que  celle 
d'un  poème  latin  de  cinq  mille  vers,  composé  par  l'historien  Florus  sur  la 
destruction  d'Herculanum.  La  littérature  y  serait  sans  doute  moins  inté- 
ressée que  l'archéologie;  mais  à  ne  voir  dans  Yllèracleïas  qu'un  document 
précieux  à  joindre  à  ceux  que  nous  possédons  déjà  sur  la  vie  privée  des  Ro- 
mains, sous  les  empereurs,  l'entreprise  de  M.  Maizoni  de  Lauréal  mériterait 
encore  nos  éloges  ,  et  nous  oublierions  volontiers  l'insignifiance  littéraire  du 
poème  pour  ne  considérer  que  la  valeur  historique  inséparable  d'un  pareil 
monument,  Là  même  ne  s'arrêterait  pas  notre  indulgence  ,  et  le  poème  fût-il 
nul  au  double  point  de  vue  de  l'archéologie  et  de  la  littérature,  nous  ne 
blâmerions  pas  M.  de  Lauréal  du  zèle  qu'il  aurait  déployé,  en  rendant 
à  la  curiosité  des  grammairiens  un  fragmeut  de  latinité  aussi  étendu.  Mais 
au  moins  faudrait-il  que  l'authenticité  du  poème  nous  fût  prouvée  d'une 
manière  certaine  ! 

Le  contraire  arrive  malheureusement,  et  l'Hèraclcade  se  présenteà  nous 
avec  toutes  les  apparences  d'un  pastiche  qui  ne  peut  intéresser  que  médio- 
crement.la  science  ou  la  littérature.  M.  de  Lauréal,  dans  sa  préface,  avoue 
lui-môme  qu'il  a  eu  un  moment  la  pensée  de  publier  sous  son  nom  le  poème 
qu'd  attribue  à  Florus.  Il  s'autorise  en  cela  de  l'exemple  de  Pétrarque  qui, 
avant  la  publication  du  poème  de  Silius  Italicus  sur  la  seconde  guerre  pu- 
nique, avait  inséré  des  passages  entiers  de  l'écrivain  romain  encore  inconnu, 
dans  son  poème  sur  le  même  sujet  intitulé  VAfrica.  La  comparaison  peut 
n'être  pas  modeste  ;  mais  nous  avons  quelque  raison  de  la  croire  assez  juste, 
et  nous  imaginons  que  si  Florus  a  quelque  chose  à  revendiquer  dans  YHé- 
racïcade ,  c'est  à  peu  près  la  part  que  Silius  peut  réclamer  aussi  dans 
VAfrica,  c'est-à-dire  des  citations  en  assez  grand  nombre  et  encadrées  avec 
une  certaine  adresse.  Toutefois  les  citations  de  Florus  ne  sont  point  tirées 
de  fragmens  inconnus  de  cet  historien,  comme  celles  de  Silius.  Elles  sont 
tout  simplement  extraites  de  son  histoire;  c'est  de  la  prose  latine  mise  en 
vers  français  médiocres.  Si  nous  conservions  un  doute  à  cet  égard,  la  pré- 
face de  M.  de  Lauréal  servirait  à  le  dissiper.  Voulant  démontrer  qu'il  avait 
un  motif  sérieux  d'attribuer  à  Florus  le  poème  en  question,  il  se  fonde 
sur  ce  que  différens  passages  de  l'Hcraclèade  rappellent  d'autres  passages 
de  l'histoire  de  Florus.  Il  cite,  en  effet,  cinq  ou  six  vers  latins,  les  seuls 
qu'il  cite  de  VHéracïeïas ,  et  qui  ne  sont  que  des  phrases  versifiées  de  cet 
historien.  Si  donc  il  y  a  une  Ilêraclèude  latine,  écrite  par  Florus,  soyons 
bien  persuadés  que  cette  Hèraclèade  n'est  pas  publiée  ou  traduite  pour  la 
première  fois;  car  elle  n'est  autre  que  l'histoire  du  même  Annœus  Florus, 
où  se  trouve  une  description  de  la  Campanie,  et  le  récit  d'une  descente  au 


:**6  REVUE  DE   PARIS. 

Vésuve,  deux  morceaux  qui  pourraient  trouver  place,  en  effet,  dans  une 
Hêraclêade.  A  vrai  dire,  nous  trouvons  les  plagiats ,  non  avoués,  de  Pé- 
trarque, de  meilleur  goût  que  les  scrupules  de  M.  de  Lauréal.  Nous  croyons 
que  Pétrarque  a  très  bien  fait  de  ne  pas  publier  un  Âfrica  sous  le  nom  de 
Silius  Italicus,  à  cause  de  quelques  emprunts  faits  au  poème  de  celui-ci  sur 
la  seconde  guerre  punique.  Faire  honneur  à  Florus  d'un  poème  en  cinq 
mille  vers,  où  il  ne  se  trouve  de  lui  que  quelques  phrases  mal  versifiées, 
nous  semble ,  au  contraire  ,  outrer  singulièrement  la  modestie. 

Mais  prouver  que  VHèraclèade  ne  peut  en  aucune  façon  être  attribuée  à 
Florus,  n'est  pas  encore  infirmer  l'assertion  du  traducteur  en  ce  qui  touche 
l'antiquité  de  ce  poème.  Ceux  qui  ont  lu  le  travail  de  M.  de  Lauréal  peu- 
vent bien,  il  est  vrai,  n'avoir  plus  aucun  doute  sur  cette  partie  de  la  ques- 
tion; ceux  qui  ne  l'ont  pas  lu  ,  s'ils  apprennent  que  le  texte  n'a  pas  été  re- 
produit en  regard  de  la  traduction,  seront  fondés  aussi  bien  que  les  premiers 
à  ne  pas  prendre  au  sérieux  cette  publication.  S'il  faut  en  croire  la  préface 
de  M.  de  Lauréal,  c'est  à  des  embarras  imprévus  qu'il  faut  attribuer  une 
omission  aussi  fâcheuse.  C'est  en  1812  que  le  manuscrit  fut  découvert  par 
M.  de  Lauréal,  dans  la  bibliothèque  du  Vatican.  Il  s'était  mis  aussitôt  à  le 
traduire  et  allait  s'occuper  de  transcrire  le  texte,  lorsqu'à  la  fin  de  l'an- 
née 1813,  l'invasion  des  états  romains  par  Murât,  roi  de  Naples  ,  força  le 
traducteur  de  Florus  à  retourner  en  Fiance,  sans  pouvoir  emporter  une 
copie  du  manuscrit  latin.  Au  rétablissement  de  la  paix,  il  écrivit  à  Rome  à 
une  personne  affidée  pour  la  charger  de  transcrire  ce  précieux  texte.  Mais 
il  n'était  plus  temps;  les  Napolitains  avaient  emporté  le  manuscrit.  C'est 
alors  que  M.  de  Lauréal  se  décida  à  mettre  en  vers  français  sa  traduction, 
et  si  la  publication  de  son  travail  n'a  pu  avoir  lieu  qu'en  1837,  c'est  qu'il 
espérait  toujours  retrouver  le  texte  de  l'Hcrncliadc ,  et  M.  de  Lauréal  ne 
s'est  résolu  qu'après  de  nombreuses  et  inutiles  démarches  à  publier  sa  tra- 
duction ,  dans  laquelle  s'étaient  glissés,  il  l'avoue  lui-même ,  nombre  de  vers 
improvisés  par  l'enthousiasme. 

Après  de  telles  explications,  nous  consentons  volontiers  à  ne  plus  mettre 
en  doute  l'existence  d'un  poème  latin  manuscrit,  portant  le  titre  d'Hêra- 
cleïas ,  et  inspiré  par  la  destruction  d'Herculanum.  Mais  ce  que  nous  ne 
pouvons  admettre,  c'est  que  le  travail  de  M.  de  Lauréal  soit  une  traduction 
de  ce  poème.  Tout  au  moins,  il  peut  contenir  quelques  passages  imités  de 
ce  chef-d'œuvre  inconnu.  Dans  notre  opinion,  l'Hiraclèade  ne  peut  inté- 
resser ni  les  latinistes  ni  les  archéologues.  C'est  un  poème  épique  en  dix 
chants ,  composé  en  plein  XIXe  siècle  ,  sur  un  sujet  qui  se  prêtait  plus  qu'un 
autre  à  l'amplification  rhétorique;  c'est  un  pastiche  de  la  manière  de 
Claudien,  qui  atteste  en  général  de  l'habileté  et  une  certaine  érudition. 
Mais  nous  ne  saurions  y  voir  un  débris  précieux,  ni  même  une  ruine  res- 
taurée. Sans  doute,  M.  Maizoni  de  Lauréal  n'aura  pas  voulu  signer  de  son 
nom ,  en  1837,  un  poème  épique  en  dix  chants  et  de  la  vieille  école.  Il  a  mis 
son  amour-propre  à  l'abri  d'un  nom  ancien;  il  a  donné  pour  une  œuvre  du 
siècle  de  Trajan,  un  livre  écrit  depuis  i830  ou  sous  la  restauration.  Avec 
un  nom  plus  connu  ,  il  aurait  imposé  son  œuvre  au  public  et  fait  passer  pour 
une  innovation  hardie  l'emploi  de  formes  anciennes.  Faute  de  ce  moyen  et 
craignant  de  paraître  audacieux  ou  dépourvu  de  tact,  il  a  pris  le  parti  de 


REVUE   DE    PARIS.  347 

modifier  le  titre  du  poème,  et  a  cru  tout  arranger  eu  substituant  une  date 
à  une  autre. 

L'Hèracléade,  considérée,  non  plus  comme  traduction,  mais  comme 
œuvre  originale,  ne  prouve  pas  dans  M.  de  Lauréal  une  grande  puissance 
de  conception.  L'action  du  poème  est  à  peu  près  nulle;  les  dix  chants  dont 
il  se  compose  ne  sont  que  le  développement  d'une  donnée  mythologique 
peu  intéressante,  la  haine  de  Cybèle  contre  Hercule,  vainqueur  de  ses  fils 
les  géans.  Quant  à  la  forme  ,  c'est  une  imitation  de  Delille,  mais  une  imita- 
tion sans  talent,  qui  diffère,  d'ailleurs,  du  modèle  par  l'incohérence  des  des- 
criptions et  la  pâle  ir  du  coloris.  L'incohérence  mérite  surtout  d'être  signalée. 
Dans  une  description  qui  commence  le  dixième  chant,  l'auteur  peint  dans 
un  vers  le  golfe  de  Naples  semé  de  blanches  voiles ,  et  dans  le  suivant  :  la 
rosée  étalant  ses  perles  de  cristal;  un  peu  après  on  trouve  des  près  pleins  de 
fleurs  et  de  troupeaux.  Puisque  M.  de  Lauréal  cherche  ses  modèles  dans  la 
littérature  du  dernier  siècle,  il  fera  bien  de  les  mieux  choisir  et  d'emprunter 
aux  bons  écrivains  qu'il  imitera,  avec  leur  forme  poétique  ,  leur  précision 
et  leur  clarté. 

La  conclusion  à  laquelle  on  arrive  ,  après  avoir  lu  attentivement  l'Héra- 
cléade,  doit  expliquer  suffisamment  la  sévérité  de  notre  critique.  Ou  l'Hé- 
racléade  est  une  traduction,  ou  c'est  l'oeuvre  de  M.  de  Lauréal.  Or,  comme 
traduction,  elle  est  reprochable  comme  manquant  de  fidélité ,  et  M.  de  Lau- 
réal a  eu  tort  d'y  intercaler  ses  improvisations;  comme  œuvre  originale,  on 
n'y  trouve  que  la  révélation  d'un  talent  poétique  fort  médiocre.  Plutôt  que 
de  condamner  entièrement  l'œuvre  de  M.  de  Lauréal,  nous  préférons  pour- 
tant ne  la  considérer  que  comme  une  étude  consciencieuse  des  mœurs  ro- 
maines dans  les  premiers  siècles  de  la  décadence.  A  ce  titre  seulement, 
V  Uèraelèade  mérite  des  éloges;  car,  s'il  n'a  aucune  des  qualités  du  traduc- 
teur et  du  poète,  l'auteur  de  ce  travail  nous  parait  au  moins  posséder 
celles  de  l'antiquaire,  et  les  notes  érudites  qu'il  a  ajoutées  à  son  poème  ou  à 
sa  traduction,  composent,  avec  la  préface,  les  parties  les  plus  intéressantes 
du  livre. 

Deux  à  Deux,  par  H.  Arnaud  (Mrae  Reybaud  ).  —  Il  y  a  dans  le  nou- 
veau roman  de  Mrae  Reybaud,  comme  dans  ses  premiers  ouvrages,  un  ta- 
lent ingénieux  et  facile.  La  complication  de  l'intrigue  et  la  gravité  du  sujet 
n'ont  pas  été  de  sérieux  obstacles  pour  le  romancier.  Une  fois  la  donnée 
conçue,  l'exécution  a  du  être  rapide,  et  pour  la  mènera  bout  il  a  fallu  peu 
d'efforts.  Dans  le  style  comme  dans  la  pensée  nous  trouvons  la  preuve  de 
cette  facilité  ,  et  nous  croyons  que ,  sans  cela  ,  Deux  à  Deux  eût  mérité  de 
grands  éloges.  Le  drame,  mieux  préparé,  mieux  conduit,  n'aurait  pas  cessé 
d'exciter  l'intérêt  et  n'eût  pas  blessé  la  vraisemblance.  Tel  qu'il  est,  ce  roman 
se  dislingue  encore  de  la  foule  des  publications  nouvelles.  C'est  un  récit  plein 
d'émotion ,  un  tableau  où  l'exagération  de  quelques  parties  ne  détruit  pas  le 
charme  de  l'ensemble.  Mrac  Reybaud  a  écrit  des  œuvres  d'une  harmonie  plus 
régulière,  et  surtout  d'un  travail  plus  délicat;  mais  jamais  elle  ne  s'est 
montrée  observatrice  plus  clairvoyante.  Il  est  à  désirer  que  dans  une  œuvre 
d'une  importance  égale  à  celle  de  Deux  à  Deux,  la  même  finesse  se  retrouve 
un  jour  unie  à  des  combinaisons  plus  naturelles  et  à  une  forme  plus  con- 
stamment sévère. 


348  REVUE   DE   PARIS. 

La  difficulté  de  la  dortnée  explique  d'ailleurs  jusqu'à  un  certain  point  les 
défauts  que  nous  signalons.  MmeReybaud  avait  à  poursuivre,  au  milieu  d'une 
intrigue  animée,  l'étude  laborieuse  des  passions;  son  attention  devait  se 
partager  entre  les  complications  du  drame  et  l'analyse  des  sentimens  in- 
times. Cette  tâche  était  difficile,  et  la  fatigue  en  aura  devancé  l'accomplis- 
sement. Dans  cette  lutte  entre  l'invention  et  la  réflexion,  c'est  l'invention 
qui  l'a  emporté.  L'intérêt ,  au  lieu  de  naître  d'une  explication  simple  et 
précise  de  la  donnée  psychologique,  a  été  puisé  dans  la  complication  des 
évènemens.  Nous  ne  savons  si  Mme  Reybnud  s'est  rendu  compte  très  nette- 
ment de  sa  préférence.  Le  choix  entre  le  roman  d'action  et  le  roman  d'ana- 
lyse a  dû  être  involontaire,  mais  il  est  certain  qu'en  compliquant,  comme 
elle  l'a  fait,  le  drame  dont  Léonce  et  Clotilde  sont  les  principaux  acteurs, 
elle  a  trop  présumé  de  sa  patience. 

Léonce,  le  héros  du  livre,  a  connu  de  bonne  heure  la  cruelle  réalité,  de 
la  vie.  Sa  jeunesse  s'est  écoulée  dans  une  sorte  d'esclavage;  il  a  passé  du 
collège  à  l'étude  d'un  avoué  sans  connaître  la  liberté,  sans  avoir  dans  son 
passé  un  souvenir,  pour  son  avenir  une  espérance.  La  nécessité ,  en  contrai- 
gnant Léonce  à  une  vie  laborieuse  et  pauvre,  a  développé  singulièrement  en 
lui  les  facultés  contemplatives.  La  lecture  et  la  rêverie  ont  remplacé  ,  pour 
cette  ame  souffrante,  les  joies  de  l'action  et  de  la  volonté.  Mais  un  jour  doit 
venir  où  cette  existence  malheureuse  fera  place  à  une  vie  indépendante;  et 
Léonce,  dans  sa  longue  inaction,  a  oublié  de  vouloir.  Le  développement  de 
son  imagination,  sa  tendance  à  la  rêverie,  ses  désirs  exaltés  seront  pour 
lui  un  fardeau  ,  une  gêne  funeste  au  milieu  de  l'activité  du  monde.  Sa  sen- 
sibilité, développée  outre  mesure,  lui  deviendra  une  source  inépuisable  de 
souffrances.  Enfin  l'habitude  d'obéir  ,  en  augmentant  la  faiblesse  de  son  ca- 
ractère, lui  a  préparé  de  longues  et  terribles  épreuves. 

L'exposition  du  roman  mérite  dos  éloges.  Après  plusieurs  années  d'une 
servitude  obscure,  un  héritage  assure  à  Léonce  le  repos  et  l'indépendance 
pour  le  reste  de  sa  vie.  Dans  un  voyage  entrepris  pour  rétablir  sa  santé,  il 
rencontre  à  Hyères  un  ancien  camarade  de  collège,  Philippe  Lechesne.  Ce 
Philippe  est  tout  l'opposé  de  Léonce.  Son  insouciance  et  sa  gaieté  naturelles 
le  rendront  heureux  dans  quelque  condition  que  le  sort  le  place.  Avec  de 
telles  qualités,  Philippe  est  riche  et  indépendant.  L'avenir,  qui  pour  Léonce 
parait  si  sombre  ,  n'a  pour  Philippe  que  de  riantes  visions.  Ces  deux  ca- 
ractères, opposés  sur  tant  de  points,  se  rapprochent  par  la  générosité  qui  leur 
est  commune.  Aussi  cette  rencontre  fortuite  amène-t-elle  une  liaison  du- 
rable entre  Philippe  et  Léonce. 

Philippe  se  marie.  La  femme  qu'il  épouse  joint  à  une  parfaite  connaissance 
du  monde  une  grande  modération,  une  douceur  de  caractère,  qui  lui  ren- 
dent facile  l'obéissance  à  ses  lois  les  plus  impérieuses.  La  vertu  de  Blanche 
est  mêlée  de  coquetterie  ;  mais  elle  n'emploie  les  ressources  de  la  séduction 
que  dans  une  intention  innocente.  Conserver  l'amour  de  son  mari  est  son 
unique  désir,  et  sa  conduite  habile  réussit  à  le  satisfaire.  Le  mariage  de  Phi- 
lippe et  de  Blanche  se  fait  sous  les  plus  heureux  auspices,  et  l'avenir  ne  dé- 
ment pas  ces  espérances. 

Clotilde,  cousine  de  Blanche,  a  été,  jeune  encore,  délaissée  par  sa  famille. 
Privée  d'éducation,  elle  a  vécu  long-temps  à  la  campagne,  et  n'a  jamais 
connu  le  monde.  Aucun  obstacle  n'est  donc  venu  s'opposer  au  libre  dévelop- 


REVUE  DE   PARIS.  349 

pementde  son  caractère.  La  fougue  de  ses  passions  a  encore  été  excitée  par 
des  lectures  mal  choisies.  Dès  sa  première  entrevue  avec  Léonce,  elle  voit  en 
lui  l'amant  prédestiné  qui  lui  est  apparu  dans  ses  rêves.  Cette  passion  com- 
mence à  peine  qu'elle  est  favorisée  par  le  hasard  et  l'égarement  passager  de 
Léonce.  Celui-ci,  rendu  bientôt  à  lui-même,  comprend  toute  l'étendue  de  sa 
faute  ;  mais  son  ame  généreuse  n'hésite  pas  un  instant  :  il  se  résigne  ;  il  de- 
mande Clotilde  en  mariage  ;  cette  union  lui  est  conseillée  par  l'honneur. 
Mais  son  cœur  est  resté  froid  quand  sa  main  a  serré  celle  de  Clotilde. 

Léonce,  une  fois  marié,  ne  peut  dissimuler  ses  regrets.  Egarée  par  la 
jalousie,  Clotilde  ne  perd  pas  une  occasion  de  rappeler  à  Léonce  les  ser- 
mens  qui  les  unissent,  et  de  lui  reprocher  son  indifférence.  Elle  ne  fait 
qu'augmenter  le  mal  qu'elle  veut  guérir.  La  jalousie  de  Clotilde  devient 
pour  Léonce  plus  qu'une  tyrannie  ridicule  :  c'est  un  humiliant  supplice.  Mal- 
heureusement les  soupçons  de  Clotilde  se  justifient  un  jour.  Léonce  aime 
une  femme ,  et  c'est  pour  la  première  fois.  Sydonie  ,  ou  plutôt  Mme  de  Fiée, 
est  victime  comme  Léonce  d'un  mariage  imprudemment  conclu.  Son  mari 
i'abandonne  pour  se  livrer  publiquement  à  la  débauche.  La  perte  de  sa  for- 
tune et  les  conseils  d'un  frère  ont  réussi  toutefois  à  opérer  dans  M.  de  Fiée 
une  demi-conversion.  Il  se  décide  à  quitter  Paris,  à  retourner  avec  sa  femme 
à  la  Martinique,  sa  patrie.  Léonce,  entraîné  par  l'amour,  veut  les  suivre. 
La  lettre  qui  lui  annonce  que  son  départ  est  arrêté  tombe  entre  les  mains 
de  Clotilde.  Sa  jalousie  devient  alors  une  démence.  Armée  de  pistolets,  elle 
court  chez  Sydonie,  trouve  un  prétexte  pour  s'introduire  dans  son  boudoir, 
surprend  Léonce  avec  Mme  de  Fiée.  Elle  tire  ,  mais  le  coup  n'a  frappé  que 
l'époux  de  Sydonie  qui  entrait  au  même  instant;  et  Clotilde  meurt  en  assu- 
rant la  liberté  de  Léonce  et  de  sa  rivale. 

Tel  est  le  roman  de  Mme  Reybaud,  réduit  à  sa  plus  simple  expression  : 
la  jalousie  se  châtiant  elle-même.  Il  y  a  deux  parties  bien  distinctes  dans  ce 
livre  :  la  première,  qui  est  la  moins  développée ,  s'arrête  au  double  mariage 
de  Léonce  et  de  Philippe;  la  seconde  embrasse  tout  le  roman,  à  partir  de 
ce  mariage  jusqu'à  la  conclusion.  Celle-ci  peut  s'appeler  le  drame;  l'autre 
n'est  qu'un  rapide  prologue:  mais  c'est  celle  que  nous  préférons. 

Cette  première  partie  est  conçue  avec  une  grande  simplicité.  La  vie 
commune  abonde  en  drames  et  en  comédies  de  ce  genre.  L'amour  de  Phi- 
lippe pour  Blanche  n'a  rien  dans  sa  frivolité  qui  choque  le  bon  goût  et  la 
vraisemblance;  si  l'honneur  condamne  l'indifférent  Léonce  à  s'unir  à  une 
femme  égarée  par  l'amour,  ce  n'est  pas  que  le  romancier  ait  pu  trouver  une 
telle  situation  dans  ses  rêves  et  tirer  de  son  imagination  ce  contraste  atta- 
chant; l'imagination  était  superflue;  il  ne  fallait  pas  inventer,  mais  observer 
ou  se  souvenir. 

Nous  ne  pouvons  accorder  le  même  éloge  au  roman  proprement  dit.  Ap- 
profondir la  situation  de  Léonce  et  faire  ressortir,  par  des  faits,  la  leçon 
que  ce  début  a  fait  prévoir,  était,  à  notre  avis,  une  tâche  sérieuse  et  diffi- 
cile. Deux  manières  de  la  traiter  s'offraient  à  l'auteur.  L'amour  de  Clotilde, 
présenté  sous  des  traits  moins  repoussans,  n'aurait  rien  ôlé  au  drame  de  sa 
vérité  ni  de  son  intérêt;  Léonce  et  Clotilde  unis  l'un  à  l'autre,  pouvaient 
se  dévoiler  mutuellement  leur  plaie  secrète  sans  recourir  aux  injures,  ni 
aux  querelles  malséantes.  La  douleur  dans  le  calme,  le  soupçon  et  le  mépri* 

TOMK    XLVltl.         DÉCEMBRE.  "2  1 


350  REVUE   DE   PARIS. 

cherchant  vainement  à  se  dissimuler,  les  reproches  et  les  regrets  étouffés 
dans  un  même  silence  révélateur.  Il  y  avait ,  nous  le  croyons ,  dans  la  donnée 
du  livre  ainsi  simplifiée,  d'abondantes  ressources  d'enseignement  et  de 
pitié.  Celte  manière  était  la  moins  aisée,  nous  l'avouons.  Si  Mme  Reybaud 
l'eût  choisie,  elle  devait  s'attendre  à  une  critique  d'autant  plus  sévère  que 
l'on  se  serait  souvenu  d'Adolphe.  Elle  a  préféré  ne  pas  sacrifier  l'action  à 
l'analyse;  elle  a  réussi,  en  compliquant  la  situation  de  Léonce,  à  exciter  un 
intérêt  frivole;  elle  a  exagéré  le  caractère  de  Clotilde,  et  la  jeune  femme 
passionnée,  ignorante  du  monde,  est  devenue,  à  mesure  que  l'action  se 
développait,  un  type  de  la  jalousie  basse  et  vulgaire,  ou  plutôt  un  monstre 
digne  de  pitié.  Nous  ne  blâmons  pas  Mme  Reybaud  d'avoir  préféré  ce  nou- 
veau thème  au  premier.  Il  offrait  moins  de  difficultés,  nous  le  répétons,  et 
d'incontestables  ressources  d'intérêt.  Mais  si  elle  était  bien  décidée,  en  com- 
mençant son  livre ,  à  tracer  de  la  jalousie  un  portrait  repoussant ,  elle  devait 
préparer  le  lecteur  à  ce  dénouement  imprévu ,  et  faire  servir  le  prologue  à 
l'explication  du  drame.  Clotilde,  dans  la  première  partie  du  livre,  ne  ré- 
vèle pas  un  instant  ce  qu'elle  sera  plus  tard.  Nulle  trace,  chez  elle,  de sen- 
timens  mesquins  et  d'une  méchanceté  triviale.  On  croirait  plutôt  à  une 
réminiscence  de  la  Sylvia  de  Jacques  qu'à  une  héroïne  de  scélératesse  et  de 
démence.  Avec  des  développemens  moins  brusques  et  des  préparations  plus 
habiles,  Clotilde  serait  vraisemblable.  Tel  qu'il  est,  ce  caractère  trouble 
l'harmonie  du  livre. 

Les  figures  secondaires  du  roman  ne  méritent  pas  le  même  reproche. 
M.  et  Mme  Barquier,  Mme  Violan  et  ses  filles  sont  des  portraits  finement 
tracés  et  qu'on  peut  reconnaître.  Parmi  ces  goupes ,  dont  la  vérité  comique 
n'est  point  contestable ,  Sydonie  et  Blanche  se  dessinent  avec  la  suavité  d'une 
vignette  anglaise  Léonce  n'intéresse  pas.  Les  tendances  mélancoliques  que 
lui  a  prêtées  le  romancier,  compliquent  inutilement  ce  caractère,  l'indéci- 
sion étant  un  thème  assez  vaste.  Quant  aux  douleurs  de  la  rêverie  impuis- 
sante, après  Obermann  et  René,  ce  n'est  pas  trop  d'un  livre  pour  les  pein- 
dre, et  la  fable  de  Deux  à  Deux  se  distingue  plutôt  par  l'action  que  par 
l'analyse.  La  mélancolie  n'est  donc  laque  pour  défrayer  quelques  monolo- 
gues et  terminer  quelques  chapitres  :  on  pourrait  la  supprimer  entière- 
ment, sans  que  l'intérêt  du  livre  s'en  ressentit;  au  contraire,  l'idée  princi- 
pale s'éclaircirait  en  se  simplifiant. 

Nous  avons  parlé  de  l'action  et  des  caractères.  La  clarté  et  la  simplicité 
de  l'expression  sont  deux  qualités  bien  rares  aujourd'hui  et  que  Mme  Reybaud 
possède  à  un  haut  degré.  Le  style  de  Deux  à  Deux  révèle,  aussi  bien  que 
celui  de  Pierre  et  du  Château  de  Saint-Germain ,  un  mépris  de  bon  goût  pour 
l'éclat  ambitieux  et  les  puériles  nouveautés  de  la  forme.  Ce  mépris,  toute- 
fois ,  ne  devrait  pas  dégénérer  en  uégligence  ;  la  juste  mesure  qu'il  convien- 
drait de  garder,  plusieurs  chapitres  de  Deux  à  Deux  nous  l'apprennent. 
Nous  voulons  parler  de  ceux  où  Mme  Reybaud  décrit  les  commencemens 
de  la  liaison  de  Léonce  et  de  Sydonie.  Cette  mesure,  malheureusement,  est 
dépassée  quelquefois  dans  le  reste  du  livre.  La  conception  de  Deux  à  Deux  ne 
permettait  guère,  nous  l'avons  dit,  l'emploi  continu  de  ce  coloris  sobre  et 
chaste.  Mais  c'est  assez  d'avoir  fait  preuve  une  fois  d'un  talent  sévère  et 
délicat,  et  il  n'est  pas  douteux  qu'une  œuvre  entièrement  dépourvue  d'exa- 


REVUE   DE    PARIS.  351 

gération  ne  nous  fasse  apprécier  un  jour,  dans  le  style  de  Mme  Reybaud  , 
des  qualités  plus  brillantes  et  plus  soutenues.  Plus  les  idées  seront  précises, 
plus  aussi,  nous  l'espérons,  la  forme  qui  doit  les  traduire  sera  solide  et 
travaillée. 

Le  succès  de  Deux  à  Deux  a  prouvé  d'ailleurs  que  la  perfection  des  détails 
pouvait  quelquefois  faire  excuser  une  conception  défectueuse.  Nous  ne 
croyons  pas  qu'en  applaudissant  à  la  conception  du  romancier,  le  public  ait 
fait  preuve  d'une  indulgence  irréfléchie.  Nous  acceptons  volontiers  son 
arrêt;  seulement  nous  espérons  que  Mme  Reybaud  n'y  verra  pas  une  ap- 
probation absolue.  Elle  n'a  pas  donné ,  dans  Deux  à  Deux ,  toute  la  mesure 
de  son  talent,  et  elle  ne  saurait  s'offenser,  si,  après  avoir  lu  ce  roman, 
nous  mêlons  encore  du  blâme  à  nos  éloges.  Certaines  parties  de  Deux  à 
Deux  justifient  nos  reproches,  et  nous  serions  moins  sévères  envers  l'en- 
semble du  livre ,  si  le  talent  de  Mme  Reybaud  s'était  montré  moins  franche- 
ment dans  plusieurs  détails. 

—  Le  Livre  d'Heures  complet  publié  à  la  librairie  Paulin,  par  M.  Jules 
Hetzel,  fait  honneur  à  l'intelligence  et  au  goût  de  ce  ce  jeune  éditeur. 
M.  Hetzel  débute  dans  la  carrière,  et  ce  bel  ouvrage,  aussi  remarquable  par 
le  luxe  de  la  gravure  que  par  l'élégance  et  la  perfection  de  la  typographie  , 
fait  concevoir  sur  ses  prochaines  publications  les  plus  flatteuses  espérances. 
La  gravure  ne  sert  pas  seulement  dans  ce  livre  d'ornement  à  la  pensée,  elle 
la  complète  et  l'explique ,  elle  est  devenue  une  traduction  fidèle ,  non  seule- 
ment de  la  lettre,  mais  de  l'esprit  du  texte.  Les  noms  des  artistes  qui  ont 
concouru  à  l'œuvre  de  M.  Hetzel,  viennent  à  l'appui  de  notre  éloge  et  peu- 
vent servir  d'une  réponse  suffisante  à  ceux  qui  le  trouveraient  exagéré.  Le 
dessinateur  est  M.  Gérard  Séguin  qui  fut  chargé,  il  y  a  un  an,  de  l'exécution 
du  Missel  offert  par  M.  le  duc  d'Orléans  à  l'impératrice  d'Autriche;  l'orne- 
mentiste  est  M.  Daniel  Ramée,  architecte  passionné  pour  la  sculpture  catho- 
lique du  xme  siècle.  Us  ont  dignement  rempli  leur  tâche  et  justifié  le  choix 
de  M.  Jules  Hetzel.  Quant  à  l'impression,  elle  n'est  pas  au-dessous  du  reste; 
le  texte,  qui  est  de  la  plus  grande  beauté,  ressort  sur  des  pages  ornées  de  vi- 
gnettes et  d'un  riche  encadrement  imprimé  en  bistre  doré.  Le  papier  a  été 
fabriqué  exprès  par  M.  Canson .  Si  l'on  ajoute  à  ces  précieux  élémens  la  mise 
en  œuvre  des  plus  habiles  imprimeurs  d'Everat,  on  aura  une  idée  de  ce  su- 
perbe travail  auquel  l'archevêque  de  Paris  vient  d'accorder  son  approbation. 


F.    BOWNAIBE 


TABLE  DES  MATIÈRES 


CONTENUES    DANS    I.E    QUARANTE-HUITIEME    VOLUME 


DE  LA  REVUE  DE  PARIS. 


Le  Phare  de  Bell-Rock,  par  M.  F.  Mekcey 5 

Les  deux  Sœurs,  par  M.  Jules  Sandeau 25 

L'Irlande.— III. —  Les  Annales  et  les  Ruines,  par  M.  C.  Feuillide.  44 

Bulletin.  —  Théâtres (39 

.lervas  le  Biographe,  par  M.  Léo.n  Gozlan 81 

Voyages.  —  Gordoue,  par  M.  Rosseeuw  Saint  Hilaire.    ...  ioh 

Les  Jurandes  modernes,  par  M.  A.  Granier  de  Cassagnac.    .     .  123 

Bulletin-  —  Théâtres 138 

Originaux  du  dix-septième  siècle.  —  MUe  Paulet,  par  M.  Paul  de 

Musset 153 

Les  Courriers  en  Turquie  et  la  Caravane  de  Bagdad,  par  M.  Ca- 
mille Callier 179 

Edimbourg,  par  M.  F.  Merceï 187 

Bulletin.  —  Théâtres 208 

Ovide,  par  M.  Jules  Janin 221 

ilafin  et  Souchard,  par  M.  Léon  Gozlan 257 

De  l'Occupation  immédiate  de  Constantine,  par  M.  Ernest  Becquet.  272 

Bulletin 277 

Ovide.  —  II.  —  par  M.  Jules  Janin 285 

L'Irlande.  —  IV. —  Le  Sbannon,  par  M.  C.  Feuillide 302 

Théâtre-Français.  —  Caliguln ,  par  M.  Jules  Sandeau 330 

Bulletin 336 


Q